Année : 1902


3 janvier.
Conférence populaire à Corbigny, sur Molière, le 29 décembre 1901. Toute la journée, énervement. On me dit que, par ce temps de pluie, des gens de Chaumot viendront. Pris d'attendrissement, je prépare une phrase de gratitude, mais, par la faute de Philippe, j'arrive trois quarts d'heure trop tôt. Personne. Ça m'amuse, et l'incident comique me donne de l'aplomb. C'est toujours le même truc : il faut tâcher de penser à autre chose.
Je parle une heure un quart sans fatigue, et je ne touche pas au verre d'eau. C'est ça, qui doit me poser ! Les gens écoutent debout, sans changer de jambe. Je ne distingue que deux ou trois figures. Un moment, je vois quelqu'un qui bâille, derrière sa main. Devant moi, une petite fille qui est la niaiserie même, d'une niaiserie effrayante.
Pauvres gens ! Ils me donnent l'impression que j'en ai trop fait, et qu'il est temps d'être un saint.
Un sourd m'écoute de profil, la main en pavillon à l'oreille, et fait une horrible grimace d'attention.
Ils n'ont guère de respect que pour la personne « qui n'est pas bête ». D'une vieille femme terriblement avare, ils disent : « On pourra raconter d'elle ce qu'on voudra ! Elle est ce qu'elle est, mais elle n'est pas bête. »
L'ouvrier et le paysan viennent à une conférence avec le désir de s'amuser ou de s'instruire : ils jugeront après. Le bourgeois n'y vient qu'avec le désir de juger. Il se refuse ou se retient.
Applaudissements violents et courts. Les dames croient que leur présence les tient quittes du reste.
Louis Paillard a réveillonné dans un petit café. On a chanté. Ceux qui n'ont pas chanté ont payé une bouteille de champagne. Lui, il a récité une poësie de Jehan Rictus, La Misère, et on l'a tellement turlupiné qu'il a dit des vers de Victor Hugo.
Le petit galop serré d'un poêle tout neuf qui ronfle.
Que cette vie me paraîtrait belle si, au lieu de la vivre, je la regardais vivre !
4 janvier.
Chez Guitry. Capus, c'est la veulerie du parvenu, échoué dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, se plaignant de rhumatismes dans le dos et se fourrant éperdument les doigts dans le nez quand il voit qu'on est de profil, tandis que sa petite tête montre son petit derrière luisant.
-- Je fais faire un hall, dit-il.
-- Un quoi ?
-- Un holl, Ça t'embête ?
-- Je m'en fous.
-- Il aura sept mètres et demi de long sur cinq de large. Je ne peux plus vivre dans des petites pièces. Il m'en faut de grandes, des pièces en cinq actes.
-- Va, va ! lui dis-je. Tu peux faire ce que tu voudras à ta maison de campagne : elle aura toujours l'air idiot.
-- Voilà le ton ! dit-il. On se fout des autres, on se fout de soi, et ça m'embête de dîner en ville. (Il y dîne tous les soirs, en gilet de velours, avec un petit habit ridicule et sans queue.)
Il n'y a pour lui que le Théâtre des Variétés. Samuel est d'un gâtisme charmant. Jeanne Granier est délicieuse comme artiste. Lavallière est un animal exquis.
-- Elle m'appelle son tuteur, dit-il. C'est très comique.
Puis :
-- Et tu seras de l'Académie, Renard.
-- Toi aussi.
-- Tu en seras, et tu nous foutras la paix.
-- J'en serai si tu me donnes ta voix.
-- Oui, si tu me donnes la tienne, et tu feras toutes les bassesses pour monter au sommet de la hiérarchie.
-- Toutes celles que tu auras faites. Ah ! mon pauvre ami, tu es en bonne voie pour arriver le plus vite possible à la liquéfaction.
Et ainsi de suite.
-- Ah ! dit-il, nous sommes tristes. Pourquoi sommes-nous si mélancoliques ?
-- C'est l'âge.
Il avoue plus de cinq ans de plus que moi. Nous cherchons les âges de tout le monde.
-- J'ai fait une démarche pour faire décorer Allais, dit-il. J'ai été mal reçu par Mme Waldeck qui m'a dit qu'elle le trouve stupide. J'en ai fait une seconde cette année ; mais, quand on a été si mal accueilli à la première, on n'a aucun goût pour une seconde, que d'ailleurs je n'ai pas faite. J'ai rendez-vous avec Leygues pour lui parler de Samuel.
-- Parle-lui plutôt de Bernard.
-- Tiens ? Oui, au fait. Je ne lui parlerai pas de Samuel, et je lui parlerai de Bernard.
Du Prix Martin, de Labiche, Guitry et Capus disent en même temps, l'un : « C'est un chef-d'oeuvre », l'autre : « C'est idiot. »
-- Mais tu dépenses tout ton argent !
-- Je ne sais plus où j'en suis, dit Capus, et je ne veux pas le savoir.
-- Prends garde ! Je ne te tirerai pas de là encore une fois.
Bernard est en Hollande, à l'hôtel, où il travaille à une pièce dont il a dit à Micheau qu'elle serait comique et juteuse.
Mme Rostand. La joie de vivre, d'être riche et glorieuse. Et, pourtant, elle aussi se plaint que la vie est chère, que... Mais elle s'arrête et sourit. Elle se plaint, en pleine fortune, avec bonne humeur.
-- Vous avez maigri.
-- Un peu, dit-elle. Voyez comme je suis mince ! Edmond ne voit plus que moi. Je ne le quitte pas un quart d'heure. Il est seulement énervé de ne plus travailler, et il rêve des sujets de pièces. Il a une imagination, c'est effrayant ! Ah ! s'il avait votre santé !
Peu importe qu'on soit atteint de ce mal ou de cet autre : l'important, c'est qu'on soit mortel.
Aux champs. D'un rouge sombre, pleins de jus piquant, les gratte-cul attendris par l'automne.
La terre labourée est molle comme une terre mouvante.
Le nid qui aveugle : c'est étonnant qu'on ne l'ait pas vu même au temps des feuilles.
Les prés pleins d'eau, comme si toutes les veines de la terre s'étaient rompues.
Le peuplier qui n'a plus que son toupet à la Rochefort.
6 janvier.
Demolder, un peu pot à tabac. Un Léandre bouffi, mais un sourire charmant, et ce délicieux parler belge qui est une grâce de plus chez les hommes de talent.
Il a, lui aussi, la prétention d'être plus timide que personne au monde. !
Un gros ventre, une grosse face, deux petits yeux, éclatants et hors de tête, le cheveu rare, une petite moustache finement bouclée, pas de blanc, un foulard de soie noire au cou.
Il rit d'un rire court, une flamme vive qui s'éteint tout de suite. Quelquefois, des gestes imprévus d'acteur, de cabot.
Il voyage beaucoup. Il me parle Italie, Naples. Les Napolitains sont merveilleux (ici, un geste fulgurant), mais sales ! Il a vu une bonne qui, trop paresseuse pour aller chercher de l'eau, pissait sur le plancher et balayait ensuite.
Guitry me récite du Tartuffe. Quelle admirable scène que celle où Orgon supplie Tartuffe de rester, malgré Damis, et où Tartuffe joue hypocritement sa dernière carte ! Voilà de la lutte pour la vie. Guitry avait les yeux rouges, et j'étais pris d'une émotion... décourageante.
Il a joué Tartuffe à Saint-Pétersbourg et avoue qu'il y était mauvais.
-- Vous y seriez admirable aujourd'hui. Vous avez changé, depuis trois ou quatre ans.
Je n'ajoute pas : « Grâce à moi ! » Cet homme qui a mangé tous les argents (il doit en être à son deuxième million), est l'homme qui admire le plus vraiment les vraies belles choses.
Théâtre-Français. Gringoire, de Banville. Trop long, et les acteurs dépensent tout, au début, en prodigues qui laissent leur argent à la première boutique où ils entrent. Et puis, quelle drôle d'histoire ! Il y avait, chez Banville, un fleuriste marchand de fleurs bleues, mais du bleu le plus fade.
8 janvier.
Nos lèvres se sont détachées comme deux moitiés d'un fruit mûr.
La Jeunesse, un pauvre diable de talent qui ignore que l'admiration pour les Gringoire, les bohèmes, les originaux en costume et en morale, ne peut être que rétrospective.
Le mendiant. C'est encore lui le plus habile à faire baisser les yeux.
13 janvier.
Louis Paillard arrive tout chaud de Corbigny et me donne des nouvelles. Philippe lui a dit :
-- Ils diront ce qu'ils voudront ! N'empêche que pas un d'eux ne pourrait parler une heure un quart comme lui sans boire un coup d'eau-de-vie.
L'aumônier de Corbigny, un jeune homme, voyant Poil de Carotte sur une table, a dit aux personnes présentes :
-- Ecoutez ! Je puis vous affirmer qu'au point de vue littéraire c'est absolument nul.
Le curé, qui est un brave homme, a dit à Paillard :
-- Vous avez écrit sur monsieur Renard une notice dithyrambique.
-- Je n'ai pas écrit tout ce que je pensais.
-- Vous m'étonnez Mais, enfin, prenez garde. C'est un homme dangereux : il a de telles idées religieuses !
-- Il est sincère.
-- Est-ce possible !
Sa vieille tante lui a dit :
-- Tu sais, ton Jules Renard ? Il n'est pas si connu que ça !
On me prête des ambitions politiques. On n'ose pas m'approcher de trop près, de peur d'être « crayonné ». Mais on reconnaît que je suis un honnête homme.
14 janvier
Jamais je ne demande des nouvelles des absents : je les suppose morts.
Femme plate, mais avec des hanches : une taille de violon.
16 janvier.
Tartuffe. Brandès s'y montre comédienne de haut style. Elle dit toutes les syllabes du vers d'une voix d'airain léger, d'une voix à nous dire tous les vers classiques sans en oublier un seul.
-- Les contemporains de Molière, dit Capus, avaient quelquefois raison de dire que c'était du galimatias.
-- Mais Molière n'a jamais publié une de ses pièces ! Il se serait corrigé, et puis, écoute ce vers :
De vous dépend ma peine ou ma béatitude.
-- Ah ! dit Capus, c'est une langue merveilleuse.
-- Et puis, dise, Molière ne s'en tire pas avec des images.
18 janvier.
Aux Champs-Elysées. Des vieilles femmes dans des voitures profondes comme des tombeaux.
Une femme, avec un peu de pain, fait faire l'exercice à des moineaux : elle est fière comme un capitaine.
Les moineaux les plus fiers restent sur les branches de l'arbre voisin. On dirait de gros bourgeons sur des branches dénudées.
Un vieux petit chien, dans un paletot de grosse laine, essaie de faire une crotte. Le domestique a un sourire de mépris qui empêche les passants de se moquer de lui.
Aux Tuileries, pour la première fois peut-être, je regarde la beauté de formes des statues. Est-ce que je deviendrais gâteux ?
Cet or des grilles fait bien dans l'air brumeux. C'est moins criard qu'au soleil. La lune déjà levée : comme le sein d'une nourrice qui sort à peine du corsage, à cause du froid.
Autour du jet d'eau des bandes de rougets se serrent. On dirait un reflet sanglant oublié là par le soleil. L'un d'eux se détache et tombe au bord comme une larme rouge.
20 janvier.
Je ne demande qu'une chose : gagner assez de pain pour en donner aux oiseaux.
Quand un homme dit : « Je suis heureux », il veut dire bonnement : « J'ai des ennuis qui ne m'atteignent pas. »
On débute par le journalisme : il faudrait finir par là et n'offrir aux lecteurs que les beaux fruits d'une expérience qui n'a pas poussé trop vite.
Maladies : les essayages de la mort.
Non contente de se peindre, par ses attitudes elle se sculpte.
Capus et son pardessus de 2 000 francs dont chaque poil fut planté à la main.
24 janvier
La raison : l'ordre dans les pensées choisies.
Mon Dieu, ne me faites pas mourir trop vite ! Je ne serais pas fâché de voir comment je meurs.
Je me mets en quatre pour éviter de rendre service.
-- Vous n'admirez pas ce petit nain ?
-- Mais, j'ai été plus petit que lui !
Mendès promène avec fierté Léon Dierx, cette bonne tête de Turc des Parnassiens.
27 janvier.
Le rêve de Philippe, c'était d'avoir un grand tablier bleu de jardinier avec une poche pour le sécateur. De cette manière, il ne briserait plus ses culottes en s'agenouillant. Qui pouvait le deviner ?
29 janvier.
Un jeune homme qui va se marier demande le Code du mariage, puis, feuilletant le livre :
-- Il y a bien le divorce, là-dedans, n'est-ce pas ?
Capus arrive à la vérité par le paradoxe.
1er février.
La Passerelle, Larroumet se tord et fait le galant avec les dames, tandis que Paul Adam, ce petit dieu joufflu, leur offre des bonbons. On entend, à l'autre bout du théâtre, le rire, qui finit en remontant, de Granier.
Au fond d'une baignoire, j'ai quelquefois des nausées d'effroyable ennui. C'est la submersion dans le noir.
Capus, depuis qu'il gagne beaucoup d'argent, est connaisseur en peinture. Il parle des Hollandais comme de lui-même. Il a un mot sévère pour Rubens et des faveurs pour deux ou trois autres noms dont l'orthographe m'échappe. Je n'écoute jamais les conversations de ce genre : on n'y dit que des bêtises. Depuis son succès, il a du goût en tout, se connaît en ameublement, en cuisine.
Le théâtre est l'endroit où je m'ennuie le plus, mais où j'aime le plus à m'ennuyer. Guitry ne peut jamais m'arracher de la loge.
2 février.
Tâchons d'être pleins d'indulgence pour l'habileté des autres, et n'ayons pas l'air de nous vanter de notre maladresse.
L'amertume, c'est très littéraire, mais ce n'est que la bile de l'homme de talent.
Je suis un peu ivre : j'ai une tête d'arbre qui se balance au vent.
-- La lyre d'Apollon...
-- Qui ça, Apollon ? Quelle lyre ?
La modestie peut être une espèce d'orgueil qui arrive par l'escalier dérobé.
Dans notre association de mousquetaires, comme c'est moi le plus pauvre, c'est moi qui paie les vestiaires.
Il faut bien pardonner leurs caprices aux actrices de talent, car les pauvres femmes sans talent ont les mêmes.
Je ne vais pas dans le monde parce que j'ai peur de n'y pas recevoir assez de compliments.
Etre indépendant comme un anarchiste et bon comme un saint.
Le projet est le brouillon de l'avenir. Parfois, il faut à l'avenir des centaines de brouillons.
De toute la vie de Napoléon je ne tirerais pas un drame de cinq minutes.
3 février.
Roméo et Baucis.
Neige. Toute la France est morte.
4 février.
Je ne vous ai pas fait voir ma pièce : La Bande à Léon, me dit Tristan, parce qu'un véritable ami, aux répétitions privées, est un mauvais juge. Il ne nous juge pas du point de vue littéraire ni dramatique : il nous juge du point de vue du succès. Il nous regarde sur la corde, et il a peur. Il lui faut le public pour le rassurer, : pour qu'il marche sans crainte. Il suit le public et le mène en même temps.
5 février.
J'ai en horreur le critique esclave de son esprit indépendant qui, après avoir fait l'éloge d'un premier livre, se croit obligé d'éreinter le second et réserve à ses amis ses meilleures rosseries.
Je serai, non pas méchant, mais partial. Je dirai mon goût à moi, qui est bien le plus faillible que je connaisse. Aucune théorie, pas de système. Le bon livre est celui qui me plaît. Arrangez-vous !
Cependant, je déclare que j'ai un point de vue moral : la propreté d'âme, et un point de vue littéraire : la propreté du style.
J'ai encore, mais j'y tiens moins, un point de vue social. Je parlerai avec plaisir des livres à la portée du peuple. Il aime la lecture beaucoup plus qu'on ne croit. Je consulterai souvent Philippe.
La sympathie a ses droits. Il est certain qu'un livre de Capus ou de Bernard me déplairait difficilement.
Je lirai, non pour faire de la critique, mais pour ma joie. Si j'arrive à m'imaginer que quatre lignes de moi puissent faire vendre cent exemplaires d'un livre, j'écrirai vingt lignes sans paresse.
Je citerai souvent. Je dirai : c'est bien, ou : c'est mal, sans souci d'expliquer pourquoi, d'abord, parce que ça allonge inutilement, et puis, parce que, plus d'une fois, je ne le saurai pas.
Il faudra avoir confiance : c'est obligatoire.
Arène. Je pose, dans sa main froide, ma candidature à la critique littéraire du Figaro.
6 février.
Mendès a peur des ironistes. « Depuis leurs promesses ils n'ont rien fait qui vaille », dit-il. Mais pourquoi s'occupe-t-il de ces inexistants ? Il en profite pour faire l'éloge de Courteline, qu'il n'arrive pas à faire détester par les ironistes.
Sa devise : « Aux cinq cent mille vers. »
Pain de ménage est copié tout entier dans Amoureuse, dit Porto-Riche.
8 février.
Le geste que Guitry a hérité de son père : la main en l'air, protestation de la plus absolue indifférence
10 février.
Tristan dit :
-- Le vaudeville, comme le reste, est une chose intéressante. La preuve, c'est qu'il n'y a pas beaucoup de vaudevillistes. Feydeau est le maître. Quand on a cité Bisson, Mars, Hennequin, n'en reste pas qui vaillent. Ce sont des hommes qui connaissent leur public, qui ont la science des effets. Sortis de leur domaine, ils sont exécrables. S'il y restent, ils restent supérieurs, d'une supériorité qu'il n'y a aucune raison de mépriser. Ils ont de l'estime pour moi. Je les étonne un peu. Ils me serreraient la main.
Franc-Nohain, né à Corbigny. Interne au lycée de Nevers. D'abord malheureux parce qu'il faisait des vers. Encouragé par un professeur qui l'a révélé à lui-même. Bon élève, il en est fier. Vient à Janson-de-Sailly pour préparer Normale. Prix de discours français au Concours général. Mis à la porte, refusé à Normale, fait son droit et entre dans l'administration.
Je lui trouve une ambition de vieillard. Tout cela manque de jeunesse et de poësie. Préfère les choses curieuses aux belles choses, veut être connu, gagner de l'argent, dîner en ville, etc.
11 février.
La source inconsolable.
Je sais que la littérature ne nourrit pas son homme. Par bonheur, je n'ai pas très faim.
A chaque instant il faut que je serre, à l'étrangler, le cou du renard envieux qui me ronge le ventre.
J'ai horreur de la rime, surtout en prose.
La justice est gratuite. Heureusement, elle n'est pas obligatoire.
Je me sens « Jumeaux ».
Un beau vers a douze pieds, et deux ailes.
Cela fait plaisir à mes amis, que tout le monde ne m'aime pas.
J'envie la gloire de n'être pas connu.
12 février.
Cercueil : baignoire mortelle d'où l'on ne sort plus.
J'écris au Figaro ; mais, ces petits poëmes en prose, c'est comme des sources : pour les chercher et les trouver dans les broussailles du Journal, il faut avoir bien soif !
Rostand, d'Esparbès, etc., que deviendront ces auteurs quand Napoléon sera mort ?
Une de ces femmes qui veulent briller au premier rang, avoir des auteurs. Elles invitent à dîner. On n'accepte pas ? Elles se consolent vite : un refus est toujours un autographe.
Guitry, à qui je demande ce qu'il faut lire de Victor Hugo aux gens de Chaumot, m'indique, non Les Pauvres gens, mais le premier acte de Ruy Blas, parce que les paysans s'intéressent plus à des « duchesses » qu'à eux-mêmes.
15 février.
