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BIBLIOBUS Littérature

John Strobbins, le détective-cambrioleur - José Moselli (1882 – 1941)

JOSE MOSELLI

 

 

Nationalité : France
Né(e) à : Paris , le 28/08/1882
Mort(e) à : Le Cannet , le 21/07/1941
Biographie :

Joseph, Théophile Maurice dit José Moselli, né le 28 août 1882 à Paris, mort le 21 juillet 1941 au Cannet, est un auteur de romans policiers et de science-fiction, d'histoires pour la jeunesse et un romancier d'aventures populaires.

Surnommé l'écrivain sans livre, José Moselli est l'un des grands feuilletonistes populaires du début du XXe siècle. Auteur prolifique, il a publié un grand nombre de romans, nouvelles et chroniques, principalement dans Sciences et voyages ou encore L'Épatant, L'Intrépide, Le Petit Illustré, Cri-Cri de la maison d'éditions Offenstadt où il en est reconnu comme l'auteur numéro 1 d'après Georges Fronval.
Ses nombreux romans-feuilletons paraissaient en revues (comme la Collection d'aventures) et peu ont été édités en livres d'où le surnom évoqué plus haut. Il est connu pour quelques textes de science-fiction comme La Cité du gouffre ou Le Messager de la planète, et surtout La Fin d'Illa (1925).

Il a, comme beaucoup de ses confrères de l'époque, utilisé de nombreux pseudonymes : Jacques Mahan, Pierre Agay, J. Fauconnier, Nord-55-Est, Ledam pour les plus fréquents ; Jack Duridan, Jules Dupont, Pierre de Villebrune, Jim Houch, Jacques North et d'après Georges Fronval Captain Harry et Explorateur.
Jean Leclerq ( in "En souvenir de José Moselli", Désiré, 2e série, numéro 6, janvier 1975) et Georges Fronval périodisent comme suit la vie de José Moselli :
 1) avant la Grande Guerre : l'enfant et le marin marchand ;
2) pendant la guerre : la participation à la guerre dans la marine - débarquement dans les Balkans ;
 3) l'après guerre : période de grande production pour la SPE ;
4) les années 30 : les illustrés, après l'arrivée de Mickey en France (1934), traversent une mauvaise passe. Par ailleurs, la science-fiction étant suspectée, à la suite d'un jugement rendu par un Tribunal d' Amiens, de « pervertir la jeunesse », José Moselli se retire dans le Sud.



 

Source : Wikipedia

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En train spécial (1911)

Voici les faits, tels que les narra le sénateur fédéral Cornélius Van der Snack au juge d’instruction Toby Hunter, de San Francisco.

— La session parlementaire étant close, déclara M. Cornélius Van der Snack, je résolus de retourner à San Francisco où m’appelaient mes intérêts.

« Je fis donc venir à Washington, où je me trouvais, le train spécial qui sert à tous mes déplacements. Or, écoutez-moi bien, monsieur le juge, ce train est composé d’une locomotive type « Pacific Railroad », d’un tender et de trois wagons. L’un de ces wagons contient ma chambre à coucher et mon salon-bureau, le deuxième me sert de salle à manger et le dernier est réservé à la cuisine et au logement de ma suite. C’est tout. Ma suite : elle se compose de Thomas Flanagan, valet de chambre, âgé de soixante et un ans, de Jean Coctot, cuisinier, dont le poids dépasse cent kilos, et de mon secrétaire Ralph Campbell, fils du gouverneur de l’État de Nevada, dont la parfaite honorabilité est au-dessus de tout soupçon. – Vous allez voir pourquoi tous ces détails.

« Ah ! J’oubliais : le tender est assez vaste pour contenir le charbon et l’eau nécessaires à la traversée du continent, c’est-à-dire que je ne m’arrête nulle part. Quant aux deux mécaniciens, ce sont de vieux serviteurs dont je suis sûr comme de moi-même.

« Or, nous étions partis depuis trois jours de Washington. Le train roulait à toute vitesse à travers l’État de Wyoming et venait de franchir la grande arête des Montagnes-Rocheuses. La station de Green-River venait d’être dépassée à plus de soixante-dix miles à l’heure. C’était la nuit. Je venais de renvoyer mon secrétaire, Ralph Campbell et un cigare aux lèvres, j’allais m’accouder à la rambarde qui entoure la petite plate-forme située à l’extrémité de mon wagon-salon. La température était idéale ; au ciel, les étoiles scintillaient et, de chaque côté de la voie, c’était le désert, animé de loin en loin par le galop inquiet d’une troupe de chevaux sauvages.

« Tout à coup, sans que j’aie rien entendu venir, un homme parut devant moi. Il était vêtu d’un costume de velours noir et portait de fines bottes de Topeka. J’allais parler, lorsque je vis briller dans la main de l’intrus un minuscule revolver browning dont le canon était dirigé vers moi :

« — Chut ! Sénateur Van der Snack ! dit l’homme à voix basse : un mot et vous êtes mort. »

« Que pouvais-je faire ? Appeler ? Au milieu du fracas occasionné par le convoi qui roulait avec un bruit de tonnerre, personne ne m’eût entendu !

« J’étais acculé entre la rambarde et le revolver de l’homme !

« — Sénateur ! dit le bandit, retirez de la poche de votre redingote le portefeuille qui s’y trouve : joignez-y votre montre, elle ne vaut pas cher, mais j’y tiens. Enveloppez le tout dans votre mouchoir et passez-le-moi en étendant le bras. Surtout, ne faites que les gestes strictement nécessaires à l’exécution de ces ordres ou sans ça…

« Que voulez-vous ? J’obéis. Ah ! Le brigand était bien renseigné : mon portefeuille contenait plus de quarante mille dollars en billets de banque !

« L’homme prit le paquet que je lui tendais sans cesser de me tenir en joue, l’enfouit dans une des poches de sa veste, puis il s’écria :

« — Au revoir, sénateur Van der Snack : je suis votre serviteur !

« Et d’un rapide saut en arrière, il bondit dans le wagon et ferma d’un tour de clé la porte qui faisait communiquer avec la plate-forme.

« Je suis robuste. Mais mon matériel est résistant. Il me fallut une dizaine de poussées successives pour enfoncer la porte. Je rentrai aussitôt dans le wagon et fit agir le signal d’alarme. Bien que le train marchât à quatre-vingts miles à l’heure à ce moment, il stoppa en l’espace de quelques secondes. Inutile de vous dire que pendant ce court espace de temps, je fouillai rapidement le wagon : mon homme n’y était pas !

« Il ne peut avoir sauté du train à cette vitesse ! pensai-je ; et le convoi arrêté, je fis venir mes gens et leur fis fouiller les wagons et le tender de fond en comble. Peine perdue : l’homme n’y était plus. Je fis explorer la voie à plus de deux miles en arrière avec les lanternes de la locomotive. Ce fut en vain. Nulle trace de chute. Rien.

« La rage au cœur, je fis remettre en marche et arrivai à Frisco sans autre incident. Voilà.

Le juge Toby Hunter resta perplexe.

Un à un, les occupants du train furent interrogés. Leur bonne foi apparut évidente, ils étaient innocents.

M. Toby Hunter fit donc venir à son cabinet le chef de la Sûreté de San Francisco, M. Mollescott, à qui il fit part de l’attentat perpétré contre le sénateur :

— Je vais moi-même me charger de l’enquête, déclara Mollescott. J’agirai au mieux. Je vous demande seulement, monsieur le juge, l’autorisation de faire usage de mes armes si ce bandit essaie de m’échapper ! Il faut en finir avec lui !

Il fallait que James Mollescott fût hors de lui pour prononcer de pareilles paroles, lui, un homme d’ordre par excellence. Mais sa rage contre John Strobbins qui l’avait tant de fois joué était à son comble :

— Faites pour le mieux, M. Mollescott, répondit le magistrat avec un geste évasif.

Fort de cette approbation tacite, le chef de la Sûreté de San Francisco prit congé du juge et commença son enquête. Il alla à nouveau questionner le sénateur, mais celui-ci ne put que lui répéter sa déposition au juge Toby Hunter…

L’affaire paraissait insoluble.

En vain, pendant les quinze jours qui suivirent, James Mollescott explora tous les bouges de San Francisco : il ne put trouver la moindre trace de John Strobbins.

Cependant, le seizième jour, James Mollescott, qui, chaque matin, venait passer une heure à son cabinet pour se mettre au courant de la besogne quotidienne, ne parut pas.

L’émoi fut grand dans la police. Des recherches aussitôt ordonnées restèrent vaines. James Mollescott avait-il été victime de quelque guet-apens ?

On fut vite rassuré à cet égard. Le lendemain du jour où James Mollescott avait disparu, les employés du Central Pacific Railroad de service à la gare d’Oakland entendirent de faibles gémissements sortir de dessous un des wagons d’un train arrivant de San José (banlieue de San Francisco). Ils regardèrent et, après bien des recherches, aperçurent enfin une sorte de large sangle semblable à un hamac, accrochée au milieu d’un des boggies dans laquelle un homme était couché. À grand’peine, ils le dégagèrent et le déposèrent sur le quai. L’homme était couvert de suie. Des liens maintenaient ses chevilles et ses poignets. Un bâillon enserrait sa bouche, mais il était à demi défait, ce qui avait permis à l’infortuné de se faire entendre.

En hâte, les employés coupèrent entraves et bâillon. L’homme se leva. Il paraissait légèrement étourdi. Il regarda autour de lui d’un air égaré :

— Où suis-je ? demanda-t-il.

— À la gare d’Oakland !

— Ah !… Allez me chercher une voiture : je veux de suite prendre le ferry-boat pour San Francisco…

— Mais…

— Obéissez, vous dis-je ! Je suis M. James Mollescott, chef de la Sûreté de Frisco !

Un homme d’équipe s’élança.

Trois quarts d’heure après, M. James Mollescott réintégrait son bureau et mettait fin aux craintes que ses amis avaient conçues sur son compte.

Voici ce qui lui était advenu : comme il passait à la nuit dans un coin désert de la Porte d’Or, deux hommes s’étaient approchés de lui, et avant qu’il ait pu faire un geste, l’avaient à demi étranglé avec un de ces lassos avec lesquels les Mexicains capturent les chevaux.

James Mollescott était revenu à lui quelques instants plus tard dans un hangar encombré de toutes sortes de marchandises. De solides cordelettes l’empêchaient de faire un mouvement et un bâillon bien serré ne lui permettait pas le moindre mot.

Trois hommes se tenaient près de lui. L’un d’eux s’écria :

— James Mollescott ! Tu me fais peine, tu es trop naïf… Ah ! Il en a de l’astuce, le sénateur Van der Snack de te confier le soin de ses recherches.

« Tiens, dis-lui cela de ma part… Je me suis tout simplement fait véhiculer dans son train spécial dans une sangle accrochée sous un boggie… Une fois que j’ai eu terminé le délestage de mon sénateur, j’ai repris ma place d’où j’ai eu le plaisir de l’entendre pester…

« Arrivé à San Francisco, je suis tranquillement parti après avoir revêtu un costume d’homme d’équipe que j’avais emporté avec moi ! Voilà. Ce n’est pas plus difficile que cela ! D’ailleurs, tu vas en juger ! Je m’en vais t’installer sous un train qui n’est pas spécial, celui-là !

Et James Mollescott s’était vu transporter au-dehors vers une rame de wagons déserte. Les bandits l’avaient alors déposé dans une sangle accrochée sous l’un des véhicules, et, après un ironique bonsoir, l’avaient laissé.

Impuissant, Mollescott avait entendu venir des employés. Ceux-ci accrochaient le wagon à un convoi qui partit quelques minutes plus tard.

Les trépidations firent glisser le bâillon. Et le train ayant été disloqué à la gare d’Oakland, l’infortuné policier avait pu avertir de sa présence…

Le sénateur Van der Snack n’a jamais revu ses bank-notes. Il a vendu son train spécial et voyage en Pullmann – comme tout le monde. - FIN

Une évasion mystérieuse (1911)

M. James Mollescott, chef de la police de San Francisco, roula une fine cigarette de tabac opiacé, l’alluma et en tira une bouffée. Puis l’ayant posée sur un élégant cendrier de métal, il se renversa sur son fauteuil de cuir et, de sa main tendue, pressa le bouton d’une sonnerie électrique.

Le soir venait : déjà par la fenêtre entr’ouverte, filtrait l’éclat violet des lampadaires électriques de la Kentucky avenue.

James Mollescott tourna un commutateur qui fit s’irradier l’ampoule électrique encapuchonnée de porcelaine verte, posée sur le large bureau d’acajou. Au même instant, l’on frappa.

— Entrez !

Par la porte de cuir, entr’ouverte silencieusement, le secrétaire du chef de la police parut :

— Rien de nouveau, Morsith ?

— Rien, chef ! Si ce n’est que les vols chez les bijoutiers continuent, toujours aussi mystérieux.

— Oui… Bizarre… Mais…

Un bruit de crécelle coupa la parole au policier qui, fronçant les sourcils, saisit nerveusement le récepteur d’un téléphone accroché à ses côtés et l’appliqua à son oreille. Presque aussitôt sa physionomie prit une expression de stupeur qui se changea peu à peu en fureur… Les mots : « Diable !… Imbéciles… Naturellement !… C’était à prévoir… » sortirent de ses lèvres crispées d’un rictus de mépris. Son correspondant ayant sans doute fini de parler, il répondit :

— C’est bien. Le nécessaire va être fait. Avisez-moi de ce que vous aurez de nouveau ! Bonsoir !

Et, d’un geste brusque, le policier raccrocha l’appareil.

Morsith, l’air interrogateur, attendait :

— Dites à Peter Craingsby de venir me voir… Allez !

Le secrétaire dut obéir, malgré son désir d’être renseigné. Il eut un : « Bien, chef ! » et disparut.

Quelques instants se passèrent pendant lesquels Mollescott, en proie à une grande nervosité, ne cessa de tambouriner sur son bureau. Enfin deux coups légers retentirent contre la porte, et, sur l’invitation du chef de la sûreté, Peter Craingsby entra.

Peter Craingsby passait pour le plus fin limier de l’État de Californie. Successivement marin, chef de gare, ingénieur dans une usine métallurgique, il s’était pris de passion pour le métier de policier.

Plusieurs criminels avaient été capturés grâce à son aide. Aussi, malgré son âge, avait-il été accepté d’emblée dans la police de San Francisco. Âgé de quarante ans, il en paraissait dix de moins, grâce à ses cheveux noirs dont une mèche caressait constamment son front haut et bombé, et à la vivacité du regard de ses yeux de jais.

Peter Craingsby portait la moustache coupée au ras de ses lèvres minces. Il avait le menton carré, le torse bien cambré et mesurait un mètre quatre-vingt.

En trois enjambées, il arriva contre le bureau de son chef. Il inclina la tête et attendit :

— Bonjour, Craingsby ! grogna Mollescott. John Strobbins vient de s’évader de la prison de Sacramento… Aucun détail. Il y était encore à midi lorsque le gardien lui a apporté à manger dans sa cellule. Et ce soir, il n’y est plus. Voilà ce que vient de me téléphoner le directeur de la prison qui a fait faire des fouilles des caves au toit sans trouver trace de notre homme. Je lui avais pourtant dit de se méfier ! Enfin ! Filez à Sacramento et tâchez de mettre la main sur notre oiseau !

— Je pars de suite ! Quand même Strobbins est un malin.

— Et le directeur de Sacramento, un naïf ! Au revoir, Craingsby !

— Au revoir, chef !

Quelques minutes plus tard, Peter Craingsby, installé dans un compartiment de première, filait à toute vapeur vers Sacramento. En une heure, il y arrivait.

Passant inaperçu au milieu de la foule qui circulait, fiévreuse, dans les rues enténébrées, Peter Craingsby se dirigea vers la prison tout en réfléchissant à sa mission. Il connaissait John Strobbins et se rendait parfaitement compte des difficultés qu’il rencontrerait pour s’en emparer.

Sans même s’en apercevoir, tant il était préoccupé, il arriva devant la porte de fer de la prison de l’État de Californie. Il sonna. La porte s’entr’ouvrit et le guichetier, reconnaissant le policier, le fit entrer.

— Conduisez-moi auprès de M. Smithson ! ordonna Craingsby.

Le guichetier siffla. Un gardien arriva qui fit signe au policier de le suivre.

Le directeur Smithson était, comme on dit vulgairement, « dans tous ses états ». Condamné pour faux, usage de faux, escroquerie qualifiée et vol avec effraction, John Strobbins lui avait été confié afin d’accomplir vingt ans de captivité. Or, John Strobbins, chef d’une bande parfaitement organisée de San Francisco, était un professionnel de l’évasion. Déjà il avait réussi à s’enfuir de la prison des Tumbs, près de New York ; une autrefois, il s’était volatilisé dans la voiture cellulaire qui l’emmenait au tribunal. Et voilà qu’après avoir été capturé, grâce à l’habileté de Peter Craingsby, il avait de nouveau pris la clé des champs, malgré toutes les précautions de Smithson dont la responsabilité apparaissait grande…

— Faites entrer ! dit-il au gardien, dès que celui-ci lui eut annoncé Craingsby.

Impassible, le policier s’avança et s’inclina devant Smithson, tandis que le gardien, sur un signe du directeur, se retirait en fermant la porte derrière lui.

— Prenez un siège, je vous prie, monsieur Craingsby ! s’écria Smithson en indiquant une chaise.

Craingsby obéit et attendit :

— Vous venez pour John Strobbins ? Oui ?… Hélas ! Je ne puis guère vous aider ! Ainsi que je l’ai téléphoné à M. Mollescott, toutes les précautions avaient été prises.

Strobbins était présent à midi. Et ce soir, il n’est plus ici !

— Ah !… Voulez-vous faire appeler le gardien chargé de la cellule de notre homme ?

— Il ne sait rien !

— N’importe, je veux lui parler !

— À votre aise !

Le directeur décrocha un téléphone et s’écria :

— Faites venir le gardien Clemm !

Il y eut un silence. Les deux hommes réfléchissaient.

S’étant annoncé par deux coups secs frappés contre la porte, le gardien Clemm entra. C’était un gros homme rouge, à la face débonnaire :

— C’est vous le gardien Clemm ? lança aussitôt Craingsby sans lui donner le temps de se remettre… Vous étiez chargé de la surveillance de John Strobbins. Par où croyez-vous qu’il s’est enfui ?

— Je… je ne sais pas…

— Ce n’est pas une réponse ! Je suis M. Craingsby, détective à San Francisco, vous me connaissez, n’est-ce pas ?

« Eh bien ! Je vous déclare que cette affaire ne me dit rien de bon pour vous ! Voyons, à midi, vous êtes sûr d’avoir vu le prisonnier ?

— Oh ! Monsieur Craingsby ! affirma Clemm sur le ton de la plus profonde sincérité, sûr que je l’ai vu, même que je lui ai parlé !

— Que lui avez-vous dit ? Il vous est défendu de parler aux détenus !

— Je… sais… C’était pour lui dire que sa cellule était sale !

— Ah ! Et que vous a-t-il répondu ?

— Rien. Il a pris son assiette par le guichet et voilà !

— Et à quelle heure avez-vous quitté votre service ?

— À deux heures, pour revenir à six… C’est Madison qui m’a remplacé !

— Et où est Madison ?

— Chez lui, interrompit le directeur. Je l’ai interrogé ; il ne sait rien, le pauvre homme. C’est un vieux serviteur au-dessus de tout soupçon.

— Et n’est-il pas sorti pendant sa garde ? demanda Craingsby.

— Non ! J’ai interrogé le concierge.

— Eh bien ! Alors, monsieur le directeur, je vous demanderai la permission d’aller examiner la cellule de John Strobbins !

— Mais, comment donc ! Venez avec moi ! acquiesça le directeur en se levant.

Suivi de Clemm et de Craingsby, il se dirigea vers le quartier des détenus. La cellule de Strobbins se trouvait au milieu d’un groupe de seize, dont les portes s’ouvraient sur une salle formant un polygone régulier dont le centre était occupé par le gardien. Celui-ci communiquait avec l’extérieur par une échelle de fer conduisant à une galerie située à l’étage supérieur et d’où la vue plongeait sur toutes les cellules. Impossible de tenter la moindre évasion sans être vu !

Les trois hommes entrèrent dans celle qu’avait occupée Strobbins. Rien n’y décelait l’évasion. Les murs de fer, hauts de deux mètres cinquante, avaient leur peinture blanche sans une rayure. Le sol, dallé, ne présentait pas la moindre aspérité.

En vain, Craingsby, une lampe électrique en main, explora-t-il les moindres recoins… Il ne trouva rien…

Déçu, il eut un geste de rage autant que d’impuissance.

— Je n’y comprends rien ! dit-il entre ses dents… Il se fait tard ! Si vous le permettez, monsieur le directeur, je reviendrai demain !

— À votre aise !

— Un dernier mot : aucun détenu n’a-t-il été libéré aujourd’hui ?

— Aucun !

— Merci, monsieur le directeur, et à demain !

Sur ces mots, Craingsby prit congé et, après qu’un gardien l’eut reconduit jusqu’à la porte, se mit en quête d’un gîte pour passer la nuit.

Or, le lendemain, le directeur Smithson l’attendit vainement. Le surlendemain aussi.

Par contre, M. James Mollescott, vingt-quatre heures après le départ de Craingsby, vit arriver son huissier qui lui annonça le détective.

Craingsby parut. Il était enroué et portait un cache-nez.

— Eh bien ! Craingsby ? demanda Mollescott… Avez-vous quelque chose ?…

— Oui, John Strobbins s’est enfui, je ne sais comment… Mais je le saurai… Ce que je sais, c’est qu’il a pris le paquebot parti ce matin pour le Japon, le Matsu-Maru ou Canu-Maru… je ne sais plus au juste…

« Bref, je le tiens… Je suis venu vous demander quelques fonds afin de partir aussitôt à sa poursuite !

— Comment donc ! John Strobbins !!! Et si vous me l’amenez, vous aurez droit à une belle gratification. Voici mille dollars. Partez de suite ! conclut le chef de la police en tendant à son subordonné dix billets de cent dollars.

Craingsby les empocha soigneusement, serra la main que son chef lui tendait et prit congé.

Mais qui dira la surprise et la rage de l’honorable James Mollescott, lorsque, douze heures après le départ de Craingsby, il reçut la lettre suivante, faite à la machine à écrire :

« Cher monsieur,

« Merci de vos mille dollars. Tout compte fait, je ne vais pas au Japon ! J’ai des amis à Santa Barbara qui viennent de m’inviter. Je m’y rends. Merci encore.

« John STROBBINS. »

Ainsi, John Strobbins, malgré toutes les précautions, n’était resté que quinze jours enfermé. Au fait, était-il resté enfermé ?

John Archibald Strobbins, vraiment, était trop ingénieux pour se laisser prendre ! Cependant quatre policemen, sur l’ordre de Peter Craingsby, lui avaient bel et bien mis la main au collet, alors qu’il se promenait tranquillement – Oh ! Très tranquillement – dans la Finn-Church Street…

La justice est expéditive aux États-Unis, et particulièrement dans l’État de Californie. Convaincu d’avoir établi le record dans le temps et l’espace du crime de faux et d’escroquerie – ce dont le juge le félicita – John Strobbins fut condamné à vingt ans de « hard-labour ». Il écouta la sentence en souriant et ne manqua pas de remercier le tribunal, après quoi il fut reconduit à la prison.

On lui rasa cheveux et moustache, et on le confia à deux robustes gardiens qui reçurent l’ordre de le convoyer jusqu’à Sacramento. Le voyage s’accomplit sans incident par une belle après-midi de juin. Dûment enchaîné, et de plus, encadré de ses deux cerbères, Strobbins, que le soleil entrant par la portière, chauffait, demanda la permission d’étendre un mouchoir sur sa figure et s’endormit. Ses gardiens, rassurés, conversèrent quelques instants, puis imitèrent leur prisonnier.

À ce moment, un homme, se glissant le long du train, ouvrit la portière et pénétra dans le wagon.

C’était le chef de train. Il portait sous son bras un léger ballot. D’un geste de la main, il fit choir le mouchoir recouvrant la figure de John Strobbins et lui lança un regard interrogateur. Le prisonnier toussa et, à voix basse, s’écria :

— Te voilà, mon vieux Reno ? Je commençais à m’ennuyer ! Mes hommes dorment comme deux moines après matines ! Sitôt le train parti, je leur ai demandé de me mettre un mouchoir sur la figure à cause du soleil et j’ai alors écrasé les deux ampoules de chlorure d’éthyle que tu avais posées sous les banquettes et dont les émanations les ont endormis. Ils sont bons ! Fais vite !

— Nous avons le temps : le train ne s’arrête pas avant Los Pasos !

Et ce disant, le pseudo-chef de train tira de sa poche une mignonne clé avec laquelle il ouvrit aussitôt les chaînes emprisonnant Strobbins. Cette opération terminée, il se dévêtit rapidement, tira du ballot qu’il avait apporté un costume semblable a celui du prisonnier, mais qui présentait cette particularité que sa doublure était faite de l’uniforme réglementaire d’un gardien de prison ; il l’endossa rapidement, tandis que Strobbins se débarrassait de sa livrée de prisonnier qu’il changeait pour l’uniforme de chef de train abandonné par son complice.

Déjà Reno s’était assis entre les deux gardiens toujours endormis, à la place qu’occupait Strobbins quelques instants auparavant, et s’occupait à placer les chaînes autour de ses poings et de ses chevilles.

Strobbins, ayant fait un paquet de ses anciens vêtements de prisonnier ferma lui-même les cadenas retenant les chaînes emprisonnant Reno et s’écria :

— Je file, mes animaux vont se réveiller d’un moment à l’autre… Ah ! Je prends ta perruque, j’oubliais !

Et Strobbins retira une perruque blonde de la tête de Reno qui apparut rasée. Grâce aux soins qu’avait pris Reno de se grimer, il ressemblait trait pour trait à Strobbins qui conclut après avoir coiffé la perruque :

— Adieu. Reste encore une douzaine de jours là-bas et viens ensuite me retrouver à Sacramento où tu sais !

Reno inclina la tête, Strobbins, son ballot à la main, ouvrit la portière et alla prendre son poste de chef de train.

Quelques minutes plus tard, les deux gardiens s’éveillaient. Instinctivement, ils jetèrent un regard inquiet sur leur prisonnier. Celui-ci sommeillait béatement.

— Ouf ! dit l’un d’eux, est-ce bête de nous être ainsi endormis ! Si cet animal avait fui, nous étions dans de beaux draps !

— Penses-tu ! Les chaînes sont solides, va. D’abord, je ne dormais que du coin de l’œil.

— … Moi aussi.

Déjà, le train ralentissait pour s’arrêter à la station de Los Pasos d’où il repartit après quelques minutes d’arrêt pour Sacramento.

Une voiture cellulaire attendait là le pseudo John Strobbins qui, escorté d’un planton de soldats, fut conduit à la prison et enfermé aussitôt dans une cellule.

Reno n’y resta pas longtemps. Une fois écoulés les dix jours exigés par Strobbins, il profita d’un court moment d’inattention du gardien Madison, au moment où celui-ci venait remplacer Clemm, se dévêtit en hâte, retourna son costume qui devint un uniforme de gardien, l’endossa et au moyen d’une clé de papier durci dont il était muni, ouvrit la porte de sa cellule et se trouva au milieu du polygone formé par les seize portes.

Sans défiance, Madison se promenait sur la légère passerelle. Tranquillement, Reno grimpa l’échelle de fer, passa à côté de Madison qui, sans le reconnaître, s’écria :

— Tiens, encore là, Clemm !

— … Oui… suis pressé ! grogna Reno en contrefaisant la voix du gardien, et, d’un pas rapide, il emboucha le couloir conduisant vers la porte de sortie où le concierge, à la vue de son uniforme, lui ouvrit aussitôt.

Quelques minutes après, il rejoignait John Strobbins qui l’attendait dans son automobile et changeait aussitôt de vêtements, tandis que la puissante voiture filait à toute vitesse sur un ordre de John Strobbins.

Après quelques minutes de marche, l’auto s’arrêta devant un élégant cottage qu’un mur de briques entourait. John Strobbins sauta à terre et, suivi de Reno, arriva à la grille d’entrée qu’il ouvrit, puis pénétra dans la villa.

Elle était déserte. D’un souple mouvement, Strobbins, arrivé dans le vestibule, se débarrassa de son ample manteau et dit à son compagnon :

— Toi, Reno, tu vas rester ici… J’ai pu savoir que l’on vient de dépêcher à mes trousses cet animal de Craingsby. Je veux absolument prendre ma revanche : je me suis fait arrêter par lui rien que pour mieux le connaître. J’ai mon idée.

« En attendant, grâce à la nouvelle de mon arrestation, la police californienne s’est un peu relâchée : j’en ai profité. J’attends, ce soir, une bonne cargaison d’opium. Tout est prêt. Mais je ne pourrai y être. C’est pourquoi je te laisse ici.

« Tu recevras les amis… Entre nous, tu aurais pu choisir un autre jour pour quitter la prison…

« Enfin, moi aussi, j’en avais assez d’envoyer l’auto t’attendre ; cela aurait pu éveiller les soupçons.

« Au revoir ! Je vais m’habiller, toi, surveille le souterrain !

— Adieu, John.

Strobbins ouvrit une porte et pénétra dans une sorte d’atelier éclairé par le haut et contenant plus de deux cents costumes soigneusement accrochés et étiquetés. Il y avait là des uniformes de généraux, voisinant avec des hardes de loqueteux… Des robes d’avocats et de salopettes d’ouvriers… Des habits de soirée et des bottes de vidangeur… Sur une table, une infinité de fioles de toutes grandeurs remplies de substances bizarres, de pots d’onguent, étaient posés près de brosses et de pattes de lapin. Tout était prévu pour le plus minutieux maquillage. Au mur pendaient des perruques de tous formats et de toute couleur : chevelures crépues de nègre, nattes de Chinois, chignons roux, noirs, blonds ou châtains d’élégantes, larges bandeaux blancs de douairières.

Strobbins décrocha une culotte de peau, une veste de gros drap, les endossa, enfila d’énormes bottes, posa sur sa tête une perruque rousse qu’il coiffa d’un énorme sombrero, puis, à l’aide de ses onguents, il se fit une face rude et basanée.

Quand ce fut fini, il se regarda dans la glace et ne put se retenir de rire. Vraiment, il avait tout à fait l’aspect d’un mineur du Colorado.

Un revolver enveloppé de sa gaine et accroché à une large ceinture de cuir qu’il ceignit compléta la ressemblance.

Ayant empli sa poche de quelques dollars qu’il tira d’un coffre dissimulé dans la muraille, Strobbins sortit de la villa et, après un rapide regard circulaire, franchit la grille et se dirigea vers Sacramento, les mains dans ses poches et sifflant un cake-walk.

Il y arriva à la nuit et porta ses pas vers la prison. Il en était à moins de cent mètres lorsque, à la lueur du lampadaire électrique éclairant la porte de la maison de détention, il reconnut Craingsby qui, après son enquête infructueuse, sortait, l’air absorbé. Strobbins, sans affectation, le suivit et le vit ainsi entrer dans un Boarding house de modeste apparence : l’hôtel Kashmere.

Après avoir laissé quelques minutes s’écouler, Strobbins entra résolument dans l’hôtel et demanda une chambre au tenancier qui, après l’avoir dévisagé, le mena dans un cabinet exigu, meublé d’un lit, d’une chaise et d’une table et dont la porte constituait l’unique communication avec le dehors. Le prix en était de cinquante cents par jour.

— Je la prends ! déclara Strobbins. Voici trois dollars pour la première semaine.

L’affaire conclue, Strobbins descendit à la salle commune où déjà Craingsby l’avait précédé. Sans affectation, il alla se placer à côté du policier et à brûle-pourpoint dit à voix basse en donnant à sa physionomie l’aspect le plus étonné :

— Mais, je ne me trompe pas ? Vous êtes bien M. Peter Craingsby de San Francisco… Ne vous souvenez-vous plus de moi ?… Je suis Tom Sadley d’Omaha, où vous étiez chef de gare !

Craingsby regarda attentivement son interlocuteur et s’aperçut que le « cow-boy » était grimé, ce qui n’échappa point à l’astucieux Strobbins qui continua :

— Excusez, je comprends que vous ne m’ayez pas reconnu : je suis bien grimé, hein… Tenez, j’aime autant vous le dire, je suis ici par ordre du gouverneur de l’Oregon. Je cherche un bandit qui s’est évadé : vous devez le connaître de nom : John Strobbins… Chut ! Il est ici à l’hôtel, réfugié dans une des chambres… J’attends des policemen pour m’en emparer – car avec la bande de rascals qui logent ici, cela me serait difficile.

Peter Craingsby n’était pas un imbécile. Mais déjà plusieurs fois, la chance s’était ainsi déclarée pour lui. Le faux cow-boy lui sembla un naïf.

— Voulez-vous que je vous aide ? dit-il à Strobbins. J’en fais mon affaire, moi, de me saisir de ce voyou !

Strobbins blêmit sous l’insulte, mais resta impassible :

— Au fait, répondit-il, le sourire aux lèvres, je veux bien… J’ai une peur terrible qu’il ne m’échappe. Allons-y !

Les deux hommes se levèrent ensemble, sortirent de la salle commune et grimpèrent l’escalier de bois, étroit, sombre et suiffeux qui conduisait aux chambres de l’hôtel Kashmere.

Peter Craingsby, qui était un homme de précaution, pria son compagnon de passer devant. Le faux Tom Sadley ne se fit pas prier et commença l’ascension de l’étroit escalier sur lequel ouvrait la chambre qu’il venait de louer. La porte en était ouverte. Sans rien dire, il la dépassa et au moment où Craingsby, qui le suivait de près, passait à côté de la porte, Strobbins, se baissant, s’arc-bouta des mains sur les marches supérieures et, d’une ruade terrible en pleine figure, envoya le policier rouler dans la chambre. Sans lui donner le temps de se relever, il bondit sur lui et, après avoir, d’un coup de pied, fermé la porte derrière lui, il enserra de ses deux mains crispées le cou de Peter Craingsby et serra jusqu’à ce que sa victime ne bougeât plus.

Puis, mettant à profit la syncope du policier à demi étouffé, il alluma la bougie posée sur la table et tira de sa poche un épais foulard de laine dont il le bâillonna. Il le déshabilla, se dévêtit lui-même et eut tôt fait d’endosser les habits du policier et l’habilla ensuite de son costume de cow-boy.

Cette substitution terminée, Strobbins lia soigneusement les poignets et les chevilles du malheureux Craingsby qui commençait à se ranimer et l’étendit sur le lit.

— Ouf ! fit-il en s’épongeant avec le drap, mon homme est lourd !… Tiens, mais… c’est que ses habits me vont rudement bien… Même j’ai une idée !

Strobbins à la lueur de la bougie regarda attentivement sa victime et, en quelques instants, se grava sa physionomie dans la tête. Il saisit le chapeau du policier, ouvrit la porte et, après avoir donné un tour de clé, descendit en hâte l’escalier.

Grâce au bruit régnant dans la salle commune, personne ne s’était aperçu de rien.

Strobbins sortit et prit sa course vers la villa où il arriva après une heure et demie de marche. En trois bonds, il fut dans son capharnaüm, et emplit ses poches de tout ce qu’il lui fallait pour se « faire la tête » du policier. Muni des ingrédients nécessaires, il regagna en hâte sa chambre de l’hôtel Kashmere.

Il alluma aussitôt la bougie et regarda Peter Craingsby. Le policier était maintenant complètement revenu à lui. Mais, grâce à la précaution qu’avait eue Strobbins de le bâillonner et de le lier solidement au lit de fer, il ne pouvait bouger.

— Eh bien, cher monsieur Craingsby, ricana Strobbins, ça ne va pas ? Patience…

Et Strobbins, s’asseyant sur l’unique chaise qu’il plaça devant la petite glace scellée au mur, tira de sa poche, crayons, pâtes, onguents et perruques et commença son maquillage.

Craingsby le regardait, stupéfait, et comprit bientôt : son ennemi se « faisait sa tête » et avec quel talent ! En moins d’une demi-heure, le policier vit son geôlier changer de figure et arborer une physionomie semblable en tous points à la sienne : mèche de cheveux noirs sur le front, moustache coupée rase, le même rictus aux lèvres et la même vivacité dans le regard.

— Ah ! Ah ! Peter Crainsgby ! Cela vous étonne que je vous ressemble autant. Pourtant, ce n’est rien. Car c’est vous qui me ressemblez : Je suis Peter Craingsby. Vous ? Eh !… Vous êtes… peut-être mort ?… Au revoir, il est minuit. Je reviendrai demain !

Et Strobbins, après avoir jeté son dernier coup d’œil sur les liens de son prisonnier, sortit et referma soigneusement la porte.

À la gare où il se rendit, il apprit que le premier train pour San Francisco partait à une heure cinq. Il l’attendit, y prit place et, sitôt arrivé, attendit le jour dans le buffet de la gare.

À neuf heures, il arrivait chez M. James Mollescott à qui il soutirait mille dollars et, satisfait, reprenait aussitôt le train pour Sacramento, non sans avoir mis à la poste la courte lettre qui devait plonger dans une si grande rage l’honorable James Mollescott et l’engager à poursuivre lui-même l’insaisissable et mystérieux John Strobbins.

Quant à ce dernier, sitôt arrivé à Sacramento, il s’était rendu à sa villa et, ayant pris son automobile, il était venu lui-même à l’hôtel Kashmere, chercher le cow-boy Tom Sadley qu’une chute dans l’escalier, contraignait à l’immobilité.

Peter Craingsby-Tom Sadley fut donc, toujours ligoté, enveloppé dans une couverture et descendu dans l’auto de Strobbins sous les yeux indifférents du tenancier…- FIN

Une inexplicable disparition (1912)

Dans quelles circonstances, comment avait disparu le garçon de recettes John Morris, c’est ce qu’il paraissait impossible de préciser. Âgé de quarante-deux ans, haut de près de six pieds, ne buvant jamais, John Morris était employé à la New Century Bank, de San-Francisco, depuis son arrivée en Amérique, il y avait de cela quinze ans ! Ses chefs estimaient sa probité et son exactitude. Investi, à différentes reprises, de missions de confiance, il s’en était toujours tiré à son honneur. C’était lui qui était toujours chargé des plus forts encaissements.

Ce jour-là, sa tournée terminée, il devait avoir dans sa sacoche un peu plus de 215,000 dollars (1,000 francs) et il n’avait reparu ni à la banque, ni à son domicile de Louisiana Avenue.

Pourtant, jusqu’au bout, il avait effectué ses encaissements, et dans l’ordre mentionné par son chef de service. À trois heures et demie, il s’était présenté à l’Union Bank, y avait touché une traite de 347 dollars, puis l’on perdait sa trace. Il semblait que John Morris se fût volatilisé ! On l’avait vu sortir de l’Union Bank et c’était tout.

Quand un garçon de recettes disparaît, l’on envisage deux hypothèses : la fuite avec l’argent ou le guet-apens.

Ces deux suppositions semblaient bien aléatoires : John Morris, économe et rangé, possédait en dépôt à la New Century environ dix-huit mille dollars, fruit de ses économies et de spéculations heureuses effectuées sur le conseil du directeur de la banque, qui s’intéressait à lui.

Si Morris avait voulu fuir, – et quelle folie, puisqu’il était riche, – il aurait auparavant retiré ses fonds. Non, l’hypothèse d’une fuite était invraisemblable. John Morris, homme tranquille, n’était pas un garçon à risquer ainsi le bagne !

Le guet-apens ? Bien invraisemblable dans les rues de San-Francisco. L’Union Bank, où Morris avait été en dernier lieu, était située près du Stock Exchange, en plein quartier des affaires : une agression y était impossible à quatre heures de l’après-midi…

Pourtant le fait était là : John Morris avait disparu et 215,000 dollars avec lui !

Le personnel des différentes gares de San-Francisco fut interrogé. Nul n’avait vu le garçon de recettes ! Il en fut de même des employés des nombreux ferry-boats qui sillonnent l’immense rade.

M. James Mollescott, chef de la police de San-Francisco, envoya ses plus fins limiers à la recherche du disparu. Ils s’y employèrent sans succès. Ce que voyant, le directeur du New Century Bank eut recours au vieux moyen si souvent employé : il promit une prime de vingt mille dollars à celui qui donnerait des nouvelles de John Morris.

Naturellement, cette annonce eut pour premier résultat de faire affluer à la New Century Bank une horde de besogneux dont chacun prétendait avoir vu l’encaisseur dans des lieux et à des heures différents. Ces renseignements, vérifiés un à un, furent reconnus faux. Et le sort de John Morris continua à rester mystérieux.

M. Samuel Baker, directeur de la New Century Bank, en éprouva de la rancœur. C’était un homme soupçonneux et violent. Pour lui, le garçon de recettes, voleur et ingrat, s’était enfui, cela ne faisait aucun doute.

… 215,000 dollars, la moitié des bénéfices de l’année !… Samuel Baker ne pouvait s’en consoler.

Sa perplexité fut grande, quinze jours après la disparition de John Morris, lorsque, à son domicile particulier, il reçut cette lettre :

Monsieur,

Confiant dans votre promesse de verser 20,000 dollars à celui qui vous renseignerait avec preuves à l’appui sur le sort de M. John Morris, votre encaisseur disparu, je me suis mis en campagne, et, après bien des difficultés, et au prix de grands et réels périls, j’ai réussi à savoir ce que M. John Morris était devenu.

Je suis prêt à vous communiquer le résultat de mes recherches à condition : 1° que je serai reçu par vous, sans témoin, et dans un local à l’abri des indiscrets ; 2° que vous me promettiez, quoi qu’il advienne, de ne jamais révéler mon nom ; 3° que les 20.000 dollars soient consignés dès aujourd’hui au greffe du tribunal ; si mes renseignements sont véridiques, – et ils le sont, – vous me donnerez un simple bon à toucher.

Si ces conditions vous agréent, je vous prie d’insérer dans le Californian Herald de demain les mots suivants dans la rubrique des petites annonces : « Entendu, venez à… heure X. 0. 3. » Je vous informe que je me présenterai sous le nom de Georges Murdstone.

Samuel Baker relut plusieurs fois cette étrange missive. Elle lui parut sérieuse. Cependant, les précautions dont s’entourait son correspondant ne lui disaient rien de bon… C’était sans doute un des complices, soit de l’encaisseur, s’il était coupable, soit de son assassin, s’il avait été tué. Le mieux, donc, était d’avertir la police, de feindre accepter et de faire arrêter l’individu. Une fois en prison, il parlerait, et ainsi, lui, Samuel Baker, économiserait vingt mille dollars !

Le banquier se frotta les mains ; et, séance tenante, il fit porter au Californian Herald une annonce ainsi conçue : « Entendu, venez aujourd’hui jeudi à neuf heures du matin X. 0. 3. »

Puis, tout heureux, il écrivit une longue lettre à M. James Mollescott, chef de la police de San-Francisco, dans laquelle il l’avertissait que le lendemain matin l’assassin présumé de John Morris se présenterait à la Banque, et qu’il eût à lui envoyer quatre solides détectives.

L’horloge marquait onze heures et demie du matin lorsque Samuel Baker eut terminé. Il cacheta soigneusement sa lettre, se fit apporter son chapeau et alla lui-même glisser la missive dans une boîte aux lettres.

Un gai soleil dorait les rues et mettait l’âme en joie. Tout heureux à la pensée de pincer l’assassin, et surtout dans l’espoir de récupérer les 215,000 dollars disparus, Samuel Baker, qui, à l’ordinaire, mangeait chez lui, résolut de s’offrir un repas au restaurant.

Le sourire aux lèvres, il entra au Carlton Hôtel et, s’étant installé à une table, se fit apporter la carte et commença l’élaboration d’un menu soigné.

Beaucoup de gens, ce jour-là, avaient sans doute eu la même idée que lui, car le Carlton fut bientôt rempli et toutes les tables occupées. C’est pourquoi Samuel Baker ne put faire aucune objection lorsque le maître d’hôtel vint respectueusement lui dire :

— Cela ne gênerait pas monsieur, que ce gentleman se plaçât devant lui ?… Il y a tant de monde aujourd’hui !

Le banquier, qui parcourait la carte, leva la tête et aperçut un élégant jeune homme qui semblait attendre sa décision.

— Mais non ! dit-il. Asseyez-vous donc, monsieur !

— Vous êtes vraiment trop aimable ! murmura le nouveau venu.

Et, lentement, il s’assit en face de Samuel Baker.

— Voyez-vous, monsieur, aujourd’hui, tout le monde mange au restaurant… C’est compréhensible… Il n’y a plus de domestiques…

Samuel Baker était de cet avis : non seulement, d’après lui, les domestiques se faisaient rares, mais, aussi, les bons employés disparaissaient. Il cita des exemples d’indélicatesses commises dans différentes banques de la ville…

— Oh ! vous devez vous y connaître ! répondit l’inconnu. Si je ne me trompe pas, vous êtes M. Samuel Baker, directeur du New Century Bank ?

— En effet…

— Je suis heureux que le hasard m’ait placé en face de vous : figurez-vous que, moi-même, je suis M. Georges Murdstone !

— Je ne me souviens pas…

— Mais si !… Je vais vous expliquer : mais, avant, je, vous avertis que si vous faites un geste, si vous prononcez une parole équivoque, vous comprenez, hein ? je vous casse la tête… Et je ne serai pas arrêté, l’auto qui est là, devant la porte, est prête à démarrer avec moi dedans…

Ce disant, Georges Murdstone fit un mouvement de la main et le banquier, terrifié, aperçut dans sa manche un mignon browning fixé le long de l’avant-bras par un mystérieux mécanisme et dont la gueule noire le menaçait.

— Monsieur… dit-il.

— Laissez-moi parler ! Vous comprenez qui je suis ? Oui, hein, celui qui vous a écrit ce matin… Mais je me doutais bien que vous chercheriez à éluder vos engagements… J’ai pris mes renseignements avant de vous écrire… Mais, ce n’est pas le moment de discuter… Encore un peu de cette carpe, cher monsieur ? Elle est excellente !

Le garçon venait d’arriver avec un plat de rôti.

George Murdstone, le sourire aux lèvres, commuait à tenir son bras immobile. Le banquier ne broncha pas.

— Non, merci ! dit-il, plus de poisson…

Le garçon enleva la carpe, posa le rôti sur la table, et, après avoir changé les assiettes, s’éclipsa.

— Je continue, fit George Murdstone à voix basse et sans quitter des yeux son interlocuteur… Voilà dix jours que je cours après l’assassin et je n’entends pas être berné ! Donc, me doutant de votre fourberie, je vous ai attendu devant la porte de votre banque. Je vous ai suivi et je vous ai vu introduire ceci dans une boîte aux lettres…

Et Murdstone montrait au banquier terrifié la lettre à James Mollescott ! Murdstone sourit :

— C’est l’enfance de l’art… avec une baguette enduite de glu, je l’ai retirée… et je l’ai lue ! Merci pour moi ! Mais je ne vous en veux pas ! business is business, pas vrai ! Et il est bon, quand on peut, d’économiser 20,000 dollars !… Enfin, comme je ne tiens pas à avoir des histoires avec la police, je vais donc vous accompagner à votre banque. Une fois que nous serons sans témoins, je vous donnerai toutes les explications nécessaires sur la disparition de qui vous savez ! Vous voyez que je suis loyal, moi, et que je ne change rien à ma proposition !

« Maintenant, une fois à la New Century Bank, n’essayez pas de me faire arrêter, il vous en cuirait. Je n’insiste pas, et suis tellement sûr de votre loyauté que je me déclare prêt à vous suivre lorsqu’il vous plaira.

Le garçon apportait le café et les cigares. Murdstone prit un havane, craqua une allumette, et, ayant chiffonné la lettre de Samuel Baker à Samuel Mollescott, l’enflamma et, galamment, l’offrit au banquier pour qu’il pût allumer son cigare… D’un trait, Georges Murdstone avala son café. Le banquier l’imita et se leva :

— Si vous voulez profiter de mon auto ? fit Murdstone.

— Non… merci… j’aime à marcher un peu après mes repas ! cela facilite la digestion !

— Oh ! je n’ai pas l’intention de vous enlever ! fit Murdstone, goguenard.

Il tendit au garçon un billet de vingt dollars :

— Gardez la monnaie ! dit-il.

Les deux hommes sortirent. Dix minutes plus tard, ils entraient dans la New Century Bank…

— Je n’y suis pour personne ! fit Samuel Baker à son secrétaire.

*    *    *

Samuel Baker et George Murdstone, marchant l’un à côté de l’autre, tels de vieux amis, étaient arrivés dans le salon de réception de la New Century Bank.

Samuel Baker en ferma la porte, tira les verrous et dit à son compagnon :

— Vous pouvez parler, sire ! Nous sommes seuls et à l’abri de toute indiscrétion !

— Trop aimable !… Votre proposition me fait craindre d’avoir l’apparence d’un imbécile ! Cependant, je ne le suis pas ! La salle où nous sommes, cher monsieur Baker, sert aux délibérations du conseil d’administration de votre banque… elle est faite de telle sorte que, de votre bureau personnel, vous puissiez entendre tout ce qui s’y dit !…

— Gentleman !…

— Ne perdons pas notre temps !… J’ai promis de vous dire à vous seul, comprenez-moi, ce qu’était devenu votre encaisseur. S’il vous plaît de le savoir, menez-moi dans votre bureau…

— Je n’y reçois personne, monsieur !

— En ce cas, nous n’avons plus rien à nous dire !

Samuel Baker regarda George Murdstone. Ce dernier était calme et résolu.

— Mais enfin, murmura le banquier, je ne vois pas bien…

— Pourquoi je veux vous parler seul à seul ? Parce que mes révélations peuvent m’attirer de nombreux désagréments, si on sait d’où elles viennent.

— Enfin, venez !

Certes, il fallait que la curiosité fût grande chez Samuel Baker pour qu’il introduisît ainsi l’inconnu dans son bureau : un couloir en ciment armé, fermé par trois portes blindées successives, en défendait l’entrée. Pas de fenêtre : une mince prise d’air et deux lampes à incandescence permettaient d’y voir et d’y respirer. C’était là que Baker enfermait ses archives. À la suite du banquier, Georges Murdstone y pénétra et s’assit sur une chaise d’acier. Aucun meuble, sauf un bureau de métal peint en faux bois et deux chaises. Contre les murs, trois énormes coffres-forts fermés…

— Je vous écoute, gentleman ! déclara Samuel Baker après avoir fermé les portes.

— Je vous en remercie ! Voici l’histoire : votre garçon encaisseur, John Morris, a été assassiné, et dans des circonstances extraordinaires. Au cours de sa tournée, si vous vous le rappelez, il devait encaisser un chèque de M. Julius Cander, n’est-ce pas ?

« Il se présenta chez ce gentleman un peu avant trois heures. Julius Cander avait laissé à son valet de chambre l’argent nécessaire pour régler le chèque. Lorsque John Morris sonna, moi je me trouvais dans l’appartement… Mon Dieu, vous seriez sans doute bien aise de savoir ce que j’y faisais ? À l’aide d’amis à moi, je m’occupais à déménager du salon un tableau de Murillo m’intéressant beaucoup… Déjà tout était terminé, dis-je, et j’étais donc en train de remplacer le Murillo par une copie assez artistement faite, ma foi, (la meilleure preuve, c’est que Julius Cander ne s’est aperçu de rien).

« Je savais le valet de chambre occupé dans l’office. Aussi, ce coup de sonnette m’importuna. Laissant à mes amis le soin de terminer l’installation du faux Murillo, je collai mon œil à la serrure du vestibule… Je suis très curieux, moi ! Je vis le valet de chambre – il s’appelle Paul Brener – ouvrir à votre garçon de recettes. John Morris entra. Brener le pria fort poliment de fermer la porte, ce qu’il fit. Puis, ayant posé sa sacoche sur un guéridon, il entreprit d’y prendre le chèque sur Julius Cander. Il se livrait à cette opération lorsque, soudain, je vis Brener tirer de son tablier un mince marteau de fer et en asséner un coup terrible sur la nuque de l’infortuné garçon de recettes…

« Assommé littéralement, John Morris, sans un cri, s’écroula sur le tapis… Coup bien asséné, ma foi… Enfin, passons… Brener, c’est un garçon solide, empoigna le cadavre de l’encaisseur sur son dos et, du pied, poussa une porte entr’ouverte, qu’il franchit… Je suivis le mort et le vivant, quel sang-froid ! Brener arriva à l’ascenseur, y prit place avec son fardeau et le fit monter. Je regardai où : sous les combles de l’hôtel !

« Je connaissais parfaitement la demeure, c’est bien le moins, n’est-ce pas ? puisque je venais y travailler ! Je rentrai dans l’appartement et m’aperçus (j’avais oublié de vous le dire) que Brener, en plus du cadavre, avait emporté aussi la sacoche de John Morris. Quelle prévoyance !

« Je ne m’attardai pas, gagnai un second ascenseur, et, en deux minutes, atteignis le douzième étage.

« Guidé par le bruit fait par l’assassin, je n’eus pas de peine à suivre ses traces, il était entré dans une chambre – la sienne – et en avait doucement refermé la porte. Sans faire de bruit, j’y arrivai. Je voulus regarder par la serrure, mais cet homme de précaution en avait obstrué le trou. Laissez-moi vous dire que, moi, j’avais une vrille… percer un petit trou sans bruit me demanda dix secondes. Devant ce trou, je collai l’objectif du minuscule appareil photographique qui ne me quitte jamais… Et, coup sur coup, j’enregistrai les vingt-quatre pellicules qu’il contient… Je vous apporte un exemplaire de chacune de ces photos. Vous y verrez que Brener déshabilla John Morris, plongea son corps nu dans une cuve cylindrique posée au milieu de la chambre. Il revêtit ensuite les vêtements du mort, dont il avait la taille, se grima fort habilement de manière à ressembler absolument à sa victime, puis, après avoir introduit une casquette de drap souple et un manteau de mince tissu caoutchouté dans la serviette de l’encaisseur, se dirigea vers la porte… C’est tout juste si j’eus le temps de retirer mon appareil et de bondir à l’extrémité du couloir. Une grande armoire de pitchpin s’y trouvait. Je me cachai derrière et, là, vis mon homme sortir et s’engager dans l’ascenseur…

« Il était à peine en bas que j’ouvrais la porte de sa chambre. J’y vis une grande cuve de plomb, remplie d’acide sulfurique, dans laquelle l’assassin faisait dissoudre le cadavre de sa victime ! Bien imaginé, hein ?

« Le reste était facile à comprendre : Paul Brener ayant l’aspect de l’encaisseur, – on n’y regarde pas de bien près les fins de mois : pourvu que les papiers soient en règle c’est tout ce que les caissiers demandent, – Paul Brener, dis-je, en garçon soigneux qui ne veut rien perdre, continuait la tournée de sa victime !

« À quatre heures et demie je le vis rentrer. Il avait revêtu l’ample manteau de caoutchouc et coiffé la casquette emportée dans la serviette !… Il entra dans sa chambre. Moi, j’allai de nouveau me placer devant le petit trou que j’avais percé et, ainsi, je pus voir Brener quitter l’uniforme qu’il avait revêtu et le jeter, en compagnie de la serviette, dûment délestée des billets de banque qu’elle contenait, dans la cuve d’acide sulfurique.

« Ceci fait, Brener revêtit sa livrée… Vous comprenez la suite, n’est-ce pas ? Les jours qui suivirent, l’assassin se débarrassa tranquillement de l’acide sulfurique et des débris organiques qu’il contenait en l’emportant au dehors dans des bouteilles… Quant à la cuve, il a dû ensuite la découper en petits morceaux et jeter le plomb à la mer…

« Je crois que vous voilà amplement renseigné ! Voici, maintenant, les vingt-quatre photographies dont je vous ai parlé ! Je crois que cela vaut bien les 20,000 dollars promis. Souriant, George Murdstone tendit au directeur de la New Century Bank vingt-quatre petites photographies. D’une netteté prodigieuse, elles reproduisaient les détails fournis par le mystérieux Murdstone. Samuel Baker les examina et, sans un mot, alla les enfermer dans un des énormes coffres-forts. Puis il dit :

— Vingt-quatre photos, à cent dollars pièce, cela vaut 2,400 dollars, pas un cent de plus, et encore !

George Murdstone s’inclina :

— Vous ne tenez vraiment pas vos promesses, monsieur ! dit-il. Enfin, donnez toujours les 2,400 dollars : j’ai travaillé en amateur ce jour-là !

Samuel Baker se repentit de n’avoir pas proposé une somme moindre. Il soupira et tira de son portefeuille vingt-quatre billets de cent dollars, qu’il tendit à son interlocuteur. George Murdstone, sans même compter, les fourra dans sa poche en disant :

— Et surtout, monsieur Baker, pas un mot de moi à personne : j’ai votre parole !

— N’ayez aucune crainte ! affirma le directeur de la New Century Bank sans voir le sourire narquois de Murdstone.

Puis il montra la porte et dit :

— Si vous voulez, nous allons sortir ?

— Mais avec plaisir ! fit Murdstone.

Les deux hommes franchirent les trois portes blindées et, une fois dans les bureaux de la banque, Murdstone, ayant salué Samuel Baker, se dirigea vers la sortie d’un pas rapide et se perdit dans la foule.

— J’aurais dû le faire arrêter ! grommela le directeur de la New Century Bank…

Samuel Baker bondit au téléphone et, sur-le-champ, transmit à M. James Mollescott, chef de la Sûreté, les renseignements qu’il venait de recueillir.

Six détectives coururent immédiatement à l’hôtel de Julius Cander… Depuis le matin on n’avait pas vu Paul Brener. Les policiers montèrent à sa chambre et, ayant enfoncé la porte, aperçurent le corps de l’assassin, qui se balançait au bout d’une corde.

Sur une table de bois, une lettre, imprimée à la machine à écrire, s’étalait. Elle contenait ces mots :

Assassin de John Morris, la police sait tout. Les billets de banque ne sont plus où vous les avez mis. Il est contraire à la morale qu’un assassin profite de son crime.

Affolé, le misérable avait sans doute voulu fuir, mais ne retrouvant plus l’argent, bénéfice de son crime, il s’était vu perdu et s’était pendu.

De fait, on ne retrouva jamais un seul des 215,000 dollars. Et malgré les déclarations faites le jour même à la police par Samuel Baker sur le compte de George Murdstone, ce dernier demeura introuvable.

Seulement, huit jours plus tard, Samuel Baker, ayant été appelé au téléphone, s’entendit ainsi interpeller :

— N’oubliez pas, chez monsieur Baker, que vous me devez 17,600 dollars, depuis huit jours, ce qui, à l’intérêt de cent pour cent par vingt-quatre heures, représente en ce moment 2,252,800 dollars… Je crois qu’il est préférable de vous en tenir là, n’est-il pas vrai ? J’enverrai toucher demain…

Sur ce, le récepteur fut raccroché…

Samuel Baker haussa les épaules. Il eut tort !

*    *    *

La disparition de l’encaisseur John Morris, et surtout la découverte et le suicide de son ingénieux assassin, Paul Brener, avait fortement ému les habitants de San-Francisco. Ne se doutant pas du rôle pris par le mystérieux George Murdstone dans ce drame, les San-Franciscains s’accordaient à louer le flair extraordinaire du chef de la Sûreté de leur ville, M. James Mollescott. Et celui-ci laissait dire, heureux de voir revenir une popularité que les exploits impunis de John Strobbins avaient légèrement ternie.

M. Samuel Baker, le directeur de la New Century Bank, aurait pu établir la vérité, mais il s’en souciait peu.

À quoi bon ? Les 215,000 dollars dérobés à l’encaisseur avaient définitivement disparu et mieux valait ne plus parler de cette regrettable affaire, faite pour alarmer les clients de la New Century Bank.

Pourtant, il faut bien le dire, M. Samuel Baker concevait quelque inquiétude à l’égard du mystérieux George Murdstone. Bien qu’il considérât comme un bluff les menaces du bizarre personnage, il restait quand même un peu ennuyé.

Après que Murdstone lui eût si cavalièrement réclamé 2,252,800 dollars, Samuel Baker, dédaigneux, avait remis en place le récepteur du téléphone.

Légèrement nerveux, il s’était levé, un peu pâle. Ses commis le virent allumer un cigare et sortir de la New Century Bank le dos un peu voûté. Ils en conclurent que leur patron était affecté – et cela se concevait – par le vol dont son encaisseur avait été victime.

Car Mollescott et ses limiers n’avaient pu retrouver trace, ni de M. George Murdstone, ni des 215,000 dollars.

Le lendemain, M. Samuel Baker ne parut pas à la New Century Bank. À l’ouverture de la bourse, son fondé de pouvoirs, inquiet, l’envoya chercher à son domicile particulier : M. Samuel Baker y était rentré la veille à six heures du soir, en était sorti à huit, et, depuis, n’avait plus reparu.

Affolé, le fondé de pouvoirs de la New Century Bank téléphona dans toutes les directions : à la Bourse, au Conseil des agents de change, au Syndicat des banquiers. M. Samuel Baker n’était nulle part. Cela devenait inquiétant !

N’y comprenant plus rien, le fondé de pouvoirs se rendit en désespoir de cause chez le chef de la Sûreté.

Introduit devant M. James Mollescott, il lui fit part de la disparition inexplicable de M. Samuel Baker.

James Mollescott hocha la tête :

— Sans m’avancer beaucoup, dit-il, je peux vous affirmer que la disparition de votre directeur m’apparaît comme une conséquence de celle de l’encaisseur assassiné. Tout est bizarre dans cette affaire et je regrette bien qu’on n’ait pu retrouver ce M. Murdstone, s’il existe… oui ! s’il existe.

« Que sais-je, moi, d’autre que ce que m’a dit votre patron ?

« Somme toute, une seule chose est certaine : le suicide Paul Brener ! C’est peu ! Rien ne prouve sa culpabilité, somme toute.

— Si, son suicide !…

— C’est à voir !… En tous cas, – oh ! je ne fais qu’une simple hypothèse, – supposons que M. Baker, gêné dans ses paiements, se soit entendu avec l’encaisseur. Eh ! eh !… à l’heure actuelle, il serait loin, avec ses 215,000 dollars !

Et, souriant, James Mollescott se frotta les mains, satisfait de sa perspicacité. L’employé de Samuel Baker haussa les épaules :

— Sachez, monsieur Mollescott, dit-il, que la situation de la New Century Bank est excellente, la comptabilité en fera foi, s’il le faut… Et M. Samuel Baker possède, comme fortune personnelle, plus de deux millions de dollars !

— Bon, bon, ne vous excitez pas ! fit le policier.

Et, vexé de ne pas voir son interlocuteur partager son avis, il conclut :

— Enfin, rassurez-vous, cher monsieur, nous allons faire le nécessaire ; et on a vu des gens plus riches que M. Baker se ruiner et lever le pied !

Mollescott se leva, faisant comprendre au fondé de pouvoirs de la New Century Bank que l’entretien était terminé. L’homme salua et s’en alla. Le chef de la Sûreté resta seul. Il continua à dépouiller son courrier, opération que la venue du fondé de pouvoirs avait interrompue.

Soudain, après avoir lu une lettre écrite sur un élégant papier parcheminé, il poussa un grognement de satisfaction :

— Ce cher Parnell, il se souvient de moi ! Bonne idée, cela va me procurer un agréable dimanche !

Mollescott ricana d’aise. Il sonna. Un planton parut.

— Dites au sous-chef de venir !

Le sous-chef de la Sûreté, prévenu par le planton, arriva peu après :

— Mon cher Brown, fit Mollescott, je m’absente toute la journée de demain dimanche : un vieil ami m’a invité à venir chasser avec lui, dans ses propriétés de Stockton ! Je vous laisse donc le service ! Vous enverrez deux détectives parmi les meilleurs à la recherche de Samuel Baker…

— Le directeur de la New Century Bank, chef ?

— Lui-même. Il a disparu !

— Il a levé le pied avec les 215,000 dollars !

— C’est bien mon avis ! Ainsi, mon cher Brown, c’est entendu, n’est-ce pas ? À vous le soin !

— Vous pouvez avoir confiance, chef !

— Je le sais !

— Vous n’avez rien d’autre à me dire, chef ?

— Non, merci.

Le lendemain, James Mollescott, levé à l’aube, arrivait à six heures du matin à la gare de la North Western Line. Le train allant à Stockton ne parlait qu’une demi-heure plus tard. James Mollescott, son fusil gainé de cuir accroché à l’épaule, s’assit sur le quai. Il était tout heureux.

Depuis trois ans, il n’avait vu son vieil ami Parnell, parti en Louisiane, où il avait d’importantes plantations. Il se réjouissait de le voir de retour à Stockton, et aussi de passer la journée avec lui.

Enfin, le train fut formé. Le chef de la Sûreté alla s’installer dans un confortable Pullman à douze roues, et, ayant acheté un journal à un boy, entreprit de le lire pour tuer le temps.

Sur ces entrefaites, le train se mit on marche. Une heure plus tard, il arrivait à Stockton.

James Mollescott descendit. La petite gare était déserte. Le chef de la Sûreté de San-Francisco, seul voyageur descendu à cette station, s’étonnait déjà de ne pas voir son ami Parnell, lorsqu’un homme vêtu d’une livrée de cocher, élégante et sévère à la fois, s’avança vers lui et, l’ayant respectueusement salué, dit :

— C’est bien à M. James Mollescott que j’ai l’honneur de parler ?

— Parfaitement, mon brave !

— Je suis le cocher de M. Blaise Parnell ! Mon maître n’a pu venir à votre rencontre, ayant été très souffrant cette nuit ; il vous prie de l’excuser et m’a commandé de vous conduire à son cottage.

— Ah ! diable ! ce n’est pas grave, au moins ? dit Mollescott, alarmé.

— Oh ! non… mais M. Parnell, depuis son séjour en Louisiane, est devenu très sensible au froid !

Tout en parlant ainsi, les deux hommes étaient sortis de la petite gare. Sur la route, une élégante charrette anglaise en pitchpin verni, attelée à un poney, attendait. Le cocher alla détacher le cheval retenu à un arbre, et, après avoir aidé Mollescott à grimper dans la charrette, prit place à ses côtés et rendit les rênes au cheval.

Une brise fraîche soufflait, chassant de minces nuages blancs dans le ciel bleu, et faisant frissonner les arbres. Quelques coqs chantaient dans le lointain et les grelots attachés au collier du poney tintaient gaiement.

James Mollescott se sentit heureux de vivre. Il se débarrassa de son fusil, dont la bretelle commençait à lui peser, le posa à côté de lui et alluma un cigare. Muet et digne, comme vissé sur son banc, le cocher conduisait sans s’occuper d’autre chose. Il prit le fusil de Mollescott et le posa dans le fond de la voiture, entre ses jambes.

Il eut un mince sourire et dit :

— Là, il ne risque pas de s’abîmer…

Mollescott approuva. Le cheval trottait toujours et déjà plus de trente minutes s’étaient écoulées depuis que la voiture avait quitté la gare. Mollescott commençait à trouver le temps long. Son cigare étant à bout, il le jeta et, pour se distraire, regarda autour de lui. À perte de vue, ce n’étaient que des champs de cotonniers couvrant la plaine immense. Aucune habitation ne se montrait, si loin que le regard pût porter.

Cette constatation affligea le chef de la Sûreté de San-Francisco. Il fronça les sourcils et dit :

— Sommes-nous encore loin de l’habitation de mon ami Parnell ?

Comme le vent soufflait assez fort et faisait bruire les branches des cotonniers, Mollescott, ne recevant pas de réponse, pensa que le cocher n’avait pas entendu.

Il répéta sa demande. Son compagnon se tourna vers lui. De la main, il désigna une ondulation du terrain et dit brièvement :

— Là derrière !

— Ah ! tant mieux !

James Mollescott commençait à se sentir fatigué par les ressauts de la voiture. Heureux d’en avoir bientôt terminé, il alluma un second cigare.

Mais, comme il jetait l’allumette, le cheval se cabra violemment. La secousse fut si brusque que le chef de la Sûreté de San-Francisco serait tombé sur le sol, si le cocher, d’une poigne énergique, ne l’avait retenu par le col de son pardessus.

Mollescott, ne sachant ce qui lui arrivait, retomba dans le fond de la voiture. Il sentit qu’une main de fer lui enserrait le cou et aussi un poids terrible sur l’estomac. Il aperçut au-dessus de lui la face narquoise du cocher, qui le regardait, et il vit, à trois centimètres de son front, l’œil noir d’un revolver. Le cocher ricana :

— Pas un mouvement où vous êtes mort, James Mollescott !

« J’ai besoin de vous parler ! vous allez vous laisser mettre les menottes, ou sans cela, je serais obligé de vous étourdir auparavant ! Rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal, mon intention est simplement de vous raconter une histoire, mais je veux pouvoir le faire sans être interrompu !

James Mollescott avait repris ses esprits. Il regarda le pseudo-cocher avec attention et, après deux secondes, grommela :

— Que Satan m’écrase ! C’est John Strobbins !

— Lui-même ! dit l’homme !

*    *    *

Le cheval s’était relevé, et, paisible, ne bougeait plus.

— Que voulez-vous de moi ? murmura Mollescott entre ses dents, que la rage serrait.

— D’abord que vous vous laissiez passer les menottes ! Pour cela, je vais lâcher mon revolver. C’est pourquoi je vous préviens que si vous tentez un seul mouvement, soit pour m’attaquer, soit pour vous enfuir, je n’hésiterai pas à vous blesser. Eh bien ! ai-je votre parole de ne pas bouger ?

— Non !

John Strobbins avait prévu cette éventualité. Sa main droite, tenant le revolver, lâcha l’arme, qui tomba dans le fond de la voiture, et rejoignit la main gauche autour du cou du chef de la Sûreté de San-Francisco.

À demi étranglé, Mollescott râla. Les mains cessèrent un instant d’enserrer son cou et saisirent les siennes.

Mollescott aspira goulûment une gorgée d’air, puis deux. Et, sa force un peu revenue, voulut se débattre. Trop tard !

De minces menottes en fil d’acier nickelé réunissaient ses poignets, et, au mouvement qu’il fit pour se dégager, lui entrèrent cruellement dans la chair. Il poussa une exclamation de douleur.

— Vous me voyez bien au regret, cher monsieur Mollescott, fit John Strobbins, mais vous reconnaîtrez que c’est vous qui m’avez obligé à en venir à pareille extrémité ! D’ailleurs, c’est bien un peu votre tour d’avoir les menottes, pas vrai ?

Mollescott ne répondit pas.

John Strobbins continua :

— Relevez-vous, maintenant, et asseyez-vous à mes côtés. Je vous ai fait venir, ma parole ! pour vous raconter une histoire ! Vous verrez qu’elle vaut bien le voyage !

Obligeamment, John Strobbins aida le magistrat à se placer à ses côtés. James Mollescott se rassit sur la banquette, sans souffler mot. Maintenant, il comprenait pourquoi le pseudo cocher l’avait si aimablement débarrassé de son fusil.

John Strobbins, d’un appel des lèvres, remit le cheval en marche.

Il conduisit la voiture dans un sentier tracé à travers les cotonniers, et, après qu’elle eût parcouru environ trois cents mètres, arrêta le cheval, sauta à terre et attacha l’animal au tronc d’un arbre proche.

— Nous voici tranquilles maintenant ! dit-il à Mollescott : veuillez descendre !

John Strobbins, d’une main secourable, aida le magistrat à sauter à terre, et dit en montrant un revolver :

— N’essayez pas de fuir, hein ? sans cela…

Mollescott haussa les épaules et ne répondit pas.

— Asseyons-nous là, voulez-vous ? continua le détective cambrioleur, en désignant un petit monticule de gazon.

Mollescott inclina la tête en signe d’assentiment, et prit place aux côtés de John Strobbins. Ce dernier poussa un soupir d’aise.

— Vrai, dit-il, je suis bien aise d’être arrivé ! Figurez-vous, cher monsieur Mollescott, que je craignais que vous n’eussiez manqué le train !

« Enfin, nous voilà réunis et je m’en réjouis !

« Il est dix heures et je ne voudrais pas abuser de vos instants : nous sommes à deux milles d’un village que je vous indiquerai, et où vous pourrez très bien déjeuner.

« Quant à votre ami Parnell, au nom de qui je vous ai écrit, tranquillisez-vous sur son sort ; il est toujours à Bâton-Rouge, en Louisiane, et sa santé est excellente : j’ai eu le plaisir de le voir il y a quelques jours. Or donc, je vais présentement vous dire la raison de cet entretien solitaire !

« Vous avez reçu, hier après-midi, la visite du fondé de pouvoirs de la New Century Bank qui, sans doute, venait vous demander de faire rechercher son patron disparu, n’est-ce pas ?

« Eh bien ! moi, si je vous ai fait venir ici, c’est simplement pour vous informer du lieu où se trouve M. Samuel Baker et aussi pour vous prendre à témoin de la légitimité de ma conduite !

« M. Samuel Baker, lors de la disparition de son garçon de recettes, promit une prime de vingt mille dollars à qui donnerait des nouvelles certaines de John Morris, l’encaisseur.

« Confiant dans la parole de ce gentleman, confiant, non, mais enfin, un peu confiant quand même, je lui écrivis une lettre lui offrant de lui fournir tous les éclaircissements désirables sur le sort de son encaisseur s’il voulait me recevoir sans témoins.

« Eh bien ! ce fripon de Samuel Baker, après m’avoir fait savoir, par une annonce parue dans le Californian Herald, qu’il acceptait mes conditions, n’eut rien de plus pressé que de vous en avertir…

— Je n’ai jamais reçu de lettre à ce sujet ! interrompit Mollescott.

— Je le sais bien, puisque, ayant surveillé Samuel Baker, je retirai de la boîte aux lettres, à l’aide d’un bâton englué, la missive dans laquelle il vous priait d’envoyer deux détectives à sa banque à l’heure du rendez-vous qu’il m’avait fixé !

« Passons ! N’ayant pas de temps à perdre (un cambriolage m’ayant été signalé comme bon à faire à Pasadena), je me contentai de devancer le rendez-vous. Je rejoignis Samuel Baker au restaurant où il déjeunait et le persuadai de me mener de suite à sa banque. J’avais mon plan.

« Sous la menace d’un revolver caché dans ma manche, le drôle obéit. Je l’obligeai à m’introduire dans son bureau particulier. Arrivé là, je lui donnai les preuves de l’assassinat de son garçon de recettes, et même quelques photographies (il y en avait vingt), dont j’ai conservé les clichés ! Ainsi, il connaissait le sort du malheureux John Morris, les circonstances de l’assassinat et le nom de l’assassin !

« Je lui demandai les 20,000 dollars promis. Il me rit au nez, et c’est tout juste s’il consentit à me verser 2,400 dollars, pas même de quoi payer un jour de solde à mes hommes. J’acceptai sans mot dire, et pris congé de ce malhonnête personnage.

« Mais j’emportais avec moi le moulage en cire de toutes les serrures des portes par où j’avais passé.

« Muni de ce bagage, j’employai huit jours à faire fabriquer les clés et les appareils nécessaires à mes projets.

« Puis, je prévins M. Samuel Baker par téléphone. Il a dû vous en parler, vous savez, de M. George Murdstone ? Je prévins le banquier, dis-je, qu’il me devait 17,600 dollars, plus huit jours d’intérêts à cent pour cent par jour, soit exactement 2,252,800 dollars et que, ne voulant pas le ruiner, je viendrais sous peu faire régler ma dette ! Il ne me répondit pas. Il eut tort. Je ne manque jamais à ma parole, moi.

« Le soir même, à l’aide des clés que je m’étais fait fabriquer, je m’introduisis dans la banque après la fermeture des bureaux. Je pénétrai dans la chambre blindée contenant le bureau particulier et les coffres-forts du directeur de la New Century Bank. Puis, à l’aide de mon chalumeau électrique que je branchai sur une prise de courant, j’ouvris le coffre où j’avais vu M. Samuel Baker enfermer les clés des autres meubles d’acier. J’en perçai la porte et saisis le trousseau de clés. J’ouvris un des grands coffres, en retirai exactement pour 2,252,800 dollars de bonnes valeurs dont je fis un paquet que je dissimulais dans un coin.

« Ce travail exécuté, je perçai à l’aide de mon chalumeau électrique quelques minuscules trous dans les parois du grand coffre, vous saurez pourquoi tout à l’heure.

« Et, ayant rangé tous mes instruments, j’allai me cacher derrière un cartonnier de tôle et attendis.

« J’attendis ; ma patience est grande !

« Elle fut récompensée. Car vers dix heures du soir, ainsi que chaque jour, d’ailleurs, et je connaissais ce détail, M. Samuel Balte arriva. Il venait faire sa ronde quotidienne, c’est un homme méfiant. Mais il ne se méfiait pas de ce qui allait lui arriver !

« À peine avait-il pénétré dans la chambre forte que je lui sautai à la gorge !

« D’un foulard de soie que j’avais préparé, je le bâillonnai solidement. Il était tellement ahuri de ce qui lui advenait qu’il ne m’opposa qu’une faible résistance. Je le ligotai et l’assis sur une des chaises de fer.

« — Ç’est moi, dis-je, moi Georges Murdstone, alias John Strobbins ! Ainsi que je vous l’avais promis, je viens chercher intérêts et capital de la somme que vous me devez ! je n’ai pas pris un cent de plus. Je suis honnête, moi, ce n’est pas comme vous !

« Samuel Baker me regardait d’un œil effaré. Cela me fit rire, ma parole ! Mais je n’étais pas là pour m’amuser. Je terminai :

« Maintenant, pour vous punir de m’avoir fait perdre mon temps, je vais vous faire perdre le vôtre ! Je vais vous enfermer dans un de vos coffres : vous ne serez pas asphyxié, car j’y ai percé des trous ! Et vous aurez le loisir de réfléchir aux inconvénients qu’il y a à manquer à sa parole ! Dans trois jours, je vous ferai délivrer ! »

« Ah ! s’il n’avait pas été bâillonné, il m’en aurait sorti des supplications, le banquier !

« Je le saisis et le couchai dans le coffre, que je refermai. Et, ayant pris mon paquet de titres, je quittai la New Century Bank sans être inquiété. Le lendemain, je fis vendre les titres : Samuel Baker ne me doit plus rien !

« Voilà ! je vous ai envoyé hier soir par la poste quelques épreuves des photographies de l’assassinat du garçon de recettes. J’en ai également envoyé à la presse ; elles prouvent clairement que Samuel Baker me devait bien l’argent que je lui ai enlevé. Je ne lui en veux plus. Grâce à lui, je viens de passer une heure agréable en votre compagnie… nous nous reverrons, je l’espère !

— J’y compte bien ! grommela James Mollescott.

— Moi aussi !

John Strobbins tira sa montre :

— Onze heures ! s’exclama-t-il. Le temps passe vite en bonne compagnie. Je ne veux pas retarder votre déjeuner, cher monsieur Mollescott… vous plaît-il de me suivre ?

John Strobbins se leva et, sans, mot dire, le policier l’imita. Les deux hommes, regagnèrent la route : le détective cambrioleur montra un point de l’horizon à James Mollescott et dit :

— Derrière ce monticule se trouve le village de Jump-Rocks. Il y a des auberges excellentes, entre autres celle du Red Devil (diable rouge)… bon appétit !

Et, d’un geste rapide, John Strobbins démonta les menottes enserrant les poignets de James Mollescott, et bondit vers sa voiture. Il montra son revolver et dit :

— Je suis de ceux qu’on n’accompagne pas !

— Adieu !

James Mollescott, après un haussement d’épaules, s’immobilisa.

Il vit John Strobbins délier son cheval, sauter dans sa voiture et disparaître au grand galop. Alors, il se dirigea vers l’endroit indiqué par le détective cambrioleur et arriva trois quarts d’heure plus tard au village de Jump-Rocks. Il déjeuna et repartit pour San-Francisco aussitôt.

Il se rendit à l’hôtel de la police, réquisitionna sur-le-champ un serrurier, et, accompagné de celui-ci et de deux détectives, gagna la New Century Bank.

John Strobbins avait dit vrai : Samuel Baker, à demi mort de faim, bâillonné et ligoté, gisait dans un coffre percé de trois trous qui lui permettaient tout juste de respirer.

Il en fut immédiatement retiré.

On le délivra de ses liens, on le fit manger, on le massa. Ranimé et réconforté, il murmura :

— Quel dommage que je n’aie pu m’associer avec un pareil gaillard ! nous aurions fait des prodiges…

James Mollescott lui tendit un papier.

— Voici une lettre pour vous, monsieur Baker, dit-il, que je viens de trouver sur votre bureau.

— Donnez !

Samuel Baker décacheta l’enveloppe. Elle contenait un papier sur lequel ccs mots étaient écrits :

Reçu de M. Samuel Baker la somme de 2,252.800 dollars en titres, montant de renseignements et documents fournis par moi.

Pour solde de tout compte à ce jour.

San Francisco, le 18 avril 19…

JOHN STROBBINS. - FIN

L’amateur (1912)

I

Depuis trois jours exactement, M. John Skeeper était arrivé à l’Atlantic Hotel, le plus luxueux de Savannah, et y avait pris possession d’une confortable chambre, retenue par lui télégraphiquement de New-York.

Novembre venait de finir, et déjà Savannah, où le climat est doux et la neige inconnue, se remplissait d’hivernants frileux fuyant les frimas du Nord.

M. John Skeeper n’était pas de ceux-là. Sur le livre de l’hôtel, il s’intitulait rentier, et, de fait, sa conduite justifiait ce titre.

À l’encontre de ses voisins, M. Skeeper affichait pour les cours de la Bourse télégraphiquement envoyés à l’hôtel le plus profond dédain. Nul ne pouvait se vanter de l’avoir vu consulter une seule fois le tableau des valeurs affiché dans le hall.

M. John Skeeper ne lisait même pas les journaux.

C’était un homme de taille élancée, vêtu avec élégance et sobriété. Son visage au teint mat respirait une énergie un peu narquoise.

M. John Skeeper, d’ailleurs, était peu liant. Venu à Savannah pour se reposer sans doute, il entendait bien avoir la paix et bornait sa contribution mondaine à une politesse un peu hautaine.

Cependant, le deuxième jour de son arrivée à l’Atlantic Hotel, M. John Skeeper ayant arrêté d’une main robuste le poney de M. Elias Mac Dowie, qui s’emballait, une certaine intimité était née entre les deux hommes, c’est-à-dire que John Skeeper, quand il rencontrait M. Mac Dowie, échangeait avec lui des appréciations sur la température du jour et des congratulations sur leur santé mutuelle.

Pourtant, M. Mac Dowie, gros homme au ventre proéminent barré d’une chaîne d’or pesante, à la figure rouge surmontée d’un crâne chauve et reluisant, encadrée de favoris filasse, valait la peine qu’on cultivât sa connaissance : ce n’était rien moins que le « Superintendant » du Trésor Public, à Washington…

Mais M. John Skeeper, étant venu se reposer – et rien de plus – s’en souciait fort peu, sans doute.

C’est pourquoi il fut surpris lorsque ce matin-là – neuf heures – le « steward » venu lui apporter son petit déjeuner s’écria :

— Gentleman, M. Mac Dowie vous serait fort obligé de lui rendre visite chez lui ! Il vous y attendra toute la matinée : il a des choses importantes à vous dire !

— Ah ! ah !… répondit John Skeeper sans dissimuler la surprise que lui causait celle invitation… Et où habite M. Mac Dowie ?

— Appartement 342, au quatrième étage !

— Well ! Vous direz à M. Mac Dowie que je serai chez lui d’ici une heure !… Vous pouvez vous retirer !

Le garçon disparu, M. John Skeeper sembla songeur. Tout en dégustant son thé au lait, il se demanda ce que lui voulait le haut fonctionnaire, sans pouvoir se l’expliquer.

Il haussa les épaules et, sa collation terminée, quitta son pyjama de soie et revêtit un élégant costume de flanelle grise. Un dernier coup d’œil à la glace pour vérifier la parfaite ordonnance de sa mise, et M. John Skeeper sortit de sa chambre.

L’Atlantic Hotel, vaste bâtisse faisant front à la mer dont elle était éloignée d’environ deux cents mètres, était haute de dix-huit étages que desservaient six ascenseurs.

La chambre de M. John Skeeper étant située au troisième étage, il n’avait donc que quelques marches à gravir pour gagner l’appartement du superintendant.

M. John Skeeper dédaigna donc l’ascenseur, et, d’un pas souple, monta le vaste escalier de marbre et arriva devant la porte de l’appartement 342. Il frappa :

— Entrez ! fit une voix à travers la porte.

John Skeeper déféra à cette invitation. Il ouvrit la porte, franchit le seuil, et, après avoir traversé une minuscule antichambre, pénétra dans un salon au milieu duquel, aimable et souriant, se tenait M. Mac Dowie qui accourut à sa rencontre.

— C’est bien aimable à vous d’être venu si vite, gentleman ! dit le gros homme.

— Pas du tout ! C’est vous, au contraire, que je dois remercier de la hâte avec laquelle vous désirez me communiquer des « choses importantes ». Je vous avoue que je suis anxieux d’être renseigné ! Un malheur est si vite arrivé !

Tout en disant ces paroles, M. John Skeeper prenait une mine interrogative et alarmée. Son interlocuteur n’avait sans doute pas prévu une question aussi précise, car il manifesta un certain trouble qui n’échappa pas à John Skeeper :

— Oh ! vous auriez tort de vous inquiéter… Ce n’est pas bien grave… Mais, asseyez-vous donc, je vous en prie !

Et Elias Mac Dowie désignait à son visiteur un fauteuil recouvert de tapisserie, situé près de la fenêtre et évidemment très confortable – si confortable même, pensa John Skeeper après l’avoir examiné d’un regard, que l’on s’y trouvait presque couché, et à la merci de la moindre attaque…

— Je vous remercia beaucoup, monsieur Mac Dowie, répondit John Skeeper, mais mon temps est malheureusement très limité ce matin, et, sitôt que je connaîtrai la communication pour laquelle vous avez bien voulu me faire venir, je serai obligé de vous quitter.

— Ah ?… vous êtes pressé, sans doute ?… La vie est dure, même ici ; vous êtes pris par les affaires ? Ma parole, il est devenu, de nos jours, impossible de prendre un instant de repos complet… Il faut être continuellement sur la brèche…

« Ce n’est certainement pas pour me débiter ces imbécillités que l’honorable Mac Dowie m’a fait venir chez lui… cela, c’est sûr !… Pourquoi est-ce, alors ? » pensait John Skeeper pendant que son interlocuteur parlait ; et il l’interrompit par ccs mots prononcés en souriant :

— C’est sans doute au sujet de mes affaires que vous voulez me parler, monsieur Mac Dowie ?

— Oui… c’est-à-dire… non… enfin…

M. John Skeeper gardait son air aimable.

Soudain, les rideaux de velours de Gênes encadrant les fenêtres s’écartèrent ; deux robustes gaillards armés de casse-têtes apparurent et s’élancèrent sur John Skeeper :

— Cette fois-ci, John Strobbins, nous vous tenons ! cria l’un d’eux.

— Pas encore, Mollescott !

Et John Skeeper – ou plutôt John Strobbins – qui, évidemment, prévoyait ce dénouement depuis quelques instants, – se baissa au moment où son ennemi le policier James Mollescott allait l’appréhender, lui saisit violemment les chevilles et le fit choir de tout son long sur le plancher ; l’autre policier, qui, déjà, s’apprêtait à passer les menottes à John Strobbins, brandit son casse-tête au-dessus du crâne du détective-cambrioleur qui venait de se relever. Il n’acheva pas ce mouvement.

Car John Strobbins, d’un coup de télé en plein visage, l’envoya choir avec six dents brisées à l’autre extrémité de la pièce. Puis, d’une ruade assénée avec adresse, s’étant débarrassé de Mollescott, qui, à peine relevé, retombait sur le tapis, John Strobbins courut vers la porte. Elle était fermée à clé. John Strobbins fit un bond en arrière, empoigna le buste de bronze ornant la monumentale cheminée ; et s’en servant comme d’une massue, enfonça le panneau d’acajou qui s’effondra avec un bruit formidable, et disparut.

Elias Mac Dowie, à l’apparition des policiers, à l’instigation desquels il avait agi, s’était prudemment mis à l’abri dans un coin de la pièce. Il aida le détective, qui avait reçu le coup de tête de John Strobbins et crachait le sang, à se relever.

James Mollescott, bien qu’il eût la jambe à demi disloquée par le coup de pied du John Strobbins, s’était, de lui-même, remis debout. Il croyait bien avoir pris toutes ses mesures et la crainte de voir son ennemi lui échapper lui donnait des ailes !

Sans s’occuper de l’autre policier, il bondit à la suite de John Strobbins, revolver au poing. Il eut le temps de l’apercevoir, courant dans le couloir, à vingt mètres devant lui :

— Arrêtez ! hurla-t-il, ou je tire !

John Strobbins obéit.

Il s’arrêta devant la cage de l’ascenseur, et, avec un sang-froid extraordinaire, pressa le bouton d’appel et attendit. L’ascenseur qui était à l’étage au-dessous arriva et s’arrêta au ras du palier.

James Mollescott arrivait, lui aussi. Au moment où John Strobbins allait entrer dans l’ascenseur, il lui sauta à la gorge. Mais le fugitif saisit simplement le bras du policier et le serra au bon endroit, sur un centre nerveux.

Vaincu par la douleur, James Mollescott lâcha prise et tomba sur les dalles de marbre.

La lutte avait été rapide. Le liftman (conducteur de l’ascenseur) n’en avait rien perdu et, peu, soucieux d’aider à l’évasion d’un homme poursuivi par la police, avait remis l’appareil en marche.

Au risque d’être broyé par l’ascenseur qui commençait à monter, John Strobbins escalada la rampe, saisit un des montants de bronze de la cabine et parvint à passer au-dessus de la cloison de l’ascenseur.

Haletant, il tomba aux pieds du liftman médusé. Celui-ci, d’ailleurs, n’eut pas le temps d’exprimer sa stupeur ; John Strobbins, immédiatement remis de son émotion, lui sauta à la gorge, et, d’une passe de jiu-jitsu, aussi décisive que celle dont il s’était servi pour se débarrasser de Mollescott, l’étendit sur le plancher de l’ascenseur qui continuait à monter. Il tira de sa poche un poignard, alla se placer à côté de l’appareil de mise en marche et dit au liftman :

— Lève-toi, déshabille-toi ! Vite ! ou tu es mort !

Complètement terrifié, l’homme n’hésita pas. Il jeta aux pieds de John Strobbins sa casquette dorée, sa redingote galonnée et son pantalon à passepoil.

Il avait à peine terminé que John Strobbins, qui ne le perdait pas de vue, lui criait :

— Maintenant, les mains en l’air, que je les ligote !

Le liftman obéit. John Strobbins, s’étant rapidement débarrassé de ses bretelles, s’en servit pour attacher solidement les poignets de sa victime, et, lorsqu’il eut terminé – cinq secondes, – il passa par-dessus ses siens les vêtements que venait d’abandonner le liftman. Cela lui fut facile, l’homme étant beaucoup plus gros que lui.

Ayant revêtu le pantalon et la redingote d’uniforme, il coiffa la casquette dorée. À ce moment, l’ascenseur, arrivé au dix-huitième étage, s’arrêta. Dans la cage de l’escalier, des cris montaient :

— Arrêtez-le !… Dans l’ascenseur numéro 4 !

Des sonneries de téléphone crépitaient…

Sans se presser, John Strobbins sortit de l’ascenseur, en ferma la porte et pressa le bouton de la descente…

Puis, tranquillement, il gagna l’escalier de service, et, sûr de n’être pas vu, se mit à califourchon sur la rampe et se laissa glisser, au risque de se rompre le cou, jusqu’au rez-de-chaussée.

Il arriva ainsi dans la cour, la traversa sans que personne fît attention à lui et arriva à la porte cochère de l’hôtel que gardaient quatre policemen.

Dans l’Atlantic Hotel, c’était une agitation indescriptible. À pas lents, John Strobbins joignit les policemen :

— Laissez-moi passer ! dit-il d’un air rogue.

Sans défiance, les policiers s’écartèrent. John Strobbins leur fit un salut négligent et disparut. Deux minutes plus tard, James Mollescott arrivait, écumant :

— Il était habillé en liftman ! Je parie que vous l’avez laissé passer ! hurla-t-il…

Les policiers répondirent affirmativement. Mais John Strobbins était déjà loin. Il fut impossible de le retrouver.

… Seul, Elias Mac Dowie devait avoir de ses nouvelles. Ce fut à sept heures du soir. Le superintendant du Trésor venait de se mettre à table, lorsqu’un steward vint le prévenir qu’on l’appelait au téléphone.

Le gros fonctionnaire, mal remis de ses émotions, courut à l’appareil. Il entendit ces mots :

— Allô ! C’est bien vous, Mac Dowie Elias, superintendant du Trésor public ?

— Oui !

— Well ! Moi, je suis John Strobbins, alias John Skeeper ! Vous vous êtes permis ce matin de jouer à mon égard une indigne comédie ! Ainsi, vous m’obligez à interrompre ma villégiature ! Je vous avertis que je compte vous apprendre à vous mêler de vos affaires et à abandonner vos ridicules prétentions de détective amateur ! Vous vous en apercevrez avant peu. Salut !

M. Mac Dowie ne trouva rien à répondre, tant il était suffoqué.

Et quand il retrouva la parole, il n’y avait plus personne au bout du fil.

II

Mister Elias Mac Dowie, superintendant du Trésor, était un citoyen éminent.

Non content de servir son pays en dirigeant avec conscience et fermeté la fabrication des billets de banque, il s’efforçait en outre d’utiliser sa vocation naturelle – laquelle était de découvrir les criminels – en donnant, chaque fois qu’il en avait l’occasion, d’utiles avis à la police.

Mister Elias Mac Dowie, à vrai dire, n’avait pas encore donné de preuves éclatantes du flair dont il se prétendait doué. Ses amis l’en plaisantaient agréablement. Le gros superintendant, que la raillerie agaçait, avait, depuis quelques mois, trouvé le moyen de s’y soustraire :

— Riez, riez, disait-il ; d’ici peu de temps, vous serez bien obligés de vous incliner devant mes capacités extraordinaires ; c’est moi qui vous le dis ! J’ai l’air de me désintéresser de tout, et vous vous moquez de ce que vous appelez mon impuissance ! ah !… ah !… patience !… Tenez, ceci entre nous, je vais vous révéler, sous le sceau du secret, bien entendu, la vaste entreprise qui me préoccupe : je compte tout simplement m’emparer du célèbre John Strobbins !

Cette affirmation avait rencontré beaucoup d’incrédules : prendre John Strobbins, c’était plus facile à dire qu’à exécuter ! Le célèbre détective-cambrioleur avait tenu tête – et berné – des policiers de métier, autrement subtils que le gros Elias Mac Dowie. Mais, fort de ses capacités transcendantes – à son avis – le superintendant, un sourire supérieur aux lèvres, laissait dire, se contentant de murmurer :

— Qui vivra verra !

Et, peu à peu, devant l’assurance déconcertante du fonctionnaire, les railleries s’étaient apaisées. Qui sait ?

Qui sait ? Qui savait ? Qui ? Pas Elias Mac Dowie, toujours !

Elias Mac Dowie ne savait rien ! Ou plutôt il savait, comme tous les citoyens des États-Unis, que John Strobbins, après avoir dérobé la superbe perle Margarita au National Museum de Washington, avait disparu. Et voilà.

Il comptait sur le hasard. Et, pour une fois, il avait raison !

Il était depuis quelques jours à l’Atlantic Hotel, lorsque le faux John Skeeper arriva.

Elias Mac Dowie n’avait jamais vu John Strobbins autrement que sur les journaux où son portrait – vrai ou faux – s’étalait. Le premier jour qu’il aperçut M. Skeeper, il n’eut, d’ailleurs, aucun soupçon. Il n’en eut pas davantage le deuxième. Mais, le troisième, M. James Mollescott, chef de la Sûreté à San-Francisco, arriva.

M. James Mollescott luttait depuis plusieurs années contre John Strobbins. À plusieurs reprises, le détective-cambrioleur lui avait glissé entre les mains et s’était même donné le plaisir de le ridiculiser en maintes circonstances.

Entre ces deux hommes, c’était la guerre à outrance. James Mollescott, voyant que les plus habiles détectives envoyés par lui à la poursuite de John Strobbins avaient échoué les uns après les autres, s’était décidé, une fois de plus, à donner de sa personne.

Patiemment, au moyen de renseignements recueillis de toutes parts, le chef de la Sûreté de San-Francisco était parvenu à découvrir la trace du détective-cambrioleur, et, muni, pour plus de sûreté, de deux mandats d’arrêt – un du gouverneur de l’État de Californie, l’autre de celui de l’État de Géorgie, il s’était aussitôt jeté à sa poursuite.

Malgré tout, cependant, James Mollescott avait été tant de fois joué par le détective-cambrioleur, qu’un doute lui restait encore sur l’exactitude de ses renseignements. Aussi, voulant éviter une erreur, que John Strobbins n’eût pas manqué de publier à grand fracas, Mollescott, avant de procéder à l’arrestation de son ennemi, voulut-il s’assurer qu’il ne se trompait pas.

Ce fut dans cette intention qu’il arriva à l’Atlantic Hotel, accompagné d’un robuste détective. Lorsqu’il s’y présenta, il était dix heures du soir. Le faux John Skeeper était déjà couché. Il importait, pourtant, de faire vite : s’assurer de l’identité du suspect et l’arrêter immédiatement.

L’entreprise était délicate, car si James Mollescott se-flattait de reconnaître John Strobbins, la réciproque était vraie. Et une fois le détective-cambrioleur sur ses gardes, tout espoir de le prendre s’évanouirait. James Mollescott et son détective, assis dans le hall de l’Atlantic Hotel, réfléchissaient ainsi, lorsque le chef de la Sûreté de San-Francisco entendit nommer M. Elias Mac Dowie !

Elias Mac Dowie ! L’affaire était faite ! James Mollescott, comme tous les policiers des États-Unis, connaissait les prétentions du détective-amateur. Il résolut de s’en servir, et, se levant du fauteuil où il était assis, il rejoignit le superintendant qui s’apprêtait à gagner son appartement.

En quelques mots, James Mollescott se présenta et, à mi-voix, s’assura du concours de son interlocuteur :

— Si j’ose dire, cher monsieur Mac Dowie, c’est presque à un confrère que j’ai l’honneur de parler !… Oui !… oui !… je connais vos extraordinaires capacités, et, de vous voir ici, j’en ai une preuve de plus…

M. Mac Dowie, flatté, se demanda quelle était cette preuve. Le policier continua :

— … Je cherche John Strobbins… et je vois que, comme moi, vous avez découvert sa retraite ! Il est ici. Chut !… oui c’est cela ! John Skeeper, parfaitement. Son compte est bon. Je dois vous avouer que j’hésitais à croire à tant d’audace de sa part, et cela me faisait craindre de m’être trompé.

« Mais, puisque vous êtes sur la même piste que moi, je n’hésite plus ! C’est bien mon homme ! Toutefois, et vous serez de mon avis, j’estime de mon devoir de m’en assurer de visu ! Je connais John Strobbins et le reconnaîtrai sous quelque déguisement qu’il se cache. C’est pourquoi je vous demanderai de le faire venir dans votre appartement demain matin sous un prétexte quelconque. Moi et un de mes hommes serons dissimulés sous des tentures, et après l’avoir dévisagé tout à notre aise, le capturerons sans bruit !

Elias Mac Dowie se rengorgea. En une vision glorieuse, il s’aperçut à son club à Washington entouré de l’admiration respectueuse de tous ses amis dépités, après avoir, lui, Elias Mac Dowie, capturé l’insaisissable John Strobbins. Quelle revanche !

Il est vrai que la veille, John Strobbins avait arrêté son cheval qui s’emballait !… Mais quoi, doit-on faire du sentiment avec de pareils hommes ? Non, n’est-ce pas ?

Elias Mac Dowie parla :

— Vous l’avez deviné : je suivais, moi aussi, John Strobbins à la piste ! Je comptais même câbler au gouverneur de la Géorgie pour le faire arrêter. Mais puisque vous voilà, vous partagerez avec moi l’honneur de sa capture !… Venez donc demain matin de bonne heure dans mon appartement avec votre détective – et prenez-le solide, car notre homme est vigoureux… – Je me charge de l’attirer chez moi aussitôt !

… Ce plan si bien combiné avait été exécuté en tous points, sauf un seul : l’arrestation de John Strobbins !

Pendant toute la journée, Mollescott, traînant la jambe, furieux et humilié, avait en pure perte fait fouiller tout Savannah, tandis que son détective faisait soigner à l’hôpital ses dents brisées !

Elias Mac Dowie était, lui, tellement désappointé qu’il ne déjeuna pas. D’autant plus que, pour comble d’infortune, le gérant de l’hôtel, venu pour constater les dégâts commis par le détective-cambrioleur, lui annonça que la note s’en décomposait ainsi :

Tapis de Smyrne déchiré et taché : 125 dollars.

Un panneau de la porte (acajou) effondré : 32 dollars.

Un buste de bronze représentant Mme de Lamballe, dont le nez est aplati. Prix du buste : 500 dollars.

Droits de douane payés pour lui : 250 dollars.

TOTAL : 907 dollars.

Neuf cent sept dollars, presque un mois de ses appointements ! Et John Strobbins courait toujours.

Elias Mac Dowie en frémit de rage. Il écarta de la main, après l’avoir lu le papier que lui tendait le gérant et déclara sèchement :

— C’est bien. Vous ajouterez cela à mon compte. Je pars demain…

Ces paroles avaient été dites d’un tel ton que le gérant, bien que regrettant de perdre un riche client, ne crut pas devoir insister.

Dans l’après-midi, Elias Mac Dowie sortit enfin de son appartement et gagna le hall. Il lui sembla que ses voisins d’hôtel le regardaient ironiquement.

Pour une fois, il voyait juste.

Il haussa les épaules et s’en fut se promener sur la plage, regrettant sa villégiature interrompue : un gai soleil faisait luire les flots verts de la mer et dorait le sable fin.

Elias Mac Dowie crispa les poings :

— Je reviendrai l’an prochain ! murmura-t-il… Pour le moment, mieux vaut retourner à mon poste à Washington. Peut-être aurai-je la chance, en intriguant un peu, de faire augmenter mes appointements…

Cette perspective rasséréna un peu le superintendant, et, au dîner, il avait retrouvé son appétit. Malheureusement, il avait à peine terminé sa soupe à la tortue – excellente, cette soupe à la tortue – que le gérant l’appelait au téléphone. La menace de John Strobbins fit son effet. Le gros homme, congestionné par l’émotion, regagna sa place sous les regards moqueurs ou curieux de ses voisins de table.

Il n’avait plus faim ! Misérable John Strobbins !

Le lendemain matin, l’honorable Elias Mac Dowie prenait le train pour Washington en se demandant ce qui allait lui advenir. Il n’allait pas tarder à l’apprendre !

III

M. Elias Mac Dowie, superintendant du Central Treasury avait, comme principale occupation, de surveiller la fabrication des billets de banque. Et ce n’était pas une sinécure.

Les liasses de papier filigrané et rogné à la dimension exacte, étaient ensuite portées sous les presses et, une fois imprimées et numérotées, enfermées dans un coffre-fort blindé comme un cuirassé, dont Elias Mac Dowie, seul, possédait la clé.

Suivant les besoins du Trésor, le superintendant en livrait un certain nombre au directeur de la Banque d’État chargé de les signer et de les mettre en circulation. Mais, comme ce fonctionnaire s’absentait assez souvent, il avait pour habitude de signer d’avance une certaine quantité de coupures qui restaient entre les mains d’Elias Mac Dowie.

Sitôt revenu de Savannah, Elias Mac Dowie avait repris son poste. Mais, de suite, ses subordonnés remarquèrent un changement dans son attitude. Depuis son aventure de l’Atlantic Hotel, le superintendant était devenu sombre et soucieux, occupé seulement de ses fonctions. Au club, il ne prononçait pas deux paroles à l’heure. Ses amis, ayant appris par les journaux sa mésaventure, avaient essayé de le faire parler, sans y parvenir.

Ils y avaient renoncé.

Silencieux et sombre, Elias Mac Dowie pensait plus que jamais à John Strobbins. Mais ce n’était plus pour l’arrêter ! Ah non ! C’était pour se demander quelle serait la vengeance annoncée par le détective-cambrioleur.

Elias Mac Dowie maigrissait. Ses joues sanguines pâlissaient et devenaient flasques…

Huit jours se passèrent ainsi sans que rien de nouveau n’advint. Elias Mac Dowie commençait à reprendre courage et se disait que, certainement, John Strobbins s’occupait à des choses plus intéressantes qu’une vengeance. À peu près rassuré par ce raisonnement et le temps écoulé, le superintendant pensa à rattraper les neuf cents dollars que lui coûtaient ses velléités de policier amateur.

Pour cela, que fallait-il ? Un simple avancement ! Se faire nommer directeur du Trésor. Là, gisait la difficulté.

Elias Mac Dowie était homme à la surmonter. Il s’en fut donc porter ses doléances et exposer ses longs et loyaux services au secrétaire d’État préposé aux finances.

Ce dernier, qui n’avait pas lieu d’être mécontent du fonctionnaire, l’assura que ses désirs seraient comblés sous peu, le directeur du Trésor devant prendre prochainement sa retraite.

Elias Mac Dowie quitta le secrétaire d’État de la joie plein le cœur. Et, le jour suivant, ses subordonnés s’aperçurent avec stupeur que ses joues avaient repris leurs couleurs et que sa bouche souriait !

Au club, Elias Mac Dowie daigna parler, et laissa à ses amis l’espoir qu’il leur raconterait quelque jour la véridique histoire de ses démêlés avec John Strobbins.

Les amis pensèrent : « Il tient peut-être son homme pour être si joyeux ? »

Le bonheur de M. Mac Dowie devait être de courte durée. Quarante-deux heures exactement, au bout desquelles, en arrivant à son bureau, à neuf heures du matin, il lui sembla qu’une agitation insolite régnait dans l’atelier « Engraving et Printing » (Gravure et imprimerie).

Pris d’un pressentiment pénible, il s’y rendit immédiatement.

Tout semblait y être sens dessus dessous. Contremaîtres et ouvriers couraient de tous côtés, comme affolés. Les machines étaient arrêtées. Les outils jetés un peu partout !

À la vue du superintendant, l’agitation se calma et un silence de mort s’établit. La voix d’Elias Mac Dowie résonna :

— Monsieur Quincey ! dit-il, que signifie tout ceci ?

Le chef de la fabrication – vieux fonctionnaire à cheveux gris, – ainsi interpellé, répondit d’une voix tremblante d’émotion :

— Le… La… c’est le cuivre servant à graver le verso des banknotes de vingt-cinq dollars que… qui… qu’on ne retrouve pas !

— Vous êtes fou, monsieur Quincey ? glapit Mac Dowie, hors de lui.

Le chef de la fabrication ne répondit pas et leva les bras au ciel.

Mac Dowie resta silencieux, lui aussi. Il regarda un à un les ouvriers. Ils étaient au complet, groupés un peu partout dans des attitudes embarrassées.

M. Quincey continuait à garder le silence. Invinciblement, le superintendant pensa à John Strobbins. Mais il chassa cette idée. Que ferait d’une plaque de cuivre le détective-cambrioleur ?… Non, non ! l’objet disparu était simplement égaré. Il était certain que John Strobbins, s’il eût voulu se venger de Mac Dowie ainsi qu’il l’avait promis, aurait employé des moyens plus décisifs.

Mac Dowie leva la tête :

— Il règne ici un désordre sans nom ! Il n’a que trop duré ! Le résultat est qu’une plaque est égarée ! Vous entendez, monsieur Quincey ? Je vous donne jusqu’à ce soir pour la retrouver !

M. Quincey fit le gros dos et murmura :

— Je vais faire faire encore des recherches, monsieur le superintendant !

— Je l’espère ! Et tâchez qu’elles soient rapides et décisives ! Et surtout que personne ne connaisse cet incident grotesque !

« Vous m’avertirez sitôt que la plaque sera retrouvée !

Hélas ! M. Quincey, déjà, avait visité et fond en comble, fouillé l’atelier lui-même.

Il savait bien que la plaque n’y était plus ! Il s’inclina devant son chef et dit :

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur le superintendant !

Courroucé, mais digne, Elias Mac Dowie se retira et gagna son cabinet de travail.

« Pourvu que ce ne soit pas un tour de John Strobbins ! pensait-il… Si l’on arrive à savoir cela au département des finances, mon avancement est fini ! »

Pendant toute la journée, le superintendant ne put travailler. Il tressaillait au moindre bruit, croyant que c’était M. Quincey qui venait l’informer de la découverte de la plaque disparue.

Mais non ! Cinq heures sonnèrent – heure de la fermeture des bureaux et ateliers du Trésor – sans que personne vînt déranger M. le superintendant !

La situation devenait grave.

Elias Mac Dowie se dressa de son fauteuil et ne fit qu’un bond à l’atelier Engraving Printing.

Personne n’était encore sorti. M. Quincey se tenait debout, appuyé contre une machine, dans l’attitude d’un lamentable désespoir.

Autour de lui, les ouvriers typographes étaient groupés et discutaient avec animation les hypothèses les plus invraisemblables. À la vue de Mac Dowie, ils se turent.

— Eh bien, M. Quincey, s’écriait le superintendant, c’est ainsi que vous avez exécuté mes ordres ? Cette plaque ?

Le vieux fonctionnaire eut un geste d’impuissance :

— Que voulez-vous, monsieur le superintendant, nous avons fouillé partout ! Rien ! Je puis vous assurer que la plaque n’est pas ici ! Comme je ne puis croire qu’aucun mes hommes – dont je réponds – ne l’a emportée, et pourquoi faire ? j’estime que la plaque a été volée cette nuit, puisque nous ne l’avons pas trouvée ce matin !… C’est malheureux, d’autant plus que nous allons avoir à tirer prochainement des banknotes de cinq dollars !

Elias Mac Dowie avait écouté M. Quincey sans l’interrompre.

La dernière phrase du vieillard mit un comble à son exaspération. Certes, il le savait que la plaque était nécessaire et que son remplacement allait s’imposer à bref délai si elle n’était pas retrouvée… Et, pour en faire graver une autre, il faudrait aviser le directeur du Trésor, et même le secrétaire d’État.

Il y aurait enquête, contre-enquête, scandale… et alors, adieu, la place de directeur !

Elias Mac Dowie parla d’une voix lente en scandant ses mots :

— Alors, monsieur Quincey, vous portez absolument garant de votre personnel ?… Ab-so-lu-ment ? Attention à votre réponse ! Je vous avertis que je vais faire une enquête ! Elle sera serrée et précise ! Et si je découvre la négligence ou inobservation du règlement votre part, je sévirai sans pitié.

« J’attends votre réponse ?

Ces dures paroles eurent pour effet de rendre tout son sang-froid à M. Quincey.

— Monsieur le superintendant, dit-il, j’ai le droit, jusqu’à preuve du contraire, d’avoir foi en l’honnêteté de mes subordonnés. Rien ne m’autorise à les suspecter. Hier soir, comme chaque jour, ils ont été minutieusement fouillés à la sortie ainsi que le veut le règlement. J’ai moi-même, hier soir, fermé les portes de l’atelier et ai donné les clés au garde-consigne. Sur votre ordre, j’ai fouillé l’atelier de fond en comble. Je n’ai rien à me reprocher !

Ce petit discours, prononcé d’une voix calme, augmenta la rage d’Elias Mac Dowie.

Mais il se contint :

— C’est bien ! dit-il… Faites sortir vos hommes, il est l’heure ! Et pas un mot en ville, vous autres, sinon c’est la révocation pure et simple !… Je vais prendre les mesures nécessaires pour retrouver l’objet volé !

Dans un silence hostile, les ouvriers sortirent. Derrière eux, Elias Mac Dowie quitta l’atelier « Engraving et Printing », sans avoir dit un mot à M. Quincey. Il regagna son cabinet de travail en murmurant :

— Sûrement, il n’y a pas de doute, c’est un coup de John Strobbins !…

Cette croyance, d’ailleurs, ne désespéra pas le superintendant. Le mal était fait. Il accepterait la lutte. Mais pas tout seul. Non qu’il se défiât de ses propres forces – il s’estimait un policier hors ligne – mais il pensait que, dans cette affaire, un appoint ne serait pas de trop pour aboutir rapidement.

S’il parvenait du même coup à capturer John Strobbins et à retrouver la plaque gravée, il ne regretterait pas ses alarmes !

M. Mac Dowie se souvint qu’il avait reçu, une semaine auparavant, une circulaire recommandant l’agence de Police privée Brockton et Smith.

Ne voulant pas, de peur d’ébruiter l’affaire, employer la police officielle, le superintendant résolut donc de s’adresser à MM. Brockton et Smith – les premiers policiers d’Amérique (et par conséquent de l’univers) affirmait la circulaire.

Le temps pressait. Sans plus attendre, M. Elias Mac Dowie écrivit une lettre à l’agence Brockton et Smith, priant un de ces messieurs de passer de toute urgence à son bureau. Après l’avoir jetée à la poste, Elias Mac Dowie se sentit un peu rasséréné. Il dîna copieusement, et, pendant la nuit, rêva qu’il assistait au prononcé du jugement condamnant John Strobbins à cent ans de « hard labour » (travaux forcés).

Le lendemain matin, à neuf heures, M. Mac Dowie entrait dans son cabinet de travail. À neuf heures cinq, un huissier pénétra auprès de lui et lui tendit une carte de visite ainsi libellée :

Chas. Brockton,

de l’agence Brockton et Smith

Everywhere (partout).

IV

— Faites entrer, ordonna Elias Mac Dowie.

M. Chas. Brockton, introduit par l’huissier, apparut sous l’aspect d’un gros homme, au visage rieur encadré d’une épaisse barbe noire. Il attendit que la porte se fût fermée derrière lui, et, d’une voix douce, déclara :

— Monsieur le superintendant, je vous présente mes hommages !… Je suis dès à présent à votre entière disposition !…

— Trop aimable !… Asseyez-vous, je vous prie !… Je vous ai fait venir pour une affaire très délicate, et, qui, par sa nature spéciale, m’empêche, ainsi que vous le comprendrez, de m’en occuper avec chance de succès… Sans cela…

— Oh ! monsieur le superintendant, nous connaissons vos extraordinaires facultés d’investigation ! Nous savons comment vous avez failli capturer John Strobbins qui ne vous échappa que par la maladresse d’un policier officiel !… N’eût été votre haute situation, nous vous aurions depuis longtemps prié de collaborer avec nous – de nous diriger, même !…

Elias Mac Dowie se rengorgea. Ce n’était pourtant pas un imbécile, mais dès qu’on vantait son illusoire science policière, il devenait d’une crédulité incroyable. Il sourit d’aise et répondit :

— Oui… J’aime assez à m’occuper de ces choses-là… et il est certain que bien des criminels n’auraient pas échappé si je m’étais mêlé de leur capture… Enfin !… (Mac Dowie soupira). Il est vrai que j’ai failli capturer le fameux John Strobbins. Et, c’est certainement lui qui motive votre présence ici. Il a juré de se venger de moi. Et je soupçonne fort qu’il est l’auteur de la disparition d’une plaque de cuivre gravée servant à la fabrication des banknotes, qu’on ne trouve plus depuis hier matin.

Et le superintendant relata au policier les circonstances dans lesquelles on s’était aperçu de la disparition de la plaque.

Chas. Brockton, assis dans un confortable fauteuil de cuir, écouta le haut fonctionnaire avec une attention soutenue. Il lui fit même plusieurs questions pour préciser certains détails, et, quand Mac Dowie eut fini de parler, il resta quelques instants muet, plongé dans de profondes réflexions.

— Il est certain, dit-il enfin, que la plaque a bien été volée et emportée. La retrouver est difficile.

« Retrouver le voleur, à mon sens, est facile. Je ne crois pas que John Strobbins soit l’auteur du vol : c’est un gentleman qui ne travaille qu’en « grand »… Non, c’est quelque ouvrier qui s’en sera emparé dans l’espoir de s’en servir pour fabriquer, quand l’émotion produite par le vol se sera calmée, de fausses banknotes. Heureusement, il n’a pu prendre qu’une des deux plaques qui lui sont nécessaires. J’en conclus qu’il tentera, d’ici peu, de s’approprier la seconde. Et c’est alors que nous le pincerons !

Elias Mac Dowie apprécia fort ce raisonnement !

— Vous avez la même idée que moi ! dit-il au policier qui inclina la tête d’un air flatté… Malheureusement, je suis très pressé de recouvrer cette plaque dont je vais avoir besoin d’ici quelques jours. Il faudrait absolument aboutir avant…

— Cela se peut !… Vous n’avez qu’à élaborer un règlement excessivement sévère en indiquant qu’il sera mis en vigueur dans trois jours. Il y a de grandes chances pour que notre voleur se hâte d’accomplir son dessein avant qu’il soit devenu impossible…

— … C’est vrai ! Et comment, comptez-vous opérer ?… car il ne faudrait pas que vous laissiez échapper notre homme à aucun prix !

— Je ne suis pas James Mollescott, moi ! fit le policier souriant… où mettez-vous les plaques de cuivre ?

— Dans un coffre spécial dont le chef du service de la gravure, M. Quincey, a seul la clé… C’est d’ailleurs pour cela que je suis étonné : pourquoi le voleur n’a-t-il pas pris les deux plaques, cela lui aurait été aussi facile, que d’en prendre une ?

— Oui, mais il a peut-être été dérangé… sait-on jamais ?… l’homme qui accomplit un acte aussi dangereux est très impressionnable, le moindre bruit l’épouvante ; c’est ce qui a dû arriver. Et c’est ce qui ne serait pas advenu si John Strobbins eût été le voleur ! c’est un homme maître de lui, celui-là !

« Je vous demanderai donc de me fournir simplement un endroit dans l’atelier de gravure où je puisse me dissimuler. J’agirai seul. J’y passerai la nuit et y attendrai le voleur. J’ai comme une idée qu’il ne tardera pas à venir.

« Sitôt que je l’aurai capturé, un bon coup de casse-tête bien asséné me le livrera vivant – je vous l’amènerai. Nous lui offrirons la liberté contre la restitution de la plaque. Il ne demandera pas mieux. Et ainsi, sans bruit, ni scandale, nous aurons atteint notre but.

— Et s’il ne vient pas ? objecta Elias Mac Dowie presque convaincu.

— Il viendra, sans quoi son vol n’aurait pas d’objet ! Si, par impossible, il n’est pas venu dans trois jours, je verrai à tourner mes investigations ailleurs. Mais je suis si persuadé que le voleur reviendra, que je ne vous demanderai mes honoraires – deux mille dollars – que si la capture a lieu avant cinq jours !

À l’énoncé de la somme de deux mille dollars, Elias Mac Dowie avait fait une légère grimace, mais il se ressaisit et dit :

— Eh bien, c’est entendu. Je vais aussitôt m’occuper de vous trouver une cachette dans l’atelier d’Engraving et Printing.

« Revenez ce soir à quatre heures me voir ici !

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur le superintendant !… Un dernier mot : ne parlez à personne de nos projets… À personne ! Vous savez comme moi, combien la moindre indiscrétion est préjudiciable à une enquête !

— Je m’occupe depuis assez longtemps de semblables choses pour ne pas l’ignorer, monsieur ! affirma dignement Elias Mac Dowie.

M. Chas. Brockton se leva. Avec une correction parfaite, il salua le haut fonctionnaire, et, lentement, se dirigea vers la porte et sortit.

Elias Mac Dowie, resté seul, ne perdit point son temps. Sur-le-champ, il rédigea un nouveau règlement, applicable quatre jours plus tard, et destiné au personnel des Ateliers du Trésor.

Ce factum prévoyait les moindres manquements à la discipline, doublait le nombre des gardes de nuit et punissait de peines excessivement sévères le plus petit défaut de vigilance.

Le superintendant, ayant relu son règlement en fut satisfait. Il sonna un huissier et lui ordonna de se rendre immédiatement à l’imprimerie pour faire reproduire le nouveau règlement à cent exemplaires qui devaient être le jour même affichés partout.

Midi allait sonner. Content de lui, Elias Mac Dowie s’en fut déjeuner. Son repas terminé, il regagna le Central Treasury et s’en fut à l’atelier Engraving et Printing afin d’y chercher la cachette où Chas. Brockton devait passer la nuit.

Lorsqu’il arriva, son nouveau règlement, qui avait été affiché pendant la suspension de travail, groupait autour de lui tous les ouvriers de l’atelier. Et ceux-ci ne s’interdisaient pas les commentaires malveillants ou indignés.

À la vue d’Elias Mac Dowie, ils se turent subitement et se dispersèrent, chacun à leur poste.

M. Quincey qui, dans un angle de l’atelier, était occupé à examiner des épreuves, se précipita au-devant du superintendant.

— Je n’aime pas les attroupements pendant le travail, fit Mac Dowie, d’une voix sèche, après un bref salut.

« J’ai institué un nouveau règlement pour renforcer la discipline, qui me paraît être, ici, assez relâchée. J’espère ne pas avoir a sévir. Quant à ceux qui ne trouveraient pas le nouveau règlement à leur goût, rien ne les oblige à rester...

« Maintenant, monsieur Quincey, je désire visiter de fond en comble l’atelier et ses annexes pour y examiner les modification possibles. Veuillez m’accompagner !

Le digne M. Quincey, abasourdi par pareille semonce, courba le dos et répondit :

— Monsieur le superintendant, je suis à votre disposition !

— Allons !

Les deux hommes commencèrent leur tournée, qui, pour Elias Mac Dowie, n’avait d’autre but que de trouver une cachette pour le policier.

Il fut bientôt satisfait : près de l’entrée de la salle des coffres-forts se trouvait une vaste armoire de tôle, contenant divers outils.

Mac Dowie la fit ouvrir et constata qu’un homme pouvait facilement s’y dissimuler. Satisfait, il continua sa visite, et, sans avoir rien laissé voir de ses intentions, regagna son cabinet de travail.

Quelques minutes plus tard, M. Chas. Brockton était auprès de lui.

Le policier était exact : l’horloge de bronze posée sur la cheminée sonna quatre heures au moment où il entrait.

— J’ai votre affaire, monsieur Brockton, dit aussitôt Mac Dowie : près des coffres-forts renfermant les clichés se trouve une armoire dans laquelle vous serez à votre aise pour guetter votre homme !

— Elle n’est pas dans la salle des coffres ?

— Non ! Mais à l’entrée !… Le voleur, s’il vient, devra passer devant vous !

— Tout va bien, alors !… Cependant, j’aurais aimé mieux être dans la salle des coffres afin de prendre le voleur en flagrant délit.

« Son crime eut été plus punissable et ainsi l’homme eût avoué avec plus de facilité pour échapper à ses conséquences. Mais, comme il sera certainement muni des instruments nécessaires pour fracturer le coffre, je n’aurai qu’à le laisser faire… et m’en emparer au bon moment.

— C’est cela… Mais ne lui laissez pas abîmer les coffres : il ne faut pas qu’il y ait de scandale, je vous l’ai dit !

— J’en fais mon affaire… à la première entaille sur la paroi du coffre, j’arrête les frais !… J’ai tout prévu !

« Il me reste maintenant à vous demander un mot de votre main m’autorisant à stationner dans l’atelier cette nuit. Une ronde peut me découvrir ! Et, si je n’avais alors aucun document justifiant ma présence, le scandale que vous voulez éviter, éclaterait… vous me comprenez !

Elias Mac Dowie ne répondit pas. Après quelques instants de réflexion, il se convainquit que son interlocuteur avait raison. Il saisit un papier à l’en-tête du National Treasury et écrivit :

Dans un but de surveillance, j’autorise M. Charles Brockton, détective privé, de stationner dans la nuit du 5 au 6 décembre dans l’atelier « Engraving et Printing » et de circuler dans les locaux environnants.

M. Charles Brockton n’aura de comptes à rendre à personne qu’à moi-même.

Washington, le 5 décembre.

Le superintendant du Central Treasury.

ELIAS MAC DOWIE.

— Voici ! dit le superintendant en tendant le papier au policier qui, soigneusement, l’inséra dans son portefeuille.

V

— Maintenant, fit Elias Mac Dowie, il ne nous reste plus qu’à attendre la sortie des ouvriers !… Je vous conduirai ensuite à votre cachette. Avez-vous dîné ?

— Non, mais j’ai dans mes poches de quoi manger et de quoi boire ! J’ai tout prévu !…

— All right !… Alors, nous n’avons qu’à attendre… Un cigare ?

— Avec plaisir, monsieur le superintendant !

Les deux hommes allumèrent chacun leur cigare bagué d’or, que Monsieur le superintendant venait de sortir d’une boîte armoriée. Sans parler, ils fumèrent, chacun réfléchissant de son côté…

À six heures du soir, Elias Mac Dowie jugea que le moment était venu. Depuis longtemps, le dernier ouvrier avait franchi la porte de sortie et nul bruit ne s’entendait dans les immenses bâtiments constituant les ateliers du Trésor.

Le superintendant se leva et dit :

— Si vous voulez bien, monsieur Brockton, je vais vous conduire à votre cachette… Attendez-moi un instant ici : je vais chercher les clés !

— Je suis à votre disposition, Monsieur le superintendant ! répéta le policier.

S’étant assuré, d’un coup d’œil, que toutes les serrures de ses meubles étaient fermées, le superintendant qui était un homme méfiant, se dirigea vers la porte et sortit.

Brockton resta seul. Il en profita pour tirer de sa poche un minuscule trousseau de clés avec lequel il eut tôt fait d’ouvrir un des tiroirs du bureau dans lequel il introduisit un mince paquet enveloppé de papier.

Il referma le tiroir, eut un sourire narquois et alla se rasseoir dans le fauteuil qu’il occupait auparavant.

Cinq minutes plus tard, la porte s’ouvrait. Elias Mac Dowie paraissait, tenant à la main un trousseau de clés nickelées. D’un signe de la tête, il invita le policier à sortir, ferma la porte derrière lui, et se mit en marche à travers les couloirs déserts.

Les deux hommes traversèrent successivement une vaste cour, franchirent une petite antichambre et arrivèrent devant une épaisse porte de chêne que Mac Dowie ouvrit en disant :

— Nous voici à l’atelier « Engraving and Printing ! » Venez !

Brockton obéit. À la suite du haut fonctionnaire, il pénétra dans le vaste atelier et arriva devant l’armoire de fer située près de l’entrée de la salle des coffres-forts :

— Voici votre gîte pour la nuit ! fit Mac Dowie en souriant ; il n’est pas très confortable, mais…

— On ne gagne pas deux mille dollars en jouant du banjo ! c’est sûr ! dit le policier, souriant… Ce ne sont jamais que quelques nuits à passer !… Et alors, où est la salle des coffres ?

— Mais là, la porte que vous voyez… oui, c’est elle. En tenant votre armoire entr’ouverte, vous ne perdrez rien des mouvements du voleur ! affirma Mac Dowie.

— En effet !… Et vous en avez les clés ?

— Non ! Elles sont enfermées dans un coffret spécial dont le chef de la fabrication, qui en est responsable, a seul la clé !… Vous n’avez besoin de rien ?

— Non… Je désire simplement que vous ne m’enfermiez pas… ou que, si vous croyez que cela est nécessaire pour ne pas donner de soupçons aux gardiens qui font la ronde, vous me laissiez la clé de l’atelier… un incendie est vite arrivé et je n’ai aucune envie de mourir rôti !

— Diable !… Il est six heures et quart et la première ronde passe à 6 h. 35… c’est vrai !… Il faut que la porte soit fermée, je n’y pensais plus ! Je vous laisserai donc la clé. Vous me la rendrez demain matin ! Vous fermerez dès que je serai sorti !

— C’est entendu ! conclut Chas. Brockton en prenant la clé que le superintendant venait de détacher du trousseau qu’il tenait à la main.

— À demain – et bonne chance !… Enfermez-vous vite dans votre armoire, car la ronde ne va pas tarder à passer !

— N’ayez crainte, monsieur le superintendant !

Sur ces paroles, Elias Mac Dowie se dirigea vers la porte et disparut.

La nuit était complètement venue et, seule, la lueur des lampes électriques de la cour passant à travers les fenêtres grillées de l’atelier y jetait une clarté blafarde.

Chas. Brockton, soigneusement, ferma la porte à double tour. Puis, aussi silencieux qu’un chat, revint vers l’armoire de tôle, s’y fit une place parmi les outils entassés et attira la porte à lui.

Dix minutes plus tard, la ronde annoncée par Mac Dowie pénétrait d’ans l’atelier. Elle était composée de deux gardiens qui, munis de revolvers et de lanternes, explorèrent minutieusement la vaste salle et s’en retournèrent sans avoir rien aperçu d’anormal.

Chas. Brockton, de sa cachette, n’avait rien perdu de leurs mouvements. Sitôt que la porte se fut refermée sur eux, il sortit de sa cachette et eut un rire muet.

— À l’œuvre, maintenant ! dit-il.

*    *    *

Le lendemain matin, l’honorable Elias Mac Dowie ayant absorbé un substantiel déjeuner, se disposait à quitter sa coquette maison de la 26e rue pour gagner son bureau, lorsque son valet de chambre se précipita dans la salle à manger où il se trouvait.

— Monsieur ! Monsieur ! dit-il rouge d’émotion, il y a là deux gentlemen, deux détectives qui prétendent parler sans délai à Monsieur !

Elias Mac Dowie tressaillit :

— Ça y est, pensa-t-il, c’est Brockton et Smith qui viennent m’aviser de la capture du voleur ! Rudement fins, ces détectives…

— Faites entrer ! dit-il au domestique qui attendait.

— Bien, monsieur !

Le superintendant regarda l’horloge : huit heures et demie. Il avait le temps.

Il achevait cette constatation lorsque son valet de chambre ouvrit la porte et s’écarta pour laisser passer les deux visiteurs.

Aucun d’eux ne ressemblait à Chas. Brockton. C’était certain.

— Gentlemen, fit Mac Dowie, vous avez désiré me voir ?… Que puis-je pour vous ?

— M. Mac Dowie, c’est l’attorney général qui nous envoie… Vous avez devant vous l’inspecteur Martins, c’est moi-même, et le détective Fourner… Ce matin, à six heures, les gardes de nuit du Trésor ont découvert en faisant leur ronde que la salle des coffres-forts où sont enfermées les banknotes en cours de fabrication avait été visitée ! La porte blindée avait été fracturée à l’aide d’un chalumeau à acétylène ! Trois coffres sur six ont été également cambriolés !

L’attorney général, aussitôt prévenu, nous a envoyés vous prier de venir aussitôt au trésor, pour évaluer le montant et la nature du vol !

Elias Mac Dowie en entendant ces terribles paroles, avait passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : son visage, tour à tour rose, blanc, jaune, rouge-brique, conservait cette dernière teinte. Le superintendant fut obligé de se retenir à la table pour ne pas choir sur le tapis. Il comprenait tout, maintenant. C’était simple, il était joué ! joué !

Et comment !

Le policier Brockton était un émissaire de John Strobbins !

— Je… Je vous suis, gentlemen ! dit-il aux deux détectives qui craignaient sérieusement de le voir défaillir.

D’un pas mal assuré, il gagna la rue et héla une voiture qui le conduisit au Central Treasury. Une agitation frénétique y régnait.

Lorsque Mac Dowie parut dans la cour intérieure, ce fut une ruée vers lui. Coroner, attorney, huissiers, accoururent. L’attorney général, grand vieillard glabre, fit signe au superintendant de le joindre. Les jambes flageolantes, Mac Dowie obéit.

Le magistrat tenait un papier à la main.

— Que signifie cela, monsieur ? dit-il en le montrant à Mac Dowie.

Celui-ci reconnut le laisser-passer qu’il avait délivré à Chas Brockton !

