Année : 1903


2 janvier.
Capus dit qu'il aura la rosette au mois de juillet, automatiquement. Il n'a pas le courage de payer 5 000 francs de dédit, qui le dispenseraient de donner une pièce promise à Samuel et lui permettraient de jouir du succès de La Châtelaine.
-- Et Les Deux Ecoles à Berlin ?
-- Très bien ! dit-il. A l'étranger, ça se passe toujours très bien.
Comme dans un four.
Brasserie. Des couteaux qui salissent même le fromage, une eau agitée de choses, et une caissière -- il est vrai qu'il va être deux heures du matin -- qui dit, en entendant Guitry demander l'addition : « Enfin ! »
Bernstein à Guitry :
-- Je voudrais vous parler d'une pièce.
-- Oh ! mon ami, j'ai des pièces pour trois ans.
-- Ecoutez-moi cinq minutes ! La mienne est bien.
-- Je vous crois, dit Guitry, mais je ne pourrai être de votre avis que dans trois ans.
-- Vous me démontez ! dit Bernstein, qui s'en va avec son air de mouton battu.
3 janvier.
Guitry me dit :
-- Vous devriez avoir le courage de faire une pièce intitulée : Le Roman d'un jeune homme pauvre, d'après Octave Feuillet, par Jules Renard.
Et il me joue le premier acte, et cela vous étreint le coeur.
Tristan, qui se sait décoré, veut faire sa biographie pour un programme où il mettra : « Né en 1866 à Besançon. Sa maison natale porte une plaque... de la Compagnie d'assurances Le Soleil. »
-- Est-ce que vous croyez à Dieu, vous, Tristan ?
-- Oui, dit-il. Ces jours-ci.
Un homme qui compte beaucoup sur le talent des autres, afin de pouvoir dire : « J'ai été déçu. »
6 janvier.
Une vieille, toute chiffonnée par le temps.
10 janvier.
Tes larmes brillent sur ta joue comme la pluie sur l'oiseau.
11 janvier.
Je donnerais 10 000 francs, dit Capus, et c'est quelque chose, pour ne pas être obligé de faire la pièce que j'ai promise à Samuel. Je me proposais de rester tranquille après La Châtelaine et d'arriver en octobre avec une pièce à la Comédie-Française. C'était mon plan. J'avais arrangé ma vie comme ça, et ça m'ennuie de faire cette pièce pour les Variétés. Elle sera d'ailleurs très bien. C'est un de mes meilleurs sujets, copieux et gai. Ça va tout seul. D'un succès sûr, ou, plutôt, d'une valeur certaine, car le succès ne dépend plus de moi comme autrefois, et je n'oublie pas que j'aurai désormais de pleines salles d'ennemis.
-- Mais Samuel ne te fera pas de procès ?
-- Si, au nom de ses actionnaires. Lui et moi, nous resterons bons amis. Mais, si je ne m'exécute pas, il me fera un procès que je perdrai, car j'ai signé des engagements.
Quelles moeurs !
13 janvier.
Nouveau Cirque. Odeur chaude d'écurie. Une ou deux mouches m'effleurent le visage.
Un clown qui reçoit des coups de poing a une nouvelle façon de tomber, en essayant de se retenir comme nous. Ses bras battent l'air et ne trouvent rien. C'est un clown de talent. Il est original.
Pour jouer ses scènes, il apporte une petite barrière de bois grossier, et il fait ses entrées par cette petite barrière qu'il a posée au milieu de la piste. Il entre en soulevant le loquet ; il essuie même ses pieds à la porte. Quand il a joué sa scène, il sort par cette petite barrière qu'il referme avec précaution, et qu'il emporte.
Celui qui me fera retenir des noms anglais n'est pas encore naturalisé.
A mes pages courtes il faudrait les caractères de l'Imprimerie nationale.
Vous dites de moi : « C'est un ours ! » Mais non : c'est un homme qui vous méprise.
Critique littéraire : ne parler que des rééditions.
15 janvier.