Rêve. Dans un dortoir. Moi, dans un lit, elle, dans le lit voisin. Je lui dis : « Venez donc ! » Elle vient. Je la serre d'abord contre moi et je la sens sous sa chemise. Puis, j'ose descendre la main, la remonter partout, sur la peau douce, sur les seins durs, et je couvre de baisers son visage. Comme, un instant, je détache ma bouche, je vois, au pied du lit, un pion qui nous regarde, sévère, désolé. Elle se sauve dans son lit. Je me cache sous mes draps. C'est fini.
Ce matin, je me réveille dans une gratitude légère, frissonnant comme un arbre qui a passé la nuit tout inondé de lune.
Fantec fait son Journal, un Journal sérieux qu'il ne fera jamais voir à personne, et qu'il brûlera de ses propres mains lorsqu'il s'apercevra qu'il entre en agonie.
16 février.
Baïe. Je viens de lui lire La Conscience. Elle n'a pas très bien compris. Moi parti, Marinette lui explique :
-- Je comprends un petit peu, dit-elle ; avant, je croyais que, l'oeil, c'était la lune.
-- Mais comment veux-tu que la lune, en plein jour, dans une tombe... ?
-- Par les fentes, dit Baïe.
-- En plein jour ?
-- Oui, dit-elle. Ce n'était pas pratique.
-- Comment, me dit Marinette, pourrais-tu aller à Nevers par ce froid, coucher dans une chambre d'hôtel glaciale sans ta petite femme pour te réchauffer ?
-- Oh ! dit Baïe, on se marie pour un quart d'heure avec la directrice de l'hôtel.
Il n'est pas possible de dire la vérité, mais on peut faire des mensonges transparents : c'est à vous de voir au travers.
17 février.
Discrétion.
-- Oui, je l'ai répété. Mais pourquoi me l'as-tu dit ?
-- Parce que j'avais confiance en toi.
-- Non !
-- Je n'ai pas confiance en toi ?
-- Si, mais c'est par-dessus le marché. Tu me l'as dit d'abord pour te faire plaisir. Etais-tu assez content ! Tu avais à me raconter quelque chose qui te tenait à coeur, qui te semblait extraordinaire, une de ces choses dont on dit, les yeux mi-clos : « Ça n'arrive qu'à moi ! » Et tu me sentais tout oreilles. Tu avais le plaisir de parler de toi et de me faire plaisir : quart d'heure délicieux pour toi ! Il s'agissait bien, pour toi, de savoir ce que je ferais de ta confidence ! Eh ! oui, que veux-tu que j'en fasse ? Pourquoi t'imagines-tu que je dois garder ce que tu n'as pas pu garder ? Laisse-moi ma petite part de plaisir. Tu m'as raconté ton histoire : c'était une joie. Je la raconte. C'est celle d'un autre, c'est moins agréable, ce l'est encore un peu. Et tu ne voudrais pas me laisser ce petit reste de plaisir ? Tu n'es ni généreux, ni juste.
Victor Hugo, la maîtrise dans le hagard.
18 février.
Je jardine dans mon âme.
La fleur des champs a un coeur d'or.
Une horloge droite et plate comme une vieille Anglaise.
19 février.
Personnel ! Personnel ! Et après ? C'est contre ce « moi » que vous devez crier, pas contre la franchise que j'ai d'en parler, car, si j'avais le « moi » de César, vous seriez émerveillé.
L'homme se plaindrait de n'avoir pas à se plaindre.
20 février.
Chez Guitry. Capus, plein de confiance pour sa prochaine pièce, Les Deux Ecoles :
-- Si tu espères t'y embêter, me dit-il, tu te trompes.
Il va s'échouer dans un fauteuil, fermé les yeux et, un doigt dans le nez, s'endort.
Il s'est fait traîner sur les scènes d'Allemagne où on joue La Veine, mais il n'a rien vu parce qu'il est myope.
-- J'ai dîné, me dit-il, avec un châtelain, voisin de campagne, qui ne connaît ni le P. de R., ni P. de C. mais pour qui le V. dans saV. est un livre de cheV.
-- Imbécile aussi ! lui dis-je.
On raconte des histoires.
Un petit Savoyard entre chez un charcutier avec un petit violon de dix sous, achète un peu de charcuterie, et, au moment de payer, dit qu'il n'a pas d'argent, qu'il va aller en chercher, si l'on veut garder son violon en gage : un violon, quel qu'il soit, vaut toujours bien deux sous de charcuterie. Accepté. Quelques instants après, arrive un monsieur chic, qui achète aussi, et aperçoit le violon, qu'il examine. « Mais c'est un stradivarius ! dit-il. J'en donne 5 000 francs. » Etonnement du charcutier, qui dit la provenance du violon. « Bien, dit le monsieur. Le petit va revenir. Achetez-lui son violon. Je reviendrai le prendre pour le prix convenu. » Le petit revient. Le charcutier lui donne 500 francs dont il tirera 5 000 ; mais le monsieur chic ne revient pas.
Donnay dit de Siegfried :
-- Ce sont des choses qu'on voit dans la vie tous les jours. A quoi bon aller au théâtre !
23 février.
J'annonce à Guitry que, dans quinze jours, je lirai Monsieur Vernet à Antoine. Sa belle indifférence. Il se fatigue. Il vieillit. Ses derniers cheveux blanchissent. Il s'amuse avec « ses enfants », Les Burgraves. Il amuse Claretie en lui disant que Meurice n'a qu'un rêve : faire sombrer ce drame. Il le dit aussi à Mounet-Sully qui répond, d'abord étonné : « C'est à le croire ! »
Et Paul Mounet :
-- Guitry, il me vient une idée. Je dis tout, moi, nom de Dieu ! Quelle belle maison ! On devrait tous s'y tenir comme dans le creux de la main ! Il faut que je foute le camp : j'ai un huissier qui m'attend.
Et Claretie, plein d'anecdotes -- à qui Mendès écrit : « Si on ne m'envoie pas un service de première, je ne parlerai pas des Burgraves » --, raconte à Guitry que, en 70, un journaliste, que des avant-postes on ne voulait pas laisser passer, s'écria : « C'est bien ! On ne parlera pas de la guerre. »
Sur le conseil de son frère, il se décide à passer le concours d'auditeur au Conseil d'Etat.
Il fera tout de même de la littérature, mais, sur le conseil de son frère, il prendra un pseudonyme : Jean Sirvien, d'une nouvelle d'Anatole France.
-- Qu'est-ce que vous en pensez ? dit-il.
-- Moi ? Rien.
Il est décidé à refuser la décoration et l'Académie plus tard.
-- Baudelaire a dit : « Ce n'est que par la vertu qu'on arrive à la fortune », dis-je à Capus.
-- Tu seras toujours pauvre, me répond-il.
-- Et pourtant, toi, tu es riche.
Au Parc Monceau, les pigeons auxquels on jette du pain. Lourds, ils arrivent à pied, et le moineau, d'un coup d'aile et d'un coup de bec, emporte la miette.
Au théâtre. Fauteuils vides : toutes ces dents arrachées.
Tant que les penseurs ne m'auront pas appris ce que c'est que la vie et la mort, je me fous de leurs pensées.
-- Femme, qu'est-ce qui vous attache à lui ?
-- Le besoin qu'il a de moi.
Elle ne peut se faire à cette idée que son père, qui a quatre-vingt-deux ans, souffre déjà des dents. Elle trouve ça drôle.
24 février.
Les Burgraves. Répétition privée. C'est moins ennuyeux qu'on n'espérait, et ce n'est pas assez ridicule pour troubler un admirateur de Victor Hugo. Mais quelle singulière idée il se faisait des vieillards ! Ils ont tous l'air de jouer la comédie. C'est à celui qui fera le plus vieux. Mounet-Sully, avec son gâteau de Saint-Honoré sur la tête, semble ne faire que des imitations de lui-même.
Quel étalage de barbes ! Mounet-Sully a l'air d'avoir une serviette autour du cou. Guitry lui disant qu'il devrait en couper quelques centimètres, il s'offense comme si on parlait de lui couper autre chose.
Paul Meurice serre la main d'un vieil homme qui fait la critique depuis soixante ans peut-être. On me dit son nom : je ne l'ai jamais entendu.
Segond-Weber. Ce serait peut-être bien, mais comment avoir peur d'une femme qui crie : Vingince!
Paul Mounet passe dans son armure et sans sa tête de loup.
-- Quel métier ! dit-il à Brandès. Allez ! Mieux vaut jouer la comédie
25 février.
J'ai habité toutes les planètes : dans aucune la vie n'est drôle.
Avare, mais très poli. Quand un mendiant ôte sa casquette pour la lui tendre, il le salue profondément.
Après la répétition « triomphale » des Burgraves, Tristan passe devant le buste de Corneille et lui dit :
-- Ne te frappe pas !
Et, en effet, pas un de ces vieux n'est comparable au vieil Horace, qui ne dit que ce qu'il doit dire.
27 février.
Burgraves. Soirée du Centenaire Plutôt terne. On n'aime pas Victor Hugo comme il faudrait, d'un amour filial. Au début, dans ma baignoire, j'ai envie de pleurer, mais ce public me glace.
Il y a là des gens qui feignent d'écouter, qui font chut ! quand ils entendent un bruit de vestiaire, et qui n'ont pas applaudi une seule fois.
Il y a le bilieux Coppée -- celui-là n'aura pas son centenaire --, et qui se défile avant la fin des actes.
Bernard plaisante et pose sa grosse bouche sur mon oreille, en signe d'émotion : puis, il fait un bruit de boeuf en mangeant des bonbons.
Georges Hugo vient me serrer la main, l'air d'un cercleux fatigué, vidé : ça passe pour de l'émotion. Je lui fais compliment de son article à L'Illustration. Il est flatté. Comme j'ai déjà passé à Victor Hugo, il me remercie encore pour son article de L'Illustration.
Segond-Weber est si belle quand elle dit : Ce siècle avait deux ans... que mon coeur se rompt.
Mirbeau blague. Je sais bien qu'il y a de quoi, mon Dieu ! Ce buste, ces palmes, ce tambour, cette cuirasse, ce plumet rouge...
-- Mais, lui dis-je, il ne s'agit pas de ça : Victor Hugo est le plus grand lyrique du monde.
-- Ils ont eu ça en Allemagne, dit-il : Goethe et tous les poëtes qui ont précédé Goethe.
Quels poëtes ?
Guitry. Je sens que lui non plus n'aime pas tout ça. C'est un éteignoir d'enthousiasmes sots. Je veux bien, mais gardons Victor Hugo. Dans sa baignoire il fait jouer sa petite lampe de poche.
Mendès. Oh ! celui-là croit l'admirer mieux que les autres, mais mon admiration vaut la sienne. En tout cas, c'est à Victor Hugo, immortel, et qui lit dans les coeurs, de choisir.
Et, ce matin, La Vie parisienne se moque de moi parce que j'ai dit qu'à Victor Hugo je ne pourrais adresser qu'une prière. Ça me fait plaisir.
28 février.
Les Deux Ecoles, de Capus. Répétition générale. C'est le chef-d'oeuvre de la veulerie. Quatre actes d'esprit désarmant pour un public qui se croit autant d'esprit que l'auteur. La phrase même de Capus devient un article de Paris. A une façon qu'elle a de se déclencher, le public dit : « Ça va sonner ! » Et ça sonne toujours.
Ses personnages vont au-devant de toute réclamation. Ils disent : « Je suis prêt à toutes les aventures. Ne vous étonnez pas de ce qui va m'arriver. » Comment s'étonnerait-on ? Ils disent : « Suis-je moral ou immoral ? Je ne sais plus ! » Et le public, que touche cette consultation, dit : « Va donc ! Pas d'inquiétude ! Tu es moral comme moi. »
Et toujours le mot d'esprit qui sonne à temps.
Granier admirable, et qui met du sentiment, çà et là, dans un mot, quand il n'y en a pas dans le rôle.
Capus ne s'attaque pas aux sujets difficiles, mais le voilà maître de toutes les difficultés spéciales au sujet qu'il choisit. Et ça n'est pas dépourvu de sens social. Un cercleux peut dire que, La Petite Fonctionnaire, c'est tout le féminisme, Les Deux Ecoles, tout l'adultère et tout le divorce.
Pleure ! Mais il ne faut pas qu'une seule de tes larmes coule jusqu'au bout de ta plume et se mêle à ton encre.
A l'enterrement. Est-ce que je fais bien peine à voir ?
-- Oh ! vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais trompé votre femme ! dit-elle.
-- Est-ce que j'ai essayé de coucher avec vous ? Non. Alors, comment vous étonnez-vous que je ne l'aie tenté avec personne ?
La nuit tombe. C'est à qui de nous deux ne réclamera pas de lumière. Elle ne veut pas avoir l'air d'avoir peur, moi, je ne veux pas être grossier.
-- On est bien, dans cette pénombre, dit-elle d'abord. Enfin ! Il faut tout de même faire apporter de la lumière. Si ! Si !
-- Hein ! Quel drame ça ferait, dis-je, si Marinette entrait ! On ne voit plus rien. Pourquoi restez-vous là ?
-- Ce n'est pas à cause d'elle, mais des domestiques, dit-elle.
En effet, je sonne. François entre tout de suite. Il attendait à la porte, avec la lampe allumée.
Souvenirs de famille. Ma grand-mère, Marie Iaudi, appelait ma mère : l'avocate. Elle disait : « Elle avocate bien. » Très susceptible, quand elle croyait que, dans une conversation, il y avait un mot pour elle, elle s'en allait et boudait jusqu'à ce que tout le monde revînt la chercher.
Mon parrain, Pierre Renard, avait le même âge que ma tante. Ils avaient vécu ensemble avant de se marier, et le pays le savait. Il détestait sa femme et les enfants de sa femme, entre autres une dame Desavennes, qui avait deux enfants : Urbain et... ? Veuve à Chitry, elle habitait une chambre louée, et mon parrain refusait de la voir, même quand elle voulait lui souhaiter sa fête.
L'autre frère de mon père, Antoine, ressemblait à l'acteur Baron.
Ma tante Honorine a laissé le souvenir d'une femme très propre ; cependant, elle prisait dans une tabatière d'argent. Elle avait la manie des lessives.
Plus distinguée, ma mère laissera le souvenir d'une dame, de La dame.
Vieilles figures de quartier. On veillait chez Marie Pierry. Tout à coup, Marie Iaudi se mettait à rire silencieusement, pour elle, et longtemps.
-- Qu'est-ce que vous avez donc, maman Iaudi ?
Elle ne répondait pas, ne se calmait pas. Bientôt, c'était une infection. On se bouchait le nez. Alors elle s'arrêtait de rire et se remettait à teiller.
Les deux ménages, Pierre et François, habitaient la maison paternelle. Ma tante et ma mère se disputaient quand la bourse était plate, mais ma mère avocatait mieux. Mon parrain avait fait des bêtises : il avait acheté 4 000 -francs un pré qu'à sa mort on a vendu 1 200.
Le rideau du souvenir ne se tire que quand il veut.
Le père Fré. Le père Cornu. La mère Colade, Papon, le père Castel, le père Perreau, tout le quartier. Difficulté de placer nos souvenirs en ordre. Tel mot de mon père me paraît tout près, tel, de mon frère, très loin.
1 er mars.
Le Plaisir de rompre. Répétition au Français, sur la scène. Guitry n'est pas là. M. Prudhon, solennel même quand il sourit, est d'une politesse qui gêne bien mon chapeau que je suis obligé de garder longtemps à côté de ma tête. Mlle Sorel sait déjà et m'annonce qu'ils joueront ma pièce lundi soir, chez des Belges.
-- Cela nous rapporte à chacun vingt-cinq louis, dit-elle.
3 mars.
Guitry trouve mauvaise la mise en scène et donne quelques indications. Tout de suite c'est étonnant. Sans dire les phrases, sans gestes, simplement parce qu'il y pense, de cette petite pièce il fait une pièce.
-- Nous jouerons tous deux Le Plaisir de rompre, dit-il, et vous ferez la femme.
Brieux, sur la scène, fait répéter vingt fois de suite la même phrase à de petites actrices terrorisées.
Guitry laisse à Claretie ce mot qui doit l'affoler : « Brieux n'a pas besoin de moi avant vendredi. Je vais voir comment on se porte au Jardin des Plantes. » Et nous y allons.
Et, ce soir, je dirais presque que les hommes ont moins de vie que les bêtes, et, les bêtes, moins de vie que les pierres de Notre-Dame. A trente-huit ans -- j'ai attendu jusque-là ! -- je regarde Notre-Dame, et mon coeur se rompt.
Des pains énormes que les bêtes me font l'injure de ne pas manger en entier.
J'en jette un morceau sur le dos de l'ours, qui le porte sans le savoir. Succès. A terre, d'énormes plaques vertes ou jaunes.
Une effraie tombe, tâtonne de l'aile comme un aveugle de son bâton.
Des oies, le bec dans un bec de cuir.
Des perroquets à tête rouge grincent comme des chaînes rouillées.
Notre-Dame. Pour la première fois de ma vie je regarde cet amas de pierres. Une émotion nous étreint. Là-bas, cet oiseau vivait : c'était étrange. Cette pierre vit, et c'est confondant. Oh ! la gravité, la sérénité de ce saint qui lève deux doigts en l'air ! Et cette jolie sainte ! Et comme saint Denis tient sa tête, et non celle d'un autre !
Si nous entretenions le petit train-train de notre sensibilité, la vie n'aurait pas de trous.
Dans le fiacre qui nous ramène, nous ne disons rien. Ah ! Capus, qu'est-ce que le joli près de la beauté !
Et je ne savais même pas où fut la Conciergerie ! Je n'ai vécu qu'avec les livres.
Le bourgeon va bientôt ouvrir ses ailes.
5 mars.
Franc-Nohain, un peu travaillé d'ambitions politiques, voudrait à Nevers une situation telle qu'on lui demandât d'être député et de jeter Massé par terre.
Veut une plaque -- seulement -- sur la maison où il est né à Corbigny.
Au Figaro. A la caisse, je tends ma carte.
-- Vous devez avoir une petite somme à me remettre, dis-je.
Le caissier ouvre un immense livre. Je vois mon nom écrit en belles lettres.
-- Oui, monsieur. Vous êtes porté à 0,50 F la ligne. Ça vous fait 36,50 F.
J'écris à Calmette qu'à ce prix je mourrais de faim, et que, s'il faut mourir de faim, j'aime mieux ne pas travailler.
9 mars.
Décor de meubles bordés d'or. Guitry met en scène. Voilà donc un acteur qui ajoute_ au texte, qui n'est pas absolument inutile ! Où je ne le suis pas, c'est dans la scène de « Je veux te reprendre ». A quoi bon toutes ces histoires ?
Il salue les acteurs avant de faire une observation.
Quand on le voit monter sur la scène par l'escalier de bois, avec son gros ventre, sa tête dénudée, on a un peu peur de cette personne lourde. Puis, au premier mot, tout s'allège, tout s'illumine.
-- C'est un homme merveilleux, dis-je à Claretie.
-- Oui, dit-il. C'est un homme de lettres.
-- Il écrirait des pièces s'il savait et voulait se servir de l'outil qu'est une plume.
-- Il a eu, dit Claretie, une grosse influence sur votre génération.
-- Enorme !
Je bâtis mes pièces en drames, et je les écris en comédies, dit Capus.
L'arbre est un animal paralysé.
Si La Fontaine est « le fablier », Victor Hugo est toute la forêt.
12 mars.
Jardin d'acclimatation. L'ennui de toutes ces bêtes. Le plaisir qu'éprouvent certaines d'entre elles, les sangliers surtout, à se faire gratter le dos par les cannes des visiteurs.
Le marabout-adjudant : un Anatole France en jaquette.
La girafe qui, de sa langue noire, lèche le mur ou se l'enfonce jusqu'au fond du nez.
Le gazouillement d'une bande de cochons d'Inde.
Les phoques, beaux nageurs qui se baignent avec des grâces d'hommes.
La fantaisie du Créateur qui donne au flamant un cou si long qu'il a dû le percher très haut sur pattes.