— C’est bien de vous, cela, n’est-ce pas ? fit l’attorney… Eh bien, vous aurez à expliquer pourquoi vous avez écrit ce papier. L’homme qui en était porteur a quitté le Central Treasury à quatre heures du matin – entre deux rondes ! c’est lui qui a éventré les coffres !… Venez avec moi, nous allons évaluer le vol !

Tête basse, Elias Mac Dowie suivit le magistrat, et, à ses côtés, traversa l’atelier Engraving and Printing.

Il arriva ainsi à la salle des coffres-forts. Trois d’entre eux étaient béants.

Le superintendant, d’un seul coup d’œil, jugea l’étendue du désastre. Une vingtaine de liasses de papier filigrané, destinées à la fabrication des banknotes de cent dollars manquaient, et, chose plus grave, dix liasses de chacune mille billets de cent dollars, imprimés, numérotés et signés, prêts à être mis en circulation, avaient disparu !… Soit également un million de dollars !

— Alors ? demanda l’attorney général.

— Un million de dollars en banknotes signées, ont été enlevées !

— Je regrette, mais je me vois obligé de vous mettre en état d’arrestation !…

— Mais je suis innocent !… Écoutez-moi !… Je vous expliquerai…

La stupeur, la rage et le désespoir du superintendant étaient si énormes qu’il bégayait et ne trouvait pas ses mots !

Deux détectives, appelés par l’attorney général, lui passèrent les menottes et l’emmenèrent au milieu de la stupéfaction générale.

… En vain, Elias Mac Dowie, ayant repris son sang-froid ; tenta d’expliquer sa conduite au juge d’instruction. Il ne réussit pas à le convaincre.

À l’agence Brockton et Smith, nulle lettre du superintendant n’avait jamais été reçue.

On ignorait tout de cette affaire ! Fait accablant, la plaque de cuivre gravée disparue avait été retrouvée dans le cabinet de travail du superintendant – dans un tiroir de son bureau !

La préméditation était donc prouvée ! Elias Mac Dowie, pensant n’être pas suspecté, s’était entendu avec un complice pour voler le trésor ; les précautions étaient bonnes ; mais il avait compté sans la justice ! Son complice, resté inconnu, s’en tirait, mais pas lui. Que répondre à cela ? Tout accablait l’infortuné fonctionnaire. Il fut envoyé devant la cour d’assises.

Les débats furent courts ; tout accablait l’accusé à tel point que son avocat, incrédule, lui conseilla de plaider coupable et d’avouer. La plaidoirie de ce dernier terminée, le juge allait prononcer la sentence lorsqu’un gardien du Palais de Justice s’approcha du magistrat et lui remit une lettre.

Le juge la décacheta. Et il lut :

Monsieur,

C’est le complice – ou plutôt celui que vous croyez tel – de M. Elias Mac Dowie qui vous écrit.

M. Mac Dowie est innocent. Et, s’il comparaît devant vous, c’est pour s’être mêlé de ce qui ne le regardait pas.

Employé du Trésor, il a voulu se faire policier et a prétendu m’arrêter moi, John Strobbins, détective cambrioleur.

Je dois dire que, sans l’incommensurable policier du sieur James Mollescott, chef de la police de San-Francisco, il aurait pu réussir.

À cause de lui, j’ai dû interrompre ma villégiature à Savannah où je comptais passer l’hiver.

Je résolus de me venger et d’apprendre au dit Mac Dowie d’être plus modeste et surtout plus circonspect à l’avenir.

Je hais les amateurs !

Je fis dérober par un de mes affiliés, ouvrier du Trésor (j’ai des amis partout) une plaque de cuivre gravée destinée à l’impression des banknotes de 25 dollars.

Je savais que Mac Dowie postulait pour le grade de directeur du Trésor et que, par conséquent, il n’ébruiterait pas le vol tout en faisant diligence pour recouvrer l’objet volé dont il avait un besoin pressant.

L’ouvrier sortit la plaque en la cachant dans la semelle d’un de ses souliers – c’est simple, vous le voyez.

Mais je reprends. Comme j’avais eu soin auparavant – quelques jours avant le vol – d’envoyer à Mac Dowie la circulaire d’une agence de détectives très connue – et où j’ai aussi des affiliés (j’en ai partout) il advint ce que l’avais prévu : Mac Dowie fit appel aux services de cette agence.

Ce fut moi, bien déguisé, ma foi, qui me rendis à son invitation. J’en profitais pour glisser dans le tiroir de son bureau la plaque de cuivre dérobée.

Et, l’ayant persuadé de me cacher dans l’atelier de gravure – ainsi qu’il vous l’a expliqué – rien ne me fut plus facile que d’éventrer les coffres à l’aide des outils dont je m’étais muni dans ce but.

Mais je m’en voudrais d’abuser de vos précieux instants… Vous savez le reste… M. James Mollescott peut témoigner de la véracité de mes dires.

Croyez, monsieur, à ma très haute considération.

JOHN STROBBINS,

Détective-cambrioleur.

… Une heure plus tard, les débats ayant été repris, Elias Mac Dowie était acquitté.

Mais, ayant été convaincu d’avoir agi avec légèreté et imprudence, il fut condamné aux frais du procès et on le destitua.

Ironie des choses, maintenant qu’Elias Mac Dowie le pourrait, il ne songe plus à s’occuper d’affaires policières. Il n’est plus « amateur »… - FIN

La Margarita (1912)

La manière dont John Strobbins s’y prit pour s’emparer de la merveilleuse perle « Margarita » est restée jusqu’ici entourée de mystère.

Et, bien que les plus astucieux policiers du monde entier, à la fois tentés par la prime de cent mille dollars promise par le président Shaft, et par la renommée attachée à pareille capture, aient épuisé leur science de déduction et leur flair professionnel à retrouver l’admirable perle, celle-ci n’a jamais reparu.

Par une note publiée dans le Washington Sun, le public apprit que la Margarita était devenue propriété de John Strobbins. Une photographie envoyée par le célèbre détective cambrioleur, représentant l’inestimable perle, et reproduite par le journal authentifiait les affirmations de John Strobbins.

Il importe, avant de relater les circonstances dans lesquelles fut enlevée la Margarita, de résumer l’histoire de cette perle unique.

La Margarita fut recueillie par un misérable pêcheur dans les parages de l’île Marguerite, le long de la côte du Venezuela.

Lorsqu’elle fut trouvée, la Margarita était une perle dite baroque, grosse comme le poing, mais parsemée de taches grises qui en ternissaient l’orient. Elle fut achetée par le señor Elias Agostino Barquisimelo. Ce noble vénézuélien, qui avait des raisons particulières et secrètes pour se ménager l’amitié du général Castro, président de la République de Venezuela, lui fit cadeau de la perle, dont la valeur résidait surtout dans sa grosseur plutôt que dans son orient.

Le général Castro, un jour qu’il avait besoin de charbon pour ravitailler l’unique navire de la République, troqua la perle contre trois cents tonnes d’anthracite, à John Hanger, citoyen américain et entrepositaire de combustible.

John Hanger, en voyant les défauts dont la perle était couverte, eut une idée géniale. D’un coup de marteau, il fracassa la couche de nacre imparfaite qui constituait l’extérieur de la précieuse gemme, et une admirable perle, grosse comme une noix, d’un orient doux et lumineux apparut.

Pendant quelques instants, John Hanger demeura stupide d’avoir mis au jour un pareil trésor. Puis, en bon Américain, il en supputa la valeur : plusieurs millions de dollars.

Deux jours plus tard, John Hanger prenait à la Guayra le paquebot pour New-York ; il emporta la Margarita dans sa ceinture. La merveilleuse perle, exposée sous la garde de six détectives dans les vitrines d’un joaillier de Broadway, fut acquise, moyennant trois millions de dollars par M. Jim Snowboots, roi de la canne à sucre.

Trois semaines plus tard, Jim Snowboots mourait. Il léguait la précieuse Margarita au National Museum, de Washington, sa ville natale.

Lorsque cette nouvelle fut connue, M. Herbert Roston, conservateur du National Museum s’occupa sans tarder de trouver un endroit où loger la merveilleuse Margarita à l’abri des voleurs.

À la même époque, précisément, John Strobbins songeait à s’en emparer !

Entreprise difficile, hérissée de difficultés, impossible, même !

Mais il convient de raconter les choses dans l’ordre naturel.

Un réduit spécial fut donc aménagé pour la Margarita dans une salle située au centre du National Museum, et dont les seules issues étaient deux portes de bronze et une verrière défendue par une robuste grille d’acier.

Malgré sa valeur, la belle Margarita ne pouvait prétendre à occuper seule cette salle.

M. Herbert Roston lui adjoignit donc une statue antique, trouvée à Athènes et quelques pièces d’orfèvrerie illustres.

Cette installation terminée, M. Herbert Roston pensa, non sans raison, que la salle de la Margarita méritait d’être inaugurée avec faste.

Pensez donc, the biggest finest pearl in the World ! (la plus grosse, la plus belle perle du monde !)

Le président Shaft accepta d’être le premier admirateur de la déjà fameuse perle. Et le 1er juillet, jour de l’inauguration de la Margarita, les invités furent nombreux pour examiner la merveille.

Il importe, maintenant, de fixer les circonstances réelles et détaillées qui accompagnèrent la disparition de la Margarita.

Ce fut quelques minutes après dix heures du matin que le président Shaft accompagné du gouverneur du district de Columbia, du maire de Philadelphie, du maire de New-York et d’une vingtaine de sénateurs, arriva devant le National Museum.

M. Herbert Roston entouré des six conservateurs, attendait devant la porte. Il s’avança vers son illustre visiteur et, en termes choisis, le remercia de l’honneur fait au National Museum.

Le président Shaft sourit :

— Trop aimable, M. Roston, dit-il… Voyons donc cette perle fameuse !

Empressé et important, le conservateur du National Museum s’inclina, et, courtoisement, montra le chemin au président. Ce dernier, entouré des gouverneurs et sénateurs, suivit Herbert Roston. Il traversa le vestibule, décoré de plantes vertes pour la circonstance, franchit le hall des souvenirs de l’Indépendance et arriva enfin dans la salle de la Margarita.

C’était une pièce ovale, aux murs de stuc peints à fresque. Le sol était dallé de marbre blanc. Sur des socles, quelques statuettes plus ou moins mutilées, et, dans des vitrines divers bijoux terreux auxquels personne ne prêta la moindre attention.

La perle attirait toutes les curiosités.

Elle reposait sur un coussin de satin noir posé à même le guéridon de bronze, au centre de la salle. Les rayons du soleil entrant par la verrière la faisaient luire doucement.

— Comme vous le voyez, Monsieur le Président, dit le conservateur, cette magnifique perle est, de beaucoup, la plus grosse du monde ! Elle pèse exactement 1,153 carats et son orient est incomparable !

M. Shaft s’inclina. Autour du guéridon, sénateurs et gouverneurs s’étaient rangés. Quelques-uns étaient pâles en pensant à l’énorme valeur de la gemme. Ils tendaient le cou et hochaient la tête en silence.

— Voici les quatre gardiens préposés à la surveillance de la Margarita, s’écria M. Herbert Roston en indiquant du doigt au président quatre solides gaillards qui, postés près du guéridon n’avaient pas dit un mot ; de plus la perle sera enfermée dans un coffret d’épais cristal qui tout en en permettant la vue, la préservera de la poussière et des voleurs !

— Eh ! elle en vaut la peine ! bien qu’elle ne soit pas facilement négociable ! remarqua le président Shaft ; et, tirant sa montre, il conclut :

— Tous mes remerciements, cher M. Roston, pour votre amabilité et toutes mes félicitations aussi pour l’art, le goût, avec lesquels vous, avez su placer cette belle perle dans un cadre digne d’elle !

Le conservateur du National Museum, s’inclina, flatté.

Le président Shaft, à pas lents, se dirigea vers la porte, tandis qu’autour de lui, sa suite, revenue de son émotion, échangeait les réflexions que lui suggérait l’admirable Margarita.

Déjà tout le monde avait quitté la salle et Herbert Roston, resté le dernier s’apprêtait à fermer la porte, lorsque, se retournant, il vit que, sur le coussin de soie noire, la tache lumineuse fournie par la perle avait disparu.

Il sentit son sang refluer vers son cœur et bondit vers le guéridon : la Margarita n’y était plus !

D’un coup d’œil sur le sol de marbre, il se convainquit qu’elle n’était pas tombée. Il courut vers le président Shaft qui, entouré des sénateurs, causait avec le gouverneur de New-York dans la salle adjacente.

— Monsieur le Président, marmotta-t-il-on a enlevé la Margarita !

Ce fut une stupeur. Derrière le conservateur du National Museum les quatre gardiens de la Margarita, corroboraient par leur attitude piteuse les dires de leur supérieur.

Le président Shaft leva la tête et fixa de ses yeux gris l’infortuné fonctionnaire :

— On a enlevé la Margarita ?… dit-il…

« Et qui ? Comment ? Elle ne peut être loin en tous cas !

Ces mois avaient été prononcés d’une voix forte. L’assistance entière les entendit et, pendant un instant, un silence gêné régna.

M. Thomas Glifford, sénateur du Wisconsin, qui se trouvait à côté du président Shaft, s’écria :

— Si la Margarita n’y est plus, c’est qu’on l’a volée ! Il importe de tirer cette affaire au clair… Pour moi, je consens à me laisser fouiller… Ce sera vite fait, d’ailleurs, j’ai juste mon habit et ma chemise !

Herbert Roston, embarrassé, se taisait.

Le président Shaft se tourna vers sa suite.

— Venez, gentlemen, dit-il, retournons à la salle de la Margarita… La perle a peut-être roulé dans un coin…

Le conservateur du National Museum ne répondit rien. Mais sa physionomie exprima une incrédulité navrée. Entouré des quatre gardiens, il pénétra dans la salle de la Margarita. Le président Shaft, suivi des gouverneurs et sénateurs – dont pas un ne l’avait quitté, y entra également.

En quelques instants, l’assistance fut convaincue : la perle n’était plus dans la salle ! Alors ?

Le président Shaft regarda autour de lui. Il vit Marc Carters, sénateur de l’Illinois, Robert Shum, du Kentucky, Nathaniel Bordson, du Colorado, James Hunter de l’Idaho, Peter Hornsby de la Floride, James Billiken du Texas, John Camstower du Massachussetts… Il vit Albert Sloan, gouverneur du Columbia, Samiel Vickers et Charles Breston, maires de New-York et de Philadelphie. Tous ces gens-là, il les connaissait depuis de longues années. C’étaient de parfaits gentlemen, dont le plus pauvre possédait plusieurs millions de dollars. Ils étaient insoupçonnables.

Au cours de sa vie agitée, le président Shaft en avait vu, comme on dit vulgairement, de toutes les couleurs !

Il eut vite pris son parti :

— M. Hubert Roston, la Margarita est partie : retrouvez-la !… Vous m’en voyez navré et ces gentlemen aussi… Je vous souhaite une prompte réussite… Venez, gentlemen !

Sur ces mots, le président, se dirigea vers la porte, et, suivi de son entourage, se retira, sans que l’infortuné Herbert Roston eût pu prononcer un mot.

Les quatre gardiens, aussi atterrés que leur chef, restaient immobiles, les bras ballants.

L’un d’eux fit un mouvement vers la porte. C’en fut assez pour rendre la parole au conservateur du National Museum.

— Que personne ne bouge ! dit-il, je vais vous fouiller ! Hand’s up ! (les mains en l’air !)

II

Les quatre hommes levèrent les bras d’un même mouvement. Herbert Roston, fébrile, explora leurs poches. Il y trouva des cordes de tabac à chiquer, quelques cents, des mouchoirs sales, des trousseaux de clefs et une pipe. De perle, point.

— Déshabillez-vous ! commanda-t-il.

La mine un peu ironique, les gardiens quittèrent leurs vêtements que le conservateur du National Museum examina de nouveau. Il dût se convaincre qu’ils ne contenaient plus rien !

— C’est bien, grommela-t-il, vous pouvez vous rhabiller !

Les quatre hommes obéirent.

Où pouvait bien être la Margarita ? Puisque les invités du président Shaft ne pouvaient être soupçonnés, il fallait que le voleur fût un des gardiens. Mais où avait-il caché la perle ? Dans son estomac ? Elle était trop grosse – et de beaucoup – pour pouvoir être avalée ! La perle était certainement dans la salle ! Mais où ? De nouveau, Herbert Roston fouilla les moindres recoins, déplaça statuettes et vitrines. Sans succès !

De guerre lasse, il téléphona à la police, il se résigna à rendre publique la disparition de l’incomparable perle.

Le détective Ned Carver arriva au National Museum quelques minutes plus tard. Il interrogea les quatre gardiens, se fit donner par Herbert Roston le détail, minute par minute, des incidents divers de la visite présidentielle et, après un bref instant de réflexion, conclut :

— Aucun doute : c’est John Strobbins qui a fait le coup !

— Alors la perle est perdue ?

— Je le crains fort !

— Mais puisque le président a formellement affirmé qu’il connaissait de longue date toutes les personnes qui l’accompagnaient.

— Eh ! John Strobbins se sera fait la tête de l’une d’elles ! Vous les avez comptés ?… Combien étaient-ils avec le président ?

— Ça… je ne saurais vous le dire !… quinze ou vingt au plus !

— Quinze ou vingt ? Il faudrait que vous essayiez de vous rappeler leurs noms à tous ! J’irais ensuite leur rendre visite !

— Je vais faire mon possible ! affirma Herbert Roston.

Ned Carver, sans répondre, regarda le conservateur du National Museum d’un œil méfiant. Il leva la tête et soudain, s’écria :

— Êtes-vous sûr que la perle n’a pas été jetée dans la verrière ?

Herbert Roston haussa les épaules, le détective l’agaçait :

— Non ! dit-il… D’ailleurs, venez avec moi sur le toit : vous y verrez que la verrière est protégée par un grillage serré et de solides barreaux !

— Allons voir ! demanda Ned Carver.

Il dut se rendre à l’évidence : la verrière était intacte !

Il interrogea de nouveau les quatre gardiens : ces braves gens ne purent que lui répéter leurs dépositions.

L’affaire devenait de plus en plus mystérieuse.

Dans l’après-midi, Herbert Roston, ayant fait appel à ses souvenirs parvint à dresser la liste des invités du président Shaft.

Ned Carver alla les voir et, en interrogeant l’un et l’autre, parvint à reconstituer la liste exacte et complète des personnes ayant accompagné le président au National Museum.

Il leur rendit visite et n’en fut pas plus avancé pour cela. Après un mois de recherches, la Margarita n’était toujours pas retrouvée ! Les journaux s’occupèrent pendant quelques jours de cette mystérieuse disparition, puis passèrent à d’autres sujets. Herbert Roston fut révoqué.

Le premier acte de son successeur fut d’aménager la salle qui aurait dû servir d’abri à la Margarita. Un bloc d’or, d’une pureté extraordinaire, extrait au Klondike par un mineur américain, fut placé dans le coffret de cristal destiné à la perle disparue. Et le public put de nouveau pénétrer dans la salle, et admirer le précieux métal, à défaut de la Margarita.

Herbert Roston n’attendit pas longtemps sa vengeance !

Trois jours après la réouverture de la salle Margarita, comme s’obstinait de l’appeler le public, le Washington Sun publia le sensationnel article qui suit :

COMMENT SONT GARDÉS NOS MUSÉES.

Il semblait qu’après la disparition de la précieuse Margarita une surveillance active et incessante eût dû être faite dans nos musées pour prévenir le retour de faits aussi déplorables. Il n’en est rien !

Mr Herbert Roston, conservateur du National Museum, a été révoqué pour négligence… Or, que fait son successeur ?… La même chose que lui ! Rien !

Nous allons le prouver.

Hier soir, à dix heures, un inconnu s’est présenté aux bureaux du Washington Sun. Introduit sur sa demande, dans le bureau de notre rédacteur en chef, il sortit de sous son manteau une statuette indienne, en bois d’ébène incrusté de bronze et portant collé sur son socle le numéro 153.

— Cette statuette, nous déclara l’inconnu, je l’ai volée au National Museum, dans la salle de la Margarita, aujourd’hui même ! Elle n’a, en vérité, pas une très grande valeur, et il m’eût été facile d’en prendre une plus précieuse ! Mais, j’ai des raisons que je vous expliquerai un autre jour, pour l’avoir choisie.

« Je vous la laisse, cependant. Exposez-là dans vos vitrines et laissez-moi vous dire qu’elle en vaut la peine ! »

Ayant achevé ces paroles énigmatiques, notre visiteur posa la statuette sur notre bureau, nous salua fort civilement et s’en alla.

La statue n° 153 est exposée à notre vitrine, Cleveland avenue, où chacun peut la voir !

On peut affirmer sans crainte que le National Museum est pour le moins aussi mal gardé que le Louvre à Paris ! »

… Le résultat de cet article ne se fit pas attendre. Pendant toute la journée une foule énorme défila devant l’hôtel du Washington Sun pour contempler la statuette volée.

Une rapide enquête, aussitôt faite par la police, démontra que l’inconnu du Washington Sun n’avait pas menti et que la statuette en question avait bien été dérobée au National Museum.

Elle y fut, d’ailleurs, retournée le même jour, cependant que le directeur du Washington Sun était inculpé de vol par recel. C’est peut-être pour cela qu’il ne se décida jamais à publier la lettre qu’il reçut le lendemain.

Lettre fort intéressante et instructive.

Elle révélait le nom du voleur : John Strobbins.

Et, maintenant que la Margarita est à jamais peut-être disparue, l’on apprendra avec plaisir la façon dont s’y prit le détective cambrioleur afin de se l’approprier. Voici, d’ailleurs, la copie textuelle de la missive de John Strobbins au directeur du Washington Sun :

Monsieur le Directeur,

Bien qu’ayant une propension exagérée peut-être à m’emparer du bien d’autrui – on ne se refait pas, hélas ! – je n’en suis pas moins patriote dans l’âme. United States for ever !

J’aime ma patrie ! J’en ai donné des preuves. Et rien de ce qui peut amoindrir son patrimoine ne saurait me laisser froid !

Je le prouve.

Le National Museum contient, vous le savez, des glorieuses reliques, de l’indépendance nationale, notamment l’épée de Washington, la boucle de ceinture de sa nourrice, une des tuiles du toit de sa maison.

Je me plais, à mes heures de loisirs, à retremper mon âme au milieu de ces témoins d’une époque héroïque.

Aussi, quels ne furent pas mon chagrin, ma stupéfaction, mon indignation, lorsqu’au cours de mes visites au National Museum, je me rendis compte du peu de surveillance entourant ces nobles souvenirs.

Je résolus donc de donner une leçon aux hommes insouciants chargés de leur garde et, sans grande difficulté, m’emparai, il y a de cela six semaines, de la statuette cotée sous le numéro 153, et représentant une divinité indienne.

Personne ne s’en aperçut !

Ne voulant pas que cette leçon fût perdue, je me disposais à porter à votre journal le fruit de ma dextérité, lorsque j’appris en même temps la mort de Jim Snowboots et le legs de la Margarita au National Museum.

Depuis longtemps, je convoitais cette perle digne en tous points de figurer dans mes collections. Cette raison, jointe au souci de donner une leçon retentissante au négligent conservateur de nos souvenirs nationaux, m’incita à me rendre possesseur de la belle Margarita.

Dans ce but, je remis en place sur son socle au National Museum la statuette volée – dont personne ne s’était aperçu de la disparition – il ne fallait pas donner l’éveil.

Puis, je m’informais de l’endroit où devait être exposée la Margarita.

Je connus le nom du fabricant chargé de confectionner le guéridon de bronze destiné à supporter la perle et son écrin ! Je me fis embaucher comme ciseleur – j’ai quelque talent dans cet art – et travaillai à ce guéridon. Je réussis à dissimuler parmi les moulures une cachette à secret, invisible, mais assez grande pour contenir la perle. C’est tout !

Il ne s’agissait plus que de l’y mettre ! Ce fut facile grâce à un peu de psychologie. Oui ! de psychologie !

Sans réfléchir beaucoup, il était facile comprendre que le jour de la visite du prévient Shaft la surveillance serait nulle !

On ne suspecte pas le président de la République des États-Unis !… De plus, le conservateur, et tout le monde aurait l’attention tournée vers le vénéré président Shaft, de qui dépendent faveurs et avancements…

Grâce à de hautes protections, je fis embaucher, huit jours avant l’inauguration, parmi les quatre gardiens un de mes lieutenants les plus sûrs. Celui-ci n’eut qu’à introduire la perle, d’un geste rapide, dans la cachette ménagée dans le guéridon, au moment où tout le monde s’occupait à offrir ses congratulations au président Shaft qui, sa visite terminée, se dirigeait vers la porte…

J’attendis que l’émotion produite par la disparition de la Margarita se fût calmée. Et, il y a trois jours, j’entrai au National Museum sans être vu, je retirai la perle de sa cachette et la mis dans ma poche. Je pus constater que la surveillance n’y était pas mieux exercée qu’avant. J’en pus peiné.

Et, après avoir été mettre la Margarita en lieu sûr, je revins au National Museum et y repris la statuette na 153 que je vous apportai.

J’espère que cette alerte contribuera à donner un peu plus de sécurité à nos trésors nationaux, et dans cet espoir, je vous prie de croire, Monsieur le directeur, à mes sentiments très distingués.

JOHN STROBBINS

Post-Scriptum-– Faites vérifier le guéridon, la cachette qui contient la Margarita se trouve sous l’aigle de bronze qui tient le drapeau américain dans ses serres. J. S. - FIN

Le Wagon d’argent (1914)


I

Plusieurs grands esprits ont affirmé très sérieusement que ce qui les intéressait le plus dans un journal, c’était les annonces. Opinion contestable, après tout, mais qui était et est encore celle de John Strobbins.
Le célèbre détective-cambrioleur a souvent coutume de dire que c’est grâce à la presse qu’il a eu l’idée de ses plus lucratives entreprises.
C’est pourquoi il lit toujours jusqu’à la dernière ligne les innombrables journaux auxquels, sous divers noms, il est abonné. Le plus souvent, c’est en pure perte. Mais John Strobbins ne s’en dépite pas. Il pense avec raison que si, sur mille journaux qu’il lit, un seul le met sur la piste d’une bonne… affaire, il n’a point perdu son temps.
Il lit donc les annonces et sait démêler ce qu’elles contiennent de vrai et de faux. Sa vie aventureuse lui a appris à lire entre les lignes et à ne s’étonner de rien ou de pas grand’chose.
Pourtant, lorsqu’il lut les quelques lignes suivantes, insérées dans la rubrique « offres et demandes de capitaux » du New-York Daily News, il ne put s’empêcher de rester rêveur. L’annonce était brève, mais intéressante, surtout pour lui ! La voici :
Jeune homme, indignement volé, désire avoir entretien avec John Strobbins, où et quand il conviendra à ce dernier, mais le plus tôt possible. Répondre demain par la voie du journal aux initiales G. E. B.
Le premier sentiment de John Strobbins fut l’ahurissement. Le deuxième fut la méfiance. Il se carra plus commodément dans le fauteuil au fond duquel il était assis, vida d’un seul trait la tasse de café brûlant posée sur un guéridon proche, et, plus lentement, relut la bizarre annonce.
— Celle-là est plutôt drôle ! murmura-t-il… Voyons un peu !… Jeune homme – oui, il faut être jeune pour me croire ou être si naïf ! – indignement volé – c’est pour l’être complètement qu’il s’adresse à moi ?… hum ?… Il y aurait du Mollescott là-dessous que cela ne m’étonnerait qu’à demi ! Quoique le piège s’annonce comme assez grossier ! Qui sait ?…
« Peut-être aussi qu’après tout, l’annonce est sincère : tout arrive ! Et le jeune homme en question veut peut-être me demander de cambrioler ceux qui – il l’affirme – l’ont si indignement volé ?… C’est à voir !… En tout cas, cette annonce va sûrement attirer l’attention sur moi, car je ne dois pas être le seul à la lire ! Je vais y réfléchir !
Le résultat des réflexions de John Strobbins fut que, le lendemain, le New-York Daily News publia l’annonce suivante :
John Strobbins prie G. E. B. de lui téléphoner aujourd’hui à trois heures au numéro 10-13-91.
C’était clair et explicite ! Certes, le correspondant anonyme du détective-cambrioleur ne pouvait manquer d’être satisfait !
Quelqu’un qui ne fut pas moins satisfait, ce fut M. James Mollescott. Le chef de la Sûreté de San-Francisco se trouvait justement à New-York où il était venu pour prendre livraison d’un nègre convaincu d’un assassinat commis en Californie.
Lui aussi avait lu l’annonce du mystérieux G. E. B. et, le lendemain, la réponse de John Strobbins. Il était radieux : le hasard, ce grand auxiliaire des policiers, le servait à merveille. Certes, John Strobbins était habile et astucieux ! Il avait maintes fois berné la police. Mais, à ce coup, son audace devait le perdre !
James Mollescott, s’étant fait apporter par le chasseur de l’hôtel où il était descendu l’annuaire des téléphones de la ville de New-York, n’eut pas de peine à identifier le numéro 10-13-91 : il appartenait à un dentiste, M. Géo Chadburn.

Le chef de la Sûreté de San-Francisco sauta aussitôt dans une auto et se fit conduire à l’hôtel du chef de la Police de New-York à qui il fit part de sa découverte. Le magistrat new-yorkais fut loin de partager la joie de James Mollescott :
— Hum… mon cher ami, dit-il, tout ceci m’a bien l’air d’une mystification !… Si audacieux qu’il soit, John Strobbins n’est pas assez naïf pour aller ainsi se jeter dans la gueule du loup !… Il est vrai qu’il vous en a tant fait voir à Frisco !… Mais nous ne sommes pas des hommes de l’ouest, ici !
— Oh !… Strobbins vous a fait marcher, vous autres aussi ! répliqua Mollescott piqué. En tout cas, je le connais mieux que vous !… Et c’est pourquoi je suis sûr que ceci n’est pas une mystification, et que John Strobbins, sachant combien la police new-yorkaise est… indolente… ne se gêne pas pour agir au grand jour !… D’abord, qui est ce Chadburn ?
Le chef de la Police de New-York haussa les épaules. Il atteignit son téléphone et, en quelques minutes, put renseigner Mollescott :
— Le docteur Chadburn, dit-il, habite le numéro 631 de la 33e avenue. C’est un praticien honorable et distingué. Il est très riche et possède tout un « block[1] » à Cincinnati ! Cet homme ! un ami de Strobbins ! Allons donc, mon cher !… Tout ceci n’est qu’une vaste mystification ! John Strobbins vous sait à New-York : il aura voulu vous faire marcher !
— On verra bien !… En tout cas, je vous prie de faire surveiller demain la maison de ce Chadburn ! J’y viendrai moi-même, et Dieu me damne si je n’y arrête pas John Strobbins, quand même il serait déguisé au point que sa mère ne le reconnaîtrait pas !
— À votre aise, à votre aise, mon cher Mollescott !… Vous tenez à vous ridiculiser ? C’est votre affaire, après tout ! Je…
— Je tiens à arrêter John Strobbins, voilà tout !
— Vous feriez mieux de le tenir – tout court !… Enfin, à votre aise ! Je vais faire mettre douze détectives à votre disposition – et sous votre propre responsabilité !…
— C’est entendu !
— Un dernier mot : M. Géo Chadburn est un homme honoré et respecté. Attention à ne pas commettre de gaffe !
— Je ne suis pas un idiot !
— Je n’ai pas voulu dire cela, Mollescott ! Et je vous souhaite, même, que vos espérances se réalisent ! Ah ! vous êtes des hommes d’imagination dans l’Ouest !
— Qui vivra verra ! dit simplement le chef de la Sûreté de San-Francisco.
Deux heures plus tard, habilement grimé, il sonnait à la porte de M. Géo Chadburn.
Introduit dans un vaste et luxueux salon où une vingtaine de personnes affligées de rages de dents plus ou moins violentes étaient installées, James Mollescott dut patienter pendant près de trois heures !
Enfin son tour arriva. Et, sur l’invitation d’un valet galonné, il pénétra dans une salle aux murs de porcelaine, meublée d’un fauteuil articulé aux armatures de nickel. Au milieu de la pièce, le docteur Chadburn se tenait, grave et sérieux. Il s’inclina devant Mollescott et, de la main, lui indiqua le fauteuil en disant :
— Asseyez-vous, monsieur, je vous prie ! Je suis à vous !
Une seconde, James Mollescott hésita :
— Une fois assis, pensa-t-il, je suis à la discrétion de cet homme !… S’il me reconnaît, je suis perdu ! Il va m’arracher toutes mes dents !
Géo Chadburn, impassible, attendait.
Le chef de la Police de San-Francisco craignit en montrant de la méfiance de se faire deviner. Il prit place sur le fauteuil articulé.
— Voulez-vous me faire voir votre bouche, monsieur ? fit Chadburn.
— Je… je n’ai pas mal aux dents !… Je désirerai un simple nettoyage !
— Très bien ! Ouvrez la bouche !
Mollescott, un peu pâle, obéit.
Chadburn, muet, lui brossa dents et gencives.
Il eut rapidement terminé et dit :
— C’est fait, gentleman. C’est vingt dollars !
James Mollescott ne put s’empêcher de faire la grimace. Mais il s’exécuta et murmura :
— N’ai-je pas des dents prêtes à s’abîmer ?
— Si, quatre. Il en faudra même arracher une ! répondit le dentiste. Si vous le voulez, c’est l’affaire d’un instant !
— Je n’ai pas le temps : j’ai trop attendu. Je reviendrai.
— À votre aise !
— Si vous le voulez bien, ce sera pour demain !
— Je ne sais si je pourrai demain, car… fit le dentiste.
— Oh ! je vous serais très obligé !… Je dois partir demain soir en voyage et je désirerais ne pas tarder plus longtemps à faire arracher cette dent !
— Je vais vous débarrasser de suite, alors ! Ce sera vite fait !
— Non ! Je suis en retard !… Tenez, je viendrai demain après-midi, vers trois heures !
— Impossible ! Je dois sortir. Venez vers cinq heures. C’est tout ce que je peux faire ! déclara Géo Chadburn, péremptoire, en poussant Mollescott vers la porte.
Le chef de la Sûreté de San-Francisco n’insista pas. Il était fixé ! Décidément, il ne s’était pas trompé ! Le dentiste voulait être libre, le lendemain, pour recevoir John Strobbins ! C’était simple ! Mais il avait compté sans lui, Mollescott !…
Vingt dollars pour lui avoir lavé les dents ! Vingt dollars ! Voilà vingt dollars qui allaient coûter cher à ce charlatan !
Sans perdre de temps, James Mollescott s’en fut conter le résultat de son enquête au chef de la Police new-yorkaise.
M. Galwinn – tel était le nom du haut fonctionnaire – en fut quelque peu ébranlé :
— Après tout, dit-il, vous avez peut-être raison, mon cher Mollescott ! Ce Strobbins ! Son outrecuidance le perdra, c’est sûr !… En tout cas, je m’en vais donner les ordres les plus rigoureux !
« Des caves au grenier, la maison de ce Chadburn va être cernée sans que nul ne s’en doute !… D’autant plus qu’il se pourrait fort bien que le dentiste soit innocent, et…
— Je ne le crois pas ! Un homme qui m’a extorqué vingt dollars pour m’avoir rincé la bouche ! grogna Mollescott, qui était économe.
— Elle était peut-être sale, mon cher !… Enfin, je dis que, peut-être, John Strobbins se présentera simplement en qualité de client chez Chadburn et, sans avoir l’air de rien, lui demandera à téléphoner !
James Mollescott haussa les épaules :
— Pensez-vous !… Chadburn m’a dit qu’il ne serait pas chez lui, demain avant cinq heures : c’est donc qu’il a tout combiné avec ce damné Strobbins !
— On verra bien ! En tout cas, pas un de ceux qui viendront chez le dentiste n’en sortira sans être identifié !
— Strobbins y est peut-être déjà ! s’écria Mollescott, comme s’il venait soudain d’être frappé par cette idée.
— On ne peut pourtant pas perquisitionner sans mandat chez Chadburn !
— Oh ! à San-Francisco, nous…
— Oui ! Je sais ! Mais à New-York on met plus de formes ! D’ailleurs, si Strobbins est chez le dentiste, il doit être sur ses gardes… et, s’il n’y est pas, la moindre descente de police dans l’immeuble l’empêchera d’y venir ! objecta Galwinn, non sans raison.
— On peut toujours faire cerner discrètement la maison ! soupira Mollescott.
— Dans dix minutes, ce sera chose faite, mon cher !
II
Le chef de la Police de New-York fit mieux que de faire surveiller la maison où habitait le dentiste Chadburn : sur son ordre, une nuée de détectives fut apostée aux alentours et reçut la mission de suivre et de s’assurer de l’identité de tous – hommes ou femmes – sortant, à quelque moment que ce fût, de la maison du dentiste.
C’est que M. Galwinn, la réflexion aidant, commençait à partager l’opinion de Mollescott – à savoir que John Strobbins était assez audacieux et assez sûr de lui pour « travailler » au grand jour.
Aussi, après avoir ordonné de surveiller la maison du dentiste, s’en fut-il, en personne, rendre visite à l’attorney général de l’État de New-York à qui il fit part de la situation ! Il sut si bien parler qu’il convainquit le haut magistrat et reçut de lui un mandat de comparution au nom de Chadburn et un ordre d’arrestation au nom de John Strobbins.
Tout joyeux M. Galwinn regagna l’hôtel de la Police.
L’affaire s’annonçait bien !
Quelle gloire pour lui s’il réussissait à appréhender l’insaisissable détective-cambrioleur. Il est vrai que James Mollescott en revendiquerait sa part, mais Galwinn s’en souciait peu. Il avait, d’ailleurs, une assez pauvre idée du chef de la Sûreté de San-Francisco…
Sa seule crainte, maintenant, était que James Strobbins ne s’échappât.
Pour cela, il suffisait que l’immeuble eût une issue secrète. M. Galwinn, afin d’écarter cette éventualité, fit cerner le bloc de maisons dans lequel était encastrée la demeure du dentiste, et, pour plus de sûreté, plaça des policemen dans les égouts environnants.
John Strobbins pouvait venir : il était attendu !
— Grâce à mes précautions, déclara Galwinn à Mollescott, votre John Strobbins est sûr de son affaire !… Avant huit jours, il portera le complet rayé[2] !… Cela lui apprendra à venir à New-York ! On arrête les criminels, ici !
— Oui, mais à condition que nous vous les signalions ! répondit aigrement James Mollescott. Sans moi, John Strobbins aurait eu beau jeu à donner ses rendez-vous à votre barbe !
Ainsi les deux policiers, déjà, se disputaient le mérite de la sensationnelle capture de John Strobbins, sans se souvenir qu’il n’est pas bon de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !
Dans la soirée, un inspecteur vint, heure par heure, enseigner Galwinn et Mollescott sur l’identité des gens sortant de la maison du dentiste : la plupart étaient tout simplement des clients du praticien. D’autres étaient des locataires, ou des amis de ces derniers. Mais aucun, vraiment, ne pouvait être pris de près ou de loin pour John Strobbins.
— À coup sûr, déclara Mollescott, notre gibier est déjà dans sa tanière ! C’est demain, à partir de trois heures, que nous devrons redoubler de vigilance, car il sortira certainement, affublé d’un déguisement inattendu – mais je le reconnaîtrai ! Fiez-vous à moi, Galwinn !
— Espérons-le !
Le lendemain, à partir de midi, le bar-room situé en face de la maison du dentiste Chadburn compta quelques clients de plus : M. Galwinn, notamment, James Mollescott, et un trio de solides détectives.
Jusqu’à deux heures, il ne sortit que peu de monde de la maison du dentiste – cinq personnes, lesquelles, filées aussitôt et amenées au commissariat le plus voisin sous des prétextes quelconques, durent être relâchées, aucun doute ne pouvant planer sur leur honorabilité.
À deux heures et demie, exactement, le docteur Chadburn lui-même franchit le seuil de sa maison, et, d’un pas hésitant, s’éloigna du côté de Wall Street.
M. Galwinn, lui-même, laissant Mollescott guetter l’entrée ou la sortie de John Strobbins, emboîta le pas au dentiste. Il vit Chadburn entrer dans la banque Ramsay et l’y suivit.
Sans se douter de rien, apparemment, le dentiste se fit délivrer un carnet de chèques et une lettre de crédit valable dans le monde entier :
— Plus de doute ! pensa Galwinn. Mon homme est en train de préparer l’affaire que John Strobbins mijote. Arrêtons les frais !
À peine Chadburn fut-il hors de la banque que Galwinn lui mit la main sur l’épaule :
— Bonjour, cher monsieur Chadburn ! dit-il jovialement. Je viens de…
— Mais je ne vous connais pas, monsieur ! fit le dentiste en toisant son interlocuteur et en essayant de l’écarter.
— Peut-être connaissez-vous mieux John Strobbins ! répondit Galwinn en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux.
— Ah çà, c’est une gageure ?… prononça Chadburn avec le plus grand sang-froid. Lâchez-moi, gentleman, ou j’appelle la police !
— C’est trop d’audace ! Je suis le chef de la Police, entendez-vous ? Suivez-moi au nom de la loi ! Je vous arrête !
Ce disant, Galwinn, lâchant l’épaule du praticien, venait de lui saisir le poignet.
— M’arrêter ?… Moi ?… Et pourquoi ?
— Parce que vous êtes le complice de John Strobbins !
— Le… moi ?… Ah ! Oh !… Très bien… Allons, monsieur ! Nous allons rire, vraiment ! fit le dentiste qui, sans plus de difficultés, suivit le chef de la Police.
— C’est cela ! grogna Galwinn. Et je vous avertis qu’il est inutile de bluffer. Nous sommes renseignés.
Chadburn, redevenu calme, ne répondit pas. Pendant ce temps, James Mollescott continuait sa faction. Deux heures trois quarts sonnèrent à une horloge voisine lorsque Galwinn le rejoignit.
— Rien de nouveau ? demanda le chef de la Police de New-York.
— Non, rien !
— Ah !… Chadburn est coffré. Il nie, naturellement ! Je l’ai laissé au commissariat de la Cleveland Avenue…
« Il est trois heures. À mon avis, John Strobbins doit être chez le dentiste. Allons-y : il ne peut nous échapper maintenant, nous allons le surprendre devant le téléphone !
— Allons ! répéta Mollescott, qui tremblait d’impatience.
Les deux hommes sortirent du bar et traversèrent la rue. Le concierge de l’immeuble, devant lequel ils passèrent, voulut les arrêter.
— Service de la police ! lui dit seulement Galwinn.
Le cerbère n’insista pas. Les policiers eurent rapidement atteint le neuvième étage où habitait M. Chadburn. Ils sonnèrent sans succès. Rien ne répondit à leurs appels réitérés.
— C’était à prévoir ! murmura Galwinn : l’animal est resté seul et, en ce moment, il téléphone.
« Prenez votre revolver, Mollescott, on ne sait jamais !… Je vais ouvrir cette porte !
Galwinn, sans plus parler, prit dans sa poche une minuscule pince-monseigneur en acier nickelé et, dextrement, souleva la porte de ses gonds sans faire le moindre bruit.
James Mollescott ne put s’empêcher de faire une grimace admirative.
Derrière Galwinn, il entra. L’appartement était désert. Personne dans l’antichambre ni dans le salon. Personne dans le cabinet d’opérations.
Dans le cabinet de travail, il y avait bien un téléphone, mais les récepteurs en étaient accrochés. La pièce était vide !
— Restez ici, dit Mollescott à Galwinn. Qui sait : John Strobbins n’est peut-être pas encore arrivé ? Il est en retard. Si son correspondant téléphone, vous prendrez la communication. Pendant ce temps, je vais explorer les meubles et la cuisine !
— Faites donc ! répondit le chef de la Police de New-York, qui commençait à s’énerver.
James Mollescott, son revolver au poing, reprit ses investigations.
Il ne trouva rien, et, après une heure de recherches, rejoignit Galwinn.
— Le madré renard se sera aperçu de quelque chose ! fit ce dernier. Il aura rebroussé chemin !
— Il est plus fin que vous ne croyez à New-York ! répondit Mollescott.
— En tout cas, nous tenons le dentiste, et…
Le crépitement produit par la sonnette de l’entrée interrompit Galwinn.
— C’est lui ! s’écrièrent à la fois les deux policiers.
James Mollescott se précipita vers la porte. Il l’ouvrit et se trouva en présence d’un vieillard qui demanda :
— M. Chadburn ?
— C’est ici !… Veuillez entrer !
Le nouveau venu déféra à cette invite et suivit Mollescott jusque dans le cabinet où était resté Galwinn.
— Messieurs, dit-il, j’ai une dent qui…
— Connaissez-vous John Strobbins ? lui demanda Galwinn, à brûle-pourpoint.
— Je… je… non… je ne connais pas ce gentleman ! Mais, ma dent…
— Ce n’est pas Strobbins ! souffla Mollescott à l’oreille de son collègue.
— Mais c’est sûrement un complice qui…
— Non !… Il aurait ouvert avec une clef à lui, puisque Chadburn est sorti !
— Il a peut-être sonné par précaution !
Pendant que s’échangeaient ces paroles, le vieillard contenant mal son impatience se tamponnait la bouche avec son mouchoir :
— Gentlemen, dit-il, qui de vous est M. Chadburn ? J’ai une dent qui me fait horriblement souffrir ! Et je voudrais…
— M. Chadburn est sorti, lui dit Mollescott, mais il va revenir ! Veuillez attendre un instant !
— Ah ! non !… il fallait me le dire de suite que M. Chadburn était absent !... Je vais ailleurs ! Je ne puis attendre ! Bonjour, messieurs !
— Mais, monsieur, c’est l’affaire de quelques minutes ! dit Mollescott en se plaçant en travers de la porte.
— Ah çà ! Allez-vous me laisser sortir, by God ? gronda l’inconnu.
— Mais oui… mais oui… tout à l’heure… Prenez patience ! conseilla le chef de la Sûreté de San-Francisco, après avoir échangé un regard avec Galwinn.
« M. Chadburn est en ce moment… convoqué devant la justice et nous voudrions savoir si…
— Que voulez-vous que cela me fasse ?… Me prenez-vous pour un malfaiteur ? Je suis M. Johnson, sénateur de l’Arkansas !… Voilà ma carte ! Et je vous ferai payer cher cette plaisanterie ! Voulez-vous, oui ou non, me laisser sortir, maintenant !
Les deux policiers se regardèrent, atterrés.
La carte d’identité que leur montrait M. Johnson était authentique.
Ils venaient de commettre un énorme impair.
— Monsieur le sénateur, fit Galwinn, croyez bien que…
Il s’arrêta net ; la sonnerie du téléphone retentissait à ses oreilles !
— Allô ! allô ! dit-il, très pâle.
— Hein ? Hein ? Qu’y a-t-il ? s’écria Mollescott en se précipitant vers son collègue.
La figure des deux policiers exprimait un tel trouble que le sénateur Johnson, oubliant sa fureur et son mal de dents, resta figé sur place.
Cependant, Mollescott avait pris un des récepteurs et le collait à son oreille.
Une voix disait :
— Qui est à l’appareil ?
III
— Qui est à l’appareil ?
Galwinn et Mollescott restèrent muets à cette question si simple !
— Qui est à l’appareil ? répéta la voix.
Le chef de la Police de New-York regarda Mollescott. Celui-ci, se penchant brusquement sur le cornet d’ébonite, s’écria :
— C’est John Strobbins ! Et qui êtes-vous vous-même ?
— Je suis Monsieur G. E. B. Vous êtes bien John Strobbins ?
— Oui ! Que me voulez-vous ? reprit Mollescott. Dépêchez, je suis pressé !
— Moi aussi ! Alors, vous êtes bien John Strobbins ?
— Eh ! oui ! Parlez ! Je n’ai pas de temps à perdre !
— Moi non plus, monsieur ! Excusez-moi d’avoir tant insisté ! Que voulez-vous, jusqu’à ce jour, je croyais être John Strobbins, et il paraît que c’est vous, maintenant… ? Au fait, je suis peut-être James Mollescott, n’est-ce…
Vert de rage, James Mollescott, d’un geste furieux, écrasa le récepteur sur la table.
— C’est John Strobbins ! hurla-t-il. Ah ! Galwinn, nous…
— Eh ! laissez-le parler, au moins ! vociféra M. Galwinn au comble de la fureur.
Car, dans l’appareil, la voix du mystérieux correspondant continuait :
— Tiens, vous êtes là, monsieur Galwinn ? Enchanté, vous savez, de causer avec vous !… Je veux en profiter pour vous donner un avis : c’est de vous mêler dorénavant de ce qui vous regarde… Vous auriez bien pu attendre, d’ailleurs, car, avant peu, nous aurons affaire ensemble.
« Mes amitiés à ce cher James !
Ce fut tout.
Un bruit sec avertit le chef de la Police de New-York que John Strobbins avait raccroché son récepteur. Il se tourna vers James Mollescott, et d’une secousse, se mit debout :
— Vous l’avais-je dit ? Vous l’avais-je dit ? hurla-t-il à la figure du chef de la Sûreté de San-Francisco. John Strobbins s’est-il assez joué de nous ! Et par votre faute encore ! Ah ! vous m’y reprendrez !… Au fait, peut-être êtes-vous d’accord avec ce bandit !
— Galwinn, vous…
— Allez au diable !… Que va dire l’Attorney général ?… Et ce Chadburn ? Il est innocent, parbleu ! Ai-je été assez niais de vous écouter ! Non ! Mais…
— D’abord, je…
— Vous êtes un imbécile, Mollescott ! Et vous ne serez jamais autre chose !
James Mollescott blêmit sous l’insulte. Il leva la main pour souffleter Galwinn. Mais le sénateur Johnson, qui avait assisté, muet, à toute cette scène, lui saisit le bras :
— C’est assez, messieurs ! Venez avec moi chez l’Attorney général. Cette affaire me paraît louche.
— Mais… dit Galwinn dont les dents grinçaient.
— D’abord, qui êtes-vous ? Et que faites-vous chez M. Chadburn ? reprit le sénateur.
— Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco ! déclara Mollescott.
— Et moi, le chef de la Police de New-York ! Sur la foi des déclarations de cet imbécile…
De nouveau, Mollescott fit un geste pour se jeter sur Galwinn. Mais Johnson, dédaigneux, se plaça entre les deux hommes :
— Assez, messieurs ! Allons chez l’Attorney ! dit-il.
Les deux policiers, remâchant leur rage, les suivirent chez le haut magistrat où une explication eut lieu. Elle fut orageuse.
Le résultat n’en fut satisfaisant ni pour Mollescott ni pour Galwinn ! Après une semonce bien méritée de l’Attorney général, James Mollescott fut prié de ne plus s’immiscer dorénavant dans les affaires de la police de New-York, et surtout (recommandation qui lui fut suprêmement désagréable) d’être moins naïf à l’avenir.
M. Galwinn, lui, s’en tira avec quelques paroles dures et dédaigneuses sur la nécessité, pour lui, d’être plus prudent et moins confiant. Il reçut, de plus, l’ordre de faire relâcher immédiatement le dentiste Chadburn contre lequel n’existait nulle charge.
— À n’en pas douter, conclut l’Attorney, John Strobbins s’est moqué de vous, M. Mollescott, et même c’est peut-être simplement quelqu’un qui a pris son nom pour mieux vous attirer dans ce piège grossier !
« Enfin, il ne vous reste plus, à vous et à M. Galwinn, qu’à faire des excuses complètes à M. le sénateur Johnson, qui, j’espère, voudra bien les accepter !
Le sénateur Johnson se mit à rire :
— Je vous excuse, messieurs, dit-il, l’affaire est trop drôle et j’ai rarement vu pareille comédie ! Vraiment, les policiers sont naïfs… Ah ! ah !… Je raconterai cela à mon club !… Du coup, je n’ai plus mal aux dents !… Adieu, messieurs, et bonne chance ! John Strobbins, à ce que je vois, peut dormir tranquille !… À un de ces jours, mon cher Attorney !
Et le vieux sénateur s’en fut, laissant les deux policiers en proie à une rage inconcevable.
— Je ne vous retiens pas, messieurs ! fit l’Attorney général. Et pas de scandale, surtout, je considère l’affaire comme terminée, vous m’entendez ?
« Et vous, monsieur Galwinn, n’oubliez pas de faire relâcher ce malheureux dentiste, et faites-lui des excuses !
Le magistrat se tut et, sans plus s’occuper des deux hommes, pencha la tête sur son bureau.
L’un derrière l’autre, James Mollescott et Galwinn sortirent. Ils quittèrent le Palais de Justice sans avoir échangé un mot. Seulement, avant de s’éloigner l’un de l’autre, ils échangèrent un regard empreint d’une haine qui dure encore.
M. Galwinn, rapidement, s’en fut au commissariat de la Cleveland avenue, où il avait fait incarcérer Chadburn. Le dentiste était dans un état d’exaspération indescriptible. Amené devant le chef de la Police de New-York, il expliqua sans peine que, s’il avait acheté une lettre de crédit, c’était pour un de ses frères, lequel partait le soir même pour l’Angleterre. C’est pour l’accompagner jusqu’à bord du paquebot qu’il avait refusé d’accepter le rendez-vous demandé par Mollescott. Il avait, de plus, profité de sa sortie, pour donner campo à son personnel.
C’est à grand’peine et à grand renfort d’excuses que M. Galwinn parvint à le calmer.
Cette corvée terminée, le chef de la Police de New-York regagna son bureau.
Il était à la fois inquiet et furieux. Furieux d’avoir écouté James Mollescott, et inquiet des paroles ambiguës de John Strobbins : avant peu, nous aurons affaire ensemble ! avait dit le détective-cambrioleur dans le téléphone.
Or, M. Galwinn, ainsi que tous les policiers d’Amérique, connaissait assez John Strobbins pour savoir que ce dernier ne se vantait jamais et qu’il valait mieux ne pas avoir affaire à lui.
Qu’allait encore inventer le diabolique détective-cambrioleur ? À la pensée des ennuis suspendus au-dessus de sa tête, le chef de la Police de New-York se sentit pénétré d’une fureur nouvelle contre James Mollescott à qui il était redevable de tout ceci.
Pourtant, la soirée se passa sans que nul événement sensationnel fût venu troubler la tranquillité du digne policier.
Le lendemain, à son réveil, il eut la désagréable surprise de lire dans tous les journaux le récit exact et circonstancié de ses tribulations – lequel récit, à n’en pas douter, avait été envoyé par John Strobbins. Malgré sa colère de voir ainsi ses mésaventures connues de tout New-York (l’article s’intitulait Comment John Strobbins a mystifié deux chefs de police), M. Galwinn se sentit un peu soulagé : il espérait que John Strobbins se contenterait de cette vengeance anodine.
Il s’efforça donc de penser à autre chose.
Quant à James Mollescott, sans plus insister, il s’occupa de prendre livraison du nègre assassin pour lequel il était venu à New-York.
Le soir venu, déjà M. Galwinn ne pensait plus à John Strobbins lorsqu’un bruit inquiétant effarant, ahurissant, extraordinaire, se répandit dans la Cité-Empire.
Sept heures du soir venaient de sonner. Dans les rues, c’était la nuit, combattue victorieusement par l’éclat violent des lampadaires électriques.
M. Galwinn, qui avait gagné ses appartements, se disposait à dîner, lorsqu’un huissier vint lui apporter la dépêche suivante :
Le ferry-boat « Général-Grant » ayant 370 passagers à bord, parti à cinq heures du wharf de la Trente-deuxième rue, à destination de Jersey City où il devait arriver à cinq heures un quart, n’a pas encore paru dans cette ville. L’inquiétude est grande.
M. Galwinn, après avoir relu trois fois ce télégramme, resta perplexe.
Un ferry-boat disparu ? Que voulait dire ceci ? Le temps était beau, donc le Général-Grant, qui, d’ailleurs, était un solide et imposant bâtiment, ne pouvait avoir coulé du fait des éléments.
Seul un abordage ou une explosion expliquaient sa disparition. Et encore !… Car la rade de New-York est sans cesse sillonnée de navires et de remorqueurs qui eussent aperçu le sinistre, sauvé au moins quelques-uns des occupants du Général-Grant, et annoncé lia catastrophe.
Sous le coup de ces réflexions, le chef de la Police de New-York descendit dans son bureau.
Il fit aussitôt téléphoner dans toutes les directions afin d’obtenir des détails sur cette mystérieuse disparition. Dans New-York, l’émotion était intense. Ils étaient nombreux ceux qui croyaient avoir des parents ou des amis à bord du ferry-boat. Leurs angoisses étaient d’autant plus terribles que, par suite de l’usage qui fait que l’on ne prend pas les noms des passagers effectuant de si petits parcours, la compagnie à laquelle appartenait le Général-Grant ne pouvait rassurer personne, ni donner aucun détail, sinon que le ferry-boat avait à bord 370 passagers.
Mais le public l’accusait – sans preuves – de voiler la vérité et de dissimuler le nombre exact des passagers, lequel, affirmait-on, était de six à sept cents.
De New-York à Jersey-City, c’est à peine s’il y a l’Hudson à traverser. Que le Général-Grant eût disparu sur un si petit parcours, voilà qui confondait l’imagination !
Bientôt, cependant, les renseignements affluèrent à l’hôtel de Police. Ils étaient sensationnels ! Par télégraphie sans fil, le paquebot allemand Furst Bismark affirmait avoir dépassé le Général-Grant devant Tompkinsville. Or, Tompkinsville se trouve à l’entrée de la baie de New-York. C’est donc que le ferry-boat se dirigeait vers le large ! Que croire ?…
Le Général-Grant, bâtiment destiné simplement à traverser l’Hudson, n’était pas capable de tenir la mer. Il allait à sa perte !… Le capitaine était-il donc fou ?… Mais comment les passagers avaient-ils laissé s’accomplir cette folie ? Mystère !… Un deuxième télégramme, signé du gardien du bateau-feu de Stapleton, déclara que le Général-Grant avait passé devant à toute vitesse, à six heures du soir.
Or, Stapleton est situé à l’est de Tompkinsville. Il n’y avait plus à douter : le ferry-boat avait gagné la haute mer !
À huit heures du soir, une dépêche plus inattendue que les autres vint porter au paroxysme la curiosité générale.
IV
Le nouveau télégramme était ainsi conçu :
Fort-Tompkins, 7 heures 45. Le Général-Grant, ferry-boat faisant le service entre New-York et Jersey-City, vient d’arriver. Tout le monde est sauf. Les passagers ont aussitôt débarqué. Le Général-Grant a dévié de sa route à la suite d’un déplorable pari, dont les auteurs ont réussi à s’enfuir. L’attorney de Staten-Island est sur les lieux. Détails suivent.
Cette dépêche, bien que laconique, apportait aux new-yorkais un immense soulagement : les passagers du Général-Grant étaient saufs, c’était le principal. Quant à ceux qui avaient causé tant d’inquiétude, la police saurait les retrouver, c’était certain.
Cependant, M. Galwinn, au reçu de cette nouvelle, s’était précipité vers le port où un des canots automobiles de la Police de la rade, appelé aussitôt par téléphone, l’attendait.
Quelques minutes plus tard, il débarquait sur le quai de Fort-Tompkins. Le Général-Grant y était accosté. Ses quatre rangées de hublots éclairaient la rade et le quai le long duquel une foule énorme stationnait en échangeant force commentaires.
M. Galwinn, précédé de deux policemen, se fraya un passage à travers les rangs des curieux et bondit à bord du ferry-boat.
Sur le pont supérieur, l’attorney de Staten-Island était en train d’interroger un gros homme, dont la face rouge disparaissant sous les flocons d’une barbe blonde et drue décelait l’origine germanique : c’était le capitaine Kraft, commandant le Général-Grant.
À la vue de M. Galwinn, l’attorney de Staten-Island se retourna :
— Ah ? C’est vous, Galwinn ! Je vous attendais avec impatience !… Figurez-vous que le capitaine Kraft vient de me raconter une histoire tellement baroque que j’ai peine à y croire !
— Je n’ai dit que la vérité, monsieur l’Attorney ! s’écria Kraft.
— Je ne dis pas le contraire, capitaine ! Mais enfin, vous avouerez que cette affaire est plutôt invraisemblable !
— Oui, mais…
— Ne discutons pas !… Voici M. Galwinn, chef de la police de New-York. Vous allez lui répéter ce que vous m’avez dit… Cela me permettra, en même temps, d’essayer de mieux comprendre !
— Je veux bien, moi !… J’étais donc…
— Un instant ! interrompit Galwinn. Les passagers sont tous saufs ?
— Oui, monsieur !
— L’équipage aussi ?… Et l’on n’a rien volé ?
— Non !… Les panneaux des cales n’ont pas été ouverts ! Quant aux passagers, nul ne leur a rien demandé ! Ils ont d’ailleurs débarqué sans porter d’autre plainte que celle résultant du retard et des désagréments que ce malencontreux incident leur a causés !
— Très bien !… Et… les auteurs de… Non !… Racontez-moi comment est survenue cette histoire, capitaine ! Je vous écoute !
Le capitaine Kraft poussa un soupir :
— C’est bien simple, grogna-t-il, c’est bien simple !… Ah ! Je suis déshonoré, bien sûr. Je suis complètement déshonoré ! Moi, Hermann Kraft ! Un homme comme moi !… Je veux voir pendre ces rascals ! Je veux les voir…
— Pendre ! C’est entendu, interrompit Galwinn, impatient. Finissons-en, capitaine. Nous n’avons pas de temps à perdre si vous voulons rattraper ceux à qui vous en avez – car je présume qu’ils se sont enfuis ?
— S’ils se sont enfuis ? Ah ! les bandits !!… grommela Kraft.
— Au fait, capitaine ! dit Galwinn.
— Eh bien, à cinq heures précises, j’ai quitté le wharf de la Trente-deuxième rue avec le Général-Grant, à destination de Jersey-City, ainsi que je le fais tous les soirs.
« Le temps était beau. Un peu de brume sur l’Hudson ; mais pas assez cependant pour nuire à la bonne marche du navire. Après avoir vérifié les feux de position, j’allais me placer dans un coin de la passerelle, et, tout en surveillant la route, j’allumai ma pipe – une pipe qui me vient de mon père, qui la tenait…
— Oui, oui, après ! coupa Galwinn.
— Enfin une pipe qui était depuis deux siècles dans la famille ! Elle était en porcelaine de Saxe et avait été donnée par l’électeur de Brandebourg à…
— Assez sur cette pipe, capitaine ! Nous ne sommes pas ici pour plaisanter !
— Eh ! ils me l’ont cassée, ces rascals ! Une relique de famille ! Je voudrais bien vous y voir, vous !… Enfin, j’avais allumé ma pipe lorsque je vis soudain huit hommes – des passagers – monter ensemble sur la passerelle. Ils étaient revêtus de larges manteaux de caoutchouc et avaient les mains dans les poches.
« Je courus à leur rencontre :
« — Gentlemen, dis-je, descendez ! L’accès de la passerelle est interdit aux passagers ! C’est le règlement !
« — Tant pis pour le règlement, capitaine ! Vous allez me faire le plaisir de lever les bras et de vous laisser ligoter, sinon, je ne donne pas un cent de votre peau ! »
« Ce diable, en même temps qu’il parlait, braquait vers moi un revolver. Mon saisissement fut si grand que je lâchai ma pipe, elle tomba sur le pont et se brisa en mille miettes ! La pipe de l’électeur de Brandebourg ! Je me baissai pour en ramasser les débris…
« — Haut les mains ! » répéta ce bandit, menaçant. Malgré mon désespoir, je ne pouvais qu’obéir !… Je levai les mains et fus aussitôt ficelé comme un saucisson de Mayence ! L’on me porta dans la chambre de veille où déjà, le timonier, bien garrotté, avait été déposé. De là, je pus voir un des mystérieux individus prendre la roue du gouvernail et diriger le Général-Grant vers l’Est ! J’en conclus que nous étions victimes de hardis pirates !
« Mais, heureusement que les passagers, dont la majeure partie stationnait sur les ponts, s’étaient aperçus de ce changement de route. Plusieurs d’entre eux se précipitèrent vers la passerelle en criant :
« — Halloo ! capitaine ? Vous êtes ivre ?
« — Où allez-vous ?
« — C’est à Jersey-City et pas à Coney-Island que nous allons !
« — Il est saoul !
« — Venez sur la droite, by Devil !
« — Il va me faire manquer mon train, cet idiot !
« – Où a-t-on été le chercher, celui-là ? »
« Et bien d’autres insultes à mon adresse, moi, un honorable marin !
« Presque aussitôt, une voix domina ce concert de vociférations. Un de mes agresseurs, celui qui m’avait fait lever les mains, venait de grimper sur la lisse et criait :
— « – Silence, gentlemen ! sur votre vie. Écoutez-moi seulement cinq minutes ! Vous êtes tous à ma discrétion, mais je n’en veux ni à votre vie ni à vos biens ! »
« Stupéfaits, les passagers se turent :
« — Gentlemen, continua l’homme, je suis le maître du navire ! Des hommes à moi sont dans la chaufferie. Et s’il me plaît, je puis vous faire tous fusiller d’ici : je n’ai qu’à faire basculer l’échelle de la passerelle pour être à l’abri de vos coups !… Mais telle n’est pas mon intention ! »
« Le bandit s’arrêta quelques secondes. Le silence était devenu complet et l’on n’entendait plus que le ronron de la machine !
« — Gentlemen, reprit ce rascal immonde, je ne vous veux aucun mal. J’ai parié avec un ami qui est parmi vous, encore !… Mais nous avons convenu de ne pas livrer nos noms au public avant demain !… J’ai parié de m’emparer d’un ferry-boat, et, une fois que j’en serais le maître, de le faire dévier de sa route ! Je crois que c’est fait, gentlemen, n’est-ce pas ?
« — Oui, oui ! crièrent cent voix.
« — Merci, gentlemen, de cette attestation. Demain, vous connaîtrez mon nom et celui de mon adversaire ! Vous pourrez donc témoigner que j’ai gagné mon pari !… Je vous demande donc un peu de patience : nous allons faire un petit tour au large, et puis, je vous débarquerai à Fort-Tompkins assez à temps pour que vous puissiez prendre le train de Jersey-City qui arrive à 8 heures 12 dans cette ville. Cela ne vous fera que trois heures de retard ! Convenez qu’il eût pu arriver pire ! »
« Des murmures s’élevèrent :
« — Silence, gentlemen ! Je n’abuse pas de la situation : n’abusez pas de ma modération ! Nous allons croiser plusieurs navires : que personne ne crie, ni n’appelle, ou je vous emmène en pleine mer où je vous laisserai, car, ainsi que vous pouvez vous en rendre compte, mon canot automobile me suit, prêt à me recueillir !… Une fois à Fort-Tompkins, vous ferez ce que vous voudrez ! »
« Ces quelques paroles calmèrent les passagers ! « Pourtant, ils étaient quatre cents contre une douzaine (car, ainsi que je le vis plus tard, il y avait quatre de ces rascals dans la chaufferie) ! Ah ! des Allemands ne se seraient pas ainsi laissés faire !
— Vous ne l’avez guère prouvé ! railla Galwinn. Et après ?
— Après ? poursuivit Kraft, vexé, après ? Ce misérable fit comme il l’avait dit ! Jusqu’à sept heures et demie, il nous promena dans la rade. Enfin la comédie se termina ! Le chef des bandits poussa un sifflement strident, et, dix secondes plus tard, il me rejoignit et coupa mes liens et ceux du timonier :
« — Bonsoir, gentleman ! dit-il d’une voix ironique. Je vous laisse !
« Fort-Tompkins est à un demi-mille d’ici. Allez-y ! Il y a un train pour Jersey-City dans vingt-cinq minutes ! Demain, vous saurez mon nom ! »
« J’allais répondre à ce gibier de bagne comme il le méritait, mais il ne m’en laissa pas le temps.
« Lui et ses complices se laissèrent glisser le long d’une corde pendue à la rambarde de la passerelle et disparurent le long du bord. Je me relevai précipitamment et courut voir où ils étaient passés : j’aperçus un long canot automobile qui – je le sus par les passagers – les avait recueillis et filait à trente milles à l’heure vers New-York !
« Je fis remettre la machine en marche, car mes gaillards, afin de pouvoir plus facilement débarquer dans leur canot, avaient stoppé et, cédant aux sollicitations des passagers, je me dirigeai vers Fort-Tompkins, où, aussitôt arrivé, je me précipitai au bureau du télégraphe, et prévins le…
— Et vous pourriez reconnaître vos agresseurs ? demanda M. Galwinn qui paraissait nerveux.
— Euh… non !… Il faisait sombre et ces bandits avaient le capuchon de leurs manteaux relevé !
— C’est bien dommage, capitaine ! grommela le chef de la Police de New-York.
— Oui ! D’autant plus que je ne sais de quoi inculper ces gens-là ! répondit l’attorney de Staten-Island. Hum ?… Ils ont attaqué un navire… c’est de la piraterie : mais ils n’ont rien enlevé, après tout !… Je vais provisoirement les inculper de menaces sous conditions et d’arrêt d’un service public…
— Ce n’est pas cela qui les fera prendre ! remarqua Galwinn.
— C’est vrai ! Mais je voudrais bien savoir à quel mobile ils ont obéi ! Après tout, ils ont peut-être dit la vérité et toute cette histoire n’est sans doute que le résultat d’un pari stupide !
— Je ne le crois pas, moi ! dit Galwinn, qui, soudain, venait de penser à John Strobbins.
V
Contrairement à ce qu’espérait M. Galwinn, les journaux du lendemain, s’ils racontèrent l’abracadabrant incident du Général-Grant, restèrent muets sur le nom des mystérieux parieurs. Ceux-ci, malgré la promesse faite au capitaine Kraft, préférant sans doute rester inconnus devant l’émotion provoquée par leur geste.
L’opinion publique, pourtant, n’était pas montée contre eux, mais simplement curieuse de connaître les noms de gentlemen aussi hardis, bien que tout le monde s’accordât à trouver que leur pari dépassait un peu les bornes de l’originalité, même en Amérique !
L’enquête menée par M. Galwinn et par l’attorney de Staten-Island restait vaine. Nul, parmi les passagers et parmi l’équipage du Général-Grant, ne connaissait rien des mystérieux parieurs.
Le récit du capitaine Kraft, corroboré par tous les témoins, était le seul indice que la justice eût entre les mains. C’était maigre.
Seul, deux hommes se doutaient de la vérité : M. Galwinn et James Mollescott. Le premier n’avait que de vagues craintes. Mais le second, dans une interview retentissante qu’il accorda le lendemain à un reporter du Moon’s Magazine, ne craignit pas d’affirmer que toute l’histoire du Général-Grant avait été machinée par John Strobbins :
John Strobbins est à New-York, concluait le chef de la Sûreté de San-Francisco, qui avait sur le cœur son insuccès des jours précédents, nul autre que lui n’est capable d’avoir arrangé toute cette histoire. Le but de John Strobbins ? Je l’ignore. Mais on le saura avant peu. Et l’on regrettera de m’avoir si peu aidé lorsque j’ai tenté de m’emparer du détective-cambrioleur.
Mon devoir m’obligeant à regagner San-Francisco, je souhaite bien du bonheur à la police new-yorkaise.
Elle en a besoin.
La fureur de M. Galwinn en lisant ces lignes perfides fut telle qu’on se l’imagine. Dans un journal du soir il fit paraître, lui aussi, une interview, dans laquelle James Mollescott était tout simplement traité de rêveur, de naïf et d’imbécile, tout au plus bon à balayer un poste de police, et encore !
Infortuné Galwinn ! Si, en arrivant à Fort-Tompkins, il eût fait fouiller les anses avoisinant le port, il eût certainement trouvé le mot de l’énigme qui surexcitait New-York et fait le plus beau coup de sa carrière.
Mais on ne s’avise pas de tout !
Le chef de la police de New-York n’y avait pas songé…
Or, le mystérieux canot automobile, après avoir recueilli les douze passagers du Général-Grant, avait tout simplement gagné à toute vitesse une anfractuosité de rocher, située à moins d’un demi-kilomètre du quai où le ferry-boat devait accoster dix minutes plus tard.
Cependant, à peine le Général-Grant était-il arrivé à Fort-Tompkins que ses passagers, furieux et impatientés du retard qui venait de leur être infligé, s’étaient rués vers la gare, située derrière le fort, à environ six cents mètres du rivage.
Leur troupe s’éparpilla bientôt : les hommes mariés marchaient le plus vite, sans doute dans la crainte de la réception les attendant au logis. Derrière eux venaient les jeunes gens, puis les femmes et enfin les vieillards.
Pour mettre le comble aux infortunes des passagers du Général-Grant, une petite pluie fine s’était mise à tomber.
Parmi les retardataires, un homme d’une quarantaine d’années marchait, seul. Visiblement, ses préoccupations étaient tout autres que de prendre son train. Parti pour Jersey-City où des amis l’avaient invité à dîner, M. James Sharper, financier notoire et directeur de la fonderie d’argent La Estrella de Plata, de Magdalena (Mexique), pensait à ses affaires.
Il comptait prendre le train pour New-York ; il en serait quitte pour s’excuser en invoquant le ridicule incident qui avait retardé le Général-Grant.
Tout à coup, sans qu’il s’en fût aperçu, deux hommes le rejoignirent.
Lorsqu’il les vit, ils le touchaient presque un de chaque côté.
Il s’arrêta net et s’écria :
— Que me voulez-vous ?
— Chut ! fit l’un des inconnus à voix basse. Chut, ou je vous assomme, James Sharper !
Le directeur de la Estrella de Plata ne cria pas, car il vit que son interlocuteur tenait à la main une sorte de boudin de caoutchouc et le brandissait d’un air résolu et déterminé.
— Que… que me voulez-vous ? répéta-t-il.
— Vous le saurez ! Suivez-nous ! Et n’essayez pas de fuir ou de crier, hein ?
— Si vous voulez mon portefeuille, le…
— Nous ne sommes pas des gens comme vous, Sharper ! Silence et en route !
Le financier n’insista pas. Docilement, il suivit les deux hommes. À travers champs, ceux-ci le menèrent vers le rivage. Il dut dégringoler une suite d’éboulis rocheux et, soudain, se trouva devant un canot automobile en qui il reconnut celui sur lequel s’étaient enfuis les mystérieux inconnus du Général-Grant.
Il poussa un cri de stupéfaction.
— Voulez-vous que je vous assomme ? demanda un de ses agresseurs d’une voix rude.
Sharper demeura coi. Toujours sous la menace de la matraque, il dut s’embarquer dans le canot. Les deux hommes sautèrent à bord derrière lui et, tout aussitôt, la rapide embarcation, qu’un marin maintenait avec une simple gaffe, tourna son avant vers le large et s’enfonça dans la nuit.
Un quart d’heure plus tard, elle accostait un wharf de Brooklyn. Une voiture automobile attendait là ; James Sharper, qui avait été ligoté et bâillonné pendant la traversée, y fut hissé. Ses deux gardiens s’assirent à ses côtés cependant que le véhicule démarrait à toute allure.
Pendant tout le trajet, pas un mot ne fut échangé. James Sharper, bâillonné, ne pouvait parler. Quant à ses gardes du corps, ils semblaient devenus muets. À mesure que l’auto avançait, le directeur de la Estrella de Plata devenait de plus en plus nerveux.
Enfin, la voiture s’arrêta dans une rue déserte bordée de cottages élégants, mais que Sharper, malgré son désir, ne parvint pas à identifier.
En silence, il fut enveloppé dans un manteau et, porté par ses gardiens, franchit une grille, traversa un petit jardin et fut enfin déposé sur le canapé d’un salon où ses deux surveillants le rejoignirent.
L’un d’eux tourna un commutateur fixé au mur. Les trois ampoules d’un lustre électrique s’irradièrent.
— Vous me reconnaissez, monsieur Sharper ? s’écria alors un des inconnus, jeune homme d’une vingtaine d’années à la physionomie douce et triste. Je suis Georges Eugène Bénédict Filmer, votre victime !
— Et moi, dit le second inconnu, je suis John Strobbins !
En entendant le jeune Filmer parler, Sharper avait blêmi. Il frissonna lorsque John Strobbins se nomma.
— Maintenant que les présentations sont faites, poursuivit le détective-cambrioleur, mettons-nous à notre aise. Je vais vous délier, cher monsieur Sharper, mais je vous avertis qu’il est de votre strict intérêt de ne pas tenter le moindre geste désobligeant.
« Nous sommes entre gentlemen, n’est-ce pas ? Nous avons à causer. Causons ! J’ai eu assez de peine à vous ménager ce rendez-vous pour ne pas vouloir qu’il soit décisif.
« Vous me connaissez sans doute de nom, cher monsieur Sharper ? Pour moi, je vous avoue qu’il y a trois jours encore, j’ignorais votre existence ! Mais, procédons par ordre !
Dextrement, John Strobbins débarrassa Sharper de son bâillon et de ses liens et l’aida à se dresser sur son séant :
— Voulez-vous prendre un cordial, cher monsieur ? dit-il.
— Non, merci ! fit Sharper, sec.
— À votre aise. Vous êtes, d’ailleurs, d’un tempérament solide !
— Que voulez-vous ?
— Vous me l’avez déjà demandé ! Mais, maintenant, vous devez le savoir ! M. Filmer va préciser vos souvenirs !
— Ce que je vous veux, voleur ! s’écria le jeune Filmer en se levant. Je veux que vous me restituiez les deux mille actions de l’Estrella de Plata que mon père vous avait confiées avant de mourir ! Voilà trois fois que je vous les réclame ! Par deux fois, vous avez nié ce dépôt et m’avez fait jeter à la porte de chez vous. Alors, à bout de patience, j’ai prié M. John Strobbins de venir à mon secours !
— Vous vous associez à un cambrioleur ? Ce n’est pas une raison pour que je me laisse voler ! railla Sharper.
— Pas d’insultes, cher monsieur ! dit doucement John Strobbins. N’oubliez pas que vous êtes chez moi, à ma discrétion entière, et que je puis, s’il me plaît, vous faire bâtonner !
« Mais, laissons cela !… Et n’embrouillons pas l’affaire qui nous réunit ici. Elle est simple. M. David Filmer, décédé il y a quatre mois, vous a confié – vous étiez son ami intime – deux mille actions de la Estrella de Plata valant environ 100 dollars chacune, soit 200.000 dollars.
« Ainsi que vient de vous le dire M. George Filmer, vous avez profité de ce que ce jeune homme ne possédait pas de reçu de vous pour nier ce dépôt.
« En désespoir de cause, M. Filmer s’est adressé à moi pour venir à bout de votre mauvaise foi.
« Nous touchons au but. Pour vous avoir ici, pour rejoindre M. Filmer, j’ai eu beaucoup de tracas : je les évalue à 100.000 dollars. Je conclus : payez 200.000 dollars ou rendez les 2.000 actions à M. Filmer et versez-moi 100.000 dollars et vous êtes libre. Voilà.
James Sharper éclata de rire :
— Vous me prenez pour un jobard ? Vous n’aurez rien ! Rien ! pas un cent ! Vous entendez, John Strobbins, tout fin que vous êtes !
« Tenez, j’aime autant vous le dire, c’est vrai, je détiens indûment les 2.000 actions du défunt David Filmer ! Il vaut mieux que ce soit moi qui les aie que ce jeune imbécile ! Je les garde !
« C’est vous dire que je ne suis pas assez fou pour vous verser gratuitement 100.000 dollars !
— Oh ! Je ne prétends à rien gratuitement, cher monsieur ! Ces 100.000 dollars, je les ai gagnés ! M. Filmer ne sachant où me joindre avait fait insérer une annonce dans un journal : ayant dû y répondre par la même voie, j’ai dû, pour dépister la police, faire brancher une ligne téléphonique sur celle d’un malheureux dentiste – vous en avez lu, n’est-ce pas, le récit que j’ai envoyé aux journaux !
« J’ai dû, ensuite, faire une enquête qui m’a permis de vous faire envoyer une invitation pour aller à Jersey-City. Il m’a fallu, après, imaginer la comédie du ferry-boat pour vous faire débarquer à Fort-Tompkins où je comptais vous enlever avec facilité.
« Croyez-vous que toute cette mise en scène ne vaut pas cent mille dollars, cher monsieur ? Elle vaut plus ! Elle n’a pas de prix !… Et je ne compte pas vos insultes dans mon total ! Qu’en pensez-vous ?
— Je pense que vous pouvez vous fouiller, John Strobbins ! dit simplement James Sharper, narquois.
— Si vous pensez cela, vous vous trompez, mon bonhomme ! Mais chacun est libre de faire ce qu’il veut. Seulement, je vous avertis qu’à partir de demain, j’augmenterai la somme de 10.000 dollars par jour. Vous êtes assez riche pour tenir le coup un mois. Je prendrai patience ! La fonderie la Estrella de Plata est assez prospère pour me dédommager.
« Ainsi, vous refusez de nous payer, n’est-ce pas ?
Sans répondre, Sharper haussa les épaules d’un air méprisant.
— Très bien. Nous voici fixés ! dit John Strobbins. Vous êtes libre, monsieur Sharper !
— Mais, jamais je… s’écria Filmer, stupéfait de ces paroles.
— Laissez partir, monsieur ! fit John Strobbins en retenant le jeune homme.
« Partez, maître Sharper ! Au revoir ! Et vous pouvez signaler cette maison à la police ! C’est le 122 de Baxter Street… les propriétaires sont, je crois, en villégiature aux Bermudes. Bonsoir !
James Sharper, ahuri, se leva. Il regarda John Strobbins, hésita une seconde et, brusquement, bondit vers la porte, l’ouvrit et disparut.
— Bon voyage ! fit narquoisement le détective-cambrioleur.
VI
James Mollescott, on le voit, avait été bien inspiré en attribuant à John Strobbins la responsabilité de l’incident du Général-Grant.
John Strobbins, en effet, après avoir fait paraître dans le New-York Daily News l’annonce priant le mystérieux G. E. B. de lui téléphoner le lendemain à trois heures au numéro 10.13.91 (lequel était celui du dentiste Chadburn), avait tout simplement fait brancher un fil sur celui du praticien et fait aboutir ledit fil dans la maison qu’il occupait près de l’East River.
C’est ainsi qu’il avait pu, sans crainte d’être dérangé, causer avec G. E. B. – c’est-à-dire George Filmer. Conversation brève et dans laquelle John Strobbins s’était borné à fixer un rendez-vous à Filmer pour le soir même.
Après quoi, il n’avait pu résister au plaisir de bafouer Mollescott qu’il devinait à l’affût chez Chadburn. D’un café voisin, il avait sonné le dentiste après avoir fait démonter par un complice le branchement qui reliait le téléphone de Chadburn au sien. Il avait ainsi pu causer avec Mollescott et Galwinn et s’était diverti à leurs dépens.
Le soir même, il rejoignit Filmer au rendez-vous convenu près du Central Park.
John Strobbins, redoutant une traîtrise, toujours à craindre, était venu seul, mais son automobile le suivait, garnie d’une demi-douzaine de solides gaillards prêts à intervenir.
Ces précautions furent inutiles. Filmer était de bonne foi.
John Strobbins, l’ayant reconnu au signalement qu’il lui avait donné, l’invita à prendre place dans son auto et l’emmena dans un hôtel.
— Parlez ! lui dit-il une fois qu’ils furent seuls dans une chambre close.
Le jeune Filmer ne se fit pas prier. À bout de patience et d’efforts, berné, bafoué, ruiné, il venait demander au détective-cambrioleur de l’aider à faire rendre gorge au financier James Sharper qui, profitant de ce que Filmer n’avait pas de reçu, refusait de lui restituer les 2.000 actions de la Estrella de Plata, confiées par feu David Filmer.
— Si vous réussissez, monsieur, avait terminé George Filmer, la moitié de cet argent est à vous ! Et je vous devrai encore une éternelle reconnaissance !
— Gardez tout, jeune homme ! avait répondu John Strobbins. Je n’ai pas l’habitude de me faire payer lorsqu’il m’arrive de commettre une bonne action. Pour votre reconnaissance, ne me la promettez pas : vous pourriez ne pas tenir votre promesse !
— Oh ! monsieur…
— Laissons cela… Revenez me voir demain au Washington-Palace ; je vous dirai ce qu’il y a à faire… À propos… vous me semblez un peu démuni d’argent. Prenez ce portefeuille… Prenez ! je me ferai rembourser par Sharper, soyez sans crainte ! À demain donc, à cinq heures, au Washington !
Et John Strobbins, ayant déposé sur la table un petit portefeuille vert, sortait sans vouloir entendre les remerciements de son protégé.
Grâce aux nombreuses ramifications qu’il possédait dans tout New-York, il ne lui fut pas difficile d’épier James Sharper et de lui faire expédier une dépêche signée du nom d’un de ses amis de Jersey-City.
C’est ainsi qu’il avait pu attirer le financier à l’endroit où il l’attendait, s’emparer de lui sans difficulté ni scandale, et l’emmener dans une maison de Brooklyn dont les propriétaires étaient absents.
… Cependant, en voyant John Strobbins rendre si bénévolement la liberté au directeur de la Estrella de Plata, George Filmer était resté ahuri. Il ne comprenait plus :
— Jamais ce bandit ne nous rendra… dit-il.
— Prenez patience, jeune homme ! Et ne restons pas ici ! Avant dix minutes, Sharper va être de retour avec la police ! Venez !
George Filmer, sans trop savoir ce qu’il faisait, suivit le détective-cambrioleur et prit place près de lui dans une automobile qui, sur un coup de sifflet de John Strobbins, était venue aussitôt se ranger devant la porte de la maison.
— Nous allons chez moi, nous reposer ! fit le détective-cambrioleur tandis que l’auto bondissait en un démarrage foudroyant.
— Mais je ne comprends pas… murmura Filmer.
— Vous allez comprendre, jeune homme ! Sachez que Sharper doit être en liberté pour que nous puissions avoir raison de lui. C’est un homme méfiant et têtu. Il se serait plutôt laisser tuer que de vous restituer le dépôt que lui a confié votre père et qui constitue la moitié, ou pas loin, de sa fortune.
« Or, je crois sans m’avancer qu’il ne vous a pas couché sur son testament. Donc, vous n’avez rien à gagner à sa mort.
« Prenez patience, vous dis-je ! Toutes mes précautions sont prises ! Avant de m’emparer de Sharper, j’ai voulu, comme disent les solicitors, tenter avec lui un arrangement à l’amiable. Il a refusé, tant pis pour lui : cela lui coûtera encore plus cher !…
— Mais… que comptez-vous faire ?
— Vous le verrez : nous reposer, d’abord. Il se fait tard ! Enfin, d’ici deux semaines, au plus, vous aurez vos titres ou leur équivalent : c’est le principal, n’est-ce pas ?
— Oh ! je…
— All right ! Quant à moi, je compte extraire 150.000 dollars de ce Sharper. Convenez que je n’aurai pas perdu mon temps !
Et John Strobbins, ayant allumé une cigarette, ne s’occupa plus que d’en tirer d’odorantes bouffées de fumée. George Filmer respecta son silence.
Quelques instants après, l’auto stoppait devant une luxueuse maison de la 22e rue…
James Sharper, cependant, dès qu’il s’était vu dehors de la maison de Baxter Street, avait, comme l’on dit, pris ses jambes à son cou.
Sa première idée avait été d’aller se plaindre à la police. Mais il s’était presque aussitôt ravisé : se plaindre ? De quoi ? On ne lui avait rien pris. On ne l’avait molesté en rien. Alors ? Que dire ? Pour porter plainte, il eût fallu parler de John Strobbins et de George Filmer. Et Sharper, qui ne se sentait pas la conscience très tranquille, avait jugé que le mieux était de ne rien dire.
Dans une rue voisine, un tramway passait. James Sharper y prit place et, tout en roulant vers New-York, il réfléchit.
Tant qu’il ne s’était agi que de lutter contre le jeune Filmer, ç’avait été un jeu. Mais, du moment que John Strobbins s’en mêlait, la partie devenait risquée. Avoir contre soi un tel homme qui, pour se ménager un simple entretien, n’avait pas craint de s’emparer d’un ferry-boat, c’était beaucoup.
James Sharper en demeura préoccupé. Il regagna sa demeure, dîna sans appétit, se coucha, mais ne put dormir de la nuit.
Il passa toute la journée du lendemain à relire la collection des journaux des deux années précédentes. Ils étaient remplis des exploits de John Strobbins !
Que faire contre un tel homme ?
Un fait, surtout, tracassait Sharper. John Strobbins, le tenant à son entière discrétion, l’avait laissé partir ! Pourquoi ? Certes, le détective-cambrioleur avait ses raisons pour agir ainsi ! Mais quelles raisons ? Peur ? Non. Alors quoi ? James Sharper se le demanda en vain. Son inquiétude s’accrut :
— Dans le combat qui commence, se dit-il, John Strobbins sera sûrement le plus fort. Le mieux donc est de ne pas accepter la lutte ! se dit-il.
Ne pas accepter la lutte ? Il y avait deux façons : la première était de capituler, d’accepter les conditions du détective-cambrioleur, de rendre les 2.000 actions volées et de verser les 100.000 dollars demandés ! Cela, jamais !…
Le deuxième était de fuir : réaliser sa fortune et quitter les États-Unis. James Sharper se sentait, somme toute, assez riche pour se reposer.
— J’irai visiter l’Italie ! pensa-t-il. C’est un pays que l’on dit admirable. Pendant ce temps, John Strobbins m’oubliera.
Réaliser sa fortune ? C’était plus facile à dire qu’à faire ! La fortune de James Sharper consistait d’abord en les 2.000 actions de la Estrella de Plata volées à feu Filmer, et en lingots d’argent qu’il conservait dans les caves de la fonderie pour les vendre à la première hausse de ce métal.
Vendre les actions ? Mais il fallait du temps pour cela. Et John Strobbins, sûrement, n’allait pas s’endormir.
James Sharper fut vite décidé : en plus des lingots d’argent lui appartenant, l’usine de la Estrella renfermait environ 15.000 kilos[3] du précieux métal, soit en tout 22.000 kilos d’argent.
Or, John Strobbins – le financier se le rappelait ! – avait dit : La fonderie est assez riche pour me dédommager… Ce qui équivalait à déclarer : Je sais qu’il y a de l’argent à la fonderie et je vais m’en emparer ?
À cette pensée, James Sharper éclata de rire.
— Voilà pourquoi John Strobbins était si assuré ! Pauvre homme ! Sa réputation est surfaite, je crois ! Il aime trop parler !… Prendre 22.000 kilos d’argent ! Non, mais…
« D’ici huit jours, mon bonhomme, ce trésor sera en sûreté dans les coffres de la Californian Bank à Frisco ! Et tu pourras courir avec ce petit idiot de Filmer ! Pour moi, je filerai en Europe d’où je pourrai tranquillement faire vendre mes titres tout à loisir !
Tout heureux de ce raisonnement, le directeur de la Estrella de Plata courut au Post-Office et lança le télégramme suivant, soigneusement chiffré :
La Estrella de Plata, Madgalena. États de Sonora (Mexique).
Pablo Bernudez, sous-directeur.
Préparez tout l’argent qui est dans les caves pour être expédié immédiatement à Frisco. Vous envoie un wagon blindé. Sharper, superintendant.
Celle-ci envoyée, le financier fit partir une autre dépêche, également chiffrée, à l’adresse du directeur du Southern Pacific Railroad, à San-Francisco, le priant d’envoyer d’urgence à Magdalena un wagon en acier blindé pour y prendre 22.000 kilos d’argent destinés à la Californian Bank de San-Francisco.
En sortant du Post-Office, James Sharper était radieux. Il se repentait bien de s’être tant tourmenté pour une chose si simple !…
Cependant, comme trop de précaution ne nuit pas, il prit le soir même le train pour San-Francisco afin d’y attendre là l’arrivée du wagon contenant les 22.000 kilos d’argent. Pour plus de sûreté, il s’était grimé et déguisé afin de dépister John Strobbins au cas où celui-ci l’eût suivi.
Mais c’était bien inutile !
James Sharper arriva à San-Francisco sans avoir eu aucune nouvelle du détective-cambrioleur.
Le directeur de la Southern Pacific Railroad, à qui il alla aussitôt rendre visite, l’avisa qu’il avait expédié à Magdalena un wagon blindé et que celui-ci, dûment chargé, était reparti la veille pour San-Francisco où il arriverait d’ici trois jours.
Tout allait donc au mieux des désirs du directeur de la Estrella de Plata.
Une fois de plus il rit de ses craintes et méprisa John Strobbins. Il avait tort.
VII
Une première dépêche vint troubler la tranquillité de James Sharper ; le train auquel était attelé le wagon d’acier contenant les 22.000 kilos d’argent avait failli dérailler près de San-Lorenzo : la boggie avant de la locomotive ayant sauté hors des rails ! Remise en place avec une roue tordue, la machine avait dû ralentir sa vitesse.
De tout ceci allait résulter un retard de plus de douze heures pour l’arrivée du précieux wagon à San-Francisco.
Le jour suivant, l’inquiétude de James Sharper se changea en angoisse, lorsque, ayant été rendre visite au directeur de la Southern Pacific Railroad, celui-ci lui avoua, très pâle, que le train en question, qui eût dû passer la veille à six heures du soir à la station de Los Altares, n’y avait pas été vu !
Il n’avait pas été vu à Los Altares, ni nulle part !
Parti à midi de Nogadès, il avait disparu depuis ! Disparu, un train composé d’une locomotive forte de 2.500 chevaux et de neuf wagons ! C’était fantastique.
— Vous vous moquez de moi ! s’écria James Sharper dès que son interlocuteur eut fini de parler.
Il était livide.
— Lisez ! Voilà les dépêches ! répondit le directeur de la Southern Pacific.
Le financier dut se rendre à l’évidence.
— Vous avez fait assurer cet envoi ? demanda M. Gibson, c’était le nom du directeur de la Southern.
— Hé, non ! L’on me demandait une prime de trente pour cent à cause des risques causés par l’agitation qui règne au Mexique. Trente pour cent ! C’est fou !
— Vous avez eu tort, cher monsieur, car c’est maintenant cent pour cent que vous allez perdre.
James Sharper ne trouva pas de réponse : pour lui, le seul coupable était John Strobbins, John Strobbins dont l’astuce infernale avait déjoué ses précautions !
Toute la journée, il resta dans le bureau de Gibson, attendant de nouvelles dépêches.
Son anxiété était extrême.
Plus il réfléchissait, plus il se convainquait que John Strobbins s’était emparé du train. Comment ? Il ne le savait, mais sa certitude restait entière. À sept heures du soir, comme M. Gibson se levait pour quitter son bureau, James Sharper, la mort dans l’âme, l’imita.
Derrière le directeur de la Southern Pacific, il se dirigea vers la porte.
C’est à ce moment qu’entra un employé. Il tenait en main une dépêche qu’il tendit à M. Gibson.
Sharper, le cœur battant à coups précipités, vit le directeur de la Southern ouvrir le télégramme et le lire.
— Tenez ! fit Gibson, dès qu’il eut terminé : ceci vous concerne aussi, monsieur Sharper !
Le directeur de la Estrella de Plata prit le papier d’une main tremblante.
La dépêche contenait ces mots :
Révolutionnaires du général Lobo del Ajogado sont maîtres de tout le nord de la Sonora. Ils ont arrêté les trains et l’on croit, notamment, qu’ils se sont emparés du convoi dans lequel se trouvait un wagon d’argent provenant de la fonderie La Estrella de Plata, de Magdalena. Ce train, à la suite de je ne sais quel malentendu, se dirigeait vers Camorron au lieu d’aller vers Benson.
J’ai essayé en vain de télégraphier à Nogadès. Le fil est coupé.
WATTS, chef du district de Magdalena.
— Ce n’est pas John Strobbins ! Ce n’est pas John Strobbins ! s’écria Sharper, hagard.
— Qu’est-ce que vous me chantez avec votre John Strobbins ? lui cria Gibson qui, déjà, avait porté à son oreille le récepteur du téléphone posé sur son bureau et lançait des ordres dans toutes les directions. Taisez-vous ! Allez-vous-en ! Vous voilà fixé, hein ? Eh bien ! ne me faites pas perdre mon temps.
Le directeur de la Southern Pacific n’avait pas fini de parler qu’on lui apportait deux autres télégrammes. Il les lut d’un regard et grommela à l’adresse de Sharper, que l’angoisse et la curiosité clouaient sur place :
— La dépêche de Watts est confirmée par notre consul à Hermosillo : les insurgés du général Lobo se sont emparés de notre train et de votre argent.
« Le gouvernement fédéral est prévenu !
« Je crois que vous voilà renseigné, monsieur Sharper !
Oui, James Sharper était renseigné et copieusement ! Il se précipita vers la porte, comme un fou, et courut tout d’une traite jusqu’à son hôtel où il eut la joie de trouver un télégramme à son adresse, signé du sous-directeur de la fonderie et confirmant l’enlèvement du train par le général Lobo !
Le directeur de la Estrella de Plata eut un rire de fou :
— Ah ! si John Strobbins lit cela, il doit être heureux ! Ai-je été assez niais ! Je suis ruiné ! ruiné !… J’ai fait venir cet argent sans consulter le Conseil d’administration ! Si les actionnaires de la Estrella m’intentent un procès – et ils le feront sûrement ! je serai obligé de les rembourser ! Et avec quoi ? 22.000 kilos d’argent, cela fait plus de 400.000 dollars : je n’en ai pas la moitié, maintenant que mes 7.000 kilos sont partis !… Ah ! démon de Strobbins ! M’a-t-il assez porté la guigne !
James Sharper, pâle comme un cadavre, gagna sa chambre. Et là, jusqu’à minuit, il se promena de long en large comme un fauve en cage, frappant du pied et rugissant des imprécations.
Il s’arrêta soudain en entendant frapper à sa porte. Il courut ouvrir, croyant, contre toute espérance, qu’on lui rapportait une dépêche l’avisant de l’arrivée à bon port de son wagon d’argent. Il vit devant lui un garçon de l’hôtel, mais qui avait les mains vides.
— Que voulez-vous ? dit-il d’une voix bourrue.
— Gentleman, c’est… c’est… ce sont vos… voi… voisins qui… qui…
— Qui, quoi ? Achevez, imbécile !
— Qui veulent dormir, gentleman ! Et qui vous prient de faire un peu moins de…
— Et c’est pour cela que tu me déranges, misérable porc ? hurla Sharper, au paroxysme de la rage. Hors d’ici ! Hors d’ici ou je te tue ! Va ! va !
Et le directeur de la Estrella de Plata, ayant saisi un des candélabres de bronze de la cheminée, le brandissait comme une massue.
Le garçon, épouvanté, s’enfuit.
James Sharper, d’un violent coup de pied, ferma la porte derrière lui. Sa fureur, accrue par ce grotesque incident, ne connut plus de bornes. Il se jeta sur son lit et s’y roula en poussant de féroces hurlements au point que ses voisins, le croyant devenu fou, parlaient déjà d’aller chercher la police, lorsqu’il se calma enfin, à bout de souffle, épuisé par l’excès même de sa colère.
Il dormit jusqu’à l’aube d’un sommeil lourd, se doucha et parvint à reconquérir son sang-froid.
Les journaux, qu’il se fit apporter, étaient pleins de détails sur la révolution dans l’État de Sonora et sur l’affaire du wagon d’argent, ainsi appelaient-ils le hardi coup de main par lequel le général insurgé Lobo avait réussi à s’emparer du train emmenant les lingots de l’usine de Magdalena et cela, à moins de trente milles de la frontière mexico-américaine.
Tous les trains du Southern Pacific Railroad circulant dans le nord de l’État de Sonora étaient, d’ailleurs, arrêtés eux aussi par les révolutionnaires. Et plusieurs dépêches de Washington prétendaient que le gouvernement américain, d’accord avec le gouvernement mexicain, allait faire passer la frontière à ses troupes afin de rétablir l’ordre et de mettre Lobo et ses hommes à la raison.
Cette nouvelle ranima un peu l’espoir de James Sharper.
Qui sait ? Peut-être les soldats américains arriveraient-ils assez à temps pour reprendre le précieux wagon avant que Lobo et ses guerriers n’en aient mis le contenu en lieu sûr ?
Un peu moins abattu, Sharper sauta dans une voiture et se fit conduire au palais du gouverneur de la Californie.
Une fiévreuse animation y régnait, qui parut de bon augure au directeur de la Estrella de Plata.
Il libella aussitôt une demande d’audience et, tout en attendant, apprit facilement que des préparatifs étaient faits en Californie et dans l’Arizona pour intervenir à la frontière mexicaine.
Le malheureux Sharper ne fut reçu que le lendemain par le gouverneur de la Californie.
Le haut fonctionnaire lui déclara que les pourparlers entre les gouvernements américain et mexicain marchaient rapidement (?) et qu’une intervention des troupes américaines était probable dans le courant de la semaine qui allait suivre.
— Mais mon argent ! Mon wagon d’argent, monsieur le gouverneur ! Ces misérables vont le cacher… si ce n’est déjà fait ! Et je n’en reverrai pas une once ! Pas une once !
— Ça !… fit le gouverneur sans conviction. Enfin, je vais demander des ordres à Washington pour accélérer les opérations et…
— 22.000 kilos d’argent ! 22.000 kilos d’argent, mon wagon contient, entendez-vous, monsieur le gouverneur ! vociféra Sharper.
— Oui ! oui ! Je le sais ! Mais permettez-moi de vous dire, monsieur Sharper, que vous avez choisi un bien singulier moment pour faire cet envoi !
« Vous saviez pourtant bien que, depuis plusieurs semaines, l’insurrection couvait dans la Sonora… Vos agents à Magdalena eussent dû vous en avertir !…
— Oui ! oui !… Que voulez-vous ! murmura Sharper en levant les bras vers le plafond. Ah ! on ne fait pas toujours ce que l’on veut, allez !
Sharper soupira et se tut. Il ne pouvait vraiment pas mettre le gouverneur de la Californie au courant de ses démêlés avec Filmer et John Strobbins.
Il se retira après que le haut fonctionnaire lui eut promis de faire l’impossible pour avancer le départ des troupes.
De fait, six régiments d’infanterie et deux de cavalerie partirent six jours plus tard de San-Francisco à destination de la frontière.
Mais ils n’eurent même pas à intervenir, car, six heures après leur départ, arrivait à San-Francisco une dépêche d’Hermosillo, signée du gouverneur de l’État de Sonora et annonçant la défaite et la capture du général Lobo par les troupes régulières mexicaines et la reprise du wagon rempli de barres d’argent enlevé par les insurgés !
James Sharper était à son hôtel où il se préparait à partir pour la frontière à la suite des troupes américaines lorsqu’il entendit hurler ces étonnantes nouvelles par les vendeurs de journaux.
S’étant fait apporter une feuille, il faillit s’évanouir de joie en prenant connaissance de cet événement aussi agréable qu’inattendu. Ainsi son wagon d’argent était sauf – les scellés, même, étaient intacts, affirmaient les dépêches !
Éperdu, haletant, presque fou, le directeur de la Estrella de Plata se précipita vers la gare du Southern Pacific Railroad afin de se commander un train spécial pour aller au-devant de « son wagon ».
— Je crois que c’est bien inutile ! lui dit le directeur de la Southern.
« Mon agent de Magdalena vient de me télégraphier que votre wagon est en route vers la frontière, qu’il doit avoir passée à l’heure qu’il est, sous la protection d’une compagnie de réguliers mexicains !
— N’importe, je veux aller à sa rencontre ! répondit Sharper qui trépignait d’impatience.
— À votre aise !
Quatre heures plus tard, car les voies étaient encombrées, James Sharper filait à toute allure vers le sud, à bord d’un train composé d’une locomotive et d’un unique wagon.
VIII
Dès l’aube du jour qui avait suivi son entrevue avec James Sharper, John Strobbins s’était mis en campagne.
Déguisé et grimé comme seul il savait le faire, le détective-cambrioleur avait été se poster en face de la maison du directeur de la Estrella de Plata.
Sans qu’il s’en doutât le moindrement, James Sharper n’avait plus fait le moindre pas sans être suivi.
Derrière lui, John Strobbins était entré dans le bureau du télégraphe et, accoudé contre le guichet, avait lu les deux dépêches envoyées par Sharper au directeur de la Southern Pacific Railroad et au sous-directeur de la Estrella de Plata.
Bien que ces deux télégrammes fussent rédigés en langage chiffré, John Strobbins, qui s’y connaissait en cryptographie, n’avait eu aucune peine à les traduire.
Il avait ensuite gagné le guichet du télégraphe et avait à son tour lancé une dépêche à destination de San-Francisco, priant son lieutenant Keno de partir aussitôt pour Camorron (États d’Arizona, Mexique) avec deux hommes déterminés, et d’y attendre ses instructions.
En sortant de la poste, John Strobbins se tenait chez lui où l’attendait Filmer.
— Victoire ! dit-il. Le digne Sharper vient de télégraphier à la fonderie pour ordonner d’expédier à Frisco tout l’argent qui est dans les caves de la Estrella… Et il faut croire qu’il y en a beaucoup puisqu’il a commandé un wagon d’une capacité de vingt-cinq tonnes au directeur de la Southern Pacific… Comme il existe des wagons de vingt tonnes, c’est donc que l’argent qui va être expédié dépasse ce poids !
« Il y a de quoi vous dédommager, et moi aussi !
« Ainsi que je le prévoyais, Sharper a pris peur ! Il est tombé dans le piège que je lui tendais et n’a plus qu’une idée : celle de mettre les lingots de la Estrella en lieu sûr.
« Certes, ils seront en sûreté une fois dans mes coffres, n’est-ce pas ?
« Enfin, le plus fort est fait et il ne nous reste plus qu’à nous emparer du wagon !
— Un wagon de vingt-cinq tonnes ! s’écria Filmer qui, aux premières paroles de John Strobbins s’était pris d’espoir, mais s’était rembruni en entendant la suite. Je sais bien que vous êtes habile, mais 25.000 kilos ne s’enlèvent pas aussi facilement qu’un bijou !
— Vous raisonnez mal, jeune homme ! Un bijou est aussi difficile à enlever qu’une montagne, ce n’est qu’une question de proportions : une once d’or est, mettons dix mille fois plus petite et moins embarrassante qu’un bloc d’argent, mais elle est dix mille fois mieux gardée !
« Le wagon de Sharper est déjà à nous ! C’est moi qui vous le dis ! Et maintenant, nous allons déjeuner et vite. Il est trois heures, dans 47 minutes, nous partons pour Denver, Rincon, Nogadès !
— Plaît-il ? fit Filmer, ahuri.
— Oui, nous allons prendre livraison du wagon. Je crois que ce sera l’affaire de cinq jours !… Sans compter que je suis pressé et que d’autres entreprises m’appellent à Frisco.
Quarante-sept minutes plus tard, comme l’avait dit John Strobbins, le détective-cambrioleur et son compagnon roulaient à quatre-vingts milles à l’heure dans la direction de Saint-Louis.
Ils filèrent sans arrêt, sautant d’un train dans l’autre, jusqu’à la petite station de Nogadès, qui se trouve à la frontière mexico-américaine, et descendirent dans une sorte d’auberge, si l’on peut appeler ainsi une bicoque lépreuse et branlante, servant d’abri aux muletiers et aux contrebandiers du voisinage.
John Strobbins, avec sa philosophie coutumière, s’accommoda de ce gîte inconfortable.
Il avait profité des loisirs que lui laissait son voyage pour se déguiser en gaucho mexicain d’une façon si parfaite que Filmer hésitait chaque fois avant de lui adresser la parole !
À peine arrivé à Nogadès, son premier soin fut de retourner à la gare. Sans en avoir l’air, il sut habilement interroger les employés et apprit d’eux qu’un wagon d’acier, vide, venant de San-Francisco avait passé à Nogadès l’avant-veille et devait repasser le lendemain, plein de barres d’argent provenant de la fonderie de Magdalena située à quelques cent cinquante kilomètres dans le sud.
— C’est bien ce que je pensais, se dit John Strobbins, j’ai quarante-huit heures d’avance : c’est plus que suffisant. Ce petit Filmer, qui est le meilleur garçon du monde, mais n’a aucune disposition pour devenir mon élève, va devoir m’aider… D’ici trois jours, l’argent de la Estrella de Plata est à nous !
Le détective-cambrioleur regagna son auberge où il avait laissé Filmer.
Il le rejoignit dans sa chambre et, pendant près de deux heures, lui expliqua ce qu’il attendait de lui.
Filmer dûment chapitré, John Strobbins alla s’attabler dans une posada située en face de la petite gare et d’où il lui était facile de surveiller les allées et venues du personnel de la station – lequel personnel se composait du chef de gare, le señor Alonzo Ramon, et d’un Indien abêti par l’alcool qui servait d’homme d’équipe et d’aiguilleur, car six embranchements partaient de Nogadès vers Magdalena, Benson, Arispe, Hidalvez, Camorron et Yalto.
S’étant ainsi renseigné sur ce qu’il désirait savoir, John Strobbins passa le reste de sa journée enfermé dans sa chambre où il effectua une mystérieuse besogne.
Vers deux heures du matin, alors que tout dormait dans la petite gare, le détective-cambrioleur, sans faire aucun bruit et avec l’habileté que donne une longue habitude, força sans peine la porte du bureau du señor Alonzo, et, tout tranquillement, à la lueur d’une lanterne sourde, il examina les différents papiers épars un peu partout.
Après quelques minutes de recherches, il trouva enfin la pièce qu’il désirait : un ordre de service venant de San-Francisco et signé du directeur de la Pacific Railroad, ordonnant au chef de gare de Nogadès d’aiguiller le train venant de Magdalena avec le wagon d’argent dans la direction de Benson (Arizona).
John Strobbins eut un rire muet. Il tira de sa poche un imprimé absolument semblable – sauf que la direction dans laquelle devait être dirigée le train en question était Camorron (Mexique) – à l’ordre de service du directeur de la Pacific : même signature, même papier, le posa sur la table à la place du véritable et empocha ce dernier.
Sa lanterne sourde éteinte, il sortit, referma la porte après avoir remis tout en place et regagna son hôtel sans encombre.
Le surlendemain, à l’aube, arriva le train venant de Magdalena.
Le señor Alonzo, qui ne s’était aperçu de rien, voulut, par acquit de conscience, relire l’ordre de service avant de faire aiguiller le train vers Benson : il s’arrêta ahuri ; l’ordre portait d’envoyer le train vers Camorron !
Pourtant, il lui semblait se souvenir d’avoir lu Benson ! Stupéfait, il relut trois, quatre fois le papier officiel. Nulle trace de grattage ou de surcharge ! Les signatures étaient conformes.
Le malheureux chef de gare se crut devenu fou. L’ordre était formel, cependant. Que faire ? D’autant plus qu’il se souvenait parfaitement avoir reçu un autre ordre l’avisant du prochain retour du wagon d’argent, lequel devait être expédié à San-Francisco, c’est-à-dire vers Benson.
Sur sa machine, le mécanicien du train remorquant le wagon d’argent, ne comprenant rien à cet arrêt prolongé, commençait à s’impatienter.
— Eh bien, grommela-t-il, on ne part pas ?
— Une seconde ! cria Alonzo.
Et, pris d’une idée subite, il se précipita vers l’appareil télégraphique afin de demander des instructions au chef de gare de Magdalena, son supérieur hiérarchique.
— Que voulez-vous que je vous dise, répondit celui-ci presque aussitôt. Il n’y a pas à discuter, si vous ne voulez pas être révoqué. Vous avez un ordre de service, conformez-vous-y. Le wagon est bien à destination de Frisco, mais peut-être que le directeur de la compagnie a ses raisons pour le faire passer par Camorron ; il veut, sans doute, dépister les voleurs ! Obéissez.
Du coup, Alonzo fut convaincu.
Il ne se doutait pas que, une heure auparavant, John Strobbins avait tout bonnement coupé le fil télégraphique reliant la gare de Nogadès à celle de Magdalena et l’avait fait aboutir à un appareil portatif installé dans un fourré du bois voisin et devant lequel se tenait George Filmer.
— Aiguillez vers Camorron ! ordonna Alonzo.
— Comment, Camorron ? s’écria le mécanicien, stupéfait. Mais nous allons à Frisco !
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! répondit Alonzo, rogue. J’ai des ordres et signés du directeur de la compagnie, encore. Voulez-vous les voir ?
— Non… non ! Ça va bien, murmura le mécanicien, abasourdi.
Le chef de gare siffla. La locomotive, et à sa suite le train, obliqua sur la gauche et, progressivement, prit de la vitesse et disparut à l’horizon.
Sous un wagon, couché entre le plancher et la boggie, John Strobbins était dissimulé.
Il exultait ! Toutes ses prévisions s’étaient réalisées. Dans trois heures au plus tard, le train allait être arrêté dans la tranchée de Jarez par Reno et ses hommes, qu’il avait prévenus la veille par dépêche, et il ne resterait plus qu’à mettre le butin en sûreté.
Lourdement chargé, le train avançait à une allure de tortue. Sous son wagon, John Strobbins trouvait le temps long. C’est à peine si le convoi avançait à raison de vingt kilomètres à l’heure !
Alzan, Clembrez, Las Marismas furent dépassés et enfin le train s’engagea dans la tranchée de Jarez, longue de vingt-sept kilomètres, et au milieu de laquelle Reno et ses deux compagnons devaient attendre le train et l’arrêter.
John Strobbins compta les minutes !
Tout à coup, une détonation ébranla l’air et, presque en même temps, les freins grincèrent. Le train s’arrêta si brusquement que, par l’effet de la secousse, le détective-cambrioleur faillit être précipité sous les roues. C’est à grand’peine qu’il put se retenir.
Dans la tranchée, un tonnerre de vociférations criées en espagnol retentit :
— Halte-là !
— Stop ou la mort !
— À l’assaut, patriotes, le train est à nous !
— Victoire !
Le convoi s’était arrêté.
John Strobbins, lestement, sauta sur la voie et aperçut plusieurs centaines de Mexicains armés de carabines qui, de tous côtés, assaillaient le train !
John Strobbins réprima un cri de rage ; mais il se dompta aussitôt.
— Après tout, murmura-t-il, ce ne sont que des concurrents ! Voyons un peu !
IX
Le long des flancs de la tranchée, c’était un fouillis inextricable de cactus et de nopals aux tiges épineuses. Hardiment, John Strobbins se glissa à travers ces arbustes. Dissimulé au milieu d’un fourré de nopals, il se rendit un compte exact de ce qu’étaient ceux qu’il avait appelés ses concurrents.
Les assaillants du train, bien que vêtus de costumes hétéroclites, portaient tous à leurs sombreros une énorme cocarde verte et rouge, en signe de ralliement, évidemment, ils devaient connaître la nature du contenu du wagon convoité par John Strobbins car, dédaignant tout le reste du train, ils avaient aussitôt couru vers le véhicule rempli d’argent.
Mais ils ne l’ouvrirent pas, au grand contentement du détective-cambrioleur, car un individu haut de six pieds, étant grimpé sur le toit du wagon, cria :
— Viva Dios ! Cet argent est pour la Cause ! Mort et damnation au premier qui y touche !
— Voilà qui est bien parlé, pensa John Strobbins. Garde ces bonnes dispositions, mon bonhomme ! Je compte bien t’enlever d’ici peu le souci de ce wagon ! C’est moi, la Cause !
De quelle « Cause » parlait le Mexicain ? John Strobbins jugea qu’il était inutile pour lui de le savoir. Il ne tenait pas à partager le sort du mécanicien, du chauffeur et du chef de train qui gisaient, massacrés, en travers de la voie !
Grâce à la précaution qu’il avait prise de se déguiser en gaucho mexicain, son costume différait peu de celui des assaillants du train. Il avisa un de ces derniers, l’assomma d’un coup de pierre sur le crâne et lui prit son chapeau. S’étant ainsi mis à l’unisson, nul ne le remarqua lorsqu’il apparut sur le bord supérieur de la tranchée. Sans affectation, il s’éloigna et, lorsqu’il se crut hors de vue, il se mit à courir.
— Quelle histoire ! pensait-il. Voilà ce que c’est que de vouloir aider les gens !… Cela ne m’arrivera plus !… Le pauvre Reno et les hommes doivent se faire vieux !… Et dire que tout est à recommencer ! Une affaire si bien combinée !…
Deux heures durant, John Strobbins bondit à travers les halliers, sans se soucier des lianes dont les épines traversaient le coutil de ses vêtements, ni des pierres sur lesquelles il trébuchait à chaque pas. Enfin, haletant, hors d’haleine, le visage et les mains ensanglantés, il atteignit le milieu de la tranchée où Reno et ses deux hommes attendaient le passage du train.
En voyant arriver John Strobbins, Reno, de surprise, leva les bras vers le ciel.
— Oui, c’est moi ! fit brièvement le détective-cambrioleur. Une bande de Mexicains vient de s’emparer du train à dix kilomètres d’ici ou à peu près. J’étais caché sous le wagon ! Quelle guigne !
— Oui ! c’est dommage de rater une si belle affaire ! grogna Reno. 22.000 kilos d’argent ! Enfin !
— Hé ! l’affaire n’est pas ratée ! Mais seulement retardée !… En route ! Nous allons à Camorron !
Sans demander aucune explication, les trois hommes suivirent John Strobbins.
Le détective-cambrioleur semblait avoir repris des forces en ce court arrêt de trois minutes. Il mena ses compagnons au village le plus proche, y acheta quatre chevaux et, au grand galop, la petite troupe se remit en route.
À la nuit, les quatre hommes s’arrêtèrent dans la petite bourgade de Crisbacal où, tout en dînant dans une rustique posada, ils apprirent que les gens qui avaient arrêté le train n’étaient ni plus ni moins que l’avant-garde de la petite armée du général révolutionnaire Furiciano Lobo, lequel venait de soulever tout le nord de l’État de Sonora contre le gouvernement mexicain.
John Strobbins ayant payé l’addition, les quatre hommes se remirent en selle. Ils galopèrent toute la nuit et atteignirent Camorron un peu avant l’aube. Leur premier soin fut de chercher une auberge dans laquelle ils se reposèrent quelques heures.
— À l’œuvre, maintenant ! fit John Strobbins à Reno, nous n’avons pas de temps à perdre. Ce général Lobo n’a pas encore gagné la partie. Je m’en vais aussitôt télégraphier la nouvelle de son exploit au consul américain de Hermosillo ainsi qu’aux principaux journaux de New-York. Le gouvernement américain ne laissera pas l’affaire sans sanction : pense un peu, Reno, que ce Lobo s’est emparé d’un wagon d’argent américain ! Tu comprends ! D’ailleurs Sharper, qui doit être à Frisco, va faire du bruit comme quatre !
— Oui, mais…
— Quoi ? Le gouvernement de Washington menacera celui de Mexico et les Mexicains réguliers reprendront le wagon à Lobo ; celui-ci, d’ailleurs, plutôt que de s’attirer l’inimitié du gouvernement américain, qui pourrait l’empêcher de recevoir des munitions par la frontière, n’opposera pas grande résistance. Après quoi, je veux être pendu si Sharper ne vient pas lui-même chercher son wagon ! Mais nous ne l’attendrons pas !
— Que veux-tu faire ?
— Tu le verras, curieux ! Pour l’instant, repose-toi avec tes hommes. On dit l’aguardiente fameux à Camorron : assure-t-en ! Je me charge du reste !
Pendant toute la matinée, John Strobbins, qui portait le bras en écharpe, comme s’il eût été blessé, télégraphia un peu partout au gouverneur de la Sonora, à l’ambassade américaine à Mexico, au consul américain à Hermosillo, la nouvelle de l’attaque du train d’argent, affirmant que lui, pauvre paysan, avait été molesté par les insurgés.
Le télégraphiste dut frémir en transmettant ces dépêches remplies de détails horrifiques et sensationnels destinés à émouvoir l’opinion américaine.
Ce qui coûta près de mille dollars au détective-cambrioleur.
Mais, le lendemain, il eut la joie sans mélange d’apprendre que le gouvernement mexicain, ayant reçu une note énergique de l’ambassadeur américain à Mexico, se décidait à intervenir rudement, car les Américains ne parlaient rien moins que d’envoyer des troupes au Mexique.
Cette nouvelle, confirmée, raréfia le nombre des partisans du général Lobo, qui craignaient avec raison d’être pris entre les troupes régulières mexicaines et les soldats américains.
D’autre part, le général Lobo avait mécontenté fortement ses fidèles en leur défendant de s’approcher du précieux wagon qu’il faisait surveiller par une cinquantaine de gigantesques et farouches Indiens à sa dévotion, en attendant qu’arrivassent les voitures qu’il avait fait réquisitionner pour enlever et mettre en sûreté les lingots contenus dans le wagon.
Hélas, ce furent les troupes mexicaines qui arrivèrent ! Sept jours après l’arrivée de John Strobbins à Camorron, le général Lobo, surpris au milieu de la nuit par une armée trois fois plus nombreuse que la sienne, était fait prisonnier avec tous les siens et fusillé au lever du soleil. La dépêche par laquelle John Strobbins apprit cette agréable nouvelle ajoutait que le wagon d’argent était intact et qu’il allait être renvoyé aux États-Unis sous bonne escorte.
— Quand je te le disais, déclara le détective-cambrioleur à Reno. Le wagon est à nous, maintenant ! Sellons les chevaux et filons ! La dépêche dit que le train part demain soir : juste le temps d’envoyer une locomotive de Benson, car les insurgés ont, paraît-il, abîmé l’autre, les imbéciles !
« Pauvre général Lobo, il eût mieux fait de s’entendre avec moi !… En route !…
« Quand même, je me demande ce qu’est devenu ce pauvre Filmer !… Il devait nous rejoindre ici… On l’a peut-être fusillé, après tout…
Au triple galop de leurs chevaux, John Strobbins et ses compagnons se dirigèrent vers le milieu de la tranchée de Jarez, où avait été assailli le train. Ils y arrivèrent dans la nuit, après avoir crevé leurs coursiers.
Le train était là, intact, séparé de la locomotive qui, brusquement arrêtée par le mécanicien affolé, avait déraillé une deuxième fois et s’était couchée en travers de la voie.
Un régiment de fantassins mexicains, campé des deux côtés de la tranchée, surveillait le précieux wagon.
— Il ne nous reste plus qu’à attendre ! fit John Strobbins. Toi, Reno, tu vas rester avec moi pour jouer une petite comédie que j’ai préparée. Vous autres, Ralph et Alexander, vous pouvez repartir pour Frisco, l’affaire est enlevée… Voilà chacun mille dollars !…
Les deux hommes, sans se permettre la moindre interrogation, empochèrent les billets de banque et s’éloignèrent :
— Viens, Reno ! fit John Strobbins.
La locomotive envoyée de Benson arriva dans la soirée alors qu’il faisait déjà nuit.
Le wagon d’argent y fut aussitôt attelé et, derrière lui, deux grands fourgons contenant chacun trente-cinq réguliers mexicains commandés par un capitaine.
Ce petit convoi s’ébranla aussitôt : sous les boggies du wagon d’argent John Strobbins et Reno étaient agrippés, attendant le moment propice pour exécuter le hardi projet conçu par le détective-cambrioleur.
Comme la voie était affaissée par endroits, le train n’avançait que lentement.
À quatre heures du matin, il atteignit Nogadès et, aussitôt, John Stobbins et Reno sautèrent à terre.
Dans l’obscurité que dissipait de loin en loin quelques lanternes fixées sur des pieux, les deux hommes se dirigèrent vers la locomotive.
Le chauffeur, debout sur le tender, surveillait le robinet par lequel une trombe d’eau coulait d’une citerne érigée sur le bord de la voie dans le réservoir de route. Le mécanicien, accoudé à la rambarde d’acier, fumait une cigarette pour se délasser en attendant le départ.
John Strobbins et Reno arrivèrent à contre-voie jusque dans l’étroite échelle de fer accédant à la plate-forme de la machine. John Strobbins, leste comme un chat, escalada d’un bond les quatre échelons, sauta sur le charbon emplissant le tender et, par derrière, saisit le chauffeur par le cou.
L’homme, suffoqué, s’affaissa sans avoir pu crier : John Strobbins, le maintenant sous son genou, lui serra la gorge d’une main et, de l’autre, le garrotta avec une dextérité telle que le pauvre chauffeur fut ficelé de la tête aux pieds avant de savoir exactement ce qui lui arrivait.
Le mécanicien, au bruit fait par son compagnon en tombant, avait tourné la tête. Il voulut crier, juste au moment où Reno, arrivant derrière John Strobbins, lui passait un foulard de soie autour du cou. La respiration coupée, il glissa sur le parquet de tôle et fut aussitôt ligoté.
Cette scène n’avait pas duré vingt secondes. Leurs deux victimes bâillonnées et couchées parmi le charbon du tender, John Strobbins et Reno, s’étant coiffés des casquettes du chauffeur et du mécanicien, prirent leur place.
John Strobbins s’occupa de la machine et Reno du robinet de la citerne. Le réservoir du tender étant plein, il le ferma, puis, sur l’ordre de John Strobbins, il engouffra du charbon dans le fourneau de la locomotive.
Sur le quai de la gare, nul ne s’était aperçu de rien. Quelques soldats couraient dans l’obscurité autour d’un marchand d’aguardiente qui était accouru à la nouvelle de l’arrivée du train.
Un coup de sifflet de leur chef les fit regagner leurs wagons.
— Êtes-vous prêt, mécanicien ? cria le señor Alonzo.
— Yes ! répondit John Strobbins.
— En route, alors.
Le chef de gare siffla. John Strobbins fit mugir la sirène de la locomotive et, d’un geste précis, ouvrit le registre de vapeur. Lentement, la lourde machine s’ébranla, entraînant le reste du convoi.
— Je crois maintenant, mon cher Reno, que le wagon d’argent est à nous ! murmura le détective-cambrioleur.
— Mais… les soldats ?…
— Laisse-moi faire ! Je n’oublie pas ces braves !
X
Le train emportant James Sharper traversa sans incident toute la Californie et atteignit Gila-City où Sharper apprit par un télégramme que le wagon d’argent, escorté par deux compagnies de soldats mexicains, venait d’arriver à Nogadès d’où il allait repartir une heure plus tard, juste le temps de ravitailler la locomotive !
À la pensée que quatre-vingts milles à peine le séparaient de son trésor, si providentiellement récupéré, James Sharper pensa défaillir de joie. Bien que la nuit, déjà, fût venue, il ordonna au mécanicien de son train de repartir aussitôt pour aller à la rencontre du précieux wagon.
Malgré tout, le directeur de la Estrella de Plata pensait qu’il ne serait tranquille que lorsqu’il aurait vu de ses yeux et touché de ses mains les scellés de plomb fermant les ouvertures du wagon enfermant la plus grande partie de sa fortune.
Maugréant, le mécanicien qui comptait se reposer à Gila-City remit sa machine en marche.
Le minuscule train à vive allure quitta la gare. Dans son wagon-salon, James Sharper, debout derrière une fenêtre, regardait le paysage défiler devant lui. Il lui semblait que le train n’avançait pas ! Et pourtant, le mécanicien, ayant hâte d’en finir, avait mis sa machine à toute vitesse, soit quatre-vingt-dix milles à l’heure. Mais Sharper comptait les secondes !
Le paysage, qui était plat autour de Gila-City, changea bientôt. Le train entra dans une profonde tranchée et force fut à Sharper de quitter son poste d’observation, puisqu’il n’y avait plus rien à voir. La tranchée aboutissait à un tunnel. Le train s’y engouffra.
Pour calmer son impatience, le directeur de la Estrella de Plata alluma un cigare. Ce tunnel n’en finissait pas !
James Sharper allait jeter son cigare arrivé au bout, lorsque, tout à coup, il entendit le grincement des freins sur les roues et une violente secousse faillit le faire choir. Stupéfait et furieux, il put pourtant se retenir au bras de son fauteuil et se dressa. Progressivement, son train s’arrêtait, cependant que le sifflet de la locomotive déchirait l’air et résonnait sinistrement sous la voûte du tunnel.
Après avoir parcouru encore trois cents mètres environ, le train stoppa.
Sharper, d’un geste rageur, saisit la sonnette d’alarme et la tira si fort que la poignée, arrachée, lui resta dans la main :
— Brute infâme de mécanicien ! Si je ne fais pas flanquer à la porte ce sinistre idiot, je veux être pendu ! Stopper au milieu d’un tunnel ! Il est fou, je crois bien !
Et Sharper, au paroxysme de la fureur, bondit vers la porte de son wagon pour sauter sur la voie et demander quelques explications.
Mais, avant qu’il eût atteint le marchepied, le sifflet de la locomotive cessa de hurler et le directeur de la Estrella de Plata put entendre distinctement une formidable clameur poussée par cinquante voix humaines ! Il frissonna, saisi d’un vague pressentiment, et sauta à terre.
Dans le tunnel, les cris continuaient.
Sharper courut vers la locomotive et, lorsque ses yeux se furent un peu accoutumés à l’obscurité, il aperçut, à contre-voie, deux grands fourgons auxquels, par précaution, on avait accroché des lanternes rouges. Autour des deux véhicules, une cinquantaine d’hommes vociféraient en espagnol.
Deux d’entre eux brandissaient des lampes à pétrole, décrochées du plafond des fourgons qu’elles servaient à éclairer. Leur lueur incertaine permit à Sharper de reconnaître que les occupants des fourgons n’étaient autres que des soldats mexicains : les boutons de cuivre de leurs uniformes brillaient dans les ténèbres.
Des soldats mexicains ?… Sharper entrevit la vérité : John Strobbins !… C’étaient des soldats mexicains qui escortaient le wagon d’argent. Et c’étaient eux, sans doute, qu’il avait devant lui.
Il accéléra sa course et faillit trébucher en heurtant un des porteurs de lampe en train de s’expliquer avec le mécanicien :
— Quoi ?… Qu’arrive-t-il ?… s’écria le directeur de la Estrella de Plata. Ce train… c’est le mien !… Mon wagon ?… Où est-il ?… Pourquoi vous êtes-vous arrêté au milieu du tunnel ?
Le porteur de la lampe, qui était revêtu de l’uniforme de capitaine de l’armée mexicaine, se tourna vers Sharper et, en anglais, grommela :
— Qui êtes-vous, monsieur ?
— C’est mister Sharper, le propriétaire du wagon, expliqua le mécanicien ! Nous venions à la rencontre du wagon !
— Ah !… vous êtes M. Sharper ?… Ah ?… Je n’y comprends rien !… Mais… enfin… ce n’est pas vous qui nous avez fait abandonner dans le tunnel, je suppose ?…
— Comment ? Abandonner dans le tunnel ? hurla Sharper, hors de lui. Moi ? Dites donc ?… Qu’est-ce que cela veut dire ? Et le wagon ? Où est le wagon ?…
— Le wagon ?… Il est loin, sans doute !… Nous…
Mais Sharper n’écoutait plus. Fou de rage, il arracha la lampe des mains de l’officier mexicain et se mit à courir vers les deux fourgons. Il en eut bientôt fait le tour. Ils étaient seuls ! Le wagon d’argent et la locomotive qui traînait le convoi avaient disparu !
Trois fois il tourna autour des deux fourgons comme s’il ne pouvait se résoudre à l’évidence. Il s’arrêta enfin et hurla :
— Mécanicien ! mécanicien ! Où êtes-vous ? Il faut poursuivre ces…
— Votre mécanicien, monsieur, a été poser des pétards derrière nous pour éviter qu’un autre train ne nous tamponne ! répondit le capitaine mexicain.
— Qu’il revienne de suite ! Mécanicien !… Mécanicien ! Oh ! le coquin est d’accord avec les voleurs !… D’abord, vous êtes tous d’accord ! On ne me fera pas croire que…
— Por Dios !… Assez, mister Sharper, ou je vous brûle la cervelle ! Je réponds de mes hommes ! Ils sont honnêtes ! Nous sommes partis à huit heures de Nogadès, sans incident. Et, au milieu de ce tunnel, nous avons tout à coup senti que nous ralentissions. Nous ne nous sommes pas émus. Mais nos wagons s’étant arrêtés, je sautai sur la voie afin de me rendre compte de ce qui arrivait. D’abord, je ne vis rien. J’entendis seulement le grondement produit par un autre train – ou ce que je jugeais tel.
« Hélas, c’était notre locomotive qui fuyait, emmenant le wagon d’argent, ainsi que je pus le constater à l’aide d’une lanterne ! Et les voleurs, avant de partir, avaient eu la prévoyance de fixer des lanternes rouges à l’avant du premier fourgon !
« L’affaire est simple ! Le mécanicien et le chauffeur de notre train sont les voleurs ! »
James Sharper hocha la tête sans répondre. Ses dents claquaient :
— Ah ! oui ! ah !… oui ! dit-il enfin.
Pendant près de dix minutes, il resta ainsi prostré, en proie à un désespoir effrayant. Il frissonna en se sentant toucher le bras. C’était son mécanicien qui revenait.
Il tenait d’une main une des lanternes de sa locomotive et de l’autre un paquet quadrangulaire enveloppé de papier blanc.
— Je n’ai pas eu à poser de pétards, monsieur ! dit-il. Il y en avait déjà ! J’ai même trouvé ce machin-là, où il y a votre nom… On dirait une boîte de biscuits… Prenez garde, c’est peut-être une bombe !
Sharper, hagard, se recula.
Bravement, l’officier mexicain prit l’objet des mains du mécanicien.
De son canif, il coupa la ficelle qui l’entourait et déploya le papier qui l’enveloppait et sur lequel étaient tracés ces mots : Pour James Sharper, de Magdalena. Il découvrit ainsi une boîte en fer-blanc, ayant, comme l’avait deviné le mécanicien, contenu des biscuits, mais qui, pour l’instant, renfermait une large carte de visite…
— Donnez ! s’écria Sharper qui avait suivi de l’œil le travail de l’officier mexicain.
Celui-ci, un pli méprisant aux lèvres, lui tendit la carte.
Éclairé par la lanterne de la locomotive que tenait le mécanicien, le directeur de la Estrella de Plata approcha la carte de ses yeux. Ainsi qu’il l’appréhendait il lut, gravé :

JOHN STROBBINS,
Détective-cambrioleur.