Je ne peux pas voir une jolie femme sans en être éperdument amoureux. C'est le coup de foudre, et ça dure le temps d'un coup de foudre : un éclair.
-- Guitry m'a parlé cinquante fois de Monsieur Vernet, dit Capus. Il trouve ça très bien, et tu as tort de ne pas lui donner tes deux actes. Ce serait très bien, à ce théâtre, et, deux actes, c'est quelque chose. Ce serait excellent pour toi, en attendant le gros effort, les trois actes que tu écriras un jour.
Un jeune homme très bien, qui connaît un cheval au Nouveau Cirque.
Deuil. Le manque de douleur m'égare.
-- N'oublie pas que tu lui as dit...
-- Si tu crois que j'écoute ce que je lui dis !
La crampe des écrivains paresseux.
17 janvier.
Le vaudeville, il faut maintenant y mettre une idée. Ce qui a fait la fortune de La Dame de chez Maxim, dit Capus, c'est que les femmes de province imitent celles de Paris.
Ce n'est pas une grande vérité, mais ça suffit.
Réalisme, idéalisme, autant de brumes à travers lesquelles l'homme aveugle cherche la vérité.
19 janvier.
Il ne parle pas, mais on sait qu'il pense des bêtises.
A cette jeune fille, je fais un petit discours sur l'innocuité des livres quand on est intelligent.
-- C'est le mauvais entourage qui peut gâter ? lui dis-je, non les mauvais livres.
Elle m'écoute, émue, et, de temps en temps, rapproche sa chaise ; moi-même, mon improvisation m'émeut. Troublée, elle va tout de suite trop vite. Elle lâche sa famille.
-- J'aime bien papa et maman, dit-elle, mais je m'aperçois qu'ils pensent mal.
La distinction consiste encore, pour elle, à ne pas vouloir porter de gants de laine par le froid le plus vif et à avoir des bottines vernies si fines qu'on ne puisse pas marcher quand on les a aux pieds.
Dans mon église, il n'y a pas de voûte entre moi et le ciel.
20 janvier.
La Châtelaine. Souper de centième chez Ritz.
-- Rappelez-vous, dis-je à Robert de Flers ; mon admiration pour Capus, voilà cinq ans, vous étonnait. C'est vous qui l'admirez, maintenant.
Granier, les seins gonflés de talent.
Jane Heller, toujours jolie, mais, ce soir, elle scintille particulièrement.
Granier cite, avec trop de rire, un de mes mots d'enfants à Sarah Bernhardt, qui feint de n'avoir pas entendu.
Je dis à Lavallière, un peu au hasard :
-- Vous avez un visage qui me plaît pour sa franchise. Vous devez avoir des qualités morales, vous.
Et voilà une pauvre petite femme très émue, qui me prend la main à plusieurs reprises :
-- Oh ! que je suis contente ! De tous les amis de Guitry, je me disais que vous étiez le seul à me mépriser, et j'en souffrais. Je pensais que vous n'auriez jamais de sympathie pour moi, et voilà ce que vous me dites. Oh ! que je suis contente !
-- Ce que j'aurais voulu jouer, dit Granier, c'est Poil de Carotte.
Cette centième, l'aboutissement de toutes ces folies !
Si l'on dit à l'une d'elles : « Vous êtes jolie », ça lui est égal.
Si on lui dit : « Vous avez du talent », elle est déjà plus touchée.
Si on lui dit : « Vous avez des qualités morales », on s'aperçoit qu'elles ont toutes un coeur de petite fille.
Lamartine est un grand poëte qui n'a peut-être pas écrit vingt vers parfaits.
25 janvier.
Une femme rit tellement que sa poudre tombe. Son teint naturel reparaît, et la voilà jolie.
Ses succès font dire qu'il a du talent, ses fours, qu'il est délicieux.
26 janvier.
Capus barbote un peu avec sa future pièce pour les Variétés. Il a dit à Samuel, qui le prie de recommencer des actes :
-- Maintenant, mon ami, je te donnerai ma pièce quand je la trouverai prête, et, si je ne la trouve jamais prête, je ne te la donnerai jamais.