L'aigle dont le bec est un chef-d'oeuvre de coutellerie.
Le Plaisir de rompre au Français. Première à ce théâtre. Médiocre soirée, sauf l'argent. J'ai l'impression du four, et me voilà « noir » pour une bonne demi-heure, Mais que d'argent ! 361,47 F : c'est comme un remboursement.
Dans la riche loge de Sorel. Elle ne dit pas : « Oh ! j'ai une migraine, ce soir ! » C'est de premier ordre. Elle n'est pas capricieuse. Ne se croirait-elle pas encore une grande artiste ?
Bernard me dit ce mot drôle :
-- Allons, mon vieux Jules ! Vous aurez quelque jour un buste ici, si vous vous mettez à la sculpture.
18 mars.
Un marin qui a fait le tour du monde :
-- Un pas de plus, dit-il, et on mettait le pied sur rien.
Les terrains inexplorés, toujours en friche, des meilleures amitiés.
En amitié, j'adore ouvrir des noix nouvelles.
Capus me dit :
-- Ce que j'appellerais, non ta paresse, mais ta rétention.
19 mars.
Le Plaisir de rompre. Première représentation devant les abonnés. J'en vois un, typique. Il a le cou maigre et flasque et le col trop grand, ce qui lui donne l'air « outrageusement décolleté ». Il cause avec Sorel et Mayer et leur dit qu'il est heureux d'entendre cette petite piécette, qu'il espère que ce sera moins dur que Les Burgraves. Oh ! Les Burgraves!
A côté d'elle Marinette à un vieux monsieur et une jeune femme qui écoute bouche bée : elle recevra peut-être des claques du vieux monsieur, qui est horripilé. Des mots le suffoquent. Il déchire le programme, le jette, le ramasse pour voir le titre de la pièce. Le nom de Jules Renard l'achève : qu'est-ce que c'est que tout ça ?
Une réflexion : « Tiens ? Elle va ouvrir sa porte elle-même ! »
Une autre, quand Mayer dit : « Je m'emplis les yeux... »: « Il n'est pas difficile ! » A son âge, on n'a plus de petit nom. Tous les abonnés font : « Oh ! Oh ! Avec ça !... »
Certes, il y a tirage, mais la pièce intéresse même ceux qu'elle révolte. On ne se mouche, on ne tousse pas trop, et les belles dames ne songent pas trop vite à leurs cochers.
Mais Marinette ne croit plus à la Comédie-Française.
Une vieille petite bonne femme de pomme.
20 mars.
-- Je me suis trompé de bonne foi.
-- Ce n'est pas une raison ! Je ne préfère pas un imbécile à un menteur. »
21 mars.
Le Quatorze Juillet, de Romain Rolland, chez Gémier. Le 14 Juillet est aussi triste en Mars qu'en Juillet. La foule ne peut pas être une cohue pendant trois actes. Il faut qu'elle aussi se plie aux conventions du théâtre. Mégard m'explique que, la petite fille, c'est un symbole.
Preuve d'amour, pièce en un acte de MM. Ferdinand Bloch et Louis Schneider. Deux mains, pas une de plus, ont applaudi une fois, pas une de plus.
Le rideau descendu n'est jamais remonté.
Chaque réplique passe sur les rangs de têtes comme un souffle sur les flammes d'un réchaud.
22 mars.
Société des gens de lettres. Réunion préparatoire. Capus monte à la barre et, balbutiant, sollicite les suffrages de ses chers confrères et les assure de son dévouement.
M. Lucien-Victor Meunier affecte de mépriser sa littérature et de ne tenir qu'à ses qualités administratives.
Paul Hervieu, décidément, ne veut plus même sourire. C'est bien l'homme qui se fait photographier en académicien, comme s'il faisait sa première communion.
Muhlfeld n'est pas là pour énumérer ses titres. Il arrive en retard, avec, dans sa poche, un petit discours écrit qu'il est obligé de garder. Et il reçoit une petite tape : il n'arrive même pas dans les onze premiers.
M. de Saint-Arroman, qui préside, ayant dit que M. Alfred Capus n'est peut-être pas le premier que par ordre alphabétique, personne ne proteste, mais personne n'approuve. Il ne faut pas faire de ces plaisanteries à des gens de lettres.
Georges Renard, un Zola maigre et blanc, un exilé, me dit :
-- On me demande souvent, monsieur, si je suis parent de monsieur Jules Renard.
Le vote, une arme sournoise et dégradante.
Femmes de lettres, leur laideur, leurs ridicules petits chapeaux verts. Les plus jeunes ont des allures masculines : on dirait qu'elles font de la littérature pour faire les hommes.
28 mars.
A Chaumot. Le paysan a deux armes : son vote, et son salut.
Quand il s'aperçoit qu'on a la faiblesse de tenir à ses bonjours, il vous rend très malheureux. On l'attend. Il arrive. Il n'a pas l'air de vous voir. Quand il n'est plus qu'à quelques pas, il vous jette un regard rapide et sournois, et passe.
Qu'est-ce qu'il a ? Je le saurai peut-être dans cinq ou six ans, et, très probablement, il n'a rien.
La violette, modeste ? Pas tant que ça ! Elle fleurit la première comme si elle craignait la comparaison,
Le maître d'école de Chitry. Il y est depuis quinze ans. Il aura sa retraite dans six ans. Le plus bavard des pécheurs, il a une histoire pour chaque poisson : il y en a qu'il traite d'imbéciles.
Il ne dit jamais : « L'inspecteur primaire. » Il dit : « Monsieur l'inspecteur. » Dans un désert, il n'oublierait pas « monsieur ».
Une boîte à vers pendue au cou par une corde.
31 mars.
Le poëte Ponge. Pauvre homme déjà ravagé par le chancre littéraire, il a l'air d'une expérience d'inoculation.
Il va porter ses petits volumes à toutes les foires : il en a deux mille à placer. Il est sûr de rentrer dans ses frais, mais il voudrait faire une bonne affaire pour pouvoir lancer, après, un petit recueil de poësies.
Il ne se gênera pas pour mettre les fautes du livre sur le dos de l'imprimeur.
Il s'adresse surtout, lui aussi, aux jeunes gens du pays.
Un ancien instituteur lui a dit qu'à le lire il avait pleuré comme un veau, et que son petit volume était plein de coeur.
De l'instituteur de sa commune il dit :
-- Il ne pense pas beaucoup, en dehors de sa chasse et de sa classe, mais sa femme est romantique ou, plutôt, « romanique » (il n'a pas pu trouver « romanesque »), et elle lit beaucoup de romans.
Son cerveau semble brûlé par un petit feu de pauvre.
-- Notre curé ne vous connaît pas, me dit-il, mais il a dit : « Puisque nous avons un littérateur, je vais me procurer ses livres. »
Un pardessus épais, sans forme, un noeud de cravate bleu qui dépasse le col. Une tête de chat mal nourri.
-- Un tel me fera une petite note, dit-il, un tel aussi, un tel encore...
Je ne lui offre rien. Je le regarde : il est aussi vaniteux, aussi faussement modeste que moi.
-- Je ne vois pas bien les palmes d'officier d'académie sur ma blouse de paysan, dit-il.
Mais ses yeux s'allument : il ôterait sa blouse.
Il avril.
Rentré à Paris. Coquelin dans Le Bourgeois gentilhomme.
-- Votre ami Guitry ! me dit-il en me donnant sur l'épaule une tape à me faire tomber, car je ne l'attendais que sur une jambe. C'est ignoble, ce qu'on a fait à la Comédie-Française, dans Tartuffe, par exemple ! On ne joue pas ça comme du moderne !
Il a empêché Ruy Blas de tomber. C'est lui qui a trouvé la façon de jouer le IVe acte en comique, mais Victor Hugo (il dit « Monsieur Victor Hugo » avec un respect un peu dédaigneux), n'était pas content et lui a retiré le rôle de Triboulet.
D'ailleurs, sauf les trois premiers actes, Le Bourgeois gentilhomme a l'air d'une farce grossière dont Molière devait penser : « C'est toujours bien assez bon pour cet imbécile de Louis XIV ! » Une pièce pour une Cour fatiguée qui ne tient plus beaucoup à s'amuser.
Desprès tout émue de quitter le Théâtre-Antoine, les yeux vite mouillés.
-- Pourquoi n'êtes-vous pas venu ? dit-elle. Hier soir, le public a été si gentil ! D'abord, dès mon entrée, un murmure, puis, des applaudissements, puis, de gros rappels. Et Antoine a été gentil !... Je ne l'avais jamais vu comme ça... Il me frôlait, de l'épaule. Il avait envie de pleurer. Moi, je pleurais, mais, moi n'est-ce pas ? Une femme... Il me disait : « Ca me fait quelque chose. Je suis triste. » Il m'a emmenée souper avec deux ou trois amis, mais il aurait voulu être seul avec moi, et il me disait des choses gentilles, des vraies choses gentilles comme il faut qu'elles soient. Oh ! Oh ! Je suis rentrée à trois heures et ne me suis endormie qu'à six, pour garder le souvenir de cette dernière soirée. Demain, je n'y penserai plus. Quand nous nous sommes quittés il m'a dit : « Je ne jouerai plus jamais ce rôle-là sans vous. Signoret et Becker le joueront plus tard. Il faut laisser la pièce se reposer, mais plus jamais moi sans vous ! »
13 avril.
Au Concours agricole. Une chaleur monte de tous ces taureaux. Un bélier extraordinaire qu'on ne serait pas fier de rencontrer dans un bois : de la laine partout, la tête dans un bonnet de laine ; on ne voit que le bout du nez et le derrière, rose comme un sourire vertical. Il a l'air d'étouffer là-dedans et respire très vite.
D'invraisemblables petits coqs de combat. Ils n'ont que les os et la peau sur leur âme guerrière.
Le bonheur serait de regarder tout ça, de se contenter de voir, sans la préoccupation de rapporter « quelque chose ».
15 avril.
Mon instinct d'écrire.
La modestie est toujours de la fausse modestie.
Rêves rapides comme un pigeon qui passe devant une fenêtre.
Capus fait faire tant de travaux à sa maison de campagne qu'il ne peut jamais l'habiter.
-- Papa, dit Baïe, pourquoi les grands médecins ne sont-ils jamais jeunes ?
-- Vous n'êtes pas malheureux !
-- Si je voulais, je me plaindrais autant que vous.
Chez Prunier, dans la salle voisine :
-- C'est insensé !
-- Voulez-vous me permettre...
-- L'humanité...
-- Comment ?
-- L'humanité...
-- Quoi ?
Jour tacheté de lumière et d'ombre, le soleil ne faisant que rouvrir et refermer la paupière.
Une image d'Epinal ne doit pas durer plus d'une image.
Un comique qui arrache le rire comme une dent.
Mendès, très triste de son histoire avec Sarah, va laisser ça reposer un an, puis il sera joué à la Comédie-Française
-- Il y avait mille vers de trop, dit-il, mais, puisque je les supprimais !... Seulement, Sarah s'est aperçue que, son rôle n'était pas seul à faire de l'effet ; et puis, j'avais eu le malheur de dire que Segond-Weber était une superbe Doña Sol. Et voilà ! Oh ! ces acteurs !... Imaginez que ce pauvre Bornier, qui voulait faire reprendre je ne sais quel Agamemnon, s'abaissa, un jour, dans la loge de Coquelin qui se déshabillait devant lui, jusqu'à dire : « Oh ! les belles cuisses ! » Ce Coquelin, avec impudeur, faisait le beau devant ce bossu.
L'oiseau en cage ne sait pas qu'il ne sait pas voler.
Style. Quand « améthyste » arrive, « topaze » n'est pas loin derrière.
Musique. Je dois au chantonnement d'une bouillotte mes plus douces rêveries.
Amour et amitié, c'est la nuit et le jour.
A la Gloriette. La rivière qui va contre tous les vents.
Les acacias à l'orée d'un bois qu'ils défendent de leurs piquants.
Le hérisson. Les bohémiens en mangent beaucoup. Ils le passent sur le feu, les « piquots » tombent et on le hache menu pour faire de la soupe.
Cette semaine, le poëte Ponge va lancer un article sur la question agricole.
Il dit : « Monsieur Balzac ».
Ragotte mange toujours avec un air sacré.
Hélas ! j'ai peut-être laissé passer toutes les heures où j'avais du génie.
Tirer sur un sanglier et ne lui tuer que les poux.
Au bois, tout finit par des chansons.
Le bouleau, avec sa blouse de plâtrier.
Le soleil qui descend éclairer les morts.
Les arbres se tordent les branches.
En mars, la couleuvre sort de son trou, et, épuisée par l'effort, s'endort au soleil, luisante, toute neuve.
C'est le bracelet d'une morte.
La petite bonne, à la fenêtre d'en face, coud, entre ses repas, et regarde à chaque instant dans la rue. Je couds, comme elle, des lettres sur du papier blanc avec du fil noir, mais, comme elle encore, j'aime surtout à regarder ce qui se passe dans la rue, et je perds plus de temps qu'elle.
Le dinde mâle, longtemps debout, les deux pattes sur le dos de la dinde qui attend et ne bouge pas., Quelquefois, ça glisse. Il perd un peu l'équilibre, mais il se rattrape, Enfin, il se décide et rabat sa queue comme un éventail. C'est court. Il saute à terre et marché fièrement, son éventail rouvert. La dinde, qui s'éloigne, secoue ses plumes avec l'air de dire : « Qu'il est ennuyeux ! II est bien avancé, maintenant ! Ne vaut-il pas mieux picorer ? Quel plaisir trouve-t-il à ça ? »
Odeur de grande maison : odeur âcre de domestiques qui ne se lavent jamais.
L'arbuste voudrait être déjà assez grand pour avoir un nid.
Honorine. Après sa mort, comme la terre entrera bien dans ses rides !
Desvignes, photographe et libraire. Après une demi-heure passée à table chez Langlois, à Lormes, après avoir écouté ses histoires de cartes postales, de livres sur le Morvan, j'ai fini par lui dire :
-- Car, moi aussi, en somme, je m'occupe un peu de tout ça.
Presque toutes les nuits, maintenant elle compte ses morts. Elle se trompe toujours. Elle en oublie : il y en a qui sont plus morts que les autres.
La dinde vraiment éclate de rire comme les Indiens de Cooper.
17 avril.
Au Jardin d'acclimatation. Des jeunes filles font effort pour ne regarder, des singes, que leurs grimaces, mais il faut bien voir le derrière rouge et la petite carotte flétrie, Il y en a un qui soupèse délicatement celle de son frère. On ne dit rien, on se rattrape en disant : « Oh ! le sale ! » quand il cherche les poux de l'autre et les lui mange avec une touffe de poil. Cet oeil profond et brusquement trouble. Ils ont des éclairs d'humanité, insignifiants. Leur oeil épluche : leur pensée « épluche » à peine.
Le tamanoir, avec une langue comme une aiguille, traîne une queue comme une palme.
Le kangourou saute par bonds précis et élastiques tout le long de son allée et semble dire, ses deux pattes de devant sur la poitrine : « Je vous demande bien pardon, mais, quand ça me prend, c'est plus fort que moi : je ne peux pas m'en empêcher. »
Le tatou dans son gantelet de fer.
La panthère qui se frotte le ventre, étendue comme un tapis au soleil.
Le porc-épic qui veut mettre son nez au derrière de sa femme, mais elle se rebiffe et il se pique le nez aux dards. On rit. Il s'arrête, nez à terre, oeil en dessous, fâché, prêt à nous dire : « Tas de gourdes, je voudrais bien vous y voir ! ». Il a déjà un oeil crevé. Mais que de porte-plume ! Un autre, excité par le printemps, ne fait qu'entrer dans sa cage et en sortir, agitant avec bruit ses dards, comme un guerrier indien ses flèches.
Le perroquet au bec noir comme un vieux fond de porte-monnaie, avec sa langue de cuir.
18 avril.
Ce nom-là me déplaît.
-- Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque c'est moi qui le porte ?
Les âmes basses ne comptent que sur la noblesse des autres.
Le kangourou, dit-on, se sert de sa queue comme d'un puissant ressort et peut sauter 7 à 10 mètres. Qu'est-ce qu'il attend pour sauter par-dessus sa barrière, qui a 1,50 m ?
Au Jardin d'acclimatation. Le bélier, la corne rabattue sur l'oreille. Le flamant qui essaie sa trompette.
Le gardien des oiseaux. Le mieux apprivoisé, c'est encore lui. Il me suit de cage en cage. Je crois lui échapper, mais le voilà sorti, tout prés de moi, souriant, pas fatigué, et il finit par me prendre dans la main une pièce de dix sous.
Je déteste -- et d'un goût délicat c'est le signe --
Toute la plomberie orgueilleuse du cygne.
« Le cormoran crieur », dit Victor Hugo dans Les Pauvres gens. Je l'ai entendu rire, ricaner plutôt. Le paon mue. Il a le cou pelé comme si quelqu'un s'était frotté à sa peinture mal séchée.
Comme on serait fier d'être quelque chose dans la vie de ce lion, s'il nous faisait la grâce de son intimité ; de sa sympathie !
L'hyène : Ernest La Jeunesse. Plus turbulente que cruelle.
La critique d'un sot te fait mal. Tu t'attristes,
Et tu confonds la gloire avec les journalistes.
21 avril.
Nos jardins à Paris : un sapin dans une cage.
Veuve inconsolable, pour témoigner que son deuil persiste elle ne veut se remarier qu'avec quelqu'un qui n'ait pas l'air trop vivant.
Je me sens vide, de m'être rongé intérieurement jusqu'à l'écorce.
Liquéfié à cinquante-trois ans, il écrit à Guitry des lettres de petit enfant, où il dit que son oeuvre et lui peuvent attendre, que la calomnie a tué Becque, mais que, lui, il résistera. C'est larmoyant, vaniteux et serin.
En déménageant, Capus a dit à sa concierge :
-- Portez-vous bien ! Et puis, nous reviendrons peut-être.
Son succès, il le doit à ce que le dialogue de ses prédécesseurs était plat.
Je ne prends bien que mes plaisanteries.
Au théâtre la tradition est si tyrannique que tous les acteurs ont l'air d'imiter d'anciens acteurs.
25 avril.
Femme. Et une délicatesse ! Sur la route, elle buterait dans l'ombre d'un arbre.
L'homme d'une des minutes du siècle.
Printemps. Il semble qu'à déjeuner on va manger d'abord quelques brins de lilas, et qu'on finira par une coupe de fleurs de pommiers.
Une mémoire prodigieuse, qui ne peut oublier que les services rendus ou reçus.
Toute ma littérature, c'est, pour plus tard, des repentirs.
Homère, c'est le premier poëte qui ait eu de la chance.
Claretie, un excellent homme de lettres à feuilleter.
26 avril.
Je passe ma vie à me poser de vagues points d'interrogation, et je ne tiens pas aux réponses.
Fantec est d'une génération qui n'aime plus Jules Verne, qui ne s'étonne pas du Nautilus, sans doute parce qu'elle connaît le bateau sous-marin. Fantec fait plus fort que Jules Verne, et, tous les huit jours, il invente une nouvelle bicyclette ou un nouveau Santos-Dumont.
27 avril.
-- Moi aussi, monsieur, la politique me dégoûte, mais je n'en fais pas.
Francesca da Rimini à la Renaissance. C'est presque du Shakespeare, et c'est encore plus embêtant.
A soixante-dix ans, Sarah ne peut plus faire que la petite fille.
Et Magnier habillé en traversin !
C'est de la littérature de ce pion savant qu'est Schwob, faussement lyrique, faussement simple, vieux Primitif.
Les attitudes de Sarah : elle a l'air intelligent quand elle écoute des choses qu'elle ne comprend pas.
30 avril.