Au dos, ces quelques mots étaient écrits au crayon :

Cher monsieur Sharper,
J’espère qu’on vous remettra cette carte. J’ai les 22.000 kilos d’argent. Ils sont en sûreté. Je les tiens à votre disposition contre la modeste somme de 400.000 dollars, moyennant quoi je vous tiendrai quitte et M. Filmer aussi.
C’est pour rien : l’argent a beaucoup haussé et vous gagnez encore 50.000 dollars à cet échange. J’attendrai une réponse dans le « Galveston Herald » de jeudi. Sinon, je considérerai que vous n’avez pas reçu cette carte.
JOHN STROBBINS.

— John Strobbins !!! Je le savais ! hurla Sharper en s’agitant comme un dément. Mais on ne vole pas un wagon comme une simple banknote ! Partons ! partons ! Nous avons déjà trop tardé : il ne peut être loin !… En route, mécanicien ! Allons à Nogadès ! Nous télégraphierons dans toutes les directions ! Il faudra bien qu’on pince ce voleur !
M. Sharper courut vers son wagon :
— Et nous ? s’écria l’officier mexicain. Croyez-vous que nous allons rester ici ?… Vous allez permettre à mes hommes et à moi de monter dans votre wagon, ou nous ne vous laissons pas partir !
— Eh ! montez ! faites ce que vous voulez ! Mais partons ! vociféra le directeur de la Estrella de Plata.
— Montez, mes garçons, commanda l’officier.
Les soldats, qui, déjà, faisaient entendre de menaçants murmures, s’élancèrent à l’assaut du wagon-salon qu’ils emplirent.
Silencieux et morne, Sharper alla s’asseoir dans un coin.
Presque aussitôt, le train reprenait sa marche.
Il arriva à Nogadès un peu après minuit, Sharper se précipita aussitôt au télégraphe et lança dans toutes les directions l’annonce du vol du wagon d’argent.
Pendant toute la nuit, il resta écroulé, fiévreux et désespéré, dans un fauteuil du bureau du télégraphe, attendant en vain l’annonce de l’arrestation de John Strobbins et du wagon dérobé.

Rien. Nul n’avait vu ni wagon ni locomotive ! James Sharper, en proie à une rage épouvantable, se jeta dans le premier train qui passait à destination de San-Francisco où il arriva trois jours plus tard.
Toujours aucune nouvelle du wagon. Mais, chez lui, une lettre l’attendait. Elle était de John Strobbins et venait de Galveston :

Cher monsieur, disait cette aimable missive, vous n’aviez certainement pas reçu le mot que j’ai laissé dans le tunnel et je le regrette bien car, ne recevant pas de réponse, j’ai vendu les lingots contenus dans le wagon. Je vous tiens quitte et vous avise que celui que vous avez dépouillé de ses titres vous tient quitte lui aussi. Tout est donc pour le mieux.
JOHN STROBBINS.

Il est inutile de décrire l’exaspération du directeur de la Estrella de Plata en lisant ces quelques lignes : pour tout dire, il suffoquait !
Car déjà, de tous côtés, on l’accusait d’être de connivence avec le mystérieux voleur d’argent : la hâte intempestive que Sharper avait mise à expédier les lingots alors que le prix du métal était en baisse et que la révolution grondait dans la Sonora ; son inexplicable obstination à aller au-devant du train amenant le wagon d’argent, tout cela, c’était louche.
Pour réduire ces bruits à néant, il eût fallu que Sharper racontât ses démêlés avec John Strobbins et Filmer et il n’osait le faire car il eût dû mentir et mentir, c’eût été s’attirer une réponse de John Strobbins, et une verte réponse !
James Sharper se tut donc.
Et, pour comble de malheur, comme il avait omis, par une négligence singulière et qui fut très commentée, d’assurer le wagon d’argent, il dut rembourser sur ses deniers les 15.000 kilos d’argent appartenant aux actionnaires et donner sa démission de directeur de la Estrella de Plata.
Tous comptes faits, il se trouva ruiné et suspect à tous. C’est alors qu’il regretta de n’avoir pas accepté les propositions de John Strobbins.
Ainsi qu’on l’a deviné, le détective-cambrioleur, aidé de Reno, avait tout simplement profité du passage sous un tunnel du train qu’il conduisait pour dételer les deux wagons contenant les soldats mexicains.
Puis, au premier aiguillage, il avait rebroussé chemin et lancé sa machine sur la ligne Denver-Mexico jusqu’au pont du rio San-Antonio. Arrivé là, il avait déboulonné et enlevé un rail et, après avoir remis la locomotive en marche, sauté à terre ; deux minutes plus tard, la lourde machine déraillait et s’engouffrait dans le fleuve entraînant avec elle le wagon d’argent.
John Strobbins et Reno, après avoir reboulonné le rail cause du déraillement, avaient tranquillement gagné la station la plus proche d’où ils avaient pris le premier train pour Galveston.
Arrivé dans cette ville, John Strobbins, n’ayant trouvé aucune réponse de James Sharper, lui avait écrit la lettre qui précède.
De Galveston, le détective-cambrioleur regagna San-Francisco où il retrouva le pauvre Filmer qui, resté à Nogadès, avait attendu en vain le retour de son protecteur et l’avait cru mort en apprenant l’attaque du train par les soldats du général Lobo.
John Strobbins, généreusement, remit aussitôt à Filmer un chèque de 200.000 dollars en disant :
— J’ai le wagon d’argent en entier. Il est en lieu sûr, où personne ne me l’enlèvera. J’en ferai prendre le contenu en temps opportun. Vous voici remboursé !
C’est en vain que Filmer, curieux, voulut savoir ce qu’était devenu le précieux wagon. John Strobbins le poussa doucement à la porte en lui donnant ce conseil :
— Restez honnête, mon jeune ami, car, croyez-moi, il est très difficile et il faut beaucoup de travail pour vivre en ne l’étant pas ! Vous l’avez vu !
Et M. Galwinn, chef de la Police de New-York, reçut peu après ce simple mot :
Ne cherchez plus l’auteur de l’incident du Général-Grant : c’est moi, John Strobbins. Cela m’a rapporté 200.000 dollars : convenez que cela valait bien la peine de retarder deux heures un ferry-boat !- FIN


________________________________________
[1] Pâté de maisons.
[2] Les vêtements des forçats américains sont en toile rayée.
[3] On compte aux États-Unis par livres anglaises ; kilos a été mis ici pour la clarté du récit.

Sang et diamants (1926)

I

 

Cette aventure, John Strobbins ne la voulut pas. Et pour cause !

Il fut cambriolé, inculpé, emprisonné, et peu s’en fallut qu’il ne finit sur la chaise électrique. Peu s’en fallut qu’il ne périt d’une autre manière, mais aussi misérablement…

Ayant vendu sa villa de Los Angeles, pour ne plus rencontrer à chaque pas les « têtes à l’huile » du cinéma, John Strobbins, qui aimait le soleil, avait traversé les États-Unis et avait acheté un petit bungalow, situé sur la côte sud de Floride, à moins d’un demi-mille de Romano-Inlet.

Romano-Inlet était, il y a quelques années, un misérable village de pêcheurs. La côte floridienne étant devenue à la mode, Romano-Inlet fut acheté par des spéculateurs. Ils n’eurent pas de peine à exproprier à coups de dollars les malheureux pêcheurs, et, une fois maîtres du terrain, bâtirent trois palaces, un casino, une estacade et annoncèrent dans

les journaux de New-York et dans ceux de Chicago, que Romano-Inlet était « véritablement » la succursale du Paradis terrestre, que le climat y était idéal, la mer plus bleue qu’ailleurs, et que le terrain, à deux dollars le pied carré, constituait une splendide occasion, a splendid opportunity.

Aux États-Unis, on a le dollar facile. En quelques mois, Romano-Inlet compta plusieurs centaines de villas, un Impérial Yacht Club, deux hippodromes et plusieurs organisations de contrebande d’alcool…

Romano-Inlet était déjà « lancée » lorsque John Strobbins vint s’y établir. Le bungalow qu’il acheta était en dehors de l’agglomération proprement dite. Situé sur une presqu’île rocheuse, et défendu, du côté de la route, par une double haie de cactus géants, il avait été construit, quelques mois auparavant, par un ancien spéculateur sur les riz, M. Collman, lequel y avait entassé les bibelots chinois et japonais rapportés par lui d’Extrême-Orient.

M. Collman n’avait pas joui longtemps de son bungalow ; un mois après son installation, il y était mort d’une congestion cérébrale due à l’abus du whisky frelaté.

John Strobbins, donc, avait acheté le Kikhou-House. Kikhou : en japonais, signifie chrysanthème.

À la vérité, les bibelots collectionnés par feu M. Collman n’avaient pas une valeur bien grande, mais ils étaient amusants, John Strobbins avait laissé l’installation telle qu’elle était.

Arrivé avec son fidèle lieutenant Reno et son boy Teao, un Hawaïen qu’il avait ramené d’Honolulu, il s’était fait inscrire à l’Impérial Yacht Club sous le nom de William Ashland. Comme il apportait plusieurs lettres de recommandation signées d’un sénateur fédéral, d’un juge au Tribunal Suprême et de plusieurs grands industriels de Los Angeles et de SanFrancisco, il avait été bien accueilli partout.

Il ne s’était pas prodigué, d’ailleurs, se bornant à faire quelques visites, pour les présentations.

Après quoi, il n’était plus guère sorti du Kikhou-House.

Il y séjournait depuis une vingtaine de jours, lorsqu’un soir, alors que Reno était resté en ville et qu’il avait donné congé à Teao, il lui sembla entendre un grincement de gravier dans le jardin…

Il se trouvait dans le fumoir, une petite pièce située au rez-de-chaussée et donnant sur la galerie de cèdre qui entourait le bungalow. Comme il le faisait souvent, il avait éteint la lumière électrique afin de s’abandonner plus complètement à ses rêveries en fumant un cigare authentiquement havanais…

Il se dressa du vaste fauteuil où il était affalé, et, vivement, s’approcha du rideau de bambou tressé pendant devant une des fenêtres.

Entre deux massifs de bougainvilliers dont la clarté lunaire argentait les fleurs, il distingua une silhouette humaine. Une silhouette qui se dirigeait non pas vers le bungalow, mais vers la grille du jardin.

— L’animal paraît pressé ! songea le détectivecambrioleur. Il ne regarde même pas derrière lui.

« Sa démarche est, pour ainsi dire, assurée : il a fait son coup et ne songe plus qu’à une seule chose : déguerpir ! Autrement dit, il vient de me voler quelque chose… Mais quoi ?

L’homme, quel qu’il fût, avait disparu au détour d’une allée.

John Strobbins eut une seconde d’hésitation. Pendant cette seconde, il songea qu’il n’avait pas sommeil, que l’horloge marquait un peu moins de minuit, que Reno ne rentrerait pas avant une heure du matin. Il songea à tout cela. Il songea aussi que ce cambrioleur méritait d’être châtié de son audace. Il songea surtout que ce serait peut-être intéressant de savoir où il allait…

S’étant donné toutes ces raisons, John Strobbins bondit dans l’antichambre, se coiffa de son feutre et bondit à la poursuite du « voleur ».

Il avait aux pieds des souliers de toile à semelles de caoutchouc ; aussi ne fit-il aucun bruit. En quelques secondes, il eut atteint la grille du parc. Elle était fermée. L’homme avait dû escalader la muraille.

John Strobbins ouvrit doucement la grille, avança d’un pas au dehors et aperçut son « cambrioleur » qui filait bon train sur la route, dans la direction opposée à celle de Romano-Inlet.

Il n’avait aucun paquet. John Strobbins se demanda ce qu’il avait volé, et continua sa filature.

L’inconnu, qui ne se doutait de rien, ne prenait même pas la précaution de tourner la tête. Il n’avait qu’une idée : aller vite.

En quelques minutes, il eut atteint le bois de sycomores qui s’étendait au nord-est de la ville et disparut entre les arbres.

John Strobbins, de plus en plus intrigué, continua sa filature.

Elle devint bientôt très difficile. Sous bois, c’était l’obscurité à peu près complète, et il avait toutes les peines du monde à ne pas perdre son homme, d’autant plus que celui-ci filait à grandes enjambées, sans jamais hésiter…

Une demi-heure durant, il avança ainsi.

Soudain, John Strobbins entendit le cri du chat-huant, et devina que c’était son inconnu qui l’avait poussé. Peu après, le détective-cambrioleur distingua, droit devant lui, une masse sombre. Il put bientôt reconnaître que c’était une maison qu’entourait une murette surmontée d’une grille.

L’homme poussa la barrière d’entrée, traversa un jardinet abandonné et alla frapper contre la porte de la maison. Celle-ci ne s’ouvrit qu’après un long intervalle. L’homme franchit le seuil. Le battant se referma sur lui.

John Strobbins, s’étant dissimulé dans un massif de lauriers-roses, attendit que l’inconnu ressortit.

Après quelques minutes de guet, il décida de tenter de pénétrer dans la mystérieuse bâtisse. Il sortit de sa cachette, marcha vers la barrière qu’il poussa, traversa le jardinet, contourna la maison, et, s’aidant d’un tuyau de gouttière, grimpa sur le toit de tuiles.

Ayant gagné en rampant la grosse cheminée placée au milieu du toit, il se pencha sur l’ouverture, et crut entendre un bruit de voix.

Il écouta. Plus rien. Il crut s’être trompé. Comme le silence persistait, il s’assura que le browning qu’il avait dans sa poche était chargé et prêt à tirer, puis s’introduisit dans le conduit de la cheminée.

Il en eut rapidement atteint l’extrémité, non sans s’être abondamment badigeonné de suie, et prit pied dans l’âtre.

Autour de lui, c’étaient les ténèbres. Il tira de sa poche son petit briquet de fumeur à monture d’or et l’alluma.

Il eut un haut-le-corps : à moins d’un mètre de lui, un homme était étendu sur le sol, à plat ventre, un mince poignard planté entre les deux épaules.

Cet homme, c’était son inconnu ; il reconnaissait son imperméable marron, son pantalon de toile blanche et jusqu’à son chapeau en paille de Panama.

II

John Strobbins s’attendait à tout, mais pas à cela !

Il crut avoir mal vu et se pencha sur le mort, car l’homme était mort. Impossible de se tromper. C’était bien l’inconnu qu’il avait vu filer dans son jardin.

Il regarda autour de lui, à la recherche d’un luminaire plus puissant que la chétive flamme de son briquet, et aperçut, sur une table branlante, une petite lampe au pétrole en fer-blanc étamé.

Il l’alluma et vit qu’il était dans une vaste pièce qui occupait plus de la moitié de la superficie de la maison. Le papier des murailles, rongé d’humidité, était déchiré et tombait en lambeaux. De larges crevasses fendaient le plafond. Le carrelage était défoncé et recouvert d’une couche épaisse de poussière et de boue.

En plus de la table, deux chaises de paille et une chaise longue de rotin, sur laquelle traînaient une couverture et un oreiller, meublaient la pièce.

John Strobbins s’agenouilla auprès du mort, en prenant soin de ne pas piétiner dans la flaque de sang qui avait coulé de la blessure.

Il retourna le cadavre, de façon à ce qu’il fût étendu sur le dos, ouvrit l’imperméable qui le revêtait et fouilla les poches de ses vêtements. Elles ne contenaient qu’un paquet de cigarettes entamé et un mouchoir de soie. Rien d’autre.

John Strobbins regarda autour de lui, dans l’espoir de découvrir quelque objet intéressant.

Mais, sur le parquet, il n’y avait que de la poussière. Le détective-cambrioleur y ramassa quelques miettes de pain frais, ce qui lui prouva que quelqu’un avait mangé dans la pièce, peu de temps auparavant.

Il se redressa. Le problème paraissait insoluble.

Machinalement, il regarda les mains du mort et reconnut, à l’annulaire de l’une d’elles, une bague de platine dans laquelle était enchâssé un rubis. Cette bague lui appartenait.

John Strobbins l’avait achetée à Mandalay, en Birmanie, et la portait chaque fois qu’il tentait la chance. Il l’avait laissée, la veille, dans une petite coupe d’albâtre placée dans la chambre à coucher du bungalow. Et voilà qu’il la retrouvait au doigt de cet individu !

S’il lui était resté encore quelques doutes sur l’identité de l’inconnu, ils étaient maintenant anéantis.

Je ne me suis pas trompé ! songea-t-il en essayant de retirer la bague du doigt du mort. C’est bien cet homme que j’ai vu dans le jardin !…

« L’anneau birman ne lui a pas porté chance, je peux le dire !…

« Il est venu ici pour partager avec un complice ?… Et ce complice l’aura tué ?… Non ! Ils n’avaient pas besoin de se rendre dans cette masure pour partager, d’autant plus que le butin n’a pas été grand !…

« Oh ! Mais…

Contre la muraille, John Strobbins venait de reconnaître des taches de sang frais. Elles se confondaient presque avec le dessin et la teinte de la tenture, c’était pour cela qu’elles n’avaient pas attiré encore son attention.

Il les examina et se convainquit qu’il ne s’était pas trompé.

— Le sang de qui ? se demanda-t-il, de plus en plus intrigué. Enfin, nous allons voir cela !…

La bague ne voulait toujours pas glisser du doigt du mort, qui avait enflé.

— Le diable brûle le rascal ! maugréa John Strobbins. Je ne vais pourtant pas lui laisser ma…

Il se retourna. Il lui avait semblé entendre marcher. Il tressaillit. Deux hommes étaient debout, à quelques pas de lui, et le regardaient, en braquant sur lui deux pistolets automatiques de fort calibre.

Hands up ! ordonna le plus âgé. À trois, je tire ! One,

two…

John Strobbins leva les mains :

— En train de détrousser votre victime, hé ? ricana l’homme qui avait parlé. Et vous nierez, après cela !…

« George !… Passe-lui les menottes et fouille ! Et n’aie pas peur de serrer ! Il a une face de damné criminel !

John Strobbins ne répondit pas, ne protesta pas. Il avait reconnu l’uniforme d’une société de police privée subventionnée par les propriétaires de Romano-Inlet et à laquelle, pour comble d’ironie, il était lui-même abonné !

En un clin d’œil, ses poignets furent réunis derrière son dos à l’aide d’une solide chaînette en fils d’acier.

Il fut ensuite fouillé. Il n’avait sur lui que son briquet automatique, un étui a cigares et un trousseau ce clés :

— Des clés volées, hé ! ricana le plus âgé des policiers… Il y avait longtemps qu’on te guettait, mon garçon ; mais, cette nuit, on t’a eu… au bon moment !… C’est-à-dire qu’il eut mieux valu pour ce pauvre hère, – et il désigna le mort, – que nous fussions arrivés avant !… Mais chacun sa destinée !…

« Tu as bien examiné ses doublures, George ? Well !… Fouille un peu la maison… quoiqu’elle doive être vide… Le « type » est bien mort, naturellement ?

— Tout à fait mort !… Mort comme s’il était mort il y a mille ans ! ricana le second policier.

Quand on est mort, c’est pour longtemps ! Dépêchons, George ! La bande pourrait bien venir nous attaquer !

« George » ne répondit pas, et, par une petite porte vitrée située au fond de la pièce, disparut.

Son compagnon obligea John Strobbins à s’asseoir sur une des chaises et s’assit lui-même sur l’autre.

— Ton affaire est bonne, mon gaillard ! observa-t-il avec une satisfaction non dissimulée. Si tu échappes à la chaise électrique, c’est qu’il n’y a plus de justice !…

« Je peux dire que c’est une belle capture !… Quelle publicité pour notre agence ! Nous allons sûrement augmenter nos prix !…

— La maison est complètement vide ! fit le second policier en reparaissant brusquement.

— Well ! Allons !… Tu marcheras derrière nous, en cas de quelque chose ! Go on !

Entraînant John Strobbins, le policier se dirigea vers la porte, cependant que son camarade suivait, pistolet dans une main, torche électrique dans l’autre.

Les trois hommes, le jardinet traversé, s’enfoncèrent dans le bois de sycomores, mais en suivant un sentier assez large qui passait à une centaine de mètres derrière la mystérieuse maison. Ce sentier aboutissait à la route de Romano-

Inlet.

Marchant à pas rapides, les policiers et leur prisonnier arrivèrent bientôt devant le bâtiment de la police municipale où ils entrèrent.

Le brigadier de garde, après avoir écouté le récit des policiers privés, changea les menottes du prisonnier contre d’autres, plus fortes :

— Je suis victime d’une erreur ! expliqua John Strobbins, lorsqu’il lui fut enfin permis de parler.

« Je suis M. William Ashland, propriétaire de KikhouHouse.

« J’ai surpris un homme qui fuyait de chez moi, il y a une heure de cela.

« J’ai suivi cet homme.

« Il est entré dans la maison de la forêt. Ne le voyant pas sortir, je me suis introduit dans cette maison, par la cheminée, et j’ai vu son cadavre. Il avait à son doigt une bague m’appartenant. J’ai voulu la reprendre, et c’est alors que ces gentlemen sont arrivés et m’ont passé les menottes sous la menace de leurs pistolets !

— Nul n’a le droit de se faire justice soi-même, d’abord ! prononça le brigadier. Et vous ferez croire à des idiots qu’un véritable gentleman s’introduit dans une maison par la cheminée ! Si l’homme que vous avez assassiné vous avait vraiment volé, vous auriez tout simplement crié pour appeler la police, au lieu de le suivre, soi-disant, dans la forêt de Bokabee !…

« Enfin, tout ça, ce ne sont pas mes affaires ! Vous vous arrangerez avec les juges !…

« Olcott ! Collez-moi cet homme dans l’emergency-cell !… Assez ! Si vous prononcez encore un seul mot, je vous fais rosser, moi !

III

L’« emergency cell » de la maison de police de RomanoInlet n’était pas précisément confortable.

C’était un cachot aux parois de ciment armé, haut de trois mètres, large de deux et long d’autant : juste de quoi s’allonger sur le ciment. Pas même un bat-flanc…

John Strobbins, s’étant assis au fond de sa prison, s’avoua que sa situation n’avait rien de rassurant.

On l’avait arrêté en train d’arracher une bague du doigt d’un homme mort poignardé. Tels étaient les faits.

Comment prouver que cet homme avait pénétré chez lui ? Comment même prouver que cette bague lui appartenait, et même, s’il le prouvait, comment démontrer son innocence ?

Comme l’avait dit le brigadier, il eût dû donner l’alarme pour faire arrêter le voleur lorsqu’il l’avait vu sortir furtivement du bungalow.

Il n’en avait rien fait par dilettantisme, par curiosité, par désœuvrement, et, à présent, il était sous le coup d’une condamnation capitale.

— M’expliquer, protester, tempêter, réfléchit-il, n’aboutira à rien ! La justice est faite pour rechercher les coupables. Lorsqu’elle tient un individu qui lui paraît l’être, elle est satisfaite et ne va pas plus avant.

« Il y a eu un crime. L’on m’a trouvé auprès du mort. Tout m’accable. On me pendra et la morale sera vengée.

« Quant au véritable assassin, comme il se gardera bien de se flatter de son exploit, nul ne l’inquiétera !

« Ce qui veut dire qu’il faut que je m’évade !

John Strobbins soupira. À la clarté crue de l’ampoule électrique nichée dans un creux du plafond, derrière un solide grillage, il put se rendre compte que, s’il voulait s’enfuir, il devait attendre d’être ailleurs que dans cette cellule, dont l’unique ouverture était une porte d’épaisse tôle d’acier défiant toute effraction.

Il fit donc provision de patience, et, à force de volonté, réussit à s’endormir.

Un brutal coup de botte dans les flancs le réveilla en sursaut. Il se redressa et vit plusieurs policemen en uniforme qui, groupés à l’entrée de sa cellule, le considéraient sans bienveillance.

— Debout ! ordonna celui qui venait de le réveiller et qui portait les galons de sous-brigadier. Il te faut peut-être la grande cloche de Washington pour te faire lever, rascal ?

Sans mot dire, John Strobbins se dressa. On vérifia ses menottes et il fut poussé hors du poste de police, vers une torpédo grise qui attendait le long du trottoir.

Il y monta, deux policiers s’installèrent à ses côtés : l’un à droite, l’autre à gauche…

L’auto démarra. Elle traversa Romano-Inlet à toute vitesse et s’engagea sur la route de Tampa.

Pendant tout le trajet, qui dura deux longues heures, John Strobbins n’échangea pas un mot avec ses gardes du corps.

L’auto s’arrêta enfin devant la monumentale prison de Tampa. John Strobbins descendit de voiture.

Il franchit la porte de la maison d’arrêt et pénétra dans le greffe où il dut décliner son état civil.

Après quoi, il fut obligé de se déshabiller et d’échanger ses vêtements contre l’uniforme de la prison.

Deux gardiens le conduisirent dans une cellule donnant sur le balcon de fer qui servait de chemin de ronde et surplombait un hall intérieur.

Au centre de ce hall, une tour en treillis d’acier supportait une mitrailleuse pouvant tirer dans toutes les directions et cribler de balles toutes les cellules, sans en excepter une…

La grille de fer servant de porte à son cachot fut refermée. John Strobbins alla s’asseoir sur la couchette suspendue à la cloison de fer, perpendiculairement à la grille.

Son moral était excellent. Il avait pris son parti de l’aventure et se sentait certain de s’évader. Comment ? Il ne le savait pas encore. Mais il s’évaderait.

Le lendemain de son arrivée à Tampa on le conduisit devant le juge d’instruction, Peter Renkins, chargé d’éclaircir l’assassinat de Romano-Inlet.

John Strobbins lui refit le récit de ce qui s’était passé.

Ainsi qu’il s’y attendait, ses paroles furent accueillies par un scepticisme moqueur :

— Vous me paraissez intelligent, Ashland ! observa le magistrat. Je m’étonne donc que vous ayez choisi un système de défense aussi stupide !

« Nous connaissons l’identité de l’homme que vous avez assassiné : c’est M. Constantin Fotiadès, joaillier à PalmBeach.

« Tout prouve que vous l’avez assassiné pour le voler. Vos complices, qui ont le butin, ont réussi à disparaître.

« Vous, vous êtes resté, par avidité, pour vous emparer de la bague que votre victime avait au doigt, et qui, je dois le dire, est un beau joyau. Elle figure parmi les pièces à conviction.

« Réfléchissez ! Dites la vérité. Montrez du repentir et aidez-nous à arrêter vos complices : le jury vous en tiendra compte, et je peux vous dire que c’est votre unique chance de salut !

— Je vous ai dit la vérité, monsieur le juge ! Vous ne me croyez pas ! Lorsque je mentirai, me croirez-vous davantage ?

— Vous n’avez pas à m’interroger, Ashland ! Vous me paraissez buté. Vous réfléchirez. Demain, je vous questionnerai de nouveau ! Il vous est loisible de prendre l’assistance d’un avocat !

— J’y réfléchirai, monsieur le juge ! fit simplement l’accusé que l’on ramena dans sa cellule.

L’instruction suivit son cours. Les questions du juge apprirent à John Strobbins que sa prétendue victime était un joueur invétéré et qu’il se trouvait à Romano-Inlet depuis trois ou quatre jours seulement lorsqu’il avait été tué.

Quant à la maison du bois de Bokabee, elle appartenait au directeur d’une agence immobilière de Romano-Inlet, M. Sloughton, lequel l’avait louée à un certain Mark Smithson, quatre mois auparavant.

Mark Smithson ne ressemblait en rien ni à John Strobbins, – et pour cause ! – ni à Constantin Fotiadès ; c’était un géant haut de plus de six pieds et large en proportion ; en se présentant à M. Sloughton, Mark Smithson lui avait demandé une maison retirée, voulant, avait-il dit, y passer ses vacances dans le calme.

M. Mark Smithson s’était donné pour un banquier de Chicago.

— Ce Smithson est votre complice, Ashland ! déclara le juge Peter Renkins. Nous avons télégraphié à Chicago. On n’y connaît pas de Smithson banquier. Les Smithson existant dans cette ville – et qui sont au nombre de trois cent dixsept ! – ont facilement prouvé qu’ils n’étaient jamais venus à Romano-Inlet. Leur signalement ne ressemble en rien, d’ailleurs, à celui de votre complice qui a loué la maison du bois de Bokabee !

— Et que voulez-vous que cela me fasse, monsieur le juge ? fit observer John Strobbins, avec un calme parfait.

Le magistrat se sentit atteint :

— Je crois que vous raillez, Ashland ! éclata-t-il.

« À votre aise : vous seul en paierez les conséquences ! Je vous annonce donc que je considère, d’ores et déjà, mon instruction comme terminée : votre culpabilité étant abondamment et absolument prouvée.

« Vous en répondrez devant le jury ainsi que de votre cynisme !

« À moins que vous jugiez à propos de me faire des révélations, vous partirez demain pour Tallahassee afin d’y être jugé la semaine prochaine, et pendu dans le mois qui suivra !

— Cela, monsieur le juge, n’est pas plus prouvé que ma culpabilité !

— Vous avez raison. Vous êtes coupable, vous serez pendu. Les deux faits se tiennent !

Le prétendu William Ashland se borna à s’incliner.

Il signa de bonne grâce son dernier interrogatoire et fut ramené dans sa cellule.

IV

Le train dans lequel avait pris place le prétendu William Ashland et les deux détectives qui l’accompagnaient venait de dépasser Lake-City, et filait à travers la plaine floridienne à plus de quatre-vingts kilomètres à l’heure.

Il était un peu plus de midi.

Les deux détectives chargés de surveiller le prisonnier achevaient de déjeuner. Ils avaient emporté de quoi faire un confortable repas.

Ayant chacun absorbé le contenu d’une fiasque de verre incurvée, pour qu’une fois placée dans la poche de derrière du pantalon elle épousât exactement le contour de la hanche, ils venaient d’allumer un cigare.

La fiasque, maintenant vide, qu’ils avaient remise dans leur poche, avait contenu un excellent alcool de contrebande.

— J’aime voyager, moi ! murmura un des deux policiers. Dommage que nous n’ayons pas plus souvent des « gibiers » à convoyer, hein, Watson ?

Watson, un gros homme placide au visage large, gras et rouge comme un jambon d’York, fit signe de la tête qu’il était absolument de cet avis. Lorsqu’il avait mangé, il n’aimait pas parler.

Son compagnon regarda le prisonnier.

William Ashland semblait dormir.

— Hello ! fit l’homme. On n’a donc pas faim ?

John Strobbins ouvrit les veux, se redressa :

— Non ! dit-il.

— Tant mieux ! Tant mieux !… Parce que, tu sais, mon garçon, tu ne mangeras pas avant d’arriver à Tallahassee, et nous n’y serons pas avant six heures, ce soir… Mais j’y pense ! tu arriveras à la prison trop tard pour la soupe, et il te faudra attendre à demain, j’en ai peur !…

« Maintenant, si tu avais des confidences à nous faire, des confidences sérieuses, comme de juste, peut-être que nous pourrions te faire manger quelque chose !… Il reste du pain et du lard… et aussi un morceau de veau froid ! C’est exquis, le veau froid… avec de la gelée encore ! Regarde !

Ce disant, le policier ouvrit une boîte ronde en aluminium, qui contenait, en des compartiments séparés, les victuailles annoncées, et la plaça sous le nez du prisonnier.

— Mon médecin m’a ordonné de jeûner de temps en temps ! fit tranquillement Strobbins. Merci de votre amabilité, officier !

L’homme fronça les sourcils. Il comprenait que le prisonnier se moquait de lui :

— Si c’est pour ta santé que ton médecin t’a conseillé de jeûner, eh bien, tu peux manger, parce que, du train dont vont les choses, je crois que… oui… tu seras bientôt pendu !

— Comme cela, je suis certain de ne pas mourir noyé ! J’ai toujours eu peur de mourir noyé ! fit le prétendu Ashland.

 Le policier n’insista pas. Watson le regardait avec une  certaine ironie. Il haussa les épaules, referma la boîte et se leva.

 Impossible de se promener : les trois hommes étaient  enfermés dans un compartiment spécial, qui ne communi quait pas avec le restant du wagon, afin d’éviter les évasions.  Les portières étaient fermées à clé. Et le verre dépoli dont  elles étaient munies était renforcé, à l’intérieur, par une so lide grille de fer forgé.

 Ce compartiment s’aérait par un conduit de fonte percé  dans le plafond et aboutissant à un ventilateur.

 — Heureusement que, ce soir, nous pourrons aller au  Casino, hein, Watson ? reprit le policier.

 Watson ne répondit pas : il dormait. L’autre se rassit.

 William Ashland s’était de nouveau assoupi.

Une dizaine de minutes passèrent. Le collègue de Watson bâilla, se secoua et ferma les yeux. Bientôt, il ronfla. Et rien ne bougea plus.

Une des portières s’ouvrit lentement. Un homme portant l’uniforme des agents de l’Atlantic-Coast Railroad pénétra dans le compartiment.

Il referma le battant, déposa sur la banquette le paquet qu’il tenait sous son bras et retira de la poche de son dolman de drap noir un petit flacon de verre jaune qu’il déboucha et plaça sous les narines de John Strobbins.

Le détective-cambrioleur ne bougea pas. L’agent de l’Atlantic-Coast Railroad referma son flacon et en prit un autre, un peu plus petit. Il entr’ouvrit les lèvres du prisonnier et lui versa dans la bouche le contenu du récipient.

John Strobbins tressaillit violemment, éternua, eut un hoquet et, ouvrant les yeux, vit le nouveau venu :

— Reno !… exclama-t-il.

— Oui… Me voilà !… J’ai été retardé par le chef de train qui avait toutes sortes d’histoires à me raconter. Il n’en finissait plus !… Ne bouge pas !

Et le vieil ami du détective-cambrioleur, à l’aide d’une pince, coupa les menottes qui retenaient les poignets du prisonnier.

Puis il dénoua le paquet qu’il avait apporté et en retira un vêtement complet en flanelle bleue, un petit chapeau mou, une paire de souliers de toile, un faux col fixé à un plastron de chemise, une cravate et une paire de chaussettes.

           

John Strobbins, qui n’était pas encore très bien réveillé, dut se faire aider pour retirer son sinistre uniforme de prisonnier. Il passa ensuite les vêtements apportés par Reno qui poussa sous une des banquettes la défroque abandonnée par le prisonnier.

Les deux policiers dormaient toujours : Reno les avait endormis en perçant la paroi du compartiment, laquelle était mitoyenne avec le fourgon à bagages, et en insufflant par le trou des vapeurs de chlorure d’éthyle. John Strobbins, tout comme ses gardes du corps, en avait ressenti les effets. Et Reno n’avait plus eu qu’à venir réveiller le détectivecambrioleur…

Il prit dans sa poche la clé avec laquelle il avait ouvert, pour entrer, une des portières du compartiment :

— Le train va ralentir dans quelques minutes ! dit-il. Prépare-toi à sauter, John ! Tu es bien réveillé, maintenant ?

— Tout à fait ! quoique j’aie la bouche pâteuse !… Mais ça ne m’empêchera pas de sauter ! Où sommes-nous ici ?

— Pas loin de Cedar-Key !… Ça va être le moment !…

John Strobbins regarda à travers l’entrebâillement de la portière :

— Nous en avons encore pour dix minutes, au moins !

observa-t-il. Et il me semble que, si je mangeais un peu, ça irait mieux !

 Ce disant, le détective-cambrioleur attira à lui la boîte  d’aluminium contenant les restes du repas des policiers. Il  l’ouvrit et en dévora le contenu :

 — Me voilà complètement « retapé » ! dit-il après avoir  avalé la dernière bribe des victuailles. Donne-moi un papier  et un crayon !

 Reno lui tendit un calepin. Il en arracha une feuille sur  laquelle il écrivit :

J’ai profité de votre invitation et me suis servi ! Mes compliments à M. Watson et à vous : Le veau était un peu trop cuit ! je l’ai trouvé desséché.

WILLIAM ASHLAND.

— Et voilà ! murmura-t-il après avoir inséré la feuille dans la poche du dolman du compagnon de Watson. Je crois que nous y sommes, Reno !

Le convoi, en effet, ralentissait ; la voie, à cet endroit, passait sur une levée de terre soutenue par d’énormes pilotis de cèdre ; de chaque côté, c’était un marécage où poussaient des bambous et autres arbustes aquatiques et qui s’étendait à perte de vue.

— Je saute ! décida John Strobbins.

Il poussa la portière, descendit sur le dernier degré du marchepied, et, ayant calculé son élan, se jeta dans le vide.

Il alla rouler au bas de la levée de terre et réussit à se retenir à un bouquet de jeunes bambous qu’il avait d’avance repérés.

Presque aussitôt, Reno le rejoignit.

— L’auto est là ? demanda le détective-cambrioleur.

— Oui. À la borne 55. Nous ne devons pas en être loin !

V

Trois jours après l’évasion du prétendu William Ashland – évasion qui causa une sensation énorme et aboutit à la révocation des deux malheureux détectives qui l’accompagnaient – deux hommes arrivèrent à Romano Inlet.

À la coupe de leurs vêtements de toile blanche, à leurs bottines de cuir rouge brique, à la forme de leur chapeau de Panama, et, surtout, à leur visage bronzé, barré d’énormes moustaches comme du cirage, il n’était pas difficile de reconnaître de ces Mexicains qui, enrichis par la hausse du tabac, du sucre et du rhum, promènent leur nonchalant dédain à travers les États-Unis…

Nos deux Mexicains, qui s’étaient fait inscrire sous les noms de don Juan Iglesias y Calabozo et don Manuelo Rodolio Bengoa au Gulf-Palace – le plus riche hôtel de Romano Inlet – ne cachaient à personne qu’ils étaient venus pour excursionner, d’abord, et, si le pays leur plaisait, pour y acheter une résidence.

Comme ils paraissaient très riches et payaient sans compter, ils furent aussitôt assaillis par les agents de location et de vente de villas.

Ils visitèrent tous les cottages, bungalows et autres habitations de plaisance qu’on voulut leur montrer. Aucun ne leur plut.

Don Juan Iglesias y Calabozo trouvait tout banal. Il était évident que Romano-Inlet ne lui plaisait pas : il parlait sans cesse de Palm Beach et de Miami, les deux grandes plages à la mode, qui sont le Nice et le Cannes de la Floride.

Don Manuel Rodolio, lui, paraissait apprécier RomanoInlet. Mais aucune des maisons à vendre n’était à son goût.

Les deux Mexicains, pourtant, semblèrent s’intéresser à une maison qui leur fut montrée par l’agence Sloughton : c’était dans cette masure, située au milieu du bois de Bokabee, que le bijoutier Fotiadès avait été assassiné.

— Si vous voulez l’acheter, leur dit l’employé de M. Sloughton, qui les accompagnait, vous l’aurez à bon compte.

« M. Sloughton est décidé à la vendre. Il a eu tous les ennuis avec le dernier locataire, un certain Mark Smithson, que l’on recherche comme complice des assassins de M. Fotiadès… Ce Mark Smithson nous doit même un mois de location !

« La maison est vieille et petite, et je comprends, gentlemen, qu’elle ne puisse vous convenir, mais le site est très joli… Il y a un lagon tout près, qui appartient à la propriété, et dans lequel on peut faire des pêches miraculeuses… Il y a des anguilles monstres et des scumbres énormes… et des barracudas… Mais il faut aimer le sport !

— Si !… Nous aimons le sport ! prononça gravement don Iglesias y Calabozo. Mais il y a peu de terrain !

— On pourra vous en vendre ! M. Sloughton est ami avec le propriétaire de la forêt !… assura l’employé de l’agence.

— Alors… cela pourrait aller !… Nous ferons bâtir une grande résidence… Nous ferons tracer une route pour les autos… Ce sera très bien ! déclara don Manuelo Rodolio Bengoa.

« Voyons un peu cette maison… Ce doit être pittoresque !

L’homme avait apporté les clés.

La porte de la bicoque fut ouverte. Don Juan Iglesias y Calabozo ne sourcilla pas. Il connaissait l’endroit, pourtant, puisqu’il n’était autre que John Strobbins, alias William Ashland.

Au côté de l’employé de l’agence Sloughton, il revit la grande pièce où il avait été arrêté.

Rien n’y avait été changé. Sur la poussière recouvrant le sol, les traces des pas des policiers venus faire leur enquête se distinguaient encore.

— C’est sinistre, ici ! observa don Juan Iglesias y Calabozo.

— Tout est à démolir ! fit don Manuelo Rodolio qui, se penchant vers le sol, écarta la poussière de sa main et mit à jour le carrelage brisé… C’est une maison qui date au moins de cinquante ans !…

— Une véritable antiquité, gentlemen ! appuya l’employé de l’agence Sloughton. Une des plus anciennes maisons de Romano-Inlet !

— Voyons le reste ! conclut don Juan Iglesias y Calabozo.

Les trois hommes passèrent dans la cuisine qui faisait suite à la grande salle.

Le fourneau de briques était à demi écroulé. Le plafond, fendu, paraissait prêt à s’effondrer.

— Il y a encore un petit grenier ! fit l’employé de Sloughton.

— Voyons le ! demanda don Manuelo Rodolio.

Il fallut grimper le long d’une échelle à demi pourrie et passer à travers une trappe carrée percée dans le plafond de la cuisine.

Le grenier contenait un peu de paille poussiéreuse et d’innombrables toiles d’araignée : il était évident que nul, sauf les policiers venus à la suite du crime, n’y avait mis les pieds depuis longtemps.

Don Manuelo Rodolio et son ami, pourtant, examinèrent le misérable réduit, sous le prétexte de s’assurer que les poutres du toit n’étaient pas pourries, et elles l’étaient.

— J’avais pensé à faire de cette maison un logement pour un concierge ! fit don Juan Iglesias y Calabozo. Mais il n’y faut pas songer !

L’employé de Sloughton n’insista pas : il avait hâte de sortir de cette masure qu’il redoutait de voir s’écrouler sur sa tête.

Les trois hommes passèrent dans le jardin, qui s’étendait, derrière la maisonnette, jusqu’à un vaste lagon entouré de toutes parts de bambous géants et d’eucalyptus.

Le jardin lui-même n’avait pas été entretenu depuis des années : c’était à peine si l’on y distinguait encore la trace des allées.

La végétation avait tout envahi ; derrière la maison, surtout, l’on se serait presque cru en pleine forêt vierge.

— Nous ferions construire un pavillon au bord du lagon, hein, don Manuelo ? fit don Juan Iglesias y Calabozo. Ce serait amusant…

— Avec un canot automobile…

 Derrière l’employé de Sloughton, les deux Mexicains ou  prétendus tels firent le tour du lagon.

 Au passage, don Manuelo Rodolio, qui affirma avoir de  grandes connaissances en botanique, examina le jardin et  déclara qu’il contenait toutes sortes de plantes très intéres santes et dont quelques unes étaient rares. L’employé de  Sloughton, qui voyait déjà l’affaire faite, ne manquai pas de  surenchérir sur les beautés de la vieille propriété.          

 Les trois hommes, peu après, reprirent le chemin de Romano Inlet.

 Les Mexicains, de retour à l’agence, déclarèrent qu’ils al laient réfléchir et rendraient une réponse dans les quarantehuit heures. Ils laissèrent entendre qu’ils étaient presque décidés.

— Et alors, que penses-tu, Reno ? demanda à son compagnon, dès qu’ils furent seuls, le prétendu don Juan Iglesias y Calabozo.

— Je vais te le dire. Mais, d’abord, regarde ce que j’ai trouvé, John, dans la grande salle, quand je me suis baissé pour soi-disant examiner le carrelage.

Et Reno tendit à son ami un minuscule anneau d’or à section carrée qui, vraisemblablement, avait constitué un des maillons d’une chaîne de montre. John Strobbins le posa dans sa paume, prit une loupe dans sa poche et la plaça devant son œil :

— De l’or russe ! dit-il. On voit très distinctement le poinçon de contrôle impérial ! Cela date d’avant guerre !

« En tout cas, cela ne vient pas de chez moi !… Savoir si ce fragment d’or à un rapport quelconque avec la mort de ce Fotiadès !…

Bien bizarre, tout cela. Fotiadès a juste emporté quelques bibelots d’ivoire qu’il a pris dans le salon, et mes bijoux de la chambre à coucher… et ce serait pour ce misérable butin qu’on l’a assassiné ? Je n’en crois rien !

« Nous verrons si ce morceau d’or peut nous conduire à une piste sérieuse ! Pour le moment, j’ai recueilli un autre indice autrement grave ! Je m’en doutais, d’ailleurs !

— Que veux tu dire ? demanda Reno, intrigué.

VI

Les paroles de John Strobbins avaient plutôt intrigué Reno. Mais il savait que le détective cambrioleur ne parlait que lorsqu’il le voulait.

Il ne s’étonna donc pas de s’entendre répondre :

— Je te dirai cela tout à l’heure !… On ne sait jamais par qui l’on est entendu.

Sur quoi, John Strobbins alluma une mince cigarette à bout d’or.

Les deux amis, tout en causant, étaient arrivés sur la plage de Romano-Inlet, où une foule turbulente et bigarrée s’ébattait. Il y avait là des fils de milliardaires, des usiniers nouvellement enrichis, des chevaliers d’industrie avec trop de bijoux aux doigts…

Devant un des palaces récemment érigés face à l’Océan, des enfants, juchés sur un petit éléphant luxueusement caparaçonné, poussaient des cris de joie.

John Strobbins et Reno allèrent s’asseoir sur une des chaises rangées autour d’un vaste kiosque à musique, où des nègres raclaient à grand bruit des guitares hawaïennes soutenues par des saxophones nasillards.

Les deux amis, parlant à haute voix, firent mine de s’entretenir des terrains et des maisons à vendre, de façon à être entendus.

Vers six heures du soir, ils revinrent vers la ville et entrèrent chez un marchand de chiens de luxe. Moyennant trois cent cinquante dollars, ils acquirent un jeune dogue de l’Alaska répondant au nom de Muck et qui se laissa emmener sans trop de difficultés.

Don Juan Iglesias y Calabozo et don Manuel Rodolio Bengoa dînèrent dans un petit restaurant non loin de la plage, puis, leur café pris, s’éloignèrent en emmenant Muck.

Ils allèrent s’installer dans un tea-house voisin, y restèrent jusqu’à onze heures, à écouter d’assourdissants jazzbands, puis se dirigèrent vers la forêt de Bokabee.

Ils y arrivèrent sans encombre et atteignirent peu après la mystérieuse maison de M. Sloughton.

Elle était déserte et silencieuse.

John Strobbins, grâce à une clé dont il s’était muni, ouvrit facilement le petit portillon de fer donnant dans le jardin.

— Maintenant, souffla-t-il à Reno, tu vas voir ce que j’ai découvert !

« Mais, d’abord, faisons un petit tour, pour être bien sûrs que nous sommes seuls ! Dans la vie, on ne sait jamais… tout arrive !

Le jardin fut exploré. Les deux amis poussèrent la précaution jusqu’à faire le tour du petit lagon et se rendirent compte ainsi qu’ils étaient bien seuls.

Muck, cependant, donnait des signes d’inquiétude.

— Le chien n’a pas l’air rassuré ! observa Reno.

— Tu vas tout de suite savoir pourquoi ! déclara John Strobbins qui, entraînant l’animal, se dirigea vers un épais fourré situé sur la gauche de la masure.

Au grand étonnement de Reno, il pénétra dans le taillis et arriva dans un espace libre, de forme circulaire, qui mesurait un peu plus d’un mètre de rayon.

À cet endroit, le sol était jonché d’une épaisse couche de branches sèches et de bois mort que John Strobbins écarta vivement.

Tout aussitôt, le chien se mit à gratter la terre :

— Va, Muck ! Va, mon chien ! l’encouragea le détectivecambrioleur en le caressant.

L’animal, de plus en plus excité, fouilla le sol avec rage. La terre, d’ailleurs, était amollie par une pluie récente et semblait assez meuble naturellement.

John Strobbins prit dans sa poche une torche électrique. Il en dirigea le rayon sur l’excavation creusée par le chien :

— Tu vas voir ! souffla-t-il. Je crois que nous y sommes !

Le dogue fit entendre un sourd grondement. John Strobbins et Reno, s’étant penchés sur lui, virent qu’il venait de mettre à jour un pied d’homme chaussé d’une forte bottine de cuir jaune, recouverte de moisissure.

— Et voilà ! fit triomphalement le détective cambrioleur en retenant son ami. Laisse faire le chien !

« Lorsque nous sommes venus ici avec l’homme de chez Sloughton, j’ai remarqué ce vide dans le fourré… j’ai remarqué aussi que quelques branchettes des taillis environnants avaient été assez récemment brisées ou froissées.

« Déjà, je me doutais que ce Fotiadès n’était pas le seul mort !… Les taches de sang que j’avais relevées sur la muraille de la chambre provenaient, d’après leur emplacement, d’un homme plus grand que notre joaillier voleur.

» Lorsque j’ai su, par le juge, que le locataire de la maison était de haute taille, j’ai pensé que c’était de sa gorge ou de son crâne que provenaient les taches en question.

« Je suis pour ainsi dire sûr que le cadavre qui est enterré là est celui de ce Smithson… qui ne s’appelle pas Smithson ! Il a choisi le nom le plus commun des États Unis ! Voyons un jeu !

Non sans peine, John Strobbins, tirant de toutes ses forces sur la laisse d’acier fixée au collier du chien, parvint à écarter la bête.

Muck avait presque entièrement déterré un homme de haute taille, revêtu d’un costume de cheville noire, et qui gisait au fond du trou, recroquevillé sur lui-même, les bras repliés le long de son torse, la tête penchée en avant, le menton touchant les genoux. Une large entaille partageait en deux son crâne, juste au milieu du front ; des débris de cervelle souillés de terre avaient coulé par la blessure.

— Hein ? fit le détective cambrioleur en regardant son fidèle lieutenant. Voilà le mystérieux Smithson, que l’on n’a pu retrouver, et pour cause !

« Tiens le chien !… Je vais un peu l’examiner !

Reno, sans mot dire, prit la laisse. John Strobbins descendit dans l’excavation et se pencha sur le cadavre dont il entreprit d’explorer les poches.

D’autres s’étaient, avant lui, chargés de ce soin ! Il ne recueillit que quelques miettes de tabac.

Il ne s’émut pas et déchaussa le mort.

— Pointure 46 ! souffla-t-il. Cela ne se trouve pas tous les jours !… Voyons !…

« Il a acheté cette paire de chaussures chez Johnson, Myers et C°, à Cedar-Key… à quarante milles d’ici. Il y a encore la marque !

« Avec cela, nous sommes sur la piste ! Celui qui l’a tué et dépouillé de ses papiers n’a pas pensé aux chaussures… Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de les lui enlever ? On verra !…

« Tiens bien le chien ! Nous allons refermer le trou ! Le pauvre hère pourrira aussi bien ici qu’ailleurs !

Et John Strobbins, ayant déposé les deux énormes bottines sur les bords de la fosse, entreprit de la combler. Il n’avait d’autres outils que ses mains. Ce fut assez long.

Il eut enfin terminé, et, après avoir longuement et soigneusement piétiné le sol, y entassa les branchettes et le bois mort qui s’y trouvaient précédemment.

— Hein ! Nous voilà sur la bonne piste ! répéta-t-il en prenant les deux chaussures. Arrive ! Et tiens bien le chien ! Entraînant le pauvre Muck qui grondait sourdement, les deux amis sortirent du taillis, retraversèrent le jardin et revinrent vers Romano-Inlet.

Un peu après minuit, ils furent de retour au Gulf-Palace.

Ils y restèrent encore quatre jours, visitèrent d’autres villas, et, finalement, firent entendre à tout venant que, réflexions faites, le pays ne leur plaisait pas et qu’aucune résidence n’était assez bien pour des seigneurs de leur importance.

Le train les emmena vers Miami : ils y restèrent vingtquatre heures et en repartirent incognito, dans une auto venue les chercher à quelques milles de la ville, de façon à faire perdre leurs traces.

— Maintenant, nous allons tout savoir ! fit John Strobbins, cependant que la voiture filait à toute allure dans la direction de Cedar-Key.

Il ne se doutait pas qu’il n’était pas au bout de ses tribulations ! Mais, si on savait…

VII

Le magasin de Johnson, Myers and C° était un des plus beaux de Cedar-Key.

Sur la devanture grise, filetée d’or, deux grands médaillons entourés d’ampoules électriques, attiraient l’attention. Ils contenaient les portraits des directeurs de la firme, portraits au-dessous desquels se lisaient ces mots :

MM. Johnson Boniface et Myers Adolf, promoteurs de la chaussure à bon marché à Cedar-Key, philanthropes, créateurs des bottines toutes faites à un dollar cinquante, sur mesure à trois dollars. Membres de la société des bottiers américains.

Les vitrines étaient dignes de la devanture : sur des rayons de cristal soutenus par des consoles argentées, des chaussures de toutes formes et de tous prix étaient exposées, chacune sur un coussinet de velours de couleur assortie.

John Strobbins, qui avait maintenant l’aspect d’un riche villégiateur, avec son costume de shantung, ses souliers de peau de daim et son fin panama, pénétra dans la boutique des promoteurs de la chaussure à bon marché à Cedar-Key.

— Je désirerais voir M. Johnson ! déclara-t-il au commis qui s’était élancé à sa rencontre.

— M. le président n’est pas visible ! Il faudrait lui demander une audience ! fit l’employé, avec un naturel parfait.

— Quel président ?

— Mais… M. Johnson, qui est président de la société Johnson, Myers and C°, Incorporated ! Vous comprenez, gentleman, que M. Johnson ne peut accorder une audience à tout le monde. Son temps est précieux !

— Et M. Myers ?

— M. le président-adjoint est en ce moment en voyage, gentleman !

— Tant pis ! Parce que je suis venu pour une affaire spéciale… J’ai un cousin qui a de très grands pieds. Il habite à Starville. Il m’a dit que vous aviez des chaussures 46 toutes prêtes !

— Nous en avons même du 47, gentleman !

— Tout est pour le mieux, alors !… Mais elles ne sont pas démodées, au moins ? Parce qu’il ne doit pas y avoir beaucoup de gens, ici, qui ont des pieds aussi grands !

— Oh ! Nous avons plusieurs personnes qui chaussent du 46 ! Notamment le brigadier Moriena, qui a si bizarrement disparu ! Il nous a encore acheté une paire de bottines il y a un mois !

— Le brigadier Moriena ? demanda John Strobbins. Un grand gaillard, hein, avec un nez retroussé ?

Le vendeur sourit :

— C’est lui ! dit-il. D’ailleurs, les journaux ont publié son portrait ! Eh bien ! il se fournissait chez nous !

John Strobbins ne sourcilla pas. Il n’avait pas lu les journaux du jour, mais c’était le signalement du prétendu Smithson qu’il venait de donner au vendeur de chez Johnson, Myers and C°.

Jouant son rôle jusqu’au bout, il se fit montrer plusieurs paires de chaussures de la pointure 46, nota leurs prix et se retira en annonçant qu’il allait écrire à son cousin et reviendrait passer une commande.

Peu d’instants après, il rejoignit Reno qui l’attendait dans son auto.

— Nous sommes sur la bonne piste, dit-il en déployant un journal qu’il venait d’acheter.

« Regarde ! L’homme qui est enterré dans le jardin de Romano-Inlet, c’est bien Moriena, le brigadier Moriena, des douanes Fédérales, que l’on recherche !… On peut le chercher longtemps !

Et le détective-cambrioleur, rapidement, parcourut l’article accompagnant le portrait du fonctionnaire.

M. Washington Moriena, était-il expliqué, avait disparu depuis bientôt trois semaines. On l’avait vu la dernière fois à Cedar-Key, le 13 février, dans l’après-midi. Or, c’était pendant la nuit du 13 lévrier que John Strobbins avait été arrêté dans la mystérieuse maison du bois de Bokabee ! Qu’était allé faire le brigadier Moriena dans cette maison qu’il avait louée sous un faux nom ? Là était la clé de l’énigme !… Moriena avait de bonnes raisons, sans doute, pour agir ainsi !

— Il y a une affaire de contrebande là-dessous ! opina Reno. Lorsque les gens de la douane sont dans une histoire, l’on peut être certain qu’il y a du bootlegging sous roche !

— Nous allons voir cela ! conclut le détective-cambrioleur.

Par prudence, il alla loger avec Reno dans un modeste hôtel, à Whitesand, une bourgade limitrophe de Cedar-Key.

Le lendemain, il revint dans cette dernière ville.

Cette fois, il avait revêtu un modeste accoutrement de flanelle bleue, chaussé de grossiers souliers et coiffé un vieux chapeau de feutre taché et déformé. Une moustache mince et noire soulignait son nez, grossi artificiellement à l’aide de deux boulettes de paraffine introduites dans les narines.

John Strobbins, qui connaissait parfaitement Cedar-Key, comme toutes les villes de la côte de Floride, s’en fut, le soir venu, au Popular’s Club.

Le Popular’s Club était, en apparence, un cercle d’amateurs de T.S.F. occupait une modeste bâtisse de bois située au nord de la ville, à l’extrémité de la plage. Un jardinet, défendu par une palissade de hauts pieux, l’entourait.

John Strobbins tira le fil de fer accroché à la grille du jardin. Celle-ci s’ouvrit. John Strobbins la poussa et s’arrêta,  ébloui par le rayon d’une torche électrique qu’un grand nègre venait de lui darder sur le visage.

 — Je viens pour voir Old Joé ! expliqua le détectivecambrioleur.

 Old Joé était le nom du président-fondateur-propriétaire  du Popular’s Club.

 Sans répondre, le nègre poussa le verrou de la grille et fit  signe au nouveau venu de le suivre.

 Derrière lui, John Strobbins franchit l’unique allée du  jardin, gravit un perron, et, ayant traversé une étroite anti chambre, pénétra dans une grande salle aux murailles crépies à la chaux.

 Une vingtaine d’hommes y étaient installés sur des  chaises et écoutaient avec attention les explications [d’un  conférencier] sur le mécanisme de la T.S.F., explications  qu’il accompagnait de croquis tracés à la craie sur un tableau noir.

 Les assistants, immobiles et silencieux, semblaient boire ses paroles.

 John Strobbins s’assit sur une des chaises vides et écou ta. Il ne fut pas long à remarquer que le conférencier ne rela tait que des faits sans aucune valeur scientifique.

 De temps à autre, un des auditeurs se levait sans bruit et  se dirigeait vers une porte masquée d’une portière de velours  rouge, derrière laquelle il disparaissait.

 John Strobbins attendit quelques minutes, puis se dressa  et alla soulever la portière de velours. Elle donnait sur un étroit réduit carré où se tenait un nègre assis sur un escabeau de bambou.

— Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda ce noir.

— Un peu de teinture d’iode pour ma dent malade ! fit tranquillement le détective-cambrioleur.

— Passez ! l’autorisa le nègre.

John Strobbins franchit une nouvelle porte, bardée de fer et garnie de plusieurs énormes verrous.

Elle donnait dans une salle blanchie à la chaux, au centre de laquelle un fil d’acier, accroché au plafond, soutenait un baril de verre muni d’un robinet.

Un petit vieillard se tenait auprès du baril et remplissait à mesure les gobelets que lui tendaient les auditeurs de la conférence sur la T.S.F. Exactement au-dessous du baril de verre, une ouverture ronde était percée dans le sol cimenté : cette ouverture, c’était l’orifice d’un puits communiquant avec la mer.

Le baril contenait du whisky. Le Popular’s Club était simplement un club de buveurs ! Et la phrase dite par John Strobbins au nègre du réduit constituait le signe de reconnaissance permettant d’être introduit dans le sanctuaire.

Tout était prévu : en cas d’irruption de la police, le petit vieillard n’avait qu’à couper le fil de fer auquel était suspendu le baril : celui-ci, instantanément, tombait dans l’orifice du puits.

VIII

John Strobbins s’approcha du petit vieillard qui, s’étant tourné vers lui, ouvrit sa main gauche, cependant que, de la droite, il lui montrait un verre grossier.

Le détective-cambrioleur comprit cette muette invite et fit passer dans la main du vieillard un billet de cinq dollars.

L’homme, toujours sans un mot, plaça le verre sous le robinet du baril et l’emplit. John Strobbins, pour le prendre, dut se pencher vers lui et en profita pour chuchoter :

— Il faut que je te parle pour une grosse affaire !

Le petit vieillard ne sourcilla pas :

— Reste ici, je suis à toi ! souffla-t-il.

John Strobbins, des yeux, fit signe quai avait compris et avala le contenu de son verre – une ignoble mixture qui sentait à la fois la pomme de terre, l’eau de Cologne et l’alcool à brûler.

Le détective-cambrioleur réprima un hoquet de dégoût et rendit le verre vide au vieillard.

Puis il s’écarta de quelques pas et affecta d’examiner les nombreuses pancartes suspendues aux murailles. Elles portaient des textes édifiants :

L’ivrognerie abrège la vie.

Un véritable américain ne boit que de l’eau.

L’alcool est un poison.

Washington, Abraham Lincoln et le sénateur Vollstead (auteur de la loi sur la prohibition de l’alcool aux États-Unis) sont les trois plus grands hommes de l’Amérique !

Sous ces pancartes, des buveurs facétieux avaient tracé des observations de leur crû. L’une d’elles disait : Ceux qui aiment l’eau n’ont qu’à aller se noyer ! Une autre assurait qu’il valait mieux s’empoisonner avec de l’alcool plutôt que de se purger avec du thé…

Une dizaine de minutes s’écoulèrent. Le défilé des membres du Popular’s Club ne discontinuait pas.

Un grand individu apparut. Il était habillé de noir et portait par-dessus ses vêtements un large tablier de toile bleue.

Sa face plate et large, son nez écrasé, ses petits yeux en trous de vrille lui donnaient un aspect bestial. Il se fraya brutalement un passage parmi les candidats buveurs et rejoignit le petit vieillard avec lequel il échangea quelques mots avant de prendre sa place.

Le petit vieillard, l’ayant laissé auprès du baril de verre, rejoignit John Strobbins :

— Et alors ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’il y a ?

Le détective-cambrioleur haussa les épaules :

— Ce que j’ai à te dire est sérieux ! observa-t-il. Ce n’est pas ici que je parlerai ! Me prends-tu pour une corne-verte (novice, naïf) Old Joé ? C’est Raggenheim, de Nassau, qui m’envoie !

Raggenheim, un des principaux entreposeurs de whisky des îles Bahamas, lesquelles îles constituent le grand centre d’approvisionnement des bootleggers ! (contrebandiers). John Strobbins n’avait pas parlé à la légère ! Le petit vieillard eut un léger tressaillement et jeta un bref regard à la ronde, comme pour s’assurer que les paroles de son interlocuteur n’avaient pas été entendues.

— Viens ! souffla-t-il.

John Strobbins le suivit en silence et passa dans une petite pièce encombrée de matériel de T.S.F. qu’éclairait une ampoule électrique fixée au plafond.

— Assieds-toi là ! fit le vieillard, en indiquant une caisse au détective-cambrioleur.

Lui-même s’installa sur une autre caisse.

— Voilà l’affaire ! déclara aussitôt John Strobbins, en réponse au regard interrogateur d’Old Joé.

J’ai, à Nassau, un important chargement de stuff !… (alcool). Il paraît que tu te charges de le faire rentrer ici !…

« J’ai eu le stuff à bon compte. Je te le céderai pour pas cher ! Mais il faudrait venir le chercher au large !

Old Joé hocha la tête :

— Oui… C’était facile… avant !… Mais, maintenant… c’est dur ! Le nouveau brigadier est de Boston… C’est une espèce de quaker ! Il ne comprend rien aux affaires ! Pas moyen de s’arranger avec lui ! Ah ! ça allait trop bien !…

Old Joé soupira :

— Je ne peux rien conclure ! dit-il-il faudrait voir Vamp !…

— Vamp ?

— Je te le ferai connaître ! Tu dis que ton whisky n’est pas cher ? Combien y en a-t-il.

— Trois cents gallons ! Du trois étoiles !

— Quand bien même il aurait quarante étoiles, je m’en moque ! Les porcs qui viennent boire ici n’en sont pas à dix étoiles près !…

« Mais il faudra qu’il ne soit pas cher… Parce qu’avec les risques… Et puis Vamp est exigeant !… Si tu étais venu seulement il y a un mois, du temps de Moriena !…

« Ça allait tout seul ! Mais on l’a tué, sûrement !

— Je ne demande pas mieux que de m’arranger, observa John Strobbins, mais il faudrait faire vite ; j’ai d’autres affaires en vue ! Quand peux-t-on voir Vamp ?

— Il est justement à Cedar-Rey en ce moment ! Reste ici ! Il ne va pas tarder à venir !

— Si tu crois que je n’aurai pas trop à attendre, je reste ! acquiesça John Strobbins qui comprit que le petit vieillard se méfiait de lui et craignait quelque guet-apens de la police.

Avant une demi-heure, tu verras Vamp ! assura Old Joé. Fume une pipe ou deux… Ce sera vite passé !

— Entendu ! approuva John Strobbins, avec philosophie. — Je te l’amènerai ici !… À tout à l’heure !

Sur ces mots, le petit vieillard se leva et sortit de la pièce. John Strobbins resta seul.

Il n’était pas très content de lui. Old Joé ne lui avait rien appris d’intéressant sur le brigadier Moriena, sinon qu’il était de mèche avec les bootleggers.

Le détective-cambrioleur n’avait pas trop insisté pour avoir des détails sur le disparu ; il craignait, avec raison, d’éveiller la susceptibilité du vieux Joé…

Mais il avait atteint un de ses buts : il allait être mis en relations avec Vamp, un ami de Moriena… Et il espérait, par Vamp, découvrir quelque piste…

Les minutes passèrent. Autour du détective-cambrioleur, le silence persistait.

John Strobbins se sentit pris d’une sorte de gêne. Il se demandait si Old Joé, le prenant pour quelque indicateur de la police, ne méditait pas de l’assassiner ? Il tâta dans sa poche son pistolet automatique, et, l’air le plus indifférent du monde, attendit les événements.

Il était dans la petite pièce depuis environ une heure, lorsque la porte se rouvrit enfin. Old Joe apparut, flanqué d’un individu enveloppé d’un manteau de soie huilée.

L’homme, bien que de petite taille, était de carrure athlétique ; presque aussi large que haut, il produisait une impression de force et de vigueur étonnante.

— Capitaine Vamp, voici un gentleman qui a une affaire à vous proposer ! déclara Old Joé, après avoir refermé la porte.

Le « capitaine Vamp », sans mot dire, retira le minuscule chapeau de drap gris qui recouvrait son épaisse tignasse d’un blond grisonnant, et fixa John Strobbins de ses petits yeux noirs.

S’étant caressé le menton de son énorme main, il hocha doucement la tête :

— Well ! dit-il d’une voix rauque. Vous avez une affaire à me proposer, gentleman ?… Je suis le capitaine Vamp, moi… Et vous ?

— Walter Garrulos, de Nassau, Bahama Islands ! se présenta John Strobbins, tranquillement.

— Ah ? Un Dago ? (individu de race latine.) Je n’aime pas les Dagoes, vous savez ! Des filous, des putois et des bavards !…

— Moi, je ne vous dis pas ce que je pense de vous, capitaine Vamp : je ne suis pas ici pour cela !… observa John Strobbins, en regardant le butor dans les yeux.

« … J’ai trois cents gallons de real stuff à Nassau. Cela vous plaît-il de me les acheter ?

Non. Cela ne me plaît pas. J’ai assez eu d’ennuis… Tout ce que je peux faire, c’est de traiter avec vous pour les transporter ici… à la limite des eaux territoriales ! À vous de vous débrouiller pour les débarquer ! No more bootlegging for me ! (Plus de contrebande pour moi !)

IX

John Strobbins ne sourcilla pas.

— Alors, Old Joé, dit-il en se tournant vers le petit vieillard, ma proposition ne t’intéresse pas ?

— Mais si, elle m’intéresse ! protesta le tenancier du Popular’s Club. Mais, puisque le capitaine Vamp ne veut pas s’occuper de l’affaire, je ne peux pas conclure !

— Trois cents gallons de whisky, première qualité ! À huit dollars le gallon ! (Le gallon vaut environ quatre litres et demi.) C’est pour rien ! insista John Strobbins.

Et le prix qu’il indiquait était, en effet, excessivement modique.

Old Joé et le capitaine Vamp sa regardèrent :

— Si tu me le débarquais, tu aurais dix dollars par gallon, Vamp ! susurra le petit vieillard.

Rien à faire !… Je ne tiens pas à aller au Pénitencier !

grommela Vamp, d’un ton définitif. Je te transporte ton whisky à forfait, moyennant mille dollars. Et tu le débarques !

— Tu étais plus accommodant, avant ! observa Old Joé, piqué.

— Peut-être ! J’étais plus jeune… et plus naïf !… Maintenant, je me fais vieux… Je sais mieux apprécier la vie !… D’abord, comme je te l’ai dit, plus de moonshining (contrebande) pour moi ! Je veux devenir un respectable citoyen !

Et le capitaine Vamp eut un ricanement cynique.

— Et si je t’offrais vingt dollars par gallon ? fit le petit vieillard.

— Je refuserais ! Je ne veux pas aller au Pénitencier ! Et puis, je te le répète, je ne veux plus faire que des affaires… honnêtes !… Mais il est plus de minuit ! Et j’appareille demain matin, à la marée !… Au revoir !…

Ce disant, le capitaine Vamp bourra d’un geste brusque son chapeau sur sa crinière :

— Je connais le chemin ! conclut-il.

À la même seconde, il fut hors de la pièce.

— Trop gâté ! murmura Old Joé, mélancoliquement. Avant, il aurait accepté à cinq dollars le gallon, et même moins ! Depuis quelque temps, il n’est plus le même… Il a dû faire un héritage ! Et moi, je suis ici, à vendre du stuff, au risque de faire rougir mes cheveux blancs !

John Strobbins réprima un sourire. Les cheveux blancs d’Old Joé n’existaient que dans son imagination, attendu qu’il n’avait plus de cheveux du tout.

— En tous cas, reprit le petit vieillard, si vous pouviez vous débrouiller à amener ici le whisky, je vous en donnerais jusqu’à… vingt dollars le gallon !… À condition qu’il titre soixante degrés d’alcool !

— Tu offrais vingt dollars le gallon rien que pour le transport ? remarqua John Strobbins. Enfin, rien n’est encore fait et je ne sais si je pourrai débarquer la chose… En tous cas, à prix égal, je te donnerai la préférence !

— Je suis un père de famille !… Ma situation est digne d’intérêt ! murmura sérieusement le petit vieillard.

— Oui… Oui… Nous verrons cela !… Et maintenant, je te quitte !

— Je vais vous guider, pour que vous sortiez sans être remarqué… Il faut être prudent ! fit Old Joé.

Derrière lui, John Strobbins sortit du petit réduit, traversa plusieurs pièces, et, finalement, déboucha dans le jardinet d’une maisonnette attenant à celle qui abritait le Popular’s Club.

Le détective-cambrioleur, à présent, était rasséréné.

En se rendant chez Old Joé, il ne croyait pas si bien tomber ! Il savait que le petit vieillard se livrait à la vente clandestine du whisky. Il avait pensé que, peut-être, Old Joé avait des accointances avec feu le brigadier Moriena.

Or, non seulement il ne s’était pas trompé, mais encore Old Joé lui avait fait connaître le « capitaine Vamp », lequel

n’avait pas caché que la disparition de Moriena l’avait, pour ainsi dire, obligé à renoncer à la contrebande.

Mais ce n’était pas tout ! Le « capitaine Vamp » dédaignait maintenant les menus profits, quels qu’ils soient. Old Joé lui avait fait remarquer qu’il ne s’était pas toujours montré si difficile. Le « capitaine Vamp » était riche, à présent, et depuis peu de temps… depuis la disparition de Moriena, peut-être !

Tout en revenant vers Cedar-Key, John Strobbins réfléchissait :

— Old Joé est une fripouille accomplie. C’est un fait, et je le sais.

« Mais ce « capitaine Vamp » a une belle tête d’assassin ! Si c’était lui qui avait assassiné Moriena ? Il n’y aurait rien d’étonnant ! C’était sans doute dans la maison isolée de Romano-Inlet que les deux hommes se donnaient rendezvous, pour parler de leurs affaires sans être interrompus… ni dérangés.

« Il se peut qu’ils aient eu une discussion. Moriena en savait long sur Vamp, qui en connaissait trop sur Moriena. Et alors, le plus rapide aura abattu l’autre !

« Très bien. Mais que vient faire Fotiadès, dans cette histoire ! Ce Fotiadès qui s’est introduit chez moi et qui, après m’avoir volé une bague et de menus objets, s’est rendu dans la maison de Smithson-Moriena et y a trouvé la mort !

« Pourquoi m’a-t-il volé ? Pourquoi a-t-il été tué ? Était-il complice de Moriena ou de Vamp – ou des deux ? Voilà ce que Vamp peut seul me dire, si toutefois c’est lui qui a assassiné Moriena !… Nous allons bien voir !

Quelques maisons de thé étaient encore ouvertes, sur le quai du petit port ; des consommateurs y devisaient en buvant des mint-julep, des fruit-punch, des grape-juice cup et autres breuvages compliqués, destinés à leur donner l’illusion de l’alcool.

John Strobbins se mêla à eux, échangea quelques commentaires sur la politique et sur les perspectives d’avenir de Cedar-Key, et, finalement, parla du capitaine Vamp – d’une façon indirecte et négligente…

Il fut immédiatement et facilement renseigné : le capitaine Vamp s’appelait en réalité Vamping et commandait un petit schooner à moteur, l’Elsie, qui était dans le port depuis deux jours. Un bon marin qui… Mais les langues ne se délièrent pas davantage. Le capitaine Vamping ou Vamp, cela se voyait, était craint et redouté.

John Strobbins se garda bien d’insister et parla aussitôt d’autre chose.

Il apprit cependant que le capitaine Vamp n’était pas commode et qu’il menait son équipage à coups de botte et de nerf de bœuf. C’était pourquoi, d’ailleurs, plusieurs de ses marins avaient débarqué, ce qui l’avait obligé à retarder son départ en attendant d’avoir embauché de nouveaux hommes. Décidément, le hasard favorisait John Strobbins !

Vamp manquait de matelots ? Le détective-cambrioleur décida de se présenter à lui. S’il pouvait être embauché, sans doute réussirait-il à observer, une fois à bord, des choses intéressantes. En cas contraire, il se renseignerait sur la destination de l’Elsie et, s’il le fallait, enlèverait ce bizarre Vamp !

Le lendemain matin, John Strobbins, vêtu d’un pantalon de gros drap bleu, d’un jersey de même couleur, chaussé de gros souliers à semelles épaisses, alla se poster en faction devant l’embarcadère aménagé dans le quai.

Une casquette de drap le coiffait. Une chique énorme gonflait sa joue rasée. Il put voir l’Elsie qui était immobile au milieu du port : un schooner peint en gris et qui semblait parfaitement entretenu.

Un canot d’acajou se balançait contre sa coque, audessous d’une petite échelle de même bois.

John Strobbins, qui possédait une vue excellente, vit trois hommes descendre dans l’embarcation. Parmi eux, il reconnu le capitaine Vamp.

Le canot, qui était muni d’un petit moteur portatif, vogua aussitôt vers le quai.

Il accosta l’embarcadère. Vamp gravit lestement l’escalier de pierre. Il paraissait plutôt de méchante humeur et tenait sous son bras un rouleau de papier rouge.

John Strobbins s’avança vers lui :

— Capitaine Vamp ! l’interpella-t-il en portant la main à sa casquette, on m’a dit que vous aviez besoin de matelots… J’ai des certificats…

— Oh ! Swell and die ! (Enfle et meurs !) Et retire-toi de devant moi, pourceau, ou je te crève le ventre à coups de bottes ! glapit le capitaine de l’Elsie en lançant au candidatmatelot un regard féroce.

X

John Strobbins prit un air stupide :

— Ah ah ! Capitaine !… Vous voulez rire ! dit-il en se dandinant. Vous voulez que j’enfle… et vous voulez, après, ma crever le ventre !… Ah ah !… J’ai de bons certificats, capitaine…

Vamp, les sourcils froncés, le considéra pendant deux secondes. Sans doute le prétendu matelot lui parut-il suffisamment bête, car il se radoucit et grommela :

— Pas besoin de tes damnés certificats ! Suis-moi, je vais te faire inscrire sur le rôle ! C’est quarante dollars par mois – et je suis le capitaine Vamp ; à mon bord, faut filer vent arrière ! Compris ? Arrive !

John Strobbins se confondit en remerciements grotesques et emboîta le pas au brutal personnage.

Une heure plus tard, le détective-cambrioleur ayant signé les « articles » et reçu une avance de dix dollars, rejoignit le canot automobile qui attendait le retour du capitaine Vamp. Deux matelots se trouvaient à bord : un chargé de la conduite du moteur, l’autre de la manœuvre.

— Comment t’appelles-tu ? demanda celui du moteur.

— Archibald Finleyson ! déclara John Strobbins.

— Archibald ! Ah ah ah ! Eh bien, tu sais, Archibald ! Si tu n’a jamais été amuré, tu le seras !…

Et l’homme ricana.

Le visage de John Strobbins exprima une naïveté sans borne. L’homme du moteur poussa du coude son compagnon et lui chuchota quelques mots à l’oreille.

Le prétendu Archibald Finleyson s’assit à l’avant, sur la petite teugue. Presque aussitôt, le capitaine Vamp apparut :

— Tu es là ? grommela-t-il à l’adresse d’Archibald Finleyson. Tu as tes affaires ? Well ? Déborde, Watson, et à bord !

L’amarre larguée, le canot fila vers l’Elsie qu’il atteignit en quelques minutes.

John Strobbins s’en fut immédiatement vers le poste d’équipage, situé à l’avant du mât de misaine. C’était une cabane de bois retenue au pont par des barres de fer et qui contenait une table et deux-bancs. Le long des cloisons, les coffres de bois renfermant les effets des marins étaient alignés. Au-dessus d’eux, des hamacs, pliés à la diable, étaient déposés dans des auges placées à hauteur d’homme.

Deux nègres, vêtus de haillons crasseux, étaient assis, les coudes appuyés à la table, et fumaient de courtes pipes de bois.

— Et les autres ? Où sont-ils ? demanda John Strobbins, le seuil franchi.

— Les autres ? Ils ont déserté ! expliqua un des noirs en haussant les épaules. Nous sommes juste nous deux et les deux hommes du canot, Watson et Gottfried !… Et toi ? Tu es seul ?

— Mais oui !

— Alors, on est en tout cinq à bord… et encore. Gottfried fait le cuisinier !… On était onze, mais les autres ont joué à pigeon vole ! Ils en avaient assez d’être rossés et de manger des gourganes et du riz !

— Mais, vous autres, alors… pourquoi êtes-vous restés à bord ?

— Parce qu’on est de la Barbade… sujets anglais !… On ne peut pas débarquer en Amérique !… On serait arrêtés… On attend d’être dans un autre pays…

— Où va l’Elsie ?

— Le capitaine Vamp le sait !… Tu peux le lui demander !… Il te recevra ! ricana le second nègre. Il s’appelle Vamping – mais ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle Vamp ! (vampire !)… Tu verras…

Un bref coup de sifflet interrompit ces explications. Les deux noirs, comme un seul homme, se précipitèrent au dehors. John Strobbins les suivit.

C’était le capitaine Vamp qui avait sifflé.

— Et alors, l’idiot ? grommela-t-il à l’adresse du prétendu Finleyson. Tu es sourd ? Et boiteux, avec ça ? Ne te presse pas, mon garçon ! Je te guérirai, moi !

Et, avant que John Strobbins ait pu deviner sa pensée, il se rua sur lui et lui porta, en plein visage, un si furieux coup de poing que le détective-cambrioleur trébucha et alla rouler contre la bastingage. Il reçut immédiatement une ruade dans les côtes :

— Tu le fais exprès ? ricana Vamp. Il te faut un palan, pour te relever ! Je vais te trouver la marche, moi !

« Allez ! En haut ! À larguer les flèches !… Les autres, aux focs et à la brigantine !… Watson ! Vire l’ancre !

Watson, qui était immobile derrière le moteur à pétrole actionnant le guindeau, le mit en marche. En moins de dix minutes, l’ancre fut à bord.

L’Elsie, sous ses focs, sa misaine, sa brigantine et ses flèches, vogua vers le large. John Strobbins, bien qu’il eût un œil poché et le nez à demi écrasé, et que ses côtes lui fissent mal, n’avait pas riposté. Il savait ce qu’il voulait et se réservait de tirer vengeance à son heure de la brutalité de Vamp.

Celui-ci, qui n’avait cessé de le surveiller, pour voir comment il s’acquittait de sa tâche, l’appela et lui ordonna de se mettre à la barre :

— Attention à gouverner, hein, l’idiot ? dit-il. Parce que, si tu fais des embardées, je ne plaisanterai pas comme tout à l’heure ! Tu entends, nez de travers ? Je te le remettrai droit, s’il le faut !

— Oui, Capitaine ! fit te prétendu Finleyson.

Apaisé par cette soumission, Vamp s’occupa d’autre chose.

John Strobbins resta à la barre jusqu’à une heure de l’après-midi. De là, il put assister au repas du capitaine Vamp, lequel ne se refusait rien : conserves de choix, poulet rôti, pâté de foie gras, et avec celui des vins fins.

Gottfried, un gros gaillard blond à physionomie cauteleuse, qui cumulait les fonctions de matelot, de mécanicien, de cuisinier et de maître d’hôtel, servait le capitaine de l’Elsie.

Vamp, son repas terminé, daigna se souvenir du prétendu Finleyson et appela Jimmy – un des deux nègres – pour le remplacer.

L’équipage avait déjà déjeuné. John Strobbins dut se contenter de quelques haricots rouges restés au fond d’une casserole. Il ne fit entendre aucune observation, mangea et alla s’étendre sur le gaillard, à l’avant, à l’abri de la tente. Trois jours s’écoulèrent.

D’après la direction suivie par le schooner, John Strobbins conjectura qu’il se dirigeait vers l’île de Cuba. Mais vers quel port ? Impossible de le savoir. Le capitaine Vamp observait le soleil le matin à neuf heures, le soir à trois heures, et, une fois obtenue la hauteur de l’astre, descendait dans sa cabine calculer le point.

En tout cas, une chose était certaine : l’Elsie ne transportait pas de contrebande. Ses cales, dont les panneaux n’étaient même pas fermés, ne contenaient que du sable servant de lest…

John Strobbins, cependant, n’oubliait pas la raison de sa présence à bord du schooner.

Il voulait s’introduire dans la cabine de Vamp et essayer d’y dénicher les preuves de la culpabilité de la brute.

Malheureusement, l’entreprise était presque impossible. Pour descendre dans la cabine du capitaine de l’Elsie, il fallait passer par l’écoutille s’ouvrant sur la dunette du petit navire. Or, Vamp, lorsqu’il n’était pas chez lui, ne quittait pas la dunette où, seul, l’homme de barre avait le droit de monter.

Comment faire ?

John Strobbins, reculant devant la difficulté de la tâche, allait remettre son entreprise à plus tard, c’est-à-dire attendre que l’Elsie fût dans un port, lorsqu’une réflexion du capitaine Vamp l’incita à agir sans retard : un matin, la brute, ayant porté à sa bouche le bol contenant son café, cracha sur le pont le breuvage qu’il venait de laper et grommela :

— Du café, ça ? Tu t’es lavé les pieds dans la casserole, Gottfried ! Fais-m’en d’autre ! Ah ! Heureusement que c’est mon dernier voyage ! Tu finirais par m’empoisonner ! Je vais te dresser en bras et en balancines, moi !

XI

Ainsi, le capitaine Vamp comptait cesser de voyager ! Sans doute allait-il se retirer – avec le magot dont avait parlé

Old Joé !…

Ce magot avait-il une relation avec l’assassinat de Fotiadès et de Moriena ?

John Strobbins remit à plus tard le soin d’élucider cette question. Mais il se rappela que Fotiadès était joaillier. Avaitil été attiré par Moriena et Vamp dans la mystérieuse maison de Romano-Inlet, et dévalisé ensuite ? Il se pouvait. Il se pouvait également que, leur coup fait, Vamp et Moriena se fussent disputés et battus à mort… Oui, tout cela était possible. Mais, pour le savoir, le plus simple était d’agir, sans perdre de temps.

Les criminels les plus endurcis, les plus habiles, commettent des maladresses. Aussi John Strobbins songea-t-il que Vamp (malgré toute son astuce), pouvait être confondu à condition, naturellement, qu’il fût pour quelque chose dans la mort de Fotiadès et de Moriena…

Pénétrer dans la cabine de Vamp était difficile, mais non impossible. Pendant toute la journée qui suivit la confidence faite par le capitaine de l’Elsie, John Strobbins ne pensa qu’à exécuter son projet et qu’aux moyens de l’exécuter.

À huit heures du soir, il prit la barre où il resta jusqu’à dix heures.

À ce moment, Vamp qui, depuis le dîner, s’était retiré dans sa cabine, arriva sur la dunette et, de ses jumelles, fouilla l’horizon, dans la direction du sud-ouest.

John Strobbins écarquilla les yeux et finit par distinguer un imperceptible point lumineux, que tout autre qu’un marin eût pris pour une étoile. C’était un phare, un feu, comme l’on dit sur mer.

D’après les différentes directions suivies par le schooner depuis son départ de Cedar-Key, le détective-cambrioleur calcula que ce feu devait être situé sur la côte de l’île de Cuba.

Mais la voix rauque de Vamp retentit :

— Debout, tous ! À serrer les flèches !

La brise était régulière, et tout indiquait le beau temps. Si Vamp diminuait de toile, c’est qu’il voulait ralentir la marche de schooner, de façon à arriver au jour devant le port de destination.

Raison de plus pour agir !

En quelques minutes, les deux flèches furent serrées. John Strobbins, qui avait été remplacé à la barre, s’en fut s’étendre sous le gaillard d’avant, entre le guindeau et le moteur destiné à l’actionner. De là, il pouvait, sans être vu, voir tout ce qui se passait sur la dunette.

Il put constater que le capitaine Vamp, une pipe en bouche, s’y promenait de long en large.

Les matelots de quart, sauf l’homme de barre, s’étaient étendus sous le vent du poste d’équipage et somnolaient. L’Elsie, cinq nœuds de vitesse, glissait sans un ressaut sur l’eau clapoteuse.

John Strobbins prit un cartahu, (corde de la grosseur d’un fort pouce d’homme), lové à la base du beaupré. Il le laissa filer à la mer à travers l’écubier (conduit de fonte servant à laisser passer la chaîne de l’ancre), jusqu’à ce que son extrémité atteignît l’arrière du navire. Ceci fait, il attacha solidement le filin à un taquet d’amarrage.

Un dernier coup d’œil à Vamp, qui continuait à se promener sur sa dunette comme un fauve en cage, et le détective-cambrioleur s’introduisit dans l’écubier et se laissa, les pieds les premiers, glisser à la mer – après avoir saisi le cartahu qu’il avait préparé.

Il sentit le filin, rendu gluant par l’eau de mer, filer rapidement entre ses doigts. Grâce à la précaution qu’il avait prise de faire un nœud au bout du cartahu, il parvint à s’y retenir et se trouva juste au-dessous du couronnement du schooner, à toucher le gouvernail sur lequel il se percha.

Il resta immobile, pendant une courte minute, à reprendre haleine.

Il empoigna alors une des deux sauvegardes du gouvernail et s’assura qu’elle était solide.

Les sauvegardes sont des chaînes fixées, d’une part, à la coque du navire, et, de l’autre, au gouvernail, qu’elles sont destinées à retenir au cas où la mer l’arracherait de son emplanture.

Celle qu’avait saisie John Strobbins était scellée à quelques centimètres à peine au-dessous du sabord de la cabine du capitaine Vamp.

Le détective-cambrioleur n’eut pas de peine à y grimper et à atteindre le sabord, qui était ouvert. Mais deux barres de fer en croix empêchaient d’y passer.

John Strobbins avait remarqué ce détail en se rendant à bord, lorsque le canot qui le transportait avait passé sous le couronnement du schooner. Il s’était donc muni d’une lime.

Perché sur le liston entourant le couronnement – corniche de bois de forme semi-circulaire, d’un diamètre de cinq centimètres à peine – et se tenant d’une main au rebord du sabord, cependant que de l’autre il besognait, il parvint à scier les deux barreaux en moins de dix minutes, s’introduisit dans l’ouverture béante et prit pied dans la cabine. Celle-ci était plongée dans l’obscurité.

John Strobbins, ayant rabattu devant le sabord l’épais rideau de reps dont il était garni, appuya sur le commutateur de la torche électrique qu’il avait apportée.

La cabine du capitaine Vamp était assez confortable, luxueuse même. Mais les meubles, tentures, tapis, objets de toutes sortes en étaient d’une malpropreté repoussante.

 Sur un large bureau d’acajou, dont le bois était criblé de  brûlures faites par des bouts de cigarettes et des pipes, un râ telier d’ébène était fixé et contenait des bouteilles de grès  étiquetées : encre rouge, noire, fixe, à copier.

 John Strobbins, machinalement, en ouvrit une : elle ren fermait de la chartreuse…

 Mais ce détail importait peu. John Strobbins, rapide ment, ouvrit les tiroirs placés sous le lit du capitaine Vamp,  et n’y vit que des vêtements dont les poches étaient vides.

 Le bureau ne contenait que des papiers sans aucun inté rêt. Rien qui se rapportât à Fotiadès, ni à Moriena… Et le  temps passait : d’un moment à l’autre, Vamp pouvait surgir !

 John Strobbins ouvrit une armoire, placée presque  contre le sabord. Il bouleversa tout, sans rien découvrir.

 Il commença à se demander s’il ne s’était pas trompé…

 Décidément, Vamp, s’il était pour quelque chose dans la  mort  du  brigadier Moriena  et  du  joaillier  Fotiadès,  avait  pris ses précautions.

 John Strobbins, avant de quitter la cabine par la même  voie qu’il y était entré, examina encore les objets posés sur le bureau d’acajou.

 En plus des fallacieuses bouteilles d’encre, il y avait un  sous-main maculé de graisse, un bloc-notes auquel il ne res tait pas une feuille, et une petite boîte de fer ayant contenu des pastilles pharmaceutiques.

 John Strobbins l’ouvrit et ses yeux luirent : dans la boîte,  il y avait une plaque de cuivre percée de trous d’inégales  grandeurs, une pince de métal nickelé et une loupe à fort grossissement : l’attirail d’un marchand de pierreries ! La plaque de cuivre n’était autre qu’un calibre destiné à mesurer la grosseur des diamants. La pince servait à les manier, et la loupe à les examiner afin de s’assurer de leur pureté.

Que faisaient ces objets dans la cabine de Vamp ?

John Strobbins se le demandait, lorsqu’il entendit la porte de la cabine grincer.

Il se retourna.

XII

Dans la demi-obscurité régnante, John Strobbins devina plus qu’il ne vit le capitaine Vamp.

Il fit face à la situation avec sa résolution ordinaire, et, d’un geste net et précis, darda le rayon lumineux de sa torche électrique sur le visage du capitaine de l’Elsie.

Vamp, ébloui, recula d’un pas. Ses petits yeux luirent comme des braises :

— L’idiot !… Ne bouge pas ou tu es mort ! gronda-t-il en arrachant de sa ceinture le pistolet automatique qui ne le quittait jamais et en le braquant sur le détective-cambrioleur.

Il n’en dit pas plus : John Strobbins, se baissant, l’avait saisi par les chevilles et attiré en avant…

Il poussa un cri rauque, et, battant l’air de ses mains, bascula en arrière, de toute sa hauteur, sur le plancher de la cabine que son crâne heurta avec violence.

Assommé par la rudesse du choc, il resta inerte, là où il était tombé.

John Strobbins, ayant ramassé le pistolet échappé à la main du bandit, se releva et alla fermer la porte de la cabine.

Toute cette scène n’avait pas duré dix secondes !

À l’aide d’une drisse de pavillon qu’il prit sur le divan accoté à la cloison, John Strobbins ligota solidement le capitaine de l’Elsie.

Vamp une fois immobilisé, il le fit revenir à lui en appuyant la crosse du pistolet automatique sur un centre nerveux.

Le bandit, ranimé, voulut bondir et ne réussit qu’à se dresser sur son séant.

John Strobbins, tranquillement, s’installa en face de lui, sur le divan, et braqua sur son visage le jet de lumière de sa torche électrique.

Aveuglé, le prisonnier cligna des yeux et fit entendre un grognement de rage.

— Du calme, capitaine Vamp ! conseilla John Strobbins. Je ne suis pas le brigadier Moriena !

Les yeux du bandit s’arrondirent. Il eut un hoquet qui le secoua des pieds à la tête, mais ne prononça pas un mot :

— Vous avez assassiné le brigadier Moriena, maître Vamp, et aussi le bijoutier Fotiadès ! Et vous avez enterré Moriena dans le jardin de sa maison de Romano-Inlet ! Une maison qu’il avait louée sous le nom de Smithson ! Vous voyez que je suis informé !

« Racontez-moi l’histoire ! Si elle me plaît, peut-être vous épargnerai-je la chaise électrique ! Sinon…

Vamp resta muet. John Strobbins vit que sa face devenait violette et que ses yeux s’injectaient de sang. Il craignit que le brutal individu ne succombât à une attaque d’apoplexie et, se penchant vers lui, ouvrit sa chemise.

Vamp respira bruyamment et longuement.

— Oh ! Mais… je vous reconnais ! haleta-t-il soudain. C’est vous qui étiez avec Old Joé… à Cedar-Key ! Damné idiot que j’ai été !

— Que vous soyez un damné idiot, je n’en disconviens pas, observa John Strobbins. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit maintenant, mais des pierreries que vous avez volées !

La physionomie de Vamp, qui s’était un peu rassérénée, exprima de nouveau une angoisse et une terreur formidables, constituant le plus éloquent des aveux.

— Ce… ce n’est pas vrai ! hoqueta-t-il.

— Si ! C’est vrai ! Une dernière fois, vous ne voulez rien dire ? Dans ce cas, c’est au coroner que vous parlerez !

Vamp parut hésiter. Il devait se demander si son mystérieux interlocuteur connaissait la vérité – et s’il la connaissait toute entière.

— Vous êtes détective ? demanda-t-il enfin en le regardant.

— Si vous voulez ! fit John Strobbins.

— Vous… ne devez pas gagner beaucoup ?… Bien que je sois complètement innocent de ce… dont vous m’accusez, je ne veux pas avoir des… ennuis… alors, si vous vouliez… je pourrais vous récompenser… généreusement !… Un chèque…

John Strobbins fit entendre un petit rire, si méprisant, si ironique que le bandit s’interrompit, conscient de l’inutilité de sa tentative.

— Eh bien, faites ce que vous voudrez ! reprit Vamp, rageusement. Je suis innocent, et je porterai plainte contre vous ! Attaque à main armée en haute mer, c’est de la piraterie, et je veux vous voir sur la chaise électrique !

— Ce sera vous qui vous y verrez, capitaine Vamping ! Vous commencerez par expliquer au juge à quoi vous servent ces instruments de bijoutier, qui sont ici !

Vamp eut un nouveau sursaut :

— Je… Ils ne sont pas à moi ! protesta-t-il d’une voix moins assurée.

— C’est ce que nous saurons ! Et vous expliquerez aussi pourquoi vous voulez vous retirer et comment vous comptez vivre de vos rentes ! Il faudra en donner l’origine !

— Oh ! J’ai fait un peu de bootlegging, comme tout le monde, et c’est pour cela que… j’aurais préféré que la justice ne mette pas le nez dans mes affaires ! Je vous offre encore dix mille dollars… presque la moitié de ce que je possède !

— C’est trop ou pas assez ! Mais il suffit ! Vous ne voulez rien dire ! Tant pis pour vous ! Car je suis décidé à en finir ! Quand ce ne serait que pour me payer du swing que vous m’avez si gentiment envoyé l’autre jour !…

« Révélez-moi exactement comment sont morts le brigadier Moriena et le joaillier Fotiadès, sinon, je vais vous bâillonner et ensuite vous faire subir quelques petits divertissements de ma façon, comme de vous extirper un œil, par exemple !

John Strobbins prit dans sa poche un canif dont il ouvrit une lame :

— Vous feriez cela ? gronda Vamp, qui, à présent, avait pâli.

— Dans une minute, exactement, je le ferai si vous n’avez pas parlé !

Vamp resta sans voix. Il était ébranlé, mais non convaincu.

— C’est parce que je suis renseigné que je vous parle ainsi ! précisa John Strobbins. Si je n’avais pas la preuve de votre double crime, je ne serais pas décidé à tout ! Je connaissais Moriena ! Il m’en a raconté !

John Strobbins s’interrompit. Sa dernière phrase avait porté, à tel point qu’il regretta de ne l’avoir pas prononcée plus tôt :

— Ah ! Moriena vous a parlé ! gronda Vamp. Et qu’estce qu’il vous a dit, cette canaille ? Tout ce qui s’est passé, c’est de sa faute !… C’est un voleur, un bandit, un rascal ! S’il avait pu le faire, il y a longtemps qu’il m’aurait dénoncé, mais je le tenais !

« Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Vous vous en doutez ! fit John Strobbins, d’un air entendu.

— Oui, je m’en doute ! Ah ! le porc a de la chance d’être mort !

— Il ne tenait qu’à vous de ne pas le tuer !

Vamp se tint coi une fois de plus. Il comprenait qu’il en avait trop dit et que sa haine avait été plus forte que sa prudence.

John Strobbins, négligemment, fit luire la lame de son canif. Vamp, qui l’observait, eut un petit frisson :

— On pourrait s’arranger… murmura-t-il.

— D’abord, l’histoire de ce qui s’est passé, maître Vamp ! Après, je verrai ce que je dois faire !

— Écoutez… Si vous voulez… je ne demande pas mieux que de partager !… On s’arrangerait…

— Oh ! Assez ! J’écoute !

Vamp, maintenant, avait perdu toute son assurance. Il se sentait à la merci de son interlocuteur. Peu à peu, il comprenait son impuissance.

— Je suis un idiot ! murmura-t-il d’une voix sourde. J’aurais dû… Enfin !… Voulez-vous me donner à boire ?

J’étouffe ! Quand je pense que…

— Vous boirez une fois que vous aurez terminé ! Finissons-en ! déclara John Strobbins, d’un ton ferme.

XIII

Vamp lança à John Strobbins un regard de haine et de rage impuissante auquel se mêlait une expression de détresse :

— C’est Moriena qui est la cause de tout ! articula-t-il, la gorge serrée. Oui… C’est lui !

« Vous savez que je m’occupais de moonshining… nous étions trop nombreux !… Les prix baissaient de plus en plus… C’est parce que le moonshining ne rapportait pas beaucoup, que je me suis occupé de transporter des émigrants… qui n’avaient pas les papiers nécessaires pour pénétrer dans les États… Ça, c’était meilleur.

« Eh bien, il y a deux mois de cela, j’avais à bord trois Russes, Wladimir Kartchew et ses deux beaux-frères.

« C’étaient des passagers de choix. Ils avaient payé d’avance, cinq cents dollars chacun ! Je devais les débarquer au large de la côte de Floride, près de Cedar-Key… Il y a des lagunes, bordées de hauts-fonds, où l’on est d’habitude assez tranquille !

« … Ah !… Je n’ai pas eu de chance !

« Voilà qu’à dix milles à peine de la côte, apparaît un damné sloop de la douane !… J’avais fait éteindre les feux de position. Mais la lune brillait !…

« Donc, le sloop me voit, me donne la chasse, tire un coup de canon à blanc pour m’ordonner de mettre en panne !

« En panne, avec mes trois passagers ! L’Elsie peut donner seize nœuds ! Elle les donna ! Le sloop de la douane me donna la chasse, tout en me canonnant ! Heureusement que l’Elsie était plus rapide que lui. Pourtant un obus alla frapper l’eau à quelques mètres à peine du schooner et éclata. J’entendis un cri. C’était cet idiot de Kartchew qui, penché sur le bastingage, avait reçu un éclat de fonte dans la poitrine.

« Ses beaux-frères se précipitèrent vers lui. Il était gravement atteint. Moi, qui observais tout, je le vis qui tirait de la poche de son veston un petit paquet qu’il tendit à un des beaux-frères… Peu après, il expira.

« Pendant ce temps, j’avais réussi à semer le sloop de la douane…

« Au matin, je fis jeter le cadavre de Kartchew à la mer.

« Et, la nuit venue, je revins vers la côte de Floride. Les deux Russes s’étaient calfeutrés dans leur cabine. Mais, de la mienne, je pouvais entendre tout ce qu’ils disaient.

« Ils parlaient des diamants que Kartchew leur avait remis… Je compris tout ! Ces damnés Russes m’avaient payé pour les débarquer en contrebande, en même temps que des diamants !

Vamp soupira. Il hocha la tête d’un air écœuré.

— Après ? intervint John Strobbins.

 — Après ? Eh bien, je résolus de donner une sévère le çon à ces deux indélicats personnages !… Je voyais bien  qu’ils étaient sur leurs gardes et que je ne pouvais pas  grand’chose contre eux tant qu’ils seraient à bord… d’autant  plus que j’aurais dû partager avec l’équipage !…

 « Je feignis d’avoir peur des garde-côtes, et, pendant la  nuit qui suivit, je restais au large – en ayant soin d’envoyer le  canot automobile avec deux de mes hommes à Cedar-Key,  pour prévenir un de mes amis, le brigadier Moriena…

 « La nuit d’après, je débarquai mes deux Russes dans les  environs de Cedar-Key, où Moriena les attendait avec quatre hommes.

 « Moriena mitrailla mes deux Moscovites, à mort. Il les  fouilla et s’empara de la pochette de diamants sans que ses subordonnés le vissent.

 « Moi, quelques jours plus tard, j’arrivai à Cedar-Key et,  comme de juste, je réclamai ma part du magot à Moriena !

 « Ce bandit me déclara qu’il n’avait trouvé aucun dia mant sur les Russes !

 « Je ne pouvais rien faire ! Je feignis donc de croire ce  gueux dégoûtant ! Mais je le guettai !…

« Il avait loué une maison à Romano-Inlet, sous le nom de Smithson. C’était là où nous nous réunissions, lorsqu’il y avait du butin à partager…

« J’y donnai rendez-vous à Moriena, soi-disant pour lui parler d’une nouvelle affaire très intéressante.

« Il me répondit qu’il ne voulait plus s’occuper de rien, qu’il avait peur d’être pris… Ce qui voulait dire que, maintenant, il se sentait riche et qu’il n’avait plus besoin de travailler !

« Je résolus plus que jamais de me venger, et, ayant laissé mon schooner à Oyster-Bay, je me rendis, bien déguisé, à Romano-Inlet et m’en fus, chaque nuit, guetter la maison du prétendu Smithson. La cinquième nuit, il vint. J’entrai derrière lui. Il se retourna au bruit et tira son pistolet automatique. J’avais emporté une petite hachette. Une arme rapide, sûre, qui ne fait pas de bruit. Je lui en portai un coup en plein front. Il tomba mort. Je le fouillai ! Ce gueux avait les poches vides !…

— Non ! Il avait les diamants sur lui ! Pas de mensonges, please ! interrompit John Strobbins en regardant Vamp les yeux dans les yeux.

Le capitaine de l’Elsie eut un frisson. Il était vaincu.

— Vous êtes renseigné ? murmura-t-il amèrement, d’un ton découragé. Oui. Il avait les diamants dans sa poche.

Je les pris, et, réflexions faites, transportai ce damné putois dans le jardin où je l’enterrai au milieu d’un fourré.

Puis je revins dans la maison, où j’avais laissé mon manteau.

J’allai sortir, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un individu qui déclara être M. Fotiadès, joaillier. Il venait voir M. Smithson.

Je lui déclarai que ce gentleman, malade, n’avait pu venir à son rendez-vous. (J’avais deviné, vous le comprenez, que Fotiadès venait pour les diamants !)

Il me parut être au mieux avec le prétendu Smithson, dont il ignorait pourtant le véritable nom, et me raconta qu’il était venu pour acheter des diamants… malheureusement qu’il en avait perdu l’argent au jeu… et devait se borner à examiner lesdits diamants et à en offrir un prix.

Il me proposa, en guise d’arrhes, quelques bibelots japonais qu’il avait apportés…

Je songeai instantanément que ce Fotiadès pouvait être un témoin dangereux, qu’il m’avait vu, qu’il pourrait me reconnaître.

Sous prétexte d’aller chercher les diamants, je passai derrière lui et lui enfonçai un poignard entre les épaules. Après m’être assuré qu’il était mort, je revins à Romano-Inlet sans avoir rencontré personne !

… Vous voyez, je suis une victime de ce damné Moriena !

Nouveau soupir.

— Et les diamants, où sont-ils ? questionna John

Strobbins. Il me les faut !

Vamp voulut jouer son jeu jusqu’au bout :

— Si je vous les livre, vous me laisserez en liberté et ne me dénoncerez pas ? fit Vamp.

— Imbécile ! Mais ils sont ici, ces diamants ! Tu viens de regarder le sabord !

— Vous êtes fou ! protesta le prisonnier, d’une voix changée.

Mais John Strobbins avait bien vu. Il courut vers le sabord et l’examina attentivement. Une des planches du doublage de bois avait été récemment reclouée. Le détectivecambrioleur l’arracha et mit à jour un alvéole, creusé dans une membrure et dans lequel était caché un sachet qu’il ouvrit et il vit qu’il contenait une cinquantaine de diamants et d’émeraudes de toute beauté.

— Voilà l’affaire ! dit-il en revenant vers Vamp qui écumait. Je comprends que tu aies eu de la peine à te débarrasser de ces merveilles !… Tu les as examinées et calibrées… C’est pour cela que tu avais sur ton bureau tout cet attirail de diamantaire. Ne comprends-tu pas que j’ai deviné que les diamants étaient ici, lorsque j’ai ouvert cette boîte ? Si tu avais vendu les diamants, tu aurais jeté le calibre, la loupe et la pince qui te seraient devenus inutiles et compromettants !

« J’emporte les diamants. Je connais un orphelinat qui manque d’argent… Grâce à toi, il pourra recevoir de nouveaux pensionnaires !

Ayant inséré le paquet de pierres précieuses dans sa poche, John Strobbins grimpa sur le bureau, s’introduisit dans le sabord ouvert et se laissa glisser à la mer…

La terre était toute proche. En moins d’une heure de nage, John Strobbins prit pied sur une petite plage de la côte cubaine, à quelques kilomètres à l’ouest de Matanzas où il arriva avant le jour.

Il avait éclairci la mystérieuse affaire de Romano-Inlet : Fotiadès, après avoir perdu au jeu l’argent qu’il destinait à l’achat des diamants de Moriena, s’était, dans un coup de désespoir, introduit dans le bungalow du pseudo William Ashland, afin de se procurer quelque objet de valeur pouvant lui servir d’arrhes… On sait le reste.

John Strobbins tira deux cent trente mille dollars des diamants sanglants. – Il les envoya, sans en distraire un cent, à l’Orphean Asyleum de San-Francisco…

Et, sans plus penser à cette affaire, il s’occupa de la Momie d’Amenókrit, qui devait le précipiter dans les plus tragiques et étranges aventures de sa carrière mouvementée. - FIN

Sang et diamants (1926)

 

I

Cette aventure, John Strobbins ne la voulut pas. Et pour cause !

Il fut cambriolé, inculpé, emprisonné, et peu s’en fallut qu’il ne finit sur la chaise électrique. Peu s’en fallut qu’il ne périt d’une autre manière, mais aussi misérablement…

Ayant vendu sa villa de Los Angeles, pour ne plus rencontrer à chaque pas les « têtes à l’huile » du cinéma, John Strobbins, qui aimait le soleil, avait traversé les États-Unis et avait acheté un petit bungalow, situé sur la côte sud de Floride, à moins d’un demi-mille de Romano-Inlet.

Romano-Inlet était, il y a quelques années, un misérable village de pêcheurs. La côte floridienne étant devenue à la mode, Romano-Inlet fut acheté par des spéculateurs. Ils n’eurent pas de peine à exproprier à coups de dollars les malheureux pêcheurs, et, une fois maîtres du terrain, bâtirent trois palaces, un casino, une estacade et annoncèrent dans les journaux de New-York et dans ceux de Chicago, que Romano-Inlet était « véritablement » la succursale du Paradis terrestre, que le climat y était idéal, la mer plus bleue qu’ailleurs, et que le terrain, à deux dollars le pied carré, constituait une splendide occasion, a splendid opportunity.

Aux États-Unis, on a le dollar facile. En quelques mois, Romano-Inlet compta plusieurs centaines de villas, un Impérial Yacht Club, deux hippodromes et plusieurs organisations de contrebande d’alcool…

Romano-Inlet était déjà « lancée » lorsque John Strobbins vint s’y établir. Le bungalow qu’il acheta était en dehors de l’agglomération proprement dite. Situé sur une presqu’île rocheuse, et défendu, du côté de la route, par une double haie de cactus géants, il avait été construit, quelques mois auparavant, par un ancien spéculateur sur les riz, M. Collman, lequel y avait entassé les bibelots chinois et japonais rapportés par lui d’Extrême-Orient.

M. Collman n’avait pas joui longtemps de son bungalow ; un mois après son installation, il y était mort d’une congestion cérébrale due à l’abus du whisky frelaté.

John Strobbins, donc, avait acheté le Kikhou-House. Kikhou : en japonais, signifie chrysanthème.

À la vérité, les bibelots collectionnés par feu M. Collman n’avaient pas une valeur bien grande, mais ils étaient amusants, John Strobbins avait laissé l’installation telle qu’elle était.

Arrivé avec son fidèle lieutenant Reno et son boy Teao, un Hawaïen qu’il avait ramené d’Honolulu, il s’était fait inscrire à l’Impérial Yacht Club sous le nom de William Ashland. Comme il apportait plusieurs lettres de recommandation signées d’un sénateur fédéral, d’un juge au Tribunal Suprême et de plusieurs grands industriels de Los Angeles et de San-Francisco, il avait été bien accueilli partout.

Il ne s’était pas prodigué, d’ailleurs, se bornant à faire quelques visites, pour les présentations.

Après quoi, il n’était plus guère sorti du Kikhou-House.

Il y séjournait depuis une vingtaine de jours, lorsqu’un soir, alors que Reno était resté en ville et qu’il avait donné congé à Teao, il lui sembla entendre un grincement de gravier dans le jardin…

Il se trouvait dans le fumoir, une petite pièce située au rez-de-chaussée et donnant sur la galerie de cèdre qui entourait le bungalow. Comme il le faisait souvent, il avait éteint la lumière électrique afin de s’abandonner plus complètement à ses rêveries en fumant un cigare authentiquement havanais…

Il se dressa du vaste fauteuil où il était affalé, et, vivement, s’approcha du rideau de bambou tressé pendant devant une des fenêtres.

Entre deux massifs de bougainvilliers dont la clarté lunaire argentait les fleurs, il distingua une silhouette humaine. Une silhouette qui se dirigeait non pas vers le bungalow, mais vers la grille du jardin.

— L’animal paraît pressé ! songea le détective-cambrioleur. Il ne regarde même pas derrière lui.

« Sa démarche est, pour ainsi dire, assurée : il a fait son coup et ne songe plus qu’à une seule chose : déguerpir ! Autrement dit, il vient de me voler quelque chose… Mais quoi ?

L’homme, quel qu’il fût, avait disparu au détour d’une allée.

John Strobbins eut une seconde d’hésitation. Pendant cette seconde, il songea qu’il n’avait pas sommeil, que l’horloge marquait un peu moins de minuit, que Reno ne rentrerait pas avant une heure du matin. Il songea à tout cela. Il songea aussi que ce cambrioleur méritait d’être châtié de son audace. Il songea surtout que ce serait peut-être intéressant de savoir où il allait…

S’étant donné toutes ces raisons, John Strobbins bondit dans l’antichambre, se coiffa de son feutre et bondit à la poursuite du « voleur ».

Il avait aux pieds des souliers de toile à semelles de caoutchouc ; aussi ne fit-il aucun bruit. En quelques secondes, il eut atteint la grille du parc. Elle était fermée. L’homme avait dû escalader la muraille.

John Strobbins ouvrit doucement la grille, avança d’un pas au dehors et aperçut son « cambrioleur » qui filait bon train sur la route, dans la direction opposée à celle de Romano-Inlet.

Il n’avait aucun paquet. John Strobbins se demanda ce qu’il avait volé, et continua sa filature.

L’inconnu, qui ne se doutait de rien, ne prenait même pas la précaution de tourner la tête. Il n’avait qu’une idée : aller vite.

En quelques minutes, il eut atteint le bois de sycomores qui s’étendait au nord-est de la ville et disparut entre les arbres.

John Strobbins, de plus en plus intrigué, continua sa filature.

Elle devint bientôt très difficile. Sous bois, c’était l’obscurité à peu près complète, et il avait toutes les peines du monde à ne pas perdre son homme, d’autant plus que celui-ci filait à grandes enjambées, sans jamais hésiter…

Une demi-heure durant, il avança ainsi.

Soudain, John Strobbins entendit le cri du chat-huant, et devina que c’était son inconnu qui l’avait poussé. Peu après, le détective-cambrioleur distingua, droit devant lui, une masse sombre. Il put bientôt reconnaître que c’était une maison qu’entourait une murette surmontée d’une grille.

L’homme poussa la barrière d’entrée, traversa un jardinet abandonné et alla frapper contre la porte de la maison. Celle-ci ne s’ouvrit qu’après un long intervalle. L’homme franchit le seuil. Le battant se referma sur lui.

John Strobbins, s’étant dissimulé dans un massif de lauriers-roses, attendit que l’inconnu ressortit.

Après quelques minutes de guet, il décida de tenter de pénétrer dans la mystérieuse bâtisse. Il sortit de sa cachette, marcha vers la barrière qu’il poussa, traversa le jardinet, contourna la maison, et, s’aidant d’un tuyau de gouttière, grimpa sur le toit de tuiles.

Ayant gagné en rampant la grosse cheminée placée au milieu du toit, il se pencha sur l’ouverture, et crut entendre un bruit de voix.

Il écouta. Plus rien. Il crut s’être trompé. Comme le silence persistait, il s’assura que le browning qu’il avait dans sa poche était chargé et prêt à tirer, puis s’introduisit dans le conduit de la cheminée.

Il en eut rapidement atteint l’extrémité, non sans s’être abondamment badigeonné de suie, et prit pied dans l’âtre.

Autour de lui, c’étaient les ténèbres. Il tira de sa poche son petit briquet de fumeur à monture d’or et l’alluma.

Il eut un haut-le-corps : à moins d’un mètre de lui, un homme était étendu sur le sol, à plat ventre, un mince poignard planté entre les deux épaules.

Cet homme, c’était son inconnu ; il reconnaissait son imperméable marron, son pantalon de toile blanche et jusqu’à son chapeau en paille de Panama.

II

John Strobbins s’attendait à tout, mais pas à cela !

Il crut avoir mal vu et se pencha sur le mort, car l’homme était mort. Impossible de se tromper. C’était bien l’inconnu qu’il avait vu filer dans son jardin.

Il regarda autour de lui, à la recherche d’un luminaire plus puissant que la chétive flamme de son briquet, et aperçut, sur une table branlante, une petite lampe au pétrole en fer-blanc étamé.

Il l’alluma et vit qu’il était dans une vaste pièce qui occupait plus de la moitié de la superficie de la maison. Le papier des murailles, rongé d’humidité, était déchiré et tombait en lambeaux. De larges crevasses fendaient le plafond. Le carrelage était défoncé et recouvert d’une couche épaisse de poussière et de boue.

En plus de la table, deux chaises de paille et une chaise longue de rotin, sur laquelle traînaient une couverture et un oreiller, meublaient la pièce.

John Strobbins s’agenouilla auprès du mort, en prenant soin de ne pas piétiner dans la flaque de sang qui avait coulé de la blessure.

Il retourna le cadavre, de façon à ce qu’il fût étendu sur le dos, ouvrit l’imperméable qui le revêtait et fouilla les poches de ses vêtements. Elles ne contenaient qu’un paquet de cigarettes entamé et un mouchoir de soie. Rien d’autre.

John Strobbins regarda autour de lui, dans l’espoir de découvrir quelque objet intéressant.

Mais, sur le parquet, il n’y avait que de la poussière. Le détective-cambrioleur y ramassa quelques miettes de pain frais, ce qui lui prouva que quelqu’un avait mangé dans la pièce, peu de temps auparavant.

Il se redressa. Le problème paraissait insoluble.

Machinalement, il regarda les mains du mort et reconnut, à l’annulaire de l’une d’elles, une bague de platine dans laquelle était enchâssé un rubis. Cette bague lui appartenait.

John Strobbins l’avait achetée à Mandalay, en Birmanie, et la portait chaque fois qu’il tentait la chance. Il l’avait laissée, la veille, dans une petite coupe d’albâtre placée dans la chambre à coucher du bungalow. Et voilà qu’il la retrouvait au doigt de cet individu !

S’il lui était resté encore quelques doutes sur l’identité de l’inconnu, ils étaient maintenant anéantis.

— Je ne me suis pas trompé ! songea-t-il en essayant de retirer la bague du doigt du mort. C’est bien cet homme que j’ai vu dans le jardin !…

« L’anneau birman ne lui a pas porté chance, je peux le dire !…

« Il est venu ici pour partager avec un complice ?… Et ce complice l’aura tué ?… Non ! Ils n’avaient pas besoin de se rendre dans cette masure pour partager, d’autant plus que le butin n’a pas été grand !…

« Oh ! Mais…

Contre la muraille, John Strobbins venait de reconnaître des taches de sang frais. Elles se confondaient presque avec le dessin et la teinte de la tenture, c’était pour cela qu’elles n’avaient pas attiré encore son attention.

Il les examina et se convainquit qu’il ne s’était pas trompé.

— Le sang de qui ? se demanda-t-il, de plus en plus intrigué. Enfin, nous allons voir cela !…

La bague ne voulait toujours pas glisser du doigt du mort, qui avait enflé.

— Le diable brûle le rascal ! maugréa John Strobbins. Je ne vais pourtant pas lui laisser ma…

Il se retourna. Il lui avait semblé entendre marcher. Il tressaillit. Deux hommes étaient debout, à quelques pas de lui, et le regardaient, en braquant sur lui deux pistolets automatiques de fort calibre.

— Hands up ! ordonna le plus âgé. À trois, je tire ! One, two…

John Strobbins leva les mains :

— En train de détrousser votre victime, hé ? ricana l’homme qui avait parlé. Et vous nierez, après cela !…

« George !… Passe-lui les menottes et fouille ! Et n’aie pas peur de serrer ! Il a une face de damné criminel !

John Strobbins ne répondit pas, ne protesta pas. Il avait reconnu l’uniforme d’une société de police privée subventionnée par les propriétaires de Romano-Inlet et à laquelle, pour comble d’ironie, il était lui-même abonné !

En un clin d’œil, ses poignets furent réunis derrière son dos à l’aide d’une solide chaînette en fils d’acier.

Il fut ensuite fouillé. Il n’avait sur lui que son briquet automatique, un étui a cigares et un trousseau ce clés :

— Des clés volées, hé ! ricana le plus âgé des policiers… Il y avait longtemps qu’on te guettait, mon garçon ; mais, cette nuit, on t’a eu… au bon moment !… C’est-à-dire qu’il eut mieux valu pour ce pauvre hère, – et il désigna le mort, – que nous fussions arrivés avant !… Mais chacun sa destinée !…

« Tu as bien examiné ses doublures, George ? Well !… Fouille un peu la maison… quoiqu’elle doive être vide… Le « type » est bien mort, naturellement ?

— Tout à fait mort !… Mort comme s’il était mort il y a mille ans ! ricana le second policier.

— Quand on est mort, c’est pour longtemps ! Dépêchons, George ! La bande pourrait bien venir nous attaquer !

« George » ne répondit pas, et, par une petite porte vitrée située au fond de la pièce, disparut.

Son compagnon obligea John Strobbins à s’asseoir sur une des chaises et s’assit lui-même sur l’autre.

— Ton affaire est bonne, mon gaillard ! observa-t-il avec une satisfaction non dissimulée. Si tu échappes à la chaise électrique, c’est qu’il n’y a plus de justice !…

« Je peux dire que c’est une belle capture !… Quelle publicité pour notre agence ! Nous allons sûrement augmenter nos prix !…

— La maison est complètement vide ! fit le second policier en reparaissant brusquement.

— Well ! Allons !… Tu marcheras derrière nous, en cas de quelque chose ! Go on !

Entraînant John Strobbins, le policier se dirigea vers la porte, cependant que son camarade suivait, pistolet dans une main, torche électrique dans l’autre.

Les trois hommes, le jardinet traversé, s’enfoncèrent dans le bois de sycomores, mais en suivant un sentier assez large qui passait à une centaine de mètres derrière la mystérieuse maison. Ce sentier aboutissait à la route de Romano-Inlet.

Marchant à pas rapides, les policiers et leur prisonnier arrivèrent bientôt devant le bâtiment de la police municipale où ils entrèrent.

Le brigadier de garde, après avoir écouté le récit des policiers privés, changea les menottes du prisonnier contre d’autres, plus fortes :

— Je suis victime d’une erreur ! expliqua John Strob-bins, lorsqu’il lui fut enfin permis de parler.

« Je suis M. William Ashland, propriétaire de Kikhou-House.

« J’ai surpris un homme qui fuyait de chez moi, il y a une heure de cela.

« J’ai suivi cet homme.

« Il est entré dans la maison de la forêt. Ne le voyant pas sortir, je me suis introduit dans cette maison, par la cheminée, et j’ai vu son cadavre. Il avait à son doigt une bague m’appartenant. J’ai voulu la reprendre, et c’est alors que ces gentlemen sont arrivés et m’ont passé les menottes sous la menace de leurs pistolets !

— Nul n’a le droit de se faire justice soi-même, d’abord ! prononça le brigadier. Et vous ferez croire à des idiots qu’un véritable gentleman s’introduit dans une maison par la cheminée ! Si l’homme que vous avez assassiné vous avait vraiment volé, vous auriez tout simplement crié pour appeler la police, au lieu de le suivre, soi-disant, dans la forêt de Bokabee !…

« Enfin, tout ça, ce ne sont pas mes affaires ! Vous vous arrangerez avec les juges !…

« Olcott ! Collez-moi cet homme dans l’emergency-cell !… Assez ! Si vous prononcez encore un seul mot, je vous fais rosser, moi !

III

L’« emergency cell » de la maison de police de Romano-Inlet n’était pas précisément confortable.

C’était un cachot aux parois de ciment armé, haut de trois mètres, large de deux et long d’autant : juste de quoi s’allonger sur le ciment. Pas même un bat-flanc…

John Strobbins, s’étant assis au fond de sa prison, s’avoua que sa situation n’avait rien de rassurant.

On l’avait arrêté en train d’arracher une bague du doigt d’un homme mort poignardé. Tels étaient les faits.

Comment prouver que cet homme avait pénétré chez lui ? Comment même prouver que cette bague lui appartenait, et même, s’il le prouvait, comment démontrer son innocence ?

Comme l’avait dit le brigadier, il eût dû donner l’alarme pour faire arrêter le voleur lorsqu’il l’avait vu sortir furtivement du bungalow.

Il n’en avait rien fait par dilettantisme, par curiosité, par désœuvrement, et, à présent, il était sous le coup d’une condamnation capitale.

— M’expliquer, protester, tempêter, réfléchit-il, n’aboutira à rien ! La justice est faite pour rechercher les coupables. Lorsqu’elle tient un individu qui lui paraît l’être, elle est satisfaite et ne va pas plus avant.

« Il y a eu un crime. L’on m’a trouvé auprès du mort. Tout m’accable. On me pendra et la morale sera vengée.

« Quant au véritable assassin, comme il se gardera bien de se flatter de son exploit, nul ne l’inquiétera !

« Ce qui veut dire qu’il faut que je m’évade !

John Strobbins soupira. À la clarté crue de l’ampoule électrique nichée dans un creux du plafond, derrière un solide grillage, il put se rendre compte que, s’il voulait s’enfuir, il devait attendre d’être ailleurs que dans cette cellule, dont l’unique ouverture était une porte d’épaisse tôle d’acier défiant toute effraction.

Il fit donc provision de patience, et, à force de volonté, réussit à s’endormir.

Un brutal coup de botte dans les flancs le réveilla en sursaut. Il se redressa et vit plusieurs policemen en uniforme qui, groupés à l’entrée de sa cellule, le considéraient sans bienveillance.

— Debout ! ordonna celui qui venait de le réveiller et qui portait les galons de sous-brigadier. Il te faut peut-être la grande cloche de Washington pour te faire lever, rascal ?

Sans mot dire, John Strobbins se dressa. On vérifia ses menottes et il fut poussé hors du poste de police, vers une torpédo grise qui attendait le long du trottoir.

Il y monta, deux policiers s’installèrent à ses côtés : l’un à droite, l’autre à gauche…

L’auto démarra. Elle traversa Romano-Inlet à toute vitesse et s’engagea sur la route de Tampa.

Pendant tout le trajet, qui dura deux longues heures, John Strobbins n’échangea pas un mot avec ses gardes du corps.

L’auto s’arrêta enfin devant la monumentale prison de Tampa. John Strobbins descendit de voiture.

Il franchit la porte de la maison d’arrêt et pénétra dans le greffe où il dut décliner son état civil.

Après quoi, il fut obligé de se déshabiller et d’échanger ses vêtements contre l’uniforme de la prison.

Deux gardiens le conduisirent dans une cellule donnant sur le balcon de fer qui servait de chemin de ronde et surplombait un hall intérieur.

Au centre de ce hall, une tour en treillis d’acier supportait une mitrailleuse pouvant tirer dans toutes les directions et cribler de balles toutes les cellules, sans en excepter une…

La grille de fer servant de porte à son cachot fut refermée. John Strobbins alla s’asseoir sur la couchette suspendue à la cloison de fer, perpendiculairement à la grille.

Son moral était excellent. Il avait pris son parti de l’aventure et se sentait certain de s’évader. Comment ? Il ne le savait pas encore. Mais il s’évaderait.

Le lendemain de son arrivée à Tampa on le conduisit devant le juge d’instruction, Peter Renkins, chargé d’éclaircir l’assassinat de Romano-Inlet.

John Strobbins lui refit le récit de ce qui s’était passé.

Ainsi qu’il s’y attendait, ses paroles furent accueillies par un scepticisme moqueur :

— Vous me paraissez intelligent, Ashland ! observa le magistrat. Je m’étonne donc que vous ayez choisi un système de défense aussi stupide !

« Nous connaissons l’identité de l’homme que vous avez assassiné : c’est M. Constantin Fotiadès, joaillier à Palm-Beach.

« Tout prouve que vous l’avez assassiné pour le voler. Vos complices, qui ont le butin, ont réussi à disparaître.

« Vous, vous êtes resté, par avidité, pour vous emparer de la bague que votre victime avait au doigt, et qui, je dois le dire, est un beau joyau. Elle figure parmi les pièces à conviction.

« Réfléchissez ! Dites la vérité. Montrez du repentir et aidez-nous à arrêter vos complices : le jury vous en tiendra compte, et je peux vous dire que c’est votre unique chance de salut !

— Je vous ai dit la vérité, monsieur le juge ! Vous ne me croyez pas ! Lorsque je mentirai, me croirez-vous davantage ?

— Vous n’avez pas à m’interroger, Ashland ! Vous me paraissez buté. Vous réfléchirez. Demain, je vous questionnerai de nouveau ! Il vous est loisible de prendre l’assistance d’un avocat !

— J’y réfléchirai, monsieur le juge ! fit simplement l’accusé que l’on ramena dans sa cellule.

L’instruction suivit son cours. Les questions du juge apprirent à John Strobbins que sa prétendue victime était un joueur invétéré et qu’il se trouvait à Romano-Inlet depuis trois ou quatre jours seulement lorsqu’il avait été tué.

Quant à la maison du bois de Bokabee, elle appartenait au directeur d’une agence immobilière de Romano-Inlet, M. Sloughton, lequel l’avait louée à un certain Mark Smithson, quatre mois auparavant.

Mark Smithson ne ressemblait en rien ni à John Strobbins, – et pour cause ! – ni à Constantin Fotiadès ; c’était un géant haut de plus de six pieds et large en proportion ; en se présentant à M. Sloughton, Mark Smithson lui avait demandé une maison retirée, voulant, avait-il dit, y passer ses vacances dans le calme.

M. Mark Smithson s’était donné pour un banquier de Chicago.

— Ce Smithson est votre complice, Ashland ! déclara le juge Peter Renkins. Nous avons télégraphié à Chicago. On n’y connaît pas de Smithson banquier. Les Smithson existant dans cette ville – et qui sont au nombre de trois cent dix-sept ! – ont facilement prouvé qu’ils n’étaient jamais venus à Romano-Inlet. Leur signalement ne ressemble en rien, d’ailleurs, à celui de votre complice qui a loué la maison du bois de Bokabee !

— Et que voulez-vous que cela me fasse, monsieur le juge ? fit observer John Strobbins, avec un calme parfait.

Le magistrat se sentit atteint :

— Je crois que vous raillez, Ashland ! éclata-t-il.

« À votre aise : vous seul en paierez les conséquences ! Je vous annonce donc que je considère, d’ores et déjà, mon instruction comme terminée : votre culpabilité étant abondamment et absolument prouvée.

« Vous en répondrez devant le jury ainsi que de votre cynisme !

« À moins que vous jugiez à propos de me faire des révélations, vous partirez demain pour Tallahassee afin d’y être jugé la semaine prochaine, et pendu dans le mois qui suivra !

— Cela, monsieur le juge, n’est pas plus prouvé que ma culpabilité !

— Vous avez raison. Vous êtes coupable, vous serez pendu. Les deux faits se tiennent !

Le prétendu William Ashland se borna à s’incliner.

Il signa de bonne grâce son dernier interrogatoire et fut ramené dans sa cellule.

IV

Le train dans lequel avait pris place le prétendu William Ashland et les deux détectives qui l’accompagnaient venait de dépasser Lake-City, et filait à travers la plaine floridienne à plus de quatre-vingts kilomètres à l’heure.