-- Mais c'est la faillite ! dit Samuel.
-- J'aime mieux que tu fasses faillite qu'un four.
Nous parlons guerre. Il me raconte des histoires russes.
Rochefort donne à Guitry une pièce en lui disant :
« Je la connais dans les coins, moi ! C'est une affaire superbe. » Il a fait ça avec Maurice Faure. Sa pièce est nulle. Cet homme est un vieux jocrisse à qui Nouméa n'a rien appris.
-- Mais qu'est-ce que vous lui direz de sa pièce ?
-- Que c'est très beau et injouable, dit Guitry,
-- Je me fie à vous. Vous aurez des silences, des bouts de phrases. Vous lui direz tout, et rien. Il ne comprendra pas, et il dira : « Oui, oui, je comprends ! »
Dans l'omnibus, une grosse femme, grasse et fraîche, mais bête comme ses diamants. Elle cause avec un monsieur qui est en face d'elle, et le quart du trajet leur suffit pour nous renseigner sur leur vie stupide.
-- C'est trop cher, le théâtre, dit-elle, quand il faut toujours payer ses places.
-- Moi, dit le monsieur, j'ai des billets tant que j'en veux. Il m'arrive souvent de retourner à l'Opéra des loges qu'on m'envoie trop tard pour que je les utilise.
-- Nous, dit la dame, nous payons toujours.
Elle parle d'une pièce très bien où son mari a pleuré comme un enfant.
Elle dit de La Carotte :
-- C'est bête. Si j'avais su !... Et si ce n'était pas joué par ces artistes-là...
De Résurrection;
-- Les demoiselles ne doivent pas voir ça, mais, sauf la partie socialiste, ça me plaît.
Prairie, plaine, pré, quels beaux mots !
Guitry raconte bien. Il n'a pas peur. Chaque fois qu'il ment, ce n'est pas son nez qui remue : c'est le mien.
Capus manque surtout de cette distinction de l'esprit, qui est le charme de Marivaux.
Les jeunes filles n'ont pas le droit de tout lire, mais elles peuvent passer leur après-midi, au Jardin d'acclimatation, à regarder les singes.
31 janvier.
Que de pièces ratées, que de bêtises on lit à Guitry ! Ah ! ce n'est pas si facile, le théâtre ! Je devrais écrire à Capus une lettre d'excuses.
D'un voleur :
-- Nous étions amis. Il me connaissait comme ma poche.
1er février.
Il n'y a malheureusement pas de remède de bonne femme contre les mauvaises.
Il y a des gens si ennuyeux qu'ils vous font perdre une journée en cinq minutes.
La bonté ne mène jamais à la bêtise.
4 février.
Paul Adam laisse pousser sa barbe parce qu'il s'empâte.
Est mécontent de la vie et content de n'en avoir pas fait cadeau à un enfant. S'est arrangé pour pouvoir vivre avec 30 000 francs seulement, et en cherche toujours 5 000.
-- Tout cela finira très bien, par la mort, lui dis-je.
Travaille toujours, mais voudrait bien connaître la paresse, l'éloignement de ce qu'il fait. Sent l'inutilité de son travail.
N'a que des plaisirs esthétiques : voir Paris, par exemple, quand les becs de gaz s'allument ; ne comprend rien à la vie.
-- Mais, dis-je, c'est amusant, de n'y rien comprendre, quand on le sait.
Le talent, c'est comme la richesse : je suis aussi riche que vous, si je dépense moins.
Léon Daudet a la nervosité de l'homme qu'on assomme toujours avec son père.
6 février.
Il vient de se marier avec sa petite maîtresse. II y a douze ans que ça durait. Il est en jeune marié, souliers vernis. Il a une figure ravagée, un bouquet à la boutonnière, un bouquet fané, un bouquet de douze ans. Ils ont bien déjeuné, ses témoins et lui. Sa femme est heureuse comme une petite vierge. Il parle d'une petite maison qu'il vient de se faire construire, mais il ne parle pas de mes billets de cent francs.