Dieudonné, son cinquantenaire à la Renaissance. Oh ! ce menuet dansé par Sarah, Réjane, Coquelin de plus en plus pareil à l'Homme qui rit ! Ces grâces de grand-mères ! Ces sourires de vieux créneaux ! Et on les rappelle ! Et le public-roi s'écrie : « Ici, mes bouffons ! » Et les pauvres femmes semblent dire : « Nous te montrons notre derrière, mais, si tu veux taper dessus, ne te gêne pas ! »
Seule, Bartet reste dans un coin et comprend que, la modestie, c'est encore de l'art.
On les rappelle. Sarah, essoufflée, fait signe qu'elle a mal au coeur mais Réjane en veut encore et, en signe qu'elle est prête à recommencer, pique un pas d'allégresse. « Ils sont si gentils, et ça les amuse tant. » doit-elle se dire. Quant à Coquelin, c'est Louis XIV. Celui-là ne veut pas uniquement notre joie : il exige notre respect. Sa danse avait quelque chose de sacré. Pour ma part, je l'ai senti, et je n'osais pas applaudir, de peur de commettre un sacrilège.
Il nous avait dit, d'abord, Le Sous-Préfet aux champs. C'est délicieux, ce poëme en prose, mais vous n'imaginez pas ce qu'en peut faire Coquelin : une épopée ! C'était Jupiter professeur de diction.
C'est étonnant comme, dans ce milieu, Galipaux parait naturel
Marni écrit aussi son Journal. Elle en a lu à Guinon et à quelques amis, qui lui ont dit que c'était cent fois mieux que du Goncourt.
Le kangourou, puce géante.
Un père a deux vies, la sienne, et celle de son fils.
Hypocrites, ils comptent sur la gentillesse de leurs amis et ne ménagent que la méchanceté de leurs ennemis.
1er mai.
Léon Blum, très attiré par la politique, documenté et précis. Connaît les députés par leurs votes.
Dans certaines rues désertes, à minuit et demi, en omnibus, il semble qu'on traverse en diligence une ville de province. Une actrice monte avec des choses dans un journal.
Je souffre à entendre une belle voix chanter des mots bêtes.
Gloire. Un nom, c'est fait avec du ciment, du mortier, et beaucoup de goujateries.
Vaniteux au point que je supporte mal qu'une femme, en me parlant, garde son chapeau sur sa tête.
Les larmes dégradent la beauté de la douleur.
-- J'ai trente-quatre ans, me dit Coolus.
-- Et moi, trente-huit. Ça fait une belle différence.
-- Qu'est-ce que quatre ans ! dit-il.
-- Quand on a fait quelque chose, ce n'est rien, mais, quand on n'a rien fait, c'est énorme.
On réussit toujours.
2 mai.
La misère -- et c'est ce qui nous trompe -- donne au misérable un air d'ivrogne.
La misère, quelle modiste ! Elle fait des cols de chemise, des cravates, qui sont des chefs-d'oeuvre.
-- N'est-ce pas ? me dit Bady. Vous trouvez Le Masque moins bien que L'Enchantement.
-- J'avoue...
-- Je suis de votre avis.
-- Mais Bataille est un homme de grand talent. Je veux seulement dire que Le Masque ne m'a pas paru assez fort pour lui.
Tarride, qui m'a entendu et me rejoint :
-- Je souffre, dit il, de vous entendre parler ainsi de Bataille, quand je l'ai entendu parler de vous comme il fait.
-- Mais je dis du bien de lui !
-- Précisément.
-- Mais il m'a toujours dit les choses les plus flatteuses !
-- Précisément, dit Tarride, et, quand vous avez le dos tourné, il dit de vous des choses immondes. Je n'aime pas ces hommes-là, et c'est parce que Bataille est un homme faux qu'il fait du mauvais théâtre, tarabiscoté, du théâtre.
Je m'éloigne, le coeur un peu trouble, sans oser demander à Tarride quelles choses immondes Bataille peut dire de moi.
5 mai.
Au Louvre, où Alfred Natanson m'emmène voir des David, des Velasquez, et des petites natures mortes de Chardin : je prends des oeufs pour des oignons. Rien de cela ne me passionne.
En sortant, je vois un merle noir à bec jaune, tout seul, au milieu d'une tache d'ombre écartée sur une herbe verte. Voilà de la peinture.
Tous les marronniers ont ouvert leurs feuilles comme des petites ombrelles d'un soir.
Elle a perdu son beau-père. Elle est admirable de vie, comme pour une noce.
Elle est allée chercher un prêtre.
-- Pour un mourant ? lui dit la bonne du curé.
-- Oui.
-- Vous avez eu tort d'attendre si longtemps, madame.
-- Est-ce que ça vous regarde, vous ? dit-elle.
Comme le curé déjeune et ne veut pas venir tout de suite, elle l'engueule.
-- C'est honteux ! s'écrie-t-elle.
-- Vous êtes franc-maçonne ! lui dit-il.
-- Non ! Je suis catholique, et j'en rougis.
Comme, d'un ton mielleux, il lui dit : « Une messe à sept heures du matin, à huit, à neuf heures, c'est tant », elle le traite de commerçant et de voleur.
Mais on n'enterrera pas le beau-père à Saint-Ouen, parce que c'est un cimetière de pauvres. On l'enterrera au cimetière des Batignolles, où il n'y a que des concessions à perpétuité.
Les bêtises qu'entend dire un tableau de musée, mais les horreurs qu'entend peut-être un cadavre.
Le poëte. Ah ! être admiré par une belle grue qui m'offre à coucher !
6 mai.
Tristan à Boule-de-suif :
-- Je ne sais pas ce que j'ai. Je ne suis pourtant pas cocardier, mais ça me fait plaisir de voir un officier prussien.
C'est plaisir de constater que Méténier n'ait aucun talent, même avec le talent d'un autre. Boule-de-suif de Maupassant a vieilli, mais il y a de la race, de la distinction, dans sa rosserie. Méténier n'est qu'un homme vulgaire. Et puis, tout cela n'est pas de la comédie. Les gens de métier manquent de métier. Il faut à notre goût -- ce n'est peut-être qu'une mode -- un peu de lyrisme dans la banalité, et un peu de rosserie dans la rouerie. On ne peut plus s'étaler comme ça : nous demandons des plis et des replis. L'avare cache non seulement son argent, mais son avarice. Il faut être impudique en y mettant les formes ; nous redevenons bégueules, c'est évident, et les auteurs doivent en tenir compte. Il n'en faut pas trop demander au public, ceci s'entendant dans tous les sens.
Aux deux Salons. Des portraits de femmes qui dégoûteraient de la femme si ce n'était déjà fait, des paysages inhabitables, des murs entiers où Detaille et Gervex à grands coups de pinceaux, ne mettent rien, et des tableaux de famille où le peintre a soin de se mettre bien en vue, tout au bord.
7 mai.
Première communion : les petits sont tous blessés au bras gauche.
Je vaux peu par les pièces que j'écris, beaucoup par celles que je n'écris pas.
Il faut lire Chateaubriand comme on prend un bain d'azur, y entrer la tête haute.
Fantec veut être le premier vacciné. Il tend son bras nu jusqu'à l'épaule, dit, après la piqûre : « Tu ne m'as pas fait mal », et s'évanouit.
Femme avec un double menton de lapin russe.
Réunir toutes ces notes sous les rubriques « le Bien » et « le Mal ».
Avec des hommes comme Chateaubriand et Lamartine, on voyage dans l'air, mais sans direction.
Il y a un état de paresse où l'esprit, lui aussi, semble vivre de ses rentes.
-- Vous me remerciez ?
-- Non, dit la patronne : je vous flanque à la porte.
-- J'avais, dit Guitry, un adjudant qui, un jour, nous a donné, comme point de direction, « le milieu du brouillard ».
La vérité n'est pas toujours l'art. L'art n'est pas toujours la vérité, mais la vérité et l'art ont des points de contact : je les cherche.
8 mai.
Père, je t'oublie. Mon pauvre vieux papa, tu es fini !
Comment regarder la vie avec les méthodes de Claretie qui catalogue tout mais ne regarde rien ?
9 mai.
Chez Jean Charcot. Ressemble à un Claretie qui serait jeune et brun. Croit à l'influence de la lune, mais seulement comme marin.
Je craignais de faire des gaffes avec le nom de Léon Daudet, mais je m'aperçois que deux sujets de conversation seulement passionnent Jean Charcot : les voyages et Léon Daudet.
Ayant épousé la petite-fille de Victor Hugo, il s'appelle lui-même « le prince consort ».
Hugo, Daudet, Charcot, ces trois grands hommes, n'ont pas pu créer le bonheur, un couple heureux.
Il voyage beaucoup sur un bateau qu'il commande. Il a une quinzaine de marins. Il va passer trois mois aux îles Féroë où il fera des études sur le cancer. « Ah ! que c'est beau ! » dit-il comme quelqu'un qui n'est pas heureux à Paris.
Il ne comprend pas qu'on tue pour le plaisir, ni un scorpion ni un moustique. Il ne cueillerait pas une fleur ; mais il tue dans l'intérêt de la science, le plus vite possible, parce qu'il croit l'homme supérieur à la bête.
Son père étant mort aux Settons, il a demandé à la mère Seguin la patronne de l'hôtel, de lui vendre le fauteuil où le grand homme est mort. Elle lui a fait un tel prix qu'il a dû y renoncer. Vallery-Radot lui a d'ailleurs dit qu'il ne croyait pas que ce fût le vrai et qu'elle avait dû déjà le vendre à quelque Anglais. De sorte que Jean ne désire plus aller voir l'hôtel où son père est mort.
Sur une table, une photographie de Victor Hugo vieux que Jeanne trouve la plus ressemblante.
A Guernesey, à midi, c'était un coup de canon qui mettait fin au travail de Victor Hugo Le soir, à neuf heures et demie, un autre coup de canon l'envoyait se coucher. Sa bibliothèque, à Guernesey, ne se compose que de volumes dépareillés. Il lisait par exemple, la première partie d'une étude sur la navigation et devinait le reste.
11 mai.
-- Tu as parlé, dis-je à Capus, de la tristesse de l'homme fidèle.
-- Ah ?
-- Oui, dans La Petite Fonctionnaire, et cette remarque est de moi.
-- Ah ! Je savais bien, dit-il, qu'elle n'était pas de moi mais j'ignorais qu'elle fût de toi.
Il dit : « Allons ! à mardouille ! » (pour : à mardi).
-- Tu ne m'avais pas trompé, dit-il. La Bruyère, c'est bien, mais Marivaux m'embête.
Il achète, très cher, des petits complets à carreaux qui lui donnent l'air d'un ouvrier. Il dit : « Je suis malade. Je me suis découvert un commencement de tuberculose. »
Rien n'est plus drôle que ce petit homme chauve qui a le nez toujours sale, des yeux « tâtonnants » de myope, point de front, et plus d'esprit, à lui seul, que Voltaire et nous tous.
Pelléas et Mélisande, musique de Claude Debussy. Un sombre ennui, et comment ne pas rire de cette puérilité : le mari, désignant sa femme : « Je n'attache aucune importance à cela » ! C'est de la conversation chantée. J'attends une rime qui ne vient jamais. Et cette succession de notes ! C'est le bruit du vent. J'aime mieux le vent. D'ailleurs, c'est aussi bien une porte de grange qui tourne et grince. Des femmes disent : « Je suis émue : ça suffit. » Non ! Il y a la qualité de l'émotion, et, si je ne sens rien, je crois volontiers que vous sentez de travers.
Ah ! Un beau couplet de café-concert ! On siffle. Quelques-uns disent : « Le littérateur ! Le littérateur ! » Est-ce à lui qu'ils en veulent ?
Tant pis ! En musique je ne goûte que l'air qui me rappelle un air.
C'est un public spécial de dames riches qui ne vont que là ou à l'Opéra.
De beaux décors.
-- Mais c'est de la mauvaise administration, dit Guitry, que de faire de beaux décors pour une pièce qui ne peut pas avoir de succès.
Et il pousse d'énormes soupirs d'ennui qui viennent crever à la surface.
Maeterlinck a raison de rire un peu de tout cet art de marionnettes.
Je suis un arbre qui ne produit pas tous les ans En mai, j'avais quelques fleurs : elles ont gelé à la lune rousse.
Après avoir écrit, dans Le Figaro, deux ou trois articles violents contre l'Exposition, Barrès se présentait dans un quartier où il fallait vanter les bienfaits de l'Exposition. Comme Tristan, surpris, lui rappelait ses articles :
-- Je suis parti de ce principe que rien ne se sait, lui répondit Barrès.
Le Coeur a des raisons..., de de Flers et Caillavet. Le meilleur acte que j'aie vu depuis longtemps. Il n'est que spirituel, mais il l'est extrêmement. Avec un peu d'échenillage, ce serait un chef-d'oeuvre.
La Pensée de Pascal commence par « Le coeur a ses raisons » et non « des ».
J'en dis tant de bien à Mégard qu'elle est étonnée.
-- Ça me rappelait Le Pain de ménage, dit-elle.
-- C'est cent fois plus amusant !
-- Le Pain de ménage est plus intérieur, mais je l'inonde de lait.
Car c'est vraiment délicieux, et d'une abondance ! La qualité du sentiment n'est que médiocre, mais la qualité de l'esprit est de premier ordre.
Comme on sait gré à l'auteur de ne pas nous obliger à mentir ! Car le moins flatteur d'entre nous ment septante fois par répétition générale.
L'oie qui fait sa proue, son devant de carène.
-- Comme vous avez la peau blanche !
-- Oui, mais c'est bien salissant.
Daisy. Le Coeur a des raisons.... Comme c'est humiliant, le théâtre ! Au fond, personne n'y connaît rien, que le public, qui a ses raisons que les gens de goût ne connaissent pas.
Ce soir, à la répétition générale, il y a renversement : ce n'est plus la répétition privée d'hier. Fort déchet, à mon goût, sur l'acte de de Flers et Caillavet. Au contraire, l'acte de Bernard marche bien, me paraît meilleur et d'une autre qualité que Le Coeur.... Et Legendre dit : « Ça m'a donné un coup, ça sent le chef-d'oeuvre ! »
Polaire se fait présenter par Willy.
-- Tout le monde, dit-elle, m'a dit : « Poil de Carotte, voilà un rôle pour vous. »
Un petit animal curieux, pas joli, et qui vous donne la main gauchement, comme si c'était une patte, levée à la hauteur de l'oeil. L'air d'un guichard un peu écrasé.
-- J'ai lu, ce matin, une ou deux pages de Flaubert, dit Capus. Il n'écrivait pas si bien que ça.
-- Je le sais, dis-je. Flaubert n'est pas naturel. Il ne sait pas écrire de naissance comme Voltaire, Renan, Mme de Sévigné. Son style, c'est toujours un peu un style de thème. Il le fabrique sur l'heure ; quelquefois, c'est manqué. Son style est de la peinture : quelquefois, il barbouille.
A Chaumot. Cousine Nanette fait cuire dans un pot ses pruneaux pour ses galettes de demain. Ça sent bon, quand elle soulève le couvercle du pot.
On est bien, sous la cheminée. En penchant la tête on voit le ciel comme si on était dehors. On se grille les pieds et on reçoit des gouttes de pluie.
Elle dit d'un petit air vaniteux :
-- Je ne connais pas les lois là-dessus, moi !
23 mai.
Lune. On la voit en plein jour comme une marque de doigt sur du papier-bulle, sur l'azur.
Cerveau. L'homme porte ses racines dans sa tête.
L'homme se jeta dans le canal, derrière le sanglier blessé, et, tout en nageant, il lui donnait des coups de serpe. Sur l'autre bord le sanglier arriva mort.
Ragotte a l'air d'un petit monstre taillé dans du bois.
24 mai.
La mort, ce serait le rêve si, de temps en temps, on pouvait ouvrir un oeil.
L'épervier cherche des oeufs de perdrix. De ma fenêtre, j'en vois un s'arrêter au-dessus d'un champ et palpiter en l'air comme une paupière qui a pris un moucheron. Malgré le vent, il ne cède pas d'un coup d'aile.
Quand on parle, on ne voit pas ceux qui écoutent : les mots font comme un rideau de feuillage ; le discours fini, écarté le feuillage, j'ai vu que les visages étaient frappés de stupeur.
Claudine en ménage. C'est pour distraire le ventre. L'honnête homme se sent un peu niais. A la fin, toutes les fripouilles vont passer quelques mois à la campagne. O nature, beaux arbres ! Et, si ça se vend, l'auteur les rejoint.
Parfois je frissonne, parce que j'entends la voix de Maurice dans ma voix.
Ils n'invitent jamais à dîner : quand il y en a pour un, il n'y en a que pour un.
La vie est courte, mais on s'ennuie quand même.
Sécurité d'un lacet neuf.
26 mai.
Le meilleur atout de la bêtise méchante des uns, c'est encore l'intelligence généreuse des autres.
Les bêtes me font rougir de mes plaisanteries sur elles.
28 mai.
Une petite femme raconte qu'elle a visité le Vésuve avec son ami. Arrivés en haut, un coup de vent a flanqué le chapeau de son ami dans le fourneau. Donnay met le mot dans une de ses pièces, et la petite femme, toute fière, lui dit, d'un petit air modeste :
-- Vous trouvez ça spirituel, vous ?
30 mai.
Oh ! dis-je à Capus, des hommes veules comme toi me démontrent la nécessité de l'existence d'un Dieu qui ne serait là que pour te dire, quand tu arriveras devant lui : « Ça a très bien marché, là-bas ! » et qui te fera dégringoler les escaliers du ciel.
Sa veulerie béate donne envie de rester pauvre, de n'avoir pas de succès, et d'avoir du caractère.
S'il n'avait pas de talent, il serait le plus méprisable de nous tous.
Il en arrive à dire :
-- Je n'ai été contre les répétitions générales qu'un jour, mais c'était justement celui où la Commission des auteurs a décidé leur suppression.
« Est-ce qu'on a besoin d'être aidé ! Que me parles-tu des jeunes ! Il ne s'agit pas de défendre des intérêts personnels. A quoi ça sert-il d'être recommandé ? » dit cet homme du Figaro et de tous les Journaux.
-- Oui, mon vieux, lui dis-je.
-- Je suis membre du comité de lecture de l'Odéon. Nous sommes trois : Bernard-Derosne et je ne sais plus qui. C'est Ginisty qui me l'a demandé après la mort de Fouquier.
-- Et quoi ça consiste-t-il ?
-- A ne rien faire, à refuser toutes les pièces, et à couvrir Ginisty qui ne joue que celles qu'il veut.
-- Et tu as accepté ?
Et ses jugements vagues sur les classiques dont il a vaguement entendu parler ! Il a l'air d'un homme qui s'instruit après son succès pour ne pas être collé par des gens du monde.
Tailhade, sa figure, sa pommette écrabouillée par la bouche. Des yeux qui s'occupent chacun de leur affaire dans une figure trop viandée. De la politesse, des manières, un peu ahuri par Capus et se croyant obligé de lui dire des banalités. Pauvre costume qu'il semble avoir fait dans sa prison.
Admire beaucoup Michelet, surtout le Michelet de La Réforme. A écrit lui-même que Jeanne d'Arc n'a fait que diviser la France qui sans elle, eût été la France et l'Angleterre.
Je lui demande quel est le classique qu'il admire le plus.
-- Oh ! dit-il, je n'aime pas les distributions de prix.
-- C'est un examen de conscience, dis-je.
On s'arrête à Pascal, bien que « ses idées... », dit Capus.
Tailhade va traduire Suétone.
-- Je le traduirai tel quel, dit-il. Je ne me charge pas de refaire son éducation.
Il vient de passer six mois en prison.
-- On ne m'a pas trop accablé, dit-il. On n'a pas ajouté de hors-d'oeuvre à ma peine.
Paul Adam écrit tous les jours, de sept heures du matin à une heure, ses deux ou trois cents lignes « pour payer son train de maison ». Supériorité de l'homme qui s'astreindrait à un pareil labeur pour rester pauvre.