Il était un peu plus de midi.

Les deux détectives chargés de surveiller le prisonnier achevaient de déjeuner. Ils avaient emporté de quoi faire un confortable repas.

Ayant chacun absorbé le contenu d’une fiasque de verre incurvée, pour qu’une fois placée dans la poche de derrière du pantalon elle épousât exactement le contour de la hanche, ils venaient d’allumer un cigare.

La fiasque, maintenant vide, qu’ils avaient remise dans leur poche, avait contenu un excellent alcool de contrebande.

— J’aime voyager, moi ! murmura un des deux policiers. Dommage que nous n’ayons pas plus souvent des « gibiers » à convoyer, hein, Watson ?

Watson, un gros homme placide au visage large, gras et rouge comme un jambon d’York, fit signe de la tête qu’il était absolument de cet avis. Lorsqu’il avait mangé, il n’aimait pas parler.

Son compagnon regarda le prisonnier.

William Ashland semblait dormir.

— Hello ! fit l’homme. On n’a donc pas faim ?

John Strobbins ouvrit les veux, se redressa :

— Non ! dit-il.

— Tant mieux ! Tant mieux !… Parce que, tu sais, mon garçon, tu ne mangeras pas avant d’arriver à Tallahassee, et nous n’y serons pas avant six heures, ce soir… Mais j’y pense ! tu arriveras à la prison trop tard pour la soupe, et il te faudra attendre à demain, j’en ai peur !…

« Maintenant, si tu avais des confidences à nous faire, des confidences sérieuses, comme de juste, peut-être que nous pourrions te faire manger quelque chose !… Il reste du pain et du lard… et aussi un morceau de veau froid ! C’est exquis, le veau froid… avec de la gelée encore ! Regarde !

Ce disant, le policier ouvrit une boîte ronde en aluminium, qui contenait, en des compartiments séparés, les victuailles annoncées, et la plaça sous le nez du prisonnier.

— Mon médecin m’a ordonné de jeûner de temps en temps ! fit tranquillement Strobbins. Merci de votre amabilité, officier !

L’homme fronça les sourcils. Il comprenait que le prisonnier se moquait de lui :

— Si c’est pour ta santé que ton médecin t’a conseillé de jeûner, eh bien, tu peux manger, parce que, du train dont vont les choses, je crois que… oui… tu seras bientôt pendu !

— Comme cela, je suis certain de ne pas mourir noyé ! J’ai toujours eu peur de mourir noyé ! fit le prétendu Ashland.

Le policier n’insista pas. Watson le regardait avec une certaine ironie. Il haussa les épaules, referma la boîte et se leva.

Impossible de se promener : les trois hommes étaient enfermés dans un compartiment spécial, qui ne communiquait pas avec le restant du wagon, afin d’éviter les évasions. Les portières étaient fermées à clé. Et le verre dépoli dont elles étaient munies était renforcé, à l’intérieur, par une solide grille de fer forgé.

Ce compartiment s’aérait par un conduit de fonte percé dans le plafond et aboutissant à un ventilateur.

— Heureusement que, ce soir, nous pourrons aller au Casino, hein, Watson ? reprit le policier.

Watson ne répondit pas : il dormait. L’autre se rassit. William Ashland s’était de nouveau assoupi.

Une dizaine de minutes passèrent. Le collègue de Watson bâilla, se secoua et ferma les yeux. Bientôt, il ronfla. Et rien ne bougea plus.

Une des portières s’ouvrit lentement. Un homme portant l’uniforme des agents de l’Atlantic-Coast Railroad pénétra dans le compartiment.

Il referma le battant, déposa sur la banquette le paquet qu’il tenait sous son bras et retira de la poche de son dolman de drap noir un petit flacon de verre jaune qu’il déboucha et plaça sous les narines de John Strobbins.

Le détective-cambrioleur ne bougea pas. L’agent de l’Atlantic-Coast Railroad referma son flacon et en prit un autre, un peu plus petit. Il entr’ouvrit les lèvres du prisonnier et lui versa dans la bouche le contenu du récipient.

John Strobbins tressaillit violemment, éternua, eut un hoquet et, ouvrant les yeux, vit le nouveau venu :

— Reno !… exclama-t-il.

— Oui… Me voilà !… J’ai été retardé par le chef de train qui avait toutes sortes d’histoires à me raconter. Il n’en finissait plus !… Ne bouge pas !

Et le vieil ami du détective-cambrioleur, à l’aide d’une pince, coupa les menottes qui retenaient les poignets du prisonnier.

Puis il dénoua le paquet qu’il avait apporté et en retira un vêtement complet en flanelle bleue, un petit chapeau mou, une paire de souliers de toile, un faux col fixé à un plastron de chemise, une cravate et une paire de chaussettes.

John Strobbins, qui n’était pas encore très bien réveillé, dut se faire aider pour retirer son sinistre uniforme de prisonnier. Il passa ensuite les vêtements apportés par Reno qui poussa sous une des banquettes la défroque abandonnée par le prisonnier.

Les deux policiers dormaient toujours : Reno les avait endormis en perçant la paroi du compartiment, laquelle était mitoyenne avec le fourgon à bagages, et en insufflant par le trou des vapeurs de chlorure d’éthyle. John Strobbins, tout comme ses gardes du corps, en avait ressenti les effets. Et Reno n’avait plus eu qu’à venir réveiller le détective-cambrioleur…

Il prit dans sa poche la clé avec laquelle il avait ouvert, pour entrer, une des portières du compartiment :

— Le train va ralentir dans quelques minutes ! dit-il. Prépare-toi à sauter, John ! Tu es bien réveillé, maintenant ?

— Tout à fait ! quoique j’aie la bouche pâteuse !… Mais ça ne m’empêchera pas de sauter ! Où sommes-nous ici ?

— Pas loin de Cedar-Key !… Ça va être le moment !…

John Strobbins regarda à travers l’entrebâillement de la portière :

— Nous en avons encore pour dix minutes, au moins ! observa-t-il. Et il me semble que, si je mangeais un peu, ça irait mieux !

Ce disant, le détective-cambrioleur attira à lui la boîte d’aluminium contenant les restes du repas des policiers. Il l’ouvrit et en dévora le contenu :

— Me voilà complètement « retapé » ! dit-il après avoir avalé la dernière bribe des victuailles. Donne-moi un papier et un crayon !

Reno lui tendit un calepin. Il en arracha une feuille sur laquelle il écrivit :

J’ai profité de votre invitation et me suis servi ! Mes compliments à M. Watson et à vous : Le veau était un peu trop cuit ! je l’ai trouvé desséché.

WILLIAM ASHLAND.

— Et voilà ! murmura-t-il après avoir inséré la feuille dans la poche du dolman du compagnon de Watson. Je crois que nous y sommes, Reno !

Le convoi, en effet, ralentissait ; la voie, à cet endroit, passait sur une levée de terre soutenue par d’énormes pilotis de cèdre ; de chaque côté, c’était un marécage où poussaient des bambous et autres arbustes aquatiques et qui s’étendait à perte de vue.

— Je saute ! décida John Strobbins.

Il poussa la portière, descendit sur le dernier degré du marchepied, et, ayant calculé son élan, se jeta dans le vide.

Il alla rouler au bas de la levée de terre et réussit à se retenir à un bouquet de jeunes bambous qu’il avait d’avance repérés.

Presque aussitôt, Reno le rejoignit.

— L’auto est là ? demanda le détective-cambrioleur.

— Oui. À la borne 55. Nous ne devons pas en être loin !

V

Trois jours après l’évasion du prétendu William Ashland – évasion qui causa une sensation énorme et aboutit à la révocation des deux malheureux détectives qui l’accompagnaient – deux hommes arrivèrent à Romano Inlet.

À la coupe de leurs vêtements de toile blanche, à leurs bottines de cuir rouge brique, à la forme de leur chapeau de Panama, et, surtout, à leur visage bronzé, barré d’énormes moustaches comme du cirage, il n’était pas difficile de reconnaître de ces Mexicains qui, enrichis par la hausse du tabac, du sucre et du rhum, promènent leur nonchalant dédain à travers les États-Unis…

Nos deux Mexicains, qui s’étaient fait inscrire sous les noms de don Juan Iglesias y Calabozo et don Manuelo Rodolio Bengoa au Gulf-Palace – le plus riche hôtel de Romano Inlet – ne cachaient à personne qu’ils étaient venus pour excursionner, d’abord, et, si le pays leur plaisait, pour y acheter une résidence.

Comme ils paraissaient très riches et payaient sans compter, ils furent aussitôt assaillis par les agents de location et de vente de villas.

Ils visitèrent tous les cottages, bungalows et autres habitations de plaisance qu’on voulut leur montrer. Aucun ne leur plut.

Don Juan Iglesias y Calabozo trouvait tout banal. Il était évident que Romano-Inlet ne lui plaisait pas : il parlait sans cesse de Palm Beach et de Miami, les deux grandes plages à la mode, qui sont le Nice et le Cannes de la Floride.

Don Manuel Rodolio, lui, paraissait apprécier Romano-Inlet. Mais aucune des maisons à vendre n’était à son goût.

Les deux Mexicains, pourtant, semblèrent s’intéresser à une maison qui leur fut montrée par l’agence Sloughton : c’était dans cette masure, située au milieu du bois de Bokabee, que le bijoutier Fotiadès avait été assassiné.

— Si vous voulez l’acheter, leur dit l’employé de M. Sloughton, qui les accompagnait, vous l’aurez à bon compte.

« M. Sloughton est décidé à la vendre. Il a eu tous les ennuis avec le dernier locataire, un certain Mark Smithson, que l’on recherche comme complice des assassins de M. Fotiadès… Ce Mark Smithson nous doit même un mois de location !

« La maison est vieille et petite, et je comprends, gentlemen, qu’elle ne puisse vous convenir, mais le site est très joli… Il y a un lagon tout près, qui appartient à la propriété, et dans lequel on peut faire des pêches miraculeuses… Il y a des anguilles monstres et des scumbres énormes… et des barracudas… Mais il faut aimer le sport !

— Si !… Nous aimons le sport ! prononça gravement don Iglesias y Calabozo. Mais il y a peu de terrain !

— On pourra vous en vendre ! M. Sloughton est ami avec le propriétaire de la forêt !… assura l’employé de l’agence.

— Alors… cela pourrait aller !… Nous ferons bâtir une grande résidence… Nous ferons tracer une route pour les autos… Ce sera très bien ! déclara don Manuelo Rodolio Bengoa.

« Voyons un peu cette maison… Ce doit être pittoresque !

L’homme avait apporté les clés.

La porte de la bicoque fut ouverte. Don Juan Iglesias y Calabozo ne sourcilla pas. Il connaissait l’endroit, pourtant, puisqu’il n’était autre que John Strobbins, alias William Ashland.

Au côté de l’employé de l’agence Sloughton, il revit la grande pièce où il avait été arrêté.

Rien n’y avait été changé. Sur la poussière recouvrant le sol, les traces des pas des policiers venus faire leur enquête se distinguaient encore.

— C’est sinistre, ici ! observa don Juan Iglesias y Calabozo.

— Tout est à démolir ! fit don Manuelo Rodolio qui, se penchant vers le sol, écarta la poussière de sa main et mit à jour le carrelage brisé… C’est une maison qui date au moins de cinquante ans !…

— Une véritable antiquité, gentlemen ! appuya l’employé de l’agence Sloughton. Une des plus anciennes maisons de Romano-Inlet !

— Voyons le reste ! conclut don Juan Iglesias y Calabozo.

Les trois hommes passèrent dans la cuisine qui faisait suite à la grande salle.

Le fourneau de briques était à demi écroulé. Le plafond, fendu, paraissait prêt à s’effondrer.

— Il y a encore un petit grenier ! fit l’employé de Sloughton.

— Voyons le ! demanda don Manuelo Rodolio.

Il fallut grimper le long d’une échelle à demi pourrie et passer à travers une trappe carrée percée dans le plafond de la cuisine.

Le grenier contenait un peu de paille poussiéreuse et d’innombrables toiles d’araignée : il était évident que nul, sauf les policiers venus à la suite du crime, n’y avait mis les pieds depuis longtemps.

Don Manuelo Rodolio et son ami, pourtant, examinèrent le misérable réduit, sous le prétexte de s’assurer que les poutres du toit n’étaient pas pourries, et elles l’étaient.

— J’avais pensé à faire de cette maison un logement pour un concierge ! fit don Juan Iglesias y Calabozo. Mais il n’y faut pas songer !

L’employé de Sloughton n’insista pas : il avait hâte de sortir de cette masure qu’il redoutait de voir s’écrouler sur sa tête.

Les trois hommes passèrent dans le jardin, qui s’étendait, derrière la maisonnette, jusqu’à un vaste lagon entouré de toutes parts de bambous géants et d’eucalyptus.

Le jardin lui-même n’avait pas été entretenu depuis des années : c’était à peine si l’on y distinguait encore la trace des allées.

La végétation avait tout envahi ; derrière la maison, surtout, l’on se serait presque cru en pleine forêt vierge.

— Nous ferions construire un pavillon au bord du lagon, hein, don Manuelo ? fit don Juan Iglesias y Calabozo. Ce serait amusant…

— Avec un canot automobile…

Derrière l’employé de Sloughton, les deux Mexicains ou prétendus tels firent le tour du lagon.

Au passage, don Manuelo Rodolio, qui affirma avoir de grandes connaissances en botanique, examina le jardin et déclara qu’il contenait toutes sortes de plantes très intéressantes et dont quelques unes étaient rares. L’employé de Sloughton, qui voyait déjà l’affaire faite, ne manquai pas de surenchérir sur les beautés de la vieille propriété.

Les trois hommes, peu après, reprirent le chemin de Romano Inlet.

Les Mexicains, de retour à l’agence, déclarèrent qu’ils allaient réfléchir et rendraient une réponse dans les quarante-huit heures. Ils laissèrent entendre qu’ils étaient presque décidés.

— Et alors, que penses-tu, Reno ? demanda à son compagnon, dès qu’ils furent seuls, le prétendu don Juan Iglesias y Calabozo.

— Je vais te le dire. Mais, d’abord, regarde ce que j’ai trouvé, John, dans la grande salle, quand je me suis baissé pour soi-disant examiner le carrelage.

Et Reno tendit à son ami un minuscule anneau d’or à section carrée qui, vraisemblablement, avait constitué un des maillons d’une chaîne de montre. John Strobbins le posa dans sa paume, prit une loupe dans sa poche et la plaça devant son œil :

— De l’or russe ! dit-il. On voit très distinctement le poinçon de contrôle impérial ! Cela date d’avant guerre !

« En tout cas, cela ne vient pas de chez moi !… Savoir si ce fragment d’or à un rapport quelconque avec la mort de ce Fotiadès !…

Bien bizarre, tout cela. Fotiadès a juste emporté quelques bibelots d’ivoire qu’il a pris dans le salon, et mes bijoux de la chambre à coucher… et ce serait pour ce misérable butin qu’on l’a assassiné ? Je n’en crois rien !

« Nous verrons si ce morceau d’or peut nous conduire à une piste sérieuse ! Pour le moment, j’ai recueilli un autre indice autrement grave ! Je m’en doutais, d’ailleurs !

— Que veux tu dire ? demanda Reno, intrigué.

VI

Les paroles de John Strobbins avaient plutôt intrigué Reno. Mais il savait que le détective cambrioleur ne parlait que lorsqu’il le voulait.

Il ne s’étonna donc pas de s’entendre répondre :

— Je te dirai cela tout à l’heure !… On ne sait jamais par qui l’on est entendu.

Sur quoi, John Strobbins alluma une mince cigarette à bout d’or.

Les deux amis, tout en causant, étaient arrivés sur la plage de Romano-Inlet, où une foule turbulente et bigarrée s’ébattait. Il y avait là des fils de milliardaires, des usiniers nouvellement enrichis, des chevaliers d’industrie avec trop de bijoux aux doigts…

Devant un des palaces récemment érigés face à l’Océan, des enfants, juchés sur un petit éléphant luxueusement caparaçonné, poussaient des cris de joie.

John Strobbins et Reno allèrent s’asseoir sur une des chaises rangées autour d’un vaste kiosque à musique, où des nègres raclaient à grand bruit des guitares hawaïennes soutenues par des saxophones nasillards.

Les deux amis, parlant à haute voix, firent mine de s’entretenir des terrains et des maisons à vendre, de façon à être entendus.

Vers six heures du soir, ils revinrent vers la ville et entrèrent chez un marchand de chiens de luxe. Moyennant trois cent cinquante dollars, ils acquirent un jeune dogue de l’Alaska répondant au nom de Muck et qui se laissa emmener sans trop de difficultés.

Don Juan Iglesias y Calabozo et don Manuel Rodolio Bengoa dînèrent dans un petit restaurant non loin de la plage, puis, leur café pris, s’éloignèrent en emmenant Muck.

Ils allèrent s’installer dans un tea-house voisin, y restèrent jusqu’à onze heures, à écouter d’assourdissants jazz-bands, puis se dirigèrent vers la forêt de Bokabee.

Ils y arrivèrent sans encombre et atteignirent peu après la mystérieuse maison de M. Sloughton.

Elle était déserte et silencieuse.

John Strobbins, grâce à une clé dont il s’était muni, ouvrit facilement le petit portillon de fer donnant dans le jardin.

— Maintenant, souffla-t-il à Reno, tu vas voir ce que j’ai découvert !

« Mais, d’abord, faisons un petit tour, pour être bien sûrs que nous sommes seuls ! Dans la vie, on ne sait jamais… tout arrive !

Le jardin fut exploré. Les deux amis poussèrent la précaution jusqu’à faire le tour du petit lagon et se rendirent compte ainsi qu’ils étaient bien seuls.

Muck, cependant, donnait des signes d’inquiétude.

— Le chien n’a pas l’air rassuré ! observa Reno.

— Tu vas tout de suite savoir pourquoi ! déclara John Strobbins qui, entraînant l’animal, se dirigea vers un épais fourré situé sur la gauche de la masure.

Au grand étonnement de Reno, il pénétra dans le taillis et arriva dans un espace libre, de forme circulaire, qui mesurait un peu plus d’un mètre de rayon.

À cet endroit, le sol était jonché d’une épaisse couche de branches sèches et de bois mort que John Strobbins écarta vivement.

Tout aussitôt, le chien se mit à gratter la terre :

— Va, Muck ! Va, mon chien ! l’encouragea le détective-cambrioleur en le caressant.

L’animal, de plus en plus excité, fouilla le sol avec rage. La terre, d’ailleurs, était amollie par une pluie récente et semblait assez meuble naturellement.

John Strobbins prit dans sa poche une torche électrique. Il en dirigea le rayon sur l’excavation creusée par le chien :

— Tu vas voir ! souffla-t-il. Je crois que nous y sommes !

Le dogue fit entendre un sourd grondement. John Strobbins et Reno, s’étant penchés sur lui, virent qu’il venait de mettre à jour un pied d’homme chaussé d’une forte bottine de cuir jaune, recouverte de moisissure.

— Et voilà ! fit triomphalement le détective cambrioleur en retenant son ami. Laisse faire le chien !

« Lorsque nous sommes venus ici avec l’homme de chez Sloughton, j’ai remarqué ce vide dans le fourré… j’ai remarqué aussi que quelques branchettes des taillis environnants avaient été assez récemment brisées ou froissées.

« Déjà, je me doutais que ce Fotiadès n’était pas le seul mort !… Les taches de sang que j’avais relevées sur la muraille de la chambre provenaient, d’après leur emplacement, d’un homme plus grand que notre joaillier voleur.

» Lorsque j’ai su, par le juge, que le locataire de la maison était de haute taille, j’ai pensé que c’était de sa gorge ou de son crâne que provenaient les taches en question.

« Je suis pour ainsi dire sûr que le cadavre qui est enterré là est celui de ce Smithson… qui ne s’appelle pas Smith-son ! Il a choisi le nom le plus commun des États Unis ! Voyons un jeu !

Non sans peine, John Strobbins, tirant de toutes ses forces sur la laisse d’acier fixée au collier du chien, parvint à écarter la bête.

Muck avait presque entièrement déterré un homme de haute taille, revêtu d’un costume de cheville noire, et qui gisait au fond du trou, recroquevillé sur lui-même, les bras repliés le long de son torse, la tête penchée en avant, le menton touchant les genoux. Une large entaille partageait en deux son crâne, juste au milieu du front ; des débris de cervelle souillés de terre avaient coulé par la blessure.

— Hein ? fit le détective cambrioleur en regardant son fidèle lieutenant. Voilà le mystérieux Smithson, que l’on n’a pu retrouver, et pour cause !

« Tiens le chien !… Je vais un peu l’examiner !

Reno, sans mot dire, prit la laisse. John Strobbins descendit dans l’excavation et se pencha sur le cadavre dont il entreprit d’explorer les poches.

D’autres s’étaient, avant lui, chargés de ce soin ! Il ne recueillit que quelques miettes de tabac.

Il ne s’émut pas et déchaussa le mort.

— Pointure 46 ! souffla-t-il. Cela ne se trouve pas tous les jours !… Voyons !…

« Il a acheté cette paire de chaussures chez Johnson, Myers et C°, à Cedar-Key… à quarante milles d’ici. Il y a encore la marque !

« Avec cela, nous sommes sur la piste ! Celui qui l’a tué et dépouillé de ses papiers n’a pas pensé aux chaussures… Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de les lui enlever ? On verra !…

« Tiens bien le chien ! Nous allons refermer le trou ! Le pauvre hère pourrira aussi bien ici qu’ailleurs !

Et John Strobbins, ayant déposé les deux énormes bottines sur les bords de la fosse, entreprit de la combler. Il n’avait d’autres outils que ses mains. Ce fut assez long.

Il eut enfin terminé, et, après avoir longuement et soigneusement piétiné le sol, y entassa les branchettes et le bois mort qui s’y trouvaient précédemment.

— Hein ! Nous voilà sur la bonne piste ! répéta-t-il en prenant les deux chaussures. Arrive ! Et tiens bien le chien ! Entraînant le pauvre Muck qui grondait sourdement, les deux amis sortirent du taillis, retraversèrent le jardin et revinrent vers Romano-Inlet.

Un peu après minuit, ils furent de retour au Gulf-Palace.

Ils y restèrent encore quatre jours, visitèrent d’autres villas, et, finalement, firent entendre à tout venant que, réflexions faites, le pays ne leur plaisait pas et qu’aucune résidence n’était assez bien pour des seigneurs de leur importance.

Le train les emmena vers Miami : ils y restèrent vingt-quatre heures et en repartirent incognito, dans une auto venue les chercher à quelques milles de la ville, de façon à faire perdre leurs traces.

— Maintenant, nous allons tout savoir ! fit John Strobbins, cependant que la voiture filait à toute allure dans la direction de Cedar-Key.

Il ne se doutait pas qu’il n’était pas au bout de ses tribulations ! Mais, si on savait…

VII

Le magasin de Johnson, Myers and C° était un des plus beaux de Cedar-Key.

Sur la devanture grise, filetée d’or, deux grands médaillons entourés d’ampoules électriques, attiraient l’attention. Ils contenaient les portraits des directeurs de la firme, portraits au-dessous desquels se lisaient ces mots :

MM. Johnson Boniface et Myers Adolf, promoteurs de la chaussure à bon marché à Cedar-Key, philanthropes, créateurs des bottines toutes faites à un dollar cinquante, sur mesure à trois dollars. Membres de la société des bottiers américains.

Les vitrines étaient dignes de la devanture : sur des rayons de cristal soutenus par des consoles argentées, des chaussures de toutes formes et de tous prix étaient exposées, chacune sur un coussinet de velours de couleur assortie.

John Strobbins, qui avait maintenant l’aspect d’un riche villégiateur, avec son costume de shantung, ses souliers de peau de daim et son fin panama, pénétra dans la boutique des promoteurs de la chaussure à bon marché à Cedar-Key.

— Je désirerais voir M. Johnson ! déclara-t-il au commis qui s’était élancé à sa rencontre.

— M. le président n’est pas visible ! Il faudrait lui demander une audience ! fit l’employé, avec un naturel parfait.

— Quel président ?

— Mais… M. Johnson, qui est président de la société Johnson, Myers and C°, Incorporated ! Vous comprenez, gentleman, que M. Johnson ne peut accorder une audience à tout le monde. Son temps est précieux !

— Et M. Myers ?

— M. le président-adjoint est en ce moment en voyage, gentleman !

— Tant pis ! Parce que je suis venu pour une affaire spéciale… J’ai un cousin qui a de très grands pieds. Il habite à Starville. Il m’a dit que vous aviez des chaussures 46 toutes prêtes !

— Nous en avons même du 47, gentleman !

— Tout est pour le mieux, alors !… Mais elles ne sont pas démodées, au moins ? Parce qu’il ne doit pas y avoir beaucoup de gens, ici, qui ont des pieds aussi grands !

— Oh ! Nous avons plusieurs personnes qui chaussent du 46 ! Notamment le brigadier Moriena, qui a si bizarrement disparu ! Il nous a encore acheté une paire de bottines il y a un mois !

— Le brigadier Moriena ? demanda John Strobbins. Un grand gaillard, hein, avec un nez retroussé ?

Le vendeur sourit :

— C’est lui ! dit-il. D’ailleurs, les journaux ont publié son portrait ! Eh bien ! il se fournissait chez nous !

John Strobbins ne sourcilla pas. Il n’avait pas lu les journaux du jour, mais c’était le signalement du prétendu Smithson qu’il venait de donner au vendeur de chez Johnson, Myers and C°.

Jouant son rôle jusqu’au bout, il se fit montrer plusieurs paires de chaussures de la pointure 46, nota leurs prix et se retira en annonçant qu’il allait écrire à son cousin et reviendrait passer une commande.

Peu d’instants après, il rejoignit Reno qui l’attendait dans son auto.

— Nous sommes sur la bonne piste, dit-il en déployant un journal qu’il venait d’acheter.

« Regarde ! L’homme qui est enterré dans le jardin de Romano-Inlet, c’est bien Moriena, le brigadier Moriena, des douanes Fédérales, que l’on recherche !… On peut le chercher longtemps !

Et le détective-cambrioleur, rapidement, parcourut l’article accompagnant le portrait du fonctionnaire.

M. Washington Moriena, était-il expliqué, avait disparu depuis bientôt trois semaines. On l’avait vu la dernière fois à Cedar-Key, le 13 février, dans l’après-midi. Or, c’était pendant la nuit du 13 lévrier que John Strobbins avait été arrêté dans la mystérieuse maison du bois de Bokabee ! Qu’était allé faire le brigadier Moriena dans cette maison qu’il avait louée sous un faux nom ? Là était la clé de l’énigme !… Moriena avait de bonnes raisons, sans doute, pour agir ainsi !

— Il y a une affaire de contrebande là-dessous ! opina Reno. Lorsque les gens de la douane sont dans une histoire, l’on peut être certain qu’il y a du bootlegging sous roche !

— Nous allons voir cela ! conclut le détective-cambrioleur.

Par prudence, il alla loger avec Reno dans un modeste hôtel, à Whitesand, une bourgade limitrophe de Cedar-Key.

Le lendemain, il revint dans cette dernière ville.

Cette fois, il avait revêtu un modeste accoutrement de flanelle bleue, chaussé de grossiers souliers et coiffé un vieux chapeau de feutre taché et déformé. Une moustache mince et noire soulignait son nez, grossi artificiellement à l’aide de deux boulettes de paraffine introduites dans les narines.

John Strobbins, qui connaissait parfaitement Cedar-Key, comme toutes les villes de la côte de Floride, s’en fut, le soir venu, au Popular’s Club.

Le Popular’s Club était, en apparence, un cercle d’amateurs de T.S.F. occupait une modeste bâtisse de bois située au nord de la ville, à l’extrémité de la plage. Un jardinet, défendu par une palissade de hauts pieux, l’entourait.

John Strobbins tira le fil de fer accroché à la grille du jardin. Celle-ci s’ouvrit. John Strobbins la poussa et s’arrêta, ébloui par le rayon d’une torche électrique qu’un grand nègre venait de lui darder sur le visage.

— Je viens pour voir Old Joé ! expliqua le détective-cambrioleur.

Old Joé était le nom du président-fondateur-propriétaire du Popular’s Club.

Sans répondre, le nègre poussa le verrou de la grille et fit signe au nouveau venu de le suivre.

Derrière lui, John Strobbins franchit l’unique allée du jardin, gravit un perron, et, ayant traversé une étroite antichambre, pénétra dans une grande salle aux murailles crépies à la chaux.

Une vingtaine d’hommes y étaient installés sur des chaises et écoutaient avec attention les explications [d’un conférencier] sur le mécanisme de la T.S.F., explications qu’il accompagnait de croquis tracés à la craie sur un tableau noir.

Les assistants, immobiles et silencieux, semblaient boire ses paroles.

John Strobbins s’assit sur une des chaises vides et écouta. Il ne fut pas long à remarquer que le conférencier ne relatait que des faits sans aucune valeur scientifique.

De temps à autre, un des auditeurs se levait sans bruit et se dirigeait vers une porte masquée d’une portière de velours rouge, derrière laquelle il disparaissait.

John Strobbins attendit quelques minutes, puis se dressa et alla soulever la portière de velours. Elle donnait sur un étroit réduit carré où se tenait un nègre assis sur un escabeau de bambou.

— Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda ce noir.

— Un peu de teinture d’iode pour ma dent malade ! fit tranquillement le détective-cambrioleur.

— Passez ! l’autorisa le nègre.

John Strobbins franchit une nouvelle porte, bardée de fer et garnie de plusieurs énormes verrous.

Elle donnait dans une salle blanchie à la chaux, au centre de laquelle un fil d’acier, accroché au plafond, soutenait un baril de verre muni d’un robinet.

Un petit vieillard se tenait auprès du baril et remplissait à mesure les gobelets que lui tendaient les auditeurs de la conférence sur la T.S.F. Exactement au-dessous du baril de verre, une ouverture ronde était percée dans le sol cimenté : cette ouverture, c’était l’orifice d’un puits communiquant avec la mer.

Le baril contenait du whisky. Le Popular’s Club était simplement un club de buveurs ! Et la phrase dite par John Strobbins au nègre du réduit constituait le signe de reconnaissance permettant d’être introduit dans le sanctuaire.

Tout était prévu : en cas d’irruption de la police, le petit vieillard n’avait qu’à couper le fil de fer auquel était suspendu le baril : celui-ci, instantanément, tombait dans l’orifice du puits.

VIII

John Strobbins s’approcha du petit vieillard qui, s’étant tourné vers lui, ouvrit sa main gauche, cependant que, de la droite, il lui montrait un verre grossier.

Le détective-cambrioleur comprit cette muette invite et fit passer dans la main du vieillard un billet de cinq dollars.

L’homme, toujours sans un mot, plaça le verre sous le robinet du baril et l’emplit. John Strobbins, pour le prendre, dut se pencher vers lui et en profita pour chuchoter :

— Il faut que je te parle pour une grosse affaire !

Le petit vieillard ne sourcilla pas :

— Reste ici, je suis à toi ! souffla-t-il.

John Strobbins, des yeux, fit signe quai avait compris et avala le contenu de son verre – une ignoble mixture qui sentait à la fois la pomme de terre, l’eau de Cologne et l’alcool à brûler.

Le détective-cambrioleur réprima un hoquet de dégoût et rendit le verre vide au vieillard.

Puis il s’écarta de quelques pas et affecta d’examiner les nombreuses pancartes suspendues aux murailles. Elles portaient des textes édifiants :

L’ivrognerie abrège la vie.

Un véritable américain ne boit que de l’eau.

L’alcool est un poison.

Washington, Abraham Lincoln et le sénateur Vollstead (auteur de la loi sur la prohibition de l’alcool aux États-Unis) sont les trois plus grands hommes de l’Amérique !

Sous ces pancartes, des buveurs facétieux avaient tracé des observations de leur crû. L’une d’elles disait : Ceux qui aiment l’eau n’ont qu’à aller se noyer ! Une autre assurait qu’il valait mieux s’empoisonner avec de l’alcool plutôt que de se purger avec du thé…

Une dizaine de minutes s’écoulèrent. Le défilé des membres du Popular’s Club ne discontinuait pas.

Un grand individu apparut. Il était habillé de noir et portait par-dessus ses vêtements un large tablier de toile bleue.

Sa face plate et large, son nez écrasé, ses petits yeux en trous de vrille lui donnaient un aspect bestial. Il se fraya brutalement un passage parmi les candidats buveurs et rejoignit le petit vieillard avec lequel il échangea quelques mots avant de prendre sa place.

Le petit vieillard, l’ayant laissé auprès du baril de verre, rejoignit John Strobbins :

— Et alors ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’il y a ?

Le détective-cambrioleur haussa les épaules :

— Ce que j’ai à te dire est sérieux ! observa-t-il. Ce n’est pas ici que je parlerai ! Me prends-tu pour une corne-verte (novice, naïf) Old Joé ? C’est Raggenheim, de Nassau, qui m’envoie !

Raggenheim, un des principaux entreposeurs de whisky des îles Bahamas, lesquelles îles constituent le grand centre d’approvisionnement des bootleggers ! (contrebandiers). John Strobbins n’avait pas parlé à la légère ! Le petit vieillard eut un léger tressaillement et jeta un bref regard à la ronde, comme pour s’assurer que les paroles de son interlocuteur n’avaient pas été entendues.

— Viens ! souffla-t-il.

John Strobbins le suivit en silence et passa dans une petite pièce encombrée de matériel de T.S.F. qu’éclairait une ampoule électrique fixée au plafond.

— Assieds-toi là ! fit le vieillard, en indiquant une caisse au détective-cambrioleur.

Lui-même s’installa sur une autre caisse.

— Voilà l’affaire ! déclara aussitôt John Strobbins, en réponse au regard interrogateur d’Old Joé.

J’ai, à Nassau, un important chargement de stuff !… (alcool). Il paraît que tu te charges de le faire rentrer ici !…

« J’ai eu le stuff à bon compte. Je te le céderai pour pas cher ! Mais il faudrait venir le chercher au large !

Old Joé hocha la tête :

— Oui… C’était facile… avant !… Mais, maintenant… c’est dur ! Le nouveau brigadier est de Boston… C’est une espèce de quaker ! Il ne comprend rien aux affaires ! Pas moyen de s’arranger avec lui ! Ah ! ça allait trop bien !…

Old Joé soupira :

— Je ne peux rien conclure ! dit-il-il faudrait voir Vamp !…

— Vamp ?

— Je te le ferai connaître ! Tu dis que ton whisky n’est pas cher ? Combien y en a-t-il.

— Trois cents gallons ! Du trois étoiles !

— Quand bien même il aurait quarante étoiles, je m’en moque ! Les porcs qui viennent boire ici n’en sont pas à dix étoiles près !…

« Mais il faudra qu’il ne soit pas cher… Parce qu’avec les risques… Et puis Vamp est exigeant !… Si tu étais venu seulement il y a un mois, du temps de Moriena !…

« Ça allait tout seul ! Mais on l’a tué, sûrement !

— Je ne demande pas mieux que de m’arranger, observa John Strobbins, mais il faudrait faire vite ; j’ai d’autres affaires en vue ! Quand peux-t-on voir Vamp ?

— Il est justement à Cedar-Rey en ce moment ! Reste ici ! Il ne va pas tarder à venir !

— Si tu crois que je n’aurai pas trop à attendre, je reste ! acquiesça John Strobbins qui comprit que le petit vieillard se méfiait de lui et craignait quelque guet-apens de la police.

— Avant une demi-heure, tu verras Vamp ! assura Old Joé. Fume une pipe ou deux… Ce sera vite passé !

— Entendu ! approuva John Strobbins, avec philosophie.

— Je te l’amènerai ici !… À tout à l’heure !

Sur ces mots, le petit vieillard se leva et sortit de la pièce. John Strobbins resta seul.

Il n’était pas très content de lui. Old Joé ne lui avait rien appris d’intéressant sur le brigadier Moriena, sinon qu’il était de mèche avec les bootleggers.

Le détective-cambrioleur n’avait pas trop insisté pour avoir des détails sur le disparu ; il craignait, avec raison, d’éveiller la susceptibilité du vieux Joé…

Mais il avait atteint un de ses buts : il allait être mis en relations avec Vamp, un ami de Moriena… Et il espérait, par Vamp, découvrir quelque piste…

Les minutes passèrent. Autour du détective-cambrioleur, le silence persistait.

John Strobbins se sentit pris d’une sorte de gêne. Il se demandait si Old Joé, le prenant pour quelque indicateur de la police, ne méditait pas de l’assassiner ? Il tâta dans sa poche son pistolet automatique, et, l’air le plus indifférent du monde, attendit les événements.

Il était dans la petite pièce depuis environ une heure, lorsque la porte se rouvrit enfin. Old Joe apparut, flanqué d’un individu enveloppé d’un manteau de soie huilée.

L’homme, bien que de petite taille, était de carrure athlétique ; presque aussi large que haut, il produisait une impression de force et de vigueur étonnante.

— Capitaine Vamp, voici un gentleman qui a une affaire à vous proposer ! déclara Old Joé, après avoir refermé la porte.

Le « capitaine Vamp », sans mot dire, retira le minuscule chapeau de drap gris qui recouvrait son épaisse tignasse d’un blond grisonnant, et fixa John Strobbins de ses petits yeux noirs.

S’étant caressé le menton de son énorme main, il hocha doucement la tête :

— Well ! dit-il d’une voix rauque. Vous avez une affaire à me proposer, gentleman ?… Je suis le capitaine Vamp, moi… Et vous ?

— Walter Garrulos, de Nassau, Bahama Islands ! se présenta John Strobbins, tranquillement.

— Ah ? Un Dago ? (individu de race latine.) Je n’aime pas les Dagoes, vous savez ! Des filous, des putois et des bavards !…

— Moi, je ne vous dis pas ce que je pense de vous, capitaine Vamp : je ne suis pas ici pour cela !… observa John Strobbins, en regardant le butor dans les yeux.

« … J’ai trois cents gallons de real stuff à Nassau. Cela vous plaît-il de me les acheter ?

— Non. Cela ne me plaît pas. J’ai assez eu d’ennuis… Tout ce que je peux faire, c’est de traiter avec vous pour les transporter ici… à la limite des eaux territoriales ! À vous de vous débrouiller pour les débarquer ! No more bootlegging for me ! (Plus de contrebande pour moi !)

IX

John Strobbins ne sourcilla pas.

— Alors, Old Joé, dit-il en se tournant vers le petit vieillard, ma proposition ne t’intéresse pas ?

— Mais si, elle m’intéresse ! protesta le tenancier du Popular’s Club. Mais, puisque le capitaine Vamp ne veut pas s’occuper de l’affaire, je ne peux pas conclure !

— Trois cents gallons de whisky, première qualité ! À huit dollars le gallon ! (Le gallon vaut environ quatre litres et demi.) C’est pour rien ! insista John Strobbins.

Et le prix qu’il indiquait était, en effet, excessivement modique.

Old Joé et le capitaine Vamp sa regardèrent :

— Si tu me le débarquais, tu aurais dix dollars par gallon, Vamp ! susurra le petit vieillard.

— Rien à faire !… Je ne tiens pas à aller au Pénitencier ! grommela Vamp, d’un ton définitif. Je te transporte ton whisky à forfait, moyennant mille dollars. Et tu le débarques !

— Tu étais plus accommodant, avant ! observa Old Joé, piqué.

— Peut-être ! J’étais plus jeune… et plus naïf !… Maintenant, je me fais vieux… Je sais mieux apprécier la vie !… D’abord, comme je te l’ai dit, plus de moonshining (contrebande) pour moi ! Je veux devenir un respectable citoyen !

Et le capitaine Vamp eut un ricanement cynique.

— Et si je t’offrais vingt dollars par gallon ? fit le petit vieillard.

— Je refuserais ! Je ne veux pas aller au Pénitencier ! Et puis, je te le répète, je ne veux plus faire que des affaires… honnêtes !… Mais il est plus de minuit ! Et j’appareille demain matin, à la marée !… Au revoir !…

Ce disant, le capitaine Vamp bourra d’un geste brusque son chapeau sur sa crinière :

— Je connais le chemin ! conclut-il.

À la même seconde, il fut hors de la pièce.

— Trop gâté ! murmura Old Joé, mélancoliquement. Avant, il aurait accepté à cinq dollars le gallon, et même moins ! Depuis quelque temps, il n’est plus le même… Il a dû faire un héritage ! Et moi, je suis ici, à vendre du stuff, au risque de faire rougir mes cheveux blancs !

John Strobbins réprima un sourire. Les cheveux blancs d’Old Joé n’existaient que dans son imagination, attendu qu’il n’avait plus de cheveux du tout.

— En tous cas, reprit le petit vieillard, si vous pouviez vous débrouiller à amener ici le whisky, je vous en donnerais jusqu’à… vingt dollars le gallon !… À condition qu’il titre soixante degrés d’alcool !

— Tu offrais vingt dollars le gallon rien que pour le transport ? remarqua John Strobbins. Enfin, rien n’est encore fait et je ne sais si je pourrai débarquer la chose… En tous cas, à prix égal, je te donnerai la préférence !

— Je suis un père de famille !… Ma situation est digne d’intérêt ! murmura sérieusement le petit vieillard.

— Oui… Oui… Nous verrons cela !… Et maintenant, je te quitte !

— Je vais vous guider, pour que vous sortiez sans être remarqué… Il faut être prudent ! fit Old Joé.

Derrière lui, John Strobbins sortit du petit réduit, traversa plusieurs pièces, et, finalement, déboucha dans le jardinet d’une maisonnette attenant à celle qui abritait le Popular’s Club.

Le détective-cambrioleur, à présent, était rasséréné.

En se rendant chez Old Joé, il ne croyait pas si bien tomber ! Il savait que le petit vieillard se livrait à la vente clandestine du whisky. Il avait pensé que, peut-être, Old Joé avait des accointances avec feu le brigadier Moriena.

Or, non seulement il ne s’était pas trompé, mais encore Old Joé lui avait fait connaître le « capitaine Vamp », lequel n’avait pas caché que la disparition de Moriena l’avait, pour ainsi dire, obligé à renoncer à la contrebande.

Mais ce n’était pas tout ! Le « capitaine Vamp » dédaignait maintenant les menus profits, quels qu’ils soient. Old Joé lui avait fait remarquer qu’il ne s’était pas toujours montré si difficile. Le « capitaine Vamp » était riche, à présent, et depuis peu de temps… depuis la disparition de Moriena, peut-être !

Tout en revenant vers Cedar-Key, John Strobbins réfléchissait :

— Old Joé est une fripouille accomplie. C’est un fait, et je le sais.

« Mais ce « capitaine Vamp » a une belle tête d’assassin ! Si c’était lui qui avait assassiné Moriena ? Il n’y aurait rien d’étonnant ! C’était sans doute dans la maison isolée de Romano-Inlet que les deux hommes se donnaient rendez-vous, pour parler de leurs affaires sans être interrompus… ni dérangés.

« Il se peut qu’ils aient eu une discussion. Moriena en savait long sur Vamp, qui en connaissait trop sur Moriena. Et alors, le plus rapide aura abattu l’autre !

« Très bien. Mais que vient faire Fotiadès, dans cette histoire ! Ce Fotiadès qui s’est introduit chez moi et qui, après m’avoir volé une bague et de menus objets, s’est rendu dans la maison de Smithson-Moriena et y a trouvé la mort !

« Pourquoi m’a-t-il volé ? Pourquoi a-t-il été tué ? Était-il complice de Moriena ou de Vamp – ou des deux ? Voilà ce que Vamp peut seul me dire, si toutefois c’est lui qui a assassiné Moriena !… Nous allons bien voir !

Quelques maisons de thé étaient encore ouvertes, sur le quai du petit port ; des consommateurs y devisaient en buvant des mint-julep, des fruit-punch, des grape-juice cup et autres breuvages compliqués, destinés à leur donner l’illusion de l’alcool.

John Strobbins se mêla à eux, échangea quelques commentaires sur la politique et sur les perspectives d’avenir de Cedar-Key, et, finalement, parla du capitaine Vamp – d’une façon indirecte et négligente…

Il fut immédiatement et facilement renseigné : le capitaine Vamp s’appelait en réalité Vamping et commandait un petit schooner à moteur, l’Elsie, qui était dans le port depuis deux jours. Un bon marin qui… Mais les langues ne se délièrent pas davantage. Le capitaine Vamping ou Vamp, cela se voyait, était craint et redouté.

John Strobbins se garda bien d’insister et parla aussitôt d’autre chose.

Il apprit cependant que le capitaine Vamp n’était pas commode et qu’il menait son équipage à coups de botte et de nerf de bœuf. C’était pourquoi, d’ailleurs, plusieurs de ses marins avaient débarqué, ce qui l’avait obligé à retarder son départ en attendant d’avoir embauché de nouveaux hommes.

Décidément, le hasard favorisait John Strobbins !

Vamp manquait de matelots ? Le détective-cambrioleur décida de se présenter à lui. S’il pouvait être embauché, sans doute réussirait-il à observer, une fois à bord, des choses intéressantes. En cas contraire, il se renseignerait sur la destination de l’Elsie et, s’il le fallait, enlèverait ce bizarre Vamp !

Le lendemain matin, John Strobbins, vêtu d’un pantalon de gros drap bleu, d’un jersey de même couleur, chaussé de gros souliers à semelles épaisses, alla se poster en faction devant l’embarcadère aménagé dans le quai.

Une casquette de drap le coiffait. Une chique énorme gonflait sa joue rasée. Il put voir l’Elsie qui était immobile au milieu du port : un schooner peint en gris et qui semblait parfaitement entretenu.

Un canot d’acajou se balançait contre sa coque, au-dessous d’une petite échelle de même bois.

John Strobbins, qui possédait une vue excellente, vit trois hommes descendre dans l’embarcation. Parmi eux, il reconnu le capitaine Vamp.

Le canot, qui était muni d’un petit moteur portatif, vogua aussitôt vers le quai.

Il accosta l’embarcadère. Vamp gravit lestement l’escalier de pierre. Il paraissait plutôt de méchante humeur et tenait sous son bras un rouleau de papier rouge.

John Strobbins s’avança vers lui :

— Capitaine Vamp ! l’interpella-t-il en portant la main à sa casquette, on m’a dit que vous aviez besoin de matelots… J’ai des certificats…

— Oh ! Swell and die ! (Enfle et meurs !) Et retire-toi de devant moi, pourceau, ou je te crève le ventre à coups de bottes ! glapit le capitaine de l’Elsie en lançant au candidat-matelot un regard féroce.

X

John Strobbins prit un air stupide :

— Ah ah ! Capitaine !… Vous voulez rire ! dit-il en se dandinant. Vous voulez que j’enfle… et vous voulez, après, ma crever le ventre !… Ah ah !… J’ai de bons certificats, capitaine…

Vamp, les sourcils froncés, le considéra pendant deux secondes. Sans doute le prétendu matelot lui parut-il suffisamment bête, car il se radoucit et grommela :

— Pas besoin de tes damnés certificats ! Suis-moi, je vais te faire inscrire sur le rôle ! C’est quarante dollars par mois – et je suis le capitaine Vamp ; à mon bord, faut filer vent arrière ! Compris ? Arrive !

John Strobbins se confondit en remerciements grotesques et emboîta le pas au brutal personnage.

Une heure plus tard, le détective-cambrioleur ayant signé les « articles » et reçu une avance de dix dollars, rejoignit le canot automobile qui attendait le retour du capitaine Vamp. Deux matelots se trouvaient à bord : un chargé de la conduite du moteur, l’autre de la manœuvre.

— Comment t’appelles-tu ? demanda celui du moteur.

— Archibald Finleyson ! déclara John Strobbins.

— Archibald ! Ah ah ah ! Eh bien, tu sais, Archibald ! Si tu n’a jamais été amuré, tu le seras !…

Et l’homme ricana.

Le visage de John Strobbins exprima une naïveté sans borne. L’homme du moteur poussa du coude son compagnon et lui chuchota quelques mots à l’oreille.

Le prétendu Archibald Finleyson s’assit à l’avant, sur la petite teugue. Presque aussitôt, le capitaine Vamp apparut :

— Tu es là ? grommela-t-il à l’adresse d’Archibald Finleyson. Tu as tes affaires ? Well ? Déborde, Watson, et à bord !

L’amarre larguée, le canot fila vers l’Elsie qu’il atteignit en quelques minutes.

John Strobbins s’en fut immédiatement vers le poste d’équipage, situé à l’avant du mât de misaine. C’était une cabane de bois retenue au pont par des barres de fer et qui contenait une table et deux-bancs. Le long des cloisons, les coffres de bois renfermant les effets des marins étaient alignés. Au-dessus d’eux, des hamacs, pliés à la diable, étaient déposés dans des auges placées à hauteur d’homme.

Deux nègres, vêtus de haillons crasseux, étaient assis, les coudes appuyés à la table, et fumaient de courtes pipes de bois.

— Et les autres ? Où sont-ils ? demanda John Strobbins, le seuil franchi.

— Les autres ? Ils ont déserté ! expliqua un des noirs en haussant les épaules. Nous sommes juste nous deux et les deux hommes du canot, Watson et Gottfried !… Et toi ? Tu es seul ?

— Mais oui !

— Alors, on est en tout cinq à bord… et encore. Gottfried fait le cuisinier !… On était onze, mais les autres ont joué à pigeon vole ! Ils en avaient assez d’être rossés et de manger des gourganes et du riz !

— Mais, vous autres, alors… pourquoi êtes-vous restés à bord ?

— Parce qu’on est de la Barbade… sujets anglais !… On ne peut pas débarquer en Amérique !… On serait arrêtés… On attend d’être dans un autre pays…

— Où va l’Elsie ?

— Le capitaine Vamp le sait !… Tu peux le lui demander !… Il te recevra ! ricana le second nègre. Il s’appelle Vamping – mais ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle Vamp ! (vampire !)… Tu verras…

Un bref coup de sifflet interrompit ces explications. Les deux noirs, comme un seul homme, se précipitèrent au dehors. John Strobbins les suivit.

C’était le capitaine Vamp qui avait sifflé.

— Et alors, l’idiot ? grommela-t-il à l’adresse du prétendu Finleyson. Tu es sourd ? Et boiteux, avec ça ? Ne te presse pas, mon garçon ! Je te guérirai, moi !

Et, avant que John Strobbins ait pu deviner sa pensée, il se rua sur lui et lui porta, en plein visage, un si furieux coup de poing que le détective-cambrioleur trébucha et alla rouler contre la bastingage. Il reçut immédiatement une ruade dans les côtes :

— Tu le fais exprès ? ricana Vamp. Il te faut un palan, pour te relever ! Je vais te trouver la marche, moi !

« Allez ! En haut ! À larguer les flèches !… Les autres, aux focs et à la brigantine !… Watson ! Vire l’ancre !

Watson, qui était immobile derrière le moteur à pétrole actionnant le guindeau, le mit en marche. En moins de dix minutes, l’ancre fut à bord.

L’Elsie, sous ses focs, sa misaine, sa brigantine et ses flèches, vogua vers le large. John Strobbins, bien qu’il eût un œil poché et le nez à demi écrasé, et que ses côtes lui fissent mal, n’avait pas riposté. Il savait ce qu’il voulait et se réservait de tirer vengeance à son heure de la brutalité de Vamp.

Celui-ci, qui n’avait cessé de le surveiller, pour voir comment il s’acquittait de sa tâche, l’appela et lui ordonna de se mettre à la barre :

— Attention à gouverner, hein, l’idiot ? dit-il. Parce que, si tu fais des embardées, je ne plaisanterai pas comme tout à l’heure ! Tu entends, nez de travers ? Je te le remettrai droit, s’il le faut !

— Oui, Capitaine ! fit te prétendu Finleyson.

Apaisé par cette soumission, Vamp s’occupa d’autre chose.

John Strobbins resta à la barre jusqu’à une heure de l’après-midi. De là, il put assister au repas du capitaine Vamp, lequel ne se refusait rien : conserves de choix, poulet rôti, pâté de foie gras, et avec celui des vins fins.

Gottfried, un gros gaillard blond à physionomie cauteleuse, qui cumulait les fonctions de matelot, de mécanicien, de cuisinier et de maître d’hôtel, servait le capitaine de l’Elsie.

Vamp, son repas terminé, daigna se souvenir du prétendu Finleyson et appela Jimmy – un des deux nègres – pour le remplacer.

L’équipage avait déjà déjeuné. John Strobbins dut se contenter de quelques haricots rouges restés au fond d’une casserole. Il ne fit entendre aucune observation, mangea et alla s’étendre sur le gaillard, à l’avant, à l’abri de la tente. Trois jours s’écoulèrent.

D’après la direction suivie par le schooner, John Strobbins conjectura qu’il se dirigeait vers l’île de Cuba. Mais vers quel port ? Impossible de le savoir. Le capitaine Vamp observait le soleil le matin à neuf heures, le soir à trois heures, et, une fois obtenue la hauteur de l’astre, descendait dans sa cabine calculer le point.

En tout cas, une chose était certaine : l’Elsie ne transportait pas de contrebande. Ses cales, dont les panneaux n’étaient même pas fermés, ne contenaient que du sable servant de lest…

John Strobbins, cependant, n’oubliait pas la raison de sa présence à bord du schooner.

Il voulait s’introduire dans la cabine de Vamp et essayer d’y dénicher les preuves de la culpabilité de la brute.

Malheureusement, l’entreprise était presque impossible. Pour descendre dans la cabine du capitaine de l’Elsie, il fallait passer par l’écoutille s’ouvrant sur la dunette du petit navire. Or, Vamp, lorsqu’il n’était pas chez lui, ne quittait pas la dunette où, seul, l’homme de barre avait le droit de monter.

Comment faire ?

John Strobbins, reculant devant la difficulté de la tâche, allait remettre son entreprise à plus tard, c’est-à-dire attendre que l’Elsie fût dans un port, lorsqu’une réflexion du capitaine Vamp l’incita à agir sans retard : un matin, la brute, ayant porté à sa bouche le bol contenant son café, cracha sur le pont le breuvage qu’il venait de laper et grommela :

— Du café, ça ? Tu t’es lavé les pieds dans la casserole, Gottfried ! Fais-m’en d’autre ! Ah ! Heureusement que c’est mon dernier voyage ! Tu finirais par m’empoisonner ! Je vais te dresser en bras et en balancines, moi !

XI

Ainsi, le capitaine Vamp comptait cesser de voyager ! Sans doute allait-il se retirer – avec le magot dont avait parlé Old Joé !…

Ce magot avait-il une relation avec l’assassinat de Fotiadès et de Moriena ?

John Strobbins remit à plus tard le soin d’élucider cette question. Mais il se rappela que Fotiadès était joaillier. Avait-il été attiré par Moriena et Vamp dans la mystérieuse maison de Romano-Inlet, et dévalisé ensuite ? Il se pouvait. Il se pouvait également que, leur coup fait, Vamp et Moriena se fussent disputés et battus à mort… Oui, tout cela était possible. Mais, pour le savoir, le plus simple était d’agir, sans perdre de temps.

Les criminels les plus endurcis, les plus habiles, commettent des maladresses. Aussi John Strobbins songea-t-il que Vamp (malgré toute son astuce), pouvait être confondu à condition, naturellement, qu’il fût pour quelque chose dans la mort de Fotiadès et de Moriena…

Pénétrer dans la cabine de Vamp était difficile, mais non impossible. Pendant toute la journée qui suivit la confidence faite par le capitaine de l’Elsie, John Strobbins ne pensa qu’à exécuter son projet et qu’aux moyens de l’exécuter.

À huit heures du soir, il prit la barre où il resta jusqu’à dix heures.

À ce moment, Vamp qui, depuis le dîner, s’était retiré dans sa cabine, arriva sur la dunette et, de ses jumelles, fouilla l’horizon, dans la direction du sud-ouest.

John Strobbins écarquilla les yeux et finit par distinguer un imperceptible point lumineux, que tout autre qu’un marin eût pris pour une étoile. C’était un phare, un feu, comme l’on dit sur mer.

D’après les différentes directions suivies par le schooner depuis son départ de Cedar-Key, le détective-cambrioleur calcula que ce feu devait être situé sur la côte de l’île de Cuba.

Mais la voix rauque de Vamp retentit :

— Debout, tous ! À serrer les flèches !

La brise était régulière, et tout indiquait le beau temps. Si Vamp diminuait de toile, c’est qu’il voulait ralentir la marche de schooner, de façon à arriver au jour devant le port de destination.

Raison de plus pour agir !

En quelques minutes, les deux flèches furent serrées. John Strobbins, qui avait été remplacé à la barre, s’en fut s’étendre sous le gaillard d’avant, entre le guindeau et le moteur destiné à l’actionner. De là, il pouvait, sans être vu, voir tout ce qui se passait sur la dunette.

Il put constater que le capitaine Vamp, une pipe en bouche, s’y promenait de long en large.

Les matelots de quart, sauf l’homme de barre, s’étaient étendus sous le vent du poste d’équipage et somnolaient. L’Elsie, cinq nœuds de vitesse, glissait sans un ressaut sur l’eau clapoteuse.

John Strobbins prit un cartahu, (corde de la grosseur d’un fort pouce d’homme), lové à la base du beaupré. Il le laissa filer à la mer à travers l’écubier (conduit de fonte servant à laisser passer la chaîne de l’ancre), jusqu’à ce que son extrémité atteignît l’arrière du navire. Ceci fait, il attacha solidement le filin à un taquet d’amarrage.

Un dernier coup d’œil à Vamp, qui continuait à se promener sur sa dunette comme un fauve en cage, et le détective-cambrioleur s’introduisit dans l’écubier et se laissa, les pieds les premiers, glisser à la mer – après avoir saisi le cartahu qu’il avait préparé.

Il sentit le filin, rendu gluant par l’eau de mer, filer rapidement entre ses doigts. Grâce à la précaution qu’il avait prise de faire un nœud au bout du cartahu, il parvint à s’y retenir et se trouva juste au-dessous du couronnement du schooner, à toucher le gouvernail sur lequel il se percha.

Il resta immobile, pendant une courte minute, à reprendre haleine.

Il empoigna alors une des deux sauvegardes du gouvernail et s’assura qu’elle était solide.

Les sauvegardes sont des chaînes fixées, d’une part, à la coque du navire, et, de l’autre, au gouvernail, qu’elles sont destinées à retenir au cas où la mer l’arracherait de son emplanture.

Celle qu’avait saisie John Strobbins était scellée à quelques centimètres à peine au-dessous du sabord de la cabine du capitaine Vamp.

Le détective-cambrioleur n’eut pas de peine à y grimper et à atteindre le sabord, qui était ouvert. Mais deux barres de fer en croix empêchaient d’y passer.

John Strobbins avait remarqué ce détail en se rendant à bord, lorsque le canot qui le transportait avait passé sous le couronnement du schooner. Il s’était donc muni d’une lime.

Perché sur le liston entourant le couronnement – corniche de bois de forme semi-circulaire, d’un diamètre de cinq centimètres à peine – et se tenant d’une main au rebord du sabord, cependant que de l’autre il besognait, il parvint à scier les deux barreaux en moins de dix minutes, s’introduisit dans l’ouverture béante et prit pied dans la cabine. Celle-ci était plongée dans l’obscurité.

John Strobbins, ayant rabattu devant le sabord l’épais rideau de reps dont il était garni, appuya sur le commutateur de la torche électrique qu’il avait apportée.

La cabine du capitaine Vamp était assez confortable, luxueuse même. Mais les meubles, tentures, tapis, objets de toutes sortes en étaient d’une malpropreté repoussante.

Sur un large bureau d’acajou, dont le bois était criblé de brûlures faites par des bouts de cigarettes et des pipes, un râtelier d’ébène était fixé et contenait des bouteilles de grès étiquetées : encre rouge, noire, fixe, à copier.

John Strobbins, machinalement, en ouvrit une : elle renfermait de la chartreuse…

Mais ce détail importait peu. John Strobbins, rapidement, ouvrit les tiroirs placés sous le lit du capitaine Vamp, et n’y vit que des vêtements dont les poches étaient vides.

Le bureau ne contenait que des papiers sans aucun intérêt. Rien qui se rapportât à Fotiadès, ni à Moriena… Et le temps passait : d’un moment à l’autre, Vamp pouvait surgir !

John Strobbins ouvrit une armoire, placée presque contre le sabord. Il bouleversa tout, sans rien découvrir.

Il commença à se demander s’il ne s’était pas trompé…

Décidément, Vamp, s’il était pour quelque chose dans la mort du brigadier Moriena et du joaillier Fotiadès, avait pris ses précautions.

John Strobbins, avant de quitter la cabine par la même voie qu’il y était entré, examina encore les objets posés sur le bureau d’acajou.

En plus des fallacieuses bouteilles d’encre, il y avait un sous-main maculé de graisse, un bloc-notes auquel il ne restait pas une feuille, et une petite boîte de fer ayant contenu des pastilles pharmaceutiques.

John Strobbins l’ouvrit et ses yeux luirent : dans la boîte, il y avait une plaque de cuivre percée de trous d’inégales grandeurs, une pince de métal nickelé et une loupe à fort grossissement : l’attirail d’un marchand de pierreries ! La plaque de cuivre n’était autre qu’un calibre destiné à mesurer la grosseur des diamants. La pince servait à les manier, et la loupe à les examiner afin de s’assurer de leur pureté.

Que faisaient ces objets dans la cabine de Vamp ?

John Strobbins se le demandait, lorsqu’il entendit la porte de la cabine grincer.

Il se retourna.

XII

Dans la demi-obscurité régnante, John Strobbins devina plus qu’il ne vit le capitaine Vamp.

Il fit face à la situation avec sa résolution ordinaire, et, d’un geste net et précis, darda le rayon lumineux de sa torche électrique sur le visage du capitaine de l’Elsie.

Vamp, ébloui, recula d’un pas. Ses petits yeux luirent comme des braises :

— L’idiot !… Ne bouge pas ou tu es mort ! gronda-t-il en arrachant de sa ceinture le pistolet automatique qui ne le quittait jamais et en le braquant sur le détective-cambrioleur.

Il n’en dit pas plus : John Strobbins, se baissant, l’avait saisi par les chevilles et attiré en avant…

Il poussa un cri rauque, et, battant l’air de ses mains, bascula en arrière, de toute sa hauteur, sur le plancher de la cabine que son crâne heurta avec violence.

Assommé par la rudesse du choc, il resta inerte, là où il était tombé.

John Strobbins, ayant ramassé le pistolet échappé à la main du bandit, se releva et alla fermer la porte de la cabine.

Toute cette scène n’avait pas duré dix secondes !

À l’aide d’une drisse de pavillon qu’il prit sur le divan accoté à la cloison, John Strobbins ligota solidement le capitaine de l’Elsie.

Vamp une fois immobilisé, il le fit revenir à lui en appuyant la crosse du pistolet automatique sur un centre nerveux.

Le bandit, ranimé, voulut bondir et ne réussit qu’à se dresser sur son séant.

John Strobbins, tranquillement, s’installa en face de lui, sur le divan, et braqua sur son visage le jet de lumière de sa torche électrique.

Aveuglé, le prisonnier cligna des yeux et fit entendre un grognement de rage.

— Du calme, capitaine Vamp ! conseilla John Strobbins. Je ne suis pas le brigadier Moriena !

Les yeux du bandit s’arrondirent. Il eut un hoquet qui le secoua des pieds à la tête, mais ne prononça pas un mot :

— Vous avez assassiné le brigadier Moriena, maître Vamp, et aussi le bijoutier Fotiadès ! Et vous avez enterré Moriena dans le jardin de sa maison de Romano-Inlet ! Une maison qu’il avait louée sous le nom de Smithson ! Vous voyez que je suis informé !

« Racontez-moi l’histoire ! Si elle me plaît, peut-être vous épargnerai-je la chaise électrique ! Sinon…

Vamp resta muet. John Strobbins vit que sa face devenait violette et que ses yeux s’injectaient de sang. Il craignit que le brutal individu ne succombât à une attaque d’apoplexie et, se penchant vers lui, ouvrit sa chemise.

Vamp respira bruyamment et longuement.

— Oh ! Mais… je vous reconnais ! haleta-t-il soudain. C’est vous qui étiez avec Old Joé… à Cedar-Key ! Damné idiot que j’ai été !

— Que vous soyez un damné idiot, je n’en disconviens pas, observa John Strobbins. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit maintenant, mais des pierreries que vous avez volées !

La physionomie de Vamp, qui s’était un peu rassérénée, exprima de nouveau une angoisse et une terreur formidables, constituant le plus éloquent des aveux.

— Ce… ce n’est pas vrai ! hoqueta-t-il.

— Si ! C’est vrai ! Une dernière fois, vous ne voulez rien dire ? Dans ce cas, c’est au coroner que vous parlerez !

Vamp parut hésiter. Il devait se demander si son mystérieux interlocuteur connaissait la vérité – et s’il la connaissait toute entière.

— Vous êtes détective ? demanda-t-il enfin en le regardant.

— Si vous voulez ! fit John Strobbins.

— Vous… ne devez pas gagner beaucoup ?… Bien que je sois complètement innocent de ce… dont vous m’accusez, je ne veux pas avoir des… ennuis… alors, si vous vouliez… je pourrais vous récompenser… généreusement !… Un chèque…

John Strobbins fit entendre un petit rire, si méprisant, si ironique que le bandit s’interrompit, conscient de l’inutilité de sa tentative.

— Eh bien, faites ce que vous voudrez ! reprit Vamp, rageusement. Je suis innocent, et je porterai plainte contre vous ! Attaque à main armée en haute mer, c’est de la piraterie, et je veux vous voir sur la chaise électrique !

— Ce sera vous qui vous y verrez, capitaine Vamping ! Vous commencerez par expliquer au juge à quoi vous servent ces instruments de bijoutier, qui sont ici !

Vamp eut un nouveau sursaut :

— Je… Ils ne sont pas à moi ! protesta-t-il d’une voix moins assurée.

— C’est ce que nous saurons ! Et vous expliquerez aussi pourquoi vous voulez vous retirer et comment vous comptez vivre de vos rentes ! Il faudra en donner l’origine !

— Oh ! J’ai fait un peu de bootlegging, comme tout le monde, et c’est pour cela que… j’aurais préféré que la justice ne mette pas le nez dans mes affaires ! Je vous offre encore dix mille dollars… presque la moitié de ce que je possède !

— C’est trop ou pas assez ! Mais il suffit ! Vous ne voulez rien dire ! Tant pis pour vous ! Car je suis décidé à en finir ! Quand ce ne serait que pour me payer du swing que vous m’avez si gentiment envoyé l’autre jour !…

« Révélez-moi exactement comment sont morts le brigadier Moriena et le joaillier Fotiadès, sinon, je vais vous bâillonner et ensuite vous faire subir quelques petits divertissements de ma façon, comme de vous extirper un œil, par exemple !

John Strobbins prit dans sa poche un canif dont il ouvrit une lame :

— Vous feriez cela ? gronda Vamp, qui, à présent, avait pâli.

— Dans une minute, exactement, je le ferai si vous n’avez pas parlé !

Vamp resta sans voix. Il était ébranlé, mais non convaincu.

— C’est parce que je suis renseigné que je vous parle ainsi ! précisa John Strobbins. Si je n’avais pas la preuve de votre double crime, je ne serais pas décidé à tout ! Je connaissais Moriena ! Il m’en a raconté !

John Strobbins s’interrompit. Sa dernière phrase avait porté, à tel point qu’il regretta de ne l’avoir pas prononcée plus tôt :

— Ah ! Moriena vous a parlé ! gronda Vamp. Et qu’est-ce qu’il vous a dit, cette canaille ? Tout ce qui s’est passé, c’est de sa faute !… C’est un voleur, un bandit, un rascal ! S’il avait pu le faire, il y a longtemps qu’il m’aurait dénoncé, mais je le tenais !

« Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Vous vous en doutez ! fit John Strobbins, d’un air entendu.

— Oui, je m’en doute ! Ah ! le porc a de la chance d’être mort !

— Il ne tenait qu’à vous de ne pas le tuer !

Vamp se tint coi une fois de plus. Il comprenait qu’il en avait trop dit et que sa haine avait été plus forte que sa prudence.

John Strobbins, négligemment, fit luire la lame de son canif. Vamp, qui l’observait, eut un petit frisson :

— On pourrait s’arranger… murmura-t-il.

— D’abord, l’histoire de ce qui s’est passé, maître Vamp ! Après, je verrai ce que je dois faire !

— Écoutez… Si vous voulez… je ne demande pas mieux que de partager !… On s’arrangerait…

— Oh ! Assez ! J’écoute !

Vamp, maintenant, avait perdu toute son assurance. Il se sentait à la merci de son interlocuteur. Peu à peu, il comprenait son impuissance.

— Je suis un idiot ! murmura-t-il d’une voix sourde. J’aurais dû… Enfin !… Voulez-vous me donner à boire ? J’étouffe ! Quand je pense que…

— Vous boirez une fois que vous aurez terminé ! Finissons-en ! déclara John Strobbins, d’un ton ferme.

XIII

Vamp lança à John Strobbins un regard de haine et de rage impuissante auquel se mêlait une expression de détresse :

— C’est Moriena qui est la cause de tout ! articula-t-il, la gorge serrée. Oui… C’est lui !

« Vous savez que je m’occupais de moonshining… nous étions trop nombreux !… Les prix baissaient de plus en plus… C’est parce que le moonshining ne rapportait pas beaucoup, que je me suis occupé de transporter des émigrants… qui n’avaient pas les papiers nécessaires pour pénétrer dans les États… Ça, c’était meilleur.

« Eh bien, il y a deux mois de cela, j’avais à bord trois Russes, Wladimir Kartchew et ses deux beaux-frères.

« C’étaient des passagers de choix. Ils avaient payé d’avance, cinq cents dollars chacun ! Je devais les débarquer au large de la côte de Floride, près de Cedar-Key… Il y a des lagunes, bordées de hauts-fonds, où l’on est d’habitude assez tranquille !

« … Ah !… Je n’ai pas eu de chance !

« Voilà qu’à dix milles à peine de la côte, apparaît un damné sloop de la douane !… J’avais fait éteindre les feux de position. Mais la lune brillait !…

« Donc, le sloop me voit, me donne la chasse, tire un coup de canon à blanc pour m’ordonner de mettre en panne !

« En panne, avec mes trois passagers ! L’Elsie peut donner seize nœuds ! Elle les donna ! Le sloop de la douane me donna la chasse, tout en me canonnant ! Heureusement que l’Elsie était plus rapide que lui. Pourtant un obus alla frapper l’eau à quelques mètres à peine du schooner et éclata. J’entendis un cri. C’était cet idiot de Kartchew qui, penché sur le bastingage, avait reçu un éclat de fonte dans la poitrine.

« Ses beaux-frères se précipitèrent vers lui. Il était gravement atteint. Moi, qui observais tout, je le vis qui tirait de la poche de son veston un petit paquet qu’il tendit à un des beaux-frères… Peu après, il expira.

« Pendant ce temps, j’avais réussi à semer le sloop de la douane…

« Au matin, je fis jeter le cadavre de Kartchew à la mer.

« Et, la nuit venue, je revins vers la côte de Floride. Les deux Russes s’étaient calfeutrés dans leur cabine. Mais, de la mienne, je pouvais entendre tout ce qu’ils disaient.

« Ils parlaient des diamants que Kartchew leur avait remis… Je compris tout ! Ces damnés Russes m’avaient payé pour les débarquer en contrebande, en même temps que des diamants !

Vamp soupira. Il hocha la tête d’un air écœuré.

— Après ? intervint John Strobbins.

— Après ? Eh bien, je résolus de donner une sévère leçon à ces deux indélicats personnages !… Je voyais bien qu’ils étaient sur leurs gardes et que je ne pouvais pas grand’chose contre eux tant qu’ils seraient à bord… d’autant plus que j’aurais dû partager avec l’équipage !…

« Je feignis d’avoir peur des garde-côtes, et, pendant la nuit qui suivit, je restais au large – en ayant soin d’envoyer le canot automobile avec deux de mes hommes à Cedar-Key, pour prévenir un de mes amis, le brigadier Moriena…

« La nuit d’après, je débarquai mes deux Russes dans les environs de Cedar-Key, où Moriena les attendait avec quatre hommes.

« Moriena mitrailla mes deux Moscovites, à mort. Il les fouilla et s’empara de la pochette de diamants sans que ses subordonnés le vissent.

« Moi, quelques jours plus tard, j’arrivai à Cedar-Key et, comme de juste, je réclamai ma part du magot à Moriena !

« Ce bandit me déclara qu’il n’avait trouvé aucun diamant sur les Russes !

« Je ne pouvais rien faire ! Je feignis donc de croire ce gueux dégoûtant ! Mais je le guettai !…

« Il avait loué une maison à Romano-Inlet, sous le nom de Smithson. C’était là où nous nous réunissions, lorsqu’il y avait du butin à partager…

« J’y donnai rendez-vous à Moriena, soi-disant pour lui parler d’une nouvelle affaire très intéressante.

« Il me répondit qu’il ne voulait plus s’occuper de rien, qu’il avait peur d’être pris… Ce qui voulait dire que, maintenant, il se sentait riche et qu’il n’avait plus besoin de travailler !

« Je résolus plus que jamais de me venger, et, ayant laissé mon schooner à Oyster-Bay, je me rendis, bien déguisé, à Romano-Inlet et m’en fus, chaque nuit, guetter la maison du prétendu Smithson. La cinquième nuit, il vint. J’entrai derrière lui. Il se retourna au bruit et tira son pistolet automatique. J’avais emporté une petite hachette. Une arme rapide, sûre, qui ne fait pas de bruit. Je lui en portai un coup en plein front. Il tomba mort. Je le fouillai ! Ce gueux avait les poches vides !…

— Non ! Il avait les diamants sur lui ! Pas de mensonges, please ! interrompit John Strobbins en regardant Vamp les yeux dans les yeux.

Le capitaine de l’Elsie eut un frisson. Il était vaincu.

— Vous êtes renseigné ? murmura-t-il amèrement, d’un ton découragé. Oui. Il avait les diamants dans sa poche.

Je les pris, et, réflexions faites, transportai ce damné putois dans le jardin où je l’enterrai au milieu d’un fourré.

Puis je revins dans la maison, où j’avais laissé mon manteau.

J’allai sortir, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un individu qui déclara être M. Fotiadès, joaillier. Il venait voir M. Smithson.

Je lui déclarai que ce gentleman, malade, n’avait pu venir à son rendez-vous. (J’avais deviné, vous le comprenez, que Fotiadès venait pour les diamants !)

Il me parut être au mieux avec le prétendu Smithson, dont il ignorait pourtant le véritable nom, et me raconta qu’il était venu pour acheter des diamants… malheureusement qu’il en avait perdu l’argent au jeu… et devait se borner à examiner lesdits diamants et à en offrir un prix.

Il me proposa, en guise d’arrhes, quelques bibelots japonais qu’il avait apportés…

Je songeai instantanément que ce Fotiadès pouvait être un témoin dangereux, qu’il m’avait vu, qu’il pourrait me reconnaître.

Sous prétexte d’aller chercher les diamants, je passai derrière lui et lui enfonçai un poignard entre les épaules. Après m’être assuré qu’il était mort, je revins à Romano-Inlet sans avoir rencontré personne !

… Vous voyez, je suis une victime de ce damné Moriena !

Nouveau soupir.

— Et les diamants, où sont-ils ? questionna John Strobbins. Il me les faut !

Vamp voulut jouer son jeu jusqu’au bout :

— Si je vous les livre, vous me laisserez en liberté et ne me dénoncerez pas ? fit Vamp.

— Imbécile ! Mais ils sont ici, ces diamants ! Tu viens de regarder le sabord !

— Vous êtes fou ! protesta le prisonnier, d’une voix changée.

Mais John Strobbins avait bien vu. Il courut vers le sabord et l’examina attentivement. Une des planches du doublage de bois avait été récemment reclouée. Le détective-cambrioleur l’arracha et mit à jour un alvéole, creusé dans une membrure et dans lequel était caché un sachet qu’il ouvrit et il vit qu’il contenait une cinquantaine de diamants et d’émeraudes de toute beauté.

— Voilà l’affaire ! dit-il en revenant vers Vamp qui écumait. Je comprends que tu aies eu de la peine à te débarrasser de ces merveilles !… Tu les as examinées et calibrées… C’est pour cela que tu avais sur ton bureau tout cet attirail de diamantaire. Ne comprends-tu pas que j’ai deviné que les diamants étaient ici, lorsque j’ai ouvert cette boîte ? Si tu avais vendu les diamants, tu aurais jeté le calibre, la loupe et la pince qui te seraient devenus inutiles et compromettants !

« J’emporte les diamants. Je connais un orphelinat qui manque d’argent… Grâce à toi, il pourra recevoir de nouveaux pensionnaires !

Ayant inséré le paquet de pierres précieuses dans sa poche, John Strobbins grimpa sur le bureau, s’introduisit dans le sabord ouvert et se laissa glisser à la mer…

La terre était toute proche. En moins d’une heure de nage, John Strobbins prit pied sur une petite plage de la côte cubaine, à quelques kilomètres à l’ouest de Matanzas où il arriva avant le jour.

Il avait éclairci la mystérieuse affaire de Romano-Inlet : Fotiadès, après avoir perdu au jeu l’argent qu’il destinait à l’achat des diamants de Moriena, s’était, dans un coup de désespoir, introduit dans le bungalow du pseudo William Ashland, afin de se procurer quelque objet de valeur pouvant lui servir d’arrhes… On sait le reste.

John Strobbins tira deux cent trente mille dollars des diamants sanglants. – Il les envoya, sans en distraire un cent, à l’Orphean Asyleum de San-Francisco…

Et, sans plus penser à cette affaire, il s’occupa de la Momie d’Amenókrit, qui devait le précipiter dans les plus tragiques et étranges aventures de sa carrière mouvementée. - FIN

À la Maison Blanche

 

I

La série de vols extraordinaires qui éprouva Washington, il y a quelques mois, n’est pas encore oubliée là-bas. On sait que John Strobbins en fut l’auteur – nul autre que lui n’eût, d’ailleurs, pu montrer une semblable ingéniosité – mais, jusqu’à présent, la manière dont il s’y prit pour mener à bien son invraisemblable entreprise est restée secrète. Non pas que le célèbre détective-cambrioleur s’en soit caché, mais bien parce que le gouvernement fédéral a jugé d’une bonne politique de faire le silence autour de cette affaire.

C’est ainsi, que M. Archibald Murchison Finbett, directeur-propriétaire du Washington-Herald, qui avait reçu de John Strobbins une lettre contenant le détail des opérations du détective-cambrioleur, ne l’a pas publiée sur les instances du président Shaft, son ami.

On comprendra pourquoi sans peine ! Le premier de la série de vols qui devait émouvoir au plus haut point toute l’opinion publique américaine eut lieu au Foreign Department (Ministère des Affaires Étrangères), à Washington.

Ainsi qu’on le sait, Washington, capitale fédérale des États-Unis, est le siège de la présidence et des ministères. La société, composée de diplomates et de hauts fonctionnaires de l’État, en majeure partie, est beaucoup plus fermée qu’à New-York. S’il est vrai que le président des États-Unis se laisse facilement approcher, lors de ses réceptions à la Maison-Blanche, les invitations sont beaucoup plus difficiles à obtenir.

Il en est de même au Foreign Department, où l’on n’entre que dûment accrédité.

Quoi qu’il en soit, ce vendredi-là, M. Samuel Parker, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, se préparait à recevoir ainsi que tous les mercredis – jour d’audience – les diplomates venus pour l’entretenir, lorsqu’on arrivant dans le grand salon, où il avait coutume de recevoir, il crut être le jouet d’un songe : la mignonne pendule, faite d’un bloc de saphir, constellé de diamants, ne se trouvait plus sur la monumentale cheminée de marbre blanc.

Son socle de bronze doré était vide : seuls y restaient les quatre vis ayant servi à fixer ce chef-d’œuvre inestimable.

Samuel Parker, stupéfait, courut à la cheminée, croyant, malgré le témoignage de ses yeux, être le jouet d’une illusion.

De ses gros doigts, – c’était un ancien charron, – le ministre put s’assurer qu’il avait bien vu : la pendule n’était plus là !

Samuel Parker, nerveux, courut à son bureau, immense meuble d’acajou et cuivre placé au centre du salon, et sonna.

Un huissier apparut presque aussitôt.

— Dois-je faire entrer ? demanda-t-il avec ce sans-gêne familier aux Américains.

— Qui s’est permis de toucher à la pendule ? demanda Parker en désignant du doigt le socle vide.

— La pendule ?… Oh !… fit l’huissier, pâlissant. Mais… elle était là, il y a dix minutes… même pas ! Même que j’ai regardé l’heure : il était dix heures moins vingt !

Samuel Parker tira sa montre :

— Dix heures moins quatre ! dit-il. Il y a donc seize minutes de cela ! Quelqu’un est-il venu ici depuis ? Répondez vite !

— Je n’en sais rien… Je ne le crois pas, monsieur ! Quand je suis tout à l’heure sorti du salon, l’antichambre était vide : or, le salon ne communique qu’avec l’antichambre et avec vos appartements.

— C’est vrai !… Mais il n’en est pas moins vrai que la pendule a été volée ! Il faut qu’elle se retrouve ! Courez vite au corps de garde, Johnson ! Et que personne ne sorte du ministère avant que la pendule ne soit revenue à sa place !

— Mais… voulut dire l’huissier.

— Quoi ? Allez, by God ! s’écria le ministre, cramoisi.

— C’est que… qu’il y a plusieurs ambassadeurs qui…

— Je le sais !… Allez ! Dites au lieutenant Hobson de faire discrètement surveiller le palais et de ne laisser sortir personne avant ma permission – excepté les diplomates étrangers – naturellement !

L’homme disparut.

Samuel Parker, derrière lui, sortit du salon et courut dans l’antichambre où stationnaient les huissiers :

— Cobb ! dit-il. Téléphonez à M. Slope, le chef de la police, de venir ici séance tenante avec quatre détectives !… Match ! Briddle ! Claim ! Venez avec moi fouiller le salon !

— C’est que, monsieur le ministre, il y a l’ambassadeur de Suède, le chargé d’affaires de Grèce, l’attaché naval d’Allemagne et le ministre de Costa-Rica qui attendent…

— Dites à ces messieurs que je suis malade… Non !… J’y vais ! Faites entrer l’ambassadeur de Suède dans le salon bleu !

« Et fouillez bien le grand salon, pendant ce temps ! La pendule ne peut être loin !… Vous me préviendrez dès que M. Slope sera là, Cobb ! Vous annoncerez le ministre de Monténégro !

Et, très agité, Samuel Parker gagna le salon bleu.

C’est que la pendule disparue n’était pas un objet banal : le tzar en avait fait cadeau à la nation américaine quelques années auparavant, à l’occasion de l’exposition de Chicago.

Faite d’un bloc de saphir, unique au monde, gros comme le poing et dans lequel était enchâssé le mouvement, on l’estimait plusieurs millions de dollars. Le Président Shaft l’avait fait placer dans le grand salon du ministère des Affaires étrangères, dont elle constituait le plus bel ornement. Certes, nul n’eût cru qu’on eût pu la voler là ! Pourtant, elle avait bel et bien disparu !

Ce matin-là, Samuel Parker eut bien de la peine à cacher ses soucis aux diplomates venus l’entretenir. Il répondit par quelques phrases vagues à l’ambassadeur de Suède, qui lui présentait les observations de son gouvernement au sujet des nouveaux droits de douane perçus sur les huiles de poisson. Ce diplomate se retira assez troublé en se demandant quel pouvait être le grave événement politique qui préoccupait ainsi le ministre américain.

Samuel Parker, prétextant des affaires urgentes, expédia aussi brièvement qu’il put le ministre de Costa-Rica, venu pour implorer l’appui du gouvernement américain contre l’Allemagne qui menaçait de saisir les douanes costariciennes en gage d’une dette impayée :

— Repassez, Excellence !… Nous verrons cela dans quelques jours : l’affaire mérite réflexion ! répondit Parker.

Il fit la même réponse à l’attaché naval allemand, Herr von Pleifst, qui lui notifiait la décision du gouvernement de Berlin de bloquer les côtes du Costa-Rica.

L’affaire en elle-même étant grave, très grave, puisqu’elle mettait en jeu la doctrine de Monroe : L’Amérique aux Américains et en vertu de laquelle les États-Unis prétendent empêcher les Européens d’intervenir par la force en Amérique.

Mais qu’importait pour l’instant le différend divisant l’Allemagne et le Costa-Rica à Samuel Parker ? Toutes ses pensées allaient à la pendule disparue si étrangement.

Herr von Pleifst parti, le ministre dut recevoir le chargé d’affaires de Grèce, qui lui parla d’émigrants Hellènes molestés à New-York. Samuel Parker promit d’examiner le fait et poussa son interlocuteur à la porte.

Presque aussitôt un huissier entra et annonça :

— M. le ministre du Monténégro !

— Faites entrer !

Le pseudo-ministre de Monténégro n’était rien moins que M. Slope, chef de la police fédérale à Washington. Gros, le visage glabre, l’air placide, dissimulant le regard vif de ses yeux gris derrière une paire de pince-nez de cristal, M. Slope passait pour habile et perspicace :

— Me voici à vos ordres, monsieur le ministre ! dit-il après s’être assuré que la porte avait été fermée.

— Que vous avez tardé ! Je vous attendais plus tôt !… Enfin, sachez qu’on a dérobé…

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur le ministre, fit Slope ; je suis au courant. Entre neuf heures quarante et neuf heures-cinquante-six, l’horloge d’émeraude placée dans le grand salon a disparu ! Et…

— Comment, vous savez ?… s’écria Parker, ahuri.

— Oh ! c’est simple, Monsieur le ministre : aussitôt arrivé, j’ai interrogé l’huissier Johnson, ainsi que tous ses camarades : dans ces sortes d’affaires, il ne faut pas laisser à personne – témoins ou inculpés – le temps de réfléchir. J’ai visité le grand salon et ses issues. Eh bien, je peux le dire, l’affaire est moins mystérieuse qu’elle n’en a l’air.

« Pour moi, le coupable ne peut être qu’un des huissiers, lequel s’est emparé de l’horloge et l’a dissimulée dans quelque cachette préparée à l’avance. Il reste, naturellement, à trouver cette cachette et ce sera là la difficulté.

« Mais je compte en venir à bout, parce que : 1° le coupable n’a pas eu le temps d’aller loin ; 2° parce que, par conséquent, la cachette doit se trouver non loin du grand salon, ou même dedans ; 3° parce que, vu le court délai dont disposait le voleur, la cachette doit être facilement accessible. Je n’attends plus que votre autorisation pour faire commencer les recherches, monsieur le ministre !

Samuel Parker hocha la tête, à demi-convaincu :

— Peut-être avez-vous raison ? dit-il. En tous cas, cette affaire est bien ennuyeuse !

— Avant ce soir, l’horloge sera a sa place ! affirma le policier, sûr de lui.

M. Slope se trompait !

Bien qu’il eût fait fouiller tout le personnel du ministère susceptible de s’être introduit dans le grand salon à l’heure où le vol avait été commis, bien qu’il eût fait enlever devant ses yeux, une à une, les lames du parquet garnissant la vaste pièce, bien qu’il eût sondé les meubles, visité la cheminée, vérifié les murailles, les plafonds, l’embrasure des fenêtres, la précieuse horloge ne se retrouva pas.

Restait l’hypothèse d’un jet par la fenêtre ; hypothèse qui fut vérifiée impossible : les deux larges baies du grand salon, situées au premier étage, donnaient sur une cour qu’abritait une véranda vitrée sous laquelle travaillaient les commis du service des archives : il eût fallu briser un carreau pour faire passer l’horloge : or, les vitres, vérifiées soigneusement, furent reconnues intactes !

M. Slope dut avouer qu’il avait affaire à forte partie !

Mais il n’était pas au bout de ses étonnements ni de ses mécomptes !

II

Bien que M. Samuel Parker eût donné ordre au personnel du ministère de tenir rigoureusement secrète la nouvelle de la disparition de la précieuse horloge, cet événement malencontreux fut vite connu des journaux.

À midi, dans tout Washington, des crieurs se répandirent, annonçant ce vol sensationnel.

À la vérité, personne n’y crut d’abord : l’ambassadeur de Suède et le chargé d’affaires de Grèce, frappés tous deux de l’attitude préoccupée et embarrassée du secrétaire d’État aux Affaires étrangères, en avaient conclu que de graves difficultés menaçaient les États-Unis et avaient aussitôt câblé à leurs agents de change à New-York de jouer pour eux à la baisse ; les agents de change, ravis du bon tuyau, en avaient profité pour leur compte, d’où une baisse terrible, accompagnée de rumeurs inquiétantes à Wall-Street : on parlait d’une guerre avec le Japon, avec le Mexique… d’un grave litige germano-américain, de scandales terribles…

C’est pourquoi, lorsque les éditions spéciales des journaux parurent, annonçant le vol de l’horloge d’émeraude, la nouvelle fut accueillie, avec un certain scepticisme : sans aucun doute, M. Samuel Parker cherchait à amuser l’opinion publique pour la détourner de faits plus grave.

Le secrétaire d’État aux Finances apprit ces bruits : il pensa y couper court en faisant paraître une note officielle au sujet de la pendulette et promettant 20.000 dollars de récompense à celui qui la ferait retrouver. Cette déclaration ne calma qu’à demi le public et, en Bourse, les cours continuèrent à baisser.

Cependant, malgré les actives recherches de M. Slope, le chef de la police de Washington, la pendulette et son voleur continuaient à rester inconnus.

Au bout de trois jours, comme la situation diplomatique, persistait à rester bonne, les journaux songèrent alors à se venger de leur déconvenue, en attaquant violemment Samuel Parker qui fut accusé de négligence et d’incurie.

On le tourna en ridicule. Un journal illustré fit même paraître un dessin représentant M. Parker en train de s’arracher les cheveux en donnant les signes du plus violent désespoir.

Sous le dessin, on disait :

« L’heure est propice pour signer un traité avec le Mexique, mais, hélas ! je ne peux savoir l’heure qu’il est : on m’a volé mon horloge ! » À tout cela, que répondre ? Le ministre se tint coi. Seulement, il fit comparaître M. Slope devant lui, et ne lui cacha pas que si, dans la huitaine, la précieuse pendulette, ou tout au moins son voleur, n’étaient pas retrouvés, lui, Slope, serait révoqué – purement et simplement.

Le chef de la police de Washington, qui avait perdu sa belle assurance, ne put que promettre de faire tout son possible.

Pauvre policier ! Il n’était pas au bout de ses peines, non !

Deux jours plus tard, en sortant du ministère des Affaires étrangères, il regagna la Maison de Ville, où se trouvaient ses bureaux. Sous le porche, il aperçut l’attorney général. Celui-ci, reconnaissant le chef de la police, s’élança vers lui. Il était pâle et agité :

— Ah ! vous voilà, M. Slope ! Je vous cherche partout ! Venez vite ! dit-il.

— Mais qu’y a-t-il ? répondit le policier, appréhendant une nouvelle catastrophe.

Sans répondre, l’attorney général entraîna Slope dans ses bureau, ferma la porte et dit :

— Tout à l’heure, au cours de l’inauguration de la section historique du Musée National, on a volé la bible du May-Flower.

La bible du May-Flower ! Il faut être Américain pour comprendre combien ce vol était considérable ! Le May-Flower est ce navire qui, en 1620, amena en Amérique quelques centaines de puritains fuyant l’intolérance de Cromwell – et ces héroïques émigrants sont les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre et des États-Unis actuels.

Ils représentent aux yeux des Américains ce qu’il y a de plus vénérable sur terre. Or, grâce à un concours de circonstances favorables, une bible ayant appartenu à un des passagers du May-Flower avait été retrouvée. Exposée sous une vitrine au Musée National, elle voyait depuis des années défiler devant elle des théories interminables d’admirateurs attendris.

Et voici que cette relique inestimable venait d’être volée !

En entendant l’attorney général lui annoncer ce malheur. Mr. Slope resta frappé de stupeur. D’abord, il regarda son interlocuteur, comme pour mieux se pénétrer de ses paroles, puis, enfin, répondit :

— Comment cela a-t-il pu arriver ?

— Eh ! c’est bien simple ! fit l’attorney général en haussant les épaules. Le président Shaft, accompagné du gouverneur de New-York, du maire, d’une dizaine de sénateurs et de diplomates, et ayant à ses côtés sir Davis Gambling et l’amiral Darbett, venait d’entrer dans le Musée National pour en inaugurer la section historique, lorsque, s’étant approché de la vitrine contenant la bible du May-Flower, il s’aperçut que le saint livre ne s’y trouvait pas !

« Il se tourna alors vers M. James Murlone, conservateur du Musée National, et lui exprima son étonnement de ne pas voir exposée la précieuse bible.

« Comme vous le savez, le président Shaft est… assez gros. C’est ce qui explique pourquoi il masquait la vitrine aux regards de M. Murlone qui ne s’était encore aperçu de rien.

« En entendant le président l’interpeller, le conservateur s’approcha et, à son tour, constata le larcin. Très ému, il affirma au président que la Bible se trouvait encore à sa place quelques instants auparavant : certainement, quelque personnage de la suite de M. Shaft avait dû ouvrir la vitrine et prendre la vénérable Bible, afin de l’examiner à son aise et de plus près.

« Le président Shaft ne jugea pas de sa dignité de se déranger lui-même, il retourna vers ses voisins et pria celui qui avait la Bible de bien vouloir la lui montrer.

« Personne ne répondit ! Un silence régna.

« Le président Shaft ne jugea pas de sa dignité de répéter sa demande.

« — Pourtant, monsieur le président, murmura James Murlone, je suis sûr, sûr comme de moi-même, que la Bible a été enlevée il y a moins de dix minutes. Avant de venir à votre rencontre, je l’ai vue à sa place !

« — C’est bien ennuyeux… Enfin, faites pour le mieux ! répondit le président, embarrassé.

Et, dominant la stupéfaction que lui causait un aussi extraordinaire événement, il se remit en marche vers la section historique qu’il inaugura comme si rien ne s’était passé.

« Pendant ce temps M. Murlone avait fait fermer toutes les issues du musée, et prévenu les détectives de service. Ceux-ci adroitement mêlés à la foule, essayèrent en vain de découvrir l’habile voleur. Ils ne purent surprendre le moindre indice.

« Pourtant, l’assistance était assez peu nombreuse – une quarantaine de personnes tout au plus – et rien que des notabilités qu’il fallait ménager. Une accusation erronée eût pu avoir de terribles conséquences.

« Prévenu aussitôt, je courus au Musée National, accompagné de trois des plus habiles détectives, et, dissimulé avec eux dans un petit salon, j’assistai à la sortie du président Shaft et de ses invités parmi lesquels le voleur se trouve sûrement. Il sera malaisé à découvrir !…

« Voilà les faits ! acheva l’attorney général. J’ai laissé les détectives au musée et, après vous avoir téléphoné en vain, j’ai couru ici pour vous y attendre !

— Je jurerais que le voleur est le même que celui de l’horloge d’émeraude du ministère des Affaires étrangères ! fit M. Slope, qui avait écouté avec attention le récit de l’attorney.

« Ce doit être, à mon avis, une bande de malfaiteurs, dissimulée sous les allures les plus honorables…

— Allons donc ! Des sénateurs, des amiraux, de hauts fonctionnaires ne risqueraient pas leur situation pour…

— Ce n’est pas cela que je veux dire ! fit Slope. Mais je dis bien que c’est parmi le personnel qu’il faut chercher. Bien que je n’aie obtenu aucun résultat au ministère des Affaires étrangères, je n’en persiste pas moins à croire – et c’est justement mon échec qui confirme ma croyance – que le vol de l’horloge d’émeraude et celui de la Bible du May-Flower, sont l’œuvre d’une association de bandits, qui compte parmi ses membres des huissiers dans les ministères, des gardiens de musée, des domestiques de toutes catégories. Il leur est ainsi facile de préparer leurs vols, de dissimuler leurs larcins dans des cachettes soigneusement apprêtées à l’avance. Déjà, j’ai fait engager deux détectives parmi le personnel des Affaires étrangères : je vais en envoyer deux autres au Musée National, et, avec du temps et de la patience, nous finirons par démasquer nos voleurs ! C’est, à mon avis, la seule façon d’arriver à nos fins !

— Du temps ? De la patience ! exclama l’attorney général ; vous en parlez bien à votre aise ! Vous figurez-vous quelle va être l’émotion, lorsqu’on va apprendre le vol de la Bible du May-Flower après l’enlèvement de la pendulette d’émeraude ?… Il faut agir, et vite, si nous ne voulons pas être balayés !

— M. Samuel Parker m’a déjà parlé ainsi ce matin. N’importe ! Je compte travailler au mieux les intérêts de la justice et de la société. S’il en est d’autres qui se croient plus habiles, qu’ils prennent ma place. Aussi bien, je prendrai ma retraite sans regret !

Ce ferme langage calma un peu l’attorney général qui affirma à M. Slope qu’il avait toute sa confiance.

Sans tarder, le chef de la police de Washington se mit en campagne. Ainsi que l’avait prévu l’attorney-général, ce fut une clameur d’indignation et de fureur, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest des États-Unis lorsque fut connue la nouvelle du vol de la vénérable Bible du May-Flower.

Cette fois, l’on alla jusqu’à accuser de complicité l’infortuné conservateur du Musée National ; certains prétendirent que ce fonctionnaire avait tout uniment vendu la précieuse relique à un lord richissime !

James Murlone répondit à cette accusation en traduisant son auteur devant les tribunaux – ce qui ne fit pas retrouver la Bible perdue !

M. Slope, entre temps, continuait ses recherches avec une louable obstination, mais sans aucun résultat.

Bien qu’il eût fait épier par ses détectives tous les fonctionnaires appartenant de près ou de loin au ministère des Affaires étrangères et au Musée National, le chef de la police de Washington n’avait pas encore, cinq jours après le vol de la Bible du May-Flower, recueilli le plus petit indice.

Malgré sa foi en l’excellence de ses raisonnements, il commençait à se désespérer, lorsqu’un événement encore plus étrange que les deux premiers, vint porter à son comble l’exaspération publique.

III

Le président Shaft avait eu l’heureuse idée de réunir, à Washington, un congrès Panaméricain, composé d’hommes d’État et de diplomates des principales républiques des deux Amériques. Ce congrès, dont le but était, on le sait, d’élaborer les Statuts d’une future fédération, comprenant toutes les nations américaines, n’aboutit pas à grand’chose, mais, il faut l’avouer, il fut du moins l’occasion de nombreux banquets.

Ce fut au cours de la soirée donnée par le président Shaft, dans les salons de la Maison Blanche, pour célébrer la clôture des travaux du congrès que se produisit un nouveau vol, dépassant de loin les deux précédents, autant par la valeur de l’objet volé, que par le mystère qui entoura longtemps sa disparition.

Cela eut lieu dans un petit salon, dans lequel avaient été exposés les principaux produits des différents pays des deux Amériques : du cap Horn au Labrador, les plus riches citoyens avaient tenu à envoyer ce qu’ils possédaient de plus précieux, à seule fin de montrer au monde, étonné, que l’Amérique renferme les objets les plus beaux de l’Univers.

Il y avait là, posés sur des rayons de cristal, de quoi faire la fortune de plusieurs familles : pépites d’or vierge du Klondike, topazes et diamants, du Brésil, échantillons de bois précieux, soigneusement sélectionnés, barres d’argent des mines mexicaines, nacres géantes des mers antillaises…

Mais, parmi toutes ces merveilles, un tube de cristal, qui semblait concentrer vers lui la clarté des lampes électriques, attirait tous les regards. Ce mince tube de cristal renfermait, en effet, placées l’une devant l’autre, cent cinquante-trois perles admirables, d’un orient laiteux, doux et irisé, grosses chacune comme un énorme grain de café et aussi belles, et aussi merveilleuses les unes que les autres.

Le tube qui les contenait, long de quatre-vingt-dix centimètres environ, semblait un rai de lumière tombé du ciel.

Ces perles, pêchées au Venezuela, et non encore percées, appartenaient au général Costrobasa, vice-président de Venezuela, qui les avait fait exposer à seule fin de montrer qu’il possédait, lui, ancien muletier, les plus belles perles in the world.

Guidé par le « général » Costrobasa, qui voulait, en personne, lui faire admirer ses admirables perles, le président Shaft s’approcha du tube resplendissant.

Costrobasa saisit l’étui de cristal et, respectueusement, le tendit à Shaft en disant :

— Elles sont merveilleuses, n’est-ce pas, monsieur le président ? Figurez-vous qu’elles proviennent d’un général insurgé, que j’ai fait fusiller pour prix de sa lâche rébellion…

« Je trouvai plus de mille perles dans ses bagages, volées par ce misérable on ne sait où ! De ces mille perles, je choisis celles que voici, les plus belles, et me fis un plaisir de les envoyer ici, où sont réunis les plus rares produits de notre noble Amérique !…

« Elles valent plus de 2.000.000 de dollars !

— Je n’en doute pas, général ! acquiesça Shaft, qui était là pour faire plaisir à tout le monde. Et il saisit le tube dans ses larges mains. Longuement, il admira l’orient des perles et leur grosseur, puis replaça le prestigieux étui dans son écrin de soie.

Autour de lui, diplomates et hommes d’État (et aussi quatre détectives portant des titres plus ou moins ronflants, et qui, par prudence, avaient été mêlés aux invités) se pressaient pour mieux voir, le tube et son précieux contenu. Des appréciations enthousiastes s’entendirent :

— Beautiful !

— Maravilhoso !

— Wonderful !

— Extraordinario !

Ainsi les invités du président Shaft manifestèrent-ils leur admiration.

C’est à ce moment-là que le vol eut lieu. Comment ? Par qui ? Mystère. En plus de Shaft et des quatre détectives, il y avait dans la petite pièce – quatre mètres sur cinq – quinze diplomates exactement. Ils se connaissaient tous ou à peu près.

Or, environ deux minutes après que le président Shaft eut replacé le tube dans son écrin, M. Harvey Burlingham, délégué du Canada, poussa un cri qui fit se retourner tout le monde :

— Les topazes du Brésil sont fausses ! s’écria-t-il. Voyez donc ! C’est du verre !

Rumeur et stupéfaction ! Toute l’assistance, Shaft en tête, rejoignit M. Burlingham qui était debout devant l’étagère de cristal où étaient exposées une douzaine de topazes brutes.

— Voyez, dit-il, en élevant une des gemmes ou prétendues telles, c’est du verre, bien travaillé, mais c’est du verre !

— Du verre ? Permettez ! s’écria M. da Cunha, le délégué du Brésil. Je m’étonne fort de cela ! Car ces pierres, permettez-moi de vous le dire, proviennent des mines de Goyaz et non point d’une fabrique !

— Je ne doute pas de votre bonne foi, señor, fit Burlingham, courtoisement ; cependant, voyez vous-même : ces topazes sont fausses !

M. da Cunha, un peu pâle, et sentant tous les regards braqués sur lui, saisit la topaze que lui tendait le Canadien et l’examina avec attention. On le vit bientôt relever la tête et laisser pendre sa main d’un air découragé :

— C’est pourtant vrai ! avoua-t-il d’une voix faible. Cette topaze est fausse !

— Et les autres aussi ! ajouta Burlingham, implacable.

— C’est incroyable ! fit M. da Cunha, on aura sûrement substitué ces pierres aux véritables et il faut…

Un cri l’interrompit. Ce cri était poussé par M. John Mowcett, délégué de la Guyane anglaise (en réalité, le détective John Clifford) :

— Les perles ! Où sont les perles ! clamait John Mowcett.

— Les perles ! Mes perles ! répéta le général Costrobasa, qui de couleur café au lait était devenu citron.

Le président Shaft, déjà troublé par l’incident des topazes brésiliennes, se hâta vers John Mowcett ; mais, déjà, les autres invités le précédant, étaient arrivés devant l’écrin ayant abrité le tube contenant les cent cinquante-trois merveilleuses perles du général Costrobasa. Ce dernier, comme fou, criait :

— Mes perles ! Mes perles ! Il me faut mes perles !

L’écrin était vide ! Le tube avait disparu.

Cependant un des détectives avait aussitôt été fermer l’unique porte du salon.

D’ailleurs, personne ne songeait à sortir, bien au contraire ! Les honorables diplomates, atterrés, se regardaient sans parler. Le président Shaft, furieux et humilié à la fois qu’un pareil fait eût pu se produire à la Maison Blanche, hochait la tête et jetait autour de lui des regards soupçonneux.

Dans le silence, le général Costrobasa continuait à glapir :

— Mes perles, madona ! Où sont mes perles, mil Dios !

Il était tellement ému, qu’il en oubliait ses belles manières, récemment apprises, pour redevenir le grossier muletier qu’il était quelques années auparavant.

— Gentlemen, fit le président Shaft qui avait à peu près reconquis son calme, ceci n’est, je suis sûr, qu’une agréable plaisanterie – a good humbug – mais elle a assez duré, n’est-ce pas ? Car je vois que Son Excellence le général Costrobasa commence (!) à s’émouvoir ! Que celui d’entre nous qui a caché les perles les remette !

Le général Costrobasa, pris d’un immense espoir en entendant parler le président Shaft s’était tu. Ce fut le silence. Un silence angoissant, lourd et tragique.

Personne ne bougeait ni ne parlait. Cinq minutes s’écoulèrent. Shaft était devenu pâle. Costrobasa jetait autour de lui des coups d’œil assassins. Mais le tube de perles n’apparaissait toujours pas…

— Enfin, oui ou non, va-t-on me rendre mes perles ? hurla le général Costrobasa, à bout de patience.

— Gentlemen, s’écria le président Shaft, je crois que… oui… c’est bien regrettable… enfin… il faut… oui !… Il faut que ces perles se retrouvent !… Car… je crois… bien que… que personne n’est sorti de cette pièce depuis qu’elles ont disparu !

Il hésitait, le brave Shaft, malgré son habitude de la parole. Certes, au cours de sa longue vie, il ne se souvenait pas s’être jamais vu en pareille posture !

L’honorable Harvey Burlingham le tira d’embarras.

— Gentlemen, fit le Canadien, je suis de l’avis de M. le président Shaft ! Depuis que les perles ont été enlevées, nul d’entre nous n’est sorti d’ici, c’est donc qu’un de nous les a. Je propose donc que…

Il s’arrêta, n’osant poursuivre.

— Que… quoi ? s’écria M. Pablo Zatecas, ambassadeur de la République Argentine, à Washington.

Harvey Burlingham haussa les épaules :

— Je sais bien, dit-il, que ma proposition est grotesque. Mais, au Canada, nous avons notre franc parler ! Je pensais qu’en nous déshabillant tous, le voleur – car celui qui a dérobé le tube de perles est un voleur ! Oui ! – serait sûrement découvert !

M. Pablo Zatecas sourit :

— Votre proposition en vaut une autre, gentleman ! répondit-il. Seulement, elle est inutile, attendu que le tube de perles est long d’un yard, et qu’il est impossible de le dissimuler dans une poche ou sous un vêtement !

Des murmures d’approbation se firent entendre.

M. John Mowcett (alias le détective Clifford) parla à son tour :

— Pour moi, gentlemen, dit-il, je crois que nous devons imputer la disparition du tube de perles au même personnage – ou à ses complices – qui a déjà volé, il y a quelques jours, l’horloge d’émeraudes du département des Affaires étrangères et la bible du May-Flower déposée au Musée National…

— Oui ! J’étais là ! interrompit le président Shaft, amèrement, et ce vol fut effectué dans des conditions assez semblables à celles dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui ! N’est-ce pas, monsieur von Pleifst.

— Parfaitement, monsieur le président ! affirma l’attaché naval allemand.

— Je crois donc, poursuivit le président, qu’il vaut mieux ne plus penser pour l’instant à ces perles : la police va être prévenue et s’efforcera de trouver le coupable !… Sortons, gentlemen !

Ce disant, le président Shaft, marcha délibérément vers la porte, l’ouvrit et franchit le seuil.

Sans avoir l’air de rien, deux des détectives déguisés en diplomates, en profitèrent pour s’éclipser discrètement et prévenir M. Slope, cependant que le général Costrobasa grommelait :

— Si on ne me rend pas mes cent cinquante-trois perles, il faudra me les payer ! Elles valent 2.000.000 de dollars !

La soirée s’acheva tristement, dans la gêne et la suspicion générales.

IV

Comment décrire la stupeur, l’indignation, la honte qui accueillirent le lendemain la nouvelle de ce que les journaux appelèrent le Cambriolage de la Maison Blanche ?

De l’avis unanime, ce nouveau méfait fut attribué au mystérieux auteur des vols du ministère, des Affaires étrangères et du Musée National.

Mais, cette fois, la mesure était comble ! Avoir l’audace de venir, sous les yeux mêmes du chef d’État, et dans sa maison, enlever un tube plein de perles, valant plus de deux millions de dollars (le général Costrobasa n’ayant en rien exagéré), cela dépassait toutes les bornes. Que faisait la police ?

M. Slope, le chef de la police de Washington, devant les clameurs de l’opinion publique, qui l’accusait d’incapacité, offrit sa démission. Il la retira cependant, sur les instances du président Shaft, qui, dans un interview accordé à un reporter du Washington Herald, affirma hautement que M. Slope avait toute sa confiance et ne pouvait être incriminé en rien, au sujet des vols qui venaient de se produire.

Cette affirmation calma un peu les esprits.

Cependant, le voleur demeurait introuvable. En vain surveilla-t-on le personnel de la Maison Blanche et multiplia-t-on les perquisitions chez toutes les personnes soupçonnées.

M. Slope et ses détectives ne purent recueillir le moindre indice.

Le Potomac Times, ayant été interviewer le directeur de l’agence de police privée, Nat Bikerton, publia son avis au sujet des mystérieux vols :

Je ne serais pas étonné, déclarait M. Bikerton, que tout ceci fût l’œuvre de John Strobbins. On se rappelle que le détective-cambrioleur a dernièrement subtilisé le Chrysanthème d’or du Prince japonais Takahashi, lors de son voyage à Frisco.

John Strobbins, qui avait loué une chambre au-dessus de l’appartement occupé par le prince réussit à percer un trou dans le plafond, près du lustre, et profita d’un moment propice pour laisser pendre, au-dessus du guéridon sur lequel était posé le bijou, une ligne munie d’un hameçon avec lequel il accrocha adroitement le précieux joyau.

Il se pourrait bien qu’il eût opéré pareillement, non pour l’horloge d’émeraude, ni pour la Bible du May-Flower, mais pour le tube contenant les perles du général Costrobasa…

… À mon avis, on ferait bien de vérifier le plafond du salon de la Maison Blanche où étaient exposées les merveilles de l’Amérique ; peut-être y fera-t-on une trouvaille intéressante, à moins que John Strobbins – ce qui est possible – ait déjà fait disparaître la trace de son intervention.

Pour ce qui est de l’horloge d’émeraude, je suis de l’avis de M. Slope : le ou les voleurs – et j’incline à croire que le coup a pour auteur John Strobbins – ont dû cacher le produit de leur larcin aux environs de l’endroit où ils l’ont accompli. Le tout est de trouver cette cachette.

En tous cas, de tout ceci une chose est certaine, c’est que seul John Strobbins est capable de combiner, d’exécuter et de réussir trois vols aussi audacieux !

Ces déclarations produisirent une sensation énorme.

Nat Bikerton, mandé par le président Shaft, fut chargé d’aider de ses lumières la police officielle et reçut du général Costrobasa la promesse de 100.000 dollars s’il lui faisait recouvrer ses cent cinquante-trois perles.

Il se mit aussitôt en campagne.

Malheureusement pour sa réputation, l’Eastern Pioneer, journal concurrent du Potomac Times, publia le lendemain les lignes qu’on va lire :

Lorsqu’un fait inconnu ou mystérieux vient à se produire, il est extrêmement facile d’échafauder à son sujet les plus folles hypothèses, tout le monde le sait. Exemple, l’histoire des vols commis au ministère des Affaires étrangères, au Musée National et à la Maison Blanche.

Dans un but fort louable, nous le reconnaissons hautement, notre excellent confrère, le Potomac Times, a publié un interview fort intéressant de M. Nat Bikerton. Les hypothèses émises par le célèbre détective sont fort séduisantes. Seulement… ce ne sont que des hypothèses. C’est ce que nous fait remarquer un de nos lecteurs dans une lettre fort intéressante, et que nous nous faisons un devoir de publier. La voici :

Monsieur le Directeur,

Les élucubrations du nommé Nat Bikerton sont tout simplement folles. Je vais en donner la preuve.

Bien que ma position m’interdise de vous révéler mon nom, je puis vous dire que j’occupe une fonction officielle.

Or, cette fonction m’a permis de constater un fait, que M. Nat Bikerton oublie : c’est que les trois vols ont eu lieu alors que la même personne était présente. Cette personne, c’est Son Excellence don Ramirez Campos Currutia, ministre plénipotentiaire de la République de Costa-Rica, et qui, j’ai pris mes informations, est parti en voyage le soir même du vol de la Maison Blanche. Je veux bien qu’il n’y ait là qu’une troublante coïncidence, tout arrive ; pourtant, il me semble qu’il y a là une piste à suivre, car, sans douter de la haute honorabilité de don Ramirez Campos Currutia, j’estime qu’ayant été – par hasard, je le crois – témoin de trois vols, il a certainement dû s’apercevoir de quelque chose. Son témoignage pourrait, sans doute, être très intéressant pour la justice. Je n’insiste pas.

Voilà donc une nouvelle hypothèse, et qui, celle-là, repose sur des faits précis et contrôlables. Quant à l’histoire du tube de verre – un tube long d’un yard ! – pêché à la ligne, c’est un conte de nourrices, propre à endormir les enfants, les jobards… et les lecteurs du Potomac Times.

JOHN DE LACAMOU.

Nous n’ajouterons rien à ces lignes, concluait le rédacteur de l’Eastern Pioneer : elles se suffisent à elles-mêmes.

Elles suffirent aussi à la police !

Et, une heure après l’apparition de l’Eastern Pioneer, M. Jim Fayetteville, attorney général, se présentait à la légation de Costa-Rica.

Introduit dans le salon de l’ambassade, le magistrat déclina son nom et, au secrétaire accouru, demanda à parler à Don Ramirez Campos Currutia en personne.

— Don Ramirez regrettera certainement de n’avoir pu vous recevoir ! fit le secrétaire courtois.

« Son Excellence est en ce moment en voyage à New-York, où il étudie l’établissement d’une nouvelle ligne de navigation pour le transport des bananes, entre Port-Limon et New-York, que compte établir le gouvernement de Costa-Rica.

— Ah !… bien !… Et quand Son Excellence revient-elle ? demanda l’attorney.

— Mais, demain ou après-demain, je crois ! répondit le secrétaire qui, évidemment, n’avait pas encore lu l’article de l’Eastern Pioneer.

« Si vous voulez attendre quelques instants, señor attorney, je vais demander au consul la date exacte du retour de Son Excellence !

— Je vous en prie !

Le secrétaire s’inclina et disparut. Il revint deux minutes plus tard, un sourire aux lèvres, et s’écria :

— Son Excellence don Ramirez arrive demain soir à 7 heures 25, à la gare du South-Eastern Railway, par le rapide de New-York-Baltimore !

M. Jim Fayetteville, ainsi renseigné, remercia et prit congé.

Bien que la culpabilité du ministre de Costa-Rica ne fût en rien démontrée, les affirmations du mystérieux lecteur de l’Eastern Pioneer avaient fortement ému l’opinion publique.

Dans la matinée, plus de cent reporters s’en furent sonner à la porte de l’ambassade de Costa-Rica, pour tenter d’avoir quelques renseignements.

Le secrétaire du diplomate, indigné et furieux, en apprenant les soupçons pesant sur don Ramirez, ne voulut recevoir personne et, pis, fit jeter à la porte un des journalistes qui, déguisé en garçon pâtissier, était parvenu à le joindre.

C’est pourquoi, dans leurs éditions de l’après-midi, les journaux furent unanimes à déclarer, sans en rien savoir, que les charges les plus accablantes pesaient sur l’ambassadeur de Costa-Rica !

Le général Costrobasa, qui n’aimait pas le Costa-Rica, d’où il avait été expulsé, quelques années auparavant, comme vagabond, interviewé par l’Eastern Pioneer, déclara sans ambages, qu’à son avis, don Ramirez Currutia était sûrement le voleur ; qu’il avait, d’ailleurs, remarqué ses allures étranges à la Maison blanche, et puis que cela ne l’étonnait nullement de la part d’un Costaricien !

Ces déclarations produisirent l’énorme sensation qu’on devine.

De son côté, la police, sous les ordres de M. Jim Slope, qui tenait à rétablir sa réputation fort amoindrie depuis quelques jours, ne perdait pas son temps. Une rapide enquête révéla que le lecteur de l’Eastern Pioneer disait vrai, quant à la présence du diplomate Costaricien sur les lieux où s’étaient accomplis les trois vols.

Ce qui, d’ailleurs, ne prouvait rien. Il fallait attendre.

La curiosité publique prit patience en apprenant que don Arturo Beniguel Pignosa, premier secrétaire de la légation de Costa-Rica, s’était rendu à l’hôtel, où gîtait le général de Costrobasa et lui avait, sans autre explication, appliqué deux soufflets vigoureux et retentissants. À quoi le général avait répondu en brisant une carafe sur la tête de son agresseur, lequel, par la même occasion, avait eu le crâne un peu fêlé !

Dès quatre heures de l’après-midi, le lendemain, la gare du South-Eastern Railway fut envahie par une foule immense, malgré l’important service d’ordre organisé par M. Jim Slope.

Tout le monde voulait assister à l’arrivée de l’ambassadeur de Costa-Rica.

Déjà, des journaux annonçaient que le ministre des Affaires étrangères avait formulé une plainte officielle contre le diplomate, devant le gouvernement costaricien.

Affirmation tendancieuse ou, du moins, très prématurée : à la vérité, l’attorney-général avait tout simplement été envoyé à la rencontre de l’ambassadeur, pour le prier de bien vouloir dire ce qu’il savait – si tant est qu’il savait quelque chose – sur les trois mystérieux vols.

À sept heures quinze, le train fut annoncé. Une rumeur sourde monta de la foule. Huit minutes plus tard, le rapide, fumant, entrait en gare avec deux minutes d’avance.

Presque aussitôt, l’on vit la porte d’un compartiment réservé s’ouvrir et donner passage à don Ramirez Campos Currutia, pâle plus que pâle, livide, et les yeux étincelants.

Le vice-consul de Costa-Rica, suivi du personnel de la légation et de l’attorney-général, s’avança en hâte vers lui.

Dans l’immense gare, la foule s’était tue et l’on n’entendait plus que le bruit monotone de la vapeur fusant à travers la soupape de la locomotive du rapide.

V

Excellence… commença le vice-consul de Costa-Rica, en s’avançant vers son chef :

— La police ! Où est la police ? Je veux la police ! hurla l’ambassadeur, sans entendre.

Il paraissait hors de lui et en proie à une inexprimable fureur.

M. Jim Fayetteville, jugea le moment propice pour intervenir :

— Voilà ! dit-il, flegmatique, en s’avançant vers le diplomate. Je suis l’attorney-général !

— Ah !… Vous êtes l’attorney-général ?… Eh bien, je porte plainte contre l’odieuse machination, dont je viens d’être victime ! Je…

— Mais, monsieur l’ambassadeur, personne ne vous accuse ! répondit Fayetteville. Je suis simplement venu pour vous demander…

— Me demander quoi ? Mil Dios, señor, c’est indigne ! je n’aurais jamais cru que la noble nation des États-Unis…

— Mais enfin, monsieur l’ambassadeur, laissez-moi parler ! Je veux seulement vous demander…

— Rien du tout ! C’est à moi de demander des explications et aussi que les coupables soient sévèrement châtiés !

— Mais on ne les connaît pas, monsieur ! Et c’est…

— Je les connais, moi !

— Ah ! Tant mieux !… Ainsi vous avez vu voler l’horloge…

— Quelle horloge ?

— L’horloge du département des Affaires étrangères !

— L’horloge du département des Affaires étrangères ? Je ne connais pas… je ne comprends pas ce que…

— Oh ! Mais, enfin, vous avez vu alors le vol de la Bible du May Flower, n’est-ce pas ?

— Vous vous moquez de moi, monsieur l’attorney ? hurla l’ambassadeur menaçant.

M. Jim Fayetteville, prudemment, se recula.

— Me moquer de vous, monsieur l’ambassadeur ? dit-il. Je n’y songe pas. Laissez-moi vous parler, je vous prie !

— Je…

— Laissez-moi parler, by God ! Je suis ici, entendez-vous, pour vous demander si vous pouvez éclairer la justice sur le vol de l’horloge d’émeraude du ministère des Affaires étrangères, de la Bible du May-Flower du Musée National, et des cent cinquante-trois perles de la Maison Blanche !

« Vous venez de me dire, que vous connaissiez le coupable : nommez-le ! Vous ferez une bonne action, puisque les cent mille dollars de récompense promis iront aux pauvres… du Costa-Rica !

Ce fut au tour de l’ambassadeur de regarder l’attorney-général, avec une stupeur qui n’était pas feinte :

— Ah çà ! dit-il. Que me racontez-vous là ? Oui, je connais les coupables, c’est-à-dire ceux qui m’ont enlevé et séquestré depuis plus de quinze jours et amené ensuite de force dans le wagon ! J’ai voulu tirer la sonnette d’alarme : elle avait été bloquée !

— Mais…

— Ceux qui m’ont ainsi enlevé, en plein Washington, vous voulez savoir qui sont-ils ? Ce sont John Strobbins et ses affiliés !

— Comment ? Il y a quinze jours que vous êtes séquestré ? Quinze jours ? appuya M. Fayetteville, ahuri.

— Oui !… J’étais monté dans une auto de louage l’autre jour, pour me rendre au ministère des Affaires étrangères, afin de demander à M. Samuel Parker l’appui du gouvernement fédéral contre l’Allemagne, qui menace de saisir les douanes du Costa-Rica ; au coin de la 21e rue, mon auto ralentit au milieu d’un embarras de voitures, et, au même-instant, deux hommes, passant chacun à travers une portière, se précipitèrent sur moi.

« Je n’eus pas le temps d’appeler, ni de me débattre. Avant de comprendre même ce qui m’arrivait, je fus ligoté solidement et bâillonné.

L’un de mes agresseurs me fit respirer un mouchoir imbibé de chloroforme, et je perdis les sens cependant que l’auto accélérait sa vitesse. Lorsque je me réveillai, je me trouvais dans une petite chambre, dans une maison inconnue, pieds et mains liés.

Je restai là quatorze jours, servi par un nègre colossal qui, deux fois par jour, venait me faire manger.

« Et, hier soir, je m’endormis comme de coutume et me réveillai dans un compartiment réservé du rapide.

« D’abord, je voulus tirer la sonnette d’alarme : elle ne fonctionna pas. Je sortis alors dans le couloir – au même instant, le train ralentit et, par la fenêtre du wagon, je reconnus la gare de Washington !

« Je porte plainte contre ce misérable John Strobbins et espère bien que ce bandit sera promptement appréhendé et châtié ! Car…

— Mais… Comment savez-vous que John Strobbins est un de vos agresseurs ? ne put s’empêcher de dire Jim Fayetteville, cependant que les policemen s’efforçaient de maintenir la foule curieuse.

— Comment je sais que… Oh ! Ce n’est pas bien difficile ! s’écria le señor don Ramirez Campos Currutia. Ce misérable bandit, j’oubliais de vous le dire, est venu lui-même m’informer de son nom pendant que j’étais prisonnier dans la maison inconnue :

« — Mon cher ambassadeur, me déclara-t-il, je m’excuse de ne pouvoir vous offrir une plus confortable hospitalité, mais on fait ce qu’on peut, et il vaut mieux coucher sur la paille que de la manger ! Croyez-m’en ! Mais j’oublie de me présenter : je suis John Strobbins ! »

« Ce misérable voyou parla ainsi et se retira. Il fit bien, car je lui aurais dit ce que je pensais de lui ! conclut le diplomate.

M. Jim Fayetteville réprima un sourire : aussi bien, il était fixé.

L’ambassadeur de Costa-Rica était sincère, cela ne faisait aucun doute. Alors, de tout ceci, la conclusion, se dégageait, claire et lumineuse : John Strobbins, après avoir enlevé et séquestré le diplomate, s’était fait passer pour lui et en avait profité pour entrer librement au Département des Affaires étrangères, au Musée National et à la Maison Blanche.

Comment avait-il réussi ses vols étonnants, c’est ce que l’instruction éluciderait.

— Je vous remercie beaucoup, monsieur l’ambassadeur ! fit l’attorney-général. Je viendrai demain vous demander quelques explications complémentaires qui nous aideront, j’espère, à découvrir et à arrêter John Strobbins ! Pour l’instant, je ne puis que vous exprimer les regrets du gouvernement américain qui fera l’impossible, croyez-le bien, pour châtier vos agresseurs !

— Je l’espère, répondit don Ramirez Campos Currutia avec hauteur.

Le magistrat fit un signe. L’officier commandant les policemen s’approcha et reçut l’ordre de faire écarter la foule, cependant que l’ambassadeur de Costa-Rica s’entretenait à voix basse avec son vice-consul, et apprenait les événements étonnants survenus pendant sa séquestration.

Comme l’ambassadeur était d’un caractère orgueilleux et fier et logeait à l’hôtel, nul à la légation ne s’était étonné de son absence prolongée, d’autant plus que, le lendemain de la soirée donnée par le président Shaft en l’honneur du Congrès Panaméricain, soirée au cours de laquelle avait été dérobé le tube contenant les perles du général de Costrobasa, une dépêche était arrivée à la légation, signée don Ramirez Campos, et qui annonçait le voyage à New-York du diplomate, pour étudier la création d’une ligne de navigation devant desservir le Costa-Rica, et indiquait la date de son retour.

Ainsi, personne ne s’était douté de rien !

Suivi de ses compatriotes, l’ambassadeur de Costa-Rica, la bouche amère et les sourcils froncés, sortit de la gare et se rendit à l’hôtel où il logeait.

Il apprit là que les bagages avaient été enlevés depuis huit jours !

Les journaux du lendemain apprirent au public l’odyssée du diplomate Costaricien, et aussi le nom du véritable auteur du vol de l’horloge d’émeraude, de la Bible du May-Flower et des perles du général Costrobasa. Car don Ramirez Campos Currutia s’était laissé abondamment interviewer, par qui l’avait voulu.

Ses explications étaient nettes et éclaircissaient tout – excepté la façon dont John Strobbins avait opéré.

… Jusqu’à présent, nul ne l’a jamais su. Et même, une note parue dans le Potomac Times, le lendemain du retour de don Ramirez, a affirmé que l’ambassadeur de Costa-Rica, bien que de très bonne foi, avait dû se tromper, attendu que John Strobbins n’était pour rien dans cette affaire. La meilleure preuve était que l’on venait de retrouver la Bible du May-Flower, l’horloge d’émeraudes du Département des Affaires étrangères et les cent cinquante-trois perles du général de Costrobasa : la Bible, on pouvait aller l’admirer au Musée National ; l’horloge était maintenant en lieu sûr ; quant aux perles, le général Vénézuélien était parti avec en Europe.

De fait, la Bible du May-Flower avait bien repris sa place au Musée National ; les plus incrédules purent s’en convaincre.

Quant à la façon dont les précieux objets disparus – ou dérobés – avaient été restitués, nul détail. – Ils étaient revenus, c’était le principal !

D’autres événements survinrent sur ces entrefaites, qui détournèrent l’attention du public.

La vérité, pourtant, était toute autre !

Jusqu’à ce jour, trois hommes seulement l’ont connue. D’abord M. Murchison Finlett, le directeur du Washington Herald. Ce gentleman reçut, deux jours après le retour de don Ramirez Campos Currutia à Washington, la lettre suivante :

Je suis extrêmement étonné, monsieur, des affirmations mensongères que répand sur mon compte le dénommé don Ramirez Campos Currutia. J’ai, en effet, enlevé et emprisonné ce diplomate, mais, durant sa détention, rien ne lui a manqué, j’ose le dire !

Trois domestiques noirs ont toujours été à sa disposition, avec ordre de prévenir ses moindres désirs – à l’exception d’un seul, naturellement : celui de s’en aller. Vous pouvez, d’ailleurs, vous convaincre de la réalité de mes dires en venant visiter la villa du Chien Vert, à Atlanta – que je viens de vendre, et dans laquelle j’ai hébergé don Ramirez. J’ai même poussé l’obligeance, jusqu’à faire prendre ses vêtements à son hôtel, afin qu’il pût s’habiller comme il lui plairait.

Mais c’est trop parler, n’est-ce pas, de cet ambassadeur marmiteux.

J’abrège. Je sais combien mes entreprises ont étonné les États-Unis : car c’est bien moi qui ai enlevé la pendulette d’émeraude du département des Affaires étrangères ; cela m’a été facile ! Vêtu de l’uniforme de ce bon Ramirez Campos, et dûment introduit sous son nom au ministère, j’ai simplement profité de ce que l’huissier qui m’avait guidé s’absentait quelques secondes pour pénétrer dans le grand salon, enlever la pendulette, en arrêter le mouvement et la cacher dans la coiffe de mon bicorne : c’est simple ! Qui aurait pu soupçonner un ambassadeur, je vous le demande ?

Pour la Bible du May-Flower, je l’ai prise juste au moment où le président Shaft, placé à côté de moi, – qui jouais toujours mon rôle d’ambassadeur du Costa-Rica – en vantait l’authenticité à l’amiral Darbett.

Cette Bible, d’ailleurs, est fausse. J’entends qu’elle date de 1820, ainsi, qu’on peut s’en assurer au filigrane du papier ! Elle n’a donc pu servir aux émigrants du May-Flower en 1620 !

… Je vous la renvoie par colis-postal !

Quant aux 153 perles du général Costrobasa je les garde ! C’est moi qui ai suggéré au brave Harvey Burlingham, d’examiner les topazes – qui ne valaient pas grand-chose – je venais de les échanger pour des fausses, qui ne valaient rien du tout !

Alors, profitant de l’indignation de M. da Cunha et de la stupeur générale, stupeur partagée par les quatre détectives déguisés en ambassadeurs, je n’eus qu’à prendre le tube contenant les perles vénézuéliennes et l’introduire délicatement dans le fourreau vide de mon épée préparé à cet effet.

Ce n’est pas plus difficile que cela !

Il est donc inutile que ce digne M. Jim Slope et ce non moins digne M. Fayetteville continuent à suspecter le personnel du Département des Affaires étrangères et de la Maison Blanche. Le seul coupable, c’est moi.

JOHN STROBBINS.

Détective-cambrioleur.

Quelle que fût sa tentation de publier un document aussi sensationnel, M. Murchison Finlett, par correction, communiqua au président Shaft la lettre de John Strobbins.

Le brave président fut d’avis d’étouffer l’affaire. Aussi bien, police, magistrature, y jouaient un rôle assez ridicule. La pseudo-Bible du May-Flower fut replacée au Musée National ; le général Costrobasa reçut le prix de ses perles, prélevé sur les fonds secrets.

La pendule d’émeraude fut déclarée en réparations – elle y est toujours, et pour cause. - FIN

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I

Dans le petit salon aux meubles de bambou ciselé, la lumière se retirait lentement et ses lueurs s’accrochaient aux ors du lustre et aux émaux pendus au mur.

Assise dans un rocking-chair, une jeune fille, immobile et muette, semblait rêver. Jolie ? Non. Belle. Dans la pénombre sa blonde chevelure mettait une tache d’or. Le visage, d’un ovale un peu allongé, s’éclairait de deux yeux aux lueurs changeantes, tour à tour semblables aux bleuets ou à l’opale.

Au-dessous du nez d’une pureté de statue grecque, la bouche petite et arquée, dont l’incarnat ressortait sur la matité de la figure, se crispait d’un sourire mélancolique.