Bernstein fait l'éloge de Racine, pas de l'homme de théâtre, ni du poëte : alors, de quoi ?
Capus. Un tramway écrase, sous ses yeux, une petite fille.
-- Quelles moeurs ! dit-il à Guitry.
Raynaud, toujours inquiet parce que tous les jeunes chefs de toutes les jeunes écoles poétiques doivent le détester, lui, le Chef de l'Ecole Romane.
A la Chambre des députés, avec Léon Blum.
D'abord, impression confuse. On ne comprend rien. Puis, l'ordre s'y met. Parfois, au pied de la tribune présidentielle, des députés, des ministres, semblent tenir familièrement un conseil privé.
Le mot de Jaurès est exact : personne, pas même Deschanel, ne s'occupe du public des galeries.
Jaluzot promène son énormité et sa barbe de banc en banc. Ah ! cette raie dans les cheveux rares ! Je me défie d'un homme qui attache tant d'importance à ses poils.
L'extrême gauche grogne souvent : « Qu'en pense votre Jules Lemaître ? »
Les petites boîtes où l'ami prend de quoi voter pour vingt-cinq amis. Petites boîtes de dominos : blanc, c'est oui, bleu, c'est non.
On nous enlève cannes et chapeaux, par peur de la tentation que nous pourrions avoir de les jeter à la tête du Gouvernement.
Les dames au premier rang.
Impression qu'un tiers au moins travaillent beaucoup.
Autorité. Quand Ribot parle de sa place, tout le monde se tait.
-- Vous êtes très inquiet de savoir s'il est difficile de faire ce qu'ils font, me dit Léon Blum.
-- Oui. J'ai peur d'avoir raté ma vie.
-- Ne craignez pas cela.
-- Mais, enfin, ces hommes-là, sont-ils supérieurs à des artistes ?
-- C'est si différent ! L'artiste et l'homme intelligent ne peuvent se rejoindre que sur les hauteurs, mais je crois qu'il est facile d'équivaloir à la plupart de ces hommes-là, comme, en art, il n'est point rare d'avoir plus de talent que de Nion ou que Maizeroy.
Le couplet sur « les petits » réussit souvent, excepté si l'orateur est membre d'une minorité par trop faible.
Le verre, l'huissier le change à chaque orateur. Très peu boivent.
C'est une belle salle de théâtre. C'est du théâtre.
1er mars.
Temps triste, venteux, pluvieux. On imagine un château isolé où toute une famille bâille et dit : « Si, encore, c'était la saison des grandes manoeuvres ! Il nous viendrait peut-être des officiers. »
2 mars.
Le paysan avec lequel on est allé à l'école, et pour qui on est « ce vieux Jules ».
Un nez à perte de vue.
-- Profitez donc d'être dame ! dit Ragotte à Marinette. Si je ne « bouille » pas la « buie » là-haut, dans le paradis, il y aura du bon.
-- Moi, dis-je, j'y ferai le contraire de ce que je fais ici-bas. Je me lèverai de bon matin, et j'irai panser toutes les vaches du paradis.
-- Ceux qui rendent service comme vous n'iront pas en enfer, me répond Ragotte.
Figure noire comme une gare.
Aux Capucines. Derrière moi, une petite femme dit à son ami :
-- Regarde donc ces vieilles biques dans les loges, avec leurs tas de trucs sur le corps ! Est-ce que ça ne nous irait pas mieux, à nous autres, jeunesses ?
Cette femme montre ses seins et croit qu'elle offre son coeur.
Deux vents, l'un, par la cheminée, l'autre, par la fenêtre, courent l'un contre l'autre et sifflent de rage dans ma chambre.
Le mari, la femme, le curé, c'est le vrai ménage à trois.
Théâtre.
-- Ça a bien marché ?
-- Oui. Ça a bien marché sur de la glace.
Quinet et tant d'autres : libres penseurs religieux.
Quand on se réjouit d'être jeune, et qu'on remarque qu'on se porte bien, c'est la vieillesse.
3 mars.
Bernstein nous a réunis