-- Quand on ne sait pas le grec, dit Tailhade, il faut lire les Grecs dans les traductions latines.
-- Oui, dit Capus, mais on se heurte à un second obstacle : il faut savoir le latin.
Il a mal au pied.
-- Dame ! A force d'écrire...
A Donnay qui voulait Mlle Muller pour jouer Le Torrent :
-- Mais quel est le rôle ? dit Claretie. Un rôle d'ingénue ou de jeune première ?
-- Je ne sais pas, moi, répond Donnay.
-- C'est important ! Ingénue ou jeune première, voilà la question.
-- Je ne sais pas, je ne sais pas. C'est une femme.
-- Bien, bien. Vous m'autorisez à le lui dire ? demande Claretie.
D'être malade habitue à mourir. Donnez-moi une bonne migraine, et je me tue.
Une femme ayant un domestique nègre accouche d'un petit vraiment trop noir.
-- S'il ne change pas de couleur celui-là, dit le monsieur, j'en connais un que je flanque à la porte !
Baïe dit de la corne : la pelle à souliers.
1er juin.
Motocyclette de course : une bête de noire ferraille, avec deux longues cornes.
Le goût est une maladie mortelle. C'est le « A quoi bon ! » littéraire.
Un jeune homme et une jeune femme si beaux qu'on se demande : « Pourquoi ne sont-ils pas couchés ? »
Mon père ne s'est-il pas tué par peur de la mort ?
Des gens vivent plus tranquilles parce qu'il viennent d'acheter leur place au cimetière. Il semble qu'ils sachent désormais à quoi s'en tenir sur le lendemain de la mort.
La volonté n'est pas loin : nous la sentons derrière la porte. Impossible de la faire entrer.
Ma paresse est presque aussi curieuse à regarder que le travail.
3 juin.
Hier matin, je n'aimais pas Shakespeare. Hier soir, le dernier acte de Shylock me remuait une livre de coeur. Du bout du doigt je me frottais le coin des yeux. Est-ce qu'il va me falloir aimer Shakespeare ?
Guitry n'ose plus entrer, le soir, dans un café, de peur de gêner ses fils.
Sacha, avec un jeune homme, au Café de la Paix. Chapeau haut de forme sur l'oreille, habit à revers rayés comme par des allumettes. Il se lève à notre passage. Echange de politesses.
-- Allons, au revoir ! dit Guitry. Tu es excédé.
-- Oh ! papa !
De Jean, Guitry dit qu'il est fort en tout, excepté en français.
-- Ah ! c'est une pointe ! dit Jean. Sacha, qui a déjà fait jouer un acte aux Mathurins, a gagné deux cents francs ce mois-ci.
-- C'est joli.
-- Nous étions deux pour faire la pièce.
Ils sont charmants et pas bêtes.
Le père et les fils ne peuvent se regarder sans sourire. Le sourire les sauve de la gêne.
4 Juin
-- Qu'est-ce que ça peut donc bien être qu'un substantif ?, dit Baïe.
-- Le proferoque de math ne donne pas d'exempettes pour racheter ses colles, dit Fantec.
-- Je veux être l'homme de France le plus fort en grec, dit-il aussi.
Qu'importe que je ne demande pas, si je désire qu'on m'offre sans que je demande ! N'est-ce pas aussi misérable ?
Son père et sa mère sont concierges, de l'autre côté de la place de la République, chez un fabricant de boutons. Leur loge, c'est un trou noir. Pour se coucher, ils montent, avec une échelle qu'ils ôtent ensuite, non par prudence, mais parce qu'elle les gêne, dans une soupente divisée en deux parties : dans l'une couchent le père et la mère, dans l'autre- les quatre enfants. Tout ça respire par une lucarne qui donne dans la loge.
Ils espèrent se retirer à Chitry avec des rentes, mais ils seront morts à cinquante ans.
7 juin.
Tristan admire l'intelligence de Schwob. Lui, intelligent, est-ce-bien sûr ?
Le talent de Schwob, c'est une mixture de vins, ce n'est pas un vin. Je me moque de cette intelligence. Tous ses contes, il les a empruntés.
Il a traduit Hamlet et Francesca da Rimini. Il a un style de traducteur exact.
Pas d'esprit. La préoccupation de savoir des choses que personne ne sait. La mauvaise humeur d'un artiste qui n'a jamais rien trouvé tout seul. Une affectation à ne lire que le livre qui est sale et vieux.
Une âme et un esprit de vieille femme.
Un homme à vous dire : « Etes-vous content d'avoir sur moi la supériorité de m'avoir prêté cent sous ? »
Il me ferait regretter de n'avoir pas été antisémite.
Rodogune. Anniversaire de Corneille. Dans la baignoire, Guiches me parle de Rollinat, de Villiers, qu'il a connus.
Il a fait du Rollinat jusqu'à ce qu'un de ses amis, qu'il assommait en lui lisant ses vers, lui ait dit : « Ce n'est pas ta voie. »
Villiers. Son petit garçon rentre en larmes : il a reçu des coups du fils du marchand de vins d'en face. « Tu les lui as rendus ? -- Non. -- Pourquoi ? -- Par peur. » Villiers, qui avait, comme tous les hommes petits, le goût de la foroe, et qui boxait, mène son fils chez 1e marchand de vins qu'il trouve à table, en famille. « Monsieur, dit Villiers, mon fils a eu peur du vôtre. C'est à recommencer. Nous allons les faire battre. » Tandis qu'il écrivait Le Tueur de cygnes, la bonne de son fils avait toutes les peines du monde à l'empêcher d'en tuer un.
En ce temps-là, Guiches faisait du Rollinat. Il avait écrit une longue pièce intitulée Les Rats, qu'il récitait tout entière dans un salon. A la fin, une de ces dames lui dit :
-- Eh bien, monsieur, quoique nous habitions une maison neuve, c'est plein de rats, chez nous, et nous ne pouvons pas nous en débarrasser.
-- J'eus la lâcheté de répondre, dit Guiches : « C'est très curieux », et de continuer en indiquant les meilleurs poisons pour exterminer les rats.
Rodogune. Le 5e acte est une belle chose, sauf le truc de la coupe, qui manque de noblesse.
-- Et ce n'est pas encore avec ça, dit Tristan, qu'il va s'acheter une paire de souliers.
9 juin.
Je n'aime lire que les livres qui m'appartiennent : le livre de la vie, par exemple.
10 juin.
Une belle femme timide. Elle s'en tire en se tenant comme une tour sans porte ni fenêtres apparentes.
On a beau faire peu de livres : les gens persistent à ne pas les connaître tous.
11 juin.
Rachilde lit ses quarante volumes par mois, à la queue leu leu, sans prendre une note. Elle fait seulement une corne quand elle veut citer un passage, et le jour venu, d'un trait elle écrit son article sur tous les livres qu'elle a lus dans le mois. Mais, bientôt, elle ne pourra plus. Bien qu'elle soit mordante, tous les auteurs, en effet, lui envoient leurs livres. Ils savent qu'au moins elle les lira, en dira un mot, et que ça ne leur coûtera rien.
Les libres penseurs qui se convertissent me font l'effet de ces hommes chastes qui méprisent la femme jusqu'à ce qu'ils se fassent engluer par la première vieille peau venue.
12 juin.
Un livre qui, soudain, se trouve mal dans son rayon, et tombe.
13 juin.
Nuit. Mille réveils, dont, un, brutal à me faire sauter du lit à terre, le front en sueur, et les pieds là-bas, sous une montagne de neige, et des cauchemars où il semble qu'on repasse, sans ordre, tous les rêves de sa vie.
De Heredia : ce n'est pas de l'or, mais du fer doré. D'ailleurs, c'est déjà ça.
14 juin.
Le chat, confiant, croit que mes pieds ont un oeil.
Opéra. La Walkyrie. C'est l'ennui, le carton et la niaiserie du feu de Bengale : un 14 Juillet à Chaumot. Pas une minute d'émotion, de vraie beauté. Seule, la chevauchée -- les montagnes russes -- dans l'orage, m'amuse. Et ils en sont avares.
Que puis-je penser d'une oeuvre qui ne touche pas un homme sensible de trente-huit ans ? C'est bien la peine de passer sa vie à chercher des impressions vraies, à exprimer des sentiments qui aient le goût de la vérité, avec des mots exacts, si le bric-à-brac poëtique est de la beauté ! Ce qui est beau, ridiculement beau, c'est l'Opéra. C'est officiel, ministériel. C'est une espèce de grand café où se donnent rendez-vous les décolletages et les diamants, et des sourds qui veulent faire croire qu'ils entendent.
Un vieux monsieur se plaint qu'on fasse trop de bruit dans les coulisses -- on arrête l'orage -- et, deux minutes après, il s'endort. C'était donc pour ça ! Je ne connais rien de plus lâche, de plus dégradant, que ce snobisme.
Ah ! vous pouvez, Delmas -- oh ! cette petite bouche, et cette mèche de cheveux dans l'oeil gauche ! -- Bréval, belle dans votre armure de poisson comme un beau poisson d'argent, vous pouvez chanter : les lorgnettes ne vous regardent pas.
D'ailleurs, on triche. On ne vient qu'au 2e acte, et même qu'au dernier. Pourquoi, si c'est beau ? Et puis, ça fait mal aux oreilles. L'un d'eux, qui doit relever d'une otite, a une bande de taffetas sur l'oreille.
-- Il a pris ses précautions, dit Guitry, mais il a tort : ce qui lui entrera par une oreille ne peut sortir par l'autre.
Et que de mollets dès l'entrée ! Tous ces larbins qui nous feraient croire que c'est le palais des dieux ! Et jamais un contribuable ne se lève pour dire : « Rendez-moi mon argent ! »
Puisque je n'ai pas tout : beauté, force, génie, richesse, j'aime autant rien.
Paris. Tous ces yeux que nos yeux croisent, qui cherchent le bonheur !
L'échancrure de corsage d'une jeune femme pâle, et qui ouvre un peu la bouche à l'air, nous trouble plus que tant d'obscénités.
16 juin.
Laïc, c'est l'homme qui cherche Dieu sans cesse et ne le trouve jamais.
Je finirai par ne plus pouvoir me passer de Paris. J'aurai l'angoisse de la solitude. Après une journée, non de travail, mais studieuse, il me semble qu'une sortie, le soir, sur les boulevards, ces lumières, ces femmes, ce monde, c'est une récompense.
La fidélité pendant la vie, ce n'est rien ; mais mourir, paraître devant Dieu sans avoir trompé sa femme, quelle humiliation !
Il fait si lourd que pas une de mes feuilles de papier blanc ne remue.
Indiscret ? Non : pas discret.
Nous ne disons plus « ma lyre ». Nous disons : « Je. »
Je n'ai jamais pu aimer qu'une seule personne à la fois.
Un gouverneur d'une île comme la Martinique voit la terre trembler, se frotte les yeux, pris d'angoisse. On accourt lui dire que c'est un tremblement de terre et que tout un quartier de la ville est enseveli.
-- Ah ! dit-il, vous me rassurez. Je croyais que j'avais un étourdissement.
Guitry dit à Vandérem :
-- Laissez, laissez ! Je suis plein de monnaie.
Et, comme il ne la trouve pas :
-- Mais pas de vif argent, dit Vandérem.
Silences indiscrets.
18 juin.
On a des courages, non pas du courage.
20 juin.
Le rêve ne produit pas ni ne chauffe. C'est quelque chose de mort qui va, sans liberté, dans l'espace, comme la lune.
Dès qu'on s'aperçoit que la vie est limitée, on ne perd plus de temps à chercher une morale : il faut vivre... moralement.
Fantec sourit à sa mère quand il voit une femme grosse ou qu'il vient de lire Madame Bovary. Ça ne le trouble pas. Ça lui paraît comique. Il est heureux de pouvoir s'en amuser sous l'oeil de sa mère.
23 juin.
Blum, nerveux, vibrant comme une tige d'acier, encore ébranlé par les images qui lui reviennent de l'accouchement de sa femme.
Très admirateur de l'intelligence de Retz, il le trouve moins grand écrivain que Saint-Simon ; me dit que Jaurès passera cette législature à poser nettement la question d'Alsace-Lorraine. Habituer la Chambre et le pays à entendre des paroles qui ne sonnent pas faux, voilà le programme.
Blum fait trois actes sur La Colère. Coolus m'a dit que son héros ne parle pas comme un homme en colère, qu'il ne jure pas assez. Mais, le meilleur moyen de faire du théâtre original, c'est d'en faire qui ne soit pas trop « théâtre ».
L'importance du petit médecin, son aplomb à pronostiquer quand il est sûr qu'il soigne une maladie insignifiante.
Une rose, qui a trop chaud, se dévêt de ses feuilles, une à une.
La mort nous « essaie » souvent.
Celte, je n'ai jamais su ce que ça pouvait bien être.
J'ai une tête pareille à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf.
Capus continue de s'instruire et lit Bajazet.
Théâtre. J'appelle « plan » le développement naturel des caractères.
Vagabond vieux comme les rues.
Pour voir, il faut d'abord ôter tout le rococo qu'on a dans les yeux.
Quand on pense au chagrin de ceux qu'on laisserait, on se trouve tout de même un peu moins inutile sur la terre.
C'est de la banalité qui ne plaît pas : c'est presque de l'originalité.
Je garde pour mon petit village tout ce que je n'ai pas donné au grand Paris.
Avec ma lanterne, j'ai trouvé un homme : moi. Je le regarde.
24 juin.
Il faut qu'il soit bien habillé, mais il ne peut s'acheter que des souliers à 4 fr. 50, des chapeaux de paille effroyablement blancs
Il ne serre pas trop sa cravate, parce que ça l'userait.
Fantec ne veut pas se marier, de peur d'avoir une femme comme Mme Bovary.
Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux.
25 juin.
Allais constate avec sévérité les imperfections de l'homme, puis, philosophe :
-- Bah ! dit-il. Quand on remonte à l'époque où il a été fait !...
La fille du principal du collège d'Honfleur dit :
-- La lune est pleine.
-- Oui, répond Allais, et j'ignore qui l'a mise en cet état.
Quoiqu'il gagne de 15 à 20 000 francs par an, il est dans une situation désespérée.
Il écrit à Guitry qu'il va se suicider. Guitry lui répond d'attendre tout de même un peu et lui envoie 500 francs.
Il y a quelque chose qui effraie, dans la veine de Guitry : c'est l'inconsistance de ses projets. Il n'a peut-être que le don de savoir profiter de sa veine, mais il est incapable de la faire naître.
Il a même eu une veine en amis. Il a dû avoir des amitiés stupides, mais il se les est tous assimilés, et, si demain il était l'ami d'un homme de génie, il en bénéficierait pleinement.
L'écrivain doit créer sa langue et ne pas se servir de celle du voisin. Il faut qu'on la voie pousser à vue d'oeil
26 juin.
L'instituteur d'Avril-sur-Loire me demande une préface pour un recueil de chansons. Comme j'avoue mon incompétence, il m'envoie un plan : 1° la chanson en général ; 2° félicitations à l'auteur.
Quand elle a voulu se remarier, comme elle avait un fils de dix-huit ans, elle a cru devoir lui demander conseil. Il lui a répondu :
-- Non ! non ! Je ne t'approuve pas. Pourquoi un mariage ? Si tu l'aimes, ce garçon, offre-le-toi.
Elle a vu son caveau. Elle est bouleversée de tristesse et de peur. Elle a regardé au fond.
-- Oh ! ma chère, ce qui nous attend ! Ce trou ! Ce trou !
Rue du Rocher, la seule où se promène encore une poule.
28 juin.
Capus, tout noirci par le soleil. Une santé boulotte et ferme. La vie ne peut plus rien contre lui.
-- Tu verras ! J'ai mon hall. C'est très beau.
-- Cher ?
-- Le prix d'une maison : quinze mille. Je ne les regrette pas ; et puis, c'est fini. D'ailleurs, ce qui coûte cher, c'est le courant. J'ai fait couper tous mes foins sous prétexte qu'ils étaient mûrs. Ils m'embêtaient. Un pré ras, c'est bien plus beau que cette herbe monotone, et puis, je ne voyais pas mes vaches. Et mes cochons sont très bien.
« Oui, oui ! Je connais ce petit hôtel d'Honfleur. Je l'ai habité d'une façon rapide et convulsive. C'est un hôtel infect, avec des couettes dans le lit. Quand on est deux ou trois là-dedans... Tu ris, salaud !
« Il ne faut plus, au théâtre, d'emmerdement volontaire, celui d'Hervieu, par exemple. Autrefois, c'était une des branches de l'art dramatique. Aujourd'hui, ça n'est plus supportable.
« Pour éviter l'appendicite, il ne faut pas se servir de casseroles émaillées, et il faut se purger, mais pas comme on fait aujourd'hui avec de petites drogues : à grande eau, comme se purgeaient nos pères, du temps de Molière.
« Il y a des gens odieux qu'on ne peut pas voir et des gens odieux qu'on ne peut pas se passer de voir, et qui sont de vieilles habitudes de haine.
« La coupe de trois actes, qui semble idéale, ne me suffit pas. J'y suis gêné. Une histoire d'amour ne peut avoir son plein développement qu'en quatre actes. Pour ma saison prochaine, il me faut une pièce en quatre actes pour Guitry, et une pièce en cinq actes et huit tableaux pour les Variétés.
« Dans un spectacle bien composé, il faut que le lever de rideau soit nul et anonyme et puisse être joué par des acteurs qu'on ne retrouvera même pas comme domestiques dans la pièce suivante.
« Il y a des ennemis qui donneraient de la volonté au plus mou. D'ailleurs, au moindre geste ils s'effondrent. Il n'y a aucun plaisir à faire quelque chose contre eux.
-- Tu as des cèdres, chez toi ?
-- Naturellement, dit-il, sachant bien qu'il n'en a pas. J'ai aussi des platanes. »
On achète des tableaux pour les revendre plus cher, ou pour avoir au moins le droit de dire : « Aujourd'hui, je les revendrais ça. »
30 juin.
Rêves. Et je rêve encore que je vais en classe, que je ne sais pas mes leçons, que je m'éclipse au moment de réciter, et que le professeur -- un mélange de tous les professeurs que j'ai eus, et même que je n'ai pas eus -- écrit, sur mon cahier de correspondance, que je me relâche. Et, dans ce rêve puéril, je sais que j'ai trente-huit ans, et cela redouble ma confusion.
La mort, cette marchande de sable pour tous les yeux. Elle a plus de sable à vendre que la mer.
Willy : son verre n'est pas grand, mais il boit dans celui des autres.
Du sacrifice intéressé, c'est déjà bien joli.
Philippe. Je ne l'ai jamais entendu prononcer le mot « délicieux ».
2 juillet.
Le Passé. Répétition générale Porto-Riche à Brandès :
-- Vous m'avez fait pleurer. Vous en ferez pleurer bien d'autres !
Ah ! ces hommes qui passent leur vie, comme des cerfs, à pleurer d'amour !
C'est le gros succès. Des hommes ventrus et vulgaires, qui se croient des hommes à femmes, semblent dire : « Comme c'est beau ! Comme c'est bien nous ! »
Une belle journée pour Brandès. Mirbeau dit :
-- Brandès est admirable. Mais, l'amour, qui ça peut-il intéresser ? Est-ce qu'on parle tout le temps des cabinets ?
Et Lacour, qui est un peu professeur de féminisme, proteste : l'auteur a le droit de parler d'amour
-- Mais, enfin, est-ce que ça existe, les hommes à femmes ?
-- Il paraît.
Tristan, qui vient de se faire tailler la barbe, a les oreilles pleines de poils coupés qu'il tâche de retirer et qu'il écarte sur sa figure. Il trouve qu'il y a des choses « très bien ».
Silvain dit :
-- Hein ! Ça doit vous plaire, ça ? C'est écrit, limé, fouillé !
-- Oui, oui ! Mais, ce que j'admire surtout, c'est Brandès.