Assis à ses pieds, un homme paraissant une trentaine d’années, brun, la physionomie à la fois douce et énergique, barrée d’une mince moustache noire, caressait distraitement un banjo.

Il fit un mouvement et ses yeux rencontrèrent une pendule d’albâtre fixée au mur : six heures. Il regarda la jeune fille et dit lentement :

— Il faut nous quitter, Charlotte… J’entends la voiture qui vient d’arriver !

À ces mots la jeune fille tressaillit. Les larmes montèrent à ses yeux qui brillèrent :

— Oh ! Mark ! Encore une minute : il y a si longtemps que je ne vous avais vu…

Mark d’un mouvement souple se dressa et vint s’appuyer sur le dossier du rocking-chair :

— Il est six heures, Charlotte… Dans vingt minutes mon train part. Ah ! croyez que ma tendresse égale la vôtre !

— Je vous crois, Mark ! Et quand reviendrez-vous ?

« La vie sans vous me semble vide. Je m’ennuie. Je pense à vous et je n’ai même pas la consolation de pouvoir vous suivre par la pensée : je ne sais rien de vous que votre nom !

— Vous saurez tout, quelque jour. Que vous importe ? Je vous aime. N’est-ce pas l’important ? Sitôt arrivé à San-Francisco, je vous écrirai comme d’habitude… Ah ! six heures dix ! Il me faut partir !

Les yeux emplis de larmes, la jeune fille se leva lentement de son fauteuil et vint tomber dans les bras de son fiancé.

Car miss Charlotte Gladden était fiancée à Mark Brooks. Deux ans auparavant, les deux jeunes gens avaient fait connaissance chez des amis communs. Charlotte Gladden était orpheline et venait à cette époque d’atteindre sa majorité. Elle avait favorablement accueilli les vœux de Mark Brooks, qui se disait ingénieur en Californie et, depuis, les deux jeunes gens se voyaient à intervalles irréguliers dans le petit cottage où habitait Charlotte Gladden, avenue Saint-Charles à la Nouvelle-Orléans.

Tous deux étaient fortement épris l’un de l’autre et n’attendaient plus pour se marier que la réalisation des mystérieux projets de Mark Brooks. Le jeune ingénieur se disait à la tête de nombreuses affaires qu’il désirait terminer avant de s’établir. Lesquelles ? Charlotte Gladden n’avait jamais pu le savoir.

D’ailleurs, que lui importait ? Mark se montrait aimant et délicat. Elle l’aimait trop pour rien exiger de lui…

Ce soir-là, elle était plus triste que de coutume. Et ce fut les yeux pleins de larmes qu’elle accompagna son fiancé jusqu’à la grille du jardinet où une voiture l’attendait.

— Au revoir, Charlotte !

— Adieu, Mark, que Dieu vous garde !

Lestement, le jeune ingénieur sauta dans le véhicule qui partit aussitôt à fond de train dans la direction de la gare. Une demi-heure plus tard, l’ingénieur Mark Brooks, installé dans un compartiment qu’il s’était fait réserver, filait à toute vitesse vers Chicago.

Il accrocha une glace contre la paroi du compartiment et se livra à une étrange besogne ; d’un rasoir, tiré de son élégant sac de voyage, il anéantit ses moustaches, puis recouvrit ses cheveux noirs d’une mince perruque blonde. Ceci fait, il se mira complaisamment et murmura :

— Là… me voilà redevenu lord Launceston Stramford ! Pauvre Charlotte, si elle savait ! Mais pourrai-je jamais lui dire ? Ce serait la fin de tout ! Il faudra bien pourtant…

Et John Strobbins soupira.

Mais il se ressaisit rapidement. Il décrocha la glace, l’enfouit dans son sac, et ayant tout remis en place, s’étendit sur le lit qui occupait tout un des côtés du compartiment.

Peu après il dormait.

Deux jours plus tard, John Strobbins était de retour à sa villa de Los Angeles où il comptait se reposer une semaine avant de reprendre sa vie mouvementée.

Mais le hasard devait en décider autrement.

Le lendemain de son arrivée, John Strobbins, harassé par deux nuits passées en wagon, dormait encore à neuf heures du matin contre son habitude.

À travers les persiennes de la somptueuse chambre à coucher, les rayons d’or du soleil levant s’infiltrèrent et vinrent caresser le visage du détective-cambrioleur.

John Strobbins s’éveilla.

Il se dressa paresseusement et sa main atteignit le bouton d’une poire d’ivoire pendant à la tête du lit. Presque aussitôt une des portes s’ouvrit et un valet de chambre parut :

— Les journaux, Jim…

— Oui, Votre Honneur !

L’homme s’inclina, sortit et revint avec un paquet de journaux qu’il déposa respectueusement sur le lit :

— C’est bien… Laissez ça là… je vous sonnerai tout à l’heure.

Resté seul, John Strobbins installa confortablement les oreillers, de façon à être appuyé, et commença la lecture des quotidiens, s’interrompant de temps à autre pour murmurer : — Rien d’intéressant…

Tout à coup il sursauta :

— Tonnerre ! J’aurais dû me méfier ! Je perds au moins cent mille dollars !… Voilà deux mois que Brown était malade !

Et il froissa rageusement le journal. Il venait de lire cet entrefilet :

On nous annonce en dernière heure la mort, à Atlanta, de M. Graham Brown, le célèbre fondateur de la Steel Corporation de Pittsburg. M. Graham Brown laisse plus de cent quatre-vingts millions de dollars, on ne sait à qui, car il est sans parents proches et aucun testament n’a été trouvé.

La mort de M. Graham Brown a fortement influé sur le marché des valeurs métallurgiques qui ont baissé de plusieurs dollars.

M. Graham Brown souffrait depuis longtemps du foie, mais rien ne faisait prévoir une fin aussi rapide.

Il était âgé de soixante-quatre ans.

John Strobbins, d’un bond, fut hors du lit ; sans même sonner son valet de chambre, il s’habilla et eut rapidement endossé ses vêtements. Il ouvrit alors la porte de la chambre et cria :

— Mon auto ! Vite !

— Oui, Votre Honneur !

John Strobbins, son pardessus sur le bras, dégringola plutôt qu’il ne descendit les quelques marches du perron et s’engouffra dans son auto en disant :

— Chez M. Blackwell, agent de change !

L’auto démarra en quatrième vitesse et déposa presque aussitôt lord Launceston Stramford devant la porte de l’officier ministériel.

— Monsieur Blackwell, s’écria le noble lord dès qu’il fut en présence de l’agent de change, je viens vous consulter sur les titres de la Steel Corporation que j’ai chez vous… La mort de Graham Brown les a fortement fait baisser.

« Dois-je les vendre ? On ne connaît pas les héritiers, et si c’est quelque imbécile qui le remplace à la tête de la Steel Corporation, nos intérêts seront fort compromis.

L’agent de change eut un mince sourire et hocha la tête :

— Votre Honneur n’a pas tort de s’alarmer… Je viens de recevoir une communication de mon correspondant de New-York. Je vais vous en communiquer le contenu à titre confidentiel :

« Graham Brown est mort depuis deux jours ! Dans un but de spéculation, son décès est resté secret pendant quarante-huit heures… Quant au testament, y en a-t-il un ? On ne sait pas. En tout cas, voici la liste des noms des plus proches parents du défunt, et par conséquent ses héritiers naturels, telle que me l’a communiquée tout à l’heure mon ami Marness, avocat généalogiste :

« William Obbes, 61 ans, attorney général à Washington ; Samuel Strong, 46 ans, directeur du World’s Herald, à New-York ; Arnold Lunerick, 40 ans, directeur de l’American Meat, à Chicago ; Winifred Strickley, 81 ans, rentière à San-Francisco, et Charlotte Gladden, 23 ans, artiste peintre à New-Orléans.

« Leurs droits, paraît-il, ne sont pas égaux.

« Mais quel est celui de ces personnages qui héritera, je ne saurais vous dire… En tous cas, il me paraît sage de vendre : aucun des héritiers éventuels ne se trouvant capable de remplacer Brown à la tête de la Steel Corporation.

— Ah !… Je vous remercie, monsieur Blackwell !

— Votre Honneur veut vendre ses titres de la Steel Corporation ?

— Non ! Je les garde. Encore merci, monsieur Blackwell, et au revoir !

Tout songeur, John Strobbins prit congé de l’agent de change.

— Pauvre Charlotte, pensa-t-il, il va lui falloir maintenant être sur ses gardes… Que de compétitions autour d’elle à l’avenir !…

« Ce procureur William Obbes est un ambitieux : je le connais. Il m’a fait condamner en cours d’assises il y a trois ans. Qu’il se garde de rien tenter contre Charlotte Gladden où gare !…

À midi, Strobbins était de retour à sa villa. Mais, contrairement à ce qu’il avait décidé, il résolut d’abréger son séjour, et, le soir même, comme poussé par quelque pressentiment, partait pour San-Francisco. Il y arriva le lendemain matin au jour. Personne ne l’attendait.…

En sortant de la gare il entendit une foule de camelots hurler :

Demandez le San-Francisco Herald.

Crime affreux à New-Orléans. Une femme assassin !

John Strobbins acheta un journal. Pendant un instant il se crut fou ; les lignes suivantes dansèrent devant ses yeux :

Un abominable assassinat a été commis cette nuit à la Nouvelle-Orléans. Vers onze heures du soir des cris partant du cottage de miss Charlotte Gladden attirèrent l’attention du détective Waterbury qui faisait sa ronde. Il accourut, força la porte et arriva dans la salle à manger du cottage. Un affreux spectacle s’offrit à ses yeux : sur le plancher, une jeune fille, miss Minnie Legg, gisait, un coupe-papier en bronze planté entre les deux épaules ; prés d’elle, miss Charlotte Gladden, affalée dans un fauteuil, la regardait stupidement.

Grâce à une lettre trouvée dans la poche de la victime, le drame a été facile à reconstituer : miss Minnie Legg, qui avait touché une forte somme le jour même, a été attirée par Charlotte Gladden, qui l’a assassinée pour s’emparer de son argent. Sans l’arrivée inopinée de l’agent Waterbury, elle aurait réussi.

Charlotte Gladden, qui nie énergiquement, a été écrouée.

Sa victime est morte, sans pouvoir dire un mot, pendant qu’on la transportait à l’hôpital.

II

Miss Charlotte Gladden avait perdu ses parents, emportés tous deux en quelques heures par la terrible fièvre jaune deux mois avant sa majorité. Elle ne se connaissait pas de famille, et vivait seule, dans le cottage de l’avenue Saint-Charles, de maigres rentes laissées par son père, auxquelles elle ajoutait le produit de la vente d’aquarelles.

Miss Gladden, douée d’un réel talent, était appréciée à la Nouvelle-Orléans. Mais, de caractère rêveur et indolent, elle travaillait peu, ses besoins étant minimes.

Depuis qu’au cours d’une soirée, elle avait fait connaissance de John Strobbins qui se cachait sous le nom de Mark Brooks, elle n’aspirait plus qu’à une chose : se marier avec le jeune ingénieur, sa seule affection sur la terre.

Elle fut bien étonnée lorsque, le surlendemain du départ de son fiancé, on sonna à la porte de sa villa. Il pouvait être dix heures du matin et la bonne était partie faire les commissions.

Malgré qu’elle fût encore en toilette du matin, miss Gladden alla ouvrir et aperçut devant la grille un homme vêtu d’une redingote noire, petit et maigre, grisonnant et myope. Il s’inclina respectueusement et demanda :

— Miss Charlotte Gladden, n’est-ce pas ?

— C’est moi, oui, monsieur.

— Miss, je vous présente mes respectueux saluts. Je suis chargé d’une communication extrêmement importante pour vous. Je vous prierai donc de m’accorder quelques instants.

— Entrez, monsieur !

Et la jeune fille, intriguée, ouvrit la grille et conduisit le mystérieux visiteur dans un petit salon situé au rez-de-chaussée de la villa.

— Sommes-nous bien seuls, miss ? Ce que j’ai à vous dire est tellement grave !

— Nous sommes seuls dans la maison, monsieur, vous pouvez parler !

— Je vous remercie, miss… je suis M. Thomas Luke, solicitor ; voici ma carte !

Et ce disant, l’homme tira de la poche intérieure de sa redingote un portefeuille gonflé, y prit une carte de visite et la tendit à miss Gladden.

— Vous êtes bien, n’est-ce pas, miss, la fille unique de Morris Gladden et Christiana Wolfers…

— Oui, monsieur… mais pourquoi ?

— Je vais vous le dire, miss… Mme Christiana Wolfers, votre mère, est petite-fille de Jacob Wolfers, lequel est le père de Jeannie Wolfers… qui se maria avec Alexander Brown, père de M. Graham Brown qui vient de mourir.

« Autrement dit, votre mère était la cousine germaine de M. Graham Brown.

— Ah ?… j’ignorais, monsieur… ma mère ne m’a jamais parlé de sa famille avec laquelle elle était brouillée, je crois. D’ailleurs, je ne connais pas ce monsieur Graham Brown !

— Pas possible ! Sachez qu’il laisse une assez grosse fortune quoique pas si grande qu’on le dit, car ses affaires sont assez embrouillées… M. Graham Brown est mort sans laisser de testament. Vous héritez donc de concert avec plusieurs autres parents éloignés.

— Eh bien ?

— Et alors, comme cette succession donnera certainement lieu à des procès longs et coûteux, et que je connais l’éloignement des artistes pour ces choses, je suis venu vous proposer de me donner pleins pouvoirs, c’est-à-dire de me substituer a vous. Je suis solicitor depuis trente ans, c’est-à-dire que je connais mon métier…

— Je ne vous comprends pas bien, monsieur… Que me proposez-vous ?

Thomas Luke se recueillit, et après un court instant de silence s’écria :

— Oh ! rien que de très honorable, miss ! Voilà… Si vous le voulez bien, vous m’abandonnerez vos droits éventuels – car il n’est pas tout à fait certain que vous héritez – sur la succession et en échange je vous verserai cent mille dollars !

— Mais, monsieur, si je n’ai pas de droits à l’héritage, vous y perdrez une fortune ! Je ne puis consentir à un tel marché ! s’écria miss Gladden.

— Oh ! miss !… Vous avez sûrement des droits, mais ils seront difficiles à établir ; c’est pourquoi je suis venu vous proposer de me substituer à vous… La différence entre ce qui vous reviendra et ce que je vous verserai me rémunérera de mes peines...

— À votre aise, monsieur ! Et que dois-je faire alors ?

— Simplement signer une renonciation que je vous apporterai en même temps qu’un chèque de cent mille dollars…

— J’accepte ! C’est plus qu’il ne m’en faut. Quand reviendrez-vous ?

— Demain matin à la même heure que maintenant… C’est donc entendu, miss…

Et Thomas Luke, souriant, se leva, salua profondément la jeune fille et prit congé.

Pendant toute la journée, Charlotte Gladden ne cessa de penser à la fortune qui lui survenait ; elle acheta tous les journaux qu’elle put trouver et apprit ainsi que Graham Brown laissait une fortune colossale. Elle comprit alors pourquoi le solicitor était venu ! Elle devait avoir des droits bien certains pour que l’homme d’affaires lui ait de suite offert cent mille dollars ! 180,000,000 de dollars ! tel était le chiffre auquel était évaluée la fortune de Graham Brown ! En admettant qu’elle dût partager, il lui resterait toujours une immense fortune.

Ainsi elle pourrait aider son fiancé à mettre ordre à ses affaires et leur union se réaliserait rapidement.

Elle résolut donc de ne rien signer avant d’être mieux informée sur ses droits, et dans ce but, passa la soirée à écrire une longue lettre à Mark Brooks pour lui demander conseil. Le lendemain matin, Charlotte était seule dans la villa lorsque Thomas Luke se présenta.

Sitôt entré dans le salon, le solicitor s’assit :

— J’apporte le petit chèque, miss, ainsi que le papier ! dit-il avec un sourire.

— Vous voudrez bien m’excuser, monsieur, de vous avoir fait revenir pour rien. J’ai réfléchi. Avant de ne rien signer, je veux me rendre compte de mes droits… C’est naturel !

— Oh oui ! Mais je vous les ai expliqués hier : droits incertains, procès longs et coûteux avant de rien toucher… Vous pouvez me croire ; votre intérêt est de signer !

— Je vous crois, monsieur. Maie n’insistez pas ! ma décision est irrévocable…

Un quart d’heure durant, Thomas Luke essaya vainement de convaincre la jeune fille. Successivement, il lui offrit cent cinquante, deux cents, cinq cent mille dollars.

Il ne réussit qu’à accroître la méfiance de miss Gladden et dut se retirer sans avoir atteint son but.

Le soir même, Charlotte Gladden, chez qui on avait trouvé assassinée, son amie Minnie Legg, était arrêtée. Elle avait eu le temps de mettre à la poste sa lettre pour Mark Brooks.

*    *    *

John Strobbins après être resté un moment anéanti par le récit du San-Francisco Herald, s’était rapidement ressaisi.

Il connaissait assez Charlotte Gladden pour la savoir incapable d’une action vile, et à plus forte raison d’un crime.

La corrélation entre la mort de Graham Brown et l’arrestation de Charlotte, lui apparut certaine : si Charlotte était condamnée à mort ou seulement au bagne, elle devenait incapable d’hériter.

Là, certes, était la clé de l’énigmatique assassinat.

Tout en réfléchissant ainsi, John Strobbins se dirigea vers un café où il entra. Il se fit servir une tasse de chocolat, et, en attendant, examina les journaux : tous parlaient de la mort de Graham Brown, mais sans mentionner le nom des héritiers.

John Strobbins, doué d’une mémoire prodigieuse, se souvenait parfaitement des noms des cinq héritiers que lui avait communiqués M. Blackwell.

— Commençons par le commencement, se dit-il, allons nous renseigner auprès de Mistress Strickley ; elle habite Frisco, ce sera vite fait !

Satisfait, Strobbins avala son chocolat, paya et sortit.

Mistress Strickley, avait dit Blackwell, a 81 ans, et est rentière. Muni de ces renseignements Strobbins ne fut pas long à connaître le domicile de la vieille femme, et s’y rendit incontinent.

Mistress Strickley habitait le rez-de-chaussée d’un cottage situé à l’est de la ville, près de la mer.

John Strobbins sonna. Une vieille dame vint lui ouvrir : c’était la locataire du premier étage.

— Mistress Strickley ?

— C’est ici, monsieur... Que lui voulez-vous ?

C’est pour une affaire personnelle et excessivement importante…

— Je vais la prévenir… je ne l’ai pas vue depuis avant-hier, et même je commence à m’inquiéter ! Voulez-vous attendre un instant ?

Et, sur ce, la vieille femme, laissant John Strobbins, alla frapper à la porte de l’appartement de mistress Strickley.

Elle revint deux minutes : on ne lui avait pas répondu !

Ce silence intrigua Strobbins. Il demanda :

— Êtes-vous sûre que mistress Strickley n’est pas sortie ?

— Oh ! sûre… absolument sûre !… Miss Strickley peut à peine se traîner ! Je l’aurais vue… Je ne sais que penser.

— Écoutez, ma bonne dame, autant vous dire tout : je suis détective ! J’ai une mission à remplir auprès de votre voisine. Je vais donc pénétrer chez elle…

— Ah !… Mais c’est que la porte est fermée !

— Ne vous embarrassez pas de cela !

Suivi de la vieille femme, intriguée, John Strobbins arriva devant la porte de mistress Strickley. Au moyen d’un rossignol qui ne le quittait pas, le détective-cambrioleur eut tôt fait de l’ouvrir et visita rapidement et minutieusement l’appartement jusque dans ses moindres recoins.

Il était vide !

— Voilà qui devient comique ! s’écria John Strobbins.

III

Arnold Limerick, propriétaire de la célèbre fabrique de conserves de viande l’American-Meat de Chicago, était cousin au troisième degré de Graham Brown. Il était en même temps, cousin germain de l’honorable William Obbes, Attorney général à Washington, et de Samuel Strong, le directeur du puissant journal le World’s Herald, de New-York, qui se trouvaient avoir exactement les mêmes droits que lui à l’héritage du défunt.

Le lendemain des somptueuses obsèques du milliardaire, Arnold Limerick arriva, comme de coutume, dans son bureau. Sur sa table une énorme liasse de lettres et de journaux l’attendait.

Après une recherche de quelques secondes, il saisit le World’s Herald et en commença la lecture. Il arriva bientôt à un filet ainsi conçu :

« Parmi les héritiers de Graham Brown, qui sont nombreux, figurait une vieille dame, Strickley, habitant Richmond Street a San-Francisco. Depuis deux jours, elle a disparu… De méchantes langues prétendent que ses cohéritiers – ou du moins, l’un d’eux que nous connaissons – auraient trouvé bon la supprimer. Nous tiendrons nos lecteurs au courant. »

Limerick lâcha le journal et déchargea un formidable coup de poing sur la table :

— Crapule ! Comme tout le monde sait que Strong est le propriétaire du World’s Herald, et par conséquent, qu’il ne parle pas de lui, il ne reste que moi ou Obbes à accuser…

« Ah ! Strong, tu as le nez fin, mais tu peux chercher longtemps si tu veux : la vieille Strickley est hors de tes atteintes !

Brutalement, la porte s’ouvrit. Limerick, furieux d’être dérangé, se tourna et voulut parler. Mais deux solides gaillards ne lui en laissèrent pas le temps :

— Au nom de la loi, Arnold Limerick, nous vous mettons en état d’arrestation sous l’inculpation de meurtre !

— Quoi ? ? ?

— Vous vous expliquerez chez le juge ! Suivez-nous si vous ne voulez pas que nous vous mettions les menottes : voici le mandat d’arrêt !

Anéanti, Limerick lut machinalement le document que lui tendait un des détectives.

Il était en règle et ordonnait l’arrestation d’Arnold Limerick, inculpé d’avoir supprimé mistress Strickley, dans le but de s’approprier sa part d’héritage.

— Je vous suis, messieurs ! déclara le fabricant de conserves, blême de rage et d’humiliation.

Le lendemain matin, parut une note dans le World’s Herald vantant la sûreté d’information du journal et s’applaudissant de l’arrestation du criminel.

Mais le même jour, le Morning Daily News, concurrent du World’s Herald, publiait l’article suivant :

LES REQUINS. MONSTRUEUX ABUS DE POUVOIR

Graham Brown est à peine enterré qu’autour de son cercueil la lutte pour l’héritage commence. Bien qu’on ait observé jusqu’ici un silence, bizarre, sur le nom des héritiers, nous allons les dévoiler au public ; les voici :

Miss Charlotte Gladden, artiste peintre à la Nouvelle-Orléans, actuellement en prison sous l’inculpation d’assassinat ;

Mistress Strickley, de San-Francisco, rentière, disparue dans des circonstances inexpliquées ;

M. Arnold Limerick, directeur de l’American Meat, écroué et accusé d’avoir provoqué la disparition de mistress Strickley ;

M. Samuel Strong, directeur du World’s Herald, qui, le premier, a accusé M. Limerick ;

Et enfin, M. William Obbes, attorney général à Washington.

On remarquera que ces cinq noms sont en quelque sorte placés les uns au-dessus des autres dans l’ordre social.

Le moins puissant de ces personnages, miss Gladden, est accusée d’un crime inexplicable ; miss Strickley a disparu ; M. Limerick est en prison. Il ne reste plus que MM. Strong et Obbes, les deux plus puissants !

Sont-ils d’accord ? Nous n’en savons rien. En tous cas, il apparaît – entre autres choses étranges sur lesquelles nous reviendrons – qu’aucune preuve n’existe contre M. Limerick dont l’arrestation est un odieux abus de pouvoir.

Notre ami, M. Robert Fairfield, le nouveau représentant de l’État de l’Oregon, a l’intention de demander au parlement la cessation de pareils abus.

Cet article produisit une sensation énorme dans le public.

William Obbes, dans un communiqué aux journaux, affirma n’être pour rien dans l’arrestation d’Arnold Limerick, effectuée légalement par le chief-coroner de Chicago, et annonça qu’il poursuivait le Morning Daily News devant les tribunaux pour calomnie.

Deux jours plus tard, Arnold Limerick était mis en liberté, l’accusation n’ayant pu réunir aucune preuve décisive contre lui.

Cependant, William Obbes – car c’était à son instigation que Limerick avait été inculpé – ne se tenait pas pour battu. Il avait résolu de s’approprier l’héritage de Graham Brown et comptait bien arriver à ses fins. Il pensait bien rattraper Limerick autrement et avait mis en campagne les meilleurs limiers de l’Union, afin de retrouver mistress Strickley, qui, vieille et reconnaissante, et de plus sans enfants, lui laisserait certainement sa part.

Quant à Strong, il s’occupait de lui, Strong, qui attaquait tout le monde dans son journal, avait de nombreux ennemis : rien ne serait plus facile que d’en trouver un… et alors…

L’attorney général, accolé dans son fauteuil, réfléchissait ainsi tout en regardant par la fenêtre entr’ouverte de son sévère et somptueux cabinet, la foule circuler devant le palais de justice de Washington, lorsqu’on frappa à sa porte. Un huissier entra et lui tendit une fiche sur laquelle s’inscrivaient ces mots :

 
JOË BÉNÉDICT,

Boxeur

cousin de M. Graham Brown.
 

— Faites entrer ! ordonna William Obbes.

L’huissier s’inclina et introduisit un homme paraissant âgé de trente-cinq ans, la figure entièrement rasée, qui s’avança vers l’attorney général, et, un sourire aimable aux lèvres, s’écria :

— Mon cher cousin…

William Obbes, grave et froid, resta un instant médusé par une semblable familiarité.

— Monsieur… Bénédict… je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Oh ! ça ne fait rien ! Je suis le petit-fils du beau-frère de M. Graham Brown !

— Alors, vous n’êtes rien à M. Graham Brown ! Sortez !

— Mais, mon…

— Sortez ! répéta Obbes, furieux, en se levant de son fauteuil.

Joë Bénédict eut un sourire, marcha vers la porte et l’ouvrit, lentement en disant :

— Ah ! il est dur d’être renié par sa famille !

Longtemps après que le boxeur eut disparu, William Obbes se demanda quel pouvait être ce mauvais plaisant et se reprocha de ne l’avoir pas fait arrêter.

Il eut le lendemain matin l’explication de cette bizarre visite en arrivant dans son cabinet de travail : armoires, tiroirs, coffre-fort, tout était ouvert ! Et sur le tapis rouge, dossiers et chemises gisaient pêle-mêle. Rien n’avait échappé aux investigations des indiscrets visiteurs !

William Obbes, stupide devant un pareil spectacle, aperçut sur sa table une carte de visite, celle de Joë Bénédict ; elle portail ces simples mots :

L’héritage du vieux Brown n’est pas encore à vous !

Ainsi, le pseudo-boxeur avait été envoyé par un de ses ennemis ! Lequel ? oui, lequel ? Strong ou Limerick ?

La rage au cœur, l’attorney général résolut de ne pas porter plainte afin de voir jusqu’où irait l’audace de ses compétiteurs.

Patiemment, il ramassa les paniers épars, et remit tout en ordre : d’ailleurs, les serrures avaient été ouvertes avec de fausses clés, aucune n’était fracturée.

Lorsqu’il eut terminé, Obbes sonna l’huissier, et adroitement l’interrogea : l’homme ne put lui fournir aucun renseignement. Rien d’anormal n’avait été vu au palais de justice !

— Ah ! ils sont forts ! pensa Obbes en congédiant l’huissier, mais je vaincrai !

« À moi seul l’héritage du vieux Brown, j’en jure Dieu !

William Obbes n’était pas au bout de ses peines.

Arnold Limerick, dès sa sortie de prison, avait regagné son usine, anxieux de réparer le tort causé à ses affaires par son incarcération. Un volumineux courrier l’attendait, et parmi les innombrables lettres, s’en trouvait une, écrite à la machine, ainsi conçue :

William Obbes, votre cousin, est le protecteur de M. Werling, l’attorney de Chicago ; c’est à son instigation que vous avez été arrêté.

D’ailleurs, mistress Strickley n’est plus en votre pouvoir, mais au sien. Il compte bien se servir de cet atout pour vous envoyer au bagne. Un ami. »

Décrire la fureur de Limerick à cette lecture est chose impossible. Tremblant, la bouche sèche, les yeux hors de la tête, le directeur de l’American-Meat resta plusieurs minutes-muet, les mains crispées aux bras de son fauteuil.

— Infâme Obbes… tu ne me connais pas ! C’est toi qui as écrit cette lettre ! Ah ! se venger !

Il fallut à Limerick plus d’une demi-heure pour se calmer. Il y parvint pourtant et appela son fondé de pouvoirs.

— Je pars en voyage ! lui dit-il, sans même penser à ouvrir le reste des lettres accumulées sur son bureau… Faites pour le mieux !

Posément, Limerick mit dans sa poche la lettre anonyme et, ayant donné ses derniers ordres, se fit conduire à la gare.

Deux jours plus tard, Arnold Limerick arrivait à Washington. Il se dirigea aussitôt vers le palais de justice et passa à l’huissier de l’attorney général une carte de visite portant le nom d’un de ses amis.

William Obbes, à qui cette carte ne rappelait rien, donna ordre d’introduire le visiteur.

L’huissier ouvrit la porte. Arnold Limerick parut devant William Obbes.

D’un coup de pied, le directeur de l’American-Meat repoussa la porte feutrée, et avant que l’attorney général stupéfait ait pu sonner, il éleva sa main droite armée d’un revolver et, coup sur coup, fit feu.

IV

Quand, après quelques secondes, la fumée produite par les coups de feu se fut dissipée, Arnold Limerick, béant, aperçut l’attorney général debout à deux pas de lui, la main posée sur le bouton d’une sonnette électrique. William Obbes s’était simplement mis de côté lorsque Limerick avait fait feu. Il était indemne.

Maintenant, le revolver du directeur de l’American-Meat était vide : ses cinq balles enfouies dans les boiseries.

— Pas un geste, Limerick, ou j’appelle ! ordonna William Obbes en fixant son ennemi. Asseyez-vous sur ce fauteuil et écoutez-moi : les portes sont épaisses ici, on n’a certainement rien entendu. J’oublie votre agression : elle est trop naïve ! Si c’est ainsi que vous comptez vous approprier l’héritage de Graham Brown !

— Ah !… vous savez bien, oui ! vous savez bien que je ne suis pas venu ici pour pareille chose ! Comment, vous me faites emprisonner, et, non content de cela, vous m’écrivez une lettre anonyme insultante et narquoise…

— Êtes-vous fou, Limerick ? s’écria William Obbes sans lâcher le bouton de la sonnette.

— Non ! Tenez – et Limerick tira de sa poche un papier qu’il tendit à l’attorney général – reconnaissez-vous votre œuvre ?

William Obbes étendit la main, et sans cesser de tenir son regard fixé sur Limerick, jeta les yeux sur la mystérieuse lettre.

— Sur mon honneur, Limerick, je suis complètement étranger à ceci… Ainsi, vous avez donc bien enlevé mistress Strickley ?

— Ce n’est pas votre affaire !

— Ah ?… Et c’est vous, avouez-le, qui m’avez fait cambrioler par une espèce de boxeur.

— Quoi ? Moi ?

L’étonnement qui se peignit sur les traits de Limerick fut si sincère et si spontané que William Obbes – qui s’y connaissait – en resta stupéfait.

— Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez fait cambrioler ? Non !

— Alors, c’est Samuel Strong ! Ah ! le misérable !

— Je comprends tout… C’est lui. Oui, c’est lui qui le premier a lancé contre moi l’accusation d’avoir supprimé mistress Strickley.

— … Non sans raison ! murmura Obbes.

— C’est lui qui a dû vous faire cambrioler et ensuite m’envoyer la lettre anonyme afin de m’inciter à me venger de vous… il connaît mon caractère… Ah ! Tenez, Obbes, je vous fais toutes mes excuses !… Nous avons été joués aussi bien l’un que l’autre par ce misérable… Et je ne serais pas étonné qu’il soit pour quelque chose dans le crime dont Charlotte Gladden est accusée.

— Je ne crois pas ! déclara Obbes… Charlotte Gladden est une vile criminelle d’après les renseignements parvenus ici… elle ira au bagne, cela ne fait aucun doute. Pauvre fille ! Elle passe en cours d’assises dans trois jours… N’en parlons plus !

Arnold Limerick ne tenait pas du tout à en parler et, pour le montrer, inclina la tête en signe d’assentiment.

— Et mistress Strickley ? Qu’en avez-vous fait ? continua l’attorney.

— Vous me permettrez d’être discret… j’avais donné des ordres pour qu’il n’en soit plus parlé… L’affaire a bien marché, mais depuis mon arrestation, je n’ai plus de nouvelles de mon « correspondant » et j’incline à croire que l’auteur de la lettre a dit vrai… et que la vieille femme est en son pouvoir.

« Il faut donc museler Strong !

— Oui ! Et je m’en charge, moi, Arnold Limerick. Il y a trois ans, vous le savez, Strong a publié dans son journal, et dans le seul but de me nuire, une série d’articles sur la façon dont étaient fabriquées mes conserves. Il m’a à demi ruiné ! Le bandit ! Mais rira bien qui rira le dernier !

— Je vous approuve, Limerick. Quand je pense que cet homme n’a pas hésité – vous vous doutez dans quel but – à me faire cambrioler !

— Je suis complètement avec vous. Vous pouvez aller de l’avant. Je vous couvre ! Vous savez mon influence… Marchez !

— N’ayez crainte. Je vous vengerai avec moi… Quand je pense que j’aurais pu vous tuer bêtement à son profit !

— … C’était le bagne… Strong l’avait prévu !

— Patience. Laissez-moi faire. Vous entendrez parler de moi !

— Pas d’imprudence, surtout !

— Je ne suis pas un imbécile ! Ainsi, c’est entendu, traité d’alliance entre nous… Que diable ! l’héritage de Brown est assez considérable pour nous deux !

— Je le crois !

Les deux hommes se serrèrent la main, et Arnold Limerick prit congé.

Sitôt qu’il fut parti, William Obbes se frotta les mains et sourit silencieusement :

— Il va sûrement l’assassiner : il ira ensuite au bagne et je resterai seul…

« Imbécile ! ça se mêle de tirer des coups de revolver !…

En sortant de chez l’attorney général, Arnold Limerick ne rêvait que vengeance. Et cette vengeance lui était d’autant plus agréable qu’elle lui assurait en même temps une part plus grosse de l’héritage de Graham Brown. Strong mort, Charlotte Gladden au bagne, mistress Strickley morte – car, certes, la vieille demoiselle ne vivrait pas longtemps en admettant qu’elle vécût encore – ils resteraient deux à se partager les cent quatre-vingt millions de dollars ! Quatre-vingt-dix millions pour chacun – autant dire cent ! Ah ! ce qu’il liquiderait de suite sa fabrique !

L’esprit égayé par ces pensées, Arnold Limerick se dirigea vers la gare, prit un billet et monta dans le premier train allant à New-York.

Samuel Strong, le puissant directeur du World’s Herald, habitait à New-York une somptueuse maison dans la cinquième avenue.

Il finissait de déjeuner avec son secrétaire, lorsqu’un valet lui fit passer la carte d’Arnold Limerick.

— Que peut-il bien me vouloir ?... Faites entrer dans mon cabinet de travail ! ordonna-t-il au domestique.

Et, se levant, il alla à la rencontre de son cousin.

Samuel Strong, dont les accusations, il le pensait, avaient conduit Limerick en prison, croyait trouver devant lui un homme en fureur. Il fut bien étonné lorsque Arnold, la physionomie souriante, lui tendit aimablement la main en disant :

— Je suis heureux de vous trouver, mon cher Samuel !… j’ai à vous parler sérieusement !

— Ah !… Je vous écoute ! répondit Strong, réservé, tout en serrant la main de son interlocuteur.

— Eh bien, voici l’affaire. Je serai bref. Avant tout, permettez-moi de vous dire que j’ai tout oublié de nos petites inimitiés. Je viens vous proposer un traité d’alliance.

« Comme moi, vous avez été trompé par notre ennemi commun : William Obbes !

— Comment ?

— Oui, William Obbes !… Vous m’avez accusé d’avoir enlevé mistress Strickley. – Mon Dieu, votre supposition était vraisemblable. – Eh bien, c’est William Obbes qui est le coupable.

« Aussi, n’a-t-il pas perdu de temps pour me faire arrêter, cela faisait deux compétiteurs de moins s’il parvenait à me faire condamner ! Mais, je me suis renseigné ! J’ai les preuves, m’entendez-vous, j’ai les preuves de l’ignominie d’Obbes !

— Et, où sont-elles ? demanda Strong, intéressé.

— Pas sur moi, bien sûr ! De plus, deux hommes à ma solde ont réussi à s’emparer du personnage qui a coopéré à l’enlèvement de mistress Strickley… il est emprisonné dans une des caves de ma fabrique à Chicago.

— Mais où est mistress Strickley ?

— Je ne sais. Je sors de prison et suis venu de suite vous voir, dès que j’ai été averti de la canaillerie d’Obbes !

— Bref, que voulez-vous de moi ? questionna Strong en regardant son interlocuteur bien en face.

— Vous vous en doutez ! je vous demande de vous allier avec moi contre Obbes. Nous partagerons ainsi l’héritage !

— Et mistress Strickley ?

— Elle est vieille…

— Je vous comprends ! J’accepte. Mais je veux voir moi-même l’homme complice d’Obbes… j’aime à me rendre compte personnellement… À Chicago, vous me montrerez vos preuves. Si vous le voulez, nous partirons cet après-midi. À cette seule condition, je suis votre homme !

— Entendu ! dit Arnold Limerick en réprimant un tressaillement de joie.

À trois heures de l’après-midi, les deux cousins partaient pour Chicago, où ils arrivèrent à deux heures du matin, deux jours et demi plus tard.

À travers les rues désertes, ils se dirigèrent vers la fabrique de Limerick qui était voisine de la gare : Samuel Strong ayant accepté l’hospitalité que lui offrait le fabricant de conserves.

Afin de faciliter l’incessante surveillance du patron, la maison d’Arnold Limerick était bâtie au centre d’une cour située au milieu de la fabrique. Sous prétexte de prendre au plus court, Limerick, au lieu de passer par la grande porte, pénétra avec son cousin dans une sorte de poterne ouvrant sur un long couloir qu’éclairaient faiblement de petites lampes électriques scellées de loin en loin dans le mur.

— Quel diable de chemin vous faites-nous prendre là ! s’écria Strong.

— Oh… ne vous effrayez pas, nous serons ainsi de suite arrivés.

À l’extrémité du couloir s’ouvrait une porte sans serrure, Limerick la poussa et s’effaça pour laisser passer Strong…

Celui-ci l’eut à peine franchie qu’il s’écria :

— Pouah ! ce que ça…

La moitié de sa phrase lui resta dans le gosier : d’un formidable coup d’épaule, Arnold Limerick venait de le pousser dans une profonde cuve de saindoux s’ouvrant au ras du sol, et que le malheureux n’avait pas eu le temps d’apercevoir.

— Au secours ! hurla Strong englué dans le saindoux tiède.

— Crève donc, porc !

Et Arnold Limerick alla vers le mur et tourna un commutateur de bois. Un gargouillement s’entendit : le fabricant de conserves venait de mettre en marche la barboteuse électrique qui sert à malaxer le saindoux dans la cuve.

— Aaaah !… Oh !

C’était Samuel Strong qui, saisi par les griffes d’acier de la barboteuse, exhalait son suprême cri de douleur.

— … Si les détectives te trouvent, ils seront bien fins ! s’exclama Limerick en ricanant : Ah ! tu as dit du mal de mon saindoux, cher Strong. Tu vas m’en fournir deux cents livres !

Comme l’assassin achevait ces mots des pas se firent entendre dans le couloir…

V

Arnold Limerick tressaillit violemment et se retourna : la porte venait de s’ouvrir et deux hommes, en lesquels il reconnut des ouvriers récemment embauchés, apparurent. L’un d’eux portail une lanterne, l’autre braquait un revolver sur le directeur de l’American-Meat :

— Un geste et je tire ! affirma-t-il, tandis que son compagnon tournait le commutateur de la barbotteuse électrique et arrêtait l’horrible machine.

— Mais que me voulez-vous ? gronda Limerick… Que faites-vous ici ?

— Tu t’en doutes, fripouille… Le cadavre de Samuel Strong n’est pas encore méconnaissable. Nous te suivons depuis ton arrivée !… Allons, marche devant ou gare !

Tout était découvert ! En place de la fortune rêvée, Limerick entrevit la chaise électrique.

Jouant le tout pour le tout, il sauta à la gorge de son interlocuteur avant que celui-ci, surpris, ait pu faire usage de son arme.

Une lutte terrible s’engagea entre les deux hommes, Limerick cherchant à étrangler son adversaire ! Mais elle fui courte.

L’ouvrier qui tenait la lanterne vint au secours de son compagnon et de ses deux mains enserra le cou de l’assassin. Celui-ci, râlant, lâcha prise et fut aussitôt solidement ligoté. Un des deux hommes resta près de lui et l’autre alla avertir le concierge de la fabrique, du drame qui venait de se dérouler.

Le cerbère, stupéfait et épouvanté, s’habilla en hâte, courut au poste de police le plus proche et revint bientôt flanqué de deux policemen. Ceux-ci aidèrent les deux ouvriers à transporter le prisonnier dans la loge du concierge où il fut laissé sous la surveillance de ce dernier.

Ceci fait, policemen et ouvriers, munis d’une échelle et d’un croc, allèrent à la cuve de saindoux dans laquelle avait été précipité le directeur du World’s News. Après deux heures d’efforts, ils parvinrent à retirer le cadavre mutilé et sanglant de Samuel Strong, presque méconnaissable.

Entre temps, le jour était venu. Un des policemen téléphona au poste de police le plus voisin, et un quart d’heure plus tard, le misérable Arnold Limerick montait dans la voiture cellulaire qui devait le conduire à la prison.

*    *    *

Dans la matinée, la nouvelle de l’assassinat de Samuel Strong par Arnold Limerick fut connue dans tous les États-Unis. Elle y produisit une impression énorme, d’autant plus que, le même jour, commençait à la Nouvelle-Orléans le procès de miss Charlotte Gladden, accusée d’assassinat.

Ainsi le fantastique héritage de Graham Brown semblait porter malheur à ses bénéficiaires. Jusqu’ici, un seul restait indemne : l’attorney général William Obbes !

Strong mort, mistress Strickley disparue, Limerick et miss Gladden inculpés d’assassinat, William Obbes restait seul à hériter des cent quatre-vingt millions de dollars.

La malheureuse Charlotte Gladden, malgré qu’elle se défendît avec énergie, semblait perdue. Tout concourait à prouver sa culpabilité : elle avait, le soir du crime, envoyé à miss Minnie Legg, un billet qu’on avait retrouvé, la priant de venir passer la soirée.

Or, miss Minnie Legg avait, le jour même touché une forte somme à la banque où ses fonds étaient déposés, et cet argent avait été retrouvé dans le secrétaire de Charlotte !

De plus, l’arme ayant servi à assassiner miss Legg n’était autre que le coupe-papier en bronze appartenant à miss Gladden !…

Et cette dernière avait été trouvée plongée dans une sorte de torpeur stupide auprès de sa victime, torpeur, disait le juge, habituelle aux criminels novices.

À tout cela Charlotte répondait qu’elle avait bien invité miss Legg à venir ; qu’elle était restée avec elle jusqu’à onze heures, heure à laquelle elle s’était endormie sans s’en apercevoir, pour se réveiller auprès du cadavre encore chaud de son amie.

Et comme le juge prétendait que Charlotte avait assassiné sa victime pour la dépouiller, ainsi qu’en témoignait l’argent trouvé dans le secrétaire, la jeune fille répondit victorieusement en invoquant l’héritage de Graham Brown qui la dispensait de chercher de l’argent…

— Mais vous ignoriez encore, comme tout le monde, que Graham Brown n’avait pas fait de testament !

— Pardon, la veille, M. Luke Thomas, solicitor, était venu me trouver pour me proposer d’abandonner mes droits sur l’héritage, moyennant cent mille dollars, en prétextant les longs procès qu’il me faudrait soutenir pour entrer en possession…

— Et vous avez refusé ?

— Oui, malgré que cet homme fût allé jusqu’à m’offrir cinq cent mille dollars…

— Parfait : vous comptiez vivre jusque-là, car vos ressources sont modestes…

— Elles me suffisent, monsieur !

— Il paraît que non puisque, pour les accroître, en attendant l’héritage Brown, vous n’avez pas hésité à assassiner lâchement votre amie !

— Je suis innocente !

— Les juges apprécieront !

Huit jours avant les débats, Charlotte fut avertie qu’elle avait été pourvue d’office d’un avocat. Celui-ci vint la voir le jour même : c’était un homme d’une quarantaine d’années, à l’aspect sévère et triste.

Il se nommait Elias Haworth. En vérité, c’était un singulier avocat ! Après que Charlotte lui eut affirme son innocente, il hocha la tête et s’écria :

— C’est peut-être vrai, miss, mais si invraisemblable…

« Pour moi, je vous conseille d’avouer et de manifester un sincère repentir…

— Mais je suis innocente, maître ! répondit la jeune fille indignée.

— Possible… Ce que je vous en dis, moi, c’est dans votre intérêt… Si vous vous repentez, je me charge de vous en tirer avec quinze ou vingt ans au plus, car vous risquez la mort, songez-y, miss !

— Cela m’est égal… D’abord, puisque vous me croyez coupable, je vous prie de me laisser en paix. Je me défendrai seule… Vous pouvez sortir, monsieur !

Elias Haworth eut beau insister. Il ne tira rien autre de l’infortunée, bien qu’il revînt chaque jour à la charge.

Le jour du procès arriva enfin. William Obbes avait tenu à y assister. Aussi, une heure après le départ d’Arnold Limerick, avait-il pris le train pour la Nouvelle-Orléans.

Lorsqu’à neuf heures du matin, les jurés pénétrèrent dans la grande salle du Palais de Justice de la Nouvelle-Orléans, William Obbes vêtu d’une robe d’avocat était déjà installé dans un coin, décidé à ne rien perdre du spectacle.

Après que les jurés se furent assis, le président de la Cour donna l’ordre d’amener l’accusée.

Depuis trois mois qu’elle languissait en prison, Charlotte Gladden s’était transformée : maintenant ses yeux creusés par les larmes, rappelaient seuls sa merveilleuse beauté ; ses lèvres pâles, son teint d’une blancheur crayeuse ainsi que le cerne entourant ses yeux disaient éloquemment les souffrances endurées par l’infortunée jeune fille.

Elle parut, vêtue de noir, regardant droit devant elle, et s’assit dans le box réservé aux accusés.

Un murmure sympathique courut dans la salle. Les débats commencèrent aussitôt.

Après l’interrogatoire d’identité, le juge résuma les charges pesant sur l’accusée.

En vain, Charlotte se défendit-elle elle-même avec l’ardeur et l’éloquence que donne une juste cause : elle ne put convaincre les jurés – d’autant plus qu’il fut reconnu que le solicitor Thomas Luke, dont elle invoquait le témoignage, était inconnu à la Nouvelle-Orléans ! La bonne de Charlotte Gladden affirma, de plus, n’avoir jamais vu ce personnage – ce qui était vrai, puisqu’il était venu chaque fois pendant qu’elle était en course, ainsi que le fit remarquer Charlotte au président.

Le réquisitoire du juge, qui, en Amérique, fait fonction d’avocat général, fut bref et serré. Tout confondait l’accusée dont il flétrit le cynisme : une condamnation sévère s’imposait. Il la demanda aux jurés.

Elias Haworth tenta d’obtenir la pitié pour sa cliente en invoquant l’âge de Charlotte. Sa défense fut faible et maladroite : Charlotte Gladden, convaincue d’assassinat avec préméditation, et de vol, sans circonstances atténuantes, fut condamnée à mort.

En entendant le terrible arrêt, Charlotte pâlit un peu plus, mais ne broncha pas : que lui importait la vie ! Flétrie, repoussée de tous, abandonnée même de son fiancé dont elle n’avait plus eu de nouvelles depuis son arrestation, (et il n’avait-même pas répondu à la lettre qu’elle lui avait envoyée pour lui demander conseil au sujet de Luke Thomas), la mort lui apparaissait comme une délivrance.

— Vous n’avez rien à ajouter ? questionna le juge.

— Rien !

— Gardes, reconduisez la condamnée !

— Dans un coin, William Obbes, les lèvres crispées d’un sourire satanique, exultait.

À lui, à lui seul, les millions de Graham Brown !…

Il quitta sa robe d’avocat et, l’âme en joie, sortit du palais de justice.

Il était une heure de l’après-midi.

William Obbes se dirigea vers un restaurant : dans la rue on criait le South Sun. Il en acheta un et apprit ainsi l’assassinat du Samuel Strong et l’arrestation consécutive d’Arnold Limerick.

Alors, sa joie ne connut plus de bornes !

Ainsi, ses plans avaient abouti… Plus personne maintenant pour lui disputer l’héritage.

William Obbes entra dans un restaurant et se fit servir un excellent dîner.

VI

William Obbes eût certainement perdu son appétit s’il avait pu voir ce qui se passait au même moment dans la prison où Charlotte Gladden avait été conduite après sa condamnation.

Après l’avoir introduite dans sa cellule, le gardien jetait un rapide regard dans le couloir et disait d’une voix rapide et presque imperceptible :

— Courage, miss… M. Mark Brooks me charge de vous dire que vous serez libre et réhabilitée avant huit jours, il tient l’assassin… Chut !…

Et le geôlier, sans attendre une réponse, ferma la porte à grand bruit, et s’en alla en faisant tinter ses clés.

… Le même jour, à six heures vingt-deux du soir, William Obbes, heureux et satisfait, quittait la Nouvelle-Orléans pour Washington.

Un cigare en bouche, les bras appuyés aux accoudoirs de velours du fauteuil où il était affalé, l’attorney général regardait défiler à travers la vitre du pullman-car les riches campagnes de la Louisiane. Le soir venait : sur le fond rouge du ciel les fûts tourmentés des cocotiers et les tiges droites comme un des palmiers se détachaient nettement. William Obbes avait l’âme poétique.

Il soupira, huma voluptueusement le parfum de son cigare et murmura :

— Quel beau pays !… Ce coucher de soleil est admirable !

— N’est pas ? C’est vraiment merveilleux !

Obbes détourna la tête : pendant qu’il s’absorbait au spectacle du soleil couchant, trois hommes étaient venus s’installer dans son compartiment sans qu’il les vît, ni ne les entendit. L’un d’eux avait répondu à l’exclamation de l’attorney. William Obbes se crut obligé d’ajouter :

— Oui, La Louisiane est privilégiée sous le rapport du climat…

L’attorney avait prononcé cette phrase d’un ton dédaigneux et détaché afin de faire comprendre à ses interlocuteurs qu’il ne tenait pas à lier conversation. En gens de tact, ils se turent. L’un d’eux tira un journal de sa poche, et ses deux compagnons allumèrent un cigare.

À la dérobée, William Obbes, par une vieille habitude de juge, les examina. Ils paraissaient appartenir au meilleur monde : vêtement à la dernière mode d’une coupe sobre et élégante à la fois mais soignée… Leurs visages, légèrement bronzés, semblaient indiquer qu’ils vivaient au grand air.

— De riches planteurs, sans doute, pensa Obbes.

Et, sans plus s’en inquiéter, il reprit sa contemplation à travers la vitre.

Lancé à quatre-vingt milles à l’heure, le train, après avoir dépassé Baton-Rouge, quittait la Louisiane et filait à travers les immenses plaines de l’État de Mississipi.

Après avoir dîné dans le wagon-restaurant, Obbes avait regagné son fauteuil et vers onze heures il résolut d’aller se coucher.

À ce moment, le train venait de dépasser la ville de Canton et ralentissait par mesure de prudence pour franchir le pont branlant qui enjambe la Big-Black River. Obbes, occupé à plier son pardessus avant de se lever, n’entendit pas un de ses compagnons murmurer :

— Nous y sommes !

Mais il le vit presque aussitôt se lever, empoigner le signal d’alarme et le tirer avec vigueur.

— Que faites-vous là ? voulut dire Obbes.

Sans lui répondre un des deux autres bondit sur lui et lui enserra la gorge dans ses deux mains nerveuses tandis que le troisième l’entourait prestement d’une longue lanière de cuir.

Avant d’avoir songé à se défendre Obbes était réduit à l’état de saucisson soigneusement ficelé.

D’un sac de voyage grand ouvert, un des agresseurs tirait promptement une sorte de cagoule noire, faite de cuir doublé d’une épaisse couche d’ouate, et en coiffait du crâne aux épaules l’attorney à demi étranglé…

Cependant le convoi s’arrêtait dans la nuit. Le chef de train, un fanal à la main, arrivait en courant vers le wagon : au moment où il l’atteignait, l’homme qui avait tiré la sonnette d’alarme lui lança une poignée de poivre dans les yeux et d’un coup de pied éteignit sa lanterne.

Puis il remonta dans le wagon qu’il traversa en coup de vent et rejoignit ses compagnons qui, portant sur leurs épaules William Obbes semblable à un ballot, étaient déjà descendus du train et s’enfuyaient à travers les hautes herbes…

« Aveuglé par le poivre qui lui brûlait les yeux, le malheureux chef de train était tombé sur le sol auprès de sa lanterne éteinte.

Les voyageurs, presque tous déjà couchés, se réveillaient les uns après les autres et demandaient à grands cris la cause de cet arrêt intempestif.

Enfin, plusieurs d’entre eux descendirent sur la voie, et, attirés par ses gémissements, découvrirent le chef de train. Celui-ci ne put leur donner aucune explication.

Le mécanicien, prévenu, alla lui-même visiter le compartiment d’où avait été tirée la sonnette d’alarme : il était vide ! Mais personne ne put dire où étaient passés ses occupants.

— Nous verrons cela à Memphis ! conclut le mécanicien après avoir fait transporter le chef de train dans un wagon-lit où un médecin qui était parmi les voyageurs lui donna les soins nécessités par son état ; pour le moment il faut partir. Il y a un train derrière nous !

Le convoi se remit en marche dans la nuit.

… Les agresseurs de William Obbes, portant leur prisonnier comme un paquet, marchaient toujours. Ils s’arrêtèrent lorsqu’ils virent repartir le train, et l’un d’eux, tirant de sa poche un sifflet, fit alors retentir l’air d’un mugissement prolongé. Un bruit semblable lui répondit presque aussitôt.

— Reno est là ! dit l’homme qui avait sifflé : marchons !

Les trois mystérieux personnages soulevèrent Obbes qu’ils avaient déposé à terre et se dirigèrent vers l’endroit d’où on avait répondu à leur signal. Ils arrivèrent bientôt au bord d’une route boueuse au milieu de laquelle stationnait un luxueux automobile, ses lanternes éteintes.

— C’est lui ? demanda le chauffeur aux trois hommes, en désignant Obbes.

— Oui !

— Tout a bien marché, chef !

— Admirablement !

— Alors, en route, donc !

William Obbes fut aussitôt enfourné dans le véhicule. Ses agresseurs s’assirent auprès de lui, et l’auto démarra à toute vitesse. Vers trois heures du matin, il s’arrêta au pied d’une colline près de laquelle s’érigeait une chaumière large et basse, faite de troncs d’arbres non équarris et de terre glaise, comme il s’en trouve au milieu des immenses plaines du Mississipi.

Les trois hommes descendirent et y transportèrent l’attorney général.

La chaumière se composait d’une vaste pièce au sol de terre battue, meublée de six escabeaux de bois brut, de trois lits de camp de toile, d’une immense armoire et d’une large table. Le long des murs étaient fixés des porte-manteaux auxquels étaient pendus des fusils.

Deux fenêtres étroites, connue des meurtrières et garnies de barreaux de fer distribuaient, le jour, une parcimonieuse lumière.

Au fond de la salle, il y avait une large cheminée dans laquelle flambait un feu de bûches.

Une rudimentaire lampe à pétrole, faîte d’un bidon de fer blanc sur lequel avait été adapté un bec posé sur la table, répandait autour d’elle une lueur jaune. Ayant déposé William Obbes, inanimé, sur le sol, les trois hommes aidèrent le chauffeur à pousser l’automobile dans un hangar de planches attenant à la chaumière, puis, en sa compagnie, allèrent s’asseoir dans l’immense salle, non sans avoir soigneusement verrouillé la porte.

Pendant quelques instants, le silence régna et fut interrompu par le chauffeur de l’automobile, qui, se levant, marcha vers William Obbes et s’écria :

— Il faut que je voie sa figure à cet oiseau de malheur !

Il se baissa et, d’un couteau tiré de sa poche, coupa la corde qui retenait la cagoule de cuir sur la tête de l’attorney.

William Obbes ouvrit les yeux, mais dut les fermer aussitôt, la lumière crue de la lampe à pétrole les faisant clignoter.

Dès qu’il se fut accoutumé à la lumière, il regarda autour de lui et aperçut l’homme qui, dans le train, lui avait sauté à la gorge, entouré de ses trois acolytes debout autour de lui, la face crispée d’un rire ironique.

— Prenez garde, bandits ! Je vous reconnais, vous avez déjà eu affaire à moi… Je vous somme de me délier aussitôt, dit-il, ou vous saurez ce qu’il en coûte de vous attaquer à un attorney général !

— S’il n’en coûte qu’un prix proportionné à ta valeur, cela ne sera pas cher ! goguenarda l’homme qui paraissait être le chef. Mais tu ne te figures, pas, j’espère, que nous t’avons transporté ici pour le plaisir de t’offrir une partie de campagne, hein ? Écoute-moi avec attention, tu m’entends ?

William Obbes garda un silence dédaigneux.

— Tu ne veux pas répondre ? À ton aise. Nous verrons cela tout à l’heure… En attendant je te préviens que tu es en notre pouvoir, et que tu n’as de secours à attendre de personne. Bien. Tu vas nous dire quel est l’ignoble individu que tu as soudoyé pour assassiner miss Minnie Legg : c’est un policier, l’affaire est trop bien machinée !... Tu vas nous dire où est cet homme. Et ensuite écrire la confession de ton crime !

« Les millions de Graham Brown ne sont pas pour toi, mets-toi cela dans la tête… Maintenant je t’avertis que si tu ne réponds pas d’une manière satisfaisante, tu entends : je dis satisfaisante ! aux questions, que je viens de te poser, je t’avertis que nous sommes décidés à te faire subir des tortures telles que tu appelleras la mort à grands cris… J’attends !

VII

William Obbes resta un instant silencieux, comme s’il se recueillait : il regarda ses gardiens ; leurs visages décelaient une résolution implacable. Lentement, l’attorney général parla :

— Je ne connais pas miss Gladden : si les jurés l’ont déclarée coupable, c’est qu’elle l’est. Je vous affirme que vous vous trompez sur son compte : je plains cette malheureuse jeune fille autant que vous !

Le chef des bandits, ou supposés tels, avait écouté avec attention ce petit discours. Il répondit :

— Entends-moi, William Obbes : je vais essayer de te faire comprendre ! Charlotte  Gladder, toi, Arnold Limerick, Samuel Strong, Winifred Strickley êtes les héritiers de Graham Brown. Or, entends-tu, je sais que c’est à ton instigation que le crime de l’avenue Saint-Charles a été commis. Te voilà renseigné ? Inutile de nier. Réponds : quel est l’assassin ? Où est-il ?

— Je ne comprends rien à ce que vous dites !

— Bon. Nous allons essayer de te faire comprendre !…

L’homme tira de sa poche une mince cordelette, l’enroula quatre fois autour du crâne de William Obbes, et en noua étroitement les deux bouts. Puis, entre le crâne et la corde, et passa le manche d’un poignard.

— Maintenant, William Obbes, dit-il, veux-tu oui ou non, me dire le nom et l’adresse de l’assassin de miss Minnie Legg ?

— Je n’en sais rien !

L’homme s’accroupît auprès de l’attorney général, saisit le manche du poignard d’une main, la pointe de l’autre et lui fit faire un tour. Les cordelettes se tendirent et entrèrent dans la chair, qui, violette, se fendit et laissa suinter le sang.

Sous l’effroyable pression lui comprimant le crâne, William Obbes eut un frisson qui le secoua tout entier et le fit se rouler sur le sol ; mais les trois autres assistants, s’étant précipitées sur lui, le maintinrent immobile.

Il râla :

— Ass… assez !

— Veux-tu répondre ?

— Ou… i !

Le bourreau amateur desserra l’étreinte broyant le crâne de l’attorney, et, sans lâcher l’instrument de torture, s’écria :

— Alors… comment s’appelle l’assassin de miss Minnie Legg ?

— Peter Luke !

— Tu mens, c’est Thomas Luke !

— Non ! c’est son fils !

— Quel est le vrai nom de Peter Luke ?

— Je ne sais… ah !

(Le tortionnaire venait de donner un demi-tour au poignard.)

— Allons, dit-il, le vrai nom de Peter Luke ?

— James Baker !

— Où est-il ?

— Je ne sais… Ah ! laissez-moi parler !… Si vous voulez, je me charge de faire évader miss Gladden, je vous le jure !

— Inutile ! Allons, dis-nous où se cache James Baker ou je serre !

— Il est juge de paix à Pensacola !

— Comment l’as-tu connu ? Parle, tonnerre ! je commence à perdre patience, by God !

— J’ai connu son père, Luke Baker, qui était mon greffier et fut condamné avec son fils à vingt ans de « hard-labour » ; j’ai réussi à les faire gracier… Ils me sont dévoués !

— C’est pour cela que tu as eu l’idée d’envoyer Luke Barker, sous le nom de Luke Thomas, proposer à miss Gladden l’abandon de ses droits contre cinq cent mille dollars.

— Vous vous trompez : c’est quarante millions de dollars que j’offrais !

— C’est donc que Luke Baker s’est moqué de toi… Ainsi tu viens d’avouer que tu proposais quarante millions de dollars à miss Gladden contre son désistement… ah ! ah !… tu n’es pourtant pas un imbécile, hein ?

« Mais procédons par ordre. Donc James Baker est à Pensacola… depuis quand ?

— Depuis un mois…

— Et sous quel nom ?

— Charles Morris !

— Bien, nous verrons cela… Et son digne père Luke Barker, où est-il ?

— Avec lui, à Pensacola…

— Merveilleux !… Et lequel des deux a assassiné miss Minnie Legg ?

— Je ne sais…

— Nous le saurons. Récapitulons : James Barker est juge de paix à Pensacola sous le nom de Charles Morris, et son père habite avec lui ; tous deux sont les assassins de miss Legg…

« C’est bien cela ?

— Oui !

— Maintenant, une seule question : où est le testament par lequel Graham Brown lègue sa fortune à miss Gladden ?

— Il n’y en a pas !

— Si !… et tu dois même l’avoir conservé. Il nous le faut ! Écoute-moi bien : vous étiez cinq à vous partager la fortune de Graham Brown s’il n’y avait pas eu de testament ; or, si je compte bien, cela eût fait trente millions de dollars pour chacun, au plus : et tout à l’heure, tu as été assez naïf, entends-tu, pour nous avouer que tu avais fait offrir à miss Gladden quarante millions de dollars contre abandon de ses droits !… Alors ? C’est donc que tu savais qu’ils valaient plus… Parce qu’il y a un testament en sa faveur ! Et comme tu hais cordialement tes cousins Limerick et Strong, et que, miss Gladden exécutée et envoyée au bagne, tu deviens son héritier, tu as donc gardé le testament ! Tu vas donc nous dire où est ce testament. Résumé : tu ne sortiras d’ici que quand le père et le fils Baker seront entre nos mains ainsi que le testament de Graham Brown. Le temps presse. Parle.

William Obbes était anéanti. Les dents claquantes, il balbutia :

— C’est vrai, il y avait un testament… mais je vous jure que je l’ai brûlé !

— C’est regrettable… En ce cas je vais recommencer le tourniquet !

Mais l’attorney général était à bout de forces. Avant que son implacable bourreau eût resserré la corde lui étreignant le crâne, il avoua :

— Le testament est dans mon coffre-fort à Washington…

— Ah ! que voilà une belle franchise !… Malheureusement, j’ai moi-même exploré ton coffre-fort avec mon ami Joe Brace, tu sais, le boxeur !

— C’est dans le coffre-fort de mon appartement !

— Ah ! nous allons nous en assurer… Et quel est le mot qui permet d’ouvrir cet admirable coffre-fort ?

— Tolle (mot latin qui signifie prends).

— Voilà un mot approprié où je ne m’y connais pas ! Je ne te demande pas tes clés : si elles sont sur toi, nous allons les avoir de suite, car tu vas me permettre de te fouiller !

Et sans attendre de réponse, l’homme enleva la cordelette ceignant la tête de l’attorney et fit un signe à ses compagnons. Ceux-ci, à l’aide de leurs poignards, eurent tôt fait de lacérer les vêtements de William Obbes. En un instant le vieillard se trouva nu comme un ver ! Il fut roulé dans un manteau que celui qui avait torturé Obbes alla décrocher au mur, tandis que les trois autres acteurs de cette scène fouillaient en hâte jusqu’aux doublures les vêtements de l’attorney. Ils contenaient un mouchoir, un trousseau de clés, un carnet de chèques et un portefeuille de cuir rouge.

— Voyons un peu ce que contient le portefeuille ! observa le chef des bandits.

Il mit aussitôt son idée à exécution.

— Peuh !… ce n’est pas bien intéressant, dit-il en retirant trois billets de banque… j’aurais cru trouver mieux !

Comme il parlait ainsi, il surprit un éclair de joie dans les yeux de William Obbes :

— Ah ?… il paraît que j’oublie quelque chose !… Sacré attorney !

L’homme eut un rire narquois, et de son poignard éventra le mince portefeuille. Il ne put retenir une exclamation de joie. Entre la doublure de soie et le maroquin, un mince papier se dissimulait. Il s’en saisit, se leva et alla l’examiner à la lueur de la lampe posée sur la table. Il lut ce qui suit :

J’avoue avoir assassiné le détective Patrick Maid le 25 janvier à 9 heures du soir dans la prison de Tombs. Que Dieu ait pitié de moi.

JAMES BAKER.

— Ah ! ah ! Voilà que je sais avant la justice ce qu’est devenu cet imbécile de Patrick Maid que l’on disait suicidé il y a trois ans !…

« Compliments, monsieur l’attorney général, vous êtes fin ! Ce petit papier était pour servir au cas où Barker regimberait ! Pas mal inventé ! Mais comment diable te l’es-tu procuré, fripouille ! Allons, parle, par le crâne du diable ! et vite !

William Obbes maintenant s’abandonnait. Semblable à une énorme limace, il gisait sur le sol, tous ses muscles détendus, à bout de volonté, prêt à tout… D’une voix sourde, il répondit :

— C’est moi qui ai instruit l’affaire et ai recueilli la déposition de… du détective mourant… James Baker l’a assassiné dans la cour de la prison en essayant de s’évader… Mais, aux cris de sa victime, il a pu rentrer dans sa cellule dont il avait une fausse clé… « Je fus appelé pour prendre la déposition du malheureux Patrick, mais il était dans le coma… Il en sortit, alors que je venais d’envoyer mon greffier me chercher un objet oublié... Le médecin aussi s’était éloigné… j’étais seul avec le mourant qui parvint en réunissant ses forces à me désigner son assassin… je m’en doutais… je gardai ce secret par devers moi, mais fis une enquête dont les éléments sont dans mon coffre-fort et prouvent indubitablement la culpabilité de James Baker à qui je promis le silence s’il voulait signer l’aveu que… vous avez trouvé, et… être mon… homme !

— Bien pensé !… Tu ne nous avais pas raconté cela tout à l’heure ? Cachottier, va !… Écoute, William Obbes. Je vais partir dans quelques instants pour vérifier tes déclarations : je vais d’abord aller chez toi à Washington, prendre possession du testament de Graham Brown ; j’irai ensuite à Pensacola causer avec messieurs Barker père et fils… Après, nous verrons. Une dernière fois, je te somme de dire la vérité ; il est encore temps si tu as menti !… Mais sache bien que si tu m’as induit en erreur, tu seras ici même ficelé entre deux planches et scié vivant en commençant par la plante de pieds : je te livrerai à deux nègres de nos connaissances, qui s’y entendent. Parle, maintenant !

— J’ai dit la vérité ! articula Obbes d’une voix lasse.

— C’est bon… Marshall, Gordon, veillez sur le gibier ! Toi, Reno, viens avec moi jusqu’à la gare avec l’auto, tu la ramènera ici ! Nous allons voir si ce monsieur a dit vrai ! Je vous télégraphierai à la gare quand il faudra le lâcher !

VIII

Lorsque John Strobbins, après une fouille approfondie, eut constaté que mistress Strickley avait disparu de sa maison, il resta un instant songeur.

— Je vous remercie, dit-il à la vieille dame qui lui avait fait visiter le logement de mistress Strickley.

Et ayant salué, il partit à grandes enjambées, laissant son interlocutrice stupéfaite.

Un tramway passait, il sauta dedans et, quelques minutes plus tard, arriva devant le petit pied-à-terre qu’il possédait à San-Francisco sous le nom de Mark Brooks ; il voulait être seul pour réfléchir. Dans sa boîte aux lettres il trouva la missive de Charlotte Gladden, dans laquelle l’infortunée jeune fille lui relatait la visite et les propositions de Luke Thomas et lui demandait conseil.

John Strobbins relut plusieurs fois la lettre de sa fiancée, puis alla s’assoir dans un fauteuil de cuir. Il y resta plus d’une heure plongé dans ses réflexions ; une chose lui apparaissait évidente : la corrélation entre l’enlèvement de mistress Strickley, les propositions faites à Charlotte et l’accusation qui pesait contre elle… Is fecit cui prodest, dit l’adage latin que l’on peut traduire par : « Chercher à qui profite le crime ! »

Mistress Strickley et Charlotte Gladden étaient parmi les héritiers de Graham Brown ; il était de toute évidence que leur disparition ou leur mort profilait à leurs cohéritiers : Samuel Strong, William Obbes et Arnold Limerick…

— C’est là qu’il faut chercher ! pensa Strobbins… Mistress Strickley, si elle vit encore, me fournira la clé de l’énigme…

Le détective-cambrioleur se leva, enfonça d’une secousse son chapeau sur sa tête et sortit. En moins d’une heure, un cab de louage le mena à sa villa. Il y retrouva son fidèle Reno et trois de ses hommes et leur expliqua brièvement ce qu’il attendait d’eux : connaître au plus tôt les circonstances dans lesquelles mistress Strickley avait disparu, et l’endroit de sa retraite.

Reno sourit :

— Je connais tous les « braves » de Frisco ! dit-il… Il est cinq heures du soir ; demain matin, je saurai où est la vieille Strickley… Gordon, Marshall, venez avec moi : nous parlons !

— Reno !… cherche d’abord le nègre Josuah… tu sais, l’ancien lutteur : j’ai comme une idée qu’il est pour quelque chose dans l’affaire : je suis passé devant la taverne où il dort ivre-mort chaque matin, et je ne l’ai pas vu… Vois un peu, hein ?

— N’aie crainte… À demain !

Resté seul, John Strobbins s’enferma dans son cabinet de travail. Il passa toute la nuit à consulter ses dossiers et apprit que Samuel Strong avait, quelques années auparavant, mené une vigoureuse campagne dans son journal contre les conserves fabriquées par Arnold Limerick… Il apprit aussi que William Obbes avait lui-même poursuivi Limerick comme falsificateur… Les trois cousins étaient donc loin de vivre en bonne intelligence !

… Au jour, trois coups résonnèrent contre la porte, John Strobbins alla lui-même ouvrir.

C’était Reno, souriant.

— L’affaire est faite, dit-il… je t’amène mistress et son compagnon, le nègre Josuah…

— Tu vois, j’avais raison !… fais porter mistress Strickley dans le petit salon : elle doit certainement être fatiguée… quant à cette crapule de Josuah, je me doutais que c’était lui : à la cave, les fers aux pieds.

« Avant de le voir, je vais interroger la vieille dame. Mais dis-moi, comment cela s’est-il passé ?

— Oh ! le plus facilement du monde… j’ai suivi ton conseil : j’ai recherché Josuah, personne ne l’avait vu depuis deux jours…

« J’ai questionné le patron du Sleeper Bar et il m’a paru embarrassé. Moi, jouant le tout pour le tout je lui ai dit :

« — Écoute, Bob, Josuah a donc quitté ton établissement qu’on ne le voit plus à sa table… C’est regrettable pour toi, car j’aurais besoin de le voir pour l’avertir de la part de son patron ; il court un grave danger : la police est sur ses traces ! »

« Le vieux Bob au mot de police dresse l’oreille, il me répond qu’il fera le nécessaire pour prévenir Josuah… Alors, moi, je lui souffle à l’oreille :

« — Pas d’histoires entre vieux amis ! Josuah est dans ta cave du deuxième avec la vieille… Mène-moi auprès de lui, je veux lui parler ! »

« Bob, la bouche ouverte, n’en revenait pas !

« — On ne peut rien te cacher ! » me dit-il. « Et après que je lui eus juré silence, il descendit avec moi dans sa deuxième cave qui, comme tu le sais, est située au-dessous de la première. Et, tout en descendant, j’eus soin d’avertir mon homme que deux de mes amis étaient dans la salle et qu’il pourrait lui en cuire s’il remontait sans moi ! Bob m’assura de sa loyauté. La deuxième cave communiquait avec la première par une trappe cachée sous un tonneau à laquelle accédait une échelle de bois vermoulu.

« Précédé de Bob qui tenait une lanterne à la main, j’arrivai auprès de Josuah. Il dormait à plat-ventre sur une paillasse jetée à même le sol humide. Près de lui, deux flacons vides gisaient sur le sol.

« Dans un angle, j’aperçus la vieille Strickley ficelée comme un saucisson de Chicago !

« Elle tremblait de froid et ouvrait des yeux épouvantés. Je tirai mon revolver et commandai à Bob de la délier. Il obéit et, sur mon ordre, se servit des mêmes cordes pour ligoter Josuah, toujours endormi. Une fois que ce dernier eut les poignets solidement attachés, j’envoyai Bob chercher de l’ammoniaque et, ayant pris le bras de mistress Strickley, je l’aidai à remonter et la remis entre les mains de Gordon et de Marshall.

« Je redescendis ensuite avec Bob auprès de Josuah. Une serviette imbibée d’alcali mise sous son nez, le dégrisa. Il fut étonné de se sentir prisonnier et hurla une imprécation. Mais la lanterne éclairait assez pour qu’il aperçût mon revolver. Il se tut. Je lui ordonnai de se lever, et, ayant jeté sur ses épaules sa veste qui était près de lui, je le fis monter devant moi dans l’arrière-boutique, après l’avoir averti que le moindre geste équivoque lui vaudrait une balle dans la peau. Il se le tint pour dit et obéit avec docilité. Je fis alors chercher une voiture par Gordon et je proposai au cocher de la lui louer pour vingt dollars. Il accepta. J’y embarquai Josuah après lui avoir bandé les yeux, et mistress Strickley que je mis sous la garde de Marshall et Gordon ; et, m’étant installé sur le siège, je te ramenai mon monde. Voilà tout !

« Ah ! j’oubliais de te dire qu’avant de partir j’ai interrogé Bob ; il ne sait rien. Josuah lui a loué sa cave pour cinq cents dollars payés comptant. Il n’en a pas demandé davantage… Inutile d’ajouter que je lui ai promis de lui casser la tête au cas où il parlerait de cette histoire à âme qui vive !

— Tu es un habile homme ! Reno… et la voiture ?

— Je viens de la faire renvoyer par Gordon !

— C’est bien… Allons voir mistress Strickley !

Sur les ordres de Strobbins, la vieille dame venait d’être portée dans un salon. John Strobbins, suivi de Reno, y fut aussitôt.

La malheureuse octogénaire, brisée par les émotions ressenties depuis son enlèvement, reposait dans un fauteuil d’osier. John Strobbins lui affirma qu’elle était en sûreté et la pria de lui raconter comment, de chez elle, elle était passée dans la cave du Sleeper Bar. La vieille dame, d’une voix chevrotante, parvint à expliquer à Strobbins que, deux jours auparavant, un nègre s’était introduit dans son appartement au moyen de fausses clés, à la faveur de la nuit.

Avant qu’elle ait pu appeler à l’aide, le nègre s’était précipité sur elle, l’avait enroulée dans les draps de lit et ficelée comme un paquet.

Puis, il l’avait descendue dans ses bras et cachée dans une hotte apportée à cet effet et, avant installé la hotte sur son dos, il avait apporté le tout dans la cave. C’était tout ce que mistress Strickley savait.

John Strobbins ordonna de préparer une chambre où elle put reposer, et, toujours accompagné de Reno, s’en fut interroger Josuah.

Le nègre était dans la cave, affalé sur un tas de paille. Marshall, revolver en main, le surveillait. Une lampe à arc fixée au plafond l’éclairait comme en plein jour.

Strobbins l’examina et lui dit :

— Tu ne me reconnais pas, Josuah, mais moi je te connais : c’est toi qui as cambriolé, il y a six mois, l’épicier Charles Smith et tu as même assommé son garçon… on cherche toujours le criminel, et moi seul le connais.

« … Chut ! cela ne regarde personne, pas vrai, et moi, moins que tout autre… Parlons donc d’autre chose. Fais bien attention à ce que je vais te dire : je te propose une villégiature agréable ici, qui durera le moins longtemps possible, et pendant laquelle tu ne manqueras de rien : whisky à discrétion. Je te rendrai ensuite la liberté ; tu en pourras profiter grâce aux dix mille dollars dont je te ferai cadeau.

« De ton côté, tu vas me révéler le nom du monsieur pour lequel tu as enlevé mistress Strickley. C’est tout !

— Mais, grommela le nègre, soupçonneux, qui me dit que vous me donnerez ensuite les dix-mille dollars ?

— Ma parole doit te suffire !

— Et si je ne veux rien dire ?

— En ce cas, je te couperai les oreilles d’abord, et te laisserai réfléchir. Suivant ce que tu diras, je te livrerai à la justice, accompagné de la liste de tes exploits… Tu me comprends ?

IX

Le nègre regarda autour de lui. Rien que les trois hommes et la porte bien fermée !

— Vous me jurez que vous me lâcherez, et que vous me donnerez dix mille dollars ? dit-il.

— Tu as ma parole !… Parle !

— Eh bien, il y a quatre jours, un monsieur dont je ne sais pas le nom est venu me trouver à la taverne…

— Allons, dis son nom, tu le sais, ou gare !

— C’est M. Limerick : j’ai travaillé longtemps chez lui aux abattoirs de Chicago !

« … Il me proposa d’enlever mistress Strickley et de la cacher jusqu’à ce qu’elle mourût ; il me donna deux mille dollars : j’en ai dû donner cinq cents à Bob… Mais M. Limerick devait me verser encore deux mille autres à la mort de mistress Strickley…

— Et pourquoi ne l’as-tu pas tuée tout de suite, alors ?

— J’avais peur que cela ne plût pas à Bob qui m’aurais demandé encore de l’argent !… Je comptais bien qu’elle mourrait toute seule !

— Tu es pratique !… On va t’apporter du whisky et un matelas. Comme je te l’ai promis… je te lâcherai le plus tôt possible, et te donnerai dix mille dollars !…

Ainsi John Strobbins avait deviné juste : l’enlèvement de mistress Strickley était l’œuvre d’un des trois héritiers !… Assurons-nous de celui-là, pensa-t-il… pendant ce temps, je serai tranquille de son côté. Je pourrai m’occuper des autres et parviendrai à connaître quel est celui qui a envoyé miss Gladden en prison !

John Strobbins, laissant Reno et Marshall s’occuper du prisonnier, monta dans son cabinet de travail et alla s’asseoir devant sa machine à écrire. Il confectionna sur-le-champ deux lettres non signées, qui allèrent avertir Samuel Strong, directeur du World’s Herald, et William Obbes, attorney général, de la disparition de mistress Strickley et accusèrent nettement Arnold Limerick de ce crime.

John Strobbins agissait ainsi dans le but de savoir si Strong et Obbes étaient d’accord avec Limerick. L’article du World’s Herald et l’arrestation de Limerick le convainquirent que ce dernier avait agi seul.

Le détective cambrioleur écrivit alors au Morning Daily News, journal ennemi du World’s Herald, une lettre dans laquelle il accusait Obbes, cohéritier de Limerick, d’arrestation arbitraire : aucune charge n’ayant pu être relevée contre celui-ci, le Morning Daily News inséra l’article, qui eut pour résultat la mise en liberté d’Arnold Limerick. Celui-ci trouva à son retour à l’usine la lettre écrite par Strobbins, dans laquelle « un ami » lui affirmait qu’il avait été arrêté à l’instigation de William Obbes.

Strobbins espérait voir les trois cousins se jeter les uns sur les autres et profiter de leurs dissensions pour connaître l’instigateur du crime dont était accusée sa fiancée, miss Gladden.

En attendant, il ne perdit pas son temps, et, afin de faire surveiller Limerick, expédia deux de ses hommes, Marshall et Gordon, à Chicago où ils se firent embaucher dans la fabrique de conserves du directeur de l’American Meat.

Cette précaution prise, Strobbins partit pour Washington. Ce fut lui qui sous le nom de Joe Bénédict, boxeur à Denver, rendit visite à William Obbes, visite qui lui permit de prendre l’empreinte des serrures du cabinet de l’attorney général.

La nuit suivante, John Strobbins, vêtu de l’uniforme réglementaire des gardiens du palais, pénétrait tranquillement au moyen des clés qu’il avait fait faire dans la journée, dans le cabinet du magistrat.

Après deux heures de recherches infructueuses, il allait se retirer bredouille, lorsque son regard fut attiré par un morceau de papier jeté sous un meuble. Par acquit de conscience, il le regarda. C’était une feuille de bloc-notes sur laquelle avaient été jetés ces mots au crayon : Écrire à L . T. à N. O.

John Strobbins avait dans la tête, syllabe par syllabe, la lettre de miss Gladden : Luke Thomas à New-Orléans… L. T. à N. O. signifiaient cela… c’était certain !

Miss Gladden était la victime d’Obbes ! Plus de doute ! Mais il fallait le prouver. Le fiancé de Charlotte Gladden s’en chargeait !

Tout joyeux, il arrêta ses investigations, et, après avoir soigneusement fermé la porte, sortit sans être inquiété.

Le lendemain, il ne quitta pas le palais de Justice, anxieux de voir le résultat de la lettre qu’il avait écrite à Limerick…

Il eut en effet la joie de voir le directeur de l’American Meat, les yeux brillants, les pommettes rouges, arriver et passer à l’huissier sa carte pour être introduit chez l’attorney général.

À vrai dire, la surprise de John Strobbins fut grande, lorsque, une heure plus tard, il vit Arnold Limerick ressortir de l’antichambre de William Obbes, la physionomie satisfaite… Que pouvaient s’être dit les deux hommes ?

Strobbins se le demanda tout en suivant Limerick dont l’allure l’intriguait. Il le vit se diriger vers la gare, et parvint à le rejoindre au moment où il prenait un billet pour New-York, ville où habitait Samuel Strong !

John Strobbins prit un billet semblable, lui aussi, et, arrivé à New-York, fila Limerick jusqu’à chez Samuel Strong. Après une heure de faction qui lui sembla interminable, il eut la joie de voir les deux hommes sortir ensemble ! Que voulait dire tout cela ?

Les trois cousins étaient-ils donc des alliés maintenant ?

À la suite de Limerick et de Strong, John Strobbins arriva dans la gare du Pacifie Central Railway où ils prirent un billet pour Chicago.

John Strobbins en savait assez. Il se précipita au bureau du télégraphe et avertit Gordon et Marshall de l’arrivée de Limerick et de Strong en les avisant de l’heure d’arrivée du train dans lequel ils s’embarquaient.

Gordon et Marshall se trouvèrent au rendez-vous. Ils suivirent les deux cousins à leur arrivée à Chicago et furent ainsi témoins de l’assassinat de Samuel Strong que Limerick précipita dans une cuve à saindoux. Ce furent eux qui firent arrêter le directeur de l’American Meat.

Cependant, John Strobbins était parti pour New-Orléans, afin d’assister aux débats du procès de Charlotte Gladden.

Sur son ordre, Gordon et Marshall, dont la présence était inutile à Chicago, vinrent le rejoindre.

John Strobbins ne fût pas du tout étonné lorsque, en entrant dans la salle des assises où devait être jugée sa fiancée, il reconnut William Obbes, affublé d’une robe d’avocat.

John Strobbins espérait bien que l’attorney général viendrait assister au procès de sa victime : aussi avait-il pris ses dispositions en conséquence.

Il avait fait acheter à Reno une cabane de paysan au milieu des plaines de la Louisiane, et celui-ci attendait à Canton avec un puissant automobile les ordres de Strobbins.

Le procès terminé, le détective-cambrioleur alla à la prison, eut un entretien rapide avec un gardien qu’il chargea, moyennant cent dollars, de donner de l’espoir à Charlotte. Il rejoignit ensuite Gordon, et Marshall qui n’avaient pas cessé de surveiller William Obbes, et en leur compagnie suivit l’attorney général à la gare d’où il télégraphia à Reno de se tenir prêt.

William Obbes, une fois pris, ce fut John Strobbins lui-même qui l’interrogea. On l’a vu, le détective-cambrioleur, pour avoir fréquenté de nombreux juges d’instruction, connaissait la manière.

L’attorney général dut avouer et il avoua plus qu’il ne voulait.

Muni de ces aveux, John Strobbins, s’étant fait mener dans l’automobile par Reno à la gare la plus proche, prit le premier train pour Washington. Le temps pressait.

X

En quittant William Obbes, John Strobbins s’était dirigé vers Washington où il arriva deux jours et demi plus tard. Il se rendit immédiatement au domicile de l’attorney général et, sans même avoir éveillé les soupçons, pénétra facilement dans l’appartement. Il ouvrit le coffre-fort au moyen de la combinaison que lui avait révélée le magistrat et s’empara du dossier contenant l’enquête au sujet de l’assassinat commis par James Barker, ainsi que du testament de Graham Brown en faveur de sa cousine Charlotte Gladden.

Avant de quitter l’appartement de l’attorney général, John Strobbins eut soin de fouiller sa garde-robe. Il en retira un costume et du linge qu’il envoya le soir même à Reno avec ordre de libérer l’attorney après le lui avoir fait endosser…

L’après-midi du même jour M. Geo Moffett, le président de la Cour Suprême des États-Unis qui réside à Washington, recevait des mains de son secrétaire la carte suivante :

MARK BROOKS,

Docteur es sciences,
membre de la Scientifical Academy de San-Francisco,

prie M. le président de la Cour Suprême de bien vouloir le recevoir pour révélations d’une importance capitale et immédiate.

Étonné, le président, après avoir retourné la carte en tous sens, donna l’ordre d’introduire le solliciteur.

Mark Brooks, ou plutôt John Strobbins, entra et salua :

— Vous avez, dites-vous, des révélations à me faire, monsieur ? questionna aussitôt M. Geo Moffett.

Mark Brooks, bien que son interlocuteur ne l’en eût point prié, attira une chaise à lui, s’y assit avec gravité, et parla :

— Parfaitement, monsieur le président. Mes révélations seront, d’ailleurs, brèves : miss Charlotte Gladden, condamnée à mort pour assassinat par le jury de la Nouvelle-Orléans, est innocente. Les coupables sont les nommés Luke et James Baker, le père et le fils ; ils habitent à Pensacola où James Baker est juge de paix. James Baker est en même temps coupable d’avoir assassiné il y a trois ans le détective Patrick Maid à la prison des Tombs. Voici le dossier qui a été soustrait par M. William Obbes, attorney général.

— Que dites-vous là, monsieur ? Savez-vous que…

— C’est grave, oui, je le sais, je termine. Je vous apporte la preuve que M. William Obbes, après s’être emparé du testament de Graham Brown en faveur de miss Charlotte Gladden, a fait offrir à celle-ci par Luke Baker une somme énorme contre l’abandon de ses droits. Miss Gladden ayant refusé, William Obbes fit agir les Baker.

« Je termine. Voici le dossier de l’enquête relative à l’assassinat du détective Patrick Maid ; voici la copie du testament de Graham Brown que j’ai déposé chez Maître Newcomb, notaire à Washington. J’ajoute que j’ai gardé par devers moi la photographie de tous ces documents.

— Monsieur, cette méfiance…

— Cela me plaît ainsi. J’ajoute que James Baker, le juge de paix de Pensacola, se cache sous le nom de Charles Morris. Monsieur le président, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos précieux instants : je suis, d’ailleurs, attendu à New-York au Morning Daily News !

« Pour William Obbes, il vous sera facile de le mettre en état d’arrestation : il s’embarquera après-demain matin entre dix heures et midi à la station de Chapham, dans l’État de la Louisiane, et sera vêtu d’une redingote noire et d’une casquette de voyage.

« Un dernier mot : ainsi que cela vous sera démontré par l’arrestation des Baker, miss Gladden est innocente. Pourtant, son exécution peut avoir lieu d’un moment à l’autre et…

— L’ordre de surseoir va être télégraphié tout à l’heure : miss Gladden ne risque plus rien, monsieur !

— Monsieur le président, je vous remercie !

— C’est bien ! dit sèchement Geo Moffett en parcourant d’un coup d’œil les papiers épars sur son bureau que venait de lui donner le détective-cambrioleur… je vous remercie au nom de la justice… mais puis-je savoir comment ces documents sont en votre pouvoir ?

— Tous mes regrets : c’est impossible. Il me plaît, quelquefois, de faire le détective amateur ; j’y réussis assez bien. Vous me permettrez de garder pour moi mes secrets !

— À votre aise… Votre adresse ?

— 37, Market street à New-York.

Sur ces mots, John Strobbins, s’étant levé, s’inclina devant le-magistrat et prit congé.

En sortant de chez le président du tribunal suprême, il envoya une longue dépêche à Reno, puis, tranquille, alla dîner.

Maintenant, l’attorney général ne pouvait plus échapper au châtiment !

*    *    *

Pieds et poings liés, étendu sur un cadre de toile, William Obbes, nourri au plus juste de soupe de maïs et d’eau bourbeuse, put pendant six jours méditer sur l’instabilité des choses humaines !

Lui, William Obbes, attorney général, riche à millions, et sur le point d’hériter, grâce à son astuce, d’une fortune incalculable, n’était plus qu’une loque humaine ! Que lui restait-il ? Rien ! Ses aveux le mettaient sans espoir possible au pouvoir de ses mystérieux ennemis.

Rien à faire contre eux.

Telles étaient les réflexions de William Obbes lorsque, à l’aube de son septième jour de captivité, un de ses gardiens s’avança vers lui en disant :

— William Obbes, tout à l’heure, vous serez libre. Je vais vous conduire moi-même à la gare, d’où vous partirez exercer vos talents où il vous plaira… Voici sur cette chaise un costume neuf : il vous appartient. Vous le reconnaissez sans doute, il vient de chez vous ! Notre chef qui a perquisitionné votre appartement vient de nous l’envoyer. Il contient dix billets de cent dollars, et des papiers à votre nom enfermés dans un portefeuille… je vais vous délier ; mais, avant, je vous préviens que, jusqu’à votre arrivée à la gare où nous allons vous conduire, la moindre tentative de fuite ou de résistance vous vaudra instantanément une balle dans la tête. Ceci pour votre gouverne…

À travers les fenêtres étroites, les premières lueurs du jour pénétraient dans l’immense pièce. L’homme qui avait parlé s’approcha de William Obbes, emmitouflé tout nu dans une sordide couverture, et de son poignard trancha les cordelettes qui entravaient les chevilles et les poignets de l’attorney général.

William Obbes semblait hébété. Il se dressa sur son séant, et, sans un mot, saisit le linge et les vêtements que son geôlier lui tendait. Lentement, il s’habilla :

— Vous plaît-il, monsieur l’attorney, lui dit l’homme, de partager notre repas du matin ?… Nous partons aussitôt après !

Le vieillard secoua la tête :

— Merci. Je n’ai pas faim ! affirma-t-il.

Sans cesser de le surveiller, les trois hommes s’assirent autour de la table. En quelques instants ils eurent dévoré chacun un sandwich fait de pain dur et de jambon ranci qu’ils firent passer en absorbant de larges rasades d’eau mêlée de whisky. Puis, ils se levèrent et l’un d’eux, ayant tiré son revolver de sa poche, s’écria :

— Veuillez marcher devant, monsieur l’attorney général ! la porte n’est pas fermée !

Suivi de près par ses trois gardiens, William Obbes poussa la porte et regarda autour de lui : il vit une plaine sans fin où poussaient quelques palmiers ; une colline la bordait au nord, au pied de laquelle était adossée la chaumière. Impossible de s’orienter, ni de reconnaître le pays. D’ailleurs, le vieillard n’eut pas le temps de prolonger sa contemplation : le crépitement du moteur d’un automobile s’entendit, et le véhicule, sortant lentement du hangar accoté à la maison, vint se ranger auprès de l’attorney. Sans un mot, il y monta en compagnie de deux de ses gardiens ; le troisième s’était assis au volant. Il lança aussitôt la voiture à toute allure parmi l’herbe courte et brûlée, semée de cailloux.

Comme les stores étaient baissés, il fut impossible à William Obbes de se rendre compte de la nature du pays parcouru.

Cinq heures durant, – l’automobile roula à soixante milles à l’heure et vint s’arrêter enfin devant une petite gare. William Obbes en put lire le nom : « Clapham ». Sous la conduite de ses gardiens, il descendit de l’auto et pénétra sur le trottoir bordant la voie.

— Vous êtes libre, monsieur Obbes, lui dit l’un d’eux : le premier train passe à onze heures et quart, c’est-à-dire dans quelques minutes ; il va à Galveston. Il y en a un dix minutes plus tard pour Saint-Louis… Vous prendrez celui qui vous plaira. Bonjour !

William Obbes s’inclina machinalement.

— Merci ! dit-il.

Les deux hommes regagnèrent l’auto. Obbes resta seul. Durant le trajet en auto, il avait eu le temps de réfléchir à sa position : sa résolution était prise. Une seule issue lui restait. Fuir. Fuir vite et immédiatement.

Sinon c’était la prison, l’opprobre, et le bagne ou la chaise électrique ! William Obbes eut rapidement combiné son plan.

Ses gardiens n’avaient pas menti. Dans la poche intérieure de sa redingote, il sentit le renflement causé par un portefeuille.

Il le tira, l’ouvrit et en examina le contenu : cinq cartes de visite au nom de William Obbes, attorney général à Washington, et dix billets de cent dollars. Le misérable poussa un soupir de soulagement, et délibérément, alla au guichet et se fit délivrer un billet pour Galveston. Puis il regarda l’heure : onze heures douze… encore trois minutes.

William Obbes était seul sur le quai. Il entendit le tintement grêle de la sonnerie électrique annonçant le train qui arrivait.

Agile malgré son âge, William Obbes, sans attendre l’arrêt du train, grimpa d’un saut dans un compartiment et, oubliant sa terrible position, ne put réprimer un sourire de satisfaction lorsque le convoi s’ébranla.

Il était seul dans son compartiment ainsi qu’il le constata avec mélancolie…

Il n’avait plus d’ennemis maintenant… si : la police.

Il consulta une carte fixée à la paroi du compartiment : Clapham était à 550 kilomètres de Galveston ; le train devait y arriver vers sept heures et demie du soir… De là, Obbes comptait bien s’embarquer aussitôt sur une des nombreuses goélettes qui trafiquent entre Galveston et Tampico.

Arrivé au Mexique il serait à l’abri, et, avec les quelques centaines de dollars laissés par ses ennemis, il essaierait de recommencer sa vie sous un autre nom… à soixante et un ans !

XI

Ressassant ces tristes pensées, William Obbes ne s’apercevait pas de la fuite du temps et resta étonné lorsque, la nuit venue, il entendit tout à coup crier :

— Galveston !

Il était arrivé ! Il frissonna et descendit de wagon. La grande gare, violemment éclairée par d’énormes lampes électriques, était emplie du bourdonnement de la foule. Un peu courbé, William Obbes, son billet à la main, se dirigea vers la sortie.

Il avait déjà passé le contrôle et fait trois pas dans la rue, lorsque deux hommes surgirent devant lui :

— Vous êtes bien monsieur William Obbes ? dit l’un d’eux.

— Comment ?… voulut dire l’attorney général avec hauteur.

— Au nom de la loi, nous vous arrêtons. Laissez-vous faire et suivez-nous sans résistance : cela vaudra mieux pour vous !

— Faites attention à ce que vous faites : je suis attorney général !

— Nous le savons bien ! Nous, nous sommes deux détectives chargés de vous arrêter sous l’inculpation de faux en écritures publiques, complicité et incitation à l’assassinat !

— Je vous suis, messieurs ; je vous demande seulement de ne pas me passer les menottes ! supplia Obbes.

Son arrogance subitement disparue, il était hagard comme un animal meurtri et forcé. 

— Impossible de vous contenter. C’est le règlement, vous devez le savoir !

William Obbes inclina la tête et tendit ses deux poignets. Un des détectives l’entoura d’une mince chaînette, il en tordit les extrémités et les tint dans sa main. Puis le trio se mit en marche vers la prison. Une pluie fine tombait. Obbes frissonna de froid et de détresse. Il courba le dos.

En arrivant à la prison, il eut à subir un interrogatoire d’identité, après quoi il fut poussé dans une cellule dans laquelle il passa une nuit sans sommeil sous la surveillance d’un gardien.

À huit heures du matin, enfermé dans un wagon cellulaire, en compagnie de deux détectives, William Obbes roulait vers la Nouvelle-Orléans.

Il y arriva à six heures du soir et fut aussitôt mené devant le juge d’instruction : celui-ci, après un rapide interrogatoire pour s’assurer de son identité, lui déclara :

— Monsieur William Obbes, vous êtes accusé : 1° D’avoir profité de vos fonctions pour soustraire à la justice le nommé James Baker, coupable d’assassinat dans la prison de Tombs où il était détenu : 2° D’avoir usé de votre influence pour le faire nommer juge de paix à Pensacola ; 3° D’avoir frauduleusement volé et gardé par devers vous le testament de M. Graham Brown en faveur de miss Charlotte Gladden ; 4° D’avoir fait assassiner miss Minnie Legg à New-Orléans par le déjà nommé James Baker, assisté de Luke Baker, son père, dans le but de vous approprier l’héritage de M. Graham Brown, et enfin d’avoir incité M. Arnold Limerick à tuer votre commun cousin Samuel Strong, directeur du World’s Herald à New-York. Qu’avez-vous à répondre ?

William Obbes serra les poings. Un flot de sang lui monta au visage. Ainsi tous ses crimes étaient découverts. Il se raidit, résolu à lutter pour sauver au moins sa vie. Il regarda en face le juge d’instruction et, pris d’une idée subite, s’écria :

— D’abord, je m’étonne de ne pas voir ici inculpé comme moi Arnold Limerick qui est l’auteur d’une bonne partie des crimes dont vous m’accusez !

— Vous mentez, William Obbes… Il est inutile d’essayer de charger Arnold Limerick : il a tout avoué. C’est lui l’auteur de l’enlèvement et de la séquestration de mistress Strickley. C’est aussi lui, qui, voulant se venger de vous, est venu vous tirer cinq coups de revolver : les traces sont encore visibles sur les boiseries de votre salon à Washington… Ayant réussi à échapper au revolver de Limerick, vous êtes parvenu à persuader à ce malheureux de tuer Samuel Strong.

« Arnold Limerick, en sortant de chez vous, est parti pour New-York, a emmené sous un prétexte quelconque Samuel Strong à Chicago et l’a précipité dans une cuve à saindoux…

« Voilà quels sont les crimes d’Arnold Limerick.

« Il n’a plus à en répondre. Il s’est fait justice en s’étranglant dans sa prison après avoir écrit une lettre accablante pour vous. Il vous faudra donc chercher autre chose pour vous défendre !

— … Je… je…

William Obbes, écrasé, bafouilla et resta sans réponse. Tout était perdu, maintenant.

À quoi bon essayer de lutter davantage !

— J’avoue tout, dit-il brusquement. C’est moi qui ai ordonné le meurtre de miss Gladden.

« Les Baker ont préféré tuer miss Minnie Legg : pour moi, le résultat était le même. Morte ou déchue de ses droits, miss Gladden n’était plus un obstacle pour moi. C’est également moi qui ai incité Arnold Limerick à tuer Samuel Strong. J’avoue aussi que j’ai épargné James Baker lors de l’assassinat du détective Patrick Maid, il y a trois ans, afin de le tenir à ma discrétion. C’est tout. Maintenant, je demande que l’on me laisse en paix !

Le juge d’instruction n’en demandait pas plus.

Sur son ordre, William Obbes, après avoir signé ses aveux, fut reconduit à sa cellule.

Quant aux deux Baker, un seul espoir leur restait d’obtenir quelque clémence : c’était en avouant sans restrictions. Ils ne se firent pas prier. Luke Baker expliqua que le jour de la mort de Graham Brown, William Obbes l’avait rencontré dans une rue de Washington et lui avait ordonné d’aller proposer à miss Gladden quarante millions de dollars contre l’abandon de ses droits sur la fortune de Graham Brown.

En cas de refus, lui, Baker, devait supprimer la jeune fille par les moyens qui lui conviendraient. Moyennant quoi, William Obbes lui assurait cent mille dollars et sa protection en cas de démêlés avec la justice. Baker et son fils étaient à la discrétion de William Obbes. Il avait accepté et était parti aussitôt pour la Nouvelle-Orléans où son fils l’avait rejoint.

Le soir du crime, il s’était caché avec son fils, James, dans la buanderie, pièce attenant à la cuisine de miss Gladden, afin de tuer la jeune fille. L’arrivée de miss Minnie Legg avait dérangé ses projets ; il résolut alors d’assassiner miss Legg de telle façon que Charlotte fût accusée du crime. Ainsi les recherches s’égaraient. Luke Baker vit Charlotte Gladden venir dans la cuisine afin de préparer elle-même l’eau pour le thé qu’elle comptait offrir à miss Legg. Il profita d’une courte absence de la jeune fille pour jeter un soporifique dans la théière.

Une fois les deux amies endormies, James Baker poignarda miss Legg, tandis que son père faisait le guet.

Le lendemain du crime les deux hommes partaient pour Washington. William Obbes, après leur avoir remis quelques milliers de dollars, réussit à faire nommer James Baker juge de paix à Pensacola. C’est là que les deux Baker avaient été arrêtés.

*    *    *

Malgré qu’elle sût que Mark Brooks ne l’abandonnait pas, Charlotte Gladden désespérait. Trop de charges, lui semblait-elle, l’accusaient pour qu’elle put se flatter de prouver son innocence. Depuis sa condamnation, son avocat avait disparu. Et elle était sans nouvelles du monde extérieur.

Déjà sept jours s’étaient passés depuis sa condamnation sans que Mark Brooks, malgré sa promesse, eût donné signe de vie.

— Cher Mark, pensa la malheureuse jeune fille, il aura tout tenté sans réussir ! Son espoir était vain… Il ne me reste plus qu’à mourir ! Pourtant je suis innocente… S’il venait, au moins, je serais si heureuse de le voir avant… Mais peut-être lui est-il arrivé malheur…

Telles étaient les réflexions de Charlotte Gladden, lorsque huit jours après sa condamnation, comme l’avait promis Mark Brooks, un gardien vint ouvrir la porte de sa cellule. Charlotte pensa que le moment suprême était arrivé. Elle se leva, pâle malgré son courage, et demanda :

— Où me conduisez-vous ?

— Chez le directeur de la prison ! dit l’homme… Veuillez me suivre !

Charlotte obéit et arriva après quelques pas devant la porte du bureau, du directeur.

Le gardien frappa et ouvrit.

Charlotte, passant la première, vit devant elle le fonctionnaire :

— Miss Gladden… j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… veuillez vous asseoir… Là !… L’assassin de votre amie miss Minnie Legg vient d’être arrêté… Il a avoué… Mais qu’avez-vous ?

Le directeur se précipita vers la jeune fille ; moins forte devant la joie que devant la douleur, Charlotte Gladden venait de s’évanouir.

Le médecin de la prison, appelé en hâte, lui fit respirer des sels.

Charlotte, revenue à elle, apprit en même temps le nom de l’assassin de miss Legg et aussi qu’elle héritait seule de l’immense fortune de Graham Brown !

— Vous êtes libre, miss ! conclut le directeur de la prison… La révision de votre procès aura lieu sous peu… Dès à présent, vous pouvez aller où bon vous semble ! Permettez-moi de vous présenter tous mes regrets pour l’affreuse erreur dont vous fûtes victime !

Charlotte avait repris possession d’elle-même. Pour le moment, elle ne voulait qu’une chose : fuir, fuir au plus vite ce lieu d’angoisse. Elle remercia le directeur, et, en hâte, alla changer ses habits de prisonnière contre ceux qu’elle portait lors de son arrestation.

Moins d’un quart d’heure après, elle franchissait la porte de la prison.

Alors elle poussa un cri et ses jambes se dérobèrent sous elle : Mark Brooks était là, une gerbe de fleurs à la main. Il s’avança, un peu pâle, et la soutint au moment où elle défaillait.

Le long du trottoir, un luxueux automobile stationnait. Mark Brooks aida sa fiancée à y monter et donna au chauffeur l’adresse du cottage de l’Avenue Saint-Charles.

Les deux jeunes gens dînèrent ensemble. À la fin du repas, Mark Brooks dit à sa fiancée :

— Vous me permettrez, Charlotte, d’aborder un sujet bien triste pour nous deux. Ne m’interrompez pas ! Ma résolution est prise. Je suis parvenu à démontrer votre innocence et par là j’ai prouvé combien vous m’étiez chère. C’est pourquoi j’ose vous dire ce soir : Charlotte, l’immense fortune qui vous choit rend notre union impossible pour l’instant : le monde est méchant, et peut-être un jour viendrait où vous me croiriez capable d’avoir cédé à l’intérêt… Vous le savez, Charlotte, je vous ai aimée vous sachant pauvre ; mon amour n’a pas changé. Laissez-moi parler… je vous demande simplement un délai que je m’efforcerai de rendre court… D’ici là… je vous verrai de temps à autre jusqu’au jour de notre mariage !

Glacée, Charlotte Gladden, après un long silence, essaya par tous les moyens de faire revenir le jeune homme sur sa décision. Ce fut en vain. Ni pleurs, ni supplications ne purent le fléchir.

Mark Brooks revint les jours suivants voir sa fiancée et, tout d’un coup, disparut à nouveau… Il venait de recevoir une lettre de Reno qui était à San-Francisco, et l’avisait de l’arrivée de son ennemi, le détective Peter Craingsby…

*    *    *

Deux mois-plus tard, William Obbes, condamné à mort comme assassin en même temps que Luke et James Baker, se brisait la tête dans sa prison pour ne pas monter sur la chaise électrique. Trois jours après la mort de l’attorney général, Luke et James Baker étaient électrocutés dans la prison de New-Orléans.

Quant à mistress Strickley, elle se retrouva un beau matin dans sa maison et ne put jamais savoir l’endroit où elle avait été hospitalisée. Fidèle à sa promesse, John Strobbins remit le nègre Josuah en liberté, après lui avoir donné dix mille dollars.

Le détective-cambrioleur, ayant rejoint ses affidés dans sa villa de San-Francisco, se prépara à la lutte contre Peter Craingsby qui venait d’arriver du Japon. - FIN

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John Strobbins s’assure sur la vie

I

Les temps sont durs. À aucune époque la vie ne fut plus âpre. Si l’art de soutirer l’argent de la poche ou du coffre-fort de son semblable n’a jamais été si perfectionné, il faut avouer que la science apportée à mettre à l’abri ce même argent est également ingénieuse et subtile. Chaque jour, il devient plus difficile de s’approprier le bien du voisin.

Toutes les combinaisons – ou presque – ont été essayées. Elles sont connues et, par là, de nulle valeur. Il faut en trouver d’autres.

« Refaire » son prochain devient un art qui, hélas ! est à chaque instant entravé par des policiers ignares…

Oui, les temps sont durs !

Ces pessimistes constatations, John Strobbins dut certainement se les faire lorsqu’il combina l’affaire la plus hasardeuse de sa carrière, celle qui suffirait à légitimer sa célébrité.

De fait, John Strobbins joua là une formidable partie et son audace fut d’autant plus étonnante que rien ne l’obligeait à tenter une aussi téméraire entreprise.

Semblable à certains joueurs heureux, la difficulté, l’épouvantable enjeu de cette partie l’attirèrent.

On ne peut expliquer qu’ainsi l’acte de John Strobbins.

Ce fut un peu avant dix heures du matin – un lundi, pour préciser, – que le détective-cambrioleur engagea son affaire.

Vêtu élégamment d’un costume de drap gris s’ouvrant sur un gilet brodé, les pieds chaussés de fins souliers de peau blanche, un panama de mille dollars nimbant sa face énergique, John Strobbins quitta l’Hôtel Monterey où il avait passé la nuit et, de son pas souple et rapide, se dirigea vers le colossal « building » de la San-Francisco life Insurance Cy, la plus riche compagnie d’assurances sur la vie de tout l’Ouest américain.

Sans hésiter, John Strobbins franchit le monumental porche de marbre et pénétra dans le salon d’attente, acajou et or, où de nombreux huissiers se tenaient à la disposition du public. John Strobbins en avisa un, et, de la main, lui fit signe de le rejoindre. L’homme obéit.

John Strobbins tira de sa poche un mince portefeuille de maroquin chiffré d’or. Il en sortit une carte de visite ainsi libellée : 

John

Il la tendit à l’huissier en disant :

— Remettez ma carte au directeur immédiatement. Je n’ai que peu de temps à moi. C’est pour une très grosse affaire à régler sur-le-champ ! Allez !

L’huissier s’inclina, et, tout en se dirigeant vers le bureau du directeur de la San-Francisco Life, il jeta les yeux sur la carte qui il tenait :

— John… en voilà un nom ! Mister John ! Enfin, on en voit de drôles dans la vie… quel peut être ce client au nom si court ?

Telles furent les réflexions de l’huissier. Aussi, ce fut avec une physionomie légèrement narquoise qu’il pénétra dans le vaste hall qui servait de cabinet de travail à M. Santley Howard, président de la San-Francisco Life Cy.

M. Howard saisit la carte que lui tendait l’huissier, et, à son tour, marqua quelque étonnement à la vue de ce nom laconique : John. Il demanda :

— Quel est cet homme ? Est-ce un gentleman ?

— Je le crois, monsieur le Directeur ! Il possède un panama au moins aussi beau que celui du président Shaft !… Il dit qu’il vient pour traiter immédiatement une très grosse affaire et…

— Well !… Faites-le entrer !

L’huissier s’inclina et sortit. Il regagna le salon d’attente et vint dire à John Strobbins qui attendait en fumant une odorante cigarette :

— Veuillez me suivre, gentleman !

John Strobbins eut un léger sourire.

Vraiment, il était très calme.

Il saisit la main de l’huissier et y glissa une bank-note de dix dollars en murmurant :

— Voici pour vous remercier de votre zèle, mon ami !… Comment vous nommez-vous ?

— Thomas Burton !

— Bien ! Alors, je vous suis, Thomas Burton !

Au côté de l’huissier, John Strobbins arriva devant la porte du cabinet directorial. Son guide l’ouvrit, s’effaça pour laisser passer le visiteur, referma et s’en retourna.

John Strobbins, très poli, s’inclina légèrement devant le directeur de la San-Francisco Life, et, avec une aisance, un naturel parfaits, s’assit dans le fauteuil que M. Howard lui désignait de la main. Il parla :

— L’affaire qui m’amène ici est assez importante ; vous jugerez donc bon, monsieur, qu’avant tout, je vous donne quelques éclaircissements…

M. Howard hocha la tête affirmativement. Il tenait toujours dans sa main la bizarre carte de visite, comme pour en demander l’explication. John Strobbins s’en aperçut.

— John est bien mon nom, reprit-il : j’en ai, en vérité, un autre assez connu ; je dirai même plusieurs autres. Mais, parlons du but de ma visite. Bien que vous ne me remettiez pas, je vous connais assez, monsieur Howard, pour savoir que vous êtes bomme d’honneur, et, comme tout bon Américain, désireux de faire des affaires.

« Ce sont ces deux raisons qui m’ont décidé à m’adresser à vous pour ce qui motive ma présence ici !

— Je vous écoute !

— Mon nom vous est connu : John Strobbins !

M. Santley Howard tressaillit légèrement. Il tourna les yeux vers le bouton d’ivoire d’une sonnerie électrique posée sur son bureau.

— Oh ! monsieur Howard, ne craignez rien ! fit vivement le détective-cambrioleur… Je viens ici en client, vous entendez, en client ! Pour une fois, je me mets sous la sauvegarde des lois !

« Hélas ! je vieillis ; je vais avoir trente ans dans trois mois ! Et le moment est venu pour moi de penser à l’avenir !

John Strobbins fit une pause. Ses yeux rencontrèrent ceux de M. Howard qui le regardait avec un étonnement évident. Il poursuivit :

— J’ai étudié les lois générales de l’Union et celles particulières de l’État de Californie. Je sais, par conséquent, qu’un contrat d’assurance est insaisissable et inviolable. Je ne me trompe pas, n’est-il pas vrai ?

— Parfaitement ! répondit le directeur de la San-Francisco Life, qui, maintenant, avait repris son calme.

— Vous me faites plaisir de me l’affirmer ! Vous le savez, j’ai commis de nombreuses peccadilles ; je veux dire que j’ai fait du commerce à ma façon. Certains commerçants s’enrichissent en cédant contre du bon argent des marchandises de nulle valeur ; des artistes acquièrent la fortune en changeant des couleurs de place : ils les mélangent, les retirent de leurs tubes et les étendent sur des toiles… Qu’ai-je fait d’autre, après tout ? J’ai pris l’argent de mes contemporains et ne les ai même pas embarrassés d’objets sans valeur – supériorité sur les commerçants. Mon art s’est exercé dans la serrurerie. J’ai trouvé des moyens inédits d’ouvrir les plus solides coffres-forts !… Je puis donc dire que je mérite la modeste fortune que mon ingéniosité me valut ! N’est-ce pas ?

— Vous savez, moi… murmura M. Howard qui ne voulait pas se compromettre.

— Vous êtes bien aimable, cher monsieur ! Donc, ayant acquis une fortune, je désirerais qu’à défaut de moi – un malheur est si vite arrivé et les policiers sont bien maladroits – mes descendants, ou pour mieux dire, mes amis, en profitassent. Je voudrais m’assurer sur la vie de façon à ce qu’en cas de mort, ma fortune ne disparaisse pas !

M. Howard respira. Certes, la proposition était au moins étrange et inattendue ! Assurer John Strobbins sur la vie ! l’affaire apparaissait scabreuse ! Mais quelle publicité pour la San-Francisco Insurance Cy !

Quel pouvait être le mobile de John Strobbins ? M. Howard se le demanda… Après tout, lui ou un autre… pourvu qu’il payât régulièrement les primes, on ne pouvait lui en demander davantage ! Il parla :

— Votre désir est très naturel, cher monsieur ! Et… pour quelle somme désirez-vous vous assurer ?

John Strobbins fronça les sourcils :

— Pour une somme assez forte. Car, bien que mon argent soit déposé presque en totalité à l’étranger, j’ai de nombreuses propriétés dans le territoire de l’Union et je désirerais que mes héritiers en touchassent au moins l’équivalent. Je voudrais m’assurer pour… oui !… pour trois millions de dollars.

Trois millions de dollars ! M. Howard s’attendait à tout, sauf à l’énoncé d’une somme aussi énorme. Il répéta :

— Trois millions de dollars !

— Oui, trois millions de dollars ! La Francisco Life n’a-t-elle pas les reins assez solides pour me garantir cette somme, moyennant le paiement d’une prime convenable ? Sinon, je m’adresserai ailleurs !

M. Howard se redressa :

— M. Mac Boony, le roi du saumon, est assuré chez nous pour dix millions !

— Je le connais : tenez, voici une bague qui me vient de lui ! répondit Strobbins, très calme... Bref, combien devrai-je payer de prime annuelle ?

M. Howard saisit un cahier à reliure de cuir rouge posé sur son bureau. Il le feuilleta en murmurant :

— Je ne sais vraiment pas en quel métier vous ranger au point de vue des… risques professionnels ! Voyons… agent de chemin de fer ?… Non !… Officier en mission aux Philippines ?… Heu ?… Non !… Votre métier est encore plus dangereux !… Ah ! policier ! oui ! policier – somme toute, vous courez les mêmes risques ! Policier, oui !… La prime est de dix pour cent pour risques supplémentaires…

— C’est un peu cher ! coupa doucement John Strobbins… somme toute, ma vie est plus en sûreté que celle des policiers ! Ne tuant jamais personne, je ne risque pour ainsi dire pas d’être tué ! Si je suis pris, je ne serai jamais condamné qu’à la prison, et l’on vit longtemps en prison ! Non ! douze pour cent suffisent ! D’autant plus que je suis jeune, que ma santé est bonne, ma constitution excellente – voici un certificat du professeur Allan Gordon qui l’atteste – et que j’espère vivre longtemps ! Douze pour cent sur trois-millions de dollars, cela fait 300.000 dollars par an ! Si vous acceptez, je vous remettrai immédiatement un chèque de cette somme sur la Californian Bank !

« Naturellement, il est bien entendu que l’assurance devra être payée à la personne désignée par moi, quel que soit mon genre de mort, n’est-ce pas ? J’entends que cette condition soit nettement spécifiée sur ma police !

— Parfaitement… cela ne souffre aucune difficulté, pourvu, toutefois, que votre mort soit légalement constatée par un officier de l’état civil ! affirma M. Howard.

— Nous sommes d’accord !… Alors ?… cela va à douze pour cent ?

M. Howard resta silencieux. Il prit le certificat médical que John Strobbins lui tendait et l’examina. Il était en règle.

Somme toute, l’affaire paraissait intéressante : John Strobbins était sain, jeune, habile. Il vivrait certainement plus de dix ans encore et alors, quels bénéfices, sans compter la publicité excellente que l’annonce de ce contrat allait constituer pour la compagnie !

— Eh bien, cher monsieur Strobbins, je vous demande vingt-quatre heures pour consulter le conseil d’administration sur l’affaire que vous me proposez ! Je crois que nous nous entendrons !

« Mais il est bien spécifié que les primes seront payables annuellement et d’avance, le moindre retard entraînant la déchéance et les primes restant acquises à la compagnie !

— Vous espérez donc me voir coffrer, cher monsieur Howard ? fit Strobbins, railleur. N’importe : j’accepte !

Le détective-cambrioleur se leva. Aimable, il s’inclina devant le directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy, et se dirigea vers la porte en disant :

— À demain !

II            

Le lendemain de la visite de John Strobbins au digne M. Howard, tous les journaux de San-Francisco publièrent en gros caractères la note suivante :

« Quel est le critérium de l’honorabilité d’une entreprise et de sa fidélité à tenir ses engagements ? Sans hésiter, nous pouvons dire : c’est l’estime des voleurs.

« L’estime des voleurs ? La San-Francisco Life Insurance Company a mieux que cela.

« Par un choix flatteur entre tous, le célèbre détective-cambrioleur John Strobbins s’est adressé à elle pour faire mentir le proverbe qui dit que « Bien mal acquis ne profite jamais ».

« John Strobbins – et on ne peut que l’en féliciter – a voulu que ses compagnons, s’il venait à mourir, récupérassent en partie la perte que leur causerait sa disparition. Il s’est assuré sur la vie pour la coquette somme de trois millions de dollars à la San-Francisco Life Insurance Cy.

« Le plus faible commentaire affaiblirait la portée d’un pareil acte : la confiance de John Strobbins, homme méfiant par nécessité, témoigne de la réputation d’intégrité qu’a su se faire la San-Francisco Life Insurance Cy depuis sa fondation, qui remonte à 1869.

« Nous tenons à la disposition des incrédules la copie authentifiée par la municipalité de la police souscrite par John Strobbins.

« Pour-tous renseignements, s’adresser à M. Stanley Howard, directeur. »

… Ce jour-là, comme tous les autres, M. Stanley Howard arriva à neuf heures à son bureau. C’était un homme de principes. Il s’assit dans son fauteuil, et, suivant sa coutume, attira à lui les journaux épars devant lui pour les lire.

Ayant signé la veille le contrat d’assurance de John Strobbins, il avait, dans la soirée, envoyé aux journaux la note citée plus haut, avec ordre de la faire passer en première page et ne doutait pas qu’une annonce aussi sensationnelle ne décuplât le chiffre d’affaires de la San-Francisco Life Cy.

Aussi, ce fut avec un sourire satisfait qu’il ouvrit la première feuille qui lui tomba sous la main. C’était le Pacific Times.

… Il est certain que M. Stanley Howard s’attendait à voir le nom de John Strobbins imprimé en lettres grasses sur la première page de ce journal ; mais il est encore plus certain que le Directeur de la San-Francisco Life n’espérait pas que ce soit en si gros caractères. Car le nom de John Strobbins flamboyait sur la manchette du Pacific Times en lettres hautes de trois centimètres !

À la vérité, les mots dont était entouré le nom de John Strobbins détruisaient entièrement toute l’influence que cette publicité inattendue aurait pu avoir sur les clients éventuels de la San-Francisco Life Cy !

« L’attorney général Harry Boulder assassiné par John Strobbins. Le magistrat a été retrouvé ce matin, poignardé dans son appartement de la Florida Avenue. Notre enquête. »

Pendant quelques instants, Stanley Howard se demanda s’il ne rêvait pas… John Strobbins, assassin ! Lui qui ne tuait, ne blessait même jamais personne ! Et cela, le lendemain du jour où il s’était assuré sur la vie ! Non, ce n’était pas possible. Assassin, John Strobbins ? mais dans ce cas, il était passible de la chaise électrique, et alors ?… Alors la San-Francisco Life Insurance Company devrait payer 3.000.000 de dollars, puisqu’au su de toute l’Amérique, maintenant, le célèbre détective-cambrioleur était assuré pour cette somme.

Ah ! il avait eu une bonne inspiration, Stanley Howard, de traiter avec John Strobbins. Il aurait pourtant dû s’en douter !

Malgré ces réflexions pessimistes, le directeur de la San-Francisco Life conservait encore quelque espoir. Somme toute, on l’avait vu bien d’autres fois, la police pouvait se tromper. Il convenait de s’enquérir avant de désespérer.

Stanley Howard essuya de son mouchoir la sueur humectant ses tempes, aspira une large goulée d’air, et, s’étant bien carré dans son fauteuil d’acajou, lut attentivement le récit du crime de la Florida Avenue :

« Cette nuit, quelques minutes avant deux heures du matin, le détective Anthony Preston, qui, son service fini, regagnait son logis, était arrivé devant le numéro 261 de la Florida Avenue, lorsqu’il vit la porte de cette maison, qu’il connaissait pour être la demeure de l’attorney général Harry Boulder, s’ouvrir brusquement.

« Deux hommes, qui en soutenaient un troisième, sortirent, et, sans même refermer la porte, coururent vers la 33e rue, qui débouche 40 mètres plus loin, dans la Florida Avenue, et disparurent bientôt après avoir tourné l’angle.

« L’homme qu’ils entraînaient devait être blessé, car il paraissait se tenir avec peine sur ses jambes.

« Pris d’un pressentiment, et, de plus, intrigué par ce qu’il venait de voir, Anthony Preston s’élança à la poursuite des trois hommes.

« Arrivé au coin de la trente-troisième rue, il aperçut une puissante automobile, dans laquelle les deux inconnus poussaient leur camarade.

« Anthony Preston, d’ailleurs, n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à l’auto. Il en était encore à plus de vingt mètres lorsque les deux hommes et leur camarade y étaient montés, elle démarra avec une vitesse foudroyante dans la direction du port.

« Anthony Preston remarqua que ses lanternes en cuivre et de dimensions énormes n’étaient pas allumées, et que son moteur, sans doute très puissant, était silencieux à un tel point que le détective était arrivé à vingt mètres de la voiture sans en entendre le ronflement caractéristique.

« Le détective, comprenant l’impossibilité où il se trouvait de rejoindre l’automobile, siffla pour avertir les policemen environnants. Malheureusement, et sans doute parce que c’était l’heure de la relève, personne ne répondit à son appel.

« Se voyant seul, Anthony Preston résolut d’examiner la maison d’où étaient sortis les trois inconnus. Il rebroussa chemin et atteignit rapidement le 261 de la Florida Avenue. La porte en était toujours ouverte.

« Sans hésiter, le détective franchit le seuil. Dans le vestibule, une lampe électrique, fixée au plafond, éclairait la pièce où rien ne paraissait avoir été dérangé.

« Anthony Preston alla fermer la porte de la rue. Il saisit son revolver, par mesure de précaution, et entra dans la première pièce dont la porte s’offrit à lui. Elle était obscure et silencieuse. Grâce à la clarté de la lune filtrant à travers les lames des volets clos, le détective reconnut qu’il était dans un salon. Il éleva la voix pour appeler :

« — Holà ! quelqu’un ! »

« Il attendit quelques instants sans recevoir de réponse. De plus en plus intrigué, il répéta son appel, toujours sans succès.

« Il regagna le vestibule, et, au hasard, monta au premier étage. Il vit plusieurs portes, toutes fermées. Il frotta une allumette-bougie à la lueur de laquelle il aperçut le commutateur d’une lampe électrique qu’il tourna. Au plafond, une lampe s’alluma.

« Sur une des portes, peinte en blanc, le détective reconnut distinctement l’empreinte d’une main humaine imprimée en rouge.

« Nul doute. Un crime avait été commis.

« Anthony Preston, son revolver au poing, ouvrit délibérément la porte et entra. La lampe électrique du palier éclairait assez la pièce pour qu’aucun détail n’échappât au détective.

« Il était dans une chambre à coucher, garnie de somptueux meubles de palissandre – dans la propre chambre à coucher de l’honorable Harry Boulder, attorney général de l’État de Californie.

« Sur l’épais tapis, deux chaises gisaient renversées. Un des rideaux de velours de Gênes garnissant la large fenêtre avait été arraché de son support. Déchiré en deux, il était tombé, entraînant l’embrasse de cuivre doré. Sur le tapis, des taches de boue et de pas indiquaient une lutte féroce.

« Anthony Preston, ayant découvert le commutateur de la lampe électrique posée sur la table de nuit, le tourna. Une vive lueur illumina la pièce.

« Le détective en profita pour continuer son inspection. Soudain, il retint une exclamation d’horreur : dans un angle de la pièce, un grand paravent fait de feuilles de palissandre incrusté était posé.

« Anthony Preston, ayant replié ce paravent, découvrit derrière un homme, un vieillard – l’attorney Harry Boulder, pour tout dire, assis sur une chaise et penché, immobile, sur un petit secrétaire.

« Harry Boulder était immobile, parce qu’il était mort. Une robe de chambre de laine brune l’abritait, et, un peu plus bas que sa nuque, le manche d’ivoire d’un poignard, enfoncé jusqu’à la garde, luisait sous la clarté du lampadaire électrique. Le magistrat avait dû être frappé sans qu’il s’en aperçut, car ses traits étaient restés calmes.

« Il semblait dormir.

« De la plaie, peu de sang avait coulé ; la robe de chambre l’avait bu car pas une goutte ne tachait le tapis. Devant le magistrat, quelques papiers, ceux qu’il examinait sans doute lorsqu’il avait été frappé, avaient été laissés par les assassins !

« Sans doute, ceux-ci, leur forfait accompli, s’étaient disputés, d’où les traces de lutte relevées dans la chambre à coucher ! Anthony Preston, redevenu calme, continua ses investigations. Il ne découvrit plus rien. Les meubles étaient intacts. Aucun d’eux n’avait été touché. Le détective fouilla rapidement la maison : elle était vide.

« Personne.

« Les assassins savaient sans doute que le vieillard était seul.

« Anthony Preston allait s’en aller, lorsqu’il aperçut dans la chambre à coucher une moitié de bouton de manchettes en or portant ces initiales entrelacées J. S. Il la ramassa.

« Sans s’attarder plus longtemps, le détective sortit de la maison du crime, ferma soigneusement la porte derrière lui et courut à l’hôtel de la police, où, quelques minutes plus tard, M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco le rejoignait.

« Anthony Preston lui fit aussitôt le récit de sa découverte et lui remit le bouton de manchette trouvé dans la maison de la Florida Avenue.

« — J. S. ! s’écria M. James Mollescott ; c’est John Strobbins ! Il n’y a que lui pour perpétrer un crime aussi audacieux ! D’ailleurs, je possède l’empreinte de ses doigts ! Nous serons vite fixés !

« Sans tarder, M. James Mollescott, accompagné d’Anthony Preston et de quatre autres détectives, se rendit au domicile de l’infortuné attorney général…

« Vu l’heure avancée et la nécessité de procéder au tirage de notre journal, nous n’avons pu continuer notre enquête. Cependant, nous croyons savoir que les empreintes vues par le détective Preston sont bien celles de John Strobbins. »

Ainsi se terminait l’article du Pacific Times.

D’un geste rageur, M. Stanley Howard froissa le journal et se leva. Les employés de la San-Francisco Life Insurance le virent, hagard et congestionné, sortir comme fou.

Il courait chercher des détails.

III

Depuis plusieurs années qu’il poursuivait vainement John Strobbins, James Mollescott n’avait encore éprouvé de joie comparable à celle que venait de lui occasionner le récit du détective Anthony Preston.

L’honorable chef de la Sûreté de San-Francisco pensait bien, cette fois-ci, prouver la culpabilité de John Strobbins, l’appréhender et assister à son électrocution.

Déjà une fois, Mollescott avait crû prouver la culpabilité de John Strobbins dans un assassinat mais, devant la découverte du vrai coupable, l’innocence du détective-cambrioleur avait dû être reconnue.

Depuis… Depuis, John Strobbins s’était joué de Mollescott, qui, par une sorte d’habitude, pensait aussitôt à lui chaque fois que se commettait un crime de quelque envergure.

C’est pourquoi, à la vue du bouton de manchette, marqué J. S., Mollescott s’était aussitôt écrié :

— J. S. ! c’est John Strobbins !

… Arrivé à la maison de l’attorney général, James Mollescott commença son enquête.

Aux côtés d’Anthony Preston, il gagna la chambre du crime, tandis que les quatre autres détectives qui l’accompagnaient fouillaient les moindres recoins de l’élégant cottage.

Ses recherches, du moins celles effectuées dans la maison, ne donnèrent d’abord aucun résultat. Elles démontraient simplement 1° que l’attentat avait été prémédité ; 2° que les assassins connaissaient la maison.

Ils savaient certainement que, depuis trois jours, M. Harry Boulder avait donné congé à son domestique : l’attorney général avait, en effet, annoncé à tous ses amis qu’il partait en villégiature à Pasadena – c’est pourquoi, nul ne s’était inquiété de sa disparition. On le croyait parti ! Et, sans la rencontre fortuite du détective Anthony Preston, le crime n’eut été découvert que bien plus tard !

Une chose également était évidente : les assassins s’étaient colletés après le crime.

Cette dernière hypothèse était la plus hasardeuse, mais James Mollescott l’admettait, en attendant mieux.

Ses investigations terminées, le chef de la Sûreté de San-Francisco fit prévenir par téléphone le service anthropométrique pour que celui-ci eût à prendre livraison de la porte où un des assassins avait laissé sa sanglante empreinte. James Mollescott, n’ayant plus rien à faire dans la maison de l’honorable Harry Boulder, se retira avec ses hommes et regagna l’hôtel de la Police, tandis que ses détectives, habilement « camouflés » commençaient leurs recherches.

À onze heures, James Mollescott reçut les conclusions du médecin légiste qui avait été chargé d’examiner le cadavre de l’infortuné attorney.

Ces conclusions étaient effarantes : elles affirmaient que le meurtre avait été commis depuis plus de quarante-huit heures…

Mais alors ?… étaient-ce bien les assassins qu’Anthony Preston avait vus ?… James Mollescott, n’y comprenait plus rien : il tenta de s’expliquer ce mystère en se disant que les criminels, ayant sans doute oublié quelque chose : les boutons de John Strobbins, peut-être – étaient venus le chercher.

Midi sonna que le chef de la Sûreté réfléchissait toujours. James Mollescott se disposait à aller déjeuner lorsqu’un planton pénétra dans son cabinet et lui remit une enveloppe cachetée.

Elle émanait du service anthropométrique.

James Mollescott la reconnut aussitôt : Ses yeux luirent.

Il saisit un coupe-papier et, fébrilement, ouvrit l’enveloppe. Il lut :

Monsieur James Mollescott,

« L’empreinte laissée sur la porte de l’honorable Harry Boulder est sans le moindre doute possible, celle de John Strobbins. Sa netteté, son étendue, m’ont permis de la comparer avec celles que nous possédons déjà de ce délinquant et avec lesquelles elle est absolument identique.

Le chef du service anthropométrique,

SCHMITZ.

— By god ! J’en étais sûr ! Le bandit ! cette fois-ci, il ne pourra pas nier ! Je l’aurai ! À nous deux, John Strobbins ! s’écria le chef de la Sûreté de San-Francisco en se levant, joyeux. Il regarda le planton immobile devant lui et dit :

— C’est bien ! Vous pouvez disposer !

L’homme se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Il fut presque renversé par un homme qui, la face rouge et suante, se précipita dans le cabinet du chef de la Sûreté.

— Quoi ? que voulez-vous ? s’écria Mollescott ; croyant avoir affaire à quelque fou. Il saisit le revolver posé sur son bureau et le braqua dans la direction de l’inconnu. Celui-ci s’arrêta net :

— Ho ! ne tirez pas ! Je suis un citoyen honorable !… Stanley Howard, directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy !

« Depuis ce matin, je vous cours après ! Partout, on me dit que vous venez de partir ! J’ai été à Florida Street : vos détectives ne m’ont pas laissé entrer ! L’un d’eux m’a menacé de m’arrêter si j’insistai… Enfin, je suis venu ici… J’ai profité de ce que les hommes allaient dîner pour passer… J’ai vu votre porte s’ouvrir, et, alors, je suis entré…

— Et que me voulez-vous ? fit froidement Mollescott qui avait écouté parler Stanley Howard sans l’interrompre.

— Heu !… Vous savez que ma compagnie a assuré avant-hier John Strobbins sur la vie pour la somme de trois millions de dollars, et je voudrais savoir…

— Je sais, je l’ai vu sur les journaux de ce matin ! Quelle réclame !

« Eh bien, je vais vous dire ce que vous désirez savoir, répondit James Mollescott avec une joie féroce.

« John Strobbins, coupable d’assassinat – c’est d’ores et déjà prouvé – sur la personne de l’honorable Harry Boulder, va être capturé incessamment. Il sera jugé à mort et exécuté !

« Et votre compagnie devra payer trois millions de dollars ! Cela vous apprendra à traiter avec des assassins !

« Maintenant, gentleman, je vous prie de vous retirer ! Good Bye !

Stanley Howard, abattu comme s’il venait de recevoir un coup de massue, ne trouva rien à répondre. Titubant, il gagna la porte à reculons et disparut.

James Mollescott posa son revolver sur son bureau. Il était content de lui. Il passa son pardessus, coiffa son chapeau et sortit. Il déjeuna rapidement dans un restaurant du voisinage et rejoignit au poste de police de Blower-Street, Anthony Preston, à qui il avait donné rendez-vous.

Le détective paraissait profondément abattu.

— Rien de nouveau, patron ! dit-il d’un ton triste… Avec les camarades, j’ai interrogé tout le voisinage. Personne n’a rien vu, rien entendu.

« Seul, un locataire de la maison faisant face à celle de l’honorable Harry Boulder, croit se rappeler avoir vu vers une heure du matin deux gentlemen très bien vêtus entrer chez l’attorney général… Il pensa que c’était M. Boulder lui-même et un de ses amis, et n’y fit pas attention. Cependant, il se souvient parfaitement qu’un des deux hommes était vêtu d’un court pardessus couleur mastic et de souliers vernis. C’est tout !

— Vous dites, deux hommes ? Pourtant, vous en avez vu sortir trois ?

— C’est ce que j’ai fait observer au témoin, mais il a maintenu ses dires !

— Et l’automobile ? Personne ne l’a vue ?

— Personne… C’était une voiture très silencieuse !… Les assassins ont dû la garer du côté du port !… Et les empreintes, chef, étaient-elles bien de John Strobbins ?

— Oui ! le Chef du service anthropométrique les a reconnues ! Il faut absolument que nous nous emparions de ce bandit ! Jusqu’ici l’opinion publique, amusée par ses tours, le soutenait ! Cette fois-ci, sa popularité est finie !

Les deux hommes conversèrent encore quelques instants puis James Mollescott songeur, sortit et se dirigea vers l’hôtel de la police.

Un cigare en bouche, il marchait lentement en se demandant par quel moyen il s’emparerait de John Strobbins.

Le détective-cambrioleur avait dû, certes, prendre ses mesures avant d’accomplir son crime, et, à l’heure présente, il était loin et bien caché.

Peu à peu, Mollescott perdit sa bonne humeur ; ses démêlés avec John Strobbins n’avaient, jusqu’ici, prêté qu’à rire. Mais s’il ne parvenait pas à arrêter le cambrioleur devenu assassin, il sentait bien qu’il n’aurait plus qu’à résigner ses fonctions !… perdre douze mille dollars par an – sans compter le reste. – Cette perspective était triste.

Ainsi, tout en marchant, James Mollescott envisageait l’avenir. Une chose le tracassait : quelle relation y avait-il entre l’assurance sur la vie souscrite par John Strobbins et l’assassinat de l’attorney général ?… Mollescott l’expliqua en pensant que le détective-cambrioleur, résolu à se venger, avait fait le sacrifice de sa vie, et avait voulu que sa mort profitât à ses amis… Ses amis ? Lesquels ?

— Je vais demander cela à M. Howard ! Le nom du bénéficiaire de la police me fournira peut-être une piste intéressante !

Cette réflexion fit hâter le pas à James Mollescott :

— Oui… c’est cela… John Strobbins aura voulu se venger de l’attorney général qui l’a, sans doute, fait condamner…

Soudain, le chef de la Sûreté de San-Francisco s’arrêta net, comme médusé.

Un frisson le secoua : il se trouvait à ce moment à l’intersection de la Wyoming-avenue de la 21e rue, et, à moins de vingt mètres devant lui, un homme marchait lentement en lisant un journal qu’il tenait devant sa figure. Sa lecture semblait l’intéresser énormément, car il ne faisait pas attention aux poussées et aux bourrades que ne lui ménageaient pas les passants pressés.

Cet homme était vêtu d’un court pardessus couleur mastic et portait aux pieds d’élégants souliers vernis !

— C’est John Strobbins ! murmura Mollescott en sentant son sang refluer, de joie, vers son cœur. Il jeta un rapide regard autour de lui : aucun policeman en vue ! Quelle malchance !

L’homme au pardessus mastic, cependant, continuait à lire son journal… James Mollescott s’arrêta. Il dissimula dans la poche de son manteau sa main armée d’un révolver, et, d’un pas tranquille, il marcha dans la direction de l’individu.

Il en fut bientôt à un mètre et, sortant son revolver, il le braqua sur lui en criant :

— Les mains hautes, rascal, ou je tire !

L’homme tressaillit. Ses doigts s’ouvrirent et laissèrent échapper son journal que le vent emporta. James Mollescott aperçut je visage : un visage complètement rasé, aux lèvres un peu pendantes. Les yeux étaient grands ouverts et exprimaient une stupeur profonde. La bouche, tremblante, avait une expression ignoble… C’était cela, le véritable visage de John Strobbins ? James Mollescott ne se le demanda pas. Il répéta :

— Hand’s up ! (mains en l’air)

L’homme obéit, tandis que la foule accourait, rendant maintenant toute fuite impossible.

Le chef de la Sûreté de San-Francisco tira de sa poche une paire de menottes qui ne le quittait jamais et ordonna :

— Allons, canaille, tends tes mains, ou je tire !

L’homme obéit encore.

James Mollescott, d’un geste professionnel, lui passa les menottes et dit :

— Maintenant, suis-moi, canaille !

— Oh, là, là, on vous suit, quoi ! fit le prisonnier d’une voix rauque, et il emboîta le pas au policier.

IV

Dix minutes plus tard, James Mollescott, triomphant, entrait avec son prisonnier à l’hôtel de la police. À la vérité, il ne reconnaissait pas John Strobbins dans l’homme au visage bestial, à la voix crapuleuse qu’il avait arrêté. Mais John Strobbins avait tant de fois changé d’apparence qu’il convenait d’attendre avant de se prononcer.

D’autre part, l’homme pouvait être un des assassins de l’attorney général sans être pour cela John Strobbins, puisqu’ils étaient trois !

Traînant à ses côtés son prisonnier qui, il faut bien le dire, n’opposait aucune résistance, James Mollescott traversa les couloirs au milieu de l’admiration des détectives.

Il parvint ainsi à son bureau, et sonna :

— Priez M. Schmitz de venir ! ordonna-t-il au planton accouru. Et appelez-moi deux hommes pour maintenir le prisonnier.

— Oui, chef !

L’homme sortit, et, presque aussitôt, deux détectives arrivèrent. James Mollescott leur confia John Strobbins – ou, du moins, celui qu’il appelait de ce nom.

Débarrassé de sa prise, James Mollescott posa sur son bureau son revolver qu’il n’avait pas lâché, tira son mouchoir et s’épongea le front. Il avait chaud, autant par l’effet de sa course que par l’émotion que lui causait ce qu’il considérait comme un exploit admirable. Il toussa et dit :

— Eh bien, John Strobbins, vous voilà pris ! Je suppose que vous accepterez votre sort avec bonne grâce, et que vous tenterez, par d’opportuns aveux, de vous concilier la bienveillance de vos juges, bien que, vraiment, vous en soyez indigne !

— Je ne suis pas John Strobbins !

— C’est ce que nous allons voir !… En tous cas, vous êtes un des assassins de l’honorable Harry Boulder ! Et, je vous le répète, seuls, de francs et immédiats aveux peuvent vous sauver de la chaise électrique !

Le prisonnier ne répondit pas.

James Mollescott, agacé, tambourina nerveusement sur sa table.

Dans le vaste bureau, le silence régna, qui permit soudain d’entendre deux coups légers frappés contre la porte.

— Entrez ! fit le chef de la Sûreté.

Par la porte entr’ouverte, un vieillard, vêtu de noir, le visage rasé orné de lunettes à montures d’or, entra et s’inclina devant James Mollescott. Celui-ci, d’un geste, lui désigna le prisonnier et dit :

— Mes hommages, monsieur Schmitz… Je vous serais reconnaissant de bien vouloir prendre les empreintes de cet homme… D’après sa démarche et sa stature, j’ai tout lieu de croire, bien qu’il s’en défende, qu’il est John Strobbins !

— Ah ! ah !

Le chef du service anthropométrique jeta sur le prisonnier un coup d’œil scrutateur et murmura :

— Nous allons voir cela !…

Il tira de sa poche une mince boîte de cuivre, remplie d’une pâte noire ayant l’aspect et la consistance du cirage, et dit aux détectives qui surveillaient l’inculpé :

— Défaites-moi la main gauche de cet homme !

Le prisonnier tressaillit. James Mollescott s’en aperçut. Il saisit son revolver et s’écria :

— Obéissez et pas de résistance, l’homme, ou je vous casse la tête sans hésitation !

— Oh ! je ne crains rien ! je suis innocent ! répondit le prisonnier, et il se laissa faire, comme s’il eût été un automate.

M. Schmitz lui saisit la main gauche et lui fit successivement appuyer ses cinq doigts sur la pâte noire contenue dans la boîte de cuivre.

Puis, il l’obligea à imprimer sur une feuille de papier blanc posée sur le bureau du chef de la Sûreté l’empreinte de ses doigts ainsi noircis.

Ce fut ensuite au tour de la main droite. Le prisonnier ne dit pas un mot. Il semblait absent. Quand ce fut fini, M. Schmitz, laissant les feuilles sur le bureau de Mollescott, se retira et revint quelques instants plus tard, suivi d’un homme en blouse blanche portant sur son dos la porte sur laquelle l’assassin de l’attorney avait laissé sa sanglante empreinte. Le chef du service anthropométrique tenait lui-même en main deux fiches en carton sur lesquelles avaient été collées les empreintes des doigts de John Strobbins, prises lors de son dernier emprisonnement.

M. Schmitz sortit de sa poche une large loupe et, au milieu d’un silence angoissé, examina les trois empreintes : celles collées sur les fiches, celles de la porte et celles du prisonnier.

Ce dernier conservait son air d’indifférence abrutie. James Mollescott, certainement plus anxieux que lui, fixait le directeur du service anthropométrique d’un regard ardent.

Enfin, après vingt minutes d’examen, M. Schmitz leva la tête. Il posa sa loupe sur la table et dit :

— Bien que du premier coup d’œil ma conviction eût été faite, j’ai tenu à examiner plusieurs fois les différentes empreintes qui me sont soumises !

« Il n’y a aucun doute : je le dis bien haut, elles proviennent toutes des mêmes mains… Vous pouvez, d’ailleurs, monsieur Mollescott, vous en assurer facilement !

— Oh ! Je vous crois !

James Mollescott ne demandait qu’à croire. Il croyait même d’avance ! Ainsi, aucun doute ! c’était bien John Strobbins l’assassin !

Il se tourna vers le prisonnier, et, d’une voix que la joie faisait trembler, il s’écria :

— Qu’avez-vous à répondre, John Strobbins ?

— J’ai à répondre que je ne suis pas John Strobbins !

— Ah !… Et qui êtes-vous ? Je serais heureux de le savoir.

— Alors, vous n’avez qu’à le chercher ! répondit le prisonnier d’un ton hargneux.

James Mollescott commençait à être au bout de sa patience, qui était courte. Il reprit :

— Donc, M. Schmitz ne s’y connaît pas ! Et moi-même, je suis un imbécile, et…

Mollescott s’interrompit. Il venait d’avoir une idée.

Comme un ressort qui se déclenche, il se leva et bondit sur le prisonnier.

Il lui saisit les bras et lui retira ses manchettes. L’une d’elles était dégarnie de son bouton, et une jumelle d’or, marquée J. S. retenait la seconde ! James Mollescott eut un rire nerveux.

Il brandit au bout de son bras le fragile bijou et glapit :

— Et cela, bandit ! Y as-tu pensé !… Tu as laissé l’autre dans la chambre où tu as assassiné l’honorable Harry Boulder, et où un détective l’a trouvée ! Hein, tu ne pensais pas à celle-là ?

John Strobbins haussa les épaules :

— Vous me faites suer, mon brave homme ! dit-il… Vous êtes trop bête ! Moi, John Strobbins ! Ah ! ah !

— Conduisez-moi ce bandit dans une cellule, hurla Mollescott, renonçant à rien tirer du prisonnier… Et surveillez-le, par les cent mille diables !… John Strobbins, j’irai te voir exécuter !

Ces cris, ces menaces semblaient ne pas troubler le prisonnier.

Il cracha sur le tapis, et, docilement, se laissa emmener par les deux détectives, tandis que M. James Mollescott murmurait au chef du service anthropométrique :

— Quand même, je ne le reconnais plus ! Il était si poli lorsqu’il se contentait de voler ! Maintenant qu’il assassine, il a pris les allures véritables du bandit qu’il est !…

Le soir même, les journaux de San-Francisco publièrent le récit détaillé de l’arrestation de John Strobbins, assassin de l’honorable Harry Boulder. Et ils célébrèrent les louanges de l’héroïque James Mollescott, qui, à lui seul, avait découvert John Strobbins et l’avait immédiatement arrêté.

Ainsi, le chef de la Sûreté de San-Francisco se réhabilitait aux yeux de ses concitoyens.

À vrai dire, la culpabilité de John Strobbins rencontrait beaucoup d’incrédules : nombre de citoyens de San-Francisco se refusaient à croire qu’il eût commis un crime aussi odieux que l’assassinat d’un vieillard ! Parmi ces derniers, M. Stanley Howard (il avait ses raisons pour cela) se distinguait par son zèle. Il ne cessait de répéter à qui voulait l’entendre qu’une monstrueuse erreur judiciaire se préparait.

Cependant, il fallait bien croire à la culpabilité, puisque, à défaut des aveux du criminel, qui opposait un mutisme farouche au juge d’instruction, les empreintes de ses doigts offraient un témoignage écrasant et irréfutable.

L’instruction fut rapidement faite, John Strobbins se renfermant dans un mutisme dont il ne sortait que pour injurier le juge qui l’interrogeait, et aucun de ses complices n’ayant pu être pris, malgré les efforts de James Mollescott.

Après trois semaines de détention, le juge annonça au célèbre détective-cambrioleur qu’il allait passer devant la cour d’assises dans cinq jours.

John Strobbins se borna à hausser les épaules.

Mais, reconduit dans sa cellule, il réclama enfin l’assistance d’un avocat – ce qu’il avait refusé jusque-là.

Maître Darling et son secrétaire vinrent donc le visiter le lendemain.

Introduits dans sa cellule, ils restèrent une demi-heure avec lui et se retirèrent sans vouloir faire la moindre déclaration aux journalistes qui les attendaient à la porte de la prison.

Ils revinrent le lendemain et le surlendemain voir le prisonnier sans qu’on pût rien savoir.

Enfin, le jour du procès arriva. Une foule énorme, massée depuis la veille devant le palais de justice de San-Francisco, se rua, sitôt les portes ouvertes, dans la salle d’audience qui fut bientôt emplie. Si bien que plus de cinq cents personnes n’y purent trouver place.

Il faut bien le dire, le public fut déçu. John Strobbins apparut sale et loqueteux, la barbe hirsute et les cheveux en désordre. À l’interrogatoire traditionnel du juge Morley sur son état civil, il se borna à répondre :

— Je vous dis que je ne suis pas John Strobbins !

Des huées de l’assistance accueillirent cette sotte affirmation.

James Mollescott vint témoigner que l’accusé était certainement Strobbins. Le détective Anthony Preston affirma sous serment qu’il reconnaissait Strobbins pour l’avoir vu sortir de la maison du crime. Le chef du service anthropométrique fit passer sous les yeux des jurés les empreintes des doigts de John Strobbins et une photographie de celles découvertes sur la porte. Elles étaient bien identiques.

— On ne m’a jamais pris d’empreintes ! hurla l’accusé… Vous n’avez qu’à vous en assurer ! Voyez mes doigts ! Je suis victime d’une machination infernale !

V

M. Schmitz haussa les épaules. Il demanda au juge la permission de reprendre les empreintes des doigts de l’inculpé séance tenante ! Cela lui fut accordé. Il eut rapidement terminé et fit passer aux jurés la feuille de papier sur laquelle, devant tout le monde, John Strobbins venait d’appliquer ses doigts… Cette fois-ci, plus le moindre doute !

Le juge remercia le directeur du service anthropométrique et fit comparaître le directeur de la San-Francisco Life Cy.

M. Stanley Howard fut sublime. En reconnaissant l’accusé, il obligeait ainsi sa compagnie à payer l’assurance souscrite par lui… Cependant, il n’hésita pas :

— L’accusé est bien celui qui est venu conclure avec moi une police d’assurance au nom de John Strobbins… Bien qu’il ait notablement changé sa physionomie, je le reconnais sans crainte de me tromper !

— Monsieur Hobart ou Howard, je ne vous ai jamais vu ! Vous êtes un idiot ou un malhonnête homme !

Le directeur de la San-Francisco Life haussa les épaules et alla s’asseoir, furieux.

Ainsi l’accusé était confondu !

Le juge le somma alors d’expliquer l’emploi de son temps :

— Il va maintenant falloir nous dire, John Strobbins, ce que vous faisiez pendant la nuit au 17 juin au cours de laquelle fut assassiné l’honorable attorney général Harry Boulder, et du 19 où vous vit le détective Anthony Preston !

— Anthony Preston ne m’a jamais vu ! Mon témoignage vaut le sien ! Et c’est à vous de prouver que je suis coupable ! Je ne suis pas John Strobbins… je ne connais pas l’attorney Harry Boulder, et je ne comprends rien à toute cette affaire ! Condamnez-moi si vous voulez !

Malgré tous ses efforts, le juge ne put rien tirer d’autre de l’accusé. Il donna donc la parole au prosecuting attorney (avocat général).

Celui-ci, à grands traits, retraça les principaux exploits de John Strobbins et termina en affirmant que l’assassinat était la fin logique d’une pareille existence. Il demanda énergiquement la mort pour punir l’odieux forfait commis par l’accusé.

Après quoi, Maître Darling se leva. Avec un grand talent, il essaya d’excuser son client et fit appel à la pitié du jury. Ses paroles restèrent sans écho. Le public était désillusionné sur le beau John Strobbins, devenu une dégoûtante épave humaine.

— Vous n’avez rien à ajouter pour votre défense ? demanda le juge à l’accusé.

— Non !… Je n’ai pas à me défendre : je suis un innocent jugé par des imbéciles ! gouailla John Strobbins.

Une rumeur d’indignation accueillit ces cyniques paroles.

— Silence ! glapit un huissier.

John Strobbins regarda autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un, et reprit :

— D’abord, j’en ai assez de toute cette comédie ! et…

— Gardes ! faites taire l’accusé !… ou emmenez-le !

D’une solide bourrade, les deux gardiens encadrant le détective-cambrioleur l’empêchèrent d’en dire plus long.

John Strobbins haussa les épaules et se tut.

Le jury se retira dans la chambre des délibérations d’où il revint quelques instants après avec un verdict impitoyable.

Le juge se dressa, et, d’une voix forte, annonça que John Strobbins, reconnu coupable de vols, escroquerie et assassinat, était condamné à mort !

Quelques applaudissements claquèrent.

John Strobbins ne broncha pas ; il ne dit pas un mot.

Docilement, il suivit ses gardiens qui le ramenèrent à la prison.

Six jours après sa condamnation, John Strobbins fut conduit sur la chaise électrique. Ceux qui assistèrent à l’exécution furent unanimes à déclarer que le condamné avait certainement perdu l’usage de sa raison.

En sa qualité de chef de la Sûreté, ce fut James Mollescott qui vint, à six heures du matin, lui annoncer que ses derniers moments étaient venus.

— John Strobbins, dit-il, d’une voix que l’émotion faisait trembler, car, malgré tout, il se sentait une sympathie obscure pour l’homme contre lequel il avait tant lutté, il faut vous préparer à mourir ! Avez-vous quelque chose à déclarer ?

Le condamné, qu’une camisole de force entravait, se dressa hagard :

— Quoi ? John Strobbins ? mourir ? Je ne suis pas John Strobbins, moi !

James Mollescott haussa les épaules :

— C’est entendu, mon garçon ! Et c’est tout ce que vous avez à dire ?

— Je ne veux pas mourir ! C’est une plaisanterie ! Je suis innocent ! Laissez-moi !

James Mollescott n’insista point. Il fit signe aux deux gardiens. Ceux-ci ligotèrent les jambes au condamné qui se débattait en poussant des hurlements incohérents et le portèrent dans le sous-sol où ils l’assirent sur la chaise fatale.

Le médecin lui fixa sur le crâne un casque de cuivre, et, ayant mis ses chevilles à nu, les entoura de cercles de même métal que le casque.

Puis il alla tourner un commutateur fixé au mur de granit. Un courant de vingt mille volts traversa instantanément le corps du condamné, qui, pendant un instant, se tordit en d’atroces convulsions. Puis il se raidit et ne bougea plus.

Le médecin constata la mort. L’acte de décès était préparé. Il fut immédiatement signé par les témoins : le directeur de la prison, l’attorney, James Mollescott et le médecin.

Le corps du nommé John Strobbins, détaché de la chaise électrique, fut emporté et enterré dans un coin du plus proche cimetière.

Un peu triste malgré tout. James Mollescott, qui avait également assisté à l’inhumation, se retira.

Sept heures du matin sonnaient aux horloges de la ville. Le chef de la Sûreté, se sentant fatigué, se hâta vers l’hôtel de la police. Il y arriva bientôt, et, ayant gagné son bureau, s’étendit sur un divan et ne tarda pas à s’endormir, après avoir ordonné qu’on le réveillât à neuf heures.

Cependant, l’exécution de John Strobbins, annoncée par des éditions spéciales des principaux journaux de San-Francisco, avait été rapidement connue dans la ville.

En se rendant au building de la San-Francisco Life Insurance, M. Stanley Howard apprit cette désagréable nouvelle. Il s’y attendait, mais, pourtant, il en fut péniblement affecté.

Ainsi, par sa faute, la San-Francisco Life allait devoir payer trois millions de dollars !

L’esprit chagrin, M. Howard franchit le somptueux hall et entra dans son bureau.

Pour la première fois depuis dix ans, il était en retard : Neuf heures dix ! Il s’était arrêté pour lire les détails, insignifiants, d’ailleurs, de l’exécution de John Strobbins…

À la porte de son bureau, l’huissier le salua et dit :

— Deux gentlemen attendent Monsieur le Directeur !

— C’est bien ! Vous ferez entrer dans deux minutes ! répondit Stanley Howard, heureux d’échapper aux tristes pensées qui l’obsédaient.

Il retira son léger pardessus, et, avec un soupir, alla s’asseoir devant son bureau.

Presque aussitôt, deux élégants gentlemen entrèrent et le gratifièrent d’un magistral coup de chapeau. L’huissier se retira :

— Gentlemen… commença Stanley Howard en se levant, veuillez vous asseoir, je vous prie !

Les « gentlemen » s’inclinèrent. L’un d’eux, souriant, commença :

— Cher Monsieur, je suis M. José Reno, le bénéficiaire de l’assurance sur la vie souscrite ici par mon infortuné ami John Strobbins – que Dieu ait son âme !

Stanley Howard tressaillit. Il pâlit.

— C’est bien ! dit-il… je vais vous faire un chèque !… Avez-vous des pièces d’identité ?

— Voici : acte de naissance, photographie et signature légalisée. J’espère que vous avez, suivant les instructions de ma lettre datée du jour de la condamnation de mon noble ami John Strobbins, avisé la Californian Bank du paiement important qu’elle allait avoir à me faire, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, gentleman !… Vous avez la police d’assurance sur vous ?

— La voici !

— Tout est en règle, merci !

Stanley Howard poussa un soupir. Il alla vers un coffre-fort scellé derrière lui dans le mur, l’ouvrit et en tira un carnet de chèques.

Ainsi se terminait l’affaire conclue avec John Strobbins ! Il fallait payer, car, autrement, c’eût été faire un tort énorme à la San-Francisco Life Insurance Cy. Le conseil d’administration avait donc décidé de faire honneur à la police souscrite par le détective-cambrioleur – mauvaise affaire, mais qui, somme toute, allait constituer la plus formidable publicité qui puisse être pour la San Francisco Life.

Stanley Howard, s’étant rassis devant son bureau, libella son chèque. Sa main trembla un peu en écrivant : Payez à M. José Reno la somme de trois millions de dollars dont vous débiterez notre compte…

Il eut rapidement terminé et tendit le chèque à M. Reno qui, après l’avoir examiné, le mit dans sa poche et dit :

— Voulez-vous être assez aimable, cher Monsieur Howard, de nous accompagner à la Californian Bank ? Cela évitera bien des formalités !

Le directeur de la San-Francisco Life n’en était plus à cela près ! Il répondit :

— Comme vous voudrez, messieurs !… je suis à vous !

— Trop aimable, vraiment !

Stanley Howard, la démarche lasse, remit le carnet de chèques dans le coffre-fort qu’il referma, puis enfila son pardessus et sortit aux côtés des deux hommes.

Dix minutes plus tard, Howard et ses compagnons arrivaient à la Californian Bank où José Reno présenta le formidable chèque que venait de lui remettre le directeur de la San-Francisco Life Cy.

— Faut-il vous ouvrir un compte, gentleman ? demanda le caissier, obséquieux.

— Non ! Versez-moi la somme en billets de mille dollars !

Le caissier ne fit aucune objection. Il compta trois mille billets de mille dollars à José Reno contre le chèque dûment acquitté.

Reno compta les précieuses bank-notes, en fit un paquet et le tendit à son compagnon qui le serra sous son bras.

— Maintenant, dit-il, cher monsieur Howard, laissez-nous vous remercier de votre bonne grâce et de la correction avec laquelle vous avez réglé notre petite affaire… Peut-être m’assurerai-je un jour sur la vie, et, dans ce cas, n’en doutez pas, je ne manquerai pas de penser à vous !

Sur ces mots, Reno et son compagnon serrèrent la main du directeur de la San-Francisco Life, et, d’un pas tranquille, rejoignirent une puissante automobile qui venait d’arriver devant la Californian Bank. Ils y montèrent. La puissante voiture démarra aussitôt à toute vitesse…

À l’intérieur, Reno, alors, se mit à rire :

— Ce brave Howard n’est vraiment pas aussi physionomiste qu’il l’a affirmé devant la cour d’assises ! Il ne t’a même pas reconnu, John !

John Strobbins – c’était lui, – sourit avec satisfaction :

— Eh ! cela ne veut rien dire ! Quand je le veux, on ne me reconnaît pas facilement, moi !…

— Ouf !… je t’avoue que je suis heureux que tout soit fini !… Cela devient vraiment dur de gagner sa pauvre vie !

John Strobbins soupira. Il tira d’un étui d’or une fine cigarette égyptienne et l’alluma d’un geste gracieux.

VI

M. Stanley Howard, cependant, avait regagné son bureau à la San-Francisco Life Insurance Cy.

Maintenant que l’argent était versé, il convenait de n’y plus penser, mieux, de penser à le récupérer en annonçant à toute l’Amérique le beau geste de la compagnie d’assurance, qui, bien qu’ayant traité avec un criminel, avait loyalement tenu ses engagements – et quels engagements : trois millions de dollars !

M. Stanley Howard, donc, s’étant installé dans son cabinet de travail, défendit qu’on le dérangeât sous quelque prétexte que ce fût et se mit en devoir de rédiger l’annonce devant porter aux nues la munificence de la San-Francisco Life Insurance Cy.

Après une heure de réflexion, il crut avoir enfin trouvé une formule définitive.

Il crayonna quelques mots sur un papier et sonna :

— Envoyez-moi une dactylographe, dit-il au planton accouru.

La dactylographe accourut. Elle s’installa dans un coin devant une machine à écrire et attendit, les doigts recroquevillés au-dessus des touches :

— Vous y êtes, miss ?… fit Stanley Howard… Oui ?… Je commence… La San-Francisco Life Insurance Cy, la plus puissante, la plus riche… la plus ancienne… la plus…

Des pas précipités s’entendirent dans l’antichambre. Le bruit d’une discussion retentit :

— Quoi ? hurla le directeur de la San-Francisco Life en se retournant, furieux ; j’ai défendu…

La porte s’ouvrit.

James Mollescott, les yeux hors de la tête, le chapeau de travers, fit irruption dans le bureau. Un huissier, qui le poursuivait, l’attrapa par le pan de son manteau.

Le chef de la Sûreté se retourna, et, d’un coup de poing asséné de toutes ses forces sur la mâchoire de l’huissier, l’assomma à demi.

L’homme s’écroula en gémissant.

— Mister Howard ! hurla James Mollescott, sans faire attention à la dactylographe qui le regardait, épouvantée, vous n’avez pas payé l’assurance de John Strobbins, hein !

— John Strobbins ! bégaya Stanley Howard complètement ahuri.

— Oui ! John Strobbins ! Il est vivant ! Il s’est moqué de nous tous… Mais j’arrive à temps, hein ?

— Co… comment ?… Bien sûr, que j’ai payé ! Il y a plus d’une heure !

James Mollescott regarda le directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy avec un mépris non dissimulé :

— Pauvre idiot ! dit-il.

— Ah çà, dites donc ; mister Mollescott, faites attention à vos paroles, n’est-ce pas ?

— Oh ! excusez-moi ! Je ne sais plus ce que je dis ! Le misérable ! J’aurais dû me méfier… je voulais vous téléphoner de la prison… Mais le téléphone ne marchait pas… alors, je suis venu…

— La prison ? expliquez-vous, par l’enfer… John Strobbins a-t-il été, oui ou non, exécuté ce matin ?

— Non ! c’est un autre qui a été électrocuté ! fit James Mollescott en s’essuyant le front.

Il se laissa tomber sur un fauteuil et dit :

— Faites sortir ces gens ! Je vous dirai cela !

Stanley Howard, aussi pâle que James Mollescott était rouge, se tourna vers la dactylographe – car l’huissier s’était éclipsé, craignant de recevoir un deuxième coup de poing – et balbutia :

— Veuillez vous retirer, miss !

La jeune fille, furieuse de ne pas pouvoir entendre la suite d’une conversation qu’elle devinait intéressante, lança un mauvais regard à James Mollescott, et s’en alla en faisant claquer la porte derrière elle.

— Eh bien ? demanda Stanley Howard.

Le chef de la Sûreté de San-Francisco cracha sur l’épais tapis et grommela :

— Eh bien ? eh bien, John Strobbins n’est pas mort et vous avez été escroqué de trois millions de dollars ! Lisez cette lettre qu’un quidam est venu en automobile apporter pour moi à l’hôtel de la police, il y a trois quarts d’heure… Vous serez renseigné…

Et James Mollescott tendit à son interlocuteur une élégante enveloppe mauve qui portait comme suscription :

À M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco.

Stanley Howard en tira une feuille de papier à lettre de même couleur, entièrement couverte d’une écriture haute et aristocratique…

— Et j’ai été aussi à la prison… J’ai vérifié ! John Strobbins dit vrai ! Quel homme ! Ah ! il eût fait un rude policier ! soupira James Mollescott.

Stanley Howard, la fièvre aux tempes, lut :

Cher monsieur Mollescott,

Étant données nos anciennes et cordiales relations, il m’eût été réellement fort pénible de vous laisser dans le marasme calamiteux où vous vous trouvez, j’en suis sûr, à l’heure présente…

Ma mort a dû porter un coup cruel à votre cœur sensible. Et, pourquoi vous le cacher, cette pensée a été une des plus tristes préoccupations que m’a valu l’affaire que je viens, Dieu merci, de mener à bien…

Je ne suis pas mort. Je n’ai pas été électrocuté. Je ne suis pas l’assassin de l’honorable Harry Boulder ! J’espère que la joie de me savoir vivant tempérera en vous l’amertume de me savoir innocent et libre.

Ma liberté, n’est-ce pas, je n’ai pas besoin de vous la démontrer.

Reste mon innocence. Si vous voulez me faire l’honneur de lire jusqu’au bout ces modestes lignes, j’ose croire que vous serez fixé.

Donc, la nuit où s’accomplit le crime pour lequel j’ai été poursuivi, je me promenai avec un ami dans la Florida Avenue. Vers trois heures du matin, je me trouvais en face du numéro 261 lorsque, au travers d’une fenêtre éclairée du premier étage, je vis distinctement une ombre, dessinant avec exactitude une main humaine brandissant un poignard, s’abaisser…

— Cela, dis-je à mes amis, c’est quelqu’un qu’on assassine… 261… C’est le cottage de l’attorney Harry Boulder. Ç’est un de ses clients qui se venge ! allons voir !

Grâce à mon rossignol, qui ne me quitte jamais, j’ouvris la porte, et, suivi, de mes deux amis, pénétrai dans la maison. La porte de la chambre à coucher, au premier, était ouverte lorsque nous arrivâmes. Un homme, vêtu de haillons sordides, se tenait droit, immobile, comme hébété, devant l’attorney Harry Boulder qu’il venait de poignarder ! Nous nous précipitâmes sur lui. L’animal était fort. Il se défendit avec rage et vigueur. Mais, enfin, nous en eûmes raison et le ligotâmes. Il nous prit pour des policiers et ricana :

— Ah ! ah ! vous m’avez ! n’empêche que je l’ai refroidi, l’attorney ! Il m’a fait condamner injustement, et je lui avais promis de lui faire son affaire ! C’est fait ! Jack Wilburton n’a qu’une parole !

Nous ne lui répondîmes pas, indécis de ce que nous devions faire de lui. Car ce n’est pas notre métier d’arrêter les gens. Soudain, un de mes amis me dit :

— Oh ! regarde, John ! il te ressemble étonnamment !

Je vérifiai cette affirmation. C’était vrai. Cet assassin possédait un regard semblable au mien ; son visage reproduisait mes traits tels qu’ils seront, sans doute, dans dix ans !

Un éclair – dirai-je de génie ? non, je suis modeste ! – me traversa l’esprit. Je m’écriai :

— Descendons cet imbécile à la cave… Il est bientôt quatre heures ! Nous viendrons le chercher demain ! J’ai une idée !

Mes amis m’obéirent. Nous transportâmes l’assassin dans la cave du cottage, et, après l’avoir bâillonné, nous l’y laissâmes, décidés à venir le chercher la nuit suivante.

Mon idée, la voici. M’assurer sur la vie pour une forte somme, me faire passer pour l’assassin de l’attorney, me faire condamner à mort et faire exécuter le véritable assassin à ma place, pour toucher la prime.

C’était hasardeux, mais bien calculé puisque j’ai réussi !

À neuf heures du matin, j’avais terminé mon enquête, et appris que l’attorney avait renvoyé son domestique, et que chacun le croyait à la campagne. Tranquille de ce côté, je me rendis à la San-Francisco Life Insurance Cy où je m’entendis avec M. Stanley Howard (vous lui ferez mes amitiés ; si vous le voyez).

La nuit suivante, je n’eus pas le temps de m’occuper de mon assassin. J’attendis encore vingt-quatre heures et vins le chercher en automobile avec mes deux amis.

Le détective Anthony Preston nous aperçut au moment où nous quittions la maison – et je m’en réjouis… Ah ! j’oubliais de vous dire que c’est volontairement que je laissai contre la porte l’empreinte de ma main – enduite de couleur rouge et non de sang (vos experts ne sont pas fins), et je perdis mon bouton de manchette marqué J. S.

Je conduisis mon prisonnier dans une maison que je fis louer en face de la prison, et là, mon premier soin fut de lui faire écrire l’aveu de son crime – dont je joins la photographie à la présente de crainte qu’il ne se perde. Jack Wilburton y consentit avec facilité. Il prétend que l’attorney Harry Boulder l’a fait condamner injustement… cela ne me regarde pas !

Ceci fait, j’allais me faire arrêter par vous !

Vous y mites, mon cher Mollescott, une bonne grâce dont je vous saurai éternellement gré.

Avouez que j’étais bien « camouflé », hein ? J’avais vraiment l’aspect d’un ignoble assassin… (Cela m’ennuyait assez ! mais il faut vivre, hélas !).

Pendant l’instruction et le procès, je jouai mon rôle avec assez d’à-propos, vous en conviendrez ; je niais contre l’évidence être John Strobbins… Vous comprendrez pourquoi ? oui !

Le lendemain de ma condamnation à mort, mes amis, qui avaient établi sous la rue un passage souterrain, allant de ma cellule à la maison qu’ils avaient louée, vinrent pendant la nuit me délivrer et mettre à ma place – et ce n’était que juste – Jack Wilburton préalablement endormi.

La justice n’a rien à me dire… Que demandait-elle : Que l’assassin de l’honorable Harry Boulder fût puni. C’est fait. J’ai ainsi évité une désagréable erreur judiciaire et j’ai gagné trois millions de dollars – toutes choses excellentes.

En déterrant le cadavre de Jack Wilburton vous aurez une première preuve de la véracité de mes affirmations ; la seconde vous sera fournie à la prison : une des dalles de la cellule que j’occupai avant que Jack Wilburton ne me remplaçât recouvre l’orifice du souterrain qui me permit de m’en aller sans bruit…

J’ai fini !… Il ne me reste, cher monsieur Mollescott, qu’à vous prier d’excuser ce gribouillis informe et à nous souhaiter, à tous deux, une prompte rencontre.

Pour vous prouver que c’est bien moi qui vous écris, voici les empreintes de mes doigts.

John Strobbins,

Détective-cambrioleur.

P.-S. Inclus l’adresse de l’armurier chez qui Jack Wilburton a acheté son poignard.

Stanley Howard, ayant terminé sa lecture, tendit la lettre à James Mollescott d’un geste las…

— Et le plus triste, conclut le chef de la Sûreté de San-Francisco, c’est que le gaillard a dit vrai ! Ce n’est pas lui l’assassin ! C’est Jack Wilburton… J’aurais dû m’en douter… Ah ! c’est une sale affaire.

— … qui nous coûte exactement deux millions six cent quarante mille dollars, monsieur Mollescott ! conclut Stanley Howard, tristement. - FIN

Le chrysanthème sacré

I

On peut bien dire que lorsqu’il entreprit l’affaire dont on va lire le récit, John Strobbins travailla pour la gloire, pour l’art, et simplement par caprice ! Il faillit cependant déchaîner une guerre sans merci entre le Japon et les États-Unis !…

Comme l’on pense, l’affaire fut tenue secrète jusqu’à son dénouement et, seule, une indiscrétion du détective-cambrioleur a pu en faire connaître les détails. Les voici :

Ce jour-là – six décembre – une foule énorme se pressait sur le Washington-Key, à San-Francisco.

Malgré la bise âpre de l’Ouest et les gros nuages noirs se poursuivant à travers le ciel blême, tout ce que la capitale de la Californie compte de notable ou d’illustre s’entassait dans une tribune au bord du quai et garnie de pavillons américains et japonais claquant à la brise : magistrats, banquiers « valant » des millions de dollars, ingénieurs, sénateurs ou gouverneurs des différents États de l’Union étaient réunis.

La plupart s’étaient munis de lorgnettes avec lesquelles de temps à autre ils interrogeaient fiévreusement le sémaphore proche dont le haut mât blanc restait vide de tout signal.

Derrière et de chaque côté de la tribune officielle, des milliers et des milliers de curieux s’entassaient, retenus à grand’peine par un double rang de robustes policemen et de détectives en civil que dirigeait en personne le chef de la Sûreté de San-Francisco, l’honorable James Mollescott.

Ces notabilités, cette foule, également impatiente, attendait tout simplement l’arrivée du croiseur-cuirassé Kanazan, de la marine impériale japonaise, et qui amenait aux États-Unis Son Altesse impériale, le prince Ikogiro Takahaski, cousin germain de l’empereur du Japon, chargé de signer avec le président Shaft un important traité de commerce relatif à l’immigration des Japonais en Californie et aussi de remettre au magistrat suprême des États-Unis une lettre autographe du mikado.

On sait – ou on ne sait pas – que l’émigration japonaise est sévèrement réglementée en Californie, car les Japonais font aux Américains une concurrence ruineuse en travaillant à des prix dérisoires.

Aussi, la venue du prince Takahashi passionnait-elle la foule qui échangeait les propos les plus divers :

— Ce sale Jap ! Il va ensorceler le Président ! Et, avant six mois, nous serons envahis par ces singes !

— On les noiera dans le Pacifique, s’il le faut !

— Quand même, c’est glorieux pour nous, vous savez ! Le propre cousin germain du Mikado qui se dérange !… Il ne l’a jamais fait pour personne !… Car, c’est l’héritier du trône, après tout !

— On s’en f… iche ! Qu’il reste chez lui !

— Sûrement !

— Il doit avoir une sale tête, comme tous les Japs !

— Que le diable les empale avec un épieu de fer rouge !

Comme on le voit par ces commentaires, la visite de Son Altesse impériale le prince Takahashi n’éveillait qu’un enthousiasme… modéré parmi les curieux.

Toutefois, les conversations turent soudain : au sommet du mât du sémaphore de l’île Angel, un pavillon blanc, orné d’un soleil rouge aux rayons sanglants, venait de monter le pavillon de guerre japonais.

— Le Kanazan est signalé ! glapirent dix mille voix.

C’était vrai.

Dans la vaste tribune officielle, officiers, magistrats, parlementaires et belles dames rectifièrent leur tenue instinctivement : et, bien que le croiseur fût encore loin, les jumelles fouillèrent le Golden Gate et balayèrent l’horizon.

Bientôt trois flammes multicolores, hissées du dessous du pavillon japonais le long du mat du sémaphore, annoncèrent aux initiés que le Kanazan franchissait la passe.

Le canon gronda vingt et une fois : le puissant cuirassé saluait la terre américaine.

Le fort Angel, dès qu’il eut terminé, lui répondit coup pour coup.

Moins de dix minutes plus tard, le croiseur-cuirassé apparut au milieu de la rade ; entièrement peint en gris, ses canons luisants, ses cuivres fourbis à clair.

Pas une tache à ses flancs noirâtres ! Nul n’eût cru que ce navire venait d’effectuer douze jours de navigation à toute vapeur et de traverser le Pacifique dans toute son étendue.

À chacun de ses deux mâts tripodes, d’innombrables pavillons, attachés bout à bout, claquetaient à la brise. Sur son pont, de l’avant à l’arrière, les marins nippons, vêtus de blanc, étaient rangés, immobiles et rigides.

La passerelle de navigation était pleine d’officiers en grand uniforme de drap noir chamarré d’or, les mains gantées de blanc.

Au milieu d’eux, Son Altesse, le prince Takahashi se faisait remarquer par sa haute taille et les décorations innombrables cuirassant sa poitrine.

Un silence écrasant plana sur la foule.

Le Kanazan, lentement, très lentement, arriva au milieu du port.

Un léger coup de sifflet s’entendit et, soudain, avec un fracas formidable ses ancres tombèrent ensemble, entraînant les chaînes d’acier, et faisant jaillir deux énormes gerbes d’écume.

Le croiseur, immobilisé par les puissants grappins, vira doucement sur lui-même. Son pavillon s’abaissa trois fois tandis qu’à sa poupe, un orchestre attaquait le Yankee doodle.

Alors l’enthousiasme se déchaîna parmi la foule :

— Vive les Japs ! hurlèrent les assistants.

Et, afin de ne pas être en reste avec les Asiatiques, la musique militaire placée à côté de la tribune, entama l’hymne national japonais.

Cependant, le Kanazan, sous le double effort de ses hélices et de la brise du large, dérivait avec lenteur vers le quai.

De ses flancs, deux légers canots se détachèrent et vinrent accrocher aux canons fixés dans le quai deux grosses amarres sur lesquelles le croiseur se hala.

Majestueusement, il accosta, juste au moment où les deux orchestres achevaient les dernières mesures des hymnes américains et japonais.

Des flancs du Kanazan, une large échelle garnie de velours rouge frangé d’or descendit.

Le gouverneur de l’État de Californie, l’honorable Chas. Pisler, suivi du maire de San-Francisco et des principaux sénateurs de l’Ouest, s’avança vers le croiseur.

Il atteignit le pied de l’échelle de fer, juste au moment où le prince Takahashi, précédant sa suite d’officiers chamarrés d’or, y arrivait.

Congratulations. Saluts de bienvenue. Remerciements.

Le prince parlait parfaitement l’anglais, ce qui, pour l’instant, était inutile, vu que le fracas des cuivres des deux orchestres qui, courtoisement, rejouaient les hymnes des deux nations, couvraient sa voix.

Le prince Takahashi, très à l’aise, s’inclina devant le gouverneur et gagna la tribune officielle où les notabilités lui furent présentées.

Le Japonais eut un compliment pour chacun. Il félicita les officiers de leur tenue martiale, déclara admirer la vaillante armée américaine ; aux magistrats il affirma que la justice de l’Union était la meilleure du monde (ce dont ils ne doutaient pas) ; il déclara aux sénateurs que le parlement américain était inégalable ; bref, il loua l’Amérique sous toutes ses formes et, manifesta une admiration discrète, mais flatteuse à la vue des dames qui lui furent présentées.

Il sut enfin contenter tout le monde – ce qui, comme on le sait, est difficile.

Les présentations terminées, le prince et sa suite montèrent dans les douze automobiles qui leur avaient été réservées et qui filèrent à toute allure vers l’hôtel America où des appartements attendaient les Japonais.

Pendant le trajet du quai à l’hôtel, Takahashi, par sa bonne grâce, ses sourires et les nombreux saluts dont il gratifia la foule, parvint à se concilier le peuple ; et, lorsqu’il arriva à l’hôtel America, de nombreuses acclamations le saluèrent.

Cependant, malgré les hourras de la foule, le prince se refusa à paraître au balcon de ses appartements.

Nul ne lui en voulut, chacun comprenant qu’il devait avoir un urgent besoin de repos après une si longue traversée.

Pendant ce temps, une activité fébrile régnait au palais du gouverneur de l’État de Californie : l’honorable Chas. Pisler donnait le soir même un dîner de gala suivi d’un grand bal en l’honneur de l’illustre Japonais.

Aussi, dans tous les salons, des équipes d’ouvriers se hâtaient de terminer les derniers préparatifs.

Dans son cabinet, où l’honorable Chas. Pisler, après avoir accueilli le prince nippon, s’était retiré, le haut fonctionnaire, seul avec M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San Francisco, s’inquiétait pour la millième fois de la sécurité du prince Takahashi.

— N’est-ce pas, vous avez bien pris vos précautions, monsieur Mollescott ? insistait le gouverneur. Vous savez que de nombreux ouvriers, en haine des Japonais, n’ont pas craint d’affirmer qu’ils comptaient bien avoir la peau du prince !

— Eh ! Je le sais, monsieur le gouverneur ! Mais, puisque je vous dis que tout a été prévu ! Tous les domestiques de l’hôtel America sont des détectives déguisés…

— Vous êtes sûr d’eux ?

— Comme de moi, monsieur le gouverneur ! Je les ai choisis moi-même !

— Well !…

— De plus, cent cinquante policemen surveillent l’extérieur de l’hôtel… sans compter les détectives qui rôdent aux environs !

— Enfin, débrouillez-vous ! Et songez que, s’il arrive quoique ce soit au prince, c’est la révocation et aussi la prison pour complicité ! J’ai des instructions à ce sujet de la Chancellerie !

— Rien à craindre, monsieur le gouverneur ! affirma Mollescott.

— Je le souhaite… Comme convenu, n’est-ce pas, vous vous rendrez ce soir à six heures à l’hôtel America… Vous serez présenté au prince qui vous fera connaître les policiers japonais qu’il a amenés avec lui, afin qu’il n’y ait aucune confusion !

— C’est entendu, monsieur le Gouverneur !

— All right ! Vous pouvez disposer !

Le policier, satisfait, se retira, tandis que, rassuré, M. Chas. Pisler se levait pour aller déjeuner…

La journée, que le prince Takahashi et sa suite occupèrent à se reposer à leur hôtel, se passa sans incidents.

À sept heures du soir, M. Chas. Pisler en grand uniforme, se trouvait au milieu des salons du palais du gouvernement, prêt à recevoir l’illustre japonais.

Autour de lui, l’élite de la société californienne, invitée au dîner, attendait avec impatience le cousin du Mikado.

Les femmes, surtout, se montraient curieuses. La plupart avaient des boys japonais à leur service et ne pouvaient concevoir qu’un de ces « Japs » fut prince.

Elles languissaient de voir ce phénomène.

Les pendules de bronze et d’onyx, posées sur les monumentales cheminées, marquèrent sept heures et quart sans que Son Altesse Takahashi parût.

Nombreux furent ceux qui murmurèrent sur le peu de politesse du Japonais…

Sept heures et demie ; personne !

M. Chas. Pisler, dissimulant son énervement, commença à concevoir de l’inquiétude… Il fit un signe à l’un de ses attachés. Celui-ci s’approcha aussitôt :

— Allez me chercher James Mollescott ! lui dit le gouverneur à voix basse.

À cet instant, il y eut un brouhaha dans l’assistance. Un murmure confus s’entendit.

II

— Voilà le prince ! murmurèrent cent voix.

En effet, un laquais, debout devant la monumentale porte du salon, criait :

— Son Altesse Impériale le prince Ikogiro Takahashi !

M. Chas. Pisler se précipita vers la porte. Il y arrivait presque, lorsque M. James Mollescott, en habit noir impeccable, le rejoignit.

— Me voici, monsieur le gouverneur ! fit le policier.

— C’est bon ! Je n’ai pas besoin de vous !

— Mais… insista Mollescott, ahuri.

Sans même lui répondre, M. Chas. Pisler se hâta au devant de son illustre visiteur.

Le prince Takahashi, accompagné d’une dizaine d’officiers nippons, venait de franchir la porte.

Chas. Pisler remarqua que le Japonais, malgré le sourire de commande flottant sur ses lèvres, paraissait à la fois inquiet et furieux. Les dignitaires de sa suite ne se gênaient pas pour jeter autour d’eux des regards de colère.

— Altesse, commença le gouverneur de la Californie arrivé à deux pas du prince, permettez-moi de vous dire tout l’honneur, tout le plaisir que me cause votre impériale visite !

« Le peuple américain tout entier souhaite par ma voix une sincère et cordiale bienvenue à votre Altesse et à ses vaillants officiers !

Le prince Takahashi s’efforça de sourire un peu plus.

— Oh ! monsieur le gouverneur, croyez bien que tout le…

Soudain, une bousculade effrayante déferla autour des deux hommes debout vis-à-vis l’un de l’autre : six officiers japonais, dégainant leurs courts sabres, se précipitèrent sur M. James Mollescott, qui, mêlé à la foule des invités à quelques pas derrière le gouverneur de la Californie, surveillait toute cette scène.

En moins de dix secondes, il fut saisi à la gorge, frappé à coups de plat de sabre, bousculé, tiraillé, et, la face contuse, les habits en lambeaux, porté sur un canapé proche, tandis que les Japonais proféraient de sourdes imprécations.

La scène avait été si rapide que nul parmi les assistants n’avait eu le temps de s’interposer.

Pendant une seconde, un silence de mort régna dans les salons, cependant que le prince Takahashi et le gouverneur de l’État de Californie restaient face à face, immobiles et muets.

M. Chas. Pisler fronça les sourcils, outré d’un pareil incident.

Pourtant, il se retourna et étendit la main pour arrêter l’élan d’une dizaine de gentlemen – des détectives déguisés – qui accouraient au secours de leur chef.

Le prince Takahashi avait conservé son impassibilité ; mais ses yeux brillaient d’un éclat farouche.

— Que signifie, Altesse ? demanda M. Chas. Pisler contenant avec peine sa colère.

— No matter ! (Ce n’est rien !)… Mes officiers viennent de reconnaître un voleur et s’en sont emparés ! J’en suis, en vérité, tout à fait confus !

— Un voleur, M. James Mollescott, le chef de la Sûreté de San-Francisco !… Vos officiers se trompent, Altesse !

— J’ai le très grand regret de vous dire que non !… L’homme qui est là, sur ce canapé, m’a bien, en effet, été présenté comme chef de la police de votre ville ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il est un voleur et digne d’être pendu !

— Excusez-moi, Altesse ! Vous permettez que je l’interroge ?

— Je suis entièrement à votre disposition, monsieur le gouverneur !

Un doute terrible venait de germer dans l’esprit de M. Chas. Pisler.

Bien que depuis peu installé comme gouverneur de l’État de Californie, il n’était pas sans connaître les démêlés retentissants survenus entre James Mollescott et le célèbre John Strobbins !

Il se rappelait l’extraordinaire habileté à se grimer du détective-cambrioleur qui avait réussi à se faire passer pour le détective Peter Craingsby envoyé à sa poursuite ; et, plus récemment, à escroquer une compagnie d’assurances en se faisant condamner à mort sous l’aspect d’un criminel repoussant.

Alors, M. Chas. Pisler, en proie à une horrible angoisse, se demanda si, par hasard, ce n’était pas John Strobbins, qui, sous l’apparence de James Mollescott, dirigeait le service d’ordre !

Le détective-cambrioleur en était bien capable !

En trois bonds, le gouverneur de la Californie arriva devant le canapé sur lequel les officiers nippons maintenaient leur victime.

Il se pencha sur le prisonnier, et, d’un coup d’œil, fut fixé ; nul doute possible ! c’était bien James Mollescott qu’il avait devant lui !

Le policier, bâillonné avec la ceinture de cuir verni à boucle d’or d’un des officiers nippons, la face violette, un œil poché et le nez en sang, respirait faiblement :

À cette vue, M. Chas. Pisler sentit la colère bouillonner en lui :

— Dites à vos hommes de lâcher ce gentleman ! gronda-t-il en se tournant vers le prince qui n’avait pas bougé et se tenait au milieu du salon entre quelques-uns de ses officiers, sans se soucier des coups d’œil furieux et des murmures menaçants de la foule hostile.

Du bout des lèvres le prince prononça quelques paroles en japonais.

Les officiers, sans murmurer, lâchèrent immédiatement James Mollescott, s’écartèrent, et, sans perdre le policier de vue, allèrent se placer derrière l’altesse impériale.

Les détectives qui, immobiles et les poings serrés, attendaient, prêts à l’attaque, se précipitèrent vers leur chef sur un signe de M. Chas. Pisler et lui enlevèrent la ceinture qui le bâillonnait.

À la vue de James Mollescott, sanglant et contusionné, un grondement de haine à l’adresse des Japonais résonna longuement dans les salons.

— Du calme, gentlemen ! conseilla M. Chas. Pisler qui, lui-même, avait peine à contenir sa fureur.

Le silence se fit.

L’assistance fit cercle autour du gouverneur de la Californie et du prince Takahashi, debout à dix pas l’un devant l’autre.

M. Chas. Pisler, d’un pas résolu, se dirigea vers le Japonais.

— Altesse, dit-il, d’une voix tremblante de colère et qui s’entendit jusqu’à l’autre bout du salon, l’homme que vos officiers viennent de molester si indignement et au mépris le plus… invraisemblable des lois de l’hospitalité, est l’honorable James Mollescott, chef de la police de San-Francisco !

— Je le sais ! affirma froidement la prince. Il vient de me voler un bijou d’une valeur inestimable, c’est…

— Co… comment, Altesse ? balbutia Chas. Pisler, démonté.

— Je dis que ce M. James Mollescott vient de me voler le Chrysanthème sacré donné à mon ancêtre par le dieu Shinto !

— Mais…

— Je suis sûr que ce James Mollescott est le coupable !… D’ailleurs, cela arrive souvent au Japon – et aussi ailleurs – (M. Chas. Pisler rougit pour son pays à qui l’allusion s’appliquait) que les policiers soient en même temps des voleurs !

— M. James Mollescott est un honnête homme, Altesse ! Je m’en porte garant !

— Permettez-moi de vous dire que vous avez tort !… Tout voleur a commencé par être honnête homme ! Et puis, je suis tout à fait confus de vous le dire, le sage affirme qu’il ne faut répondre de personne, pas même de soi !

— Au Japon, peut-être, Altesse ! fit M. Chas. Pisler, impatienté. En fait, je suis sûr de l’innocence de M. Mollescott !

— Je regrette de ne point être de voir avis, monsieur le gouverneur ! Et, comme je tiens énormément à la relique qui vient de m’être volée, je vous prierai de bien vouloir faire fouiller minutieusement M. James Mollescott avant qu’il ne sorte d’ici !

— Mais, enfin, de quoi l’accusez-vous.

— Je vais vous le dire ! fit froidement le prince japonais qui fit un signe à deux de ses officiers.

Ceux-ci rejoignirent les détectives qui, sur un brancard hâtivement apporté, se disposaient à conduire l’infortuné chef de la sûreté à l’infirmerie du palais du gouvernement.

— F… ez-moi le camp, vous autres ! ordonna un détective aux deux officiers d’un air menaçant.

Les Japonais, une seconde interloqués, se tournèrent vers le prince, comme pour lui demander des instructions.

À ce moment, une porte s’ouvrit et un maître d’hôtel, grave, annonça :

— Son Altesse Impériale est servie !

Cette annonce, bouffonne par suite des événements qui venaient de se dérouler, provoqua de nombreux sourires. Un ingénieur français qui se trouvait parmi les invités murmura à une dame proche de lui :

— Je crois que pour l’instant c’est ce pauvre M. Mollescott qui est « servi » !

Cependant le prince Takahashi, sans paraître voir les signes interrogatifs de ses officiers, disait au gouverneur de la Californie :

— Il me serait agréable, monsieur le gouverneur, que ce M. James Mollescott ne quittât point cette salle avant que je vous aie donné des explications sur le vol commis par lui…

— Mais…

— Par lui ! Et pas par un autre, monsieur le gouverneur ! Et je vais vous en donner la preuve, s’il vous plaît !… Car il faut absolument – et le prince appuya sur le mot absolument, et ses lèvres se pincèrent – que le bijou sacré, dérobé par ce misérable, me soit restitué ! Il le faut !

M. Chas. Pisler ne s’était vu, de sa vie, dans une aussi terrible situation. Il avait des ordres de Washington pour être agréable en tout au prince japonais – et voilà ce qui lui arrivait !

Il se tourna vers les détectives qui venaient de soulever la civière contenant James Mollescott et, d’une voix rauque, ordonna :

— Restez ici !… Ne bougez pas !

III

Les policiers obéirent.

Ils déposèrent le brancard sur le parquet luisant avec tant de brusquerie que M. Mollescott poussa un grognement de douleur.

— Qu’on aille chercher un médecin ! commanda M. Chas. Pisler.

Deux détectives se précipitèrent vers la porte et disparurent.

Le gouverneur de l’État de Californie, très pâle, déclara à haute voix :

— Ladies and gentlemen, je vous prie d’excuser l’incident déplorable qui vient d’avoir lieu et n’aura, je l’espère, aucune suite grave.

« Je vous prie aussi de bien vouloir taire tout ce que vous avez pu voir ou entendre de ce regrettable imbroglio… Pour l’instant, je vous demande de m’excuser… Tout se réduira, je pense, à un léger retard apporté à notre dîner !

Un murmure approbatif couvrit les dernières paroles de M. Chas. Pisler. Il s’inclina à la ronde et dit au prince Takahashi toujours impassible :

— Vous plairait-il, Altesse, de bien vouloir m’accompagner dans mon cabinet ?… Nous serons ainsi mieux pour causer !

— Je suis à votre disposition, monsieur le gouverneur ! Je vous prie seulement d’y faire transporter également M. Mollescott que je désire interroger en votre présence !

— Je ne demande pas mieux, Altesse !

M. Chas. Pisler, ayant ordonné aux détectives de le suivre avec la civière contenant James Mollescott, se dirigea vers son cabinet.

Le prince Takahashi marchait à ses côtés, cependant que l’assistance, muette et désemparée, les suivait d’un regard anxieux…

Que se passait-il ?

En quelques instants, les deux hommes parvinrent au cabinet du gouverneur de la Californie.

M. Chas. Pisler, courtoisement, fit signe au prince de prendre place dans un fauteuil, tandis que lui-même s’asseyait derrière son bureau d’acajou à coins de bronze.

Le brancard sur lequel était étendu M. James Mollescott fut déposé sur le tapis. Et, sur un geste impérieux du gouverneur de la Californie, les détectives qui l’avaient apporté se retirèrent.

Les deux hommes, la porte fermée, restèrent seuls.

— Je suis entièrement à vos ordres ! déclara M. Chas. Pisler au prince Takahashi.

Ce dernier s’inclina :

— Voulez-vous demander à cet homme s’il peut nous entendre et répondre à mes questions ?

— Parfaitement ! fit James Mollescott d’une voix sourde ; et, d’un effort, il parvint à se dresser sur son séant.

— J’en suis heureux ! dit le prince, froidement. Je vais donc commencer, monsieur le gouverneur… Vous vous convaincrez, ainsi, de la justesse de mes affirmations !

— Je vous écoute, Altesse !

— Voici ! Comme vous le savez, je suis arrivé ce matin, un peu avant midi, à l’hôtel America, où des appartements m’avaient été réservés, à moi et à ma suite, par des soins de l’ambassade impériale japonaise.

M. Chas. Pisler approuva de la tête.

Le prince, satisfait de cette approbation muette, poursuivit :

— Aussitôt arrivé, je gagnai ma chambre à coucher et… comment dirai-je ? après avoir fait quelque toilette, j’allais m’étendre dans le petit salon attenant à cette pièce où je restai jusqu’au déjeuner.

« Je pris mon repas dans mes appartements et occupai l’après-midi à me reposer, car la mer m’avait beaucoup fatigué !

Le gouverneur de la Californie fit un signe de condoléance polie.

— Or, écoutez-moi bien, monsieur le gouverneur ! continua le Japonais. Afin de mieux reposer, j’avais quitté mes bijoux et les avais déposés dans une coupe de cristal placée elle-même sur un guéridon de bois laqué occupant le milieu de la pièce dans laquelle je m’étais étendu.

À cinq heures et demie, je m’éveillai et m’habillai. J’avais à peine achevé lorsqu’un de mes aides de camp me fit part de l’arrivée à l’hôtel America de M. James Mollescott ! Vous me suivez, monsieur le gouverneur ?

— Avec la plus grande attention, Altesse !

— Je vous remercie… Comme l’homme chargé de veiller à ma sûreté ne pouvait m’être indifférent, j’ordonnai à mon aide de camp qui, depuis mon arrivée, n’avait jamais passé le seuil de la porte du petit salon où je me trouvais, d’amener devant moi M. James Mollescott.

« Pendant qu’il allait chercher ce… gentleman, je m’amusai à faire luire dans mes doigts les bijoux que j’avais laissés dans la coupe, et parmi lesquels se trouvait le Chrysanthème sacré provenant du dieu Shinto… C’est une pièce incomparable, autant par la délicatesse de sa fabrication que par les matériaux qui la composent : dix-sept perles du plus pur orient, et telles qu’il n’en existe pas une dix-huitième au monde, réunies en rayons autour d’une grosse opale incrustée de diamants bleus.

« Cela forme un énorme chrysanthème, monté en or et que je porte ordinairement attaché à une mince chaîne d’acier et d’or.

« Lorsque mon aide de camp précédant M. James Mollescott ouvrit la porte, je reposai l’inestimable joyau dans la coupe.

« Or, notez bien que j’étais seul dans ce petit salon, qu’il n’avait qu’une issue : la porte par laquelle mon aide de camp et M. Mollescott entrèrent ; que les fenêtres en étaient fermées, que les meubles légers ne pouvaient dissimuler personne ! Vous me comprenez bien, monsieur le gouverneur !

— Admirablement, Altesse !

— Très bien ! Donc, quand M. Mollescott entra, le Chrysanthème se trouvait encore dans la coupe ! Et…

— Je vous demande pardon, Altesse ! interrompit M. Chas. Pisler. Je voudrais vous adresser une question ! Me le permettez-vous ?

— Je vous en prie, monsieur le gouverneur.

— Combien vaut le bijou perdu ?

Le Japonais pâlit légèrement, et, d’un mouvement brusque et instinctif, porta la main à la garde de son épée. Ses yeux lancèrent un éclair de fureur. Mais il se contint et, par un effort de volonté, rendit le calme à ses traits.

Cela dura une seconde à peine. Le Japonais, s’étant ressaisi, répondit en souriant :

— Oh ! monsieur le gouverneur, c’est joyau sans prix ! Et tout l’or de l’Amérique ne suffirait pas à le payer… Il faut absolument qu’il se retrouve !

M. Chas. Pisler, ennuyé et confus, hocha la tête sans rien trouver à répondre.

— Je disais donc, monsieur le gouverneur, que lorsque M. Mollescott entra – et il entra seul, mon aide de camp resta à la porte – Est-ce vrai, monsieur Mollescott, que vous entrâtes seul ?

— C’est vrai ! affirma le policier.

— Très bien !

« Je restai environ dix minutes avec M. Mollescott, pendant lesquelles je le remerciai de veiller sur ma personne… Or, pendant que je parlais, M. Mollescott resta debout, tout près du guéridon ; il ne le niera pas, je suppose !

— Non ! fit le chef de la Sûreté de San-Francisco en s’agitant faiblement sur sa civière… Mais, monseigneur oublie de dire que tandis que Son Altesse me parlait, je ne cessai de le regarder en face, et, par conséquent, tournai le dos au guéridon que, d’ailleurs, je ne remarquai pas !

— Il n’est pas difficile de prendre un objet en étendant les mains derrière soi ! observa le prince Takahashi, durement… Je n’ajouterai rien, monsieur le gouverneur, sinon que dix minutes après que M. Mollescott m’eut quitté, lorsque je voulus prendre le Chrysanthème sacré, je m’aperçus qu’il avait disparu et le cherchais en vain !

« Pourtant, nul autre que moi ne se trouvait dans le salon, et personne n’était venu depuis le départ de M. Mollescott.

« Je fouillai moi-même les moindres recoins de la petite pièce ! Puis, devant l’insuccès de mes recherches, j’appelai mes serviteurs.

« Je leur fis ouvrir les capitonnages des fauteuils, sonder les murs, enlever les tapis et démonter les tentures !

« Le Chrysanthème d’or ne se retrouva pas !

« Qu’auriez-vous pensé à ma place ?

« J’accuse M. Mollescott de m’avoir dérobé ce bijou… Et mes officiers sont de mon avis ! C’est pour cela qu’ils se sont précipités sur M. Mollescott en l’apercevant dans vos salons !

« Je suis confus, vraiment, de ce pénible incident et vous en présente mes plus complètes excuses, monsieur le gouverneur !

« Et je prie M. Mollescott de bien vouloir me rendre ce bijou enlevé par lui.

« Je ne porterai pas plainte. Je sais ce que c’est que la fragilité, humaine !

« À force de vivre avec des voleurs, il se peut qu’on le devienne !

« Je vous prierai même, monsieur le gouverneur, d’oublier ce malencontreux incident et de ne pas tenir rigueur à M. Mollescott, à qui je compte verser dix mille dollars pour le dédommager de la restitution du Chrysanthème sacré !

Et, sur ces paroles, le Japonais se tut.

M. Chas. Pisler resta muet de stupeur. Il tourna la tête et regarda James Mollescott.

Comme si le coup d’œil du gouverneur l’eût galvanisé, le chef de la Sûreté de San-Francisco se mit brusquement debout malgré ses blessures.

Hagard, l’œil strié de sang, la lèvre écumante ; il gronda :

— Ah ! çà ! C’est un peu fort !

« Tonnerre de Dieu ! Alors, je suis un voleur… moi ! moi !… Et l’on m’offre de l’argent pour rendre mon larcin ! Malheur et malédiction !… Prouvez-le, l’homme ! que je suis un v…

— M. Mollescott ! Du calme ! interrompit M. Chas. Pisler en se levant. Du calme, je vous prie !

— Du calme, lorsqu’on me traite de voleur, moi, un magistrat de l’Union !

« Eh ! qu’il le prouve que je suis un voleur. Je suis prêt à me laisser fouiller ! En attendant, la parole d’un citoyen américain vaut mieux que celle d’un « Jap », fût-il prince ou même empereur !

IV

Le prince Takahashi resta impassible comme s’il n’avait pas entendu.

Seulement, d’un mouvement imperceptible, il tourna la tête vers le gouverneur de la Californie et dit :

— Au Japon, monsieur le gouverneur, la personne d’un hôte et ses biens sont sacrés !

« Je veux croire qu’il en est de même dans votre pays !… Je vous prie donc de bien vouloir faire faire le nécessaire pour que le Chrysanthème du dieu Shinto me soit restitué ! Il le faut absolument !

Le Japonais, comme il l’avait déjà fait, appuya avec force sur cette dernière phrase…

M. Chas. Pisler était de plus on plus embarrassé.

— Monseigneur ! s’écria M. Mollescott que la fureur et l’indignation galvanisaient, vous vous trompez ! Je n’ai pas touché au Chrysanthème ! J’ignorais même son existence !

« Et, permettez-moi de vous dire qu’il est regrettable que vos officiers se soient livrés à de pareils excès sur ma personne ; oui ! regrettable et inutile !… En vous quittant, monseigneur, je suis venu directement ici et l’on peut me fouiller, j’y suis résigné ! Il est vrai que j’ai pu, n’est-ce pas, passer le bijou à un complice qui l’a mis en lieu sûr !…

Le Japonais ne broncha pas.

Mollescott, s’échauffant, continua en s’adressant à M. Chas. Pisler :

— Eh bien, monsieur le gouverneur, laisserez-vous ainsi suspecter et insulter un citoyen américain, fonctionnaire du gouvernement ?

« Pour moi, l’affaire ne se terminera pas là ! Et, dussé-je en appeler au gouvernement fédéral, au Sénat, à la Cour suprême, au Président, même, je tirerai réparation de l’outrage qui m’est fait !

M. Chas. Pisler, de plus en plus ennuyé, ne répondit pas.

Le prince Takahashi, lui, gardait son calme dédaigneux.

— Altesse ! fit le gouverneur de la Californie, rien ne prouve absolument la culpabilité de M. James Mollescott ; culpabilité à laquelle je me refuse à croire, et que le passé irréprochable et exemplaire de M. Mollescott rend tout à fait invraisemblable. Je suis certain que…

— Fort bien, monsieur le gouverneur ! interrompit le Japonais : mais, alors, pouvez-vous me dire comment le Chrysanthème du dieu Shinto a disparu ?

M. Chas. Pisler réprima un haussement d’épaules :

— Vous comprenez bien, Altesse, que je n’en sais rien !… Je disais donc que j’étais certain que M. Mollescott se chargerait de démasquer le voleur et de retrouver le joyau disparu, si…

— Il me faut des excuses ! Des excuses de tous ces officiers qui m’ont frappé – et des dommages et intérêts ! coupa Mollescott, résolu.

— Mon cher Mollescott, votre demande est on ne peut plus légitime… Cependant, dans l’intérêt supérieur de notre pays, je vous prie d’oublier ce malencontreux incident, auquel Son Altesse est complètement étrangère !

« Le prince Takahashi, j’en suis sûr, déplore comme moi ce malheur !

— Je le déplore ! fit sèchement le Japonais qui, depuis quelques instants, observait le chef de la Sûreté de San-Francisco.

Ce dernier ne répondit pas.

— Et je suis prêt à verser à M. Mollescott la somme qu’il lui plaira pour le dommage qu’il a subi et aussi une autre somme dès que je serai rentré en possession du Chrysanthème sacré !

M. James Mollescott pensa en ce moment précis qu’il guignait depuis quelque temps un joli petit cottage, près d’Oakland, et que ce cottage valait huit mille dollars. Il déclara :

— Il me faut dix mille dollars de dommages et intérêts pour les sévices dont j’ai été l’objet !

— Mon majordome vous remettra un chèque, monsieur ! répondit le Japonais ; et, il y aura encore vingt-cinq mille dollars pour celui qui me remettra le Chrysanthème !

— Je ferai pour le mieux, monseigneur ! affirma le chef de la sûreté de San-Francisco, qui, maintenant, ne regrettait plus sa soirée.

« Je vais aussitôt faire procéder à une enquête que je dirigerai moi-même !… Me permettez-vous, monseigneur, de faire insérer dans les journaux l’annonce de la récompense que vous promettez à celui qui vous rapportera le joyau ?

— Agissez comme vous l’entendrez ! répondit le Japonais. Ce qui m’importe, c’est de rentrer en possession du Chrysanthème – car je ne retournerai pris au Japon sans lui !

M. Chas. Pisler tressaillit en entendant cette menace non déguisée et proférée d’un ton résolu.

— Nous allons tenter l’impossible pour vous satisfaire, Altesse ! dit-il…

M. James Mollescott, réconforté par l’espoir des dix mille dollars, s’était complètement redressé. Il ne sentait plus les horions reçus, ni les courbatures !

— Je vais immédiatement m’occuper de cette affaire, monseigneur ! dit-il au prince Takahashi.

Le Japonais inclina la tête affirmativement.

Au fond, il regrettait de n’avoir pas fait fouiller Mollescott qu’il croyait coupable. Mais, avec une astuce toute asiatique, il pensait que l’appât des vingt-cinq mille dollars promis inciterait le policier à restituer le joyau…

Clopin-clopant, James Mollescott quitta cabinet du gouverneur de la Californie.

Presque aussitôt, M. Chas. Pisler et le prince Takahashi, tacitement d’accord, se levèrent et regagnèrent les salons où les invités, surpris et intrigués, se laissaient aller aux plus baroques suppositions.

L’apparition du gouverneur et du Japonais calma un peu le malaise régnant et, quelques instants plus tard, tout le monde se mit à table.

Au dessert, le prince Takahashi et M. Chas. Pisler échangèrent des toast cordiaux, comme si de rien n’était, et la soirée se termina sans autre incident.

Cependant, M. James Mollescott, après avoir quitté le gouverneur de l’État de Californie, s’était fait conduire en voiture à l’hôtel de la police.

Il y fit rapidement panser les nombreuses contusions lui parsemant le corps et revêtit des habits intacts ; puis, après avoir donné l’ordre à l’inspecteur Peter Craingsby, sous-chef de la sûreté, de veiller sur le prince Takahashi, il se rendit à l’hôtel America, accompagné de deux de ses plus habiles détectives.

L’hôtel America où était descendu le prince Takahashi était – sans contredit – un des plus luxueux – sinon le plus – de San-Francisco.

L’appartement réservé au prince japonais était situé au premier étage au-dessus de l’entresol. Il se composait d’une suite de vastes et luxueuses pièces, desservies toutes par une galerie aux parois de laquelle des tableaux de maîtres, authentiques, étaient accrochés.

M. James Mollescott arriva un peu après neuf heures à l’hôtel America et se fit aussitôt conduire dans les appartements du prince Takahashi.

Ils étaient déserts pour l’instant.

Accompagné du gérant de l’hôtel et des deux détectives, le chef de la sûreté de San-Francisco arriva dans le salon où il avait été présenté au prince japonais.

Au milieu de la pièce, il reconnut le petit guéridon laqué sur lequel la coupe de cristal – vide maintenant – et ayant contenu le précieux Chrysanthème, se trouvait toujours.

M. James Mollescott regarda autour de lui et, lentement, fit le tour de la pièce.

Les murs en étaient nus.

Seuls, quelques petits tableaux les garnissaient.

Mollescott les fit décrocher l’un après l’autre pour s’assurer qu’ils ne dissimulaient pas quelque cachette. Il examina les cadres et se rendit compte qu’ils étaient massifs.

Il fit soulever les tapis et les lames de parquet ; il secoua le guéridon, le palpa et l’examina à la loupe : c’était un honnête guéridon Louis XVI, bien incapable de receler quoique ce fut dans ses minces montants.

— Oh ! monsieur Mollescott, fit le gérant, tout ce que vous faites, nous l’avons déjà fait ! Le bijou n’est pas dans la chambre !

— Vous avez sondé les murs ?

— Oui, monsieur Mollescott ! Et c’est bien inutile, vu qu’ils sont en pierre de taille ! Je les ai vu construire !

— Et la cheminée ? fit Mollescott, frappé d’une idée soudaine en jetant les yeux sur l’élégante cheminée de marbre blanc sculpté, occupant le centre d’un des pans du salon.

Le gérant sourit :

— C’est une fausse cheminée, monsieur Mollescott ! Voyez !… Ici, nous chauffons avec des radiateurs, dont les tuyaux sont dissimulés dans les moulures des cimaises !

Le gérant disait vrai. La cheminée était constituée par un bloc de marbre évidé, mais sans aucune issue !

Alors ? Puisqu’il fallait tenir pour vrai le récit du prince Takahashi, par où était passé le voleur ?

James Mollescott n’y comprenait plus rien !

Par acquit de conscience, il recommença une seconde fois ses recherches sans être plus heureux et dût s’avouer qu’il n’y comprenait rien !

En vain, interrogea-t-il le personnel entier de l’hôtel depuis le gérant jusqu’au dernier des marmitons en passant par les cuisiniers, sommeliers, femmes de chambre, et lift-men, il ne put obtenir aucun renseignement pouvant le mettre sur une piste quelconque.

Il consulta la liste des voyageurs habitant l’hôtel, sans que leurs noms lui rappelât quoique ce fut. La plupart d’entre eux étaient réunis dans le hall, et, leur dîner achevé, savouraient leur café au son d’un orchestre chinois.

Sans affectation, James Mollescott se glissa parmi eux et les dévisagea dans l’espoir de faire quelque découverte intéressante.

Ce fut en vain.

Il se retira vers minuit sans avoir pu mettre la main sur le plus petit indice.

Par acquit de conscience, il fit porter au journal le Californian Herald une annonce ainsi conçue :

CELUI QUI A DÉROBÉ LE CHRYSANTHÈME

DE PERLES EST PRIÉ DE LE RAPPORTER

À L’HÔTEL DE LA POLICE.

IL RECEVRA 25.000 DOLLARS DE RÉCOMPENSE,

ET NE SERA PAS INQUIÉTÉ.

Signé : LE CHEF DE LA SÛRETÉ

DE SAN-FRANCISCO.     

JAMES MOLLESCOTT.

Après quoi, harassé de fatigue et meurtri par les coups reçus, M. Mollescott s’en fut se coucher.

Il dormit mal et, toute la nuit, rêva que des japonais l’assommaient.

Le lendemain matin, dès l’aube, il fut debout et gagna son cabinet de travail.

Il sonna et ordonna qu’on fît venir devant lui Peter Craingsby, le sous-chef de la sûreté.

— Rien de nouveau ? demanda-t-il, dès que ce dernier fut arrivé devant lui.

— Rien, chef !

— C’est bon ! Vous allez m’aider à décacheter mon courrier… Je vous parlerai après de cette affaire du Chrysanthème…

— Du Chrysanthème, chef ? fit Craingsby, sans comprendre.

— Je vous expliquerai cela ! répondit James Mollescott… Finissons-en !

Peter Craingsby inclina la tête affirmativement. Le deux hommes commencèrent à décacheter avec rapidité, à parcourir, et à classer les lettres éparses sur le bureau du chef et qui portaient toute la mention : Personnelle.

Peter poussa un cri étouffé :

— Quoi ? Qu’y a-t-il fit James Mollescott surpris.

— Une lettre de John Strobbins ! John Strobbins vous écrit !

— Enfer et malédiction ! C’est lui qui a volé le Chrysanthème ! Ce ne pouvait être que lui ! J’aurais dû y penser ! Donnez-moi ce papier !

Craingsby obéit.

V

Ce n’était pas la première fois que James Mollescott recevait une communication de John Strobbins : lettres, télégrammes, câblogrammes, conversations téléphoniques, voir radiotélégrammes, le détective-cambrioleur usait largement de tous les moyens pour correspondre, lorsqu’il le jugeait opportun, avec le chef de la sûreté de San-Francisco.

Mais, chaque fois – et James Mollescott y songeait en crispant ses doigts nerveux sur la missive de John Strobbins – chaque fois que le détective-cambrioleur avait envoyé quelque communication, au chef de la sûreté, ç’avait été inévitablement pour le bafouer !

Les sourcils froncés, James Mollescott lut :

Très cher monsieur Mollescott,

Des amis à moi que vous m’excuserez de ne pas nommer, et c’est d’ailleurs inutile, m’ont raconté la façon peu délicate, je dirais même brutale, s’il ne fallait s’attendre à tout d’un peuple aussi barbare que les Japonais, que les officiers de Son Altesse le prince Takahashi en ont usé envers vous hier soir au palais du gouvernement.

Ils vous ont rossé, paraît-il, et bien à tort, doublement à tort, même !

Je m’explique : 1° Vous êtes complètement innocent de la disparition du bijou du prince ; 2 ° Ce joyau, quoiqu’en dise le cousin du Mikado, n’a qu’une valeur assez minime : les ciselures en sont quelconques, nullement originales, et tout à fait usées : les perles ont, pour la plupart, perdu leur orient – elles sont mortes et sans éclat.

Quant aux diamants occupant le centre de ce Chrysanthème sacré, qui est, j’ose le dire, un sacré Chrysanthème, ils sont mal taillés et jaunâtres.

Je parle sans exagération et sans vain désir de dénigrer un objet qui, pour l’instant, est mon bien, cher monsieur Mollescott, vous pouvez m’en croire !

Comme vous le voyez, j’ai fait une mauvaise affaire ; j’ai perdu mon temps et usé mon cerveau en pure perte et, de plus, je suis cause que votre figure et votre échine ont été endommagées : acceptez-en ici mes plus plates excuses !

Mais vous allez vous demander pourquoi je vous écris cette lettre ? Voici :

Je viens vous déclarer que je regrette profondément et sincèrement d’avoir fait l’acquisition de ce bijou baroque, sans nul intérêt. Je suis donc prêt à le restituer pour rien – il ne vaut guère plus !

Cependant, puisque « time is money », vous estimerez comme moi que le temps et la peine qu’ont nécessité les préparatifs de mon entreprise méritent une rétribution, n’est-ce pas ?

J’ai lu, tout à l’heure, dans le Californian Herald que vous, ou plutôt le prince Takahashi, offrait de verser vingt-cinq mille dollars à qui rapporterait le Chrysanthème disparu.

À vrai dire, ce bijou ne vaut pas plus.

Mais à cette somme il convient d’ajouter 75.000 autres dollars, juste rémunération de mes peines et démarches. Soit en tout 100.000 dollars, contre lesquels je restituerai, intact et enveloppé dans un fin papier de soie, (je le donne gratis), le Chrysanthème sacré du prince Takahashi. Je compte même vous l’apporter en personne, ce qui me procurera le plaisir très vif et toujours nouveau de vous voir.

Si vous acceptez, veuillez mettre une annonce dans le Californian Herald, annonce très explicite, et promettant que je ne serai inquiété en rien. Je lirai le Californian Herald demain.

Sinon, j’agirai auprès du prince Takahashi, car je ne veux à aucun prix être frustré du produit de mon travail, prétention juste, légitime et équitable !

Dans l’attente de notre prochaine entrevue, je vous présente, cher monsieur Mollescott, mes compliments confraternels et distingués.

JOHN STROBBINS.

Quand M. Mollescott eut terminé de lire cette épître railleuse, il était rouge de fureur et ses lèvres tremblaient.

Il lui fallut plusieurs minutes avant de se remettre. Il regarda Peter Craingsby, impassible, d’un œil furibond, froissa le papier et hocha la tête :

— C’est bien cela ! dit-il. C’est John Strobbins qui a enlevé le Chrysanthème d’or !

« Ce ne pouvait être que lui ! Ah ! quand donc en aurons-nous fini avec ce bandit !

— Que dit-il, chef ? murmura Peter Craingsby.

— Ce qu’il dit ? Non ! Vous ne pouvez en avoir une idée ! Il a le toupet de prétendre que le bijou ne valait pas la peine qu’il se dérangeât ! Et il offre de le rendre pour rien !

— Vous dites, chef !

— Oui !… Il offre de rendre gratuitement le chrysanthème ! Mais il exige qu’on lui verse 100.000 dollars pour son dérangement ! Cent mile dollars !… Le prince en offre vingt-cinq mille !…

« Pour moi, je ne veux plus avoir affaire avec ce Japonais de malheur !… Vous ferez donc dire au prince Takahashi que j’ai découvert l’auteur du vol… enfin, que le voleur m’a écrit, quoi !…

« Et qu’il demande cent mille dollars ! D’ailleurs, je suis sûr que le Japonais les donnera !

— Je ne suis pas bien au courant de toute cette affaire, chef ! dit Peter Craingsby.

— Ah ! C’est vrai ! Je ne vous ai pas expliqué… commença Mollescott.

Et, d’une voix sourde, il fit part à son subordonné, et sans omettre aucun détail, des événements survenus la veille, tant au palais du gouvernement qu’à l’hôtel America.

— Et que comptez-vous faire, chef ? demanda Craingsby, sitôt que le chef de la sûreté de San-Francisco eut terminé.

— Eh ! Verser à ce maudit Strobbins la somme demandée si le Japonais le veut bien !

— Mais où ?

— Ce bandit offre de venir lui-même chercher l’argent et de remettre le bijou, si on lui promet l’impunité ! grogna Mollescott.

— Quel culot !

— Que faire, pourtant ! Le mieux est d’en passer par où il l’exige, puisque le Japonais veut à tout prix ravoir sa breloque !

— Vous avez raison, chef ! acquiesça Peter Craingsby ; je vais de suite faire prévenir le prince du sort du Chrysanthème, et lui demander s’il accepte les conditions de John Strobbins !

— Well ! Et faites vite ! J’ai hâte de ne plus penser à cette affaire !

« Quel homme ! Il est insatiable ! Il doit posséder près de cent millions de dollars s’il a gardé tout ce qu’il a volé !

— Sûrement !… À tout à l’heure, chef !

James Mollescott resta seul.

Bien qu’il ne voulût pas y penser, la personnalité de John Strobbins s’imposait à son esprit.

Il se rappela tous les tours que lui avait joué l’insaisissable détective-cambrioleur et sentit se rallumer ses vieilles rancunes ; pendant plus d’une heure, il remâcha ses griefs contre son ennemi ; il évoqua les innombrables occasions dans lesquelles John Strobbins l’avait bafoué, ridiculisé, humilié, si ce n’est pire.

Il tâta ses épaules et sa figure encore endolories des coups frappés par les officiers japonais – toujours par la faute de John Strobbins.

Il relut la lettre narquoise du détective-cambrioleur et sa rage fut à son comble.

Il conclut :

— Avec un pareil bandit, se gêner serait une naïveté ! J’ai été vraiment trop simple jusqu’ici !… Je vais, sans plus tarder, mettre l’annonce qu’il demande dans le Californian Herald en lui promettant l’impunité, s’il veut venir ici, dans mon cabinet, me remettre le Chrysanthème d’or.

« Et, s’il vient, comme je n’en doute pas, les six solides gaillards que j’aurai fait cacher ici me le maintiendront et l’emmèneront dans quelque bonne cellule où je veux le surveiller moi-même !

« On verra bien !

« Je finirai peut-être par triompher !

« En tous cas, j’en profiterai pour me faire expliquer la manière dont il a enlevé le Chrysanthème au Japonais !… Je ne vois pas bien comment !

« Mais il faudra bien qu’il me le dise ou je le ferai mettre au third degree (3e degré)… D’abord, même s’il parle, je l’y ferai mettre quand même ! Il en a mérité dix fois plus ! »

Rasséréné par ces réflexions, M. James Mollescott saisit un porte-plume, et, sur-le-champ, libella l’annonce suivante destinée au Californian Herald :

J. S. EST PRIÉ DE VENIR DEMAIN VENDREDI

À DIX HEURES DU MATIN AVEC LE CHRYSANTHÈME

AU BUREAU DE JAMES MOLLESCOTT

QUI, CONTRE REMISE DU JOYAU,

LUI DONNERA LA SOMME DEMANDÉE.

AINSI QUE J. S. LE DEMANDE,

IL NE SERA EN RIEN INQUIÉTÉ POUR CETTE AFFAIRE.

Signé : JAMES MOLLESCOTT       

LE CHEF DE LA SÛRETÉ DE SAN-FRANCISCO.

M. James Mollescott relut quelques fois ces lignes, il mit soigneusement des points sur les i, vérifia la ponctuation et, content de lui, murmura en se frottant les mains :

— Là ! Comme cela, de toutes façons, il n’aura rien à dire ! C’est explicite ! Misérable Strobbins, cette fois-ci, c’est fini de rire !

Le chef de la sûreté de San-Francisco se leva.

Il était énervé. Il marcha vers la fenêtre pour se délasser l’esprit au spectacle de l’animation de la rue.

À ce moment l’on frappa.

C’était Peter Craingsby.

— Eh bien ? demanda James Mollescott, en se retournant brusquement, car, telle était sa hantise de John Strobbins qu’il n’eût pas été surpris de voir apparaître le détective-cambrioleur !

— Eh bien, chef, j’ai vu l’aide de camp du prince !… Le Japonais accepte ! Il m’a fait remettre deux chèques : un de cent mille dollars pour John Strobbins et l’autre de dix mille, pour vous… pour vous dédommager, a-t-il dit, des… des bousculades dont vous avez été victime !

— Dites des coups que j’ai reçus ! grogna Mollescott en saisissant les deux chèques que Craingsby lui tendait.

« Il les posa sur son bureau, y prit l’annonce qu’il venait de rédiger et reprit :

— Tenez, prenez ce papier et envoyez-le porter au Californian Herald. Demain, à cette heure-ci, le fameux, l’illustre John Strobbins sera coffré !

— S’il vient ! objecta Craingsby, après avoir, d’un coup d’œil, parcouru le papier que venait de lui remettre le chef de la sûreté de San-Francisco.

— Il viendra ! affirma Mollescott sur le ton d’une conviction absolue.

« Vous, veillez bien sur le Japonais et sa suite !… Ils partent demain pour Chicago ; je les voudrais voir au diable !… Et envoyez-moi le brigadier Ralph et six forts gaillards, que je leur fasse la leçon ! Allez !

— C’est entendu, chef ! fit Peter Craingsby, qui se retira aussitôt.

Le lendemain matin, à dix heures précises, M. James Mollescott qui, assis devant son bureau, parvenait à grand’peine à maîtriser son impatience fébrile, tressaillit violemment en entendant frapper contre la porte de son cabinet.

— Entrez ! dit-il à voix haute.

La porte s’entr’ouvrit.

Un huissier en habit noir parut :

— M. John Strobbins prie le chef de la sûreté de bien vouloir le recevoir ! dit-il.

VI

— Faites entrer ! ordonna James Mollescott en essayant de dissimuler la joie violente qui venait de l’envahir.

Ainsi, bêtement, naïvement, John Strobbins venait se livrer.

Le chef de la sûreté de San-Francisco, à voix basse, murmura à des personnages invisibles :

— Attention, vous autres ! Ne le laissez pas filer ! N’hésitez pas à lui casser la tête, s’il résiste !

Rien ne répondit.

John Strobbins entra.

Il était allègre et souriant. Ses moustaches blondes, mousseuses, découvraient ses lèvres rouges un peu épaisses. De ses mains gantées de clair, il tenait un panama de mille dollars et un souple jonc des Indes, tout blanc, sans une tache que surmontait un pommeau d’or ciselé.

Le détective-cambrioleur était vêtu d’un élégant costume de flanelle blanche, coupé à la toute dernière mode, et de souliers jaunes en peau souple et mate.

D’un geste gracieux, il s’inclina devant James Mollescott et, aimablement, déclara :

— En toute sincérité, cher monsieur Mollescott, je suis heureux de vous voir ! Ces brutes de Japonais vous ont mis, à ce que je vois, dans un triste état ; votre nez est un peu aplati et votre œil droit est en capilotade ; c’est déplorable et je vous réitère mes sincères excuses !

John Strobbins s’inclina une deuxième fois et continua :

— Mais, parlons de ce qui m’amène ! Votre temps et le mien, bien qu’occupés d’une façon différente, sont également précieux !

« Donc, j’ai lu ce matin, dans le Californian Herald, votre aimable annonce. Et, mon Dieu, me voici !… Vous avez le chèque ?

M. James Mollescott ouvrit la bouche pour crier l’appel convenu aux six policiers disséminés dans la vaste pièce.

Mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Car, il s’aperçut que, tout en parlant, John Strobbins avait élevé le bras et que, dans sa manche, un mignon revolver était traqué sur lui, Mollescott !

— Alors, vous avez l’argent, monsieur Mollescott ? répéta John Strobbins en fixant toujours le policier.

— Mais… oui ! fit Mollescott, furieux d’être deviné, cependant que ses mains se rapprochaient peu à peu du bouton de la sonnerie électrique posé sur sa table.

— Ne touchez pas à la sonnerie ! conseilla à voix basse le détective-cambrioleur, ou je vous tue !… Tenez, prenez le chèque, payez-moi, et finissons cette petite comédie, voulez-vous ?

— Mais, oui ! balbutia Mollescott, décontenancé… Mais, vous avez le Chrysanthème, sans doute ? Où est-il ?

— Le voici ! fit John Strobbins, en tirant, de sa main gauche, le splendide joyau de la poche de son gilet.

— Donnez !

— Ah ! non !… L’argent d’abord, cher monsieur Mollescott ! Je n’ai pas confiance, moi !

Mollescott eut un instant d’hésitation ; puis, pris d’une idée subite, il ouvrit le tiroir dans lequel il avait enfermé les deux chèques du prince Takahashi.

Il les en retira, et, ayant posé sur son bureau celui de dix mille dollars, il tendit l’autre – de cent mille – à John Strobbins.

Le détective-cambrioleur étendit la main gauche pour s’en saisir. C’est ce qu’attendait James Mollescott.

Il retira sa main d’un geste brusque et hurla :

— À moi !

Des tentures, des armoires d’acajou aussitôt ouvertes, six hommes surgirent – des détectives gigantesques armés de casse-têtes – qui bondirent vers John Strobbins.

Le détective-cambrioleur s’attendait sans doute à cette attaque. Il cria :

— Ah ! C’est ainsi ? Eh bien, vous n’aurez rien du tout, James Mollescott !

Il se pencha en avant, et, d’un coup de poing en plein front, projeta James Mollescott et son fauteuil contre le mur proche tandis que de l’autre main, il raflait prestement, et le chèque à son nom, qu’avait lâché le chef de la sûreté, et celui « au porteur » destiné à James Mollescott et qui était resté sur la table.

Puis, soulevant d’un effort terrible le lourd bureau d’acajou, il le précipita sur les six détectives ; trois d’entr’eux s’écroulèrent à demi écrasés sous le meuble pesant. Les autres, stupéfiés d’une pareille audace, se reculèrent.

C’était ce que voulait John Strobbins.

Avec une rapidité vertigineuse, il bondit vers la fenêtre, l’ouvrit, empoigna un tuyau de gouttière fixé au mur, non loin de là – il connaissait ce détail – et se laissa glisser dans la rue.

Une automobile attendait au bord du trottoir, à dix mètres de là. La portière en était ouverte.

John Strobbins bondit sur le marchepied et, au même moment, la voiture démarra, d’un seul coup, avec une vitesse folle.

Par la fenêtre du cabinet de James Mollescott, les détectives et le chef de la sûreté lui-même hurlèrent.

— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! C’est John Strobbins !

Déjà la voiture était loin.

En trombe, les policiers, comprenant l’inutilité de leurs efforts, dégringolèrent les escaliers de l’hôtel de la police, James Mollescott en tête.

Ils arrivèrent en bas juste à temps pour voir l’auto de John Strobbins disparaître au coin de la Denver Avenue.

Écumant de rage, James Mollescott appela une auto qui passait, la fit arrêter, y prit place avec trois détectives.

Sur son ordre, le chauffeur se lança à toute allure dans la direction de Denver Avenue qu’il emboucha.

James Mollescott, debout à côté du chauffeur poussa une exclamation de joie en reconnaissant, à moins de deux cents mètres en avant, l’auto de John Strobbins qui avait dû ralentir à cause de la foule très dense en cet endroit.

— Vite ! Plus vite ! hurla au chauffeur le chef de la sûreté de San-Francisco.

L’auto des policiers redoubla de vitesse.

Peu à peu la distance séparant les deux voitures diminua.

Soudain, James Mollescott demeura stupéfié : l’auto de John Strobbins, décrivant un crochet savant, franchissait la grille de la cour de la gare du Northern Pacifie railway !

— Il est à nous ! glapit le chef de la sûreté de San-Francisco…

Son auto, dix secondes plus tard, pénétrait à son tour dans la cour du Northern pacific.

À peine fut-elle arrêtée que Mollescott et les trois détectives, revolver au poing, sautèrent sur le pavé et se ruèrent à la suite de John Strobbins qu’ils venaient de voir se diriger vers les quais du départ.

— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! C’est John Strobbins ! hurlèrent les quatre hommes en courant comme des fous.

Ils arrivèrent sur le quai juste à temps pour voir à cinquante mètres plus loin le détective-cambrioleur monter dans un des Pullman-cars du Sunset-Express en partance.

Ils accélèrent leur course et arrivèrent devant les marchepieds du luxueux wagon qu’ils escaladèrent.

Mais John Strobbins ne se trouvait plus à l’intérieur.

Descendu à contre-voie, il se dirigeait au petit trot vers l’avant du convoi…

Il y arriva au moment où les hommes d’équipe, debout entre les tampons du fourgon, se disposaient à y accrocher une formidable locomotive.

D’un saut, John Strobbins fut sur le pont en fer reliant au tender la puissante machine, qui arrivait avec lenteur.

— À terre, vous autres ! ordonna-t-il au chauffeur et au mécanicien en les menaça du revolver dissimulé dans sa manche.

Les deux hommes n’insistèrent pas.

Lâchant qui sa pelle, qui son volant de manœuvre, ils bondirent sur la voie.

À ce moment, James Mollescott et ses trois détectives arrivaient.

D’un geste rapide et sûr, John Strobbins renversa la mise en train et ouvrit en grand la valve d’introduction de vapeur.

La puissante locomotive démarra brusquement et glissa sur les rails d’acier avec une rapidité vertigineuse.

Accoudé à la rambarde de fer, John Strobbins cria au chef de la sûreté, médusé :

— Vous ne serez jamais qu’un imbécile, monsieur Mollescott !

Mais la locomotive était déjà loin.

Le policier n’entendit que ces mots : Imbécile et Mollescott.

Le chef de la sûreté de San-Francisco, après un instant de stupeur, se précipita vers le bureau du chef de gare.

Celui-ci avait aperçu l’audacieuse fuite de John Strobbins. Il ordonna d’aiguiller la locomotive vers une voie de garage : Ainsi, le détective-cambrioleur, ne pouvant aller plus loin, serait obligé de se rendre.

Dix minutes se passèrent.

Puis, le sous-chef de gare arriva, très pâle, dans le bureau de son supérieur où attendait Mollescott :

— Rien à faire, chef ! John Strobbins a arrêté sa machine à un mille d’ici ! Il a remis les aiguilles en place, les a brisées derrière lui après avoir passé, et a coupé les fils télégraphiques reliant la gare de Frisco aux autres stations !

Il n’y avait pas à insister !

*    *    *

Le soir-même, un peu avant onze heures, le chef de gare du Northern Pacific eût seulement des nouvelles de John Strobbins, ou plutôt de la locomotive, trouvée seule, abandonnée sur une voie de garage, près de Lewis-Junction, à deux cents mille au Sud-Est de San-Francisco.

Et, le surlendemain, le prince Ikogiro Takahashi, qui, dans l’espoir de retrouver le Chrysanthème sacré, était encore à San-Francisco, reçut de Santa Barbara une petite boîte postale recommandée, et qui contenait le précieux joyau, lequel était accompagné de ces quelques lignes « tapées » à la machine à écrire :

Monseigneur,

J’ai le très grand honneur de nous adresser, inclus, le bijou que je vous ai, par mégarde, enlevé, et qui ne m’intéresse en rien.

Je m’empresse de vous aviser que j’ai touché le chèque de cent mille dollars que vous avez bien voulu me faire parvenir par l’entremise de « mon ami » James Mollescott, chef de la sûreté à San-Francisco…

J’ai également touché le chèque que vous destiniez à « mon ami », et qui lui est inutile, attendu qu’il est grassement payé par l’État de Californie !

En échange de la bienveillance que vous avez bien voulu me témoigner, monseigneur, je me permets de vous donner un conseil utile : ne laissez pas vos bijoux dans des coupes sous un lustre électrique, comme vous l’avez fait dans le petit salon de l’hôtel America ; il se peut qu’un de mes imitateurs habite l’étage au-dessus, qu’il perce le plafond près de la tige centrale du lustre, et qu’il pêche simplement avec une ligue et un hameçon le bijou qui lui convient !

C’est ce que j’ai fait en profitant de ce que vous étiez occupé avec « mon ami », M. James Mollescott.

Je sais bien qu’une assez grande habileté est nécessaire dans ce cas, mais nous sommes tous habiles dans notre métier, c’est indispensable !

Vous voilà averti, monseigneur ; comme l’a dit le fabuliste français La Fontaine, la leçon vaut bien… cent mille dollars, sans doute !

Je n’ai, d’ailleurs, aucun mérite à vous révéler ma façon d’agir en cette affaire, attendu que, jamais, je n’opère de la même façon.

Vous ne me devez donc, monseigneur, aucune reconnaissance !

Moi, je vous en dois pour avoir fait rosser « mon ami », M. James Mollescott.

Je dépose à vos pieds, monseigneur, mes hommages les plus distingués.

JOHN STROBBINS, détective-cambrioleur. - FIN

Le mystère de l’Arafura

Après avoir soustrait sa fiancée Charlotte Gladden aux embûches de ceux qui voulaient lui ravir son immense fortune, John Strobbins était revenu – comme toujours – à San-Francisco, son centre d’opérations. Le détective cambrioleur par un scrupule bizarre et inattendu avait déclaré à sa fiancée qu’il ne l’épouserait que lorsque leurs fortunes respectives s’équivaudraient. Or, si John Strobbins était possesseur d’un nombre considérable de dollars, il était loin d’atteindre au total fantastique de 180.000.000, montant de la fortune de Charlotte Gladden.

Cependant, John Strobbins ne désespérait pas d’y parvenir… Spéculer ? Cela comporte des aléas ! Travailler ? John Strobbins n’en avait pas le temps… Alors ?

Il fallait trouver quelque opération fructueuse et rapide ! John Strobbins, ayant gagné sa villa des environs de San-Francisco, se plongea dans ses réflexions. Et, pendant quelque temps, nul n’entendit plus parler de lui…

Il est avéré qu’un bon Américain ne doit s’étonner de rien et les citoyens de San-Francisco – le diamant de l’Ouest – moins que tous autres.

Pourtant, l’émoi fut grand dans la capitale de la Californie lorsque, quelques jours après le retour de John Strobbins, les journaux apprirent au public que, par décision de la cour suprême de Washington, M. Patrocle Portsnaoun venait d’être chargé de vérifier les comptes du gouvernement des îles Philippines ! Certes, « Business are business » et ce n’est pas en jouant de la flûte qu’on parvient à la richesse ! Il est certain que, depuis quelque temps les gouverneurs des Philippines se succédaient fort rapidement et tous s’en allaient l’escarcelle abondamment garnie. Ils exagéraient. Nul doute à ce sujet ! Mais envoyer Patrocle Portsnaoun vérifier leurs agissements, cela, c’était plutôt drôle. Infortunés Philippins ! Si jusque-là ils avaient été écorchés, de l’avis général, Patrocle Portsnaoun ne leur laisserait même pas les os !

Patrocle Portsnaoun ! c’était un ingénieur de Chicago. Toutes les affaires auxquelles il s’était intéressé avaient fini lamentablement – pour les actionnaires s’entend.

Maintenant, âgé de soixante ans, riche à millions, Portsnaoun, devenu conseiller technique de la cour suprême, se reposait de ses anciennes rapines – pas si anciennes que personne ne s’en souvînt. Et c’était cet homme que le gouvernement envoyait pour faire refleurir l’honnêteté.

Nombreuses furent les réclamations. Quelques journaux crièrent au scandale. Mais quoi, Patrocle avait des amis et sa fortune était considérable. Aussi, moins de quinze jours après l’apparition du décret l’investissant de sa mission, le vieux forban s’embarquait à San-Francisco sur le paquebot Arafura qui devait le conduire à Manille.

Ce que c’est que la puissance et l’argent ! Les notabilités de San-Francisco tinrent à honneur de venir accompagner jusqu’à la porte de sa cabine le cynique Patrocle.

Gouailleur et légèrement méprisant, Patrocle Portsnaoun, ayant surveillé l’installation de ses bagages, grimpa sur la dunette et, s’étant juché sur une banquette, il réclama le silence et harangua la foule !

Il obtint d’ailleurs un grand succès.

À cinq heures de l’après-midi, l’Arafura ayant largué ses amarres s’éloigna lentement du quai, franchit la passe de Golden Gate et fila à toute vitesse vers l’ouest.

Une heure plus tard, la cloche du dîner appela les passagers à table. Ainsi que son rang lui en donnait le droit, Patrocle Portsnaoun, sa haute taille moulée dans un impeccable smoking, prit place aux côtés du capitaine.

Pendant tout le repas – détail à noter – le haut fonctionnaire témoigna d’un entrain endiablé. Il mangea abondamment et but encore plus. Aussi, lorsque, le dîner fini, Patrocle, un énorme cigare bagué entre les lèvres, remonta sur le pont, était-il légèrement congestionné.

— Vous permettez, dit-il au commandant de l’Arafura qui l’accompagnait, je vais chercher quelques cigares dans ma cabine.

— Comment donc, je vous en prie !

Tranquillement, Patrocle descendit dans l’intérieur du navire. Des passagers le croisèrent dans l’escalier, un garçon l’aperçut marchant à pas lents dans le couloir menant à sa cabine – une cabine de luxe. Puis ce fut tout.

Debout près de l’entrée du salon, le capitaine, après avoir attendu un quart d’heure Patrocle Portsnaoun, pensa en ne le voyant pas venir, que l’ingénieur avait changé d’idée et s’était sans doute couché.

— Il aurait pu me prévenir ! grommela-t-il puis, sans s’inquiéter davantage, il gagna la passerelle.

Le lendemain matin, personne ne vit Patrocle Portsnaoun. Le garçon chargé de faire la cabine trouva le lit défait et pensa que le vieil ingénieur était sur le pont.

À onze heures, lorsque les passagers furent réunis pour déjeuner, la place de Patrocle Portsnaoun resta vide. Ce que voyant le capitaine envoya un garçon à la recherche du haut fonctionnaire. Le Stewart revint quelques minutes plus tard : il avait fouillé cabines et couloirs, coursives et promenades sans rencontrer le disparu !

Où était Patrocle Portsnaoun ?

Les passagers, interrogés par le capitaine, affirmèrent tous que, depuis la veille au dîner, l’ingénieur ne s’était plus fait voir !

Le capitaine de l’Arafura sentit une sueur froide lui couler dans le dos, qu’allait-il devenir si l’on ne retrouvait pas Portsnaoun ? C’était la destitution à coup sûr !

Le malheureux officier pensa à ses enfants sans pain. Il frémit. D’un bond, il fut debout :

— Continuez le service ! commanda-t-il au maître d’hôtel : je vais voir moi-même ce qu’est devenu M. Portsnaoun !

Le capitaine s’était dressé avec tant de brusquerie que la table trembla. Et, de la serviette placée sur l’assiette, du disparu, une feuille de papier glissa et tomba en tournoyant sur le tapis rouge garnissant le plancher du salon.

Le capitaine l’aperçut. D’un seul geste, il s’en saisit et l’examina : c’était, à n’on pas douter, une page provenant d’un carnet de notes. Le capitaine Scott lut :

Commandant, ne vous inquiétez pas de moi : j’ai débarqué cette nuit avec mes bagages. Merci de vos bons soins et à vous revoir.

Et c’était signé : PATROCLE PORTSNAOUN !

— Que le diable m’écorche ! grommela Scott, absolument médusé, l’animal se f… de moi !

Des rires fusèrent parmi les belles passagères. Tout confus, Scott lissa ses grosses moustaches et s’écria :

— Vous m’excusez, ladies et gentlemen ! dit-il… Je suis obligé de vous quitter un instant !

Et, sans attendre de réponse, le digne Scott sortit.

À son coup de sifflet, le maître d’équipage arriva devant lui :

— Vous allez me faire aussitôt fouiller le paquebot de la quille à la pomme des mâts ! Ouvrez les cales ! Explorez les soutes ! Un passager de marque, M. Patrocle Portsnaoun, a disparu cette nuit. J’ai la certitude qu’il est à bord ! Il faut qu’il se retrouve ! Mettez tout l’équipage à sa recherche !

— Bien, commandant !

Resté seul, le capitaine Scott gagna sa cabine où il se fit servir à déjeuner : il était trop préoccupé pour consentir à subir les interrogations des passagers ! Tout en mangeant, il réfléchit où pouvait bien être passé l’ingénieur ? Et que signifiait cette plaisanterie d’un goût… médiocre !

Scott n’en revenait pas ! Inquiet et furieux, il expédia rapidement son repas et grimpa sur la passerelle. Comme il y arrivait, il s’aperçut que, dans sa précipitation, il avait oublié sa casquette ! En plein midi, par 25° de latitude ! Ce n’était pas le moment ! Scott dégringola les échelons de bois et bondit dans sa cabine. Mais, comme il avançait la main pour saisir son couvre-chef, il faillit s’écrouler de saisissement, un morceau de papier de même dimension et vraisemblablement de même provenance que celui trouvé sous la serviette du disparu était épinglé à sa casquette !

Fébrilement, Scott s’en empara :

Inutile de me chercher, capitaine : je n’y suis pour personne ! y était-il écrit.

Du coup, Scott se demanda s’il ne devenait pas fou ! Pendant quelques instants, il flaira le morceau de papier et regarda autour de lui d’un air à la fois effaré et furieux, comme prêt à sauter à la gorge de quelqu’un.

Enfin, ayant repris son sang-froid, l’officier enfonça d’une tape rageuse sa casquette sur son crâne, et, tenant toujours à la main le mystérieux papier, sortit de sa cabine. Sur le pont, il se heurta au maître d’équipage qui lui dit :

— Commandant, M. Portsnaoun demeure introuvable ! J’ai fait fouiller les soutes et les cales : rien…

— Et ses bagages ? s’écria Scott, pris d’une idée subite.

— Mais… ils sont dans la cale ? répondit le maître d’équipage.

— Allons voir !

En quelques instants, les deux hommes gagnèrent la soute où se trouvaient remisés les bagages des passagers. Ils aperçurent, intactes les luxueuses malles de Patrocle Portsnaoun. Le capitaine Scott, en s’approchant pour mieux les examiner trébucha et, voulant se retenir, s’accrocha à la poignée de l’une d’elles. Mais l’énorme malle, entraînée elle-même, tomba sur le plancher... Scott lâcha un juron formidable. Il se releva tout poussiéreux.

— Que le diable me rôtisse ! grommela-t-il. Cette malle est vide !

C’était vrai ! Et toutes les autres aussi. Il fut facile de s’en assurer à leur légèreté. Dominant son ahurissement, le capitaine Scott examina les serrures de cuivre : intactes !

Le vieux marin hocha la tête : il n’y comprenait rien :

— Continuez les recherches ! dit-il au Maître d’équipage : vous m’aviserez dès que vous aurez quelque chose de nouveau ! Notre homme est à bord, c’est certain !

C’était bien l’avis du maître d’équipage. À la suite de Scott, il remonta sur le pont et s’activa à retrouver le mystérieux disparu, mais sans succès !

Après dix-huit jours de traversée, l’Arafura mouilla dans la baie de Manille sans que Patrocle Portsnaoun ait été retrouvé.

Le capitaine Scott, persuadé que le disparu n’avait pas quitté le navire, fit surveiller étroitement le débarquement des passagers et tint lui-même à les dévisager l’un après l’autre à mesure qu’ils quittaient le navire.

Debout au pied de l’échelle, un cigare en bouche, il se livrait à cette occupation lorsqu’un télégraphiste arriva devant lui :

— Le capitaine Scott ?

— C’est moi !

— Une dépêche de San-Francisco !

— Merci.

Scott décacheta le télégramme et, l’ayant parcouru dut se retenir à la rambarde pour ne pas choir !

Excusez-moi, capitaine, d’avoir manqué le départ à San-Francisco, j’ai été retenu par une affaire urgente. Je le regrette, car j’aurais aimé faire le voyage avec vous ; ce sera pour une autre fois. Cordialités.

PATROCLE PORTSNAOUN.

Pourtant, M. Patrocle Portsnaoun s’était bien embarqué sur l’Arafura ! Nul doute à ce sujet ! Les passagers pouvaient en témoigner !…

Telles furent les pensées du capitaine Scott une fois revenu de son saisissement. D’ailleurs, la meilleure preuve était les deux feuilles de son carnet trouvées sur la table et sur la casquette de Scott. Le capitaine de l’Arafura les avait encore examinés le matin même et les avait soigneusement serrées dans son portefeuille : il voulut les revoir : elles n’y étaient plus !

Scott resta sans forces. Du coup, il renonçait à savoir ! Il se désintéressait de l’affaire… Puisque Patrocle Portsnaoun était à San-Francisco, qu’il y restât ! Tout était pour le mieux.

Quant à lui, Scott, il allait penser à autre chose ! En raisonnant ainsi il prouvait sa sagesse.

Car il lui eût été bien difficile de se douter de ce qui s’était passé !

Le soir du départ de San-Francisco, Patrocle Portsnaoun, après avoir prié Scott de l’attendre un instant, s’était dirigé vers sa cabine afin d’y prendre quelques cigares…

Délibérément, l’ingénieur en ouvrit la porte et, fidèle à de vieilles habitudes de prudence, il la referma sitôt entré. Sa main quittait à peine la poignée de cuivre ciselé qu’il se sentit pris à la gorge. Il râla, voulut se débattre, mais ses bras, aussitôt immobilisés, furent instantanément ligotés, ses jambes de même. Au moment où Portsnaoun allait succomber à l’asphyxie, l’étau humain lâcha sa gorge : le vieil ingénieur aspira goulûment une gorgée d’air, puis voulut crier, mais un bâillon de caoutchouc instantanément appliqué l’en empêcha. Les yeux agrandis par la terreur, il aperçut deux hommes à ses côtés.

En l’un d’eux, il reconnut un des stewards du paquebot. L’autre était revêtu d’un étrange costume de caoutchouc rouge, visiblement trop ample pour lui. À sa ceinture pendaient plusieurs objets assez semblables à des oranges. De grosses lunettes, pareilles à celles dont se servent les chauffeurs d’automobiles, cachaient ses yeux. Cet homme, si bizarrement vêtu, était tout simplement John Strobbins. Il dit à voix basse :

— Là ! voilà qui est fait ! fouille-moi consciencieusement cette vieille fripouille, Reno !

Ce dernier s’empressa d’effectuer l’opération indiquée, tandis que John Strobbins donnait un tour de clé à la serrure. Malgré sa résistance, Portsnaoun fut, en un clin d’œil, délesté de tout ce que ses poches contenaient. John Strobbins s’en saisit :

— Veille derrière la porte ! dit-il à Reno.

Puis, il s’occupa sans délai à inventorier, à la lueur de l’ampoule électrique brillant au plafond, le contenu du portefeuille de Patrocle Portsnaoun. Et, au fur et à mesure que ses recherches avançaient, il poussait des petits claquements de langue satisfaits. En quelques minutes, il eut terminé.

— Cher monsieur Portsnaoun, dit-il au prisonnier en se tournant vers lui, je me félicite vraiment de l’heureuse circonstance qui nous réunit. Depuis longtemps, je vous soupçonnais de vagues tripotages avec votre ami le maire de San-Francisco. Voici que j’en ai la preuve ! Quelle imprudence fut la vôtre de garder sur vous des papiers aussi compromettants ! Je vous avouerai que je m’attendais à les trouver : ils sont aussi accablants pour vous que pour votre ami Brock ; alors, comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, vous avez gardé par devers vous une bonne arme. Il faut être prudent, mais pas trop.

« Je résume, nous n’avons pas le temps de rester ici. Les papiers que vous venez de me… fournir prouvent vos concussions, vols, collusions et faux. Oh ! je ne vous fais pas la morale ! Loin de moi pareille pensée ! Je veux seulement vous prévenir d’avoir à m’obéir, étant donné qu’au moindre mouvement, au moindre cri de votre part, je livre le tout à la justice. Entendu, hein ? Bon !…

Et, ce disant, John Strobbins, d’un poignard tiré de sa ceinture, trancha les liens retenant les bras de Patrocle Portsnaoun. Puis il saisit un carnet appartenant à l’ingénieur et, le tendant à ce dernier, lui dit :

— Prenez le crayon attaché au calepin et écrivez sur une feuille : Commandant, ne vous inquiétez pas de moi : j’ai débarqué cette nuit avec mes bagages. Merci de vos bons soins et à vous revoir… Là... maintenant signez… et ne me regardez pas avec ces yeux de merlan bouilli !… Tournez la page et écrivez : Inutile de me chercher, je n’y suis pour personne. Et, signez… Merci ! Attache-lui les mains, Reno !

Tandis que Reno se livrait à cette opération, John Strobbins arracha les deux pages du carnet de Patrocle et les posa sur une table en disant :

— Tiens, Reno ! Tu distribueras ces deux lettres en temps opportun !

John Strobbins réunit soigneusement dans le portefeuille les documents qu’il avait examinés et inséra le portefeuille dans une poche imperméable de son vêtement de caoutchouc :

— Tu y es, Reno ? le temps presse. Je vais filer !

— Allons-y !

Les deux hommes se baissèrent et, ayant soulevé le divan qui occupait un des côtés de la cabine, en tirèrent un énorme sac de caoutchouc. Portsnaoun y fut enfermé jusqu’au cou. Cette opération terminée, John Strobbins attira à sa bouche un des pans de son étrange vêtement : une valve s’y trouvait. John Strobbins l’introduisit entre ses lèvres et souffla de toutes ses forces : peu à peu le vêtement se gonfla autour du corps du détective cambrioleur qui ressembla bientôt à un de ces énormes ballons de baudruche représentant de grotesques sujets et qu’on lance gonflés de gaz lors des réjouissances populaires.

— Quelle heure, Reno ? demanda-t-il.

— Neuf heures 20 !

— C’est le moment !

Reno avait autour de ses reins une longue ceinture de soie. Il la déroula et en fixa une des extrémités autour du corps de Portsnaoun terrifié. Puis, par le large hublot placé le long de la couchette où le prisonnier était étendu, il fit glisser doucement l’ingénieur le long de la muraille du navire.

— Lâche-tout ! dit Strobbins… À San-Francisco !… et n’oublie pas mes recommandations !

— Entendu ! fit Reno en lâchant la ceinture.

Un léger bruit s’entendit. Au même instant, Strobbins aidé de Reno, grimpait sur la couchette et, à la suite de Patrocle, franchissait le hublot et se précipitait à la mer.

En quelques brasses, il eut rejoint l’ingénieur qui, grâce au flotteur de caoutchouc surnageait comme une bouée.

Aidé d’un poignard, il lui enleva son bâillon.

— Mais nous allons périr ! s’écria Portsnaoun, dès qu’il put parler.

— Chut ! ne vous inquiétez pas de cela !

La nuit était noire ; au ciel, pas une étoile. Vers l’ouest, les lueurs produites par le paquebot s’éloignaient rapidement.

John Strobbins se tourna vers l’orient comme s’il espérait voir surgir quelque chose. Son attente fut courte. Après dix minutes d’observation, il aperçut les feux d’un navire s’approchant à petite vitesse. Il tira alors de sa ceinture un des étranges globes qui y étaient fixés : c’étaient des grenades d’acétylithe. John Strobbins en perça une de la pointe de son poignard et la lança à quelques mètres de lui. Une lueur blanche en jaillit aussitôt, indiquant au navire la position des naufragés.

À quelques minutes d’intervalle, John Strobbins lança une deuxième grenade, puis une troisième…

Mais on l’avait vu du navire et, un quart d’heure plus tard, une élégante baleinière arrivait auprès des deux hommes. Ils furent aussitôt hissés à bord. En quelques mouvements rapides, John Strobbins eut tôt fait de se débarrasser de son vêtement de caoutchouc. Il apparut vêtu d’un costume de cheviotte bleue.

— Ouf ! dit-il à l’officier commandant la baleinière, tandis que les marins ramaient vers le navire dont on apercevait, à environ un mille, la silhouette noire, vous êtes arrivés vite ! Félicitations ! surveillez-moi l’oiseau, hein !

La baleinière accosta bientôt le bâtiment. Souple et léger, John Strobbins empoigna la rambarde de l’échelle et, en quelques bonds, arriva sur le pont.

Il était sur son yacht, Coucou ; à la coupée le commandant l’attendait :

— Complète réussite, mon cher ! lui dit John Strobbins : faites mener l’oiseau dans ma cabine et en route pour Frisco !

L’officier s’inclina.

John Strobbins ayant gagné sa cabine – la plus belle du bord – avala coup sur coup plusieurs verres d’eau fraîche, et, s’étant laissé tomber sur un divan, alluma une fine cigarette et attendit.

Pas longtemps. Presque aussitôt la porte s’ouvrit et laissa passer deux matelots portant l’honorable Patrocle Portsnaoun :

— Déposez ça là ! fit John Strobbins et filez !

Les marins obéirent. Le détective cambrioleur resta seul avec le vieil ingénieur.

— Eh bien, ça s’est bien passé ? Nous voilà rendus… sachez, cher monsieur, que vous êtes l’hôte de John Strobbins, ne craignez donc rien : un hôte est sacré pour moi ! Il y a longtemps que je voulais avoir une petite conversation avec vous… que voulez-vous, chacun a son ambition ! Ah ! ça été difficile ! je l’avoue ! Vainement, j’ai essayé de pénétrer dans votre maison de Montgomery-Avenue ; vainement j’ai tenté de vous faire enlever par mes hommes : j’ai dû y renoncer… vous étiez entouré d’une telle armée de détectives que j’aurais dû livrer bataille, et, je vous le dis, cela me répugne de verser le sang : je suis un homme pacifique…

Patrocle Portsnaoun, gisant, ligoté comme un saucisson sur l’épais tapis, n’avait pas perdu son assurance. Il répondit :

— Dites-donc, je commence à être courbaturé : il me semble que je serais mieux sur ce divan pour vous écouter ?

— J’y pensais ! Vos désirs pour moi sont des ordres, cher monsieur.

Et John Strobbins souriant, trancha les liens du prisonnier et l’aida à s’asseoir sur le canapé :

— Toutefois, je vous préviens qu’il est inutile d’essayer de vous évader…

— Oh ! n’ayez crainte !

— Bon… Vous êtes en mon pouvoir… De plus je détiens certains papiers, pris sur vous, me permettant de vous envoyer au bagne… Somme toute, je possède votre liberté et… tout, quoi ! Les documents, je les garde. Votre liberté ? je vous la donne… pour rien !… Demain, au jour, nous serons à San-Francisco, vous serez libre. Vous irez à l’United Bank où sont déposés vos fonds et vos valeurs, et vous vous ferez donner deux millions de dollars en banknotes. Ça, c’est ma part !

« Vous me les remettrez à moi-même : je vous attendrai. Et n’essayez pas de me faire arrêter : vos précieux papiers seraient aussitôt remis à qui de droit. De plus, vous verserez cent mille dollars aux pauvres de San-Francisco, deux cent mille à l’institut des aveugles… il vous restera environ – je connais vos affaires – cent mille dollars – c’est suffisant… D’autant plus que vous allez partir aux Philippines !…

« Est-ce entendu ?

Patrocle Portsnaoun regarda son interlocuteur. Il comprit que John Strobbins serait inflexible :

— Conclu ! dit-il.

C’est pourquoi, le jour suivant, John Strobbins fut plus riche de deux millions de dollars tout en ayant fait bénéficier les malheureux du succès de son entreprise. Un mois après Patrocle Portsnaoun partait pour les Philippines où il sut récupérer largement l’argent perdu – et vite. Et nul ne s’est jamais expliqué ce qui se passa à bord de l’Arafura.

Le capitaine Scott moins que tout autre. - FIN

Le quatrième larron

I

Il est certain que l’affaire de la San-Francisco Life Company, qui rapporta à John Strobbins la confortable somme de deux millions six cent quarante mille dollars, fut une des mieux combinées de la carrière du détective-cambrioleur. Elle fit grand bruit, autant par l’importance de la somme que par les moyens mis en œuvre par John Strobbins pour se l’approprier.

Sans doute parce qu’il estimait nécessaire que le silence se fît un moment autour de son nom, ou bien parce qu’il s’occupait sous un nom supposé à dépenser joyeusement le fruit de son ingéniosité, toujours est-il que, pendant les quatre mois qui suivirent cette affaire, nul, à San-Francisco pas plus qu’ailleurs, n’entendit parler de ce gentleman.

Le chef de la Sûreté de la capitale de la Californie, l’honorable James Mollescott, respira.

Il crut son cauchemar évanoui ! Il espéra que John Strobbins, gavé d’argent, ou pris du goût des voyages, avait enfin mis un terme a ses exploits, ou, du moins, en avait transporté le théâtre ailleurs.

Il ne se trompait qu’à moitié, tant il est vrai que ce digne policier ne faisait jamais les choses entièrement.

John Strobbins, en effet, était loin de San-Francisco, à l’autre bout de la vaste terre.

Mais, à l’heure présente, les trains vont vite, les paquebots volent sur les océans domptés ; et, sagement, John Strobbins, s’il allait fort loin quelquefois manigancer ses extraordinaires combinaisons, ne manquait jamais de revenir à San-Francisco, ville qu’il affectionnait, non point tant pour la douceur de son climat, que pour les commodités qu’il y trouvait pour déjouer les ruses de ses ennemis naturels – ce qui s’entend par gens riches et policiers.

M. James Mollescott, aussi bien que son utile et fidèle limier, le détective Peter Craingsby, étaient loin de songer à John Strobbins lorsque, par une belle soirée de novembre, ils se promenaient sur les quais de San-Francisco.

Les deux hommes, les lèvres bouchées d’un énorme cigare, confisqué à quelque contrebandier, n’échangeaient que quelques rares paroles. Ils prenaient plaisir à voir glisser sur l’eau noire les massifs ferryboats étincelants de lumère, et manœuvrer les énormes cargos emplis de grains, qui, lentement, accostaient les quais.

À petits pas, les deux hommes, béats, avançaient parmi les ballots et les caisses encombrant la chaussée, sous la lueur violente des lampadaires électriques hauts comme des tours.

C’était la fin de la journée ; le sifflement de la vapeur, le cliquetis métallique des treuils, les interpellations des dockers se faisaient de moins en moins bruyantes, comme si hommes et machines sentaient pareillement leur fatigue.

James Mollescott cracha son cigare qui menaçait de lui brûler la moustache, et murmura :

— Je rentre, Craingsby !… Venez-vous ?… Nous dînerons ensemble !

Peter Craingsby ne répondit pas.

Depuis quelques instants, il examinait la manœuvre incertaine et maladroite d’un grand trois-mâts qui, tiré par deux puissants remorqueurs, se rapprochait peu à peu du quai.

James Mollescott, surpris de ne pas avoir de réponse, toucha son compagnon à l’épaule et grogna :

— Craingsby ! Old fellow ! Voilà que vous êtes sourd, maintenant ?

— Quoi ? moi, sourd, chef ? fit le détective en tressaillant.

— Pas le bar-keeper d’en face, bien sûr !… Je viens de vous inviter à dîner avec moi et vous ne me répondez même pas !

— Oh ! chef !… Excusez-moi !… Vraiment, je n’avais pas entendu : je regardais accoster ce voilier qui manœuvre en dépit du bon sens : s’il n’enfonce pas le quai, je veux être pendu !

M. James Mollescott haussa les épaules : les choses de la marine lui importaient peu. Et il avait faim.

Pourtant, il regarda le trois-mâts.

Malgré tout, il montra quelque surprise : les voiles du navire, mal carguées, étaient gonflées par la brise de Nord-Ouest qui poussait rapidement le trois-mâts vers le quai, malgré les efforts des remorqueurs pour le retenir.

Des hurlements retentissaient, décuplés par le cuivre des porte-voix :

— Ho ! du navire ! Serrez vos voiles !… Qu’attendez-vous ? Amenez vos perroquets !… Vous allez toucher !… Capitaine !… Capitaine ! Bloody Fool !… Rascal !… Vous allez défoncer le quai !… Ho ! du navire !… Ho !

Mais, sur le trois-mâts, nul ne bougeait.

L’éclat des lampadaires électriques du quai permettait d’apercevoir les marins groupés à l’arrière, immobiles, et qui semblaient se désintéresser complètement de la manœuvre du navire.

De fait, sous l’effort du vent gonflant ses voiles, le trois-mâts dérivait vers le quai avec une vitesse toujours croissante.

L’abordage, maintenant, paraissait inévitable. Une foule de dockers, charretiers, simples passants, se formait pour ne rien perdre de la catastrophe. Et déjà des paris s’engageaient :

— Il va taper près du canon !

— Mais non ! C’est là, près du réverbère, qu’il cognera ! Gare dessous !

— Tu es fou ! Le vent le pousse vers le canon !

— Cinq dollars qu’il va démolir le lampadaire avec son beaupré !

— Tenu !

Le trois-mâts n’était plus qu’à dix mètres. L’angoisse avait fait taire la foule. On n’entendait que le halètement précipité des machines des remorqueurs qui s’efforçaient, en vain, de ralentir l’élan du mystérieux navire.

Les marins, toujours immobiles à l’extrême arrière, regardaient curieusement la foule et l’on pouvait percevoir le murmure indécis de leurs conversations.