-- C'est la première comédienne du temps, dit Silvain
-- Je ne l'avais jamais vue comme ça ; dit quelqu'un à Le Bargy.
-- Si, dans Les Tenailles.
-- C'est cent milliards de fois plus beau qu'Amoureuse, dit Bady à Porto-Riche.
- Il aime le théâtre comme accessoiriste ou comme habilleur. Chez Deval, en plus, il jouait de la grosse caisse et, dans la coulisse, chantait deux couplets d'un laboureur.
-- De la grosse caisse ! Vous êtes donc musicien ?
-- Non, mais j'ai tout de suite attrapé le coup.
-- Vous savez donc chanter ?
-- Je chante assez bien.
-- Est-ce qu'on vous applaudit ?
-- Oh ! ça ne s'applaudit jamais.
Il va entrer à la Chorale de Paris. C'est très bien, et on y a de jolis prix. Il voudrait être accessoiriste à l'Opéra, mais il est malade. Il a une partie du dos comme morte. On a beau le frictionner : il ne sent rien.
-- Voilà, dit Valdagne. On veut me décorer. Je veux bien me laisser faire, et, à cause de ma librairie, je m'occupe de ça moi-même, ma femme étant malade. Vous m'avez dit un jour que vous connaissiez Bourgeois.
- -- Non : Leygues. C'est égal.
Comment se fait-il que tout le monde ne soit pas décoré ? Où est l'homme qui oserait dire. « Je ne connais aucun ministre » ?
10 juillet.
Ne pas prendre de la mauvaise humeur pour du bon goût.
Au restaurant, timide toute la soirée, je me rattrape en disant au garçon d'un air sombre : « Donnez-moi du pain rond. »
Chaque fois qu'on se fait photographier, on croit qu'il va naître un dieu.
Arbres si bas que les feuilles peuvent caresser leur ombre, par terre.
Honfleur. C'est adorable, ces petites villes. Il y a des fenêtres de quatre sous qui ouvrent sur la mer, l'embouchure de la Seine, Le Havre, un des plus beaux panoramas du monde.
11 juillet.
Il y a beau jour que j'ai renoncé à rougir de ma vanité, et même à m'en corriger. De tous mes défauts, c'est celui qui m'amuse le plus.
12 juillet.
Une femme allait mentir, comme d'habitude ; elle s'est retenue, parce qu'elle est en deuil.
15 juillet.
Le coeur. Que d'histoires ! Que d'histoires ! Ils ont tout embrouillé. Tout est à recommencer. A force d'exagération, c'est devenu insignifiant.
18 juillet.
La création du monde continue.
21 juillet.
Je connais bien ma paresse. Je pourrais écrire un traité sur elle, si ce n'était un si long travail.
Le détestable émotion dont il faut surveiller les surprises. Elle profite des sommeils de notre ironie.
La rêverie n'est qu'une pensée qui ne pense à rien.
22 juillet.
-- La vanité, dit Tristan, n'est qu'une maladie de peau : ce n'est pas une maladie organique ; on se gratte avec plaisir, et ça passe.
-- Oui, dis-je. La vanité d'un artiste est quelque chose de charmant si elle reste sincère, et l'on devrait aimer sa vanité qui le livre à chaque instant. Fantec n'est pas vaniteux, dis-je à Guitry, et, cela, à un point étonnant. Je le provoque, mais rien ne perce. Rien qui me fasse crier : « Ah ! voilà mon fils ! »
-- Il vous ressemble en ceci, me répond Guitry, qu'il ignore comme vous ce que c'est que la modestie.
23 juillet.
Non ! Non ! Je ne suis pas de ceux qui feraient « bonne figure sous une grêle de balles ».
Combien de fois me serai-je cru mort avant de mourir !
Il y a un acteur anglais qui joue La Case de l'oncle Tom tous les soirs depuis quinze ans.
L'oie. A chaque pas qu'elle fait, sur la terre humide elle laisse une image de feuille.
L'éléphant avec ses grands sabres d'ivoire aux dents, dont le nez traîne, et qui se mouche sur son ventre, dans ses jambes.
Même à terre, la cigogne semble perchée.
Le pélican qui porte son bec dans son tablier.
L'autruche, à égale distance de son bec et de ses pieds.
Guitry. Le voilà directeur de la Renaissance. Et Roujon accepte sa démission. Mais il n'est pas décoré : il s'en moque, et c'est peut-être le seul homme capable de dire ça sincèrement. Ça ne l'a touché que comme une muflerie. On lui avait délégué Baudin, Arène, Capus, pour lui dire que c'était signé ; un ministre ne voulait pas s'en aller sans voir Guitry décoré, etc. ! Et ils lui font cette muflerie.
-- Ça les regarde, dit-il, moi, pas.
-- Je vous crois sincère, dis-je. Tant pis si je me trompe !
Je remarque bien un petit énervement : ce n'est peut-être que la joie d'être directeur de la Renaissance.
Capus lui a expliqué le coup avec sa tranquillité habituelle :
-- Vous les embêtez. Vous aviez tout remis en ordre. Ils ont tous voulu se réconcilier sur votre dos, et ils décoreront Le Bargy : voilà.
Vais-je devenir un vieux bonhomme qui écrit des épîtres en vers à son chat, à son chien, ses seuls amis ?
Si j'avais du succès, si je gagnais de l'argent, si les femmes couraient après moi, est-ce que je ferais le dégoûté ? Je manque d'élégance. Il faut aimer la vie malgré tout. Il faut être un peu plus chic que ça. Allons donc ! La vie est belle.
Les animaux. Au sortir de l'arche de Noé, ils se débinent.
24 juillet.
Théâtre. Mais le pompon est à qui fait engueuler un roi par un de ses sujets.
-- Dumas père, dit Capus, avait le genre de facilité qui plaisait au goût du jour. Il y en a une qui doit plaire aux gens d'aujourd'hui. Il ne s'agit que de la trouver.
Le Bois, le soir. Des fiacres de gens qui ne pensent qu'à ça.
La lune est une délicieuse poëtesse, et notre sensibilité serait en deuil, mortellement blessée, si la lune venait à s'éteindre. Le niveau de la poësie baisserait.
L'automobile choque dans un paysage lunaire.
On rêve en regardant le dos du cocher. Quel drôle de métier fait cet homme !
Le clair de lune est si beau, si doux, qu'on est plein d'indulgence pour les odeurs qui viennent du cheval. Personne n'a l'air de s'en apercevoir. Question de tact.
2 août.
« Cocu ». Chose étrange que ce petit mot n'ait pas de féminin.
L'escargot promène son petit chignon.
L'érudition de ceux qui méprisent le Larousse et qui s'imaginent qu'ils n'y apprendraient rien.
-- Capus, dit Tristan, a d'abord dit qu'il était pour la liberté de l'enseignement. Puis, comme je disais le contraire, il s'est installé dans mon opinion et m'en a chassé.
Dans ma bibliothèque tournante, les livres ont le mal de mer.
Quand un homme illettré cite du latin, vous pouvez être sûr que c'est un gentilhomme.
Chitry. C'est la première fois, mais je préférais l'incognito. Tout à l'heure, en passant devant l'auberge, j'ai entendu des gens parler fort, et l'un d'eux a presque crié, en se retenant tout de même : « Poil de Carotte ! » Est-ce que je serai obligé, un jour, de me retourner et de répondre : « Et vous, comment vous appelle-t-on ? Poil de voyou, ou crapule ? » Est-ce que Poil de Carotte va recommencer et me rendre ce pays inhabitable ?
Dire que, si jamais j'ai quatre-vingts ans et que je sois obligé d'être un maire « à poigne », les gamins me courront après en m'appelant Poil de Carotte !
Sur une grosse jument suivie de son poulain, qui est déjà un grand garçon, il va voir ses propriétés qui touchent aux miennes. Les jambes écartées et raides, il saute sur son derrière, à me faire mal.
On coupe les blés. Un fermier attrape un petit gars qui s'y prend mal pour lier une gerbe. « A ton âge !... » dit-il.
La cruche, comme une petite bossue, à l'ombre d'une gerbe.
Un moissonneur aiguise sa faux. Il a mis ses lunettes ; c'est le progrès.
Chaque tige s'est fait enlacer par une herbe.
Les poules se font des nids dans la haie.
Les gerbes sont liées, les unes, avec une corde, les autres, avec un lien de paille.
Les perdrix doivent se dire : « Ils nous ravagent notre patrie ! »
3 août.
Son homme est revenu. Les uns lui conseillaient de le recevoir, les autres l'en détournaient. Elle l'a laissé entrer. Il a passé près d'elle la mauvaise saison. Les beaux jours revenus, il a travaillé un peu, il a bu l'argent qu'il gagnait, et il est reparti. Il y avait trente francs à la maison : il ne les a pas laissés.
Elle reste toute seule avec ses quatre enfants, plus un cinquième, qui se voit bien à son ventre pointu. Elle raconte ça sur le pas de sa porte, et, comme elle parle haut, les voisins écoutent et « rigolent ».
La perdrix fait le bruit d'un dard qu'on aiguise.
4 août.
Prix à Corbigny. Le comte d'Aunay, type du diplomate faisandé. Très fort au jeu du lorgnon, qu'il pose et reprend à chaque transition. Un peu démonté parce que personne ne l'attendait à la porte de la salle des fêtes.
Il n'embrasse pas les petites filles : ce doit être de mauvais goût. Il lit leur nom sur la fiche du prix et demande leur âge. Il croise les jambes pour montrer ses souliers vernis et ses chaussettes de couleur à raies.
Mon père. J'ai des remords de ne l'avoir pas aimé comme je devais, parce que je souffre des mêmes choses dont il a dû souffrir.
9 août.
Cousine Nanette, toujours en ébullition. Nous affectons de ne pas nous saluer, et de nous parler sèchement.
Elle m'appelle « monsieur ».
-- Faut-il qu'il vous dise « madame » ? demande Marinette.
-- Mais je suis une dame ! dit-elle.
-- Elle a raison, dis-je, de m'appeler « monsieur ». Elle devrait même m'appeler « monsieur le Président » comme elle a fait l'autre jour, à cause de ma décoration, disait-elle, qu'elle trouve jolie. Et il faut qu'elle en prenne l'habitude et qu'elle la garde.
Mon ton de voix l'inquiète.
-- Comme on se parle ! dit-elle à une femme qui est là. On croirait que nous sommes fâchés.
-- Nous n'en sommes pas si loin, dis-je en m'éloignant.
Mais elle bout : c'est peut-être moi qui ai dit à monsieur Combes de chasser les deux Soeurs de Chitry.
Il va bien travailler chez les autres, mais il ne veut pas y manger. Il ne demande pas à être payé plus cher, mais il veut rentrer chez lui, et il ne mange que de la cuisine de sa femme.
C'est la fin. Depuis qu'il ne peut plus faire sa partie de cartes à l'auberge, le vieux s'ennuie à mourir. Il devient sourd, et il pleure tout le temps.
La vieille ne trouve plus ses mots. Elle cherche le mot « grippe » et gémit jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvé. Elle n'avait déjà pas la tête solide : en remontant une horloge, elle est tombée sur la tête, et c'est le reste.
Maman est contente de n'être pas à ce point décrépite.
Seule, leur fille se tient, et leur dit : « Vous avez assez travaillé ! Restez donc tranquilles », comme elle leur dirait : « Allez vous asseoir ! »
Dès qu'ils n'ont plus le goût de gagner de l'argent, autant vaut dire qu'ils sont morts. Leur cerveau, mal soigné, meurt d'abord et les entraîne.
Personne n'est pour la liberté de conscience, sauf les indifférents.
Le chien du Bouquin aboie tous les soirs, non à la lune -- il n'y en a pas -- mais au mystère. Il rend son hommage à Dieu.
11 août.
Paresse. Quelquefois elle me semble un signe de mort. Il n'est pas possible que cet état persiste, et je vais bientôt mourir.
Il faut qu'une page soit faite comme un filet, et que chaque mot, comme une maille, retienne un peu.
-- Oui, je l'avoue, lui dis-je, et je suis sûr que cet aveu n'est pas d'un égoïste. Egoïste en tout, je suis sûr de ne pas l'être en cela : il vaudra mieux que tu meures avant moi, car je m'en tirerai encore : j'ai mes livres. Mais, toi, pauvre petite, comment ferais-tu ?
-- Comme tu as raison ! Je suis heureuse que tu penses comme moi. Oui, c'est convenu : je partirai avant toi. Tu sais : je rentre toujours à Paris la première, pour préparer. Là-bas, dans notre petit coin, au cimetière, je préparerai ta place.
Huysmans, un Léo Taxil plus lettré.
Certains vents d'orage me soufflent sur la chair du coeur.
A l'affût, le loir paraît au grillage du colombier, comme une petite religieuse.
On peut changer, et rester absurde.
12 août.
Je dis à Philippe :
- Qu'est-ce qu'il y a donc sous cette cloche ?
-- Rien.
-- Qu'est-ce qu'elle fait donc dans le jardin ?
-- Ma foi, dit Philippe, elle voudrait bien être montée au grenier.
-- Elle n'y montera pas toute seule.
-- Je le sais bien, dit Philippe.
La cloche reste où elle est.
Je suis si bon que je ne dérange jamais le chat qui dort à la place où j'écris : je vais faire un petit tour de promenade.
Ecrire, c'est presque toujours mentir.
16 août.
Il leur paraît si naturel que la vieillesse soit misérable que, le mendiant, ils l'appellent « un vieux ».
L'homme d'affaires. Il a peur de perdre sa fortune. Il ne sait quelle limite lui fixer. Il craint de n'être pas assez riche aux yeux de son prochain de droite, trop, aux yeux de son prochain de gauche.
Il voudrait, lui aussi, mettre un idéal dans les affaires, et il soutient que cet idéal n'est pas de rouler un autre homme d'affaires.
Il a peur de perdre son cheval et sa voiture, et ça le gêne de traverser avec eux un quartier d'ouvriers.
Il dit : « Je voudrais être meilleur. Je ne peux pas. Ça n'est pas dans ma nature. »
19 août.
Il est pour la liberté, mais il est de ces hommes dont la nullité donnerait envie de vivre avec des esclaves plutôt qu'avec lui.
20 août.
Un jeune homme très bien, qui prépare son doctorat en droit. Et si vous voyiez comme il parle à sa mère !
A la foi, mais veut tout lire. Il puise dans la bibliothèque que j'ai faite à ma soeur. Il y a lu Madame Bovary.
A très peur du tonnerre. Ferme tout : volets, portes, yeux.
-- Ma mère, dit-il, ressemble à votre soeur qui a tant de bon sens, est si pratique et me dit toujours : « Monsieur Charles, on complique trop la vie ! »
Je me demande pourquoi il désirait tant m'être présenté. Il admire ma soeur, mais n'a pas l'air de savoir que je suis homme de lettres.
D'ailleurs, il parlerait volontiers tout le temps, comme tout le monde, si je n'étais pas là.
-- Je n'ai pas encore d'expérience, dit-il de l'air de quelqu'un qui est sûr d'en avoir un jour. Mais, écoutez !
Comparaisons entre la ville et la campagne, entre Paris et la province. Conclusion : il y a que Paris. Rectification dernière : la province a du bon.
S'efforce de bien parler, mais son effort lui fait venir un peu d'écume au coin des lèvres.
En littérature, croit que Jean Lorrain écrit, au Journal, des choses « décadentes » et « symboliques ».
Baïe a dix ans, mais son imagination reste jeune Elle a un coq et joue avec lui. Elle lui parle et l'aime. Ce coq, c'est une plume de poule.
Philippe. Le soupirail de sa culotte reste toujours ouvert.
Ma soeur aussi est orgueilleuse d'avoir la foi quand son frère ne l'a pas.
Quelqu'un a dû dire : « Un arbre c'est un homme qui lève les bras au ciel. »
La fumée, c'est l'haleine bleue de la maison.
22 août.
A Chastellux. Oh ! être dans les bonnes grâces d'un de ces pauvres sourds-muets ! Passer là quinze jours à lire de l'histoire !
Le château ne se montre pas de loin. Il faut arriver dessus pour le voir, et, encore, au moment où un peu ému, je vais le voir, Marinette ouvre son ombrelle pour me préserver du soleil.
Ils sont, là-dedans, une douzaine en train de s'éteindre, et une douzaine de domestiques.
Oh ! les nuits sous la lune qui a vu toute cette histoire, toutes ces histoires !
Un regard à peine, et nous revenons, les yeux pleins d'une belle vision, quand, sur la route, le conducteur nous dit :
-- Moi, je vous quitte.
En effet, il faut qu'il conduise la diligence de Lormes à Avallon qu'un pitoyable infirme amène à notre rencontre. L'infirme prend place sur le siège de notre voiture pour nous conduire à Lormes. C'est notre promenade gâtée.
Il tient les guides sous son bras droit qui n'est qu'un moignon, et, du bras gauche, tourne la mécanique, adroit d'ailleurs comme un manchot, et il est bossu. Nous faisons notre rentrée à Lormes, gênés par des sourires, rouges de nous croire ridicules. Ça nous apprendra, dirait le pharmacien Focard, à vouloir briller dans le monde et à faire des promenades dans une voiture à deux chevaux !
-- Personne à voir, dit-il. Les trois médecins d'ici, en dehors de leur médecine...,..
Sa femme doit faire son ménage avec ses dents, et il ne lui dit jamais : « Râcle donc ça ! »
Acheter un cachet d'antipyrine pour refaire connaissance avec cet ancien camarade de régiment vieilli, épais, comme accablé par Lormes, et qui croit que j'aime le cognac. Effarement du couple : « Qu'est-ce que vous allez prendre ? Avez-vous déjeuné ? » Oh ! si on leur disait : « Non ! »...
On se décide : cognac pour les hommes, chartreuse pour les dames.
23 août.
Demi-sommeil : on dort éveillé.
La lune poignante. Oh ! si un peu de musique nous venait de la lune !
-- Vous avez donc pris votre bâton, Honorine ?
-- Oui, dit-elle. Il fait tellement chaud !
25 août.
Rien n'apprend mieux à généraliser que d'avoir quelques vices.
Les étoiles filantes du cerveau.
Je sais le point exact où la littérature perd pied et ne touche plus à la vie.
27 août.
Son mari tué au petit chemin de fer sous un éboulement.
Elle n'a pas perdu en le perdant.
A Clamecy, elle a parlé toute seule : pas besoin d'un avocat. Elle a dit : « Je ne demande rien pour moi. Je ne demande quelque chose que pour mes enfants. » Après avoir obtenu pour eux ce qu'elle voulait, elle a demandé pour elle, sûre qu'elle était qu'ils l'abandonneraient. La Compagnie lui donne 600 francs.
Elle va le voir de temps en temps au cimetière et dit : « Je vas désherber mon chéri. Il n'aimait pas l'herbe. Je lui porte aussi un pot de fleurs. Il n'aimait pas les fleurs, mais ça ne fait rien. »
Il est venu « toquer » à sa porte la nuit dernière. Ce matin elle rencontre le fossoyeur.
-- Vous n'avez rien vu de neuf au cimetière ?
-- Non, dit-il.
-- Il y a longtemps que vous n'y êtes allé ?
-- J'en sors.
-- Et vous n'avez rien remarqué sur la tombe de mon pauvre chéri ?
-- Non.
-- C'est drôle ! dit-elle. Je vais voir moi-même.
Elle regarde la tombe.
-- Pardié ! La terre a bien été un peu remuée, mais pas assez pour qu'il soit sorti. J'ai dû me tromper.
Borné, dites-vous ? Mais, si je regarde en moi, c'est moi, au bord de moi, c'est la famille, et, quelle stupeur ! un peu plus loin, c'est le voisin, la société, les hommes. Un peu plus loin, c'est l'horizon, c'est Dieu, et je n'ai pas bougé.
28 août.
Mon père faisant ma demande en mariage.
Il a bien mis des gants noirs. Il parle de tout, écoute Marinette jouer du piano, jusqu'à ce qu'il dise : « Oui, assez. » Puis, il se lève.
-- Et la demande, papa ? dis-je inquiet.
Il sourit, sans rien dire. On devine qu'il pense : « Est-ce que ce ne serait pas un peu ridicule de chercher une phrase pour la faire ? Le fait que je suis là, depuis un quart d'heure, dans votre salon, à causer avec vous, n'est-il pas la preuve, madame, que je vous demande pour mon fils la main de votre fille ? Est-ce que ça ne suffit pas ? »
Et Mme Morneau, qui s'apprêtait à faire une réponse digne, attend.
-- On peut considérer, dis-je, la demande comme faite. N'est-ce pas, madame ?
-- Mais oui ! Mais oui ! dit-elle, troublée, et riant aussi.
Alors, tout le monde rit, et on s'embrasse.
Le regard recourbé pour que le détail s'y accroche.
La prose est le langage du bonheur. Depuis que nous sommes mariés, chérie, je n'ai pas écrit un seul vers, hélas !
29 août.
A Fantec, Si tu te maries à l'église, ne dis pas, comme les autres, qu'il ne t'en coûte qu'un effort de galanterie et que tu ne sacrifies rien, tandis que ta femme ferait le sacrifice de son salut éternel. N'oublie pas qu'à l'église tu promettras, sans avoir l'intention de tenir ta promesse, d'élever tes enfants dans la religion catholique, apostolique et romaine. Fût-ce à un prêtre, il ne faut pas promettre ce qu'on est décidé à ne pas tenir.
Ne méprise pas ta fiancée au point de respecter une croyance qui n'est pas en toi. Ce qui est erreur pour toi ne peut être qu'erreur pour elle. Elle est faite aussi bien que toi pour la vérité.
Ne t'imagine pas que tout puisse vous être commun : fortune, joies, peines, hors l'essentiel, qui est la pensée commune. Tu souffriras de la foi de ta femme qui lui permettra de te rester, presque tout entière, impénétrable.
Prends une femme dont l'esprit religieux -- ce n'est plus la religion -- soit l'égal du tien. Convertis d'abord ta fiancée, à moins qu'elle ne te convertisse. Ayez la même façon de comprendre Dieu, c'est-à-dire l'univers et votre destinée. Sinon, n'épouse pas.
Ou bien, tu seras malheureux, et ne sauras même pas pourquoi.
Maman. C'est une dame. Elle reçoit. Mme Moreau, une ancienne cuisinière, qui est venue avec son maître d'hôtel s'installer à la campagne, lui fait une visite : chapeau à grande plume mauve, gants blancs. Elle dit :
-- J'ai écrit à mes enfants, à celui qui gagne sept francs par jour chez Dufayel : « Je suis maintenant tout à fait campagnarde : vous ne me reconnaîtriez pas ! »
A Paris, elle avait un fourneau très commode : c'est « le gaz portative oui, madame ».
Elle se lève.
-- Ce n'est pas une visite que je vous fais, madame. Elle est trop longue. On ne doit pas faire des visites si longues que ça. Avec mon petit jardin de rien du tout, j'envoie pour 51 francs de légumes par an à mes enfants. Les médecins sont tous des imbéciles. Ne portez donc pas de bas de caoutchouc. Moi, je vous ferai des bandes. J'ai eu une pleurésie. Mon médecin m'a dit : « Il faut que je vous sauve de la mort », et il m'en a bien sauvée. On abîme plus le linge à la campagne qu'à Paris. Aussi, moi, je ne me gêne pas. Je lave le mien.
Ce n'est pas le moindre charme de la vérité, qu'elle scandalise.
Titres : L'Annuaire du village, Le Tout-Village, Le Bottin du village.
Je n'écris pas, parce que je n'ai rien à écrire.
Je croyais que c'était une qualité, mais, à entendre vos reproches, je pense que c'est peut-être une vertu.
1er septembre.
Oui, nous irons sur le pré. Je me battrai : il broutera.
Baïe a un grillon au fond d'une terrine émaillée. Il ne peut pas se sauver. Où l'a-t-elle pris ?
-- Je ne le cherchais pas, dit-elle. C'est lui que j'ai rencontré, qui venait au-devant de moi.
Littérature qui ne tient pas au ventre.
-- Je demande un bon tyran.
-- Pour de bons esclaves.
Et un vent ! Une pluie presque horizontale.
Honorine, les mâchoires déformées par le pain dur.
Ils parlent tous. Moi, j'ai vraiment l'air d'un propriétaire d'image d'Epinal. Je regarde ce beau pays, le clocher dont la pierre neuve ne se salit pas, Montenoison où jamais Philippe n'est allé -- il est allé tout près --, et les nuages que le paysan ne regarde pas. Un nuage, pour lui, c'est une menace de pluie. Il ne sait pas que certains nuages n'ont d'autre fonction que d'être beaux.
A quatre heures ils mangent le pain et le fromage durs. Ils boivent le vin blanc, et Ragotte ne boit que de l'eau, parce que tout de suite le vin lui tombe sur les jambes et lui coupe les bras. Quel ravage !
Philippe dit à Alexandre :
-- Mais madame Renard ne fait pas le principal : elle ne fait pas la poêlée.
-- Mais elle vous nourrit le jour de sa fête, dis-je, un peu agacé.
Et Philippe comprend. Car, après avoir parlé de la poêlée -- on se mettait à table à midi pour jusqu'au lendemain matin, et, à partir de minuit, le fermier du Bouquin ne voulait plus voir le vin rouge : il fallait qu'on boive du vin blanc --, il dit :
-- D'ailleurs, ça se perd.
Il a travaillé vingt ans chez M. Perrin, attrapé par le maître, attrapant les autres. Perrin a fait fortune. Philippe, qui gagnait juste de quoi élever ses quatre enfants, serait dans la misère si je ne l'avais pas pris avec moi.
-- La vie est mal emmanchée, dit Marinette.
Le bonnet de Ragotte pend à une branche. Elle a mis son chapeau de paille noir. Le gilet de Philippe tient au frais la cruche d'eau.
-- Hé ! là, que tu en as, des terres ! dit Marinette. Si tu étais à marier, toutes les filles de Chitry courraient après toi. Mais, comme la terre rapporte peu !
-- Elle rapporte de quoi les nourrir, eux qui travaillent, dis-je. Elle ne veut pas me nourrir, et elle a bien raison, moi qui les regarde travailler.
2 septembre.
Philippe revient des champs, et le Paul, son fils, du chemin de fer, la journée finie. Ils rentrent par la vieille route, mais ils ne s'attendent pas. Le premier ne ralentit pas ; l'autre le rattrape s'il veut.
Je regarde les étoiles. Pour savoir leurs noms, je fais flamber une allumette-bougie, et je regarde mon atlas astronomique. Mais, l'allumette éteinte, les yeux éblouis, je ne reconnais plus, au ciel, l'étoile dont j'ai trouvé le nom.
Le mensonge, c'est leur règle héréditaire. Ils ne s'appliquent qu'à bien mentir : c'est leur supériorité.
3 septembre.
Ils ont quelques idées, rares, isolées comme des haricots semés dans la terre. On les aurait avec une pioche.
La vérité est insignifiante et de petites dimensions. Elle a une odeur que ne peuvent sentir que les bons nez.
Avec elle, l'art fait quelque chose d'admirable, mais de déjà faux. On la renifle : ce n'est plus ça.
Dès qu'une vérité dépasse cinq lignes, c'est du roman.
C'est beau, un beau roman. Ce n'est pas méprisable, mais la vérité seule donne le ravissement parfait.
Dans ce pré, un chêne, si vieux que son tronc semble tout fait de terre, et que ses dernières branches y poussent comme des plantes étrangères.
4 septembre.
Il n'a jamais réussi en rien. Ça ne l'empêche pas d'avoir un petit air conquérant, qui intimide.
Philippe n'aime pas rêver : ça le fatigue autant que de moissonner.
Il arrache les pommes de terre. C'est façon de parler, car un léger coup de pioche les déterre. Il les rejette entre ses jambes. Il y en a une traînée derrière lui : on dirait qu'il les a faites lui-même.
Après le meurtre d'une bête ou d'un homme, le plaisir le plus cruel du paysan, c'est sans doute de couper des arbres.
Promenades. Le canal jusqu'à Marigny, de Marigny à la route de Germenay. Retour à Chaumot par cette route. Avec Marinette et un chien et une chienne qui ne se contrarient pas.
Un faucheur coupe l'herbe du bord. Il nous dit bonjour. Malgré sa politesse, on le dépasse avec une petite inquiétude aux jambes, comme si la faux glissait derrière nous pour nous y mordre.
Quand nous passons tous deux du même côté d'un tombereau, d'un chariot, les hommes regardent ma décoration et Marinette. Quand elle passe d'un côté et moi de l'autre, ils me sacrifient pour ne regarder qu'elle, qui est un peu décolletée.
Une femme rentre chez elle pour mieux nous voir derrière son rideau relevé. Quelqu'un habite dans cette pauvre vieille maison ! Et elle est habitée depuis des siècles. A quoi ont-ils servi ?
Je passe. Je prends une note. Quelque Renan la lira, et il la fera participer à la vie du monde. Il l'insérera dans l'univers. Ils ont vécu pour cela seulement. Dans L'Avenir de la science, Renan écrit (Pages choisies, p. 336) :
« Songez aux innombrables générations qui se sont entassées dans les cimetières de campagne. Mortes, mortes, à jamais ? Non ! Elles vivent dans l'humanité. Ces morts... ont contribué à faire la Bretagne. [Marigny, le Nivernais.] Et, quand la Bretagne ne sera plus, la France sera, et, quand la France ne sera plus, l'humanité sera encore... Ce jour-là, le plus humble paysan qui n'a eu que deux pas à faire de sa cabane au tombeau vivra comme nous dans ce grand nom immortel »
Oui, mais comment faire comprendre cela à Honorine dont la misère et le travail ont durci les bras comme de vieilles branches ? Ainsi, Dieu a créé tous ces misérables pour la joie intelligente de Renan ? C'est un peu cher. N'est-ce pas une bien petite cause finale ?
Un homme pousse ses vaches devant lui et leur parle, par ce besoin instinctif qu'on a de montrer à des étrangers qu'on est doué de la parole, et d'attirer l'attention de l'étrangère. Des enfants crient et jouent dans un pré. Des petites filles collent leur visage à la barrière.
Du côté de Germenay, il semble que ce soit la fin du monde. Des prés d'un vert noir, des bois, pas un clocher, rien de l'homme, pas un boeuf. Et c'est là que le soleil se couche.
Un seul motif de vivre à Paris reste compréhensible : l'argent. Mais la gloire ? Mais le besoin d'activité ? Est-il possible de vivre avec une plus grande plénitude que sur cette route de Germenay ? En cette minute élargie, on ne dépenserait pas cent sous pour un plaisir. Cent sous, c'est du pain, c'est de quoi vêtir un de ces misérables qui, sans le savoir, contribuent à créer Dieu.
6 septembre.
Après l'orage, une nuit noire, faite de tous les éclairs éteints.
Un grand poëte n'a qu'à se servir des formes consacrées. Il faut laisser aux petits poëtes le souci des imprudences généreuses.
Rencontre de chasseurs, presque d'ennemis : les fusils vont partir tout seuls.
9 septembre.
Marinette. Les Philippe l'appellent « notre dame ».
10 septembre.
Chasse. La chienne, onduleuse, le nez bas, suit quelque chose dans une luzerne. Elle arrive au bout, au grand jour : rien ! Son étonnement. Elle nous regarde ou recommence.
On meurt de soif. On connaît une source entre quatre pierres, sous un chapeau d'herbe. L'eau nous en vient à la bouche et descend au fond de notre poitrine. On arrive. On trouve la chienne, qui a pris par le plus court, ventre à terre dans la source, dans l'eau boueuse.
-- Petite, où donc mènes-tu tes moutons ?
-- Dans notre champ, dit-elle.
Comment pourrais-je ne pas savoir où est ce champ ?
Myrrha, quand on l'emmène, est si heureuse que, tout de suite, elle ramasse et apporte ce qu'elle trouve : feuille, morceau de bois. Malgré les os de perdrix que je lui donne à table, elle préfère Philippe. Il a plus de goût pour elle, et elle n'est pas sensible à ma distinction. Elle ne veut pas me donner la perdrix tuée. Si je tente de la lui prendre, elle serre plus fort, et les tripes sortent.
Philippe, sourd par accumulation, n'entend plus le chant des perdrix, mais, quelquefois, il s'arrête et écoute, pour me faire croire qu'une d'elles a chanté.
11 septembre.
Vieux paysan. Toutes ses dents sont usées : le pain était trop dur. Sa vache a reçu, un jour, d'un chasseur inconnu, un coup de fusil dans la tête. Elle en est restée longtemps toute bête.
12 septembre.
La nature se réveille toute fraîche, mais l'homme, d'avoir dormi, garde une bouche amère.
Elle devient enragée. Elle a de mauvais éclairs dans les yeux. Elle ne demande plus qu'à crever. Les petits ne seront pas plus mal avec d'autres qu'avec elle. Ce qui l'exaspère le plus, c'est le ricanement des laveuses à la rivière : à coups de son battoir, elle leur écrabouillerait la figure.
-- On dit que je suis méchante, dit-elle. Bien sûr ! Qu'on se mette donc à ma place ! Et je ne le suis pas encore assez.
Elle a demandé la séparation. Le Parquet de Clamecy a écrit au maire, qui a répondu qu'elle n'est pas commode, que son mari est parti, mais qu'il reviendra. Le maire n'a pas ajouté que cette femme « pas commode » nourrit toute seule ses cinq enfants, et le Parquet, mal renseigné par des gendarmes qui s'adressent au maire, a fait entendre à la malheureuse que son affaire est classée.
Elle rentre de laver. Elle trouve ses petits dehors, trempés. Elle ne peut que les déshabiller et les coucher. La comtesse lui donne quinze livres de pain. Marinette va lui donner des langes et cent sous par mois.
Elle paie aussi son loyer, quatre francs par mois. La propriétaire, une vieille qui n'est pas riche non plus, vit dans les transes et, de temps en temps, lui fait dire qu'elle trouve à louer plus cher. C'est faux, mais ça la tient en haleine. Le mari ne veut pas de la séparation. Quand elle aura élevé ses enfants, et qu'ils pourront se placer, de douze à vingt ans, il aura droit à la moitié de leurs gages.
16 septembre.
Le couvreur. Son plaisir, c'est de s'arrêter sur l'échelle et de surprendre par la fenêtre une fille qui s'habille.
Une couverture piquée de tuiles neuves. Le soleil y joue aux dames.
17 septembre.
Chasse. J'ai beau tenir ma droite : Philippe s'obstine à marcher derrière moi.
Je ralentis le pas. Il s'arrête presque. A la fin je lui dis :
-- Est-ce que vous faites exprès, Philippe, de marcher ainsi derrière moi ?
-- Ça dépend, dit-il. Des fois, oui, quand nous sommes sur la route.
-- Mais pourquoi ? On dirait que je vous en ai donné l'ordre. Je n'ai pas ce travers. C'est bon pour les grands seigneurs ou les maniaques, comme ce maître parisien de Borneau qui l'obligeait à se tenir toujours à cent mètres en arrière.
-- Oh ! monsieur, dit Philippe, ce n'est pas pour ces raisons-là que je marche derrière vous. C'est parce que vous tenez toujours votre droite, et que, marchant à votre gauche, j'ai remarqué que les canons de mon fusil étaient dans votre direction. Ça me gêne. Alors, par prudence, je marche derrière vous.
Philippe n'a jamais de peine à se lever matin. Il a bien le temps de dormir, quand il sera mort !
21 septembre.
Vol silencieux des mouches au plafond. Elles se décollent de leur poutre, entrent dans le quadrille, font quelques tours, et se recollent à la poutre.
L'arbre me dit, les bras croisés...
Coucher de soleil, linge léger des nuages.
Un facteur qui offrirait les lettres au choix.
Même nu-tête, il ôte sa casquette pour dire bonjour.
La lune, diamant sur un lit d'ouate.
Ane, mon frère âne, ne vois-tu rien venir ?
Les perdrix tombent comme à Gravelotte.
Elle a eu son dernier en plein hiver. Huit jours après, elle cherchait du bois sous la neige, avec un cotillon d'été.
22 septembre.
Le guichard, sonore chevalier du raisin mûr.
24 septembre.
Chasse. Dans la luzerne humide, la caille fuit devant le chien qui « ondule », relève de temps en temps le nez, qu'il a couvert de feuilles jaunes, et souffle comme un phoque. La caille file. On voit les brins de luzerne remuer, léger sillage. Les plumes trempées, elle ne peut pas partir. Parfois, le chien s'arrête, tient trop, et la caille en profite pour gagner du terrain. On traverse ainsi un petit océan de luzerne. Enfin, Philippe tire et l'abat. Trois domestiques du Bouquin se mettent à crier : un peu plus... Les plombs ont « viouné » à leurs oreilles.
-- Pourquoi donc, dit Philippe, que vous restez là, dans le chemin, derrière la « trace » ?
Parole imprudente ! Est-ce que le chemin n'est pas à tout le monde ? Il faut rattraper. Je retrouve les trois gars plus loin, et ils finissent par dire que c'était pour blaguer.
On entendait la pluie venir sur le bois. Elle faisait du bruit comme une rivière.
Il pleut, il pleut ! Des chiens boivent debout.
Des paysans arrachent leurs pommes de terre, courbés comme s'ils les mangeaient.
26 septembre.
Elargir ses yeux. Je vois Chaumot et Chitry. Cette année, je vois presque Marigny. Il faut que, l'année prochaine, je voie Germenay. Si je comprenais tout entier -- comme une photographie comprend les détails de la vue prise -- ce coin du monde, je n'aurais pas perdu ma vie.
Le soleil se couche, mais les arbres aussi, et le village. La route s'éteint, et les champs meurent dans une teinte grise. Quand le soleil ne se couche pas, la nature qui s'endort est plus émouvante.
Si je deviens vieux, ma tristesse de chaque jour sera peut-être de me dire : « Peut-être que demain je ne verrai plus rien de tout cela ? »
C'est l'eau qui, la dernière, ferme ses yeux pâles.
Le château ramène ses sapins autour de lui.
Le clocher se couche dans les vibrations de ses cloches.
L'arbre s'encapuchonne.
Des boeufs blancs se promènent comme s'ils cherchaient une place où dormir bien enveloppés de leurs chemises blanches.
La rivière va se coucher plus loin.
Dans dix ans, Chitry aura, lui aussi, son aristocratie : celle des valets de chambre en retraite.
27 septembre.
Les mots ne doivent être que le vêtement, sur mesure rigoureuse, de la pensée.
Baïe débarbouille ses limaces. De l'une d'elles qui semble toujours dormir, elle dit :
-- Elle ne s'occupe de guère grand-chose, celle-là !
29 septembre.
Ragotte ne fait jamais rien le dimanche. Elle croise et décroise ses mains sur son ventre, et elle rêvasse lourdement.
7 octobre.
Rentrée à Paris. Je dis à Capus :
-- Ah ! dame, mes phrases sont plus difficiles que les tiennes.
-- Oui, répond-il Quand on supprime un mot dans ta phrase, elle croule. On peut tout supprimer de la mienne : elle reste.
9 octobre.
Sem, quoique épicier à Bordeaux, faisait des albums à Marseille et y était populaire. Il vient à Paris, fait un album sur les courses, le porte lui-même chez les libraires dans une voiture à bras. Succès foudroyant.
Elevé par des Jésuites, dit qu'il connaît des âmes religieuses célestes.
-- Moi, aucune, lui dis-je.
De mon portrait par Léandre, il dit :
-- Il n'y a rien. On dirait qu'il a voulu faire une pomme de terre en robe de chambre.