James Mollescott et Peter Craingsby, curieux par profession, s’étaient mêlés à la foule.

Soudain, il y eut un remous dans l’assistance, la boute-hors du trois-mâts venait de surplomber le quai.

Ce fut une panique. De tous côtés, les curieux s’enfuirent. Au même instant, l’avant du voilier, tel un coin d’acier, heurta les pierres du quai ; elles éclatèrent sous le choc, avec un bruit comparable à celui d’une décharge d’artillerie.

Sous l’effort de sa masse, le trois-mâts pénétra à plus de deux mètres dans le quai, puis se coucha sur le flanc. Des craquements précipités crépitèrent, et, l’un après l’autre, le mât de misaine, le grand mât et le mât d’artimon, brisés au ras du pont par la violence du choc, s’abattirent sur le côté, entraînant avec eux vergues, agrès et voiles !

Mille cris d’horreur retentirent : un des deux remorqueurs venait d’être atteint par une des vergues !

Sa cheminée écrasée, sa chaudière éventrée lancèrent vers le ciel un jet de vapeur et de flammes à la lueur desquelles on vit un homme sanglant se dresser dans une attitude de terreur effroyable… Puis, tout rentra dans le noir, et le remorqueur, frappé à mort, s’engloutit d’un seul coup au milieu d’un tourbillon d’écume.

Le trois-mâts, enfoncé comme un clou dans le quai, que son avant dominait de plusieurs mètres, ne bougeait plus.

Ses marins avaient couru vers le gaillard et, déjà, s’occupaient à installer des échelles pour descendre à terre.

La foule, maintenant qu’il n’y avait plus de danger, refluait vers le navire en poussant des cris de mort.

Deux hommes déterminés bondirent vers un agrès qui pendait et se mirent en devoir de se hisser sur le trois-mâts dont on pouvait très bien lire le nom peint de chaque côté du beaupré : Corysandre.

James Mollescott et Peter Craingsby n’avaient rien perdu du drame rapide – il n’avait pas duré cinq minutes – qui venait de se jouer sous leurs yeux.

Le chef de la Sûreté tira de sa poche son sifflet d’argent, et modula un son strident pour appeler les policemen du voisinage.

— Que personne ne monte ni ne descende de ce navire ! dit-il rapidement à Peter Craingsby.

— Oui, chef !

Le détective sortit son revolver et bondit vers les deux hommes qui, lentement, se hissaient le long des agrès pendant contre la coque du Corysandre.

— Redescendez ! ordonna-t-il, ou je tire.

Les deux gaillards tournèrent la tête. Un instant, ils hésitèrent. Mais, à son attitude, ils comprirent que le détective ne plaisantait pas et se laissèrent glisser sur le sol.

Craingsby, les ayant dévisagés, s’écria :

— Ne bougez pas !… Restez-ici !

Les deux hommes tressaillirent, puis, prenant soudain leur parti, ils bondirent vers le bord du quai, et, avant que le détective, surpris, ait eu le temps de faire usage de son arme, se jetèrent à l’eau et disparurent au milieu des épaves jonchant le port.

Sur le Corysandre, les marins s’apprêtaient à descendre par l’échelle de corde qu’ils venaient de fixer à la rambarde du gaillard d’avant ; Peter Craingsby brandit son revolver :

— J’abats le premier qui descend ! gronda-il.

Les marins n’osèrent pas désobéir.

Autour du détective, la foule, immobile, continuait ses clameurs de mort. Un instant arrêtée par le revolver de Craingsby, elle allait de nouveau se ruer à l’assaut du fatal navire, lorsque James Mollescott, entouré de six policemen accourus à l’appel de son sifflet, apparut ; à son aspect, les assistants s’écartèrent :

— Restez ici avec quatre hommes, Craingsby ! dit-il, et que personne ne débarque sans mon ordre ! Je viens d’envoyer un homme téléphoner à la caserne de Marble-House pour que l’on m’envoie du renfort !… Je vais voir ce qui se passe à bord de ce navire !… Dick !… Ralph ! suivez-moi !

Et James Mollescott, empoignant l’échelle de corde que venaient de fixer les marins du trois-mâts, se hissa à bord du Corysandre.

Les deux policemen – Dick et Ralph – qu’il avait désignés, le suivirent.

— Hands up ! (les mains en l’air !) ordonna Mollescott aussitôt arrivé sur le pont du navire : et il tira son revolver.

Dick et Ralph l’imitèrent.

Les marins, maugréant, obéirent.

— Où est le capitaine ? demanda le policier.

Pas de réponse.

— Où est le capitaine, entendez-vous, rascals ? Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco ! Je vous ferai tous coucher en prison, ce soir !

Les matelots lancèrent des regards de haine à Mollescott. L’un d’eux, après une brève hésitation, s’écria :

— Il est là-bas ! Tenez !…

Mollescott se tourna vers l’endroit indiqué par le marin et aperçut un être échevelé, vêtu d’un uniforme abracadabrant : pantalon de toile blanche bariolé de vert et de rouge, vareuse de flanelle écarlate où étaient accrochés trois pipes et un pot à moutarde !…

L’homme était coiffé d’une ceinture de flanelle qui lui entourait la tête au ras des yeux. De hautes bottes de toile peinte le chaussaient !

Accroupi sur le pont, près du tronçon du grand mât, il s’occupait tranquillement à gratter avec son couteau une carte marine toute déchirée.

II

À l’aspect de ce bizarre individu, James Mollescott haussa violemment les épaules.

— Alors, dit-il aux marins, vous ne voulez pas me dire où est votre capitaine ?

— Puisqu’on vous dit que c’est celui que vous voyez là ! reprit le matelot qui avait désigné l’homme si drôlement accoutré.

Et comme Mollescott faisait un geste de menace, il reprit :

— Que vous le croyiez ou que vous ne le croyiez pas, c’est notre capitaine, le skipper Sam Arundel, de Glasgow. D’ailleurs, ses papiers sont dans sa cabine !

James Mollescott regarda bien en face son interlocuteur :

— Et vous, dit-il brutalement, qui êtes-vous vous-même ?

— Basil Stockman, de Newport, bossman[1] du Corysandre !

— Alors, l’homme qui est là est votre capitaine ?

— Il y paraît ! gouailla Basil Stockman.

— Et le premier officier ? Où est-il ?

— Malade ! dans sa cabine !

— Le lieutenant ?

— Il n’y en a pas !

— La loi américaine oblige les navires naviguant au long cours d’avoir à bord au moins trois officiers !

— Et moi ? Me prenez-vous pour un cancrelat !

— C’est bon ! Vous discuterez cela avec le Prosecuting attorney ! D’où venez-vous ?

— De Freemantle !

— Freemantle ?

— Oui, Freemantle ! Freemantle, en Australie !

— Et c’est vous qui avez commandé la manœuvre ?

— Oui !

— Pourquoi avez-vous jeté votre navire contre le quai ?

— Je ne l’ai pas fait exprès !

— Je l’espère pour vous !… Il fallait faire attention ! On vous criait de serrer vos voiles !… Vous saviez bien que cela doit se faire lorsqu’on entre dans un port !

— Probable ! Et ce n’est pas vous qui me l’apprendrez !

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Dites-moi, monsieur le chef de… de je ne sais pas quoi ?

— De la Sûreté californienne ! Et je pourrais bien vous l’apprendre avant peu !

— C’est à voir ! Mais de quel droit m’interrogez-vous ?… Il y a un capitaine et un second à bord… Allez les voir ! Je ne suis que bossman, moi ! J’ai fait pour le mieux !… D’abord, le tribunal maritime appréciera !

James Mollescott regarda l’insolent Basil Stockman dans les yeux :

— Je vous demande pourquoi vous n’avez pas fait carguer les voiles en arrivant dans le port ? dit-il.

— Hell and dammit ! Mais vous avez donc de la… boue dans les yeux ! exclama le bossman (il se servit même d’un mot plus énergique que boue)… Les hommes ne se tiennent plus debout ! Regardez-les !… Il y en a douze ! Ils étaient vingt-sept au départ ! Nous avons eu une épidémie de béri-béri… et ceux qui ont survécu ne valent pas mieux que ceux qui sont morts !… Je leur ai fait, d’en bas, carguer les voiles !… pour les serrer complètement, il m’eût fallu les envoyer dans la mâture ! Ils ne sont pas seulement capables de se tenir droits, et seraient tombés comme des punaises d’un plafond lorsque la maison s’écroule !

L’homme haussa les épaules.

James Mollescott regarda les marins et s’aperçut alors qu’ils avaient tous des faces de cadavre : leur peau jaunâtre et sèche était collée sur leurs os. Un large cercle de bistre cerclait leurs yeux caves et qui brillaient de fièvre.

Il n’insista pas et, risquant à chaque pas de glisser sur le pont incliné du navire à demi chaviré, il descendit du gaillard d’avant et se dirigea vers l’homme à costume de carnaval que Basil Stockman lui avait affirmé être le capitaine Sam Arundel.

Ce dernier, s’apercevant que James Mollescott marchait sur lui, se leva et resta deux secondes immobile.

Puis, soudain, il arracha le pot à moutarde accroché à sa vareuse et le lança de toutes ses forces dans la direction du chef de la Sûreté.

James Mollescott eut à une opportune inclinaison de tête de n’avoir point le crâne brisé.

Furieux, il leva sa main armée d’un revolver.

Il allait tirer, lorsque Sam Arundel éclata de rire et se mit à danser une gigue effrénée en hurlant :

Le capitaine de Chicago,

Qui mange la viande et laisse les os !

Hallo, Hallo, Hallo, Hallo !!

Je suis le capitaine de Chicago !

James Mollescott ne douta plus qu’il avait un fou devant lui. Il se dirigea vers l’arrière du navire en faisant un crochet pour éviter le personnage.

Mais celui-ci, interrompant sa gigue, bondit à la suite du chef de la Sûreté.

Il allait atteindre Mollescott, mais, d’un coup de poing asséné au milieu du visage, le policier l’envoya rouler sur le pont et poursuivit sa marche.

James Mollescott gravit l’échelle de la dunette et pénétra dans les logements des officiers. Il lut sur une porte : chief officier, et y frappa.

— Entrez ! dit une voix faible.

Mollescott obéit.

Il ouvrit la porte et pénétra dans une étroite cabine, meublée d’un lit surélevé, surmontant trois tiroirs, et d’une banquette rembourrée de crin.

Par un étroit hublot, la lueur blafarde des lampes électriques du quai filtrait tant bien que mal.

— Que voulez-vous, gentleman ? demanda l’homme qui était couché dans le lit.

— Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco !…

— Ah !… Nous sommes à San-Francisco, alors ?

— Vous ne le savez pas ?

— Non ! j’ai les deux jambes brisées !… Je ne suis pas monté sur le pont depuis trois semaines !… J’ai entendu, tout à l’heure, des hurlements et un choc sourd… Nous avons touché le quai, n’est-ce pas ? Et la mâture est en bas ?

— Oui !… Vous êtes le premier officier du navire ?

— Oui, monsieur ! William Winckler, capitaine de la marine britannique !

— Savez-vous que le capitaine est fou !

— Non ! je le savais malade… Il est fou !

— Oui !… Qu’est-il arrivé ?

William Winckler allait répondre.

À ce moment, un bruit de pas précipités se fit entendre sur la dunette. Un grand gaillard maigre, au visage osseux et basané, apparut à la porte de la cabine ; James Mollescott le vit et s’écria :

— Monsieur Buggy-Black ? vous ici ?

C’était en effet, master Buggy-Black, propriétaire du Moon’s Hole Bar, un des plus beaux établissements de San-Francisco, qui était devant lui.

— Oui, moi ! grogna Buggy-Black… ce navire m’appartient ! Ah ! ah !… Laissez-moi, je vous prie ! Ho ! Master Winckler, où est mister Smiley, le subrécargue ?

— Mais… il est mort, je pense ! Il a reçu une poulie sur la tête, un peu avant le passage de la ligne !

— C’est cela ! Il est mort !… Et le capitaine est fou !… C’est vous qui les avez assassinés, misérable !

— Master Buggy ! balbutia William Winckler, indigné, en essayant de se dresser sur son séant.

Mais il poussa un râle de douleur et retomba, les dents claquantes.

— Mister Mollescott, s’écria Buggy-Black, j’accuse cet homme d’avoir assassiné le subrécargue Thornton Smiley, et d’avoir, par des manœuvres que la justice élucidera, provoqué la folie du capitaine Sam Arundel !

James Mollescott resta impassible.

— L’accusation que vous portez là est grave, monsieur Buggy-Black ! dit-il. Et, sans vouloir la discuter, il est de mon devoir de vous demander si vous possédez quelques preuves à l’appui de vos dires…

— Tout l’équipage, que je viens d’interroger, témoignera, monsieur Mollescott !

— Je ne vois pas bien le motif ? fit le chef de la sûreté.

— Le motif… Buggy-Black eut une brève hésitation. Le motif ? Il est clair !... De s’emparer du navire… et de le vendre, sans doute !

— À lui tout seul ? Blessé comme il l’est, que vouliez-vous que cet homme fasse d’un navire ? Comment l’eût-il manœuvré ?

— Eh ! monsieur Mollescott, il n’était pas encore blessé quand le subrécargue est mort et que le capitaine est devenu fou !… Et, sans doute, devait-il avoir des complices parmi les matelots qui sont morts… et même parmi ceux qui survivent !

Le chef de la sûreté de San-Francisco hocha la tête :

— Nous verrons cela ! dit-il… En attendant, je vais faire transporter cet homme à l’hôpital où il sera consigné à la disposition de la justice !

— Je suis innocent ! clama William Winckler qui avait écouté ce colloque en silence.

— Dans ce cas, ne craignez rien ! fit James Mollescott, paisible. Voulez-vous m’accompagner, monsieur Buggy-Black ?

— J’ai quelques renseignements à demander à cet homme ! fit l’interpellé après un bref silence.

— À votre aise !…

« Seulement, je vous serais obligé de bien vouloir passer tout à l’heure à mon cabinet, Montgomery-Avenue…

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Mollescott !

Le chef de la sûreté inclina la tête et sortit de la cabine.

Tout à coup, au moment où il saisissait la rampe de l’escalier conduisant sur la dunette, un homme titubant sortit d’une des cabines. Il regarda James Mollescott d’un air stupide et râla :

— John Strobbins !… aaah !… John Strobbins !…

— John Strobbins ? répéta James Mollescott, devenu d’une pâleur mortelle.

Mais l’homme étendit les mains comme pour se retenir, et s’écroula, d’un seul coup, foudroyé !

James Mollescott, hagard, se pencha sur lui et reconnut qu’il était mort !

III

John Strobbins ! Que venait faire John Strobbins dans cette affaire ?

James Mollescott, immobile, se le demanda. Il sentit confusément que, du moment que le détective-cambrioleur était mêlé à cette sinistre histoire, il ne pouvait advenir que désagréments et ennuis pour lui, Mollescott.

Le chef de la sûreté de San-Francisco, après un dernier regard au marin mort si tragiquement à ses pieds, enjamba le cadavre et remonta sur la dunette. De là, il gagna l’avant du Corysandre, où les marins se tenaient sous la surveillance des policemen Dick et Ralph. Il se dirigea droit sur Basil Stockman et dit :

— Suivez-moi, vous !

Le maître d’équipage, d’un air indifférent, fendit le groupe de marins au milieu duquel il pérorait et emboîta le pas au policier. James Mollescott le mena devant le cadavre du matelot et demanda :

— Quel est cet homme ?

L’obscurité régnant dans la descente de la dunette ne permit pas à Mollescott de s’apercevoir de l’effroyable pâleur de Basil Stockman à la vue du cadavre. Pourtant, le maître d’équipage, s’étant rapidement ressaisi, répondit d’une voix calme :

— Oh ! mais c’est un de nos matelots !… Il est mort, je crois bien !

— Je vous demande le nom de cet homme ! fit Mollescott impatienté.

— C’est un Français : Maurice Cabasson… il s’est embarqué à Freemantle.

« Tout à l’heure, il était avec nous ! Maintenant, il est mort, à ce qu’il paraît ! Quand je vous disais qu’à bord de ce maudit navire les vivants ne valaient pas mieux que les trépassés !

James Mollescott haussa les épaules.

— Et John Strobbins ?

— John Strobbins ? répéta machinalement Basil Stockman – et James Mollescott perçut que sa voix tremblait légèrement.

— Qu’est devenu John Strobbins ? Répondez-moi sans hésiter ou je vous fais arrêter immédiatement !

À la dernière syllabe du dernier mot de sa phrase, James Mollescott reçut soudain un formidable coup de tête dans le ventre qui le fit s’aplatir contre la cloison et s’écrouler sur le cadavre du matelot français… Étourdi, il voulut se lever ; il appela à lui toutes ses forces, concentra son énergie…

Mais vainement ! La commotion avait été trop forte !

Sans pouvoir bouger ni parler, le chef de la sûreté de San-Francisco vit Basil Stockman bondir dans l’escalier et disparaître.

Quelques minutes s’écoulèrent.

James Mollescott, se sentant quelques forces, se releva, et, titubant, s’accrochant à la rampe, il parvint à remonter sur la dunette.

L’air frais de la nuit le réconforta. Il jeta un regard circulaire autour de lui et vit sur le quai une vingtaine de policemen qui contenaient la foule. À l’avant du trois-mâts, les marins n’avaient pas bougé.

James Mollescott se dirigea vers eux. Son intention était de faire arrêter tout le monde.

Après, on verrait !

Tout à coup, comme il se trouvait au milieu du navire, il sentit le trois-mâts vibrer sous ses pieds et entendit en même temps un gargouillement sourd.

Deux secousses ébranlèrent le Corysandre qui s’inclina lentement ; des cris de terreur retentirent :

— Nous coulons ! Nous coulons !

— À terre ! À terre !

Le gargouillement devenait de plus en plus fort, cependant que le trois-mâts s’inclinait avec rapidité.

James Mollescott, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, autant à cause de sa faiblesse que par suite de la déclivité du pont, siffla, et cria aux deux policemen qui, stoïques, restaient immobiles sur le gaillard pendant que les marins se laissaient glisser à terre :

— Qu’on arrête tout le monde !

— Oui, chef ! répondit un des policemen. Le Corysandre avait cessé de s’incliner. Maintenant, il coulait lentement par l’arrière. Déjà l’eau atteignait le niveau du pont inférieur. Il ne restait plus à bord que Mollescott et les deux policemen Dick et Ralph qui attendaient l’ordre de leur chef pour se laisser glisser eux aussi sur le quai.

James Mollescott allait le leur donner, lorsqu’il se souvint du second William Winckler qui gisait, les jambes cassées, dans une des cabines de la dunette.

Il faut rendre cette justice au chef de la sûreté qu’il ne pensa pas un instant que le blessé était, somme toute, un inculpé. Il ne vit en lui qu’un homme à sauver.

— Ralph ! Dick ! cria-t-il de toutes ses forces ; venez ici !

Les deux policemen, après un instant d’hésitation fort naturelle – car le Corysandre s’enfonçait avec une rapidité effrayante – rejoignirent leur chef en courant.

— Suivez-moi ! fit Mollescott.

Et, autant que le lui permettaient ses forces, le chef de la sûreté se hâta vers la dunette. Déjà, l’eau effleurait les hublots !…

Les trois hommes dégringolèrent l’escalier, enjambèrent le cadavre du matelot français et arrivèrent devant la porte du chief-officer.

James Mollescott l’ouvrit.

Le hublot, heureusement fermé, devait être sous l’eau, car une obscurité complète régnait dans la petite chambre. À tâtons, Mollescott s’approcha du lit.

— Capitaine ! dit-il, vous êtes là ?

— Oui ! Nous coulons, n’est-ce pas ?

— Oui ! Mais je viens vous chercher : je suis le chef de la sûreté !

— Oh ! laissez-moi mourir ! Pour ce que ma carcasse vaut…

— Ralph !… Dick ! Vite !… Là ! droit devant vous ! C’est cela ! Vous le sentez ? Oui ?… Bon… Empoignez-moi cet homme !… Avec douceur !

William Winckler poussa un gémissement.

— Avec douceur, tonnerre ! grogna Mollescott ; il a les jambes brisées !… Vous l’avez !

— Oui, chef !

— En route, alors ! Et vite !… Suivez-moi ! Et attention à ne pas tomber !… Ah ! quelle affaire !

James Mollescott, les poings crispés de rage, – il regrettait de n’avoir pas le temps de faire une perquisition qui eût, sans nul doute, été fructueuse, – se dirigea vers l’échelle.

Il la gravit et arriva sur la dunette dont le plancher était au ras de l’eau.

Il se tourna vers le quai et hurla :

— Des cordes ! Envoyez des cordes ! Il y a un blessé !

— Oui, chef ! répondit Peter Craingsby.

Il y eut un brouhaha.

Des hommes coururent et, presque aussitôt, une dizaine de cordages lancés du quai s’abattirent sur le pont du Corysandre, en même temps que Ralph et Dick, portant William Winckler, apparaissaient.

James Mollescott sentit l’eau venir à ses chevilles.

Il bondit ; il empoigna l’extrémité de la corde la plus proche de lui et courut vers les deux policemen.

En deux secondes, il eut passé la corde sous les aisselles du blessé et l’assujettit au moyen d’un solide nœud.

— Hisse ! hurla-t-il.

Vingt bras halèrent le cordage. Enlevé comme une plume, le chief-officer du Corysandre, inerte, s’éleva vers le quai.

— Montez, vous autres ! ordonna Mollescott aux deux policiers.

Ceux-ci empoignèrent chacun une corde et commencèrent à se hisser.

Il était temps ! Le Corysandre était aux trois quarts sous l’eau, et des frémissements, précurseurs de la catastrophe finale l’agitaient.

James Mollescott attrapa une corde. Il eut à-peine le temps de s’y cramponner, car, soudain, le trois-mâts, empli d’eau, s’arracha du quai, dans lequel son avant était coincé, et, crevé, disjoint, disparut dans l’eau noire qui se referma sur lui.

James Mollescott se hissa sur le quai.

Il était haletant.

Son premier regard fut pour le malheureux Winckler que l’on venait d’étendre sur une bâche aussitôt apportée.

— Craingsby ! cria-t-il.

Le détective, qui s’occupait du blessé, accourut.

— Les marins de ce navire ? Les a-t-on arrêtés ?

— Oui, cher !… Vingt policemen viennent d’arriver ; ils ont cueilli ces drôles à leur descente du navire et les ont emmenés aussitôt à la sûreté !

— Bon !… Vous ferez conduire ce blessé à l’hôpital ; il y…

Des hurlements atroces retentirent. La foule reflua vers le bord du quai : les cris montaient de la surface de l’eau.

Mollescott et Craingsby, intrigués, coururent, eux aussi, voir ce qui se passait ; ils aperçurent au milieu de l’eau noire une tête enturbannée d’une ceinture de flanelle !…

James Mollescott reconnut sans hésiter le capitaine fou du Corysandre : Sam Arundel, qu’il avait perdu de vue depuis sa rencontre avec le matelot français.

— Il faut sauver cet homme ! cria-t-il… Allez-y avec précaution, car il est fou !

Une embarcation se détacha aussitôt du quai, montée par deux douaniers qui avaient entendu, et se dirigea vers le dément.

Mais Sam Arundel, tout en continuant ses hurlements, nageait avec l’aisance et la vélocité d’un poisson.

Avant que le canot l’eût rejoint, il atteignit une des échelles de fer fixées dans le quai et la gravit en trois bonds.

— Empoignez-le ! fit Mollescott… Et attention : c’est un fou !

Deux détectives se précipitèrent sur Sam Arundel.

Le premier s’affaissa après avoir reçu une terrible ruade dans le ventre ; le second, rendu prudent, n’évita pourtant pas un coup de poing magistralement asséné, qui lui cassa trois dents.

Le fou, triomphant, clama :

Je suis le capitaine de Chicago !

Court triomphe ! Car trois autres détectives le saisirent par derrière et, l’ayant immobilisé malgré ses efforts, lui passèrent les menottes.

— Qu’on l’emmène à la sûreté ! grommela Mollescott. Il n’est peut-être pas si fou que cela !… Craingsby, restez ici avec quatre hommes ; on ne sait jamais !... je vous ferai relever à minuit !

— Bien, chef !

James Mollescott resta un instant immobile, réfléchissant… Il n’avait rien oublié ! Le fou était pris… le malade à l’hôpital… les marins coffrés !…

Seul, le bossman avait échappé ! Mais on verrait à le retrouver !

Satisfait de lui-même, Mollescott fendit la foule qui stationnait sur le quai et avisant une auto de louage qui passait, il se fit conduire à la sûreté. Il se dirigea, aussitôt arrivé, vers le quartier des prisonniers :

— Où a-t-on mis les hommes arrivés tout à l’heure ? demanda-t-il au gardien chef.

— Quels hommes, monsieur Mollescott ?

— Les marins du Corysandre ! Il y en a dix ou douze, voyons !

— Dix ou douze !… Depuis ce soir à cinq heures, aucun prisonnier n’a été amené ici, monsieur Mollescott !

IV

Dire que James Mollescott s’attendait à pareille réponse serait exagéré.

Pourtant, il resta calme : dès l’instant où le nom de John Strobbins avait été prononcé devant lui, il avait envisagé et prévu les pires éventualités.

D’une voix lente, bien scandée, il dit au gardien-chef :

— Ainsi, vous êtes sûr que l’on n’a pas amené ici les marins du trois-mâts Corysandre qui vient de couler dans le port ?

— Je n’ai pas bougé de mon bureau depuis deux heures de l’après-midi, monsieur Mollescott !… Je m’y suis même fait apporter à dîner ! Alors…

— Comment, vous ne mangez pas chez vous ? fit Mollescott, surpris.

— Si, d’habitude ! Mais pas en ce moment : ma femme est en voyage ; aussi, je préfère me faire apporter mes repas d’un restaurant voisin…

— C’est bien !… Si les prisonniers dont je vous ai parlé arrivaient, veuillez m’en aviser immédiatement à mon cabinet !

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Mollescott !

Le chef de la sûreté de San-Francisco, ayant salué d’une brève inclinaison de tête, s’éloigna à pas rapides et gagna son bureau. Il sonna immédiatement et, au planton accouru, ordonna de lui envoyer le détective Peter Craingsby lorsqu’il arriverait à minuit.

Puis, comme il avait faim, il se fit apporter un repas froid qu’il attaqua avec grand appétit.

Tout en mangeant, il réfléchissait aux événements de la soirée.

Et ses pensées étaient moroses : Que venait faire John Strobbins dans cette affaire ? Tel était le principal point d’interrogation que se posait le policier. Mais sans pouvoir le résoudre !

Il ne douta point que la disparition des marins eût été opérée par le détective-cambrioleur. Dans quel but ?… Quels liens unissaient ce capitaine fou, cet officier blessé, et ce maître d’équipage en fuite ?… De quoi était mort le marin qui avait crié ce nom de John Strobbins ?

Soit par l’officier blessé, soit par Master Buggy-Black – puisque ce dernier se disait propriétaire du Corysandre, James Mollescott espéra trouver un fil conducteur pour démêler cette étrange histoire.

Il se souvint que M. Buggy-Black lui avait promis de venir à son cabinet dans la soirée ; d’ailleurs, il savait où le retrouver, et cette pensée le rasséréna.

Il avait presque terminé son repas, lorsqu’on frappa à la porte :

— Entrez ! s’écria Mollescott.

Peter Craingsby parut.

Sa figure décelait une grande agitation. À l’interrogation muette qu’il lisait sur le visage de son chef, il répondit :

— J’ai conduit le blessé à l’hôpital de Temple-Head !… Le fou est dans un des cachots, ici, en bas…

— Mais… il me semble que je vous avais dit de rester en faction sur le quai jusqu’à minuit ? fit Mollescott, se souvenant soudain de l’ordre donné au détective.

— Chef, j’ai pris sur moi de venir !… Un quart d’heure après votre départ, je vis arriver sur le quai une dizaine de policemen.

« J’interrogeai leur chef, le brigadier Horback, et j’appris qu’ils arrivaient de la caserne de Marble-House ! Or, comme c’était de là qu’étaient déjà venus les hommes qui avaient arrêté les marins du Corysandre, je lui…

— Où sont-ils, ces marins ? interrompit James Mollescott. On ne les a pas vus ici !

— Je vais vous le dire, chef !

« J’interrogeai donc le brigadier Horback et lui demandai ce qu’il venait faire, puisque, déjà, vingt policemen de sa caserne étaient venus.

« À ma grande surprise, il m’affirma qu’aucun autre détachement que le sien n’était parti de Marble-House depuis six heures du soir pour la relève !…

— By God ! J’aurais dû m’en douter ! éclata Mollescott : c’est un coup de John Strobbins !… Je le reconnais là !

— John Strobbins ? fit Peter Craingsby, ahuri.

— Oui, John Strobbins ! C’est lui qui a tout fait !

— Ah !… Vous avez une piste, chef ? s’écria le détective, subitement intéressé.

— Oui !… C’est-à-dire, non !… Enfin, dites-moi la fin de votre entretien avec le brigadier Horback ?

— Eh bien, chef, j’eus l’assurance que les policemen qui avaient arrêté les marins ne sortaient pas de Marble-House !

Et, pris d’une subite méfiance – je me souvenais du coup du Cadmore-Castle : encore un méfait de John Strobbins ! – je priai le brigadier Horback de prendre la garde à ma place, et j’allai ensuite téléphoner dans tous les commissariats et corps de garde de la ville : aucun n’avait envoyé de policemen !… Je compris, alors, que nous avions été joués et sautai dans une auto pour vous prévenir ! Voilà, chef !

M. James Mollescott se prit la tête dans ses mains et, pendant quelques instants, s’absorba dans une intense méditation.

Il commençait à comprendre une chose : John Strobbins avait intérêt à ce qu’aucun des marins du trois-mâts ne parlât, puisqu’il les avait fait disparaître. Et ce Basil Stockman, le maître d’équipage, qui s’était si délibérément enfui, devait être son complice.

Restait à savoir le but poursuivi par le détective-cambrioleur.

— C’est certain, fit James Mollescott tout haut. Nous avons devant nous John Strobbins : tout cela porte sa marque !

« S’il n’était pas à bord du trois-mâts, du moins rien ne s’y est fait que sur ses ordres… Il ne tue jamais !… Il s’est contenté de rendre fou le capitaine, et aura brisé, ou fait briser, les jambes du chief-officer, afin que, confiné dans sa cabine, le blessé ne pût voir ce qui se passait…

« Pourtant, M. Buggy-Black, qui est le propriétaire du navire, accuse le chief-officer !… C’est à n’y rien comprendre !

— L’affaire est embrouillée, chef ! murmura Peter Craingsby qui avait écouté avec attention le monologue de James Mollescott. Mais, malgré tout, je ne vois pas pourquoi vous mêlez John Strobbins dans ce drame ; il doit être bien loin…

— Je parle de John Strobbins, parce qu’un des marins du Corysandre est venu mourir, tout à l’heure, à mes pieds en prononçant ce nom !

Et James Mollescott fit le récit de ce qu’il avait vu et entendu à bord du voilier.

Pendant quelques instants, les deux hommes restèrent silencieux. Enfin, Peter Craingsby donna son opinion :

— Sans nul doute, chef, un crime a été commis à bord de ce navire, sur les ordres de John Strobbins, à qui il profite… Dans quel but ? Voilà ce que M. Buggy-Black, le propriétaire du Corysandre, pourra sans doute nous dire !

— Il m’a promis de venir ici dans la soirée !

— Il est bientôt onze heures, chef, et peut-être serait-il bon de lui rappeler sa promesse !… Voulez-vous que j’aille au Moon’s Hole Bar ?… Je vous le ramènerai !

James Mollescott allait répondre, lorsque deux coups légers résonnèrent contre le bois de la porte.

— Ce doit être lui ! fit le chef de la sûreté.

Et il ajouta d’une voix forte :

— Entrez !

Déception ! C’était un policeman en uniforme.

— Que voulez-vous ? grogna Mollescott, furieux à l’aspect de ce visiteur.

— Chef, c’est l’inspecteur Mason qui m’envoie !… En faisant notre ronde tout à l’heure, moi et mon collègue Turnabout, nous aperçûmes, à l’angle de la Toronto-Avenue et de la 18e rue, le corps d’un homme étendu dans le renfoncement d’une porte.

« Croyant avoir affaire à quelque ivrogne nous nous penchâmes pour le relever et nous nous aperçûmes alors qu’il portait un poignard enfoncé jusqu’au manche entre les épaules !

» Il avait vomi beaucoup de sang, que de loin nous avions pris pour du vin, ce qui nous avait fait penser que l’homme était ivre – car ses vêtements en étaient complètement imbibés.

— Après ? coupa Mollescott : allez au fait !

— Oui, chef !… Nous transportâmes donc le blessé…

— Ah ? l’homme n’était pas mort ?

— Non, chef !… Nous le transportâmes au poste de police de la Toronto-Avenue, d’où un médecin fut appelé par téléphone par l’inspecteur Mason qui se trouvait là.

« Le médecin parvint à retirer le poignard de la plaie et pansa le blessé qui revint à lui et, tout en crachant le sang, parla malgré la défense du docteur. Il cria :

« M. Mollescott… M. Mollescott… le Corysandre !

« Et il s’évanouit.

« Alors, comme le médecin déclarait que le transport du blessé à l’hôpital était impossible pour le moment, M. Mason m’envoya vous prévenir !

— Il pouvait me téléphoner ! grommela Mollescott… Et le nom du blessé ? Sait-on le nom du blessé au moins ?

— Oui, chef ! J’oubliais ! Je vous demande pardon ! C’est M. Buggy-Black, le propriétaire du Moon’s Hole Bar !

James Mollescott et Peter Craingsby se regardèrent, sans trouver un mot. Le chef de la sûreté de San-Francisco se leva :

— Venez ! dit-il à Craingsby. Nous allons tenter d’interroger M. Buggy-Black – s’il vit encore !

Rapidement, James Mollescott revêtit son ample manteau et coiffa son chapeau melon :

— Venez, vous aussi ! dit-il au policeman qui, immobile, attendait.

Les trois hommes sortirent de l’hôtel de la sûreté. Une auto les conduisit en quelques minutes devant le poste de police de Toronto-Avenue.

James Mollescott n’attendit même pas que la voiture se fût arrêtée pour sauter sur le sol.

En deux bonds, il fut dans le poste de police. Il traversa l’antichambre et entra dans le bureau du brigadier.

Là, sur un matelas posé à terre et qu’entouraient trois hommes, il aperçut le blessé.

M. Buggy-Black ressemblait à un cadavre ; sa face immobile et exsangue, ses yeux fermés, ses narines pincées et sa bouche entr’ouverte, tout en lui montrait l’image de la mort.

— Alors ? fit Mollescott à un des hommes debout autour du blessé (c’était l’inspecteur Mason), a-t-il dit quelque chose ?

— Non, chef !… Rien !

— Et il ne faut pas essayer de l’interroger pour l’instant ! observa à voix basse un des assistants ; le moindre mouvement pourrait être fatal au blessé ; il a un poumon percé de part en part !

James Mollescott comprit que c’était le médecin qui venait de parler. Il baissa la tête en signe d’assentiment et entraîna l’inspecteur Mason dans la pièce voisine :

— Avez-vous des détails ? demanda-t-il.

— Non, chef !… Je viens d’envoyer deux détectives procéder à une enquête sur l’emploi du temps de M. Buggy-Black ce soir… Le blessé avait beaucoup d’ennemis… C’est parmi eux qu’il faut chercher, sans doute !

— Qu’avez-vous recueilli sur lui ?

V

Après avoir, d’un magistral coup de tête, aplati James Mollescott contre la cloison de la cabine du Corysandre, Basil Stockman, le maître d’équipage du trois-mâts, avait bondi sur la dunette du voilier, et, lestement, avait sauté sur le quai d’une hauteur de cinq mètres.

Comme, ainsi qu’on le sait, il n’y a de la chance que pour la canaille, Basil Stockman était retombé sur ses pieds, sans autre dommage qu’un léger essoufflement.

Après deux secondes d’immobilité, pendant lesquelles il avait repris sa respiration, il s’apprêtait à se lancer dans la foule et à fuir, lorsque deux policemen lui mirent la main sur l’épaule.

Il voulut tenter un effort pour se dégager et essaya de recommencer sur le policier le plus proche de lui le coup de tête qui lui avait si bien réussi avec James Mollescott.

Il n’en eut pas le temps. Un des deux policiers lui appuya un revolver sur la tempe, au même instant que l’autre lui passait aux poignets une solide paire de menottes en fil d’acier.

— Suivez-nous sans résistance, sinon c’est une balle dans la tête, maître Ben Hawick ! fit un des policemen.

À entendre ce nom, Basil Stockman tressaillit violemment.

— Je m’appelle Basil Stockman ! dit-il ; vous vous trompez !

— C’est bon ! vous vous expliquerez avec l’attorney ! Venez !

Basil Stockman, ou plutôt Ben Hawick, grinça des dents. Il vit que le policeman au revolver le guettait et n’hésiterait pas à tirer.

Il se soumit :

— C’est bon ! Je viens !… Vous paierez cela cher ! C’est moi qui vous le dis !… D’abord, ne me serrez pas si fort !

Sans répondre, les deux policemen poussèrent leur prisonnier devant eux dans une direction parallèle au quai.

Après avoir traversé la foule et parcouru une distance d’environ deux cents mètres, ils arrivèrent devant un des nombreux escaliers de pierre creusés dans le quai, et au pied duquel stationnait un élégant canot automobile.

Lestement, les deux policemen y entraînèrent Ben Hawick :

— Où me conduisez-vous ? grogna celui-ci.

— La paix, si tu veux que je ne troue pas ta chienne de carcasse ! grommela le policeman au revolver.

Ben Hawick se le tint pour dit.

Toujours entre ses deux gardes de corps, il atteignit la dernière marche de l’escalier, contre laquelle l’eau noire clapotait.

Soudain, saisi par quatre mains vigoureuses, il se sentit soulevé et projeté en avant, ni plus ni moins qu’un simple paquet ! Il tomba au fond du canot automobile, et le choc fut si brusque qu’il poussa un grognement de douleur.

Il voulut se lever. Mais ses poignets étaient immobilisés par les menottes de fil d’acier, et, dans l’ombre, un homme, accroupi sur lui, entravait ses chevilles !

Ben Hawick se résigna.

Cependant, un individu enveloppé d’un ample manteau de caoutchouc et debout devant la roue du gouvernail du canot, n’avait rien perdu de toute cette scène.

— Nos hommes sont là-bas ? demanda-t-il aux deux policemen.

— Oui, chef ; Reno est avec eux.

— Bon !… Tu lui diras de fouiller soigneusement ses prisonniers et de m’envoyer quelqu’un s’il découvre quoi que ce soit… Il y a juste treize hommes ! Treize ! Qu’il se rappelle bien ce nombre ! Il les lui faut tous les treize !… Et qu’il surveille le capitaine, s’il y en a un !

— Oui, chef !

— Va !… Larguez la bosse, vous autres !… Machine, doucement !

Les deux policemen s’éloignèrent dans la direction du Corysandre, cependant que le canot automobile filait vers le large.

— Bobby ! fit l’homme debout au gouvernail.

Un marin s’approcha de lui aussitôt :

— Prends la barre et dirige le canot vers ce gros navire charbonnier qui est là-bas ; nous y serons invisibles !

— Oui, chef ! répondit le marin en empoignant la minuscule roue de cuivre.

L’homme au manteau de caoutchouc, en deux pas, arriva à l’arrière du canot, à l’endroit que les marins nomment la « chambre », et qui est un creux garni circulairement de banquettes pour s’asseoir. C’est là qu’avait été jeté Ben Hawick.

L’homme au manteau se pencha sur le prisonnier et, tirant de sa poche une petite lampe électrique, il en fit jaillir un jet de lumière en disant :

— Tu ne me reconnais pas, Ben Hawick !… Je t’avais pourtant dit que nous nous retrouverions !

— John Strobbins ! balbutia le prisonnier d’une voix rauque… Vous n’êtes donc pas noyé ?

— Apparemment, mon gaillard ! Mais tu dois comprendre que ce n’est pas pour te narrer mes aventures que je me suis ménagé cette petite entrevue avec toi ? Où sont les diamants ?

— Je ne les ai pas !

— Je m’en doute, mais tu me permettras de m’en assurer plus complètement ! Ce sera, d’ailleurs, vite fait.

Et John Strobbins, tirant un large bowie-knife[2] de sa poche, eut tôt fait de lacérer les vêtements de son prisonnier.

En moins de dix secondes, Ben Hawick n’eut plus sur lui que ses grosses bottes de toile. John Strobbins les lui enleva aussi.

— J’ai froid ! fit le prisonnier en grelottant.

— Mille regrets : moi aussi, j’avais froid, l’autre jour, quand j’ai fait ce merveilleux plongeon !

John Strobbins, lentement, examina avec soin les vêtements effilochés de Ben Hawick. Il eut bientôt terminé et maugréa :

— Je m’en doutais ; tu ne les as pas avec toi !… Mais où sont-ils ?

— J’ai froid !

— Et c’est ce qui t’empêche de parler, homme douillet ? Attends ! Ho ! Johnson ! apporte une couverture à ce gentleman !

Un marin accourut presque aussitôt avec l’objet demandé, dans lequel John Strobbins enroula Ben Hawick :

— Et maintenant, dit-il, me diras-tu où sont ces diamants ?

— Je ne sais pas !

— Ah ! ah ! voudrais-tu, par hasard, te moquer de moi ? Cela m’est rarement arrivé, mon bonhomme !… Écoute-moi bien ! tu as une minute pour te décider. Sinon, je t’enverrai avec une gueuse au cou, méditer au fond du port sur la vanité des richesses de ce monde ! Crois-moi, il vaut mieux vivre sans diamants, que de mourir avec !

— Bloody Hell ! Puisque je vous dis que je ne les ai pas ! Je ne sais même pas où ils sont ! grogna Ben Hawick en proie à une sombre fureur. Ah ! je les ai assez cherchés. Arundel doit seul savoir ce qu’ils sont de devenus !

— Sam Arundel ?

— Oui.

— Tu mens ! Tu l’aurais fait parler et tué !

Ben Hawick fit entendre un rire sardonique :

— Sûr que je l’aurais fait… Malheureusement, il est devenu fou !

— Arundel est fou ?

— Et comment !

— Et les diamants ? Tu as dû fouiller le navire ! Tu as eu le temps !

— J’ai tout fouillé depuis l’avant jusqu’à l’arrière ! Oui !… J’ai fait déplier les voiles, désarrimer tous les colis ! Rien ! Rien ! vous entendez ! Ah ! ah ! Vous êtes fin, John Strobbins, mais pas plus que moi vous n’aurez les diamants !

John Strobbins resta sans réponse ; Ben Hawick parlait avec un accent de dépit trop violent pour n’être pas sincère.

— Ainsi, fit le détective-cambrioleur, tu n’as pas trouvé les diamants. Mais es-tu sûr qu’aucun de tes hommes – de tes hommes à toi, il y en avait douze, exactement, tu vois que-je suis renseigné !… trop tard, hélas – ne s’est point approprié le magot ?

— Oh ! non ! ils n’en connaissaient même point l’existence ! fit Ben Hawick.

— C’est bon ! Je te crois ! Tu vois que je suis de bonne composition, et je t’annonce même que, malgré les torts à mon égard, je te pardonne si tu as dit vrai… Il est encore temps de te rétracter si tu mens, car je vais te garder prisonnier, et, si tu m’as trompé, je te tuerai sans pitié !

— Peuh !…

— À ton aise !… Ainsi, tu m’as dit la vérité ?

— Oui !

John Strobbins éteignit sa lampe électrique.

Il se dressa et courut à la roue du gouvernail. Tandis que durait son entretien avec Ben Hawick, le canot, suivant ses instructions, avait été s’abriter entre deux gros navires, à l’ombre desquels il était complètement invisible.

John Strobbins prit la roue du gouvernail.

Puis, d’un coup de barre, il dirigea l’embarcation droit vers le Corysandre, qui était toujours collé au quai.

Mais, arrivé à deux cents mètres environ du trois-mâts, il vira légèrement sur la gauche, ce qui l’amena entre deux gros chalands pleins de charbon, où le canot fut complètement dissimulé.

— Machine, stop ! commanda John Strobbins.

Les moteurs s’arrêtèrent.

Entraînée par son élan, l’embarcation alla doucement accoster un des chalands, le long duquel, suivant les ordres de John Strobbins, ses marins l’amarrèrent.

Le détective-cambrioleur, aussitôt le canot immobilisé, avait quitté le gouvernail. Il gagna la petite cabine, située à l’avant de l’embarcation, et, après quelques instants, en ressortit revêtu d’un équipement complet de scaphandrier.

— Préparez l’échelle ! commanda-t-il aux marins du canot qui, immobiles, attendaient ses ordres.

Ils obéirent, et, presque aussitôt, une légère échelle de bois fixée aux flancs de l’embarcation s’enfonça dans les flots noirs.

— Vous resterez ici jusqu’à mon retour ! fit Strobbins : dans une heure au plus tard, je serai là !…

— Oui, chef ! répondirent quatre voix.

Ayant assujetti à sa ceinture une boîte de cuivre cylindrique remplie d’outils, John Strobbins empoigna l’échelle et, lentement, descendit. Il eut bientôt disparu dans l’eau.

Grâce au réservoir d’air comprime qu’il emportait avec lui, aucun tuyau ne le reliait au canot. Il était donc libre de ses mouvements.

Il atteignit le fond et, lentement, marcha vers l’endroit où se trouvait le Corysandre, dont la quille se trouvait à environ un métro plus haut que le fond du port.

John Strobbins, quand il eut touché la coque du Trois-mâts, tira de sa boîte de cuivre une cartouche de dynamite et n’eut aucune peine à l’accrocher au manteau de coquillages de toutes sortes incrustés dans la coque du Corysandre.

La cartouche fixée, le détective-cambrioleur mit en action le minuscule mécanisme d’horlogerie devant la faire éclater deux minutes plus tard.

Puis, à pas rapides, il s’éloigna dans la direction de son canot. Il pensait :

— Si les diamants sont encore à bord, ils ne seront jamais si bien gardés que par la mer… en attendant que je vienne les prendre !

VI

Dix minutes plus tard, John Strobbins, ayant ouvert un robinet fixé à sa ceinture, et qui faisait communiquer le réservoir d’air comprimé qu’il portait sur son dos avec l’intérieur de son vêtement de caoutchouc, montait comme un ballon à la surface ; en quelques brasses, il atteignait l’échelle fixée aux flancs du canot automobile, et remontait à bord.

Au même instant, une rumeur retentissait sur le Corysandre : sous l’eau, la cartouche de dynamite avait éclaté et crevé la coque du trois-mâts, qui sombrait lentement.

John Strobbins s’en aperçut à travers le hublot de son casque de cuivre et sourit de satisfaction. Cependant, les marins du canot le débarrassaient hâtivement de son costume de scaphandrier. Bientôt, il eut quitté l’enveloppe de caoutchouc et demanda :

— Rien de nouveau ?

— Rien, chef !

— All right !… Détachez le canot : nous rentrons en ville !

Les marins obéirent ; John Strobbins, s’étant remis au gouvernail, dirigea le canot vers le quai, où il accosta à cinq mètres derrière le Corysandre qui achevait de sombrer.

Le détective-cambrioleur sauta immédiatement à terre et dit :

— Vous conduirez le prisonnier à Cliff-House ! Surveillez-le bien ; s’il tente de s’évader, donnez-lui un narcotique qui le fera tenir tranquille… je viendrai demain matin !

D’un geste désinvolte, John Strobbins se revêtit de son ample manteau de caoutchouc, et, à grands pas, se perdit dans le dédale de rues avoisinant le quai.

Son but n’avait rien de mystérieux : c’était un grand bar, ruisselant de lumières, au-dessus de la porte duquel se lisait, en lettres d’or :

Moon’s Hole Bar

John Strobbins entra. L’établissement était bondé. À chaque table des dîneurs en habit de soirée, des femmes en robes de soie décolletées, mangeaient au son d’un orchestre de nègres, dissimulé derrière un amas de plantes vertes.

Autour du comptoir de cuivre, des gentlemen, perchés sur de hauts et étroits tabourets, sirotaient lentement, avec la gravité qui convient à une si importante opération, d’innombrables whisky-soda.

John Strobbins regarda autour de lui. Sans doute, il ne vit pas ce qu’il cherchait, car il alla droit au gérant, grand gaillard brun et rasé qui, les mains derrière le dos, surveillait le va-et-vient des garçons nègres, et lui demanda :

— M. Buggy-Black n’est pas venu, ce soir ?

L’homme parut embarrassé :

— Je ne sais pas, gentleman…

— Si ! vous le savez !… Alors, il n’est pas là ? Répondez : oui ou non ?

— Je ne crois pas !

— Well ! À quelle heure viendra-t-il ?

— M. Buggy-Black n’a pas d’heure !

— S’il vous arrive malheur, mon ami, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous !

« Tenez : voilà votre portefeuille que je viens de vous enlever !… Il paraît assez bien garni !… J’aurais pu le garder, sans que vous vous aperceviez de rien ! C’est donc un riche cadeau que je vous fais !… Soyez donc assez aimable pour me dire quand je pourrai voir M. Buggy-Black !

Ce disant, John Strobbins, souriant, tendait au gérant ahuri son portefeuille qu’il lui avait habilement subtilisé.

L’homme, un peu pâle, se saisit du précieux maroquin, et balbutia :

— Oh ! gentleman… Croyez que je ne vous ai pas menti : M. Buggy-Black vient ici tous les soirs à onze heures ! Il viendra certainement tout à l’heure !… Mais…

— Quoi ?

— Ma montre ! Vous m’avez aussi pris ma montre, gentleman ? fit le gérant, complètement désorienté.

— C’est ma foi vrai, et la chaîne avec ! Et voici le tout !… Puisque vous me dites que M. Buggy-Black vient vers onze heures, je vais l’attendre en dînant !… Vous me ferez servir à la table, là-bas, près de la porte…

— Oui, gentleman ! affirma le gérant en accrochant à son gilet la chaîne d’or, à laquelle pendait la montre, que John Strobbins venait de lui restituer.

— Et ne vous avisez pas de me créer des ennuis, conseilla le détective-cambrioleur, sinon, il vous arriverait des choses désagréables !

D’un geste indigné, le gérant affirma que telle n’était pas son intention.

Et, tandis que John Strobbins se dirigeait vers la table qu’il avait indiquée, il le regarda s’éloigner de lui avec soulagement.

Le détective-cambrioleur, le sourire aux lèvres, se fit servir un menu délicat et soigné.

Il y fit honneur, et, vers dix heures et demie, se fit apporter l’addition qu’il solda en y joignant un royal pourboire pour le garçon qui l’avait servi.

Puis, un cigare en bouche, il regarda paisiblement la monumentale horloge du bar, dont le cadran figurait une lune percée d’un trou – c’était de cette horloge que l’établissement tirait son nom.

L’aiguille marqua 10 heures 35, 10 heures 40, 10 heures 45… M. Buggy-Black n’apparaissait toujours pas !

À onze heures, John Strobbins commença à donner quelques signes d’impatience. De la main, il appela le gérant :

— Ce retard est incompréhensible ! affirma ce dernier : M. Buggy-Black vient toujours avant onze heures !… Il va certainement arriver d’un moment à l’autre !

— Well ! J’attendrai !

… Onze heures et quart ! Pas de Buggy-Black !

Un homme entra, dont la mine peu soignée contrastait avec l’élégance des habitués du bar.

John Strobbins reconnut en lui, du premier coup, un détective. Il le vit se diriger vers le gérant et lui parler à voix basse. Le gérant pâlit et donna aussitôt les signes d’une profonde agitation.

Pendant quelques minutes, les deux hommes causèrent ; le détective prit quelques notes, puis, après un regard circulaire sur l’assistance, sortit.

John Strobbins, qui, depuis l’entrée du policier, se tenait sur ses gardes, prêt à tout, se leva aussitôt et courut au gérant :

— Que vous a dit ce détective ? lui demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Décontenancé, l’homme regarda son interlocuteur avec terreur :

— M. Buggy-Black vient d’être… vient d’être assassiné ! on l’a retrouvé avec un poignard dans le dos au coin de Toronto-Avenue !

— Assassiné ! gronda John Strobbins dont les yeux lancèrent un éclair… Imbécile, que je suis ! J’aurais dû le prévoir !

Et laissant le gérant stupide et hébété, il bondit vers la patère où étaient accrochés son manteau et son chapeau, empoigna le tout, et, en trombe, franchit la porte et disparut !...

Une automobile passait. Elle était vide. Sans même la faire arrêter, John Strobbins en ouvrit la portière en même temps qu’il sautait sur le marchepied, et cria au chauffeur :

— Sixième Avenue ! Numéro trente-cinq ! Quick (vite).

Le chauffeur, en bon Américain, n’en demanda pas plus ! Et, tandis que son client se laissait tomber sur les coussins, il accéléra la marche de son véhicule, qui fila à toute vitesse vers l’adresse indiquée.

Haletant, John Strobbins murmura :

— L’affaire est belle ! Mais si je réussis, je pourrai dire que je ne me suis jamais autant donné de mal !

En moins de dix minutes, l’auto arriva à l’adresse indiquée et s’arrêta devant une haute maison, dans laquelle le bronze et le marbre avaient été prodigués.

John Strobbins sauta sur le trottoir, lança deux dollars au chauffeur, et courut vers la porte d’entrée de la somptueuse bâtisse.

Il sonna et n’eut pas à attendre longtemps : la porte s’ouvrit aussitôt. Le détective-cambrioleur la franchit et se trouva sous une voûte éclairée par de nombreuses lampes électriques.

D’une porte latérale, un nègre vêtu d’un uniforme de drap garni de galons d’or sur toutes les coutures, apparut :

— Que désirez-vous, gentleman ? dit-il, l’air insolent.

— Je veux voir, à l’instant, M. Jérémie Flipott !

— Oh ! s’exclama le nègre, comme s’il se trouvait scandalisé d’une pareille prétention. Il est impossible, en vérité, de voir M. Flipott en ce moment ! D’abord, M. Flipott est en voyage !

— Mon garçon, tu vas aller dire à M. Flipott que c’est de la part du capitaine Sam Arundel ! Tu entends ! Sam Arundel ! Et il me recevra tout de suite, c’est moi qui te le dis !… Tiens, voilà cinq dollars pour ta peine ! Et va vite, car tu risques en ce moment de perdre ta place – et elle est bonne, si j’en juge par ta mine !

Apeuré par la menace, et adouci par le billet de cinq dollars que venait de lui glisser John Strobbins, le moricaud murmura :

— C’est bien, gentleman !… Je vais aller faire prévenir M. Flipott de votre présence… s’il est revenu ! Mister Sam Arundel, n’est-ce pas ?

— C’est cela même !

— Voulez-vous entrer chez moi, gentleman…

— Non ! Va vite ! J’attends ici !

Un peu dépité de voir son offre déclinée, le nègre, sans insister, marcha vers une porte vitrée qui donnait dans la cage de l’ascenseur et disparut.

Il revint cinq minutes plus tard ; à sa figure, John Strobbins devina qu’il avait été mal reçu.

— Eh bien, demanda le détective-cambrioleur, qu’a dit M. Flipott ?

— M. Flipott n’a rien dit : M. Flipott est parti en voyage depuis deux jours !…

— Comment ?

— Oui, gentleman !… Il devait revenir hier soir ! Même que mistress Flipott est très inquiète ! Elle m’a dit de vous faire savoir qu’elle ne savait pas elle-même où était M. Flipott !

John Strobbins eut besoin de toute sa volonté pour rester calme.

Après un instant de silence, il s’écria :

— Well, mon garçon, merci… je reviendrai !

Et sur ces mots, il sortit.

Dans la rue, il murmura :

— Ah çà ! aurais-je trouvé mon maître ?

VII

Depuis le commencement de cette soirée néfaste, M. James Mollescott vivait dans une sorte de rêve. Malgré son endurcissement professionnel, il n’en était pas moins surpris et ému par le mystérieux drame du Corysandre.

En quelques heures, tant d’événements tragiques autant qu’incompréhensibles s’étaient déroulés, que le chef de la sûreté de San-Francisco cherchait en vain à mettre quelque ordre dans son esprit dérouté, et aussi à relier entre eux tant de faits disparates.

Il aurait pourtant espéré en venir à bout, si le nom de John Strobbins n’eût point été prononcé !…

Dans le poste de police de Toronto-Avenue, James Mollescott se rappelait la scène du Corysandre, ce matelot qui était venu expirer à ses pieds en râlant : John Strobbins !… Que venait faire John Strobbins dans ce drame effrayant ?

C’est ce que James Mollescott se demandait, tandis que l’inspecteur Mason, interrogé par lui sur M. Buggy-Black, répondait :

— Nul ne connaît d’ennemi déclaré à M. Buggy-Black ; c’est, comme vous le savez, chef, un ancien mineur, qui, avec les quelques pépites qu’il a recueillies en Australie, est venu à Frisco fonder le Moon’s Hole Bar ! C’est un établissement très prospère…

— Je sais ! fit brièvement Mollescott, toujours plongé dans ses réflexions.

Le médecin qui soignait le blessé s’approcha de lui :

— Je m’en vais, monsieur Mollescott ! dit-il. Je n’ai plus rien à faire ici. L’hémorragie s’est arrêtée ! Il n’y a qu’à laisser reposer le blessé, et, s’il le demande, lui donner une cuillerée de la potion dont voici l’ordonnance. Je reviendrai demain matin pour aviser au transport de M. Buggy-Black à l’hôpital… s’il vit encore !

— Vous craignez une issue fatale ? demanda Mollescott.

— Hélas, oui ! Pourtant, on ne sait jamais !

— J’aurais bien voulu pouvoir l’interroger !… Son assassinat se rattache à une mystérieuse et troublante affaire que j’aurais aimé élucider ! murmura Mollescott.

— Gardez-vous-en bien ! Le blessé est dans le coma. Son organisme, ébranlé par le choc et le sang perdu, ne résisterait pas à la moindre émotion !... Je vous salue, gentleman !

Médecin et policier échangèrent un vigoureux shake-hand.

James Mollescott resta seul avec l’inspecteur Mason. Il allait parler, lorsque la porte s’ouvrit. Un détective entra, et, en voyant le chef de la Sûreté, s’immobilisa, surpris.

— Whiteaway ! exclama Mollescott en reconnaissant le nouveau venu : vous venez de chez M. Buggy-Black, n’est-ce pas ?

— Oui, chef !

— Vous avez du nouveau ?

— Comme çà !… Le gérant du Moon’s Hole Bar m’a raconté que, vers neuf heures, un individu, assez élégant, était venu lui demander un entretien avec M. Buggy-Black, et que, comme le gérant lui répondait évasivement, il l’avait menacé d’une vengeance s’il ne s’expliquait pas mieux.

« Puis, l’inconnu, pour mieux faire parler le gérant, lui avait montré son portefeuille et sa montre qu’il lui avait subtilisés pendant qu’il parlait !

— Ce ne peut être que John Strobbins ! éclata Mollescott. Il n’y a que lui pour avoir une pareille audace !… Après ?

— Après, chef, l’inconnu est resté dans le bar jusqu’à onze heures ; il y a dîné, il a payé exactement sa note et a donné un magnifique pourboire au garçon ! Car j’oubliais de vous dire que le gérant avait fini par lui révéler que M. Buggy-Black venait chaque soir vers onze heures au Moon’s Hole Bar !

— Ah ! ah !… Et John Strobbins… je veux dire, l’individu en question, n’a parlé à personne dans le bar ?… Il n’a pas échangé de signes avec quiconque ?

— Je l’ai demandé au gérant, qui m’a affirmé n’avoir rien remarqué, bien qu’il n’eût pas quitté des yeux son étrange consommateur, dont l’honnêteté lui inspirait des doutes…

— Pourquoi n’a-t-il pas prévenu la police ?… Cet homme avait commis sur lui une tentative de vol !

— Vous savez, chef, dans ces établissements on n’aime pas trop avoir à faire à nous !

— Imbéciles !… Et à quelle heure l’homme est-il sorti du bar ? Ce point est important, Whiteaway !

— J’y ai fait attention, chef ! Eh bien, l’individu était toujours devant sa table, lorsqu’un des détectives qui avaient relevé M. Buggy-Black entra dans le bar pour en faire part au gérant !

— Ah ?

— Oui, chef !… Et, le détective parti, l’inconnu se leva et rejoignit le gérant à qui il demanda : Que vous a dit ce détective ?

— C’est John Strobbins ! Démon ! sacra Mollescott.

— Le gérant, troublé, apprit à son interlocuteur l’assassinat de M. Buggy-Black. Sur quoi, l’individu, très ému, courut prendre son pardessus et son chapeau, et quitta le bar en courant !

— Et cet imbécile n’eut pas l’idée de le suivre ?

— Non, chef ! Je le lui ai demandé. Il m’a dit ne pas y avoir pensé !

— Et après ?

— C’est à peu près tout, chef !… Des voisins croient avoir vu l’inconnu monter dans une auto… Mais ils ne sont pas affirmatifs ; à cette heure-là, tous les clients du Moon’s Hole Bar, ou presque, s’en vont en auto !

— Il faudra rechercher cette voiture ! Vous ferez une note… Quoi ?

Des gémissements se faisaient entendre, James Mollescott s’interrompit et se pencha vers le matelas où gisait le blessé.

M. Buggy-Black avait ouvert les yeux.

De ses lèvres sèches, au coin desquelles restait encore un peu de sang coagulé, un murmure indistinct et saccadé sortait.

Le chef de la sûreté se baissa jusqu’à ce que son oreille touchât presque les lèvres du blessé.

Celui-ci cessa de gémir, comme s’il rassemblait ses forces.

Puis, d’une voix faible, sifflante, oppressée, mais suffisamment intelligible, il balbutia :

— … Diamants… voleurs… assassins !… mort. Smiley… assassin… Flipott… diamants…

— Quoi ? questionna Mollescott… Expliquez-vous !… On vous a assassiné pour vous voler des diamants ?

— Oui !

— Oui ?

— Non !

— Comment, non ? Vous dites oui, et puis après non !…

— Je… vais… vous… vous ex… pliquer…

— Ne vous fatiguez pas ! fit Mollescott qui, entraîné par la curiosité, oubliait totalement la prescription du médecin ; je vais vous interroger ; vous répondrez par oui ou par non en…

— Je… je… ah ! aaah !

Mollescott, épouvanté, se redressa.

Comme galvanisé, le mourant venait de lever la tête, et, dans un dernier râle, crachait à la fois une gorgée de sang et son dernier reste de vie.

Le chef de la sûreté, très pâle, se pencha sur lui et reconnut qu’il était mort !

— Malheur et malédiction ! gronda-t-il. Il est mort !...

L’inspecteur Mason ne répondit pas. Il était aussi ému que son chef.

Après un instant de silence, James Mollescott marcha vers une table voisine, et, un peu calmé, attira à lui un papier et un crayon.

Il écrivit les quelques paroles prononcées par Buggy-Black :

Diamants – voleur – assassin – mort – Smiley – Assassin. – Flipott – Diamants.

Il réfléchit et murmura après avoir relu :

— C’est bien cela… Il ne m’a pas dit autre chose ?… Non !… Quels sont ces diamants pour lesquels on l’a assassiné ?… Et ce Smiley ? Et ce Flipott ?… Flipott ?… Serait-ce Jérémie Flipott, de la sixième avenue ? Il est riche, pourtant ! Mais sait-on jamais ?... C’est à voir !...

Soigneusement, James Mollescott inséra le papier dans sa poche, et, pris soudain d’une idée subite, s’écria :

— Continuez l’enquête, Mason !… Je m’en vais... S’il arrive quoi que ce soit, téléphonez-moi à l’hôpital de Temple-Head, et, si je n’y suis plus, à mon bureau de la Sûreté.

— Bien, chef !

— Au revoir – et bonne chance !

Mollescott sortit.

La Toronto-Avenue était complètement déserte : il était près de deux heures du matin !

Le chef de la sûreté, renonçant à trouver une voiture, prit dans sa poche un revolver qu’il tint tout armé à la main, et, marchant au milieu de la chaussée pour éviter toute surprise, il se dirigea à pas rapides vers l’hôpital de Temple-Head.

Il y arriva une demi-heure plus tard et se fit immédiatement conduire au chevet de William Winckler, le « chief-officer » du Corysandre.

Le marin, placé dans un bon lit par les soins de Peter Craingsby, dormait à poings fermés ; il devait y avoir longtemps, sans doute, qu’il n’avait fait pareil somme…

Durement, Mollescott réveilla, et, à brûle-pourpoint, sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, lui dit :

— Je suis le chef de la sûreté !… Je viens vous annoncer que vous êtes accusé par M. Buggy-Black d’avoir assassiné le subrécargue de votre navire.

— Moi ?

— Oui, vous ! Comment s’appelait ce subrécargue ?

— Thornton Smiley !

— C’est bien cela !… Et vous avez commis ce crime pour vous emparer des diamants que M. Smiley apportait à M. Buggy-Black !

— Moi ?… Quels diamants ?

— Vous niez !… À votre aise !… Sachez, cependant, que, ce soir même, vos complices ont assassiné M. Buggy-Black ! Il est mort en vous accusant !… D’ailleurs, il vous avait accusé déjà tout à l’heure devant moi !

— Oui, et même il affirmait que j’avais l’intention saugrenue de m’emparer du navire !… Maintenant, il m’accuse de lui avoir volé des diamants !

« Après votre départ, je m’en souviens, maintenant, il m’a parlé de diamants… Comme je ne le comprenais pas, il n’a, d’ailleurs, pas insisté et m’a laissé en paix !

« Je m’étonne qu’il ait encore pensé à moi ! Je suis un pauvre officier, monsieur, je suis blessé, estropié pour la vie, et voici que l’on m’accuse du plus grand des crimes !… Mon innocence éclatera !

« Pour l’instant, je ne demande qu’un peu de pitié : depuis deux mois, je suis sans soins ! Ce soir, j’ai failli être noyé : laissez-moi reposer, monsieur, je vous prie !

James Mollescott ne put, quoi qu’il fît, rien tirer d’autre du blessé et se retira la rage au cœur.

VIII

En sortant de la maison de Jérémie Flipott, John Strobbins s’était demandé s’il n’avait point, par hasard, trouvé son maître.

Ainsi qu’on le verra plus loin, le détective-cambrioleur avait depuis de longs mois médité et préparé tout pour réussir dans l’entreprise qui le préoccupait.

Et voilà que, l’un après l’autre, les principaux personnages du drame lui glissaient entre les doigts : Buggy-Black assassiné ! Jérémie Flipott disparu !

John Strobbins, pourtant, n’était pas homme à se laisser aller au découragement.

Après avoir réfléchi quelques brèves minutes, il se dirigea vers le Stock-Exchange et, là, sauta dans un tramway allant vers le port. Il regarda sa montre :

— Minuit moins vingt ! murmura-t-il. J’ai le temps !

Arrivé sur le port, il descendit, et, d’un pas délibéré, marcha vers un des nombreux escaliers creusés dans les quais, et au bas duquel un petit canot était attaché à une chaîne de fer que fermait un cadenas.

John Strobbins, tranquillement, tira une clé de sa poche, ouvrit le cadenas, dépassa la chaîne, et sauta dans le canot.

Il se baissa et empoigna une paire d’avirons qui se trouvaient au fond.

Et, après les avoir mis en place, il s’assit et rama vigoureusement vers la passe de Golden-Gate.

Il contourna le musoir fermant le port et se dirigea vers les hautes falaises de Cliff-House que la lune, à son second quartier, éclairait d’une lueur blafarde.

Maniant habilement la légère embarcation, John Strobbins se glissa entre les rocs parsemant la mer au pied des falaises, et, au risque d’être vingt fois brisé contre eux, parvint à gagner une sorte de grotte creusée par le flot dans la muraille de granit, et dont l’entrée était si basse et si étroite qu’il dut se coucher à plat ventre sur les bancs du canot pour éviter d’en heurter la voûte.

Toujours courbé, le détective-cambrioleur s’accrocha à la paroi de roc et ainsi fit lentement avancer son canot.

Après avoir parcouru environ trois cents mètres dans ce canal souterrain, éclairé seulement par la minuscule lampe électrique qu’il portait avec lui, John Strobbins arriva enfin devant un énorme quartier de rocher qui obstruait complètement le conduit.

La pierre devait être en équilibre, car, sans effort apparent, le détective-cambrioleur la fit tourner sur elle-même, et ainsi découvrit un passage étroit, mais plus que suffisant pour donner passage à l’embarcation.

D’une poussée, John Strobbins s’y engagea. Il franchit un court espace voûté et se trouva dans une vaste salle creusée dans le roc et traversée dans son plus grand diamètre par une sorte de canal qui aboutissait au passage par lequel il venait d’arriver.

Derrière ce dernier, le bloc de rocher s’était automatiquement remis en place ; le détective-cambrioleur, en deux coups d’aviron, approcha son embarcation de la berge et sauta sur le roc.

La salle souterraine paraissait déserte. Quatre lampes à acétylène fixées aux murs – une sur chacune des faces – l’éclairaient comme en plein jour.

De son pas souple, John Strobbins se dirigea vers une porte massive encastrée dans le roc, l’ouvrit au moyen d’un ressort secret, et, en ayant franchi le seuil, se trouva dans une pièce plus petite, confortablement meublée : les murs étaient tendus de fines nattes japonaises, le sol recouvert d’un épais tapis de laine.

Sur une table d’acajou incrusté d’or, une lampe de porcelaine de Chine répandait autour d’elle une douce clarté : Fauteuils profonds et divans moelleux invitaient au repos.

John Strobbins s’assit et pressa sur le bouton d’une sonnerie électrique dissimulée entre les nattes du mur ; presqu’instantanément, la porte s’ouvrit et un homme d’une taille élevée, presque un géant, vêtu en policeman, parut :

— Good bye, Reno ! fit Strobbins. Tu ne t’attendais pas à me voir sitôt, hein !… Mauvaises nouvelles : Buggy-Black est mort ou n’en vaut guère mieux ; quant à Jérémie Flipott, il a tout simplement disparu !

— Je te l’avais dit que tu n’étais pas le seul chasseur sur la piste !

— C’est vrai, mais le gibier sera pour moi !

— Savoir, John ! Et qui soupçonnes-tu de ce double coup ?

— Je ne soupçonne personne : j’ai une certitude !… Les marins du Corysandre sont tous ici, n’est-ce pas ?

— Oui ! Tous !… Cela n’a pas été difficile de les capturer : ils ne se tenaient pas debout ! Quant au capitaine, Mollescott l’a fait envoyer à la sûreté !

— Well ! Il est fou ! Tu ne les a pas laissés communiquer avec Ben-Hawick ?

— Non !

— Tout va bien, alors !… Tu vas m’amener Ben-Hawick ici, ce qui te permettra d’assister à un intéressant entretien ! Fais vite !

— Je suis là de suite !

Reno disparut aussitôt. John Strobbins, un sourire énigmatique aux lèvres, prit une cigarette d’Orient dans l’étui d’or qu’il retira de sa poche, l’alluma et en aspira voluptueusement l’odorante fumée.

Malgré sa robustesse, il commençait à sentir la fatigue…

La porte violemment ouverte donna, à cet instant, passage à Reno qui poussait devant lui Ben Hawick (alias Basil Stockman) ; l’ex-maître d’équipage du Corysandre faisait triste mine. Il avait les poings liés, et les chevilles entravées au point que c’est à peine s’il pouvait marcher. D’une rude bourrade, Reno le fit choir aux pieds de Strobbins.

— Doucement, mon ami ! Comme tu y vas ! conseilla le détective-cambrioleur en tirant une bouffée de sa cigarette parfumée… Remettez-vous, maître Ben Hawick ! Remettez-vous !… On fait ce qu’on peut, et je regrette de ne mieux pouvoir vous recevoir… mais je vois dans vos yeux que, si je vous faisais délier, vous me poignarderiez !

— Sûrement ! affirma le prisonnier d’une voix rauque.

— Merci !… Mais parlons de choses sérieuses. J’ai l’honneur de vous apprendre, maître Ben Hawick, que M. Buggy-Black a été assassiné cette nuit, et que son associé – vous voyez que je suis bien renseigné – son associé, M. Jérémie Flipott, a disparu !… Cela ne vous dit rien ?

— Que voulez-vous que cela me fasse ?

— Pas de chagrin, bien sûr !… Mais ce n’est pas tout : figurez-vous, maître Ben Hawick, que, en plus de votre nom, je connais votre profession !

« … Il existe, à Frisco, une association qui s’appelle la Main Ouverte, c’est une main ouverte pour recevoir ce qu’on veut bien lui donner, et aussi ce qu’on ne veut pas lui donner !… Vous en êtes un des principaux membres !… C’est la Main Ouverte qui a fait assassiner Buggy-Black et Flipott, comme c’est vous qui avez supprimé Thornton Smiley, blessé William Winckler, et rendu fou Arundel… Vous me comprenez ?

— Non !

— Cela, c’est franc ! Je m’en excuse, car si vous ne me comprenez pas, la faute en est à moi qui ne me fait pas bien comprendre !… Je dis donc que vous allez me révéler l’endroit où la Main Ouverte enferme ses prisonniers, afin que je délivre Flipott – vous vous doutez pourquoi !… Donc, parlez ! Où se trouve le repaire de la Main Ouverte ?

— Vous pouvez me tuer, je ne vous le dirai pas ! D’abord, je ne fais pas partie de la Main Ouverte !

— Je ne veux pas vous tuer, maître Hawick : je ne tue jamais personne !… Seulement, comme onze de vos amis (les marins du Corysandre) sont enfermés ici, si, dans dix minutes, vous ne m’avez pas répondu avec franchise, je les livrerai à la justice et leur ferai connaître que c’est vous qui en êtes la cause !

— Vous ne ferez pas cela ! rugit Ben Hawick en proie à une terrible fureur.

— Non ! Je me gênerai !… Et l’on parlera du traître Ben Hawick…

— On ne vous croira pas ! Les camarades me connaissent !

— Possible ! Et je prendrai soin de leur dire ce qui s’est passé à bord du Corysandre : que vous vous êtes arrangé avec moi ! On me croira ! On croit toujours au mal ! D’autant plus que je n’ai pu être renseigné que par vous, pas vrai, cher Ben Hawick !

Le prisonnier grinça des dents ; mais ne prononça pas un mot.

John Strobbins, ayant terminé sa cigarette, en alluma une seconde.

Après un long silence, Ben Hawick se décida à parler :

— Ainsi, vous ferez cela ? dit-il en tournant la tête vers John Strobbins.

— Je le ferai !

— Et si je vous révèle où est le repaire de la Main Ouverte ?

— Dans ce cas, j’enlèverai Jérémie Flipott et j’oublierai ce que j’aurai vu : je ne suis pas chargé de la police de Frisco, moi !

— Et… à moi, que me ferez-vous ?

— À vous, Ben Hawick ? Je ne vous paierai pas ce que je vous dois, c’est-à-dire une balle dans la tête ! Mais, foi de John Strobbins, je vous rendrai la liberté et dix mille dollars avec !

— Dix mille dollars, ce n’est pas lourd !…

— C’est plus lourd que rien !… Où est le repaire de la Main Ouverte ?

— Au village d’Ollima ! fit Ben Hawick, comme un homme qui se jette à l’eau.

« C’est au Bishop’s Bar, dans la cave… Du moins, c’était là, il y a huit mois, avant mon départ !

— Il y a un mot de passe ?

— Oui : Hang ! Hanger (Pendre-Couteau)

— Well ! Si vous avez dit vrai, demain vous serez libre. Et s’il m’arrive quoi que ce soit, mon ami Reno, ici présent, vous fera subir certaine torture que lui ont appris les indiens Navajos… Vous me comprenez ?

« Tout est bien, alors !... Reno, je vais dormir une heure sur ce canapé.

« Préviens douze de nos hommes, et qu’ils soient prêts à partir dans le canot automobile… Ramène ce gentleman chez lui !… À demain, maître Ben Hawick !

Et, tandis que Reno faisait lever le prisonnier et le poussait dehors, John Strobbins, jetant sa cigarette, s’étendit sur un divan et s’endormit immédiatement.

Une heure plus tard, Reno vint le réveiller. Aussitôt debout, le détective-cambrioleur sortit.

Dans le canal traversant la grande crypte, un canot automobile, ras sur l’eau et dans lequel douze gaillards armés jusqu’aux dents étaient assis, attendait.

Le ronflement de ses moteurs résonnait puissamment sous les voûtes de granit.

— À tout à l’heure, Reno ! fit John Strobbins en sautant dans la légère embarcation.

Il alla se mettre à la barre, et, à son commandement, le canot s’engagea dans le canal souterrain, et flotta bientôt au pied des falaises de Cliff-House.

Habilement, John Strobbins guida l’embarcation au milieu des récifs et la lança vers le large.

Moins de vingt minutes plus tard, le canot s’échouait sur la plage du village d’Ollima.

IX

— Vous allez me suivre jusqu’à l’entrée du village, les enfants, et ne viendrez que si vous entendez mon coup de sifflet. Sinon, vous me guetterez, et me suivrez lorsque vous me verrez revenir vers la plage. Et soyez prêts à tous moments à tirer : gardez vos revolvers armés ! Avec les gentlemen de la Main Ouverte, il faut s’attendre à tout !… Tom ! Toi, tu vas rester dans le canot ! Une fois que nous serons débarqués, tu te tiendras au large, les moteurs à petite vitesse, de façon à nous recueillir et fuir à toute allure, le cas échéant ! Tout le monde a compris ?… Oui ?… Bon ! Alors, en avant ! Et ne craignez pas de vous mouiller les pieds !… Je suis sur une bonne affaire qui vous vaudra à chacun dix mille dollars, si elle réussit ! Et pas de bruit, surtout !

Sur ces mots, John Strobbins sauta à la mer qui, à l’endroit où le canot était échoué, était profonde de quarante centimètres. Ses onze hommes le suivirent.

D’un pas leste, le détective-cambrioleur se dirigea vers le village d’Ollima dont les maisons basses se détachaient sur le ciel de velours sombre.

À cinquante mètres derrière lui, sa petite troupe se mit en marche et s’arrêta au milieu d’un buisson de hauts cactus, un peu avant d’arriver aux premières maisons de la localité.

John Strobbins, seul, poursuivit son chemin.

Il arriva ainsi devant une élégante villa construite dans le style Mauresque, et au-dessus de la porte de laquelle une plaque de verre portait ces mots en lettres d’or :

Bishop’s Bar

Sans être le moindrement ému, John Strobbins crispa sa main gauche sur la crosse de son revolver, et, de sa main droite, appuya longuement sur le bouton de cuivre d’une sonnerie électrique encastré dans le mur de briques.

Deux minutes se passèrent.

Soudain, de l’autre côté de la porte, une voix demanda :

— Qui est là ?

— Hang-Hanger ! répondit John Strobbins en contrefaisant sa voix.

Pas de réponse ! Mais, lentement, la porte s’ouvrit.

Sans hésiter, le détective-cambrioleur entra. Il vit devant lui un homme vêtu d’un costume de toile bleue, qui tenait en main un robuste bowie-knife.

L’homme, d’une poussée, referma la porte et dit :

— Suis-moi, compagnon !

John Strobbins obéit. Derrière son guide, il franchit un étroit couloir éclairé de loin en loin par des veilleuses, et qui aboutissait à une porte de chêne plaquée de fer.

Sans prononcer une parole, l’homme l’ouvrit au moyen d’une clé qu’il sortit de sa poche :

— Passe ! dit-il brièvement à John Strobbins.

Le détective-cambrioleur ne s’étonnait de rien. Il entra dans une vaste salle emplie de gaillards à mines sinistres.

Trois lampes à pétrole, pendues au plafond, l’éclairaient. Un brouhaha confus, produit par les interpellations, les jurons, les cris rauques de l’assistance s’entendait.

L’âcre, et épaisse fumée des pipes emplissait le local d’un nuage gris.

Scellées au sol par des crampons de fer, John Strobbins vit quelques tables surchargées de bouteilles de vin et de whisky, autour desquelles des individus discutaient âprement.

Leurs couteaux et leurs revolvers, posés devant eux, indiquaient leur volonté d’appuyer leurs raisons par des arguments irréfutables.

John Strobbins reconnut parmi eux les principaux malandrins de San-Francisco.

Il pensa que James Mollescott aurait payé fort cher pour se trouver à sa place !

— J’ai manqué ma vocation ! se dit-il ; j’aurais fait un excellent détective ! Mais, voyons à terminer cette affaire !

Lorsque John Strobbins était entré, nul n’avait fait attention à lui : le Bishop’s bar était le rendez-vous des membres de la Main Ouverte qui y venaient boire en paix, sans s’inquiéter les uns des autres.

John Strobbins réfléchit quelques instants au moyen de délivrer Jérémie Flipott. Il n’avait demandé aucun détail sur la Main Ouverte à Ben Hawick, craignant que le bossman de la Corysandre ne lui tendît quelque piège. Aussi ne savait-il que fort peu de chose sur la sinistre association. Mais, d’autre part, il en connaissait presque tous les membres, qu’il avait eu l’occasion de fréquenter sous différents déguisements. C’était son seul atout.

Il résolut de s’en servir.

Sans hésiter, il marcha vers un grand gaillard qui, attablé tout seul devant une bouteille de whisky presque vide, paraissait en proie à de sombres réflexions.

John Strobbins lui mit la main sur l’épaule en disant :

— Hallo ! Jasper, vieux gibier ! Ça ne va pas, alors ?

L’homme se retourna, l’air menaçant :

— Qu’est-ce que tu me veux, toi ? Est-ce que je te connais ? File !

— Oh !… un vieil ami comme moi ! Tu ne me reconnais pas, Jasper ? Nicholas Bush, voyons !… Nous étions ensemble à Sing-Sing !

De fait, ledit Jasper avait fait une « cure » de cinq ans à la prison de Sing-Sing ! John Strobbins ne l’ignorait pas !

Ce souvenir adoucit le bandit : on connaît tant de monde en prison ! Il répondit :

— Ah ? Tu es Nicholas Bush ? Je ne me souviens plus de toi… Mais n’importe, tu vas boire un verre avec moi !

— Cher Jasper ! Toujours aussi aimable !

— Heu !… j’ai des ennuis !… J’ai raté hier un cambriolage, et le vieux Slom qui était avec moi a été pris !… Fichu métier ! Et toi ?

— Moi ? fit John Strobbins, cela va assez mal. Je viens de faire un voyage en Australie avec Ben Hawick, et…

— Ben Hawick !… Vous êtes arrivés ce soir, pas vrai !… Chomull est venu nous dire tout à l’heure que la police vous avait arrêtés tous !… Heureusement que Chomull avait pris ses précautions : le vieux Flipott, qui avait des intérêts dans l’affaire, est ici depuis deux jours… Quant à Buggy-Black, Chomull, lui-même, l’a rendu muet !… Mais comment as-tu fait pour échapper à la police ?

— On sait se débrouiller ! fit mystérieusement John Strobbins en clignant de l’œil.

— Tu as raison : garde ton moyen, on ne sait jamais, crois-moi !

« Et tu as vu Chomull ? Ce qu’il sera content lorsqu’il va savoir ta présence ici !

« Figure-toi qu’il est dans une fureur terrible ; il dit que l’affaire est ratée, et que c’est la faute de Ben Hawick. Est-ce vrai ?

— Oui et non… Et Chomull est ici ?

— Mais oui ! Dans la salle du fond !

— Viens avec moi, nous allons le voir !

John Strobbins aurait dû dire : Je viens avec toi ! Car, s’il connaissait le dénomme Chomull, voleur émérite et assassin au besoin – il ignorait, et pour cause, l’endroit où se trouvait la « salle du fond ».

Jasper, en homme économe, empoigna la bouteille de whisky posée sur la table et, d’une lampée, la vida.

— Allons-y ! dit-il à Strobbins en se levant.

Les deux hommes traversèrent les groupes de bandits et arrivèrent devant la vaste cheminée dans laquelle brûlaient des briquettes de pétrole solidifié.

Jasper appuya sur une des moulures du manteau de la cheminée ; un côté de celle-ci tourna aussitôt sur lui-même et découvrit une étroite ouverture dans laquelle les deux hommes passèrent.

Cette issue donnait sur les appartements du sieur Chomull, propriétaire du Bishop’s bar.

En cas de descente de police, elle servait aux bandits pour fuir.

Les deux hommes, après avoir traversé un petit corridor, pénétrèrent dans une sorte de salon, au milieu duquel un petit être à mine chafouine était penché sur une table où se trouvaient des plans : M. Chomull était en train de combiner le cambriolage d’une riche villa d’Oakland.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? grommela-t-il en entendant entrer les deux hommes.

— Beaucoup de choses, répondit John Strobbins ; j’ai pu m’évader du cachot de la sûreté tout à l’heure…

— Je ne te connais pas ? fit Chomull, l’air défiant.

— Je suis Nicholas Bush, je me suis embarqué sur la Corysandre avec Ben Hawick…

— Tu étais sur la Corysandre !

— Un peu !… Et tout à l’heure la police nous y a gentiment cueillis !

« Même que Ben Hawick n’est pas content. Il m’a dit que tu aurais bien pu préparer un canot pour notre arrivée… Et d’autres disent comme lui !

— Je croyais que tout se passerait bien ! Depuis deux jours, j’avais enlevé Flipott… C’est la faute à ce misérable Buggy-Black, qui, malgré moi, m’a glissé entre les mains.

« Mais je l’ai rattrapé ce soir et il n’a rien perdu pour attendre !

John Strobbins hocha la tête. Il était content de lui : c’était maintenant Chomull, qui, non seulement ne le suspectait plus, mais encore se justifiait devant lui !

— Oui, dit le détective-cambrioleur, tout cela est bien ennuyeux…

— Ben Hawick a les diamants ?

John Strobbins, sans répondre, indiqua du regard Jasper, qui, immobile, écoutait en silence.

— Va-t-en, Jasper ! ordonna Chomull.

L’homme obéit.

— Alors, Ben Hawick a les diamants ? répéta Chomull, dès que Jasper eut disparu.

— Non ! Mais il sait où ils sont !

— Où cela ?

— À Freemantle !

— À Freemantle ? Ce n’est pas possible !

— Si !… Au dernier moment, Arundel a réussi à les voler au subrécargue…

— Qui est Arundel ?

— Le capitaine du Corysandre !… Il est fou !

— Il est fou ?

— Eh oui ! Mais laisse-moi finir ! Arundel qui était l’homme de Flipott a volé les diamants à Smiley, le subrécargue…

— Pourquoi ?

— Écoute, Chomull, si tu m’interromps tout le temps, nous n’en finirons jamais. L’affaire est que Arundel a déposé les diamants dans une banque de Freemantle… Ben Hawick ne l’a su que le jour où Arundel est devenu fou !

— Mais comment ?

— Arundel est devenu fou parce que Ben Hawick l’a torturé pour savoir où étaient les diamants ! Il croyait qu’ils étaient à bord !

— Quel idiot !

X

— Il est certain que Ben Hawick n’a pas été fin ! acquiesça John Strobbins… Pour l’instant, il nous faut remettre en liberté Jérémie Flipott…

— Tu es fou !

— Non !... Jérémie Flipott doit avoir reçu le récépissé des diamants. Déjà, peut-être, se les est-il fait envoyer – ce que je ne crois pas, car il doit avoir peur que Buggy-Black, qui est son associé…

— Je le sais !

— Laisse-moi parler ! Il doit avoir peur que Buggy-Black sache qu’il a les diamants.

« Il va donc les laisser dormir dans la banque de Fremantle, d’où il peut seul les retirer, comprends-tu ?

— Si je lui faisais signer un papier ? fit Chomull, avec un sourire sinistre… J’irai ensuite chercher les diamants…

— Et l’on te coffrerait, puisque tout le monde, sait que Jérémie a disparu.

— Tu as raison !

— Tu vas donc lâcher Flipott.

« Nous lui banderons les yeux afin qu’il ne sache pas d’où il vient, et nous l’abandonnerons dans le quartier chinois… Puis, d’ici quinze jours ou un mois, quand tout le monde l’aura bien revu, nous irons lui rendre visite et, en le menaçant de dénoncer ses manigances à la police, nous nous ferons écrire une lettre par laquelle il chargera l’un de nous d’aller chercher les diamants !… S’il refuse, je le ferai accuser par le chief-officer du Corysandre, qui affirmera qu’Arundel lui a avoué avoir assassiné le subrécargue sur son ordre !

— Sais-tu, Nicholas Bush, que tu es rudement fin ! Je ne t’avais point apprécié jusqu’ici… Mais, dorénavant, j’aurais l’œil sur toi !… Tu as raison !… Je vais, de suite, faire sortir Flipott : tu l’accompagneras toi-même à Frisco en voiture !… Reste ici ! Tu sortiras par derrière avec Flipott : il est inutile que les camarades soient au courant : on est toujours trop !… Je vais moi-même atteler la voiture !

— J’attends !

Chomull, après avoir été pousser un verrou qui immobilisa la communication de son appartement avec la salle commune, disparut par une autre porte.

John Strobbins, resté seul, se frotta les mains :

— Tout va bien ! pensa-t-il… Et peut-être ai-je dit la vérité sans le savoir !… En attendant, bientôt ce cher Flipott sera entre mes mains !… Sans qu’il s’en doute, je lui rends un signalé service, et qu’il faudra que je lui fasse payer à l’occasion…

Cependant, après dix minutes d’absence, Chomull apparut :

— La voiture est attelée ! dit-il, tu la ramèneras ici après avoir déposé le colis !… Viens m’aider à le remonter !

En silence, John Strobbins suivit son « hôte ». Derrière lui, il gagna le vestibule, dans lequel Chomull prit une lampe, puis ouvrit une porte basse qui conduisait à la cave.

Les deux hommes, après avoir descendu une vingtaine de marches, arrivèrent devant une porte vermoulue que Chomull ouvrit.

John Strobbins aperçut alors, garrotté des pieds à la tête, un vieillard, aux vêtements élégants quoique maculés, qui gisait sur le sol boueux :

— Aide-moi à le lever, Nicholas !… Là ! Prends-le par les pieds ! C’est cela !… En route !

« Je reviendrai fermer après : la cage peut rester ouverte quand l’oiseau n’y est plus !

John Strobbins, tenant les pieds du prisonnier, et Chomull, le soutenant par les épaules, remontèrent lentement. Ils traversèrent le vestibule, et sortirent dans le jardin, au bout duquel, devant la grille, un élégant tonneau attendait.

Les deux hommes y hissèrent Jérémie Flipott :

— Il est bientôt quatre heures du matin ! fil Chomull. Tu as donc le temps : avant six heures, le quartier chinois est désert… À propos, bâillonne le vieux, il pourrait crier !

— N’aie crainte !… Je file !… Je reviendrai aussitôt ! À tout à l’heure !

— Au revoir, Nicholas !

John Strobbins ayant délié la bride du cheval qui était attachée à la grille, sauta dans la voiture, et rendit les rênes à l’animal qui prit aussitôt le galop :

— Bon cheval ! fit le détective-cambrioleur, et agréable voiture, qui est parfaitement suspendue ! Où Chomull l’a-t-il volée ?

« Je l’enverrai à ma villa de Los Angeles ! J’en ai justement besoin d’une semblable !

En quelques instants, John Strobbins arriva devant le buisson de cactus derrière lequel il avait laissé ses hommes. Il fit entendre un léger coup de sifflet qui les fit aussitôt accourir autour de la voiture :

— Tout va bien ! leur dit-il… Au canot, au pas de gymnastique !

Les onze hommes prirent immédiatement leur course vers la plage.

John Strobbins, ayant remis son cheval au petit trop, se tourna vers Jérémie Flipott qui était couché dans le fond de la voiture, et lui dit :

— Cher monsieur Flipott, vos souffrances, je l’espère, sont terminées ! Je pourrais vous bâillonner : je ne le fais pas !… j’espère, donc, que vous allez me donner votre parole d’honneur de ne pousser aucun cri, n’est-ce pas ?

— Vous l’avez, monsieur !

— Je suis John Strobbins !

Le vieillard ne trouva pas de mot pour exprimer sa stupéfaction.

Il était entre les mains du fameux John Strobbins !… Il se demanda aussitôt combien allait lui coûter pareille mésaventure !

La voiture s’arrêta. Elle était arrivée sur la plage. Au coup de sifflet de John Strobbins, l’homme qui était resté dans le canot automobile, échoua l’embarcation à quelques mètres de l’endroit où stationnait la voiture.

Jérémie Flipott fut porté dans le canot.

Après quoi, John Strobbins et sa petite troupe s’y embarquèrent à l’exception d’un homme que le détective-cambrioleur chargea de mener le cheval et la voiture dans une des nombreuses villas qu’il possédait aux environs de San-Francisco.

À l’aide d’une gaffe, le canot fut déséchoué, et, ses moteurs mis en avant, fila vers Cliff-House.

Une demi-heure plus tard, la petite embarcation pénétrait dans la crypte servant d’abri à John Strobbins.

Sur les ordres du détective-cambrioleur, Jérémie Flipott fut aussitôt débarrassé de ses liens et mené dans le confortable salon où, deux heures auparavant, John Strobbins avait interrogé Ben Hawick.

Le détective-cambrioleur était exténué. Il fit enfermer soigneusement Flipott, et, remettant à plus tard la suite de cette affaire, gagna la chambre à coucher qu’il s’était fait installer dans une des cryptes voisines, et ne tarda point à s’endormir.

Il était cinq heures du matin !

John Strobbins s’éveilla un peu après neuf heures. Il alla prendre une douche, absorba un succulent déjeuner, puis, ayant ainsi retrouvé ses forces et sa souplesse, il se rendit dans la chambre où était enfermé Jérémie Flipott.

Le vieillard venait de se réveiller. Assis dans un fauteuil, il montrait une mine sinistre :

— Comment va, cher monsieur Flipott ? fit John Strobbins, d’un ton jovial… Je vais vous faire apporter à déjeuner !... Que désirez-vous ? Du thé ?… Café ? Chocolat ? Lait ! Faites comme chez vous, je vous en prie !

« Vous êtes mon hôte, et, pour rien au monde, je ne voudrais vous voir manquer de quoi que ce soit !

— Je n’ai pas faim !

— Grave tort, monsieur Flipott !… Alors, pas même un peu de thé !

— Rien !

— Tant pis !… Monsieur Flipott, vous me croyez votre ennemi, alors que je ne le suis pas ! Soit dit sans me flatter, j’ai cette nuit risqué ma vie pour vous délivrer !

« Il est vrai que vous ne m’en devez aucune reconnaissance, je l’avoue : j’avais besoin d’avoir avec vous un entretien assez long, et, alors, j’ai pensé, n’est-ce pas, que le meilleur moyen était de vous… recevoir chez moi !

— Je n’ai rien à faire avec vous ! Que me voulez-vous ? fit Jérémie Flipott d’un ton rogue.

— Je vais vous le dire !… Mais, comme vous êtes depuis deux jours, je crois, sans nouvelles du monde, je veux, tout d’abord, vous mettre au courant de certains événements : le trois-mâts Corysandre est arrivé hier soir ; son capitaine, Sam Arundel, est en mon pouvoir ; le subrécargue Thornton Smiley a été assassiné à son instigation. Et bien d’autres…

— Vous mentez ! rugit Jérémie Flipott en se dressant, menaçant.

— Tenez-vous tranquille, cher monsieur, si vous ne voulez pas que je vous fasse ligoter !…

Jérémie Flipott se rassit.

— Calmez-vous ! conseilla John Strobbins. Nous sommes ici pour causer, et je ne vois pas pourquoi les événements tragiques et déplorables survenus sur le Corysandre, qui appartient à M. Buggy-Black, je crois, vous affectent à ce point !… Voulez-vous un peu de thé ? Cela vous remettra !

— Merci !

— Je n’insiste pas !… Je reprends : vous venez de me traiter de menteur ? Je le suis quelquefois, et voleur aussi, à l’occasion !

« Mais je ne vole jamais mes amis et je ne fais assassiner personne !

— Que voulez-vous dire, monsieur ? s’écria le vieillard d’une voix rauque. Et son visage était effroyablement pâle.

— Tenez-vous tranquille ! Je vous en avertis une dernière fois ! Je vais mieux m’expliquer, et vous conter l’histoire du trois-mâts Corysandre, avec des détails que vous ignorez, et aussi la conclusion inattendue pour vous : les diamants du Corysandre sont pour moi, John Strobbins ! Et pas pour vous ! Je me suis donné assez de mal pour cela ! Je vous avoue que, si j’avais su, je ne me serais point mêlé de pareille affaire !

John Strobbins soupira.

XI

Jérémie Flipott regarda son interlocuteur d’un air épouvanté.

Sans se départir de son calme, John Strobbins commença :

— Sans que vous vous en doutiez, cher monsieur Flipott, il y a longtemps que je m’occupe de vous ! J’ai même eu l’honneur, il y a de cela sept mois, – le 20 avril dernier, pour préciser, – de cambrioler votre maison de la 6e avenue.

« Je n’emportai pas grand’chose, vous devez vous le rappeler ! Et je puis dire, même, que je ne fis point mes frais ! Car vos tableaux ne sont que des mauvaises copies ! Vos sculptures sont en stuc et vos antiquités, truquées pour la plupart ! Permettez-moi de vous le dire !

« J’aurai donc perdu mon temps chez vous, si je n’avais trouvé dans le tiroir de gauche de votre bureau Louis XV (qui date de 1895) un document intéressant… Vous me comprenez ! Ce document, c’était l’acte sous seing-privé par lequel vous vous associiez à l’honorable M. Buggy-Black pour l’exploitation d’une mine de diamants située aux environs de Kalgoorlie (Australie de l’ouest), mine appartenant à M. Buggy-Black, mais qu’il n’exploitait point faute d’argent.

« Je me promis de surveiller cette affaire, étant donné que je savais M. Buggy-Black aussi… mettons, peu honnête que vous.

« Et ce n’est pas peu dire, n’est-il pas vrai, cher M. Flipott ?

Jérémie Flipott ne répondit que par une grimace de mépris. John Strobbins poursuivit :

— Je fus bientôt récompensé de mes peines, car, moins d’un mois après ma… visite chez vous, je réussis à savoir que le directeur de votre mine, M. Thornton Smiley, vous avisait du prochain envoi à Frisco d’une caissette contenant environ cent mille dollars de diamants bruts !… Vous comprenez, cher monsieur Flipott, que je résolus aussitôt de m’emparer de ces pierres précieuses autant qu’estimables. J’aime beaucoup les diamants !

« Je partis pour l’Australie à bord du plus prochain paquebot, et, arrivé à Freemantle, je me déguisais en mineur et me fis embaucher dans votre claim de Big-River.

« Je ne vous dirai pas comment je réussis à savoir que ce brave Thornton Smiley, d’accord avec M. Buggy-Black, fit deux parts des diamants ; l’une, dont il vous annonça qu’il la ramenait avec lui à Frisco sur le trois-mâts Corysandre, (et cette part ne contenait que des gangues sans valeur). Quant à l’autre, la belle part, elle était réservée à M. Buggy-Black qui devait la partager avec Smiley !

— Voleur ! Bandit ! gronda Jérémie Flipott.

— Je vous conseille de parler, cher monsieur Flipott ! gouailla John Strobbins. Laissez-moi donc terminer !…

« Thornton Smiley embarqua donc sur le Corysandre avec deux caissettes de diamants, alors que vous croyiez qu’il n’en emportait qu’une !

« Ce brave M. Buggy-Black comptait donc vous voler indignement, puisqu’au terme de votre contrat, vous deviez partager par moitiés égales tous les bénéfices de votre claim !

« Pauvre M. Buggy-Black ! C’est, comme vous le savez, un ancien mineur : il est voleur, mais peu astucieux ! Que pouvait-il faire contre vous ? Je vous le demande !

« Car, dois-je vous le rappeler, aussitôt que vous sûtes que Thornton Smiley allait s’embarquer pour l’Europe, vous envoyâtes à Freemantle un homme à vous, le capitaine Sam Arundel !

« Ah ! il remplit bien sa mission : deux jours après son arrivée à Freemantle, le capitaine du Corysandre fut trouvé au coin d’une rue avec cinq balles de revolver dans la carcasse !

« Et, comme les capitaines sont rares à Freemantle, ledit Sam Arundel, qui se présenta pour remplacer le défunt, fut aussitôt agréé !

« Moi aussi, je fus pris comme matelot ! Et le Corysandre partit de Freemantle avec Sam Arundel comme capitaine, et Thornton Smiley comme subrécargue.

« Moi, je savais à quoi m’en tenir sur tout cela ! Je vous dirai même, cher M. Flipott, que je surpris votre ami Sam Arundel, deux heures avant le départ, lorsqu’il vous câbla la dépêche suivante :

« — Ai pris place indiquée : tout sera fini à l’arrivée… C’était clair !… Et on peut, si l’on veut, trouver la trace de ce message aux bureaux de l’Australasian Telegraph Cy… Mais, nous reparlerons de cela plus tard !

« Comme bien vous le pensez, une fois en mer, je surveillai le capitaine Arundel. Pendant les premiers jours, je remarquai seulement qu’il était au mieux avec un matelot français appelé Maurice Cabassou. Aussi, je ne fus pas étonné, lorsque, quelques jours avant le passage de la ligne, ledit Cabassou, qui était occupé dans la hune à réparer un galhauban, laissa tomber son épissoir…

« Or, l’épissoir tomba si malheureusement, qu’il troua le crâne de ce brave Thornton Smiley en train de lire tranquillement dans un fauteuil à l’ombre de la brigantine…

« Thornton Smiley mourut deux heures après !… Vraiment, j’admirai l’adresse de ce matelot : avoir aussi bien visé, malgré le roulis, était digne de félicitations !

« C’est pourquoi j’eus la curiosité de savoir quelle allait être la récompense de ce marin si habile. Je le guettai, et, le soir même, je me glissai le long de la cabine du capitaine au moment où Maurice Cabassou y entrait.

« À travers le hublot, je les vis trinquer ensemble !

« C’est une chose attendrissante que de voir un simple marin et son capitaine aussi familiers ensemble ! Je me proposai d’en féliciter Cabassou.

« J’allais quitter mon poste de guet, lorsque je m’aperçus que je n’étais pas le seul à observer notre digne capitaine : à quelques mètres de moi, tapi dans l’ombre, je reconnus le maître d’équipage Basil Stockman, auquel je n’avais pas fait attention jusqu’alors, si ce n’était pour constater qu’il n’entendait rien, ou pas grand chose, à son métier !

« Basil Stockman me vit, lui aussi ; mais je n’y fis point attention.

« En quoi, j’eus grand tort !

« Aussi bien, Basil Stockman, soit qu’il en eût assez vu, soit que ma présence le gênât, s’en alla vers l’avant.

« Je restai seul. J’avais mon idée !

« Bientôt, je vis Arundel et Maurice Cabassou sortir de la cabine. Je les laissai s’éloigner, et, risquant le tout pour le tout, j’entrai dans la chambre du capitaine.

« À la lueur de la lampe à pétrole suspendue au plafond, j’examinai rapidement les deux verres : au fond de celui dans lequel avait bu Cabassou, je vis qu’il restait un léger dépôt gris… et je compris quelle était la récompense réservée à l’habileté du marin français : Cabassou venait d’être empoisonné : ainsi votre Arundel s’assurait de son silence !

« Je reconnus même le poison, c’était un venin indien qui tue lentement et commence par enlever la mémoire !

« Je sortis de la cabine sans être vu et allai me coucher.

« Or, le lendemain, dans la nuit, le chief-officer, William Winckler, qui me paraissait être le seul honnête homme de toute cette bande, – sans me compter, naturellement ! – se brisa les jambes en montant de sa cabine sur le pont !

« J’aidai à le relever et m’aperçus que le dessous des semelles de ses bottes avait été suiffé !

« Sam Arundel était dans une fureur terrible, et qui n’était pas feinte, car il s’entendait fort bien avec Winckler, bien que le brave garçon ne fût pas au courant de ses projets.

« Je me demandai alors, à qui donc profitait ce crime ! Je pensai à Basil Stockman !

« D’ailleurs, peu à peu, je commençai à me souvenir de lui. Ses traits ne m’étaient pas inconnus. Sans qu’il s’en aperçût, je le guettai, et parvins un beau matin à le surprendre au moment où, sur le pont désert, il se lavait : il avait enlevé ses favoris !

« Alors, je le reconnus !

« Le pseudo Basil Stockman n’était autre que Ben Hawick, le chef de l’association de la Main Ouverte, qui a commis tant d’assassinats en Californie !

« Heureusement pour moi, il ne me vit pas : autrement, je ne serais pas ici !

Pendant les jours qui suivirent, je l’observai et n’eus bientôt plus de doute : la moitié des marins du Corysandre faisait partie de sa bande, et votre homme, vous entendez, cher monsieur Flipott, votre Sam Arundel n’en savait rien !

« M. Buggy-Black voulait vous voler les trois quarts de votre bénéfice ; vous, vous vous apprêtiez à vous emparer du tout ; et, pendant ce temps, Ben Hawick se préparait à vous mettre d’accord en faisant disparaître les diamants et ceux qui se le disputaient ! N’est-ce point admirable !

« Ainsi, nous étions quatre chasseurs : Buggy-Black, vous, Ben Hawick et moi-même qui poursuivions ces bienheureux diamants… Et c’est moi qui vais les avoir ! Et sachez qu’il n’y a point pour cent mille dollars, comme l’avait câblé Thornton Smiley, mais pour huit cent mille dollars !… Mais, je continue !

« Il y avait huit jours que l’infortuné William Winckler s’était ainsi cassé les jambes (de cette façon, il était cloué dans sa cabine, et ne gênait plus en rien les projets de Ben Hawick, tout en pouvant, si le capitaine disparaissait, donner les conseils nécessaires à la conduite du navire !) ; il y avait donc huit jours qu’il s’était blessé, lorsqu’un soir, après dîner, alors que je venais de terminer ma faction au gouvernail, j’entendis du bruit provenant de la cabine du capitaine Sam Arundel.

« Sans réfléchir – c’est une des plus belles bêtises que j’aie faites – j’ouvris la porte : je vis Ben Hawick, accroupi sur Sam Arundel, et qui, ayant saisi par les oreilles la tête du capitaine du Corysandre, la lui cognait de toutes ses forces contre le plancher en criant :

« — Il faudra bien que tu dises où tu as caché les diamants ! Je te saignerai comme un porc, autrement ! »

« Et tel était l’acharnement de cette brute qu’il ne s’apercevait pas qu’Arundel était évanoui !

« Ben Hawick, entendant la porte s’ouvrir, tourna brusquement la tête et me reconnut :

« — Ah ! rascal ! rugit-il, je t’y prends à m’espionner ! Tu vas crever, cette fois-ci !… À moi, les gars ! À moi ! À moi !!

« Et, lâchant sa victime, il bondit vers moi.

XII

John Strobbins cessa un instant de parler. Il sourit en constatant que Jérémie Flipott le regardait avec des yeux hagards…

Tranquillement, il alluma une cigarette et poursuivit :

— Comme bien vous le pensez, cher monsieur Flipott, je n’attendis point que l’honorable Ben Hawick arrivât sur moi.

« S’il eût été seul, je m’en serais facilement arrangé, mais, à son appel, une dizaine de gaillards accouraient déjà.

« Je sautai en arrière, et, comme le moment n’était pas à la réflexion, je courus vers les haubans d’artimon, et, avec une rapidité que vous pouvez concevoir, je les escaladai et me réfugiai dans la hune.

« La nuit était noire. Une jolie brise de nord-est faisait moutonner les flots sombres et gonflait les voiles du Corysandre qui, incliné sur tribord, filait allègrement ses onze nœuds.

« Je ne pus, d’ailleurs, m’attarder à contempler ce spectacle pittoresque, car, à peine arrivai-je dans la hune, que je sentis trembler les haubans sous mes pieds : les marins grimpaient derrière moi !

« Je me retournai : je les vis qui arrivaient, les yeux brillants, leur large couteau entre les dents ! « Sur le pont, Ben Hawick les encourageait de la voix :

— Allez-y, garçons ! Saignez-le comme un porc !! »

« Que faire ?

« Sans réfléchir, j’empoignai les galhaubans de flèche, et, avec une ardeur que le péril décuplait, je me hissai en tête de mât à la force des poignets.

« Arrivé là, je soufflai ; je ne pouvais, comme vous le comprenez, aller plus loin.

« Ah ! je n’étais pas si bien que sur ce divan !

« Le léger roulis qui agitait la Corysandre menaçait à chacune de ses oscillations de me lancer dans les flots !

« Mes jambes croisées autour du mât, la main gauche crispée à la pomme, je parvins, de la main droite, à tirer mon couteau, et, d’une voix forte, je défiai les marins arrêtés dans la hune :

« — Venez-y, rascals ! » criai-je.

« Mais ils n’avaient pas les mêmes raisons que moi de risquer leur peau, et n’osaient s’aventurer sur les galhaubans.

« Ils avaient raison, car, placé comme je l’étais, je les eus tués l’un après l’autre.

« Je les entendais se concerter à grand bruit. Je regardai vers le pont et je vis Ben Hawick qui trépignait de fureur. Sa voix montait jusqu’à moi. Il hurlait :

« — Lâches ! Pourceaux ! Allez-y donc ! Crevez-lui la peau ! Qu’est-ce que vous attendez ? »

« Les marins ne bougeaient toujours pas.

« Mais je vis tout à coup Ben Hawick élever le bras et j’entendis la détonation sèche d’un revolver.

« Une balle siffla à deux yards de moi !

« Ben Hawick essayait de m’abattre à coups de revolver !

« Successivement, les six balles me bourdonnèrent aux oreilles !

« Puis, Ben Hawick s’arrêta pour recharger son arme.

« Dans la hune, les marins, joyeux de l’intervention de Ben Hawick qui les dispensait d’en faire plus, échangeaient des plaisanteries sur ma situation : ils me comparaient à l’apôtre Saint-Paul, qui, comme vous le savez, surmonte le temple d’Annapolis.

« Moi, je réfléchissais.

« C’est étonnant comme l’air de la mer donne des idées ! En deux secondes, j’eus calculé mes chances !

« Les marins étaient dans la hune ; Ben Hawick avait été à l’arrière afin de profiter de la lumière du fanal de l’habitacle pour recharger son revolver…

« J’empoignai un galhauban, et, d’un seul coup, je me laissai glisser sur le pont : je ne mis pas cinq secondes pour franchir les trente-huit mètres qui me séparaient du pont de la Corysandre : je tombai plutôt que je ne glissai !

« J’arrivai en bas sans respiration, les mains brûlées par le frottement contre le galhauban, la peau des jambes arrachée jusqu’à l’os !

« Mais je ne sentais pas la douleur ! Je bondis vers le youyou qui était pendu à ses portemanteaux, et, empoignant mon couteau que je tenais toujours entre les dents, je coupai rapidement les palans et saisines qui retenaient le canot.

« Il tomba à la mer comme une masse, et fit un floc retentissant : moins de dix secondes s’étaient passées depuis ma foudroyante descente.

« Les marins, groupés dans la hune, ne m’avaient point aperçu, car j’avais eu soin de descendre à tribord, ce qui faisait que la voile de flèche et la brigandine m’avaient dissimulé à leurs yeux !

« Mais, au moment où le youyou tomba à la mer, Ben Hawick m’aperçut.

« Il avait fini de recharger son revolver.

« Il me visa, tira, et me manqua.

« Je le vis courir vers moi, et derrière lui, un autre homme, armé d’une hache, et que je reconnus : c’était le matelot français Maurice Cabassou, celui-là même qui portait dans son corps le poison versé par Sam Arundel !

« Je sautai sur la lisse, et, à l’abri des haubans du grand mât, je laissai approcher les deux hommes :

« — Vous me paierez cela en détail, imbéciles ! leur criai-je. Souvenez-vous de moi : je suis John Strobbins ! Toi, Ben Hawick, tu finiras sur la chaise électrique, et toi, Cabassou, tu es déjà mort ! Tu ne reverras pas la terre ! »

Et, comme les deux brutes allaient m’atteindre, je me laissai tomber à la mer…

Le Corysandre allait vite : le youyou était déjà loin !

« Pendant toute la nuit, je le cherchai vainement en nageant de tous côtés, et craignant à chaque instant de devenir la proie d’un requin !

« Pendant ce temps, le Corysandre avait disparu à l’horizon : Ben Hawick était trop mauvais marin pour tenter seulement de mettre en panne le trois-mâts par une aussi forte brise !

« À l’aube, épuisé, à bout de forces, j’allais me laisser couler lorsque les premiers rayons du soleil me permirent d’apercevoir le bienheureux youyou !…

« Oui, cher monsieur Flipott ! Il était à moins de deux yards de moi ! Sa vue me rendit des forces ! Je nageai vers lui, et, non sans peine, parvins à m’y embarquer ! Je m’étendis au fond, et, immédiatement, m’endormis d’un sommeil de plomb.

« Je fus réveillé par un picotement à la figure : je me dressai et vis fuir une mouette venue, sans doute, pour se repaître de ma chair !

« Hein ? les ai-je gagnés, les diamants, cher monsieur Flipott ?

« Je sentis, alors, que j’avais faim ! Faim, et soif aussi ! Je visitai le youyou : il contenait une voile rongée par les rats, deux avirons et une vieille boîte à conserves, vide !

« Je fouillai mes poches ! Rien dedans !

« Alors, je m’enveloppai dans la voile et m’étendis dans le youyou pour y mourir…

« Mon heure n’était pas venue, car, le soir, ayant repris un peu de forces – on dit que « qui dort dîne » – je me dressai et vis, dans l’Est, un grand paquebot qui arrivait à toute vitesse vers le youyou !

« Fou de joie, j’attachai la voile au bout d’un aviron et agitais le tout avec frénésie.

« Heureusement, la mer était calme. Du paquebot, on m’aperçut.

« Je vis le grand navire stopper ! Une embarcation s’en détacha et vint me recueillir.

« Cinq minutes plus tard, je montai à bord. C’était un vapeur japonais le Kanazan-Maru, qui allait de San-Francisco au Japon. Je fus soigné et réconforté à souhait, et je racontai au capitaine que j’étais le seul survivant d’un navire baleinier anglais, et que tous mes compagnons étaient morts de faim !

« Il me crut ! On fit même pour moi une collecte parmi les passagers, cher monsieur Flipott !

« Elle produisit près de cinq cents dollars !

« Trois jours plus tard, je débarquai à Honolulu, d’où, grâce aux dollars des passagers du Kanazan Maru, je m’embarquai sur le plus prochain navire allant à San-Francisco !… Je pus même prendre un passage en première classe !…

« Une fois arrivé ici, j’attendis patiemment l’arrivée du Corysandre.

« Tout arrive ! Le Corysandre arriva. Je le vis butter contre le quai, ce qui ne m’étonna pas, car je connaissais les capacités maritimes de l’honorable Ben Hawick !

« Je vis James Mollescott, mon ennemi intime, monter à bord !…

« Je fus surpris de le voir surgir si inopinément, car je suis habitué à ce qu’il arrive toujours trop tard !…

« Cependant, mes hommes, déguisés en policemen, purent s’emparer de Ben Hawick et de ses complices – car, ainsi que je l’avais prévu, le misérable s’était débarrassé de tous les marins honnêtes… Quant aux autres, il ne fut pas difficile à mes hommes de les emmener, ils étaient en piteux état, par suite d’une épidémie de béri-béri – due à l’intempérance – qui avait ravagé le trois-mâts après mon départ.

« Je n’eus pas à m’occuper du capitaine : je le croyais mort !

« Eh bien, cher monsieur Flipott, sachez que Sam Arundel n’est que fou ! Il est à l’hospice, d’où je le ferai sortir quand il me plaira, comme je vous ai délivré des griffes de la Main Ouverte…

« Vous allez me demander pourquoi ce long récit ? Voilà ! M. Buggy-Black a été assassiné ce soir…

— Assassiné ! exclama Jérémie Flipott et son visage exprima une joie intense.

— Ne vous réjouissez pas, cher monsieur Flipott !! gouailla John Strobbins.

« M. Buggy-Black a été, en effet, assassiné par la Main Ouverte, cela ne fait aucun doute ! Pourtant, je sais que Ben Hawick, pas plus que Buggy-Black, n’ont les diamants… Sam Arundel ne les a pas non plus.

« Donc, ou ils sont à bord de la Corysandre, ou vous les avez, c’est simple !

« C’est pourquoi je vous dis : s’ils sont à bord de la Corysandre, je les aurai bientôt, car j’ai fait sombrer le navire !

« S’ils n’y sont pas, c’est que vous les détenez ! Or, vous me connaissez suffisamment, cher monsieur Flipott, pour savoir que je ne me suis pas donné en vain tant de tracas !… J’estime ces diamants à huit cent mille dollars !… Je vous avertis donc que je ne vous rendrai là liberté que quand je tiendrai ou cette somme, ou les diamants !… J’aurais voulu vous épargner la moitié de cet argent, en demandant l’autre à M. Buggy-Black… Mais, il est mort !

« Et, vous le savez, en droit, toute action s’éteint avec la mort !

« Vous voilà donc averti : ou vous allez me dire où sont les diamants, ou, alors, me faire verser huit cent mille dollars – vous possédez plus de cinq fois cette somme, je suis renseigné – dans les conditions que je stipulerai. Et voilà !

« J’attends votre réponse !

XIII

La réponse de Jérémie Flipott, John Strobbins ne l’attendit pas longtemps : M. Jérémie Flipott, malgré l’émotion qui l’agitait, haussa les épaules et murmura :

— Faites de moi ce que vous voudrez ! Je n’ai pas les diamants !

John Strobbins ne s’émut pas de cette réponse ! Il s’y attendait. Il éprouva même une surprise agréable de ce que Jérémie Flipott ne niait aucune de ses affirmations. Il répondit :

— Je vous répète, cher monsieur Flipott, que, comme vous le comprendrez facilement, je n’ai pas, pour le seul amour de Dieu, combiné toute cette affaire, risqué plusieurs fois ma vie, perdu mon temps, dépensé de l’argent, enfin !

« Non !… Bien que je vous tienne pour une canaille, et je m’y connais ! – je veux bien vous croire !

« Donc, puisque vous ne détenez point les diamants, je vais les chercher ailleurs. Il est bien entendu, que, si je ne les trouve pas, vous me devrez huit cent mille dollars, plus mille dollars par jour que vous m’aurez fait perdre à partir d’aujourd’hui !

« C’est clair ! J’ajoute que si je retrouve les diamants, vous n’aurez à me verser que les mille dollars quotidiens d’indemnité !

« Avez-vous quelque chose à me dire ?

— Non !… Faites de moi ce que vous voudrez ! maugréa le vieillard.

— Oh ! Je n’en saurai faire grand’chose de bon ! gouailla John Strobbins en se levant… Il est bientôt midi : je vais vous faire apporter à déjeuner. Et, comme j’ai besoin de vous conserver vivant, je vous avertis que si vous refusiez de manger, l’on vous gavera, ni plus ni moins qu’une suffragette anglaise ! J’ai l’honneur de vous saluer, cher monsieur Flipott !

John Strobbins se leva. Il salua correctement son prisonnier et sortit de la chambre où Flipott était enfermé.

Puis il rejoignit son lieutenant, Reno, lui donna quelques ordres, et, s’étant habilement grimé et déguisé, s’embarqua dans le canot automobile qui le reconduisit le long d’un des quais de San-Francisco.

Aussitôt débarqué, le détective-cambrioleur héla une auto :

— À l’hospice de Beckstairs ! commanda-t-il au chauffeur, vite !

L’hospice de Beckstairs est l’asile des fous de l’État de Californie.

Il est situé hors de la ville. Aussi John Strobbins n’y arriva-t-il que trois quarts d’heure plus tard.

Il paya le chauffeur et sonna aussitôt à la porte de l’Asile : la porte s’ouvrit.

John Strobbins entra :

— Je suis M. Gratian Ricksbaum, sénateur de l’État de Kentucky, et docteur en médecine de l’Université de Frankfort ! Vous avez ici, paraît-il, un capitaine marin atteint d’une démence spéciale ?… Il se nomme, attendez… Sam Arundel, c’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Je vais vous conduire au médecin de service, monsieur le sénateur ! Il vous renseignera ! fit respectueusement le portier.

— C’est cela, mon ami !

Digne, important et majestueux, John Strobbins qui s’était fait, effectivement, la tête et l’allure du sénateur Ricksbaum, arriva dans le bureau du médecin de service.

Celui-ci, empressé à satisfaire son illustre visiteur, s’empressa, aux premiers mots du détective-cambrioleur, à le conduire devant le cabanon dans lequel était enfermé Sam Arundel, le capitaine fou du Corysandre.

— C’est une brute très dangereuse, monsieur le sénateur ! affirma le médecin : il a déjà tenté d’étrangler deux gardiens. Nous avons dû lui mettre une camisole de force !

— C’est bien ce que je pensais ! murmura le pseudo-sénateur du Kentucky : c’est une folie spéciale aux marins… très curieuse ! Vous allez me laisser seul avec ce dément ! Je veux tenter une expérience !…

— Mais, monsieur le sénateur…

— Tranquillisez-vous, docteur : je ne risque rien, puisqu’il est revêtu d’une camisole de force !

Un peu hésitant, le médecin fit ouvrir la porte de la cellule matelassée. John Strobbins entra et reconnut, accroupi dans un des coins, tel une bête fauve, le capitaine Sam Arundel.

Ce dernier, aussitôt, se dressa et se mit à hurler :

Je suis le capitaine de Chicago !

Je mange la viande et même les os !

Puis, il bondit vers John Strobbins et lui lança un furieux coup de tête dans le ventre, que le détective-cambrioleur évita en sautant sur le côté.

Ne rencontrant rien devant lui, Sam Arundel, emporté par son élan, roula sur le tapis :

— Fermez la porte et ne craignez rien ! fit le pseudo-sénateur du Kentucky au médecin de l’asile… Faites vite !

Le médecin, inquiet quand même, obéit.

Le sourire aux lèvres, John Strobbins, sans cesser d’observer le fou, tira de sa poche un court casse-tête de caoutchouc, et dit :

— Maintenant, maître Arundel, j’estime que notre petite comédie a assez duré ! Si vous faites un mouvement vers moi, je vous casse la tête !… Vous me comprenez ! Je ne suis pas médecin de l’asile, je ne suis pas sénateur du Kentucky, je ne suis pas le capitaine de Chicago, mais je suis le matelot Wilbur Morton, qui se trouvait à bord du Corysandre, le soir où votre bossman Basil Stockman vous secoua si gentiment dans votre cabine !

« Vous vous souvenez de moi, Sam Arundel ?

Le capitaine du Corysandre avait, maintenant, l’air plus fou que jamais. Livide, il regardait John Strobbins avec des yeux hagards et arrondis par la terreur.

— Sam Arundel, poursuivit John Strobbins, le moment n’est plus de feindre la folie ! Cela vous a bien réussi pour tromper Basil Stockman, mais, moi, je suis John Strobbins !

« On ne me roule pas, moi !

« Sur l’ordre de Jérémie Flipott, vous avez fait tuer le subrécargue Thornton Smiley par le matelot Maurice Cabassou ! Et, Cabassou, vous l’avez empoisonné ! Eh bien, Cabassou n’est pas encore mort !… Il est en mon pouvoir et m’a signé un papier par lequel… Ne bougez pas, tonnerre du diable ! ou je vous tue à mes pieds, immonde assassin !… Je dis donc que Cabassou m’a écrit et signé une lettre par laquelle il s’accuse d’avoir tué Smiley à votre instigation, vous entendez !… Et, Jérémie Flipott, lui-même, m’a révélé vos crimes : il ne pouvait faire autrement puisque je possède le câblogramme que vous lui avez envoyé de Freemantle !

« Il ne sera pas difficile à prouver que c’est vous qui avez assassiné le premier capitaine du Corysandre !… Et vous irez sur la chaise électrique !

Sam Arundel, les traits décomposés, oublia de feindre la folie.

Il balbutia :

— Je suis perdu ! Que me voulez-vous !

— Je suis John Strobbins ! Tu connais ma réputation ! tu sais que je ne manque jamais à ma parole ! Eh bien, j’ai juré que les diamants du Corysandre n’iraient, ni à Buggy-Black, ni à Jérémie Flipott, ni à Ben Hawick, ni à toi-même !

« Je les veux ! Tu vas donc me dire où ils sont, et, sur ma parole, demain à midi, tu seras libre et je te verserai dix mille dollars !

« Réponds sans hésiter ! Sinon, je te livre au bourreau : j’en ai les moyens ! Choisis !

John Strobbins se tut.

Cinq minutes s’écoulèrent. Sam Arundel réfléchissait, tout en fixant le détective-cambrioleur d’un œil sournois :

— Si je vous dis où sont les diamants, murmura-t-il enfin, quelle garantie ai-je que vous tiendrez votre promesse ?

— Tu as ma parole, et cela suffit ! D’abord tu n’as pas le choix !

— C’est bon ! Je vous crois !… Vous êtes mon maître !... Eh bien, j’avais réussi à découvrir l’endroit où Thornton Smiley avait caché les deux caissettes de diamants !

« Dès qu’il fut mort, j’allai les prendre.

« J’en retirai le contenu et les jetai à la mer !

« Quant aux diamants, ils sont dans un des barils de lard de la cambuse du Corysandre : vous les trouverez facilement : le baril est marqué J.M. 153 !… Ah !… je croyais bien qu’ils seraient pour moi !… Quand je pense que je me suis donné tant de mal !… J’ai trompé jusqu’à Ben Hawick !… Tout en faisant le fou, je l’ai guetté !… Tenez, je peux bien vous le dire, il l’a fait exprès de jeter le Corysandre contre le quai ! Il avait laissé les voiles dans ce but ! Car il se doutait bien que les diamants étaient à bord… Alors, il préférait savoir le trois-mâts au fond du port !… Ah ! vous êtes fort, vous !

— Pas tant que cela ! fit John Strobbins, railleur. S’il est vrai que, dès l’arrivée du Corysandre, j’ai deviné l’intention de Ben Hawick, il n’en est pas moins vrai que je me suis trompé sur beaucoup d’autres points !

« Et, d’abord, pour te consoler, je t’avoue que ta victime, Cabassou, est morte ! Et qu’il ne m’a rien signé du tout ! Que Flipott ne m’a rien dit ! Et que je n’étais pas sûr du tout que tu n’étais pas fou et que tu avais les diamants !… Merci de ta franchise, ô marin candide !… Et à demain !

Sans attendre la réponse de Sam Arundel écumant de rage, John Strobbins ouvrit la porte du cabanon, bondit au dehors, et referma aussitôt le battant capitonné :

— L’homme n’est pas tout à fait fou ! dit-il au médecin qui, anxieux, attendait au dehors… il est plutôt atteint du délire des grandeurs, et se figure posséder des trésors, diamants et rubis ! Il faut le soigner avec douceur… Je reviendrai le voir d’ici quelques jours !

Ainsi parla Gratian Ricksbaum, sénateur du Kentucky, et, après avoir remercié le médecin et lui avoir promis sa puissante protection, il sortit de l’asile en pensant :

— Comme c’est simple ! J’aurais dû me douter de suite que c’était Sam Arundel qui possédait la clé du mystère ! J’ai été aussi naïf que les autres ! Un peu plus, il me roulait aussi !

*   *   *

La nuit suivante, John Strobbins, vêtu de son costume de scaphandrier, explora l’intérieur du Corysandre.

Sam Arundel n’avait pas menti : dans la cale avant du trois-mâts, parmi les caisses de biscuits et les ballots de morue, le détective-cambrioleur, après trois heures de recherches épuisantes, découvrit enfin un baril grossier, sur lequel, à la faible clarté de la lampe électrique qu’il avait emportée avec lui, il lut : J.M. 153 !

Le cœur battant plus vite, malgré son sang-froid accoutumé, John Strobbins, d’un coup de hache, défonça le petit tonneau.

Et, au milieu des tranches de lard dont il était empli, il sentit un sac de toile… c’étaient les diamants du claim de Big-River !

John Strobbins, exultant, plaça le précieux, sac dans la boîte de cuivre pendue à sa ceinture, et remonta à la surface. Il se rembarqua dans le canot automobile qui l’attendait dans un coin désert du port, et, ayant dépouillé son habit de scaphandrier, examina le contenu du sac qu’il venait de recueillir.

Sam Arundel n’avait pas menti !… Dans la toile, il y avait pour près d’un million de dollars de gemmes !…

*    *    *

Ainsi, John Strobbins triomphait !

À San-Francisco, nul, jusqu’à présent, n’a connu les détails de cette mystérieuse affaire.

Car, fidèle, à sa promesse, John Strobbins, le jour suivant, remit en liberté Ben Hawick et les marins du trois-mâts…

M. Jérémie Flipott, contre un chèque au porteur de dix mille dollars que le détective-cambrioleur remit, d’ailleurs, à Ben Hawick, fut également libéré.

Quant à Sam Arundel, John Strobbins n’eut aucune peine à le faire sortir de l’asile des fous.

Il n’eut qu’à venir le chercher le lendemain.

Le directeur de l’hospice de Beckstairs, heureux de satisfaire l’honorable sénateur Gratian Ricksbaum et aussi de se débarrasser d’un pensionnaire encombrant, ne fit aucune difficulté pour lui signer son exeat.

— Voilà les dix mille dollars promis ! fit John Strobbins à Sam Arundel, une fois qu’ils furent dehors ; et il tendit au capitaine du Corysandre dix liasses de dix billets de cent dollars chacune.

Sam Arundel prit les greenbacks, et, sans remercier, s’éloigna...

Il ne devait pas, d’ailleurs, jouir de cet argent : le soir même, il rencontra Ben Hawick dans un bouge du quartier chinois.

Les deux hommes, pris en se voyant d’une fureur terrible, se sautèrent mutuellement à la gorge.

La police les retrouva le lendemain matin au coin d’une borne où le cabaretier avait traîné leurs corps littéralement criblés de coups de couteau. Comme ils étaient morts, nul n’eut jamais l’explication de ce drame.

Et Chomull, le chef de la Main Ouverte, se disposait à tenter un nouveau coup contre Jérémie Flipott, lorsqu’il reçut ce simple mot :

Inutile, cher ami, de t’occuper des diamants du Corysandre, c’est moi qui les ai !… Nicholas Bush (alias John Strobbins).

M. James Mollescott n’a jamais pu savoir ce qui s’était passé sur le Corysandre.

Car M. Jérémie Flipott, étant revenu de voyage, affirma toujours n’avoir rien à dire, et ni connaître quoi que ce soit de cette affaire.

On ne trouva, d’ailleurs, rien de compromettant sur le Corysandre.

Comme on ne put jamais retrouver aucun des marins du trois-mâts, il fallut bien mettre en liberté l’infortuné William Winckler :

La veille du jour où le « chief officer » du Corysandre sortit de l’hôpital avec ses jambes remises à neuf, il reçut une lettre. Elle contenait dix mille dollars en billets de banque, sans rien d’autre.

C’était John Strobbins, qui, pris de pitié pour l’infortuné officier, lui envoyait ce souvenir.

William Winckler ne le sut jamais. - FIN

NOTES:

[1] Maître d’équipage.^^

[2] Couteau américain.^^

Le radium du professeur Gordon

I

Ce jour-là, une assistance de choix se pressait dans la salle d’honneur du National Institute of Biology, de Washington : sept milliardaires, trois anciens ministres, deux lords anglais, ainsi qu’une pléiade de savants illustres s’y entassaient en compagnie de nombreux sénateurs et millionnaires de moindre importance : le savant professeur Isaac Allan Gordon devait, au cours d’une conférence, énoncer ses dernières découvertes sur le radium.

Allan Gordon, un des plus grands chimistes des deux mondes, était célèbre par ses découvertes. C’est dire que la séance promettait d’être intéressante.

Une salve de hourras et d’applaudissements le salua dès son apparition.

Le savant, glabre et sévère, attendit un instant que les acclamations eussent pris fin, posa tranquillement son chapeau près de lui et sortit de sa poche un mince étui d’or qu’il plaça sur la chaise.