Il ne lit que pour s'endormir. Sur mon conseil, il va lire du Saint-Simon.
17 octobre.
Forain apporte au Figaro un dessin plus que simple.
-- Tout de même, dit Rodays, pour trois cents francs, vous pourriez bien ajouter quelque chose !
-- Mais quoi ?
-- Je ne sais pas, moi. Des hachures...
C'est une question de propreté : il faut changer d'avis comme de chemise.
Chasse. Tout à coup je m'arrête au milieu d'un champ, et cette question se pose sur moi comme un grand oiseau noir : « Par qui, pourquoi sommes-nous créés ? »
Une araignée qui a tendu sa toile entre deux fils télégraphiques, pour écouter ce qu'on dit.
Aux innocents les mains pleines de sang.
Guitry et son cou en poterie de cheminée sur les toits.
Heureux celui dont le talent ne peut être payé plus de deux cents francs par mois, et qui se trouve bien payé !
Il faudra pourtant qu'un jour je lise un conte de Jean Lorrain !
Dans la chambre, une grosse mouche cause toute seule.
A La Gloriette, Fantec va aux cabinets, le soir, avec sa canne ferrée.
Je passe l'année à dire qu'il ne faut pas perdre une minute.
20 octobre.
Treize jours. Pauvres capitaines dont la seule joie intellectuelle est d'accorder des sursis à des gens de théâtre et de lettres !
-- Quel motif invoquez-vous pour demander un sursis ? dit le gendarme.
-- Je fais jouer une pièce de théâtre dont il faut que je surveille les répétitions.
-- Bien. Quel est votre métier ?
21 octobre.
La Châtelaine. Une mauvaise pièce inintéressante, qui me fait douter du goût de Guitry.
Ça, une pièce étourdissante ? Une ou deux scènes par acte, merveilleusement jouées par Guitry et par Tarride. Mais un acteur peut être admirable en s'asseyant. Et tout cela n'est ni très beau, ni très fort.
Et pourquoi une châtelaine ?
Il y a le traître, le bon Dieu, le mari mené par sa femme, la traîtresse qui a oublié son ombrelle, le traître qui a oublié ses gants.
Et il y a de l'esprit, mais il n'y en a pas assez.
Capus est un esprit vulgaire pour qui la poësie n'existe pas, et pour qui le mot « châtelaine » ne représente rien.
Et Emmanuel Arène lui dit : « Tu n'as jamais fait aussi fort ! »
Et Wolff : « Il y a un abîme entre Les Deux Ecoles et ça ! »
24 octobre.
Capus tout de même inquiété par les objections de Tristan qui les a tenus hier, lui et Guitry, pendant trois heures, cherche à se tranquilliser, et il tire de sa poche un tas de petites théories, comme un gosse des toupies, des billes.
-- Au théâtre, dit-il, on ne pourrait rien faire si l'on ne consentait pas aux invraisemblances dont le public a besoin.
Et encore :
-- Il faut une femme pour attirer le public.
28 octobre.
Capus et sa femme ont trouvé ma lettre délicieuse.
-- D'autant plus, dit-il, qu'il n'y a rien, dans ta lettre. Tu me dis que tu n'aimes pas ça, mais tu ne me dis pas pourquoi.
Et, comme j'essaie de le dire, il me répond :
-- Mais je l'ai voulu ! Mais il m'était facile de trouver autre chose !
Il ajoute :
-- Baïe recevra quelque chose.
C'est toujours ainsi que ces aventures se terminent quand elles ne se terminent pas très mal.
1er novembre.
Son curé lui a dit : « Croissez et multipliez », de sorte qu'il ne prend plus de précautions. « Heureusement, dit sa femme, j'ai fait une fausse couche, et j'ai tout arrêté. Mais si je l'avais laissé faire, il aurait rempli d'enfants la maison »
5 novembre.
On présente Coulangheon à Blum, qui est tout étonné d'entendre ces mots :
-- C'est vrai, monsieur : j'aime votre livre, mais je ne désirais pas du tout vous être présenté. C'est une erreur de la maîtresse de maison. Votre personne n'ajoute rien à votre livre. Etc.
Ce monsieur se croit très fort.
Blum se passionne pour les sucres et les alcools.
Quoi de plus délicieux que l'ironie d'un honnête homme ?
En voyage. Une dame se décide à ouvrir un sac de brioches. Elle y prend d'abord des miettes -- on ne voit rien --, et les met dans une petite bouche serrée, discrète, distinguée. Peu à peu, l'audace lui vient. Le sac s'ouvre tout grand, et les morceaux de brioche entrent dans la bouche comme dans un four.
Une autre vieille dame lit un livre et sourit. Elle n'a plus que les petites émotions que lui accorde le roman de M. Halévy.
6 novembre.
L'arbre droit dans un bouclier d'écorce qui en fait tout le tour.
7 novembre.
Femmes. Celle-ci compte un par un les cheveux qu'elle perd chaque jour. Celle-là soigne les siens comme une plante dans un pot. Elle s'en coupe une mèche pour que la mèche voisine mieux placée, prenne plus de force.
Jacques Boulenger parle avec feu du rôle de l'historien, résigné à ne jamais écrire le livre définitif ; il sait que, dans deux ans, ou l'année prochaine, un livre nouveau tuera le sien.
Ils cherchent l'introuvable vérité. Le meilleur est celui qui s'en rapproche le plus, c'est-à-dire qui interprète le moins.
Quelques-uns ont la volupté malsaine d'aimer le document pour lui-même et de n'y rien ajouter.
Celui-là vit dix ans avec Philippe le Bel pour nous le « donner » en dix pages.
9 novembre.
Le Jeu de l'amour et du hasard. C'est un chef-d'oeuvre de goût. Il ne doit pas rien à la tradition, mais la pièce semble finie à « J'avais grand besoin que ce fût là Dorante ».
L'histoire de la jalousie de Mario fait longueur.
Comme, d'un mot, la pièce est posée : « Ni l'un ni l'autre de ces deux hommes n'est à sa place. » C'est le sujet type du vaudeville, du quiproquo. Là-dessus, on peut -- Mendès ne le pourrait pas --, quand on est Marivaux, broder de la beauté. A peine un ou deux mots qui ne sont pas forts.
Le style de Marivaux, c'est de la soie.
10 novembre.
Ces deux vieilles gens ont l'habitude de se réveiller au milieu de la nuit. Ils se demandent de leurs nouvelles et causent de leurs petites affaires.
14 novembre.
Guitry à Pain de ménage. J'ai envie de lui dire : « Pourquoi souriez-vous ? Parce que je ne suis pas très bien, hein ? Mais peut-être que vous en demandez trop. »
Il y a des moments où la plus forte amitié ne tient pas à un cheveu. On se dit : « Si je m'en allais ? Allons-nous nous embrasser, ou nous mordre ? » Tout dépend d'un sourire, du son qu'aura la première phrase prononcée, d'un geste.
18 novembre.
Chez Sévin. Henry Bérenger me présente Charbonnel qui me dit :
-- Poil de Carotte est un chef-d'oeuvre.
-- Oui, dit Bérenger qui ajoute -- pourquoi ? -- que Jossot a un immense talent.
-- Vous êtes comme nous, me disent-ils. Vous combattez le bon combat.
Charbonnel m'impressionne comme un curé.
A quarante ans, on peut se mettre à travailler. On n'est plus embêté par des histoires de femmes.
25 novembre.
Guitry. C'est un plaisir pour lui, chez Paillard, par exemple, de me demander ce que je préfère, Chablis ou Graves, et d'assister à mes angoisses devant les garçons qui m'observent, le crayon levé, et sourient.
27 novembre.
L'art dramatique, quelques-uns oublient trop que c'est quand même un métier d'homme de lettres.
28 novembre.
La coquetterie de Capus, c'est de dire que le théâtre n'est qu'une affaire.
Le lapin, oeil rond, oreille rabattue, qui fait peur au boa, et qui perd toute retenue, tombe dans la gueule du boa, qui est bien obligé de l'avaler.
-- Elle lui prouvait son amour, dit Capus, en couchant avec tout le monde, excepté avec lui. Les directeurs de théâtres lui prouveront qu'il a du talent en jouant toutes les pièces, excepté les siennes.
Vallotton très épris de marine, comme un amiral suisse.
1er décembre.
Il s'ennuyait tellement à la campagne qu'il a fini par faire la cour à sa bonne. Elle poussait de gros soupirs en lui passant les plats. Rentré à Paris, il n'y pense plus. Mais elle :
-- Monsieur a changé. Monsieur aurait tort de se gêner, s'il me veut du bien. Il n'y a pas beaucoup de personnes aussi capables que moi de dissimuler leurs sentiments.
Treize jours. Etonnement de se trouver dans les rues, à sept heures et demie du matin, à la recherche d'une caserne.
Magasin d'habillement. D'abord, le ruban ne se voit pas, puis il se voit, et le sergent me soigne et me cherche une capote propre.
-- D'autant plus, dis-je, qu'il faut -- c'est embêtant --, mais qu'il faut que je mette ma croix.
-- Et pourquoi donc pas ? dit-il.
Il me fait astiquer les boutons.
-- Ces souliers-là ne me vont pas.
-- Oh ! pour cinq minutes ! Pour que le capitaine vous les voie.
-- Oui, mais ils me font mal.
-- Vous vous y habituerez
-- En cinq minutes ?
Je dis encore, m'exprimant mal :
-- Est-ce que le capitaine ne passe pas la visite ?
Je devrais dire : « l'inspection ». Ce qui fait sourire le soldat qui astique mes boutons.
Et puis, c'est le succès toute la journée Je me crois Coquelin cadet.
Un sous-officier réserviste, qui a les palmes et en jouit depuis trois semaines, est détrôné et me dit :
-- Tout de même, ça se voit mieux
Dans la rue, un vieil homme, qui a un petit ruban vert ou violet, me tire un grand coup de chapeau. C'est émouvant.
Quelqu'un dit :
-- Ça, c'est quelque chose.
Je devrais boîter ou porter un bras en écharpe. Ça devient gênant. Ils croient que j'ai sauvé la France ; il me semble que j'ai volé ma croix. Et tous ces regards ! Les cochers de fiacre s'arrêtent sur mon sillage. On se retourne. Guitry, qui fait un bout de chemin avec moi, n'a plus rien. J'ai eu l'honneur de voir un petit pâtissier s'arrêter devant moi.
Je marche dans un rêve étoilé. Sans hésiter, la sentinelle du ministère de la Guerre me porte les armes. Mais un gendarme ne me salue pas. Pourquoi ? C'est son devoir.
Un territorial me dit :
-- Si j'avais su, moi aussi j'aurais mis mes palmes.
-- Vous êtes beau, me dit le capitaine Targe, officier d'ordonnance.
-- Pas autant que vous, dis-je.
Et cela suffit pour rétablir la hiérarchie.
Au fond, tous ces gens-là s'ennuient, et ça les distrait. Quel dommage que je ne sois pas Allais !
3 décembre.
Muhlfeld. C'est la vie d'une fusée qui s'éteindrait... d'une fièvre typhoïde.
Impossible de regretter ce qu'il aurait fait.
Bernard s'attendrit, et Blum, et Coolus, et ses anciens amis, mais aucun de ces regrets-là ne toucherait Muhlfeld.
-- Comme c'est triste ! me dit Alexandre Natanson.
Silence.
-- Je trouve ça très triste ! dit-il.
Silence.
-- Vous ne trouvez pas que c'est triste ?
Il ne sait plus.
Nous levons notre chapeau. Sans doute le met-on sur le corbillard. Quelques instants après, nous saluons encore. Quoi ! Est-ce qu'il rentre ?
Le mort a la délicatesse de me reconduire rue du Rocher.
Treize jours. On se vante. On dirait presque : « C'est le ministre de la Guerre qui m'allume mon feu. »
Il me recherche et me flatte. Il voudrait m'emprunter un peu de réputation et de caractère.
Pardon, madame, de vous avoir fait attendre. J'étais aux cabinets C'est la seule raison qui puisse m'obliger à faire poser les gens.
Le patriotisme est un sentiment qui coûte cher, mais j'aime bien un brave soldat qui déteste la guerre.
17 décembre.
Maeterlinck. Un grand artiste à qui c'est égal d'ennuyer son lecteur, et qui ne s'arrête pas pour si peu.
Baïe met une violette dans un verre d'eau pour que la violette fasse le poisson.
-- Ne m'appelez pas « mon lieutenant », me dit l'adjudant. Ça ne me gonfle pas.
Il s'imagine que j'ai des tas de lettres à écrire.
-- Bien, mon brave, me dit le garçon de bureau.
Paul Leclercq, mon élève qui n'avoue pas, entre chez Floury qui lui a prêté son nom d'éditeur pour son Album de Paris.
-- Pas de lettres ?
-- Non, dit Floury.
-- Ils n'ont pas encore eu le temps de répondre, dit Leclercq.
-- A cette époque du jour de l'An, dis-je, on n'écrit pas aux écrivains.
Leclercq, surpris, ne peut que rougir.
-- Paul Leclercq ne m'envoie pas ses livres.
-- Il sait que vous les avez déjà, répond Tristan.
22 décembre.
Jaurès. L'air, un peu, d'un ours aimable. Le cou court, juste de quoi mettre une petite cravate de collégien de province. Des yeux mobiles. Beaucoup de pères de famille de quarante-cinq ans lui ressemblent, vous savez, ces papas auxquels leur grande fille dit familièrement : « Boutonne ta redingote, papa. Papa, tu devrais remonter un peu tes bretelles, je t'assure. »
Arrive, en petit chapeau melon, le col du pardessus relevé.
Une affectation de simplicité, une simplicité de citoyen qui commence bien son discours par « Citoyens et citoyennes », mais qui s'oublie quelquefois, dans le feu de la parole, jusqu'à dire : « Messieurs ».
Des gestes courts -- Jaurès n'a pas les bras longs --, mais très utiles. Le doigt souvent en l'air montre l'idéal. Les poings pleins d'idées vont se choquer quelquefois, le bras tout entier écarte des choses, ou décrit la parabole du balai. Jaurès marche parfois une main dans la poche, tire un mouchoir et s'en essuie les lèvres.
(Je ne l'ai entendu qu'une fois. Ceci n'est donc qu'une note.)
Le début lent, des mots séparés par de grands vides. On a peur : n'est-ce que cela ? Tout à coup, une grande vague sonore et gonflée, qui menace avant de retomber doucement. Il a une dizaine de vagues de cette ampleur. C'est le plus beau. C'est très beau.
Ce n'est pas la tirade comme l'est une strophe de cinq ou six beaux vers dits par un grand acteur. Il y a cette différence qu'on n'est pas sûr que Jaurès les sache, et qu'on a peur que le dernier n'arrive pas. Le mot « suspendu » a toute sa force à son propos. On l'est vraiment, avec la crainte de la chute où Jaurès... nous ferait mal.
Entre ces grandes vagues, des préparations, des zones où le public se repose, où le voisin peut regarder le voisin, dont un monsieur peut profiter pour se rappeler un rendez-vous et pour sortir.
Il parle deux heures, et boit une goutte d'eau.
Quelquefois -- rarement -- la période est manquée, s'arrête court, et les applaudissements s'éteignent tout de suite, comme ceux d'une claque.
Il cite le grand nom de Bossuet. Je le soupçonne, quel que soit son sujet, de toujours trouver le moyen de citer ce grand nom.
Ce qu'il dit ne m'intéresse pas toujours. Il dit de belles choses, et il a raison de les dire, mais peut-être que je les connais, ou que je ne suis plus assez peuple, mais, soudain, une belle formule comme celle-ci :
-- Quand nous exposons notre doctrine, on objecte qu'elle n'est pas pratique : on ne dit plus qu'elle n'est pas juste.
Ou, encore :
-- Le prolétarien n'oubliera pas l'humanité, car le prolétarien la porte en lui-même. Il ne possède rien, que son titre d'homme. Avec lui et en lui, c'est le titre d'homme qui triomphera.
Une voix qui va jusqu'aux dernières oreilles, mais qui reste agréable, une voix claire, très étendue, un peu aiguë, une voix, non de tonnerre, mais de feux de salve.
Une gueule, mais le coup de gueule reste distingué.
Le seul don qui soit enviable. Sans fatigue, il se sert de tous les mots lourds qui sont comme les moellons de sa phrase, et qui écorcheraient, tombant d'une plume, les doigts et le papier de l'écrivain.
Quelquefois, un mot mal employé dit le contraire de ce qu'il veut dire, mais le mouvement -- le fameux mouvement cher aux hommes de théâtre -- laisse le mot impropre et emporte le sens avec lui.
Très peu de ses phrases pourraient être écrites telles quelles ; mais, si l'oeil est un tain, l'oreille est un entonnoir.
Une idée large, et indiscutable, le soutient : c'est comme l'épine dorsale de son discours. Exemple : le progrès de la justice dans l'humanité n'est pas le résultat de forces aveugles, mais d'un effort conscient, d'une idée toujours plus haute, vers un idéal toujours plus élevé.
On lit une lettre du président Magnaud. Aucun succès. Mais Gérault-Richard le montre dans une loge : ovation énorme. Il salue comme un empereur, l'empereur de la Justice, ce qui ne serait déjà pas si mal, comme titre.
On dit d'elle : « C'est une bonne ménagère » Mais Harpagon aussi l'était, bonne ménagère, ce qui ne l'empêchait pas d'être un bien vilain monsieur.
Soleil d'hiver clair et léger, un peu acide.
Caressant son chat, Baïe lui dit :
-- Je sais que Noël n'existe pas, mais ça me chagrine. Par habitude, je mettrai tout de même mon soulier dans la cheminée.
Mais le chat ne répondit pas. Par la fenêtre entrouverte il regardait un moineau, qui, s'envolant, laissa une plume à la griffe du chat et alla se poser sur le tuyau de la cheminée où il se chauffe tout l'hiver.
-- Il a pu s'envoler ! dit Baïe.
De temps en temps, du bec, il piquait la goutte de sang de la plume.
Le lendemain, elle trouva un moineau. Il vivait encore. De l'aile, il avait pu se retenir aux parois de la cheminée. Il n'était pas tombé, mais descendu un peu vite.
Elle eut d'abord envie de le donner à son chat, mais, comme sa mère avait été à La Châtelaine, ce conte ne pouvait mal finir.
Elle ranima le moineau, lui donna à manger et à boire, lui pansa sa blessure et, dès qu'il put voler, lui ouvrit la fenêtre.
Bien heureux, encore, qu'elle ne lui ait pas donné une petite pièce d'argent pour s'acheter des choses, en route !
Avant de faire quelque chose de bien, il faut tout haïr, ou admirer tout.
Hervieu, un homme de beaucoup de talent qui s'imagine quelquefois que, de mal écrire, c'est très fort.
26 décembre.
Un grand diable de pigeon fendait l'air.
Ce qu'il sait, il le sait bien, mais il ne sait rien.
Il faut à mon cerveau deux heures de rêverie pour que j'obtienne de lui un quart d'heure de travail.
On regarde la fumée avec attendrissement comme si, au bas de la cheminée, une femme, jeune encore mais délaissée, brûlait, après les avoir relues, ses lettres d'amour.
28 décembre.
-- Qu'est-ce qu'il est devenu ?
-- Il est devenu un brave homme
-- Une pièce, dit Capus, ne finit pas plus que ne finit la vie, sauf par la mort.
Mais non ! Une pièce est finie quand la suite ne nous intéresserait plus. Sans Tartuffe, que nous importe la vie de cette famille d'où on le chasse ? Et que deviendra-t-il lui-même ? On s'en moque.
Une pièce est finie quand elle ne nous intéresse plus. C'est pour cette raison qu'une pièce finit souvent avant d'avoir commencé.
Paul-Louis Courier. Qu'un maire est grand dans son village !
31 décembre.
Année, une tranche coupée au temps, et le temps reste entier.

 

 

Année : 1903

 

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