— Ladies and gentlemen, dit-il d’une voix glaciale, je vais avoir l’honneur de vous parler des différentes applications dont, grâce à moi, le radium est susceptible…

« Auparavant, je vais vous faire voir quelques parcelles de ce précieux métal que beaucoup d’entre vous ignorent : cette minuscule boîte d’or en contient six grammes ; c’est la plus grande quantité qui ait jamais été réunie !…

« Il y en a pour plus de cent cinquante mille dollars !…

« Vous pouvez vous approcher !…

Une dizaine de personnes : trois hommes et sept femmes, profitèrent de cette invitation et s’approchèrent de la chaire.

Curieusement, ils se penchèrent sur la minuscule boîte d’or ; elle était ouverte et contenait quelques fragments d’une matière grisâtre…

Il y eut quelques exclamations d’étonnement : ce n’était que cela !

Mais, peu à peu, la curiosité s’emparait du reste de l’assistance et, autour de la précieuse boîte, le nombre de ceux qui voulaient voir augmentait.

Samuel Clapham, le roi du cuir, s’approcha du professeur Allan Gordon et dit :

— Alors, vraiment, cette petite chose-là vaut cent cinquante mille dollars ? C’est donc si rare ?

Le savant entreprit aussitôt d’expliquer à son riche interlocuteur, les causes de la cherté du précieux métal.

Mais il avait à peine commencé sa démonstration, qu’une dame, énervée de ne rien voir, s’écria :

— Où est-il ce radium ?… je voudrais bien l’apercevoir moi aussi…

Allan Gordon baissa les yeux vers le groupe de curieux massé autour de sa chaire. Ceux-ci discutaient paisiblement sur les mérites du mystérieux métal. Le savant s’écria :

— Gentlemen, faites donc passer la boîte à cette dame…

Les curieux se regardèrent. Il y eut un instant de silence, et vingt voix dirent :

— Je ne l’ai pas !

— Moi, non plus !

Légèrement agacé, Allan Gordon répéta en haussant la voix :

— Gentlemen, remettez le radium ici : il ne doit pas bouger de mon bureau !

Mais personne ne bougea et tout le monde se regarda…

Allan Gordon commença à concevoir de l’inquiétude :

— Gentlemen, dit-il, c’est une mauvaise plaisanterie !… Que celui qui détient le radium me le rende… Je ne suis pas venu ici pour m’amuser !

De nouveau, ses interlocuteurs se regardèrent : évidemment, ils étaient sincères. Mais où était la précieuse boîte ?

— Il faut que ce radium se retrouve, gentlemen ! fit Allan Gordon qui avait pâli : il appartient au sénateur Cornélius Vandersnack qui l’a mis à ma disposition pour mes expériences !

Qu’importait à l’assistance ! Hommes et femmes, en proie à la plus grande stupéfaction, se demandaient quel pouvait bien être le voleur. Mais personne ne bougeait.

Après avoir laissé passer quelques minutes, Allan Gordon s’écria :

— Ladies and gentlemen, je vous demande pardon ; mais je vais appeler la police : il faut que le radium se retrouve !

Et, sur ces paroles, l’illustre savant fit signe à un des appariteurs postés aux portes du Hall et lui ordonna d’aller quérir quatre détectives ; puis, tandis que l’homme obéissait, Allan Gordon, redevenu impassible, s’assit et se croisa les bras sans s’occuper de l’agitation de l’assistance.

Bientôt, par une des portes du Hall, les quatre détectives firent leur apparition.

En quelques mots, le savant les mit au courant des circonstances dans lesquelles avait disparu la boîte de radium. Les détectives, ayant fait garder les portes du Hall, commencèrent immédiatement leurs recherches. Les moindres recoins de l’immense vaisseau furent visités. Mais en vain.

Une conclusion s’imposait : la boîte de radium avait été volée !

Mais, par qui ? La situation sociale des membres de l’assistance les mettait au-dessus de tout soupçon. Pourtant ?

Le cas était grave et angoissant ! Un des détectives sortit du Hall et s’en fut au prochain téléphone demander des instructions au chef de la Sûreté de Washington. Celui-ci, n’osant prendre sur lui de faire fouiller les invités d’Allan Gordon, en référa à l’attorney général qui, après réflexion, lui donna l’ordre de « faire le nécessaire ».

Faire le nécessaire ?… Tout allait bien !

Dix minutes plus tard, trois femmes attachées à la police arrivaient au National Institute of Biology.

Malgré leurs protestations indignées, malgré leurs menaces, hommes et femmes, milliardaires, lords, savants et sénateurs, durent se soumettre l’un après l’autre à une fouille humiliante et soigneuse.

Cette fouille, d’ailleurs, fut vaine et, la rage au cœur, le professeur Allan Gordon dut faire des excuses qui ne furent pas acceptées.

À nouveau, le Hall fut exploré jusque dans ses moindres recoins. On ne trouva rien.

Et Allan Gordon dut se résigner à ne plus jamais revoir ses six grammes de radium.

Le lendemain de ce jour fatal pour lui, le professeur Allan Gordon, jaune et vieilli par la rage éprouvée, reposait mélancoliquement dans un fauteuil de salon, lorsque son valet de chambre lui fit passer une carte portant ces mots :

MARK BROOKS

Ingénieur.

Nerveusement, Gordon froissa l’élégant bristol et grogna :

— Dites à ce gentleman que je n’ai pas changé d’avis ! Inutile d’insister !

Le domestique s’inclina et sortit. Il revint quelques instants plus tard, et dit :

— Ce gentleman désire faire à monsieur une communication de la plus haute importance ! Il m’a dit d’insister…

— C’est bien, faites-le entrer !

… Par la porte entr’ouverte, quelques instants après, Mark Brooks parut. C’était un élégant jeune homme paraissant la trentaine. Il salua avec aisance et dit :

— Sommes-nous bien à l’abri des oreilles indiscrètes, mister Gordon ?

— Oui !… Vous n’avez qu’à tirer le verrou de la porte par où vous êtes entré : c’est la seule issue de la pièce !

— Bien merci !

Et Mark Brooks, souriant, alla effectuer l’opération indiquée. Puis, bien que son hôte ne l’en ait pas prié, il tira une chaise à lui et s’assit.

Allan Gordon grogna :

— Qu’avez-vous à me dire de si intéressant ? Si c’est pour la même chose qu’hier, inutile : je ne me déplace jamais, surtout pour aller à la Nouvelle-Orléans ! Je vous écoute !

— Merci… Mais je vous demande de m’écouter avec patience : j’ai, en effet, quelque chose de la plus haute importance à vous communiquer. Il s’agit d’un marché entre nous…

— Mais…

— Vous m’avez dit que vous m’écoutiez… Donc !… Hier matin, je vins vous voir pour vous prier de partir aussitôt pour la Nouvelle-Orléans afin d’y donner vos soins à miss Charlotte Gladden, ma fiancée, qui est gravement malade à la suite de la morsure d’un serpent…

— Je regrette…

— Je sais… Vous seul, grâce à votre science des poisons, vous pouvez la sauver : cela m’a été dit partout… Sinon, cette malheureuse jeune fille est condamnée a une mort lente et atroce…

— À mon âge, les déplacements sont pénibles, je vous l’ai dit : n’insistez pas ! fit Allan Gordon d’une voix glaciale.

— Je n’insiste pas, je vais même vous parler d’autre chose : par exemple, des six grammes de radium qui vous ont été dérobés hier par un de mes amis !

— Hein ! Que dites-vous, monsieur ?

— Oh ! vous m’avez parfaitement compris : je dis que c’est un de mes amis qui vous a dérobé hier la boîte de radium ; c’est clair, je suppose !

— Je vais vous faire arrêter, monsieur !

— Et après ? Je ne suis pas responsable de mes amis, peut-être ? Ce serait trop facile !

— Je commence à comprendre…

— Vous êtes un homme fort !… Alors, pas besoin d’explication : vous partez dans une heure pour la Nouvelle-Orléans ! Il y a un train à dix heures quinze, très confortable, et une fois ma fiancée sauvée, je vous fais parvenir votre radium… plus une somme de dix mille dollars pour votre dérangement. Sinon…

— Sinon…

— Vous suivrez de très près, miss Charlotte Gladden dans un monde meilleur où elle n’aura plus besoin de vos soins, ni vous de radium !

Allan Gordon lança un rapide regard autour de lui. En deux secondes, sa résolution fut prise : feindre d’accepter et, aussitôt dehors, arrêter Mark Brooks !

— C’est bien, monsieur, dit-il, je suis à votre disposition ; le temps de me mettre en habits de voyage, et je suis à vous !

— Faites donc, je vous en prie ! lit Mark Brooks.

Et, tirant de sa poche un étui d’or serti de pierres précieuses, il y prit une cigarette qu’il alluma d’un geste élégant.

— Ah ! j’oubliais, dit-il à Allan Gordon au moment où celui-ci se dirigeait vers la porte : n’essayez pas de me faire arrêter : cela vous coûterait fort cher…

II

Le professeur Allan Gordon était un homme positif : il eut un haussement d’épaules dédaigneux, et, après avoir ouvert la porte, disparut, laissant Mark Brooks seul.

Arrivé dans sa chambre à coucher, le savant passa lentement un habit de voyage. Il réfléchit : à coup sûr, le mystérieux Mark Brooks n’avait pas le morceau de radium sur lui. Alors, comment le faire arrêter ? Sur quelles preuves ?

C’était folie !

D’autre part, Allan Gordon tenait énormément à rentrer en possession de ses six grammes de radium : ils allaient lui servir à tenter d’intéressantes expériences. S’il ne parvenait pas à remettre la main sur le précieux métal, bien des années s’écouleraient avant qu’il ait réuni une aussi grande quantité de radium, s’il y parvenait jamais !

Ce raisonnement inclina le savant à la prudence. Il se résolut à accepter le marché de son visiteur.

Ayant coiffé sa tête d’un léger chapeau de panama, il rejoignit Mark Brooks qui fumait béatement, et dit :

— Je suis à votre disposition, monsieur !

— Vous êtes bien aimable !… Mais vous me permettrez de vous donner un bon conseil : les nuits sont excessivement froides en Louisiane, aussi, il serait de votre intérêt de vous munir d’un chapeau de feutre !

— Comme il vous plaira ! grogna le savant, et il alla prendre un chapeau haut de forme dont il se coiffa.

Mark Brooks s’était levé ; il tira de sa poche un admirable chronomètre d’or ciselé le consulta et dit :

— Partons, mister, nous avons juste le temps !

Sans répondre, Allan Gordon suivit Mark Brooks et sortit. Un cab, retenu par l’ingénieur, attendait devant la porte de la maison :

— À la gare du Central Southern Railroad ! et vite ! commanda Mark Brooks en montant derrière le savant.

Le véhicule, lancé à toute vitesse, fila à travers les rues encombrées, et, en quelques minutes, arriva devant la gare.

Les deux hommes en descendirent. Allan Gordon, machinalement, se dirigea vers la salle où se vendaient les tickets :

— Inutile, cher monsieur, fit Mark Brooks en le retenant, et il ajouta avec un sourire : j’ai pris nos billets à l’avance ; nous n’avons qu’à monter dans le train.

La rage d’Allan Gordon augmenta ; ainsi l’ingénieur avait prévu qu’il accepterait !

— Vous permettez, ajouta Mark Brooks, je vais télégraphier notre prochaine arrivée !

Allan Gordon, sans répondre, grimpa dans un wagon où Mark Brooks le rejoignit quelques minutes plus tard.

Pendant trois jours et trois nuits, les deux hommes roulèrent à quatre-vingts à l’heure sur les voies ferrées de l’Union. Mais, malgré les amabilités de Mark Brooks, Allan Gordon persista dans un mutisme glacial.

Enfin, le train stoppa à sept heures du soir en gare de la Nouvelle-Orléans ; les deux hommes en descendirent :

— Veuillez me suivre, monsieur le professeur ! fit Mark Brooks.

Et il entraîna son compagnon vers une luxueuse automobile qui attendait le long du trottoir.

— Eh bien ! Léo, comment va miss Gladden ? questionna Mark Brooks au chauffeur.

— Toujours dans le même état…

— Ah !… À la maison, vite !… Monsieur le professeur, veuillez prendre place !

Maussade, Allan Gordon obéit.

Mark Brooks s’assit à côté de lui et la splendide automobile démarra avec la vitesse et la rectitude d’une locomotive…

Quelques instants plus tard, elle s’arrêtait devant le jardin d’un petit cottage.

Mark Brooks sauta à terre, et d’un pas rapide, franchit la grille qu’un domestique tenait ouverte. Allan Gordon le suivait.

— Veuillez m’attendre un instant ! fit Mark Brooks après avoir conduit le savant dans un petit salon.

Le professeur s’inclina.

Mark Brooks, en quelques enjambées, arriva devant la porte d’une chambre et frappa. La porte s’ouvrit…

Maintenant, le jeune ingénieur avait quitté son masque jovial ; une pâleur livide lui blêmissait la figure et un tremblement nerveux agitait ses lèvres.

Il franchit la porte et se trouva dans une chambre à coucher au fond de laquelle, éclairé par une veilleuse électrique, se distinguait un lit. Une jeune fille, la figure rendue diaphane par la souffrance, les yeux ombrés d’un cercle violet, y reposait.

— Vous pouvez vous retirer ! fit Mark Brooks à la garde-malade qui était venue lui ouvrir.

La femme obéit.

Mark Brooks s’approcha du lit et, à sa vue, les yeux de la malade brillèrent : Mark Brooks – de son vrai nom, John Strobbins – était en présence de sa fiancée :

— Ma chère Charlotte, est-ce ainsi que je devais vous retrouver !

— Je suis heureuse d’être malade, Mark, puisque c’est grâce à ma maladie que je vous revois… Vous venez si peu souvent.

— Hélas ! mes affaires m’empêchent d’être ici comme je le voudrais… Mais vous allez être bientôt guérie, j’ai amené un médecin qui vous remettra rapidement sur pied !

— Non !... Tous les docteurs de la Nouvelle-Orléans sont venus ici depuis quatre jours ; ils n’y peuvent rien… Le venin du « Zigua » ne pardonne pas… Je vais mourir… Je suis heureuse de vous avoir revu… je craignais d’être partie avant…

— Chut ! fit Mark Brooks en dominant son émotion : je vais vous amener le médecin !

John Strobbins sortit de la chambre où il revint quelques instants plus tard, avec Allan Gordon.

Le célèbre chimiste, à la vue de la malade, avait tout oublié, sa rancune, le vol du radium et l’ennui d’être venu si loin. Il ne pensait plus qu’à la science.

Il examina immédiatement la plaie : miss Charlotte Gladden avait été piquée par un serpent « Zigua » un peu au-dessus de la cheville. Tout autour de la morsure, la peau était devenue noire ; la jambe entière était enflée et insensible.

Le savant hocha la tête et, pendant quelques minutes, resta plongé dans une profonde méditation :

— Ce ne sera rien, dit-il enfin à la jeune fille qui attendait anxieuse, avant huit jours vous serez remise !

Et, sur ces paroles, Allan Gordon salua la malade et sortit suivi de John Strobbins. Celui-ci, aussitôt hors de la chambre, s’écria :

— Est-ce la vérité, monsieur ? Y a-t-il de l’espoir ?

Allan Gordon eut un sourire amer… À son tour, il triomphait.

— Oui !… Je connais l’antidote du venin du « Zigua »… Je m’en vais le préparer… Je crois pouvoir répondre de la guérison !

Le cœur empli d’une joie immense, John Strobbins revint auprès de sa fiancée.

Allan Gordon n’avait pas menti. Le soir même, il fit à la malade des injections de son contre-poison, et, dix jours plus tard, Charlotte Gladden, encore un peu pâle eut la permission de se lever.

Tandis qu’elle s’habillait aidée d’une femme de chambre, John Strobbins rejoignit Allan Gordon dans un des salons de la villa.

— Voulez-vous mettre votre chapeau, monsieur le professeur, et venir avec moi dans le jardin, j’ai à vous parler affaires !

Impassible, Allan Gordon déféra à cette invitation, et suivit John Strobbins dans le jardin de la villa.

Dix heures du matin venaient à peine de sonner et un doux soleil filtrait à travers le feuillage. John Strobbins et Allan Gordon allèrent s’asseoir à l’ombre d’un buisson de bambous.

— Monsieur le professeur, dit John Strobbins, je tiens avant tout, à vous dire la profonde reconnaissance que m’inspire votre dévouement… Grâce à vous, ma fiancée vit !

« Je vais donc tenir ma promesse et vous faire rentrer en possession de vos six grammes de radium ! Ce sera vite fait. Il vous suffira de m’écouter sans m’interrompre !

— C’est ce que je fais, monsieur !

— Et je vous en remercie !… Le jour où je vins vous prier de venir ici soigner ma fiancée, vous refusâtes. Bien en vain, n’est-ce pas, on ne m’a jamais rien refusé !

« Alors, savez-vous ce que je fis ? J’allais simplement chez votre chapelier dont j’avais vu l’adresse imprimée au fond de vos chapeaux pendus dans votre antichambre… Arrivé chez ce commerçant, je lui fis fabriquer un chapeau semblable aux vôtres, mais pesant dix grammes de moins, et muni, sous un des rebords, d’une cachette… Vous commencez à comprendre ?

« Muni de ce chapeau, je me rendis au National Institut of Biology où vous donniez votre conférence… Je vous subtilisai, assez élégamment, n’est-ce pas ? votre boîte de radium et l’insérai dans mon chapeau que je changeai ensuite avec le vôtre !

— Mais… mais, s’écria Allan Gordon, alors le radium est dans mon propre chapeau !

— Parfaitement ! celui-là même que vous avez sur la tête ! C’est pour cela que j’ai tenu à ce que vous l’emportiez !

… D’un geste brusque, Allan Gordon, cramoisi, se décoiffa. Il examina son chapeau et aperçut un renflement dans une des ailes ; nerveusement, il arracha l’étoffe et aperçut la minuscule boîte d’or contenant les sels de radium…

Pendant un instant, le savant, stupéfait et joyeux, resta en contemplation devant son bien retrouvé. Enfin, il s’écria :

— Merci, monsieur… Vous êtes un homme fort… et, j’avoue que j’ai eu tort, par égoïsme, de refuser à venir sauver votre fiancée… J’en ai été bien puni… Enfin, nous sommes quittes !

— Oui, mais avec cela !

Et John Strobbins, s’étant levé, tendit au savant une chèque de dix mille dollars en ajoutant :

— Chose promise, chose due… Et c’est moi qui suis votre obligé, monsieur le professeur !

Un peu humilié, le savant saisit l’enveloppe. Somme toute, on lui devait des honoraires !

— Je vous remercie, monsieur… Miss Gladden est guérie… Vous me permettrez donc de me retirer !

— Comme il vous plaira ! répondit John Strobbins, et il accompagna le savant jusqu’à la grille de la villa.

Celui-ci sortit, salua une dernière fois, et s’achemina vers la gare.

John Strobbins revint vers la villa : au détour d’une allée, il aperçut Charlotte Gladden, toute rose, qui venait vers lui, à petits pas, un sourire aux lèvres.

Alors il se sentit payé de toutes ses peines. - FIN

Un grand mariage

Depuis deux mois que John Strobbins s’était évadé de la prison de Sacramento, M. James Mollescott, le chef de la sûreté de San Francisco, ne vivait plus, tremblant continuellement d’être la victime de l’astucieux personnage. Le détective Peter Craingsby qu’il avait envoyé à sa recherche n’avait pas reparu, et toutes les investigations avaient été vaines, tant pour savoir ce qu’était devenu Craingsby que pour découvrir la mystérieuse retraite de John Strobbins.

Vraiment la vie devenait difficile pour cet infortuné James Mollescott, accusé, par certains journaux, d’incapacité et, par d’autres, de complicité.

Ce jour-là, James Mollescott, assis dans son bureau, réfléchissait une fois de plus au moyen de mettre la main sur John Strobbins, lorsqu’un huissier vint lui apporter un pli du gouverneur de l’État de Californie, le priant de venir aussitôt.

Telle était la puissance de l’idée fixe sur le chef de la Sûreté de San Francisco, qu’il s’écria :

— Je suis sûr que c’est encore pour ce misérable John Strobbins que Dieu damne !

James Mollescott ne se trompait pas. Ayant été introduit quelques minutes plus tard dans le somptueux cabinet de M. Chas-Murdock, gouverneur de l’État de Californie, il s’entendit interpeller de la façon suivante par le haut fonctionnaire :

— Monsieur James Mollescott, je vous salue. Écoutez-moi bien. Il s’agit de vous distinguer, ou, du moins de faire preuve d’un peu plus de flair que vous n’en avez montré jusqu’ici… John Strobbins court toujours… n’est-ce pas ? Qui a-t-il encore dévalisé… Passons. Voilà l’affaire. Vous savez que d’ici quelques jours va être célébré le mariage de miss Suzy Callaghan, fille du directeur de la Central American Line, avec un gentilhomme français, le duc Henry-Jacques de Billancourt…

« Or, c’est demain qu’a lieu la cérémonie du contrat de mariage dans l’hôtel Callaghan… Le vieux Upton Callaghan est orgueilleux et a tenu à faire bien les choses : les cadeaux offerts à miss Suzy à l’occasion de ses noces seront exposés dans un salon.

« Ils sont nombreux et de grande valeur : tout San Francisco a tenu à faire sa cour au père en se montrant généreux avec la fille.

« Eh bien ! Il s’agit d’empêcher que des vols soient commis.

« John Strobbins court toujours (vous êtes, si j’ose dire, payé pour le savoir). Je vous ai donc fait venir pour vous avertir que je ne veux pas – entendez-vous – je ne veux pas qu’aucun bijou de miss Suzy disparaisse. Je vous en rends responsable ; prenez vos mesures en conséquence.

« Upton Callaghan est puissant et je ne tiens pas à m’attirer sa colère. Ainsi donc, vous voilà prévenu.

— Monsieur le gouverneur, vous pouvez être tranquille : je dirigerai moi-même le service de surveillance.

— À votre guise. Entendez-vous avec le majordome d’Upton Callaghan. Vous pouvez disposer !

Un peu pâle, Mollescott s’inclina, et, après avoir assuré le gouverneur de son inaltérable dévouement et de son zèle insurpassable, il prit congé.

Si Upton Callaghan avait tenu à faire bien les choses, on ne peut dire que James Mollescott les fît moins bien.

Mêlés à la foule des invités, plus de vingt détectives surveillèrent la corbeille de mariage de miss Suzy pendant la cérémonie.

Elle en valait la peine. Au centre de l’immense hall de l’hôtel Callaghan, une série de tables recouvertes de velours violet supportaient les cadeaux destinés à la mariée : il y avait là des dentelles inestimables, fines comme des toiles d’araignée, des bibelots sans prix et, surtout, les plus beaux bijoux de l’Amérique ; ils brillaient sur un lit de satin blanc ; les feux des diamants et la lueur douce des perles luisaient sous l’éclat des lampes électriques.

Un splendide diadème, fait d’une centaine d’énormes diamants, attirait l’attention. Parmi la foule des invités, des estimations couraient : de l’avis unanime, le diadème valait plus de cent mille dollars à lui seul !

Impeccable dans son habit noir, Mollescott court recevoir, le sourire aux lèvres, félicitations et souhaits.

Le temps passait et, au grand soulagement de Mollescott et de ses détectives, déjà quelques invités prenaient congé. Le chef de la Sûreté regarda les bijoux : ils étaient bien à leur place ! Pas un ne manquait.

Comme il s’applaudissait de sa surveillance, il vit Upton Callaghan lui faire signe d’approcher.

Ennuyé d’être obligé de s’éloigner des bijoux, Mollescott appela discrètement un détective qu’il aperçut près de lui et, à voix basse, il lui ordonna de courir jusqu’à la loge du portier pour l’avertir de ne laisser sortir personne, jusqu’à ce que lui, Mollescott, ait repris sa faction… Il fallait être prudent !

— Mais, comment dire cela aux invités ? questionna le détective.

— Eh ! J’en ai pour deux minutes… arrangez-vous avec le portier ; qu’il prétende que la serrure est détraquée… je ne serai tranquille que lorsque j’aurai moi-même repris ma faction… Et faites vite, M. Callaghan me fait signe… Revenez de suite près des bijoux.

Le détective répondit affirmativement et courut avertir le concierge.

James Mollescott était arrivé devant Upton Callaghan :

— Alors, monsieur Mollescott, rien à signaler… Ce fameux John Strobbins a bien voulu ne pas faire des siennes ? Je vous avoue que je n’étais pas tranquille… Depuis l’affaire de la bague, on ne saurait prendre trop de précautions… D’ailleurs, j’ai choisi soigneusement mes invités… j’aurais été si peiné de voir disparaître quelque pièce de la corbeille de cette chère Suzy !

— Oh ! Papa… tu exagères…

— Mademoiselle, affirma Mollescott, j’ai voulu moi-même veiller sur votre corbeille : elle ne risque rien.

— Monsieur le chef de la Sûreté, l’heure s’avance. Il m’est agréable de vous remercier de votre zèle. C’est pour cela que je vous ai fait venir. Soyez certain que j’en parlerai au gouverneur !

— Vous êtes trop bon, monsieur Callaghan !… Mademoiselle, permettez-moi de vous offrir tous mes vœux de bonheur, ainsi qu’à votre fiancé.

Le duc Henry-Jacques de Billancourt s’avança : c’était un beau garçon : longue moustache blonde, nez droit, front haut, surmontant deux yeux de jais, au regard légèrement dédaigneux ; il cambrait son torse svelte dans un habit noir qu’égayait un brin de lilas. Avec la meilleure grâce du monde, il s’avança et dit :

— Monsieur… Mollescott, vous m’excuserez de ne point parler aussi bien votre langue que je le désirerais… Toutefois, je suis heureux de vous faire savoir combien j’apprécie votre dévouement et vos bons souhaits…

Mollescott, confus de n’avoir pas vu le duc, s’inclina, un peu rouge, et, se frayant un chemin parmi le flot d’amis qui venaient, avant de prendre congé, renouveler leurs souhaits aux fiancés, il se dirigea vers la corbeille. Il n’en était plus qu’à quelques mètres, lorsqu’il vit venir à lui le détective qu’il avait envoyé chez le portier peu d’instants auparavant. L’homme était pâle et ses gestes fébriles. D’un mouvement nerveux, il saisit Mollescott par le revers de son habit, et, d’une voix basse et tremblante, s’écria :

— Chef, on a volé le diadème !

— Hein ?

— Le diadème a disparu !

Devenu aussi blanc qu’un linge, Mollescott, repoussant son interlocuteur, se précipita vers la table où étaient exposés les bijoux. Sur le coussin de satin, un large vide blanc s’étalait au milieu des ors et des pierreries. Il marquait la place du joyau disparu !

D’un seul coup d’œil, Mollescott eut jugé la catastrophe. Il regarda autour de lui. Personne ne semblait encore s’être aperçu du vol.

Tout n’était pas perdu :

— Vous avez bien fait ma commission au portier ? dit le chef de la Sûreté au détective après quelques instants de silence.

— Oui, chef. Personne n’a pu encore sortir… Même que mon camarade Cleoss vient de m’avertir que plusieurs invités commencent à s’impatienter devant l’inexplicable fermeture de la porte…

— C’est bon. Restez auprès des bijoux, et faites bonne garde !

— Bien, chef !

Mollescott fit signe aussitôt à un autre détective et l’envoya prévenir le portier de ne laisser, sous aucun prétexte, sortir personne. Puis il courut vers Upton Callaghan. Le vieillard, entouré de sa fille et de son futur gendre, conversait avec quelques intimes dans un coin du vaste hall. En voyant Mollescott, blême, marcher vers lui, il s’excusa auprès de ses interlocuteurs et vint à la rencontre du chef de la Sûreté.

— Qu’y a-t-il, monsieur Mollescott ?

— Le… le diadème de Miss Suzy a disparu !

Le visage du vieillard devint semblable, comme couleur, à une brique.

— Enfer et damnation ! blasphéma-t-il. À quoi servez-vous donc, alors ?

Mollescott, la gorge sèche, resta un instant sans voix.

S’étant ressaisi, le chef de la Sûreté parla :

— On l’a enlevé pendant que je conversais avec vous…

— Eh ! Ne pouviez-vous pas laisser quelqu’un en faction !

« Vous n’êtes pas seul ici, je pense. Le hall en est comblé de vos détectives…

Mollescott, peu à peu, se remettait :

— Il est inutile de vous désespérer, monsieur Callaghan, dit-il… j’avais pris mes précautions…

Un concert de hurlements, partant du coin du hall où se trouvait la porte de sortie, coupa la parole au policier.

— C’est ! Qu’est-ce qu’il y a ? Va-t-on nous tenir enfermés ici !!! Moi, je casse tout !… Il faut appeler M. Callaghan !

Telles étaient les phrases vociférées par les invités du directeur de la Central American Line. Ils avaient, pour la plupart, revêtu leurs pardessus et coiffé leurs hauts-de-forme… En groupes compacts, ils marchèrent vers le vieillard ahuri…

— Monsieur Callaghan, dites à votre portier de nous laisser sortir ! crièrent vingt voix.

— Qu’y a-t-il donc, papa ? demanda Suzy, s’accrochant au bras de son père, tandis que le duc Henry-Jacques de Billancourt, saisissant Mollescott par le bras, lui disait :

— Qu’ont donc ces gens-là ?

Mais Mollescott n’écoutait pas le gentilhomme français. Sans douceur, il l’écarta, et dit rapidement à Callaghan qui tentait en vain de repousser la charmante Suzy.

— Monsieur Callaghan, apaisez ces gens… C’est moi qui ai ordonné au portier de ne laisser sortir personne avant que je sois revenu prendre ma faction près des joyaux… Je me doutais de quelque chose, j’ai bien fait !

Callaghan avait compris :

— Sotte affaire ! grommela-t-il… Monsieur Mollescott, allez surveiller les bijoux ; il est inutile qu’on profite de cette histoire pour les piller !

Le chef de la Sûreté obéit. Sa présence auprès des joyaux était inutile.

Instinctivement, les détectives épars dans la salle à manger s’étaient groupés autour des tables sur lesquelles étaient déposés les précieux objets…

Cependant, la foule des invités, toujours plus dense, s’avançait vers Callaghan.

Le vieillard en avait vu d’autres ! Avec une agilité qu’on n’aurait pas attendue de ses cheveux blancs, il grimpa sur une chaise et hurla :

— Silence, tous ! Vous êtes chez moi !

— Et nous voudrions en sortir ! coupa une grosse voix.

— Patience, tu en sortiras, Muller ! reprit Callaghan sans se démonter. Mes amis, écoutez-moi sans m’interrompre…

— Parlez ! hurlèrent vingt voix.

— Je parle : vous êtes tous ici des amis, de véritables gentlemen et d’honorables ladies. Pourtant, sachez qu’on vient de dérober le diadème en diamants de miss Suzy ! Vous trouverez donc naturel que je ne laisse partir personne avant de l’avoir fouillé… Business is business… Le diadème vaut deux cent mille dollars !

Callaghan s’arrêta. Un silence de mort régna pendant quelques secondes ; les hommes se regardaient stupéfiés et furieux, tandis que les femmes échangeaient des sourires incrédules ou fielleux…

— Donc, mes chers amis, vous voudrez bien m’excuser, il y a ici quelques détectives, ils fouilleront les hommes ; l’un d’eux va aller chercher une détective woman qui fera de même pour les dames !

Des murmures éclatèrent :

— Ah ! Non ! Pas de ça !

— Laissez-moi sortir, by god, ou je casse la tête au portier !

Quelques revolvers jaillirent des poches et brillèrent sous la clarté des lustres. Des femmes riaient nerveusement, tandis que d’autres prenaient le parti de s’évanouir. Certaines manifestaient, d’une voix sifflante, leur indignation pour un pareil procédé et leur mépris pour la famille Callaghan.

Upton Callaghan, toujours calme, déclara :

— La paix ! Personne ne sortira d’ici avant d’avoir été fouillé. Si vous êtes de véritables gentlemen, montrez-le. Il est de votre intérêt de vous laver de toute suspicion. De plus, je vous avertis qu’il y a vingt détectives dans la salle, et que d’ici cinq minutes, il y en aura cent !

Personne ne répondit. L’assemblée ne manifesta son indignation et sa colère que par quelques sourds murmures.

Le duc Henry-Jacques de Billancourt semblait s’amuser prodigieusement. Un mince sourire soulevait sa moustache gauloise. Debout auprès de la chaise sur laquelle était juché son futur beau-père, il regardait le spectacle de ses yeux ironiques et se tournait de temps à autre vers Suzy Callaghan, dont il tenait une main entre les siennes, pour lui faire quelque remarque spirituelle ou mordante sur la fureur des invités. La jeune fille, légèrement nerveuse, ne répondait que par monosyllabes.

Ayant assuré la garde des objets précieux rangés au milieu du hall, James Mollescott bondissait au téléphone et réclamait du renfort au prochain poste de police. Il ne se fit pas attendre. Upton Callaghan venait à peine d’inviter l’assistance au calme, lorsque trente détectives, dont cinq fouilleuses assermentées, parurent.

Mollescott bondit au-devant d’eux, et, sans prendre la peine de baisser la voix, leur expliqua la mystérieuse disparition du précieux diadème et termina ainsi :

— Grâce à mes précautions, personne n’a pu sortir depuis le vol. Il faut donc que le bijou se retrouve…

— Il y a mille dollars de récompense pour celui qui le trouvera ! ajouta le vieux Callaghan qui avait suivi le discours de Mollescott et il ajouta :

— Il y a deux salons qui donnent sur le hall : ils serviront à la foule, l’un pour les ladies, l’autre pour les gentlemen ! De la bonne volonté, mes amis. Il faut que le voleur soit confondu.

Deux « fouilleuses assermentées » prirent place dans un des salons, tandis que deux détectives s’en allaient dans l’autre. La fouille commença. Chaque invité, homme ou femme, dut laisser examiner ses vêtements, depuis le pardessus jusqu’à la chemise, en y comprenant le chapeau et les bottines. Ce fut long : plus de cent cinquante personnes à visiter !

À sept heures du soir, il en restait encore une soixantaine. Upton Callaghan leur fit servir à dîner dans le hall dont les portes avaient été consignées et garnies de détectives qui ne laissaient passer que les personnes déjà fouillées…

Enfin, vers onze heures du soir, tout fut fini. Le diadème n’était pas retrouvé.

Mais, s’il avait perdu un bijou, le vieux Callaghan avait gagné deux cents ennemis mortels.

Son désappointement fut grand en constatant l’insuccès de la fouille. Un dernier espoir lui fit exiger que tous les détectives se soumissent – y compris Mollescott – devant lui à la même formalité. En vain. Le diadème restait introuvable.

Suzy Callaghan s’était retirée avec son fiancé dans un des salons de l’hôtel. À minuit, son père vint lui annoncer l’insuccès des recherches. La jeune fille, malgré les consolations du duc de Billancourt, fondit en larmes.

Exaspéré par cette malencontreuse histoire, Upton Callaghan ne perdit pas son temps à consoler sa fille. Il lui tourna le dos, claqua la porte et alla retrouver Mollescott qui l’attendait dans le hall :

— Alors, monsieur le chef de la Sûreté, que pensez-vous faire ? Votre précaution de faire fermer les portes a été vaine – comme votre surveillance. – Le voleur est parti avec le diadème !

— Impossible, monsieur Callaghan ! Le voleur est sans doute parti, mais sans le joyau. Je vous répète que le diadème était encore à sa place lorsque j’ai fait prévenir le portier de ne laisser sortir personne !

— Pourtant le fait est là, aucun des invités n’a été trouvé détenteur de l’objet volé.

— Oui… Mais votre hôtel n’aurait-il pas d’autres issues que la grand’porte ? Tout est là ! dit le policier.

— Aucune ! San Francisco n’est pas sûr ; vous le savez mieux que moi. Aussi, je n’ai pas voulu que mon hôtel ait plusieurs sorties.

— Mais les fenêtres ?

— Elles sont toutes pourvues de grilles en fer forgé – sans aucune exception !

— Ah ! Et… êtes-vous bien sûr de l’honnêteté du portier ? Il a pu s’entendre avec quelque invité.

— La fidélité de mon portier ? Inutile d’en parler. Cet homme est à mon service depuis toujours, c’est mon frère de lait. Il se ferait tuer pour moi.

« J’ai des preuves de sa fidélité qui me dispensent de vous en dire plus…

— Les domestiques ?

— Vous savez, comme moi, qu’aujourd’hui aucun domestique n’a été admis dans le hall, cherchez autre chose, monsieur Mollescott !

— Je cherche… Avant tout, il faut faire fouiller l’hôtel entier : le bijou est peut-être caché sous quelque tapis ?

— Je ne vois que cette explication. Je vais faire procéder à la fouille demain matin. En attendant, personne, sauf vous, ne sortira de l’immeuble.

« Et tâchez de me retrouver le diadème, Suzy y tient beaucoup ! C’est un cadeau de son amie Jane Sniders, la fille du roi des Elevated… Si vous réussissez, je vous en saurai gré, sinon…

— Je réussirai, monsieur Callaghan !… À demain donc !

— À demain. Et bonne chance !

Accompagné jusqu’à la porte par le vieillard, Mollescott prit congé, rageant contre l’incroyable malchance qui le poursuivait.

Le lendemain matin, ses meilleurs détectives partirent en chasse pour essayer de retrouver le coupable et le bijou.

À onze heures, James Mollescott, jaune de rage, reçut un mot, fort sec, d’Upton Callaghan, l’avisant que l’hôtel avait été fouillé minutieusement depuis les combles jusqu’aux fosses d’aisances, que murs, planchers et meubles avaient été sondés et que le diadème restait introuvable !

— Je suis perdu ! murmura Mollescott en s’effondrant dans son fauteuil…

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que Mollescott ni ses policiers aient pu trouver trace du bijou disparu. L’infortuné chef de la Sûreté ne vivait plus… C’est en vain qu’il avait fait opérer des perquisitions chez tous les bijoutiers de San Francisco. Rien !

Déjà, Upton Callaghan lui avait fait téléphoner trois fois par son secrétaire pour lui demander où en étaient les recherches, et il avait dû confesser son impuissance.

— Si le diadème n’est pas retrouvé avant le mariage de miss Suzy, conseilla charitablement le secrétaire du directeur de la Central American Line, M. Callaghan vous fera révoquer.

Hélas ! James Mollescott le savait bien ! Mais que faire ?

Le chef de la Sûreté de San Francisco habitait dans l’hôtel de la police un confortable appartement. Cinq jours après le vol du diadème, à trois heures du matin, James Mollescott, brisé de fatigue et d’angoisse, dormait d’un sommeil agité, lorsque la porte de sa chambre à coucher s’ouvrit brusquement et une voix cria :

— Chef !

Réveillé en sursaut, Mollescott se dressa sur son séant, tourna le commutateur situé à la tête de son lit et s’écria :

— Quoi ! Qu’y a-t-il ?

À la lueur de l’ampoule électrique, le chef de la Sûreté reconnut son secrétaire, Jack Dill.

— Ah ! Chef ! dit celui-ci, grosse affaire : le duc Henry-Jacques de Billancourt le fiancé de miss Suzy Callaghan…

— Eh bien ! Parlez, tonnerre !

— Il s’est suicidé !

— Comment ?

— Oui, il s’est suicidé, il y a une heure. Il était rentré vers minuit à l’hôtel Columbia ; une demi-heure plus tard, les garçons entendirent une détonation venant de l’appartement du duc de Billancourt. Ils appelèrent. Pas de réponse. L’un d’eux alla prévenir le majordome qui pénétra dans l’appartement et aperçut le duc Henry-Jacques de Billancourt, étendu, mort, sur le parquet avec la cervelle trouée… Il tenait encore en sa main un élégant browning…

Tandis que son secrétaire parlait, Mollescott, en proie à la plus vive agitation, s’était levé et habillé :

— Partons ! dit-il à Jack Dill, je veux voir ça moi-même ! Mais, ne savez-vous rien de plus ?

— Rien, chef. Le majordome est venu me prévenir, et je suis monté aussitôt vous réveiller !

— Et où est le majordome ? demanda Mollescott en poussant son subordonné vers la porte.

— Il doit être en bas !

Les deux hommes descendirent au galop. Le majordome de l’hôtel Columbia n’était plus dans le salon d’attente. Il venait de repartir, disant que sa présence était nécessaire à l’hôtel.

Sans s’attarder à demander d’autres explications, Mollescott se fit accompagner de Jack Dill et de deux détectives de garde, et, comme aucune voiture ne passait, étant donné l’heure, les quatre hommes se mirent en route à pied. En dix minutes, ils arrivèrent devant l’hôtel Columbia, énorme bâtisse de pierres rouges d’un style épais et solide qui tenait à lui seul tout l’espace compris entre la Colorado avenue et la place Franklin, à peu de distance de l’hôtel Callaghan.

L’hôtel Columbia – le plus grand, le plus luxueux de San Francisco, il contient 3’500 chambres – semblait endormi. Mollescott et ses compagnons, s’étant fait ouvrir la porte, pénétrèrent dans l’antichambre et firent appeler le majordome. Celui-ci accourut aussitôt. Il reconnut le chef de la Sûreté et s’écria :

— J’ai défendu de toucher à rien dans l’appartement de M. le duc de Billancourt… Si monsieur Mollescott veut me suivre…

— Allons ! dit brièvement le chef de la Sûreté.

En deux secondes, un ascenseur conduisit les cinq hommes au premier étage où se trouvait le luxueux appartement – vingt-cinq dollars par jour – du gentilhomme français. Le majordome ouvrit la porte. Les quatre policiers entrèrent aussitôt, traversèrent une spacieuse antichambre, et pénétrèrent dans une sorte de salon-bureau, du style Louis XVI tout blanc, meubles en laque, murs de stuc où pendaient en d’étroits cadres d’or, quelques reproductions de tableaux de l’époque.

Étendu sur le tapis blanc, le corps du duc Henry-Jacques de Billancourt s’étalait, les jambes écartées, les bras en croix. Le beau visage était affreusement crispé, la bouche, tordue d’un rictus horrible, laissait couler un mince filet de sang. Un œil, déjà vitreux, resté ouvert, semblait regarder le lustre de cristal pendu au plafond… Par le crâne fracassé, quelques fragments de cervelle avaient jailli et étoilaient le tapis de points rouges…

Le duc était revêtu d’un élégant costume de voyage, maculé de poussière. Mollescott remarqua que le faux-col du gentilhomme était sale…

— L’homme s’est suicidé ! Il n’y a pas de doute ! dit enfin Mollescott. Mais pourquoi… ? En voilà une histoire !

— Sûr ! appuya le majordome, d’autant plus que le duc doit plus de cinq mille dollars à l’hôtel…

— Ah !… Bon !… Dites donc, mon ami, nous allons avant tout essayer de déterminer le mobile du suicide… Peut-être, le duc a-t-il laissé, comme le font souvent les désespérés, une lettre donnant les motifs de sa détermination… Voyons un peu.

Ce disant, Mollescott alla vers le petit bureau de laque situé dans une encoignure. Une enveloppe ouverte et ne portant aucune adresse y était posée. Rapidement, le chef de la Sûreté la saisit et en tira une large feuille de papier portant ces mots en anglais :

« Je me tue parce qu’il m’est impossible de faire autrement. Que ma fiancée me pardonne. Je l’aimais.

« Henri-Jacques DE BILLANCOURT. »

James Mollescott resta sans voix. Quoi ? C’était tout ? Le désespéré n’était pas prolixe.

— Il n’y a rien dans cette lettre ! dit-il… Nous allons perquisitionner ! Sans doute, serons-nous plus heureux !

Les quatre policiers, ayant pris le majordome à témoin, pratiquèrent une minutieuse fouille. Ils ne trouvèrent rien. Seulement Mollescott aperçut dans une des cheminées, un tas de papiers brûlés ; le duc avait pris ses précautions avant de mourir ! Malles, meubles, effets, tout fut fouillé en pure perte !

Force fut à Mollescott de se retirer avec ses hommes après avoir apposé les scellés partout.

Dans la journée qui suivit, le juge d’instruction vint pratiquer une nouvelle perquisition encore plus minutieuse, dans l’appartement du défunt. Lui non plus ne trouva rien.

Une enquête, menée activement, révéla que le duc n’avait aucun ennemi, mais était couvert de dettes ; cela, tout le monde le savait…

Upton Callaghan tint à honneur de les payer et d’assister au convoi funèbre de celui qui aurait dû être son gendre. L’enterrement du duc Henry-Jacques de Billancourt fut magnifique.

Toutes les notabilités de San Francisco y assistèrent. Derrière le cercueil, Upton Callaghan, dans une automobile toute noire, suivit le convoi… Quant à la malheureuse fiancée, elle ne put accompagner le duc à sa dernière demeure, une congestion cérébrale la clouant au lit…

Pendant deux mois, l’infortunée jeune fille se débattit entre la folie et la mort. Elle vécut. Le West’Sun, journal des élégances de San Francisco, annonça enfin sa complète guérison.

Le même jour, un gentleman descendit d’une somptueuse automobile arrêtée devant l’hôtel Callaghan et fit passer sa carte au directeur de la Central American Line. Celui-ci reçut l’inconnu aussitôt. La carte portait ces simples mots : John Strobbins.

Oui. John Strobbins ! Le détective-cambrioleur s’était composé, ce jour-là, une tête sympathique (qui a jamais connu sa véritable physionomie ?).

Il entra délibérément dans le salon où l’attendait le vieux Upton.

— Que me voulez-vous, monsieur ? questionna le vieillard d’une voix rude.

John Strobbins ne se laissa pas décontenancer.

— Monsieur Callaghan, dit-il, je vous prie de m’écouter, vous êtes mon obligé. Je vais vous le prouver.

— Parlez vite, monsieur… Votre audace est grande et je ne sais…

— Ce qui vous retient de me faire arrêter ? C’est cela… Écoutez-moi d’abord, ensuite vous ferez à votre guise.

— J’écoute !

— Merci… Vous me permettez de m’asseoir, mon discours va être long !

Et John Strobbins, ayant posé son chapeau sur un guéridon, s’assit dans un profond fauteuil en laissant échapper un soupir de satisfaction…

— Ouf ! dit-il, vos fauteuils sont excellents… je vous demanderai quelque jour l’adresse de votre tapissier !

— Trêve de plaisanteries ! Dites-moi ce que vous avez à me dire ou j’appelle !

— J’y arrive, monsieur Callaghan ! Vous vous doutez peut-être de l’objet de ma visite ! N’est-ce pas ?

— Non.

— Non ? Voyons ! Vous ne pensez plus au merveilleux diadème de miss Suzy ?

— By God ! C’est vous qui l’avez dérobé ?

— Pas du tout, ou du moins si peu, monsieur Callaghan ! Et je vais de suite vous démontrer ma parfaite innocence. Mais commençons par le commencement…

— Eh ! Hell and dammit ! Parlez ! dit ou plutôt cria le vieillard rouge de colère et d’impatience.

John Strobbins sourit, se cala dans son fauteuil et, tirant une fine cigarette d’un étui d’or enfoui dans sa poche, il murmura :

— Vous permettez, monsieur Callaghan… je ne puis parler sans fumer ! Si le cœur vous en dit ?… Ce sont des cigarettes que je fais préparer spécialement pour moi à Manille… Non ?… Tant pis !

John Strobbins sortit de son gousset un élégant allumoir électrique en or, et enflamma sa cigarette sans se soucier du vieillard qui trépignait d’impatience.

— Donc, dit posément John Strobbins, rappelons-nous trois événements : les fiançailles de miss Suzy, la disparition de son diadème en diamants et la mort malheureuse du duc Henry-Jacques de Billancourt… Ils sont étroitement rattachés l’un à l’autre. Et je vous avoue franchement que vous me devez une grande reconnaissance. (Que voulez-vous, la modestie n’est pas mon fort, vous savez !)

« Bref, voilà l’affaire. Qu’est-ce que le duc Henry-Jacques de Billancourt ? Un gentilhomme français de grande race, mais ruiné, n’est-ce pas ? Ô naïfs Américains que nous sommes ! Pardon, que vous êtes ! Sachez que le duc Henry-Jacques était ruiné, mais ruiné par le jeu et la débauche. Depuis trois ans, il parcourait le monde à la recherche d’une héritière, vivant d’expédients et d’escroqueries…

— Monsieur ! Je ne permettrai pas…, coupa Callaghan.

— Vous permettrez, monsieur, moi, je vous le dis ! répondit imperturbable John Strobbins.

Et il tira de la poche intérieure de son manteau une liasse de papier racorni :

— Tenez, lisez ceci. Ce sont des plaintes formulées contre le duc… et cela, des jugements le condamnant pour faux et abus de confiance… Dame, vous ne pouviez vous douter de ces choses, on ne peut vraiment pas demander son casier judiciaire à un duc de Billancourt !

Upton Callaghan s’était levé. Il chaussa ses lunettes et, ayant saisi les papiers que Strobbins lui tendait, il alla vers le lustre les examiner méticuleusement. Quelques minutes se passèrent dans le plus profond silence. Affalé dans son fauteuil, Strobbins fumait béatement sa cigarette à bout d’or.

Enfin Upton Callaghan eut terminé son examen. Force lui fut de s’avouer que Strobbins était dans la vérité.

— Tenez, dit le vieillard en tendant au bizarre personnage les papiers, vous avez raison ; le duc était une canaille… Pourtant Suzy l’aimait… Enfin… Mais, dites-moi, quel rapport y a-t-il entre tout ceci et votre visite… je ne vois pas…

— Patience, monsieur Callaghan. Tout vient à point à qui sait attendre. Procédons par ordre et parlons du diadème, de ce beau diadème de miss Suzy. Vous ne l’avez toujours pas retrouvé ?

— Non !

— Et pour cause !… Voyons, réfléchissez un peu. Vous ne vous doutez pas comment il fut volé… Ah ! Pauvres, pauvres invités injustement soupçonnés ! Ah ! Ah ! (et John Strobbins eut un rire discret) celui qui vous a volé le diadème n’est autre que le duc Henry-Jacques !

— Ah non ! C’est inadmissible ! Quel intérêt pouvait avoir ce malheureux à dérober un objet aussi compromettant, alors que quelques jours seulement le séparaient de son mariage avec ma fille ?

— Si vous me laissiez parler, monsieur Callaghan, vous le sauriez déjà ! Tenez, lisez encore ceci !

Callaghan jeta les yeux sur le papier que Strobbins lui tendait. Il contenait ces simples mots :

« Je reconnais devoir à M. Thomas Lee la somme de vingt mille dollars que j’ai perdue en jouant avec lui au Devil’s Corner.

« Henri-Jacques DE BILLANCOURT. »

Callaghan regarda Strobbins avec des yeux arrondis par la stupeur.

— Vous êtes étonné ? Hein ! Qui aurait dit que le duc de Billancourt fréquentait le Devil’s Corner, repaire d’escrocs et d’assassins ! Il y venait souvent, cher monsieur Callaghan. Ce fut là que je le connus. Car moi, j’y vais ! Je veux dire que John Strobbins n’y va pas, mais que Thomas Lee y est souvent. Ces jours-là, je suis Thomas Lee. Mais continuons. Je fis donc connaissance au Devil’s Corner avec cet honnête gentilhomme.

« Quoique très fort au poker, je dus reconnaître qu’il était mon maître. Je vous avoue, monsieur Callaghan, que je connais les cartes ; je n’ai pas mon pareil pour filer la carte ou faire sauter la coupe. Cependant, je fus obligé de m’avouer vaincu : le duc trichait mieux que moi ! J’en fus humilié dans mon amour-propre de joueur et d’Américain !

« Mais que faire ? Je posai mon revolver sur la table et avertis mon partenaire de ne pas compter sur moi pour payer ses notes d’hôtel… De plus, je le prévins qu’à la moindre tricherie, je lui brûlerais la cervelle incontinent. Il redevint donc honnête. Moi aussi. Je n’avais pas besoin d’argent, venant de conclure une excellente affaire avec le sénateur Cornélius Van der Snack…

— Ah ! C’est vous qui l’avez dévalisé dans son train spécial ?

— Je n’ai pas dit cela, monsieur Callaghan !… Et c’est du duc Henry-Jacques qu’il s’agit maintenant ! Nous jouâmes honnêtement. Et le sort, sans doute étonné de pareille chose, voulut m’en récompenser. Je gagnai, je gagnai beaucoup ; vingt-deux mille dollars, car le duc s’était entêté. Comme de juste, sitôt le jour levé, j’estimai que la partie avait assez duré et j’exigeai mon gain. Hélas ! Ce pauvre duc avait huit dollars en poche. C’était peu. Il m’affirma qu’en France, on a vingt-quatre heures pour payer les dettes de jeu. Je voulus bien me conformer à cet usage et laissai partir le noble joueur… Deux jours se passèrent sans que je le revisse. Je pensais avec raison, que les jours en France comme en Amérique sont composés de vingt-quatre heures et que le duc voulait me rouler. Cela me fut très désagréable. J’allais donc prendre de ses nouvelles à l’hôtel Columbia. Il me reçut d’une façon charmante, mais affirma ne pas se souvenir d’avoir jamais joué avec moi et, surtout, me devoir quoi que ce fût !

« Je n’en croyais pas mes oreilles. D’ailleurs, de son air le plus gracieux, le jeune gentilhomme me déclara qu’il croyait comprendre que j’avais besoin d’argent et mit sa bourse – huit dollars, hein ! – à ma disposition !!!…

« Voici un duc facétieux ! pensai-je. Je ne répondis rien, me reculai un peu et, de ma voix la plus douce, lui demandai s’il était sérieux. Il me jura que oui ! Cet homme était bien oublieux, en vérité !

« — Monsieur le duc, dis-je, trêve de plaisanterie ! Vous me devez vingt-deux mille dollars. Vingt mille me suffiront. Je vous ai accordé un délai de vingt-quatre heures, quarante-huit se sont passées. Payez-moi ! »

« Je devais avoir l’air menaçant. Mon duc ne souriait plus :

« — Je ne vous dois rien ! dit-il… et f… moi le camp ou je vous fais arrêter pour escroquerie et chantage ! »

« Décidément, ce duc était bien malpoli. J’en fus indigné. Instantanément, je tirai mon revolver, le braquai sur la face de cet homme injurieux et avertis :

« — Haut les mains où je tire ! Vite ! »

« Mon gentilhomme comprit que c’était sérieux. Il obéit. Il fit bien…

« — Ne bougez pas ! lui recommandai-je… Et répondez-moi ! Avez-vous de l’argent, oui ou non ? C’est tout de suite que je le veux !…

« — J’ai quelques dollars…

« — Oui, je sais ; huit, n’est-ce pas… Cela fait 795 cents de plus que le juif errant, mais ce n’est pas assez… Vous voyez, il y a une table dans ce coin, vous allez vous y asseoir et ne faites pas un geste de plus ou la mort ! J’y vois de quoi écrire. Je vous dicterai. »

« Aussi blanc que sa chemise, le duc obéit et écrivit le billet que je vous ai montré. Je lui promis de n’en exiger le paiement qu’après son mariage et le quittai tranquillement.

« Voyez-vous cet imbécile ? Le lendemain, il se cacha à quelques mètres du Devil’s Corner et tenta de m’envoyer dans l’autre monde d’un coup de canne à épée ! Je lui échappai et fis sans tarder fouiller son appartement le jour suivant, j’avais des pressentiments. Mes amis recueillirent des papiers qui m’édifièrent sur le noble duc. J’allai aussitôt le voir à l’hôtel Columbia.

« Il me reçut de nouveau, toujours le sourire aux lèvres. Moi, je fermai la porte et lui tins ce discours :

« — Monsieur de Billancourt, tout d’abord, il est inutile de taquiner ce revolver (il tenait un browning à la main). Aujourd’hui, je ne vous menacerai pas… je ne fais jamais deux fois la même chose ! Je viens vous avertir seulement que des amis à moi vous ont rendu visite à votre insu et se sont emparés de certaines… reliques, certains papiers qui étaient au fond de votre malle… Vous savez ? Des papiers officiels ? »

« Le duc avait compris. Il pâlit affreusement et voulut se précipiter sur moi, je me reculai et lui dis :

« — Inutile, cher duc ! Je ne les ai pas, rassurez-vous ! »

« Mais le gentilhomme ne se rassurait pas. Non. Il n’avait vraiment plus aucune assurance, je vous le jure !

« — Que me voulez-vous ? dit-il d’une voix basse et tremblante.

« — Ce que je veux ? Vous avez essayé de m’assassiner, eh bien ! Je vous le pardonne ! Mais il faut me payer !

« — Vous savez bien que je suis sans argent ! gémit-il.

« — Je le sais… Mais cela ne me regarde pas. Écoutez-moi ! Si demain, vous entendez ? Demain à six heures du soir, vous ne venez pas au Devil’s Corner m’apporter mes vingt mille dollars, j’envoie à votre futur beau-père les papiers que mes amis ont trouvés chez vous. Voilà, monsieur le duc, à demain. N’oubliez pas : au Devil’s Corner, à six heures du soir !… Bonjour !… »

« Sans attendre de réponse, je quittai ce gentilhomme.

« Le lendemain, j’allai l’attendre au Devil’s Corner. Il fut un peu en retard : onze minutes exactement. Il m’apportait le diadème de miss Suzy ! C’est vraiment un très beau diadème !

Upton Callaghan ne répondit pas, tant il était émotionné.

Strobbins continua :

— Oui, c’est un merveilleux joyau !… Je connais miss Suzy ; je l’ai rencontrée maintes fois dans le monde. C’est pourquoi je regrettai qu’elle fût privée de ce bijou fait pour elle. Je pris donc le diadème et déclarai au duc que je voulais de l’argent. Je lui donnai quatre jours pour venir me payer, étant entendu qu’aussitôt je renverrai le diadème à miss Suzy. Quatre jours se passèrent sans que j’entendisse parler du duc… Le cinquième je me décidais déjà à l’aller trouver, lorsque j’appris son suicide… Il a vraiment eu tort ; de l’argent, on en trouve toujours, n’est-il pas vrai, monsieur Callaghan ?

Upton Callaghan avait écouté en silence ; à l’interpellation de Strobbins, il sembla sortir d’un rêve :

— Pauvre Suzy ! dit-il.

— Oui, je vous comprends… C’est pour cela que j’ai attendu son rétablissement pour venir vous importuner… Enfin, il faut vivre sa vie.

« Monsieur Callaghan, permettez-moi de vous rendre le diadème de miss Suzy… Si cette restitution peut la faire sourire un instant, je me trouverai complètement payé !

John Strobbins s’était levé. Il tira d’une de ses poches le magnifique joyau dont les diamants étincelaient à la clarté du lustre, le posa sur un guéridon, et, s’étant incliné devant le vieillard, il saisit son chapeau et sortit.

Il était loin lorsque Upton Callaghan voulut lui exprimer les sentiments qui l’agitaient… - FIN

Vol sensationnel

I

Située dans l’Alabama-Avenue, au centre du quartier élégant de San-Francisco, la Great Central Jewelry y occupe un immense building, haut de vingt-deux étages. C’est, sans contredit, une des plus belles bâtisses de la Reine de l’Ouest.

Marbre, bronze, albâtre, rien n’a été épargné dans sa construction. De gigantesques statues ornent sa façade imposante, et, à chaque étage, un bas-relief représentant l’Abondance, la Richesse ou la Puissance est sculpté dans le mur.

La Great Central Jewelry est, ainsi qu’on l’a deviné, la plus grande, la plus vaste, la plus riche maison de bijouterie de San-Francisco (les Yankees affirment même du monde). Quoi qu’il en soit, son chiffre d’affaires est colossal, non moins que ses bénéfices : les perles s’y débitent par milliers, les diamants par kilos.

Les plus réputés artistes des deux mondes – orfèvres, ciseleurs, joailliers – travaillent pour elle. Sur les immenses glaces des magasins qui occupent tout le rez-de-chaussée de l’immeuble, des inscriptions en lettres d’or annoncent au passant que la Great Central Jewelry a l’honneur – et le profit – de compter parmi sa clientèle Leurs Majestés le Tsar de toutes les Russies, le roi d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne, le sultan de Turquie et le radjah de Belangor.

Plus de quinze cents employés, lapidaires, experts, ciseleurs, vendeurs, sont occupés dans la puissante bijouterie sous la direction de M. Stanley Butterford, président de la société à qui appartient cette colossale entreprise.

M. Stanley Butterford, quarante-six ans, homme roux et corpulent, possesseur d’un visage couleur de brique troué de petite vérole, les yeux bleus sans cils ni sourcils, les joues flanquées de courts favoris grisonnants, était un homme âpre, exact et autoritaire. Parti de rien, et millionnaire pour l’instant il se flattait de tout savoir et n’admettait point la contradiction. Il arrivait chaque matin à neuf heures, s’enfermait dans son cabinet de travail et, jusqu’à midi, dépouillait son courrier, opération qu’il faisait seul, par principe.

Aussi, ce mercredi-là, les employés furent-ils étonnés, stupéfiés même, lorsqu’ils virent, vers dix heures et demie, M. Stanley Butterford sortir de son cabinet, la bouche tremblante, les yeux désorbités, le visage violet.

— Cox ! Qu’on m’appelle M. Cox ! rugit-il.

Certes, il fallait que quelque chose de grave se passât pour que le président sortît ainsi de son cabinet avant que midi ne sonnât, et surtout pour qu’il se dérangeât, puisqu’il lui suffisait d’appuyer sur le bouton d’une sonnerie électrique pour qu’un employé apparût.

Dans les vastes magasins, un silence absolu régna.

— Où est M. Cox ? répéta Stanley Butterford.

M. Cox était le chef du service des coffres-forts.

Comme personne ne lui répondait, Stanley Butterford reprit :

— Mister Blackwell ! M’entendez-vous ?… Allez me chercher M. Cox ! Il doit être à l’atelier de taille ! Dites-lui de venir chez moi immédiatement ! Immédiatement, entendez-vous ?

M. Blackwell, chef de vente, s’élança vers l’atelier de taille, cependant que Stanley Butterford, après avoir jeté autour de lui un regard sévère et soupçonneux, regagnait son cabinet.

Un quart d’heure se passa. Enfin, M. Blackwell, un peu pâle, alla frapper à la porte du bureau du président.

— Entrez ! grogna la voix rude de Stanley Butterford.

M. Blackwell obéit. Avant qu’il ait entièrement franchi le seuil, le président s’écria :

— Eh bien ! Et M. Cox ?

— Il n’est pas venu ce matin, monsieur le président !

— Pas venu ce matin ! En êtes-vous sûr ?

— Je viens de l’atelier de taille : il n’y était pas ! Je me suis rendu aux sous-sols : M. Cox n’a pas paru ; même que M. Mourinew, le lapidaire, l’attend pour se faire livrer les deux diamants qu’il doit tailler pour le compte du roi d’Angleterre !

— Et vous êtes certain que M. Cox n’est pas dans un autre endroit ?

— Oui, monsieur le président !… Le portier ne l’a pas vu passer, et il le guettait, car il voulait lui remettre une lettre à son adresse…

— J’ai défendu qu’aucun employé se fasse adresser sa correspondance ici !

M. Blackwell inclina la tête.

— Enfin, conclut-il, j’ai téléphoné dans tous les services : nul n’a vu ce matin M. Cox !

Stanley Butterford, qui était assis dans un riche fauteuil d’acajou aux ornements de bronze, se dressa, en proie à la plus vive agitation.

— Étrange ! dit-il. Monsieur Blackwell, vous allez de suite prendre une voiture et vous faire conduire au domicile de M. Cox ; peut-être est-il malade ?

« Vous vous enquerrez et viendrez immédiatement me dire ce qu’il en est ! Allez ! Et ne perdez pas un instant !

Empressé, M. Blackwell se retira. Stanley Butterford, resté seul, tira de sa poche un trousseau de petites clés nickelées et s’en servit pour ouvrir, après avoir fait jouer une série de combinaisons excessivement compliquées, un coffre-fort triplement cuirassé et scellé à la muraille.

De ce coffre, il retira un second trousseau de clés, referma le lourd battant d’acier et sortit de son cabinet. En quelques pas, il arriva devant un large escalier de marbre occupant le centre du hall situé au milieu de la monumentale bâtisse.

Rapidement, il en descendit et franchit une grille, qui était ouverte et gardée par un surveillant armé d’un revolver.

Il atteignit ainsi une longue galerie, éclairée par des ampoules électriques et que bordaient de chaque côté une file ininterrompue de coffres-forts.

Quatre surveillants, vêtus d’une livrée de drap vert à boutons dorés, se tenaient au milieu, et près d’eux, Mourinew, le lapidaire, vieillard aux longs cheveux blancs, attendait.

— M. Cox n’est pas venu encore ? fit Stanley Butterford d’une voix sèche.

— Non, monsieur le président ! répondit un des gardiens.

Stanley Butterford fronça les sourcils. Il tira de sa poche le trousseau de clés qu’il venait de prendre dans son coffre-fort et s’en servit pour ouvrir un des coffres. Le battant ouvert mit à découvert une petite armoire de fer que Butterford ouvrit également : elle était vide.

Le président de la Great Central Jewelry recula brusquement. Il porta la main à son visage devenu cramoisi et trébucha. Deux surveillants se précipitèrent et parvinrent à le retenir à temps.

Il n’était pas évanoui. Il respira trois fois, longuement, serra les poings et les mâchoires, et, par un violent effort de volonté, se redressa.

— Laissez-moi, messieurs ! dit-il. Monsieur Mourinew, téléphonez de suite au chef de la Sûreté. Qu’il vienne immédiatement !… J’ai à lui parler !

Le vieux lapidaire courut vers l’escalier et disparut. Stanley Butterford, d’une main tremblante, referma soigneusement le coffre-fort et remonta dans son cabinet.

Dix minutes plus tard, M. Blackwell le rejoignait.

— Eh bien ? fit le président de la Great Central Jewelry.

— J’ai vu la femme de M. Cox, monsieur le président. M. Cox est rentré chez lui hier soir. Il est ressorti, comme d’habitude, vers neuf heures, et n’a pas reparu !

— Il n’a pas reparu ? haleta Butterford, atterré.

— Non, monsieur le président ! Mme Cox croyait même qu’il avait passé la nuit ici et qu’il y était encore !

— Ah ?… C’est bien !… J’aurais dû m’en douter !… Retournez à votre travail, monsieur !

M. Blackwell, intrigué, obéit. Il disparut.

Presque aussitôt, un garçon de bureau vint annoncer que M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco, était là.

— Faites entrer ! ordonna le président.

M. James Mollescott franchit le seuil. Il était assez lié avec Stanley Butterford. Aussi, après lui avoir rapidement serré la main, il se laissa tomber dans un fauteuil proche du bureau devant lequel était assis le président de la Great Central Jewelry et prononça :

— Que se passe-t-il, mon cher ? On vous a volé, au moins ?

— Oui !

— C’est naturel ! On ne vole pas les pauvres ! Et MM. les voleurs savent à qui ils s’adressent !… L’affaire est grosse, je suppose ?

— Oui ! souffla Butterford.

— Combien ?

— Plus d’un million de dollars !… Au moins !

— Diable !… Enfin, contez-moi cela ! fit Mollescott en se frottant les mains, tandis que son œil pétillait.

— Oh ! c’est bien simple ! Trop simple ! Voulant profiter de la hausse actuelle des perles, j’ordonnai hier soir à M. Cox, mon chef du service des coffres, de m’apporter ce matin à neuf heures, dès mon arrivée, le contenu du coffre numéro trois, soit un lot de diamants et de perles brutes, estimé à onze cent mille dollars, et parmi lesquels je désirai faire un choix afin de faire tailler et monter les plus belles pièces pour les mettre en vente !

« Cox est l’exactitude même ! Comme à dix heures et demie il n’était pas encore venu à mon bureau, je m’inquiétai et l’appelai. Je sus alors qu’il n’était pas venu ! J’envoyai un employé chez lui, et, en attendant, allai ouvrir le coffre numéro trois, dont moi et Cox possédons seuls la clé. Il était vide !

— Naturellement ! fit Mollescott.

— L’employé que j’avais envoyé prendre des nouvelles de Cox m’informa qu’il était sorti de chez lui hier soir à neuf heures comme à son habitude, et que, depuis, il n’avait plus reparu !… Voilà tout ce que je sais !

M. Mollescott hocha la tête.

— Certes, l’affaire est simple ! Nous connaissons le voleur, mais encore faut-il le retrouver ? Quel homme est-ce, ce Cox ?

— Quel homme est-ce ? Hé ! hier, je vous aurais dit que c’était le plus honnête homme de la terre ! Il a mon âge – quarante-cinq ans – ou à peu près, et il appartient à notre administration depuis dix-huit ans ! Et jusqu’ici, jamais personne n’a rien eu à lui reprocher ! C’est d’ailleurs pourquoi le conseil d’administration lui avait confié ce poste de confiance !… C’est à n’y rien comprendre !

— Combien gagnait cet homme ?

— Cinq mille dollars, plus les gratifications, soit plus de six mille dollars en tout annuellement !

— Plus que moi !… Hum ?… Et il n’était pas joueur ?

— Joueur ? Cox… Non ! C’était un homme sobre, rangé, exact !… Bref, le modèle de l’honnête homme et du père de famille paisible !

— Du moins en apparence ! corrigea Mollescott.

II

M. Stanley Butterford approuva ces paroles d’un mélancolique hochement de tête.

— Voulez-vous me donner le signalement de ce Cox ? continua Mollescott.

— Je vais même vous remettre sa photographie ! s’écria le président de la Great Central Jewelry en se levant. Par mesure de précaution, nous faisons chaque année photographier nos employés !

Ce disant, M. Butterford ouvrit un cartonnier, et, après une recherche brève, en sortit une photographie qu’il tendit à Mollescott. Elle représentait un homme à cheveux blancs, dont la face glabre, les yeux pâles, le gros nez et les lèvres lippues annonçaient plutôt l’honnêteté et la bonhomie.

Après l’avoir considéré un instant, le chef de la Sûreté de San-Francisco la plaça dans son portefeuille. Il se fit donner quelques détails supplémentaires sur M. Cox, et se leva en disant :

— L’affaire, somme toute, n’est pas bien compliquée, sauf en un point : pourquoi James Cox, employé modèle, gagnant de beaux appointements, presque riche, est-il devenu subitement voleur ? Là est le nœud de la question ! Pour moi, il a dû être instigué par des complices !

— Il n’avait pas besoin de complices pour commettre son vol ! fit Stanley Butterford.

— Oui ! Mais ses complices – s’il en a – avaient besoin de lui ! On lui a peut-être volé ses clés ?

— Cela ne prouverait rien, attendu que lui seul connaissait la combinaison permettant d’ouvrir le coffre numéro trois !

— Vous avez raison ! J’oubliais ce détail… Mais vous êtes sûr que les gardiens de la salle des coffres n’ont pas pu surprendre le secret de la combinaison du coffre ?

— Je ne le crois pas… Cox était prudent et ne laissait personne approcher lorsqu’il ouvrait un coffre ! Maintenant vous savez…

— Je sais qu’il ne faut jurer de rien ! Et ce vol m’en fournit une preuve nouvelle ! acheva Mollescott. Vous allez m’accompagner dans la salle des coffres, comme si j’étais un client. Je veux me rendre compte par moi-même de la disposition des lieux !… Mais, auparavant, laissez-moi téléphoner à la Sûreté afin que notre voleur soit immédiatement poursuivi !

De la main, Stanley Butterford indiqua au policier l’appareil téléphonique posé sur son bureau. Mollescott décrocha le récepteur, demanda la communication avec la Sûreté, et, en quelques mots adressés au sous-chef, l’honorable Peter Craingsby, le mit au courant du vol dont venait d’être victime le Great Central Jewelry, et lui transmit le signalement du voleur présumé, avec ordre de le rechercher immédiatement.

— Maintenant, fit Mollescott après avoir raccroché le récepteur, allons voir la salle des coffres.

Les deux hommes sortirent du cabinet du président, et se dirigèrent vers le hall central.

Pour y arriver, il leur fallait traverser les salles d’exposition des joyaux réservés à la clientèle. Tout à coup, alors que Butterford et Mollescott arrivaient dans le hall, le président de la Great Central Jewelry s’écria :

— Une minute, mon cher ! J’aperçois un de mes meilleurs clients ; c’est un homme très pressé et pointilleux. Deux mots à lui dire et je suis à vous !

— Quatre même ! répondit le chef de la Sûreté de San-Francisco, souriant.

Et, du regard, il suivit Butterford qui courait vers un élégant gentleman.

À la vue de ce dernier, Mollescott pâlit et tourna aussitôt la tête pour que le « client » de Stanley Butterford ne pût voir son visage. Sans affectation, il tira de sa poche un petit miroir avec lequel il put, sans être vu, examiner l’élégant gentleman. Il murmura après quelques instants d’observation :

— Aucun doute ! C’est bien lui ! Il a changé de figure, mais je reconnais ses gestes, ses yeux !… Pourvu que Butterford ne lui ait pas parlé de moi !

M. James Mollescott lança un coup d’œil rapide vers les deux hommes : debout l’un devant l’autre, ils paraissaient converser avec animation. Le chef de la Sûreté de San-Francisco plongea la main dans sa poche où se trouvait un revolver. Il serra l’arme dans ses doigts, et en démonta le cran d’arrêt. Puis, sans affectation, il s’approcha du « client » de Stanley Butterford. Et, arrivé auprès de lui, il lui mit brusquement une main au collet, tandis que de l’autre, il lui appuyait en même temps la gueule de son revolver sur la tempe.

— Mains en l’air, John Strobbins, ou je fais feu !

Le « client » montra aussitôt une physionomie à la fois ahurie et indignée.

Il leva les bras et s’écria :

— Que signifie cette plaisanterie, monsieur ?

James Mollescott haussa les épaules.

— Qu’on ferme toutes les portes ! cria-t-il. Et qu’on aille chercher quatre policemen de ma part, James Mollescott, chef de la Sûreté. Cet homme est John Strobbins !

John Strobbins ! Ce nom magique galvanisa les employés. En foule, ils se précipitèrent vers les portes, tandis que les plus déterminés – ou les plus curieux de voir de plus près le célèbre détective-cambrioleur – accouraient, revolver au poing, et entouraient le groupe formé par Mollescott, le « client » et Stanley Butterford.

— Vous vous trompez, monsieur Mollescott ! s’écria ce dernier au comble de la stupéfaction. Ce gentleman est M. William Parsons, un de nos plus gros fournisseurs de pierres fines et de perles ; je le connais depuis dix ans et me porte garant de sa parfaite honorabilité !

James Mollescott haussa les épaules.

— Fournisseur de pierres fines ! Ah ! ah !… Demandez-lui donc où il les vole ! Ah ! le bandit ! Je le tiens, enfin !

« Cet homme est John Strobbins, et pas un autre ! Je le reconnais formellement ! C’est lui, je mettrais ma tête dans un collier de chanvre qu’il est le complice de Cox ! Il vous vendait des pierreries volées et en profitait pour vous espionner et préparer son coup !… C’est trop drôle ! Il venait sans doute vous proposer des pierreries ?

— Mais… oui ! murmura Stanley Butterford.

— Je jurerais que ce sont celles que Cox vous a volées à son instigation ! Car, n’en doutez pas, cet homme est John Strobbins ! Moi seul pouvais le reconnaître ! Je le reconnais ! C’est trop d’audace !… Entends-tu, John Strobbins, c’est ton audace qui t’a perdu ! Et cette fois-ci, tu ne m’échapperas pas !

— Si c’est une comédie, fit enfin William Parsons, qui, jusqu’ici, n’avait pas dit un mot, je désirerais qu’elle cesse. Je suis William Parsons, courtier en pierres fines. J’habite au Minnehaha-Hotel. Assurez-vous-en. Et je compte vous faire payer cher ce scandale et votre étourderie, monsieur !

— Je te ferai une rente, c’est entendu, John Strobbins ! Une rente qui te permettra de vivre à l’ombre jusqu’à la fin de tes jours !

William Parsons sourit. Il allait parler, lorsque quatre policemen, appelés par les employés, écartèrent le groupe entourant les trois hommes et s’immobilisèrent devant Mollescott.

— Saisissez-vous de cet homme, déshabillez-le et ligotez-le ! ordonna le chef de la Sûreté de San-Francisco.

Les quatre policemen se ruèrent sur William Parsons.

— Inutile, Mollescott ! déclara ce dernier. J’avoue. Je suis John Strobbins. Et vous êtes plus fin que je ne le croyais !

Mollescott eut un rire de triomphe.

— Déshabillez-le quand même ! ordonna-t-il. Il a sans doute sur lui des documents intéressants qu’il trouverait le moyen de faire disparaître ! Allez !

— Je n’ai rien à faire disparaître, Mollescott ! affirma John Strobbins en haussant les épaules. Vous pensez m’humilier avec votre déshabillage ? Allez-y ! Moi, je vous promets de vous faire courir nu dans les rues de San-Francisco, et vous savez que je ne parle jamais en vain !

Le chef de la Sûreté ne jugea pas utile de répondre à ce qu’il qualifiait de vaine fanfaronnade. Il croisa les bras et se plut à voir John Strobbins dépouillé de ses habits, qu’il voulait lui-même fouiller.

Il en fendit les doublures, en écorcha les boutons, bref, il les mit en lambeaux. Dans les poches, il trouva un mouchoir de soie, un portefeuille contenant sept cents dollars et une boîte d’ébène dans laquelle étaient rangés quelques échantillons de pierres fines. C’était tout ; c’était peu !

Déçu, James Mollescott examina les souliers et le chapeau du détective-cambrioleur. Il arracha la coiffe du couvre-chef de feutre, et défit les semelles des bottines. En vain ! John Strobbins, vêtu de sa seule chemise, souriait, très à l’aise ; James Mollescott envoya chercher un costume complet et une paire de savates au magasin le plus voisin, paya avec une des bank-notes saisies sur le prisonnier, et ordonna à ce dernier de s’habiller. John Strobbins obéit.

Il fit cependant remarquer que le costume acheté par Mollescott lui était un peu étroit et court et promit au chef de la Sûreté de lui revaloir ce désagrément.

Cependant, M. Stanley Butterford ne parvenait pas à surmonter sa stupeur.

L’aveu de John Strobbins semblait l’avoir littéralement médusé. Les yeux ronds, la bouche entr’ouverte, il restait immobile à regarder alternativement le chef de la Sûreté et le détective-cambrioleur.

— Eh bien, Butterford, s’écria Mollescott, que vous disais-je ? Soyez sûr que John Strobbins n’est autre que le mystérieux complice de Cox !… L’affaire est claire !

« Dès demain, le juge l’interrogera et, s’il veut être trop discret, nous le ferons mettre au third degree (troisième degré), cela lui déliera la langue !… Entends-tu, John Strobbins ?

— Apparemment ; je ne suis pas sourd ! affirma, souriant, le détective-cambrioleur. D’après ce que j’entends, même, je comprends que je suis accusé d’être le complice de M. Cox, sans doute le chef du service des coffres de la Great Central Jewelry ? Pourrai-je savoir de quel crime s’est rendu coupable, ce brave et digne M. Cox ?

— Tu railles, John Strobbins ! Patience, tu ne riras pas toujours ! gronda Mollescott.

— Je suis aussi sérieux qu’un attorney ! déclara John Strobbins.

Et, se tournant vers Butterford, il s’écria :

— Mon cher monsieur, en souvenir de nos bonnes relations, voulez-vous me dire de quoi est accusé M. Cox ?

— Eh !… d’avoir volé le lot de diamants du coffre numéro trois !… Vous le savez bien ! exclama le président de la Great Central Jewelry.

John Strobbins éclata de rire.

— Cox voleur ! Celle-là est trop forte ! Mon pauvre monsieur Butterford, on se moque de vous !… Cox voleur ! Ah ! ah ! ah !

M. Butterford n’eut pas à répondre. La voiture que James Mollescott venait de faire appeler était arrivée. John Strobbins, poignets et chevilles ligotées, y fut porté. Le chef de la Sûreté et trois policemen prirent place à ses côtés.

— À la Sûreté ! ordonna James Mollescott au cocher.

III

Mis en cellule, John Strobbins n’y resta pas longtemps, car, deux heures après son arrivée à la Sûreté, le juge Cummins, chargé d’instruire l’affaire, le fit amener dans son cabinet.

M. Jeremiah Cummins, vieillard maigre, chauve et glabre, aux yeux cerclés de lunettes d’or, était un homme juste, grave et austère.

— John Strobbins, dit-il au détective-cambrioleur, sachez que je vous tiens pour un homme habile et ingénieux. Je ressens même pour vous quelque sympathie…

— Trop aimable, monsieur ! Croyez bien que c’est réciproque !

— Taisez-vous ! Et ne raillez pas ; votre affaire est plus grave que vous ne le pensez ! Mais, je vous le répète, j’ai résolu d’user envers vous de la plus large bienveillance ! Je vous, promets de faire en sorte que vous soyez condamné au minimum de la peine, si, de votre côté…

— Quelle peine, monsieur le juge ? l’interrompit John Strobbins, ingénument.

— Celle prévue par l’article 153, paragraphe 32 du Criminal Act, expliqua le juge qui était doué d’une grande patience. « Tout individu convaincu d’avoir facilité, aidé, incité un vol compliqué d’abus de confiance, sera condamné à une peine variant entre dix et trente ans de servitude pénale. »

— Ah ! Bien !… je vous remercie, monsieur le juge. Mais je ne vois pas bien en quoi bel article admirable me touche !

— Je vous ai dit de ne pas railler, John Strobbins ! Croyez-en un vieillard !

— Je vous jure que je suis sérieux, monsieur le juge ! affirma le détective-cambrioleur. Vous me parlez d’une peine qui, paraît-il, m’est applicable ! Bon ! Mais, je demande pourquoi cette peine m’est applicable. Il me semble qu’il n’y a rien d’ironique là dedans !

M. Jeremiah Cummins ne put retenir un haussement d’épaules impatienté.

— Je vais donc, dit-il, vous expliquer en quoi l’article 153 vous concerne : vous êtes accusé d’avoir aidé le nommé James Cox, chef du service des coffres-forts à la Great Central Jewelry, à s’approprier le contenu du coffre numéro trois, lequel renfermait onze cent mille dollars de pierreries !

John Strobbins resta impassible.

— M. James Mollescott m’a en effet parlé tout à l’heure de cette histoire. Cela m’a fait rire ! Qu’on ait volé le Great Central Jewelry, c’est possible. Mais, permettez-moi de vous dire, monsieur le juge, que James Cox, que je connais, ne m’apparaît pas assez intelligent pour combiner une entreprise de cette envergure !

— Alors, ce serait vous seul le voleur ?

— Moi ? Je le regrette, mais je n’y suis pour rien. J’en avais bien l’idée, et depuis longtemps ; malheureusement, j’ai eu des scrupules : étant en relations d’affaires avec M. Stanley Butterford, il me répugnait de dépouiller cet homme… Sincèrement, monsieur le juge, je suis étranger à cette histoire ! J’en admire l’exécution. Et c’est tout !

— Ainsi, vous ne voulez rien avouer ? Je vous répète que vous avez tort, et qu’en agissant ainsi vous paralysez la bonne volonté dont je me sentais pris envers vous. Il est vrai, – je joue franc jeu, vous le voyez, – qu’il n’existe aucune preuve matérielle contre vous…

— Le contraire serait surprenant !

— Malgré cela, tout vous accuse ! Le soin que vous avez eu de vous mettre en relations d’affaires avec M. Stanley Butterford, et sous un faux nom…

— Je ne pouvais pas lui dire que je me nommais John Strobbins, pourtant, avouez-le, monsieur le juge !

— Taisez-vous ! Je vous le répète, toutes les preuves morales…

— Immorales, vous voulez dire !

— … Sont contre vous ! Enfin, il est sûr que vous serez condamné au maximum de la peine – trente ans de servitude pénale !

— Je n’en doute point, monsieur le juge ; la justice est aveugle et boiteuse. Tout le monde le sait ! Mais qu’importe ! Permettez-moi de vous faire deux observations : 1° que, même condamné au minimum de la peine, je n’en devrai pas moins, théoriquement, terminer mes jours en prison, attendu que j’ai déjà été condamné pour d’autres affaires à trois cent soixante-huit ans et six mois (le compte est exact !) de servitude pénale et de prison par les différentes Cours de l’Union ! Je n’en suis donc pas à vingt ans près, n’est-ce pas ? 2° Que je compte m’évader lorsqu’il me plaira.

« Ces raisons suffisent. J’en ajouterai une troisième, qui n’est pas sans valeur à mes yeux, c’est que je suis absolument innocent de cette affaire !

John Strobbins se tut et se plut à considérer le plafond.

La patience de M. le juge Cummins touchait à son terme.

— Ainsi, conclut-il, vous ne voulez rien avouer, John Strobbins ?

— Je ne veux rien avouer, monsieur le juge, sinon que la vie est amère et qu’aujourd’hui la température est douce, du moins dans votre cabinet !

Le magistrat ne jugea pas utile d’insister. Il fit signer son interrogatoire au prévenu et le fit ramener dans sa cellule.

Somme toute, ainsi que l’avait dit Jeremiah Cummins, aucune preuve tangible n’accusait précisément John Strobbins. On avait des doutes, – doutes légitimes étant donné les habitudes du détective-cambrioleur, – mais, pour l’instant, c’était tout.

Ces doutes furent bientôt changés en certitudes !

Dans la nuit qui suivit l’arrestation de John Strobbins, un pêcheur du village de Sancelito, situé à quelques milles de San-Francisco, recueillit dans la rade le cadavre d’un homme qui portait à la nuque une profonde blessure. La figure n’était plus qu’une plaie et paraissait avoir été écrasée avec une grosse pierre.

Le brave Samuel Colson – tel était le nom du pêcheur – jugea qu’il était de son devoir d’avertir la police, de plus, il espérait bien toucher les vingt-cinq dollars alloués à tout sauveteur d’un cadavre.

Ayant couché le corps dans sa barque, il vogua vers le quai de San-Francisco et s’en fut incontinent au premier poste de police qu’il trouva sur son chemin faire sa déclaration.

Jusqu’ici, rien que d’ordinaire. Mais le cadavre ayant été transporté au dépôt mortuaire afin d’être identifié, l’inspecteur Fawcett, qui le fouilla, découvrit dans ses poches une lettre à demi effacée par l’eau de mer, mais sur laquelle il put lire ces mots :

John, vous m’avez trompé ! Vous avez tout gardé pour vous ! Prenez garde ! Si ce soir vous ne me rapportez pas à notre rendez-vous habituel, près de Cliff-House, la moitié de notre butin, je…

Suivaient quelques griffonnements. Évidemment, le mystérieux papier constituait le brouillon d’une lettre qui avait été envoyée.

Poursuivant ses recherches, l’inspecteur Fawcett découvrit sept diamants bruts dans les souliers chaussant le cadavre. Cette découverte fut un trait de lumière pour lui : nul doute, le corps retrouvé était celui du chef du service des coffres de la Great Central Jewelry, qui n’avait pu être encore retrouvé malgré toutes les recherches !

Sans plus tarder, Fawcett inséra le papier accusateur entre deux feuilles d’épais buvard, enfouit les diamants dans sa poche, et sauta dans une voiture qui le conduisit en quelques minutes à l’hôtel de la Sûreté.

James Mollescott, averti par un mot l’avisant qu’il s’agissait du vol de la Great Central Jewelry, reçut aussitôt son subordonné.

Placidement, Fawcett fit le récit de la découverte du pêcheur, et déposa sur le bureau de Mollescott le brouillon de lettre et les diamants trouvés sur le cadavre défiguré.

Rouge de joie à croire qu’il allait prendre feu, James Mollescott se leva.

— À ce coup, nous le tenons ! rugit-il. Il ne niera plus, j’espère ! Tout s’éclaire.

« Tenté par John Strobbins, James Cox s’est fait voleur. Et, le coup fait, Strobbins a voulu tout garder pour lui, en menaçant sans doute Cox de le livrer à la police.

« Mais Cox, furieux, lui a envoyé la lettre dont nous avons le brouillon… John Strobbins est venu au rendez-vous. Il a poignardé Cox par derrière, lui a écrasé la figure avec un caillou pour qu’on ne puisse le reconnaître, et a jeté le cadavre à la mer ! Mais il y a une Providence, heureusement !

James Mollescott s’arrêta, à bout de souffle. Il respira longuement et conclut :

— Venez avec moi, Fawcett ! Nous allons prendre chez elle Mme Cox pour lui faire reconnaître le cadavre de son mari. Puis, nous irons informer M. le juge Cummins de tout cela !… Il ne se doute pas de ce qui l’attend, John Strobbins !

L’automobile du chef de la Sûreté conduisit en quelques minutes les deux hommes au domicile de feu M. James Cox.

L’épouse du défunt était chez elle. À la vue de M. James Mollescott, elle pâlit affreusement.

— Vous avez retrouvé mon mari, monsieur ? murmura-t-elle.

— Oui, madame ! fit le policier en se découvrant. Il est mort !

— Ah ! mon Dieu !… J’en étais sûre ! Un si honnête homme ! On l’a assassiné ! Il fallait qu’il fût mort pour n’être point revenu !

M. James Mollescott ne jugea pas à propos de détromper la malheureuse femme sur l’innocence de son mari.

— Venez avec nous, madame ! dit-il. Vous seule pourrez reconnaître M. Cox, car ses meurtriers l’ont défiguré !

L’infortunée éclata en sanglots. Elle put s’habiller, cependant, et suivit les deux hommes dans leur voiture.

Mise en présence du cadavre qui reposait dans une des chambres froides du dépôt mortuaire, elle le reconnut formellement.

— C’est bien lui ! gémit-elle. Ô James ! Mon cœur ! Vous êtes mort ? Oh !

Et la malheureuse femme, à bout de courage, s’affaissa, évanouie. James Mollescott lui fit donner des secours. Quant à lui, il rayonnait.

Son auto, lancée à toute allure, le ramena sur-le-champ au Palais de Justice. Une heure plus tard, M. Jeremiah Cummins, en possession de tous les faits nouveaux apportés par James Mollescott, faisait amener John Strobbins devant lui.

— Vous persistez toujours à nier votre participation au vol de la Great Central Jewelry ? lui demanda aussitôt le juge.

— Je ne suis pas, hélas ! un enfant, pour changer d’idée en quelques heures, monsieur le juge ! persifla le détective-cambrioleur.

— Trêve de raillerie, John Strobbins ! prononça sévèrement Jeremiah Cummins. Car, cette fois-ci, il y va pour vous de la chaise électrique !

« Écoutez ceci : John, vous m’avez trompé ! Vous avez tout gardé pour vous ! Prenez garde ! Si ce soir vous ne me rapportez pas, à notre rendez-vous habituel près de Cliff-House, la moitié de notre butin, je…

Le juge s’arrêta ; il darda son regard sur les yeux de John Strobbins et s’écria :

— Vous savez, n’est-ce pas, à qui a été envoyée cette lettre ? Répondez !

— Moi ? Je l’ignore totalement ! prononça John Strobbins avec le plus grand flegme.

IV

John Strobbins avait parlé avec un tel calme, le ton de sa voix était si indifférent que le juge Jeremiah Cummins demeura interloqué. Il s’attendait à voir le détective-cambrioleur s’émouvoir, se défendre, ou, du moins, essayer de nier.

Mais non, John Strobbins gardait une attitude impassible, et, en tout cas, merveilleusement jouée.

— Eh bien, je vais vous le dire, moi ! prononça le magistrat, une fois passé son premier moment de stupeur. Ce que je viens de vous lire constitue le brouillon de la lettre que vous a envoyée votre complice James Cox, pour vous donner un rendez-vous à l’issue duquel vous l’avez assassiné !

— J’ai assassiné James Cox, moi ? s’écria John Strobbins.

Et son visage montra les signes de la plus vive stupéfaction.

— Oui, vous ! Sachez que le malheureux a été recueilli la face écrasée, un poignard dans le dos, par un pêcheur. Bien qu’en danger de mort, James Cox a pu se faire comprendre et vous a désigné nettement comme son complice et son assassin ! affirma audacieusement Jeremiah Cummins qui pensait, comme beaucoup de juges, que tous les moyens sont bons pour obtenir les aveux d’un prévenu. Qu’avez-vous à répondre à cela ? conclut-il.

— Je réponds que je ne crois pas que James Cox ait pu dire pareille chose !

— Il l’a dit pourtant, John Strobbins !

— En ce cas, c’est qu’il est fou ! On le serait à moins ! Poignardé, la figure écrasée, le pauvre diable a des excuses ! Je ne lui en veux pas !

— Assez ! Ne bafouez pas votre victime !… Ainsi, vous persistez à nier ?

— Mon Dieu, oui !

— Je vais vous confronter avec James Cox ! Nous verrons bien, alors, si vous osez garder votre cynique attitude devant celui que vous avez perdu et assassiné !

— Écoutez, monsieur le juge, je crois que vous perdez votre temps ! Je n’ai pas aidé James Cox à voler ; je ne l’ai pas assassiné ! Je n’ai pas reçu de lettre de lui. Le brouillon que vous venez de lire, ne me concerne pas.

« Je me plais, d’ailleurs, à constater que vous agissez très mal envers moi, et, comme je ne suis pas un ingrat, je veux vous donner un conseil : cherchez ailleurs ! Vous faites fausse route en ce moment et vous vous apprêtez à vous couvrir de ridicule ! Je ne parle pas pour moi. Si je voulais, il y a longtemps que je serais libre ! Et voilà !

M. Jeremiah Cummins avait un grand respect pour ses fonctions. Il lui déplaisait de les voir bafouer par un criminel. Il ne répondit même pas au petit discours de John Strobbins, et ordonna de reconduire le détective-cambrioleur dans sa cellule.

Le jour suivant, John Strobbins fut amené au dépôt mortuaire où gisait, après autopsie, le cadavre de James Cox. Une demi-douzaine de magistrats étaient réunis là, parmi lesquels M. Cummins.

Poussé par deux gardiens, le détective-cambrioleur arriva devant le corps du chef du service des coffres de la Great Central Jewelry.

— Votre victime est morte cette nuit ! prononça Jeremiah Cummins. Mais ne vous réjouissez pas, car ses déclarations suprêmes, qui ont été recueillies, sont accablantes pour vous !

John Strobbins, parfaitement impassible, haussa les épaules.

— Me prenez-vous pour un imbécile, monsieur le juge ? dit-il au milieu de la stupeur générale. Je ne le suis pas, pas plus que je ne suis assassin.

« Le cadavre qui est là, et que vous me dites être celui de James Cox, je veux bien le croire, est celui d’un homme mort il y a au moins trois jours : la couleur des tissus, la rigidité des membres ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet !

« Cessez donc de m’étourdir de vos balivernes. Le mort qui est là n’a rien pu vous dire, attendu qu’il a dû être recueilli alors qu’il venait de se noyer, c’est facile à voir !

Parmi l’assistance de juges et de médecins, ce fut une stupeur générale : John Strobbins disait vrai. Il venait de diagnostiquer la véritable cause de la mort de Cox – cause qu’avait révélée l’autopsie – avec la science et la sûreté d’un vieux praticien.

— Vous êtes très fort, John Strobbins ! avoua Jeremiah Cummins. Nul doute que vous n’eussiez fait un habile médecin, bien qu’il n’y ait rien d’étonnant à ce que vous ayez deviné le genre de mort de James Cox, puisque c’est vous qui, vraisemblablement, l’avez jeté à l’eau après l’avoir poignardé !

Un murmure d’approbation suivit ces paroles.

John Strobbins sourit.

— C’est votre idée ? N’en parlons plus ! Je ne veux pas vous contredire davantage, monsieur le juge, puisqu’il…

— Vous avouez ? s’écria Cummins, frémissant.

— Laissez-moi achever, monsieur ! prononça le détective-cambrioleur, calme et froid. Je disais que je ne veux pas vous contredire plus longtemps, attendu qu’il est dangereux de n’être pas du même avis que les femmes et les fous !

M. Jeremiah Cummins pâlit de rage. Autour de lui, il crut voir des sourires, et sa fureur en fut augmentée. Évidemment, il était inutile de prolonger la confrontation étant donné l’astuce et le sang-froid de l’assassin. Le juge donna l’ordre d’emmener John Strobbins.

Huit jours plus tard eut lieu le procès du détective-cambrioleur.

Tout ce que San-Francisco, la Californie, les États-Unis, même, comptaient de notabilités, y assista. Ainsi qu’une pièce de théâtre à succès, John Strobbins fit salle comble.

Lorsqu’il apparut, encadré de quatre soldats, et vêtu d’une jaquette de drap noir, sortant de chez le bon faiseur, une fleur – qui la lui avait donnée ? – à la boutonnière, l’œil vif, la bouche souriante, un murmure sympathique s’éleva de l’auditoire. De la tête, John Strobbins remercia.

Sans aucune gêne, il s’assit sur le banc destiné aux accusés, croisa ses jambes d’un geste nonchalant et attendit. Sur l’ordre du président, il se leva pour répondre à l’interrogatoire d’identité. Il affirma se nommer John Strobbins, ou autrement, car il ne se souvenait plus de son vrai nom ! Il déclara être né à Londres – mais, ajouta-t-il, pas à Londres en Angleterre, à Londres ailleurs en Océanie ou en Russie !

Le prosecuting-attorney dut renoncer à obtenir d’autres renseignements sur l’identité du détective-cambrioleur qui ne voulut pas avouer son âge, attendu, prétendit-il, qu’il y avait des dames dans la salle et qu’un naturel sentiment de coquetterie l’empêchait de dire la vérité !

Sans insister, le prosecuting-attorney lut l’acte d’accusation. Il énumérait les différents vols et cambriolages pour lesquels John Strobbins avait déjà été condamné antérieurement, et relatait tout au long le vol de la Great Central Jewelry.

Ainsi que l’affirma le prosecuting-attorney, tout accusait John Strobbins : ses relations d’affaires avec l’honorable Stanley Butterford, entamées certainement dans le but de préparer le vol, la découverte sur le cadavre de James Cox du brouillon de la lettre vraisemblablement adressée à John Strobbins ; la disparition, enfin, du corps du délit, soit plus de onze cent mille dollars de pierreries que John Strobbins avait dû mettre en sûreté.

Interrogé par le juge, le détective-cambrioleur se borna à nier. Il nia tout, comme il l’avait fait au cours de l’instruction, et se borna à déclarer qu’il se chargeait d’élucider l’affaire avant peu.

On passa ensuite à l’interrogatoire des témoins : le pêcheur qui avait recueilli le corps mutilé de James Cox ; l’inspecteur Fawcett, qui avait découvert le brouillon de lettre dans la poche du chef des coffres de la Great Central Jewelry, et, enfin, les employés de la Great Central Jewelry, qui vinrent déclarer unanimement que John Strobbins, pendant tout le temps qu’il avait été en relations d’affaires avec eux sous le nom de William Parsons, s’était montré d’une correction absolue.

M. Stanley Butterford fit défaut. À l’appel de son nom, un huissier donna lecture d’une lettre du directeur de la Great Central Jewelry, s’excusant de ne pouvoir venir témoigner, attendu qu’il se trouvait à Los Angeles où sa femme, malade, l’avait fait appeler. Il n’avait, d’ailleurs, rien à ajouter à ses précédentes dépositions devant le juge d’instruction.

Après quoi, eut lieu le réquisitoire du prosecuting-attorney. Il fut implacable : John Strobbins, d’après le magistrat, véritable fléau de la société, voleur, assassin, condamné déjà à dix fois plus d’années de prison qu’il pouvait en subir, méritait la mort !

John Strobbins n’avait pas voulu d’avocat. Sa défense, qu’il présenta lui-même, fut brève et concise.

— Je suis innocent de toute cette affaire. Je compte le prouver d’ici quatre jours en livrant moi-même le coupable à la justice !

« Il est regrettable qu’on ait perdu autant de temps à m’inquiéter ; pour le surplus, le verdict m’est indifférent, attendu que je m’en soucie autant qu’un cheval d’une robe !

Ce cynisme, cette vantardise détournèrent de John Strobbins les sympathies de l’assistance. Certains le crurent devenu fou, la plupart ne virent plus en lui qu’un assassin cherchant à sauver sa vie en niant jusqu’au bout.

Le verdict du jury fut tel qu’on l’attendait.

Convaincu de vol avec effraction, cambriolage, complicité d’abus de confiance, au préjudice de la Great Central Jewelry, et d’assassinat avec préméditation sur la personne de son complice James Cox, John Strobbins fut condamné à mort par électrocution.

— L’exécution aura lieu dans cinq jours dans la salle d’expériences de la prison ! conclut le juge.

Le détective-cambrioleur resta impassible.

— Et voilà, cependant, dit-il, comment se font les erreurs judiciaires !

Son regard fit le tour de la salle et se croisa avec celui de M. James Mollescott, chef de la Sûreté, qui était venu jouir de son triomphe. Mollescott souriait, au comble de la joie.

De la main, John Strobbins lui fit un petit signe… d’amitié et cria :

— À bientôt, cher monsieur Mollescott !

Le chef de la Sûreté jugea qu’il n’était pas de sa dignité de répondre. Suivant la foule, il se dirigea vers la sortie, cependant que John Strobbins, toujours encadré de ses gardiens, se levait et marchait vers la porte d’un couloir donnant sur une cour où attendait la voiture cellulaire devant le reconduire à la prison.

V

M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco, tout heureux d’avoir entendu le juge condamner à mort John Strobbins, son vieil ennemi, avait quitté le palais de justice l’âme en joie et le cœur allègre. Cette fois, il espérait bien en avoir fini avec celui qui s’intitulait le détective-cambrioleur et qui l’avait tant de fois joué.

Tout guilleret, James Mollescott alluma un cigare de Manille et, à pied, afin de rafraîchir ses poumons échauffés par l’atmosphère de la salle d’audience, il se dirigea vers l’hôtel de la Sûreté.

Tout allait bien pour lui ! C’était grâce à son flair que John Strobbins avait été arrêté, et le gouverneur de l’État de Californie ne lui avait pas caché qu’une gratification d’au moins quatre chiffres le récompenserait de sa perspicacité ! Double joie ! Une récompense et la fin des ennuis que lui créait sans cesse John Strobbins !

James Mollescott trouva que la vie était belle ! Sans se presser, il parcourut trois fois l’Alameda et, après avoir fumé deux cigares, il atteignit enfin l’hôtel de la Sûreté : à quoi bon se hâter ? Rien ne réclamait sa présence en dehors des affaires courantes…

Il se trompait ! À peine eut-il atteint son bureau, que la porte s’entr’ouvrit brusquement sans même qu’on eût frappé.

Peler Craingsby, le sous-chef de la Sûreté, apparut. Il haletait. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses joues rouges.

— Ah ! chef ! s’écria-t-il. Voilà dix minutes que je vous cherche partout.

« John Strobbins s’est évadé !

Certes, M. James Mollescott se flattait d’opposer un front serein et une âme égale aux coups du sort. Il ne put, cependant, s’empêcher de pâlir et murmura :

— Vous êtes fou, Craingsby ? J’arrive du Palais de Justice, où l’on vient de juger John Strobbins… et de le condamner à mort !

— Hélas, chef ! C’est la stricte vérité ! John Strobbins vient de s’enfuir !

« M. Lewis Mason, le directeur de la prison, vient de me le téléphoner ! J’ai immédiatement envoyé quinze détectives fouiller les alentours de la prison… Mais ce sera, je crois bien, en pure perte !

— Mais enfin, rugit Mollescott en saisissant Peter Craingsby par le bras, comment s’est-il évadé ? Je n’y comprends rien !

— Moi non plus, chef ! M. Mason ne m’a pas donné de détails ; mais ce n’est pas un homme à plaisanter !… Il m’a dit qu’il allait venir ici !

— Ah !

Comme Mollescott soupirait ainsi, l’on frappa. Un huissier entra et annonça la venue de M. Lewis Mason.

— Faites entrer ! ordonna le chef de la Sûreté.

M. Lewis Mason pénétra dans le bureau. Il serra les mains de Mollescott et de Peter Craingsby et exclama, les yeux au plafond :

— Quel homme !

— Ainsi, il s’est enfui ! s’écria James Mollescott, qui voulait douter encore.

— Et comment !… Je veux dire que nul ne sait comment !… Après sa condamnation, les quatre soldats qui le gardaient le conduisirent dans la voiture cellulaire où il prit place en compagnie de sept autres condamnés, les nommés Mastlin, Fitch, Mower, Brown, Argute, Blend et Glanders. Le véhicule partit pour la prison. En route, aucun incident, aucun embarras de voiture, ainsi que me l’a déclaré le cocher Naraboth, homme en qui j’ai toute confiance. Donc, la voiture pénétra sans encombre dans la cour de la prison… Les gardiens l’entourèrent et en firent sortir les condamnés. Vous me suivez ?

— Oui ! firent à la fois Mollescott et Peter Craingsby.

— Eh bien, John Strobbins n’était plus dans la voiture !

— Il n’était plus dans la voiture ? s’écria le chef de la Sûreté, ahuri.

— Non ! Il n’y était plus ! C’est en vain que les gardiens fouillèrent le véhicule : personne ! L’on me prévint. J’examinai moi-même la voiture afin de m’assurer qu’elle n’avait pas été truquée, ni qu’elle ne possédait aucune ouverture autre que la porte. Tout était en règle, et John Strobbins avait disparu, pourtant !… Je vous téléphonai aussitôt, monsieur Mollescott, et ordonnai de fouiller la prison… Et me voici !

M. Lewis Mason se tut. James Mollescott et Peter. Craingsby ne trouvèrent rien à lui répondre. Eux non plus ne comprenaient pas !

— Je vais de suite me mettre à la poursuite de ce gueux ! s’écria enfin Peter Craingsby. God bless me, s’il passe à la portée de mon revolver, je l’abats comme un chien enragé !… Comme il est condamné à mort, cela ne sera que justice !…

« M’autorisez-vous à partir, chef ?

M. James Mollescott tressaillit. Son dépit et sa fureur étaient si grands que c’est à peine s’il avait entendu les paroles de son subordonné.

— Oui ! Partez ! dit-il. Faites pour le mieux ! Ah ! quand donc serons-nous débarrassés de ce démon ?

Peter Craingsby hocha tristement la tête. Il serra la main de son chef, celle de M. Lewis Mason, et, en hâte, sortit.

— Allons à la prison ! s’écria James Mollescott. Peut-être découvrirons-nous quelque indice ?

— J’en doute ! fit Mason, d’un ton incrédule. Enfin, essayons toujours.

Les deux hommes descendirent et allèrent prendre place dans l’automobile du chef de la Sûreté qui les conduisit rapidement à la prison de l’État de Californie.

Sans perdre un instant, James Mollescott fit comparaître devant lui tous ceux qui, de près ou de loin, avaient assisté à l’arrivée de la voiture pénitentiaire dans laquelle John Strobbins avait été enfermé : cocher, gardiens firent la même déposition : John Strobbins était bien monté dans la voiture mais n’en pas était pas ressorti.

Ces déclarations n’étaient pas pour éclaircir l’affaire ! Furieux, James Mollescott se fit conduire au Palais de Justice. L’évasion de John Strobbins y était déjà connue et, dans les couloirs aussi bien que dans le salles d’audience, juges, avocats, plaideurs, huissiers, ne s’entretenaient pas d’autre chose.

James Mollescott interrogea les soldats qui avaient assisté à la montée en voiture du détective-cambrioleur. Ce qui ne lui apprit pas grand’chose : le mystère demeurait entier ! Tout le monde avait vu John Strobbins entrer dans la voiture, mais personne ne l’avait vu en sortir.

M. Mollescott, désespérant pour l’instant d’éclaircir ce mystère, regagna l’hôtel de la Sûreté, aussi penaud que le renard de la fable.

Les jours suivants n’apportèrent aucun éclaircissement à cette énigme. Peter Craingsby n’avait pas reparu.

Le surlendemain de l’évasion de John Strobbins, M. James Mollescott, qui avait maigri d’une bonne livre, était assis dans son bureau et méditait tristement sur l’astuce de John Strobbins, lorsque son planton entra et lui tendit une carte de fin bristol sur laquelle il lut :

Stanley Butterford,

Président de la Great Central Jewelry.

San-Francisco (Cal.)

Stanley Butterford ! L’homme que John Strobbins avait volé ! Que voulait-il ?

— Faites entrer ce gentleman ! ordonna le chef de la Sûreté de San-Francisco.

M. Butterford franchit le seuil. À sa vue, James Mollescott ne put s’empêcher de tressaillir : M. Butterford avait extraordinairement jauni. Des filets rougeâtres zébraient ses yeux ; son dos s’était et voûté sa démarche était incertaine. Tout dans sa personne trahissait une immense détresse. Il ressemblait assez à un animal traqué et forcé, à bout d’énergie.

— Alors quoi ? Que vous arrive-t-il, Butterford ? s’écria Mollescott, attribuant l’abattement du président de la Great Central Jewelry à l’évasion de John Strobbins et à la perte des pierreries volées par James Cox – et qui n’avaient pas été retrouvées.

« Du nerf, que diable ! Plaie d’argent n’est pas mortelle ! comme disent les Français. Et j’espère bien qu’avant peu ce bandit de John Strobbins sera retrouvé et électrocuté !

— John Strobbins est innocent ! souffla M. Stanley Butterford en se laissant lourdement tomber dans un fauteuil.

— Hein ? Quoi ? glapit James Mollescott, n’en croyant pas ses oreilles.

— John Strobbins est innocent ! répéta Stanley Butterford. Et je viens retirer ma plainte !

Le chef de la Sûreté de San-Francisco regarda son interlocuteur, comme pour s’assurer qu’il jouissait de la plénitude de ses facultés mentales.

Le président de la Central Jewelry eut un sourire amer.

— Oh ! je ne suis pas fou ! murmura-t-il.

— Loin de moi pareille pensée ! affirma James Mollescott. Je suis seulement étonné, cher monsieur Butterford, de vous entendre énoncer une pareille affirmation. Sur quoi la basez-vous ?

— J’ai beaucoup réfléchi ! John Strobbins ne peut être le voleur, parce que, s’il avait voulu me voler, il l’eût pu faire depuis longtemps, et sans l’aide de Cox, car j’avais toute confiance en lui.

— Voyons, monsieur Butterford ! Avouez que John Strobbins est venu vous voir, qu’il vous a menacé de sa vengeance… Est-ce cela ?

— Mais… non !… Seulement, ayant appris à Los Angeles où je me trouvais, la condamnation à mort de cet homme, j’ai fait un retour sur moi-même, j’ai pensé que, somme toute, aucune des preuves accumulées contre John Strobbins n’était absolument convaincante !

— Ah ?… il fallait dire cela au jury, Monsieur Butterford ! observa James Mollescott qui commençait à s’émouvoir.

— Je l’aurais fait si la maladie de ma femme ne m’avait pas retenu à Los Angeles, et puis, je ne croyais pas que John Strobbins serait condamné à mort !

— Enfin, vous retirez votre plainte, n’est-ce pas ?

— Oui…

— Il est bien temps ! Et c’est parfaitement inutile d’ailleurs, John Strobbins ayant été reconnu coupable et régulièrement condamné.

« Pour faire réviser son procès, il faudrait un fait nouveau ! Ce qui est bien improbable !… Enfin vous tenez John Strobbins pour innocent ? conclut James Mollescott qui paraissait de plus en plus préoccupé.

— Oui ! John Strobbins est innocent ! affirma Stanley Butterford.

— Ah ! Et qui est le coupable, alors ?

— Je n’en sais rien !

Le chef de la Sûreté se mit à tambouriner nerveusement sur son bureau.

— Mon cher Butterford, dit-il, vous êtes malade, je crois ! Vous ne voulez pas me l’avouer, mais je suis sûr que vous n’êtes venu faire cette démarche absurde que par peur de représailles de John Strobbins ! Le misérable vous aura rejoint et vous aura terrifié par ses menaces ! Allons, répondez. Est-ce vrai ?

VI

Ainsi que l’avait annoncé M. Lewis Masson, le directeur de la prison, à James Mollescott, personne n’avait plus aperçu John Strobbins à partir du moment où il était monté dans la voiture cellulaire qui l’attendait à la porte du Palais de Justice.

La raison en était bien simple : dans la cabine occupée par le détective-cambrioleur au milieu du véhicule, un costume complet et réglementaire de gardien de prison avait été dissimulé par les soins de Reno, le fidèle lieutenant de John Strobbins.

Durant le trajet du Palais de Justice à la prison, le détective-cambrioleur l’avait revêtu par-dessus ses habits. À l’arrivée de la voiture cellulaire dans la cour de la prison, Reno, déguisé en officier, avait immédiatement interpellé le gardien de la voiture au moment où ce dernier mettait pied à terre ; John Strobbins en avait profité pour descendre lestement de la voiture, sans que le gardien, ni personne se fût aperçu de rien ; puis, d’un pas lent, il s’était dirigé vers la porte et en avait franchi le seuil le plus naturellement du monde.

Un quart d’heure plus tard, il se trouvait dans le petit salon d’une maison de modeste apparence, située près de la gare du Southern Pacifie Railway, où Reno le rejoignit. Les deux hommes se serrèrent la main, sans plus.

— Tu as envoyé la dépêche ? fit John Strobbins.

— Oui !… C’est-à-dire que j’ai téléphoné à Sam, qui est à Los Angeles, de le faire ! À l’heure qu’il est, Stanley Butterford doit être à Los Angeles !

— Tout va bien !… Tiens-toi prêt à partir de demain matin à huit heures devant la porte principale de la Great Central Jewelry, avec l’auto numéro trois ! Peut-être aurai-je besoin de toi !

— J’y serai !

— All right ! À demain, sans doute !

Sur ces mots, John Strobbins se leva, serra la main de Reno, et disparut dans une pièce adjacente, où il eut tôt fait de revêtir un costume de facteur des postes américaines. Il se regarda une seconde dans une glace pour vérifier la correction de sa tenue, et, satisfait, sortit de la mystérieuse petite maison.

Or, la veille du jugement de John Strobbins, M. Stanley Butterford, dont la femme, légèrement souffrante, se trouvait en villégiature à Los Angeles, avait reçu de cette dernière un télégramme ainsi conçu :

Suis très mal. Viens vite. – SUZAN BUTTERFORD.

M. Stanley Butterford aimait sa femme, qui lui avait apporté en mariage la respectable somme de 600.000 dollars, et des espérances, lesquelles allaient s’évanouir si Mme Butterford mourait.

Aussi, au reçu de cette dépêche, le directeur de la Great Central Jewelry se précipita-t-il vers la gare et grimpa dans le premier train à destination de Los Angeles.

Durant le trajet, il griffonna une lettre à l’adresse du Prosecuting-attorney pour s’excuser de ne pouvoir venir témoigner au procès de John Strobbins, jeta cette missive dans la boîte aux lettres de la gare de Los Angeles, et courut à l’hôtel où résidait Mme Butterford, tremblant d’apprendre une mauvaise nouvelle.

— Mme Butterford va mieux ? demanda-t-il au manager de l’hôtel. Je suis son mari : Stanley Butterford !

L’homme, ahuri, le regarda.

— Mme Butterford ? dit-il. Elle n’est pas là !

— Je suis Stanley Butterford ! répéta le président de la Great Central Jewelry. Stanley Butterford !… Conduisez-moi à la chambre de ma femme et ne me contez pas des balivernes ! Je veux la voir !

Le manager crut que son interlocuteur devenait fou.

— Puisque je vous dis que cette dame est sortie ! Elle est partie ce matin avec la famille Hogan pour excursionner à Pasadena ! C’est clair, il me semble !

C’était même si parfaitement clair que Stanley Butterford pâlit et ne trouva pas de réponse…

— Ah ! Elle est à Pasadena ? murmura-t-il enfin. Et quand rentrera-t-elle ?

— Vers sept heures, je pense, sir !

— Je vous remercie !

L’horloge dorée fixée au bout du hall marquait quatre heures et demie.

Stanley Butterford, furieux, alla s’installer dans un coin et se fit apporter un whisky-soda. L’après-midi lui sembla interminable. Il l’employa à réfléchir, et le résultat de ses réflexions fut qu’il possédait un ennemi, lequel avait intérêt à l’éloigner de San-Francisco.

Donc lui, Stanley Butterford, devait y revenir au plus vite.

Mme Butterford n’arriva que vers sept heures et demie. En apercevant son mari, elle courut vers lui.

— Vous ici, Stanley ? s’écria-t-elle. Quelle bonne surprise !… Vous venez me chercher ! Pourtant, il avait été convenu que je resterais à Los Angeles encore cinq jours ! Enfin, je…

— Je ne viens pas vous chercher ! grommela le président de la Great Central Jewelry. Tenez ! Lisez cette dépêche !

Mme Butterford saisit le papier que son mari lui tendait.

— Ce n’est pas moi qui vous ai envoyé ceci, Stanley ! dit-elle.

— Je m’en doute !… Mais vous n’avez pas de soupçons ?

— Aucun !… Je ne vois pas bien…

— Enfin, j’éclaircirai cela !… Je vais repartir ce soir, car…

— Trop tard, mon ami !… Le dernier rapide est à huit heures cinq ! Vous ne pourrez plus prendre que celui de quatre heures du matin ! Attendez donc à demain soir : nous partirons ensemble !

« J’ai tellement de bagages que je serai contente de vous avoir près de moi ! Et puis, cela vous fera un jour de repos !

Grommelant, maugréant, Stanley Butterford finit par se laisser convaincre… Et, le lendemain soir à huit heures cinq, il s’embarquait pour San-Francisco en compagnie de son épouse.

À la station de Santa-Barbara, il acheta à un crieur de journaux le Californian Herald, journal du soir de San-Francisco, et qui arrivait à l’instant.

À peine le président de la Great Central Jewelry y eut-il jeté les yeux qu’il devint d’une pâleur mortelle.

— Qu’avez-vous, Stanley ? s’écria Mme Butterford, effrayée.

— Rien… rien… prononça Butterford en essayant de se dominer. Rien ! un simple étourdissement… la fatigue !… Il fait tellement chaud dans ce wagon !

Mme Butterford se précipita vers la portière, et, sans se soucier des autres voyageurs, en ouvrit entièrement le carreau.

Cependant, le directeur de la Great Central Jewelry reprenait peu à peu son calme.

— Cela va mieux ! dit-il à sa femme en s’épongeant le front.

Il venait tout simplement de lire sur le Californian Herald la nouvelle de la mystérieuse évasion de John Strobbins.

Jusqu’à San-Francisco, il ne prononça plus un mot. Sa femme, qui l’observait, se demanda en vain quelle mouche l’avait piqué. De fait, sa physionomie, quelque effort qu’il fît pour se dominer, reflétait une agitation et une inquiétude terribles.

Enfin, le train entra en gare. Stanley Butterford et sa femme, après avoir retiré leurs bagages, regagnèrent la demeure somptueuse du président de la Great Central Jewelry.

M. Butterford montrait une mine de plus en plus sinistre ! Il essaya cependant de rassurer sa femme par quelques paroles maladroites, lui souhaita une bonne nuit, et alla s’enfermer dans sa chambre à coucher.

Une fois seul, le président de la Great Central Jewelry se laissa tomber dans un fauteuil et se prit la tête entre ses mains.

Pendant une heure, il resta ainsi prostré, en proie à une sinistre méditation. Dans la vaste demeure, dans les rues, tout s’était tu.

C’était le silence complet, mesuré par le léger tic tac de la pendule de bronze posée sur la cheminée.

Soudain, Stanley Butterford eut l’intuition subite, invincible, que quelqu’un l’observait. Il releva la tête et frissonna de la tête aux pieds : un homme, vêtu de l’uniforme des facteurs, était debout devant lui !

À la lueur dorée de l’ampoule électrique fixée au plafond, il reconnut le courtier en diamants, William Parsons, ou plutôt John Strobbins !

Son premier mouvement fut pour se dresser et fuir. Mais il s’arrêta en apercevant un browning braqué sur son crâne.

— Asseyez-vous, Stanley Butterford ! prononça, très calme, le détective-cambrioleur. J’ai quelques mots à vous dire !

Le président de la Great Central Jewelry obéit. Il parvint à dominer son trouble, et, d’une voix un peu rauque, qu’il essaya de raffermir, il s’écria :

— Que veut dire ceci, monsieur ?… Fuyez, d’ici, si vous ne voulez pas que j’appelle !

John Strobbins sourit.

— Vous n’appellerez pas, monsieur, car vous savez bien que j’ai pris mes précautions ! Les fils de la sonnette électrique sont coupés !… C’est moi-même qui me suis chargé de cette besogne…

« Remettez-vous, je vous prie, et ne me regardez pas avec ces yeux de poisson bouilli… C’est bien moi, William Parsons, où John Strobbins, à votre choix, et qui vient vous demander quelques explications !

Le détective-cambrioleur fit une pause. De sa main libre, il tira de sa poche un étui à cigarettes, l’ouvrit et le tendit à Stanley Butterford en disant :

— Une cigarette, monsieur ? Comme notre conversation, menace d’être longue, cela vous distraira !

— Merci ! articula d’une voix étranglée le président de la Central Jewelry.

— Vous avez tort, car ce sont des cigarettes excellentes, je les fais venir d’Égypte ! affirma John Strobbins.

VII

Stanley Butterford ne répondit pas. Peu à peu, il reprenait son sang-froid. Ses réflexions pouvaient se résumer en une seule : sauter à l’improviste sur John Strobbins et le tuer !

Feignant une impassibilité qui était loin d’être sienne, il banda ses muscles et se ramassa sur lui-même, afin d’être prêt à bondir sur le détective-cambrioleur.

John Strobbins sourit.

— Vous voulez me faire le même coup qu’à James Cox ? dit-il de sa voix calme et mordante. Ou, du moins, vous vous y préparez, cher monsieur Butterford ? C’est bien inutile, allez ! Car je vous guette ! Je lis vos pensées ! Mais qu’importe !…

« Toutefois, dans votre propre intérêt, je vous conseille de ne plus penser à ce vain projet.

— Monsieur ! Je ne…

— Laissez-moi parler, je vous prie ! Je vous conseille donc de concentrer toute votre attention sur ce que je vais avoir l’honneur de vous dire ! Bien que désagréable, mon petit discours en vaut la peine !

John Strobbins s’arrêta de parler. Il tira une bouffée de sa cigarette et poursuivit :

— L’idée de vous emparer du lot de pierreries du coffre, numéro trois était, en effet, admirable : à ce point que…

— Monsieur, je ne vous laisserai pas…

— Vous me laisserez, parler, Stanley Butterford ! Car toutes les preuves de votre crime sont en mon pouvoir ! C’est compris ? Oui ?

« Well ! je continue ! Je trouve donc que votre idée de voler la Great Central Jewelry était admirable, attendu que j’y avais moi-même déjà songé et que, n’eussent été nos cordiales relations, il y a longtemps que je vous aurais cambriolé : rien de plus facile !

« Mais, par suite de scrupules idiots, oui, idiots et surannés, je m’abstins ! J’en suis, aujourd’hui, agréablement récompensé ! que vous ayiez assassiné Cox pour pouvoir l’accuser à votre…

— Ce n’est pas vrai ! Je suis… voulut hurler Stanley Butterford.

— Un scélérat imbécile ! Car, non content d’avoir assassiné James Cox, vous avez fourré dans ses poches un brouillon de lettre adressé à un certain John, afin de détourner sur moi les soupçons ! Ce n’est pas fort !

— Je ne croyais pas que l’on vous arrêterait ! balbutia le directeur de la Great Central Jewelry, complètement effondré.

— Peut-être ! Mais vous m’exposiez, si je l’étais, à me faire condamner à votre place, Stanley Butterford !

« Et vous y avez réussi ! Vous n’avez oublié qu’une chose, c’est que je devais deviner d’où partait le coup… Is fecit cui prodest ! dit un vieil adage latin que je vous traduirai par : L’a fait qui en profite !

« Or, tout le monde, me croyant le voleur, m’a déclaré l’assassin de James Cox.

« Moi seul ai compris à qui profiterait l’affaire : vous ! Un de mes amis a réussi à photographier le brouillon de lettre si opportunément trouvé dans la poche de James Cox pour ma confusion ; ce document, nul ne s’en est avisé, est de votre main ! La comparaison avec des lettres de vous que je possède ne laisse aucun doute ! J’aurais donc pu, s’il m’avait plu, confondre mes accusateurs et vous faire prendre ma place sur le banc de l’accusation.

« Mais je connais trop la justice pour cela ! Que serait-il arrivé ? Vous vous en doutez ! Moi, je serais resté accusé, et vous aussi ! Et nous aurions été tous deux condamnés, étant donné mes relations avec vous, et aussi que votre culpabilité n’aurait en rien prouvé mon innocence aux yeux des juges.

« Je résolus donc d’agir d’une façon plus conforme à mes intérêts, et aussi aux vôtres, car, moi non plus, je ne veux pas la mort du pécheur ! C’est affaire entre vous et votre conscience, laquelle m’apparaît aussi élastique que du caoutchouc !

« Enfin, me voilà libre ! Première satisfaction ! La seconde va être de m’approprier le lot de pierreries pour lequel vous avez jugé bon de devenir assassin et de m’envoyer sur la chaise électrique à votre place ! Vous comprenez ?

— Je… Je… hoqueta Stanley Butterford, dont le visage, de livide, était devenu violet.

— Remettez-vous, cher monsieur ! gouailla John Strobbins sans perdre de vue le président de la Great Central Jewelry. Tenez, pour vous donner le temps de reprendre vos esprits, je vais vous raconter comment j’ai pu vous rendre visite ce soir !… Figurez-vous que c’est un ami à moi qui, par un télégramme, vous a fait accourir à Los Angeles : vous êtes un bon époux, et je vous en félicite !… Et puis, la mort de Mme Butterford vous priverait d’un bel héritage ! Mais ceci n’est pas mon affaire !… Je sus donc que vous étiez parti pour Los Angeles.

« Et je vous y suivis, aussitôt ma… libération. Car il est inutile de vous dire que je me suis évadé, puisque me voici chez vous !

« Déguisé en facteur des postes, je me rendis à l’hôtel où vous étiez descendu avec Mme Butterford, sous le vain prétexte de porter un télégramme à un de vos voisins !

« J’en profitais pour me cacher dans votre appartement, ce qui me permit d’apprendre que votre épouse désirait revenir à Frisco avec vous. D’un placard dans lequel je m’étais enfermé, je vous entendis aider Mme Butterford à faire ses malles… Celles-ci furent portées à la gare.

« Mon intention, je dois vous le dire, – ne bougez pas, ou je vous casse la tête ! – était de vous enlever de l’hôtel et de vous ramener en auto à Frisco, mais je ne suis pas obstiné, et, ayant compris qu’il était préférable d’agir autrement, je m’y préparai.

« C’est-à-dire qu’un employé de la gare, ami à moi, m’aida à m’introduire dans une des malles de Mme Butterford… vous comprenez ? Et j’en suis sorti tout à l’heure !…

« J’ai fini ! J’espère que ce petit récit vous aura permis de calmer vos esprits surexcitées. On aime bien savoir le pourquoi des choses, n’est-ce pas ?… Vous voici renseigné ! À votre tour de me dire où vous avez caché le lot de pierreries ! Dépêchez-vous, l’heure passe !

— Je suis… je…

— Pas de bêtises, Stanley Butterford ! Vous avez enlevé le lot de pierreries du coffre numéro trois ; vous avez ensuite attiré James Cox à Cliff-House où vous l’avez poignardé, défiguré, et jeté à la mer !

« Avouez ou, Dieu me damne, j’appelle et je vous remets aux mains du Prosecuting-Attorney ! Ma patience est à bout !

— C’est vrai ! murmura le directeur de la Great Central Jewelry, anéanti.

— Vous êtes moins bête que je ne le croyais, Stanley Butterford ! déclara John Strobbins. Où sont les pierreries ?

— Je les ai cachées !

— Je le sais pardieu bien ! Et où ?

Stanley Butterford ne répondit pas. Un épouvantable combat se livrait en son âme. Malgré son désespoir, malgré le sentiment bien net qu’il se trouvait à la merci de John Strobbins, il ne pouvait se décider à livrer le trésor pour lequel il s’était fait assassin…

John Strobbins, de sa main libre, tira sa montre.

— Je vous donne une minute pour vous décider, Stanley Butterford ! prononça-t-il.

— Et si je refuse ? articula le président de la Great Central Jewelry.

— Ce sera tant pis pour vous ! répondit, très calme, le détective-cambrioleur.

Cette vague menace, prononcée d’un ton sec, acheva d’épouvanter Butterford.

— Les pierres sont… sont… sous une latte du plancher ! acheva-t-il.

John Strobbins sourit.

— C’est bien la peine de posséder de si excellents coffres-forts ! railla-t-il. Et maintenant, levez-vous, Butterford, et donnez-moi ces pierreries qui m’appartiennent ! Je les ai payées assez cher !

Le président de la Great Central Jewelry se dressa comme un homme ivre. Sous la menace du revolver de John Strobbins, il marcha jusqu’à son lit, le déplaça d’un effort violent, et, à l’aide d’un canif qu’il tira de sa poche, souleva une des lattes du parquet.

Elle recouvrait une petite excavation de laquelle Stanley Butterford retira un sachet de toile qu’il tendit à John Strobbins.

Le détective-cambrioleur s’en saisit et, sans même le regarder, le mit dans sa poche.

— Asseyez-vous là ! ordonna-t-il à Stanley Butterford en lui indiquant une chaise placée devant un petit bureau d’acajou. Le directeur de la Great Central Jewelry obéit sans même murmurer.

— Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, fit John Strobbins, vous allez maintenant écrire et signer le récit de votre crime. Je n’en ferai aucun usage, si vous m’obéissez, vous en avez ma parole !

« Vous êtes libre de refuser : en ce cas, je compte vous amener moi-même à l’honorable James Mollescott. J’en ai les moyens ! Voulez-vous écrire ?

— Oui ! balbutia Stanley Butterford, à bout d’énergie.

Sous la dictée de John Strobbins, il retraça les différents détails de son double crime, signa et data. Le détective-cambrioleur, après avoir soigneusement lu le précieux document, le plia en quatre et le mit dans sa poche.

— Que voulez-vous encore de moi ? murmura le président de la Great Central Jewelry d’une voix lasse.

— Peu de chose ! Que vous alliez demain déclarer à votre ami James Mollescott que je suis innocent du crime pour lequel j’ai été condamné !

— Et puis ?

— C’est tout ! Je vous tiens quitte du reste ! Mais souvenez-vous que si vous ne m’avez pas obéi demain à cinq heures, la photographie de la lettre d’aveux que vous venez d’écrire sera envoyée au chef de la Sûreté !

— Je vous obéirai, monsieur !

John Strobbins s’inclina. En deux bonds, il atteignit la porte de la chambre, l’ouvrit, et disparut derrière.

En vain, Stanley Butterford, après quelques secondes de surprise, voulut-il poursuivre le détective-cambrioleur. Celui-ci demeura introuvable.

Mais bientôt, le ronflement d’une automobile sous ses fenêtres apprit au président de la Great Central Jewelry que John Strobbins était hors de ses atteintes.

Aussi, le lendemain, se rendit-il fidèlement chez James Mollescott…

Ainsi qu’on l’a vu, ses déclarations n’eurent pas le don de convaincre le chef de la Sûreté.

Mis en défiance par l’altitude embarrassée de Stanley Butterford, James Mollescott le pressa de questions, tant et si bien que le directeur de la Great Central Jewelry, affolé, finit par s’embrouiller et avouer son crime !

Quelle que fut sa fureur, le chef de la Sûreté de San-Francisco dut se résoudre à arrêter Butterford. Le procès de John Strobbins fut cassé. Mais le directeur de la Great Central Jewelry, condamné à mort, ne fut pas exécuté : il s’étrangla dans sa cellule.

Cependant, M. James Mollescott recevait deux jours plus tard un mot laconique, signé John Strobbins, l’avertissant que le détective-cambrioleur allait s’occuper de lui… - FIN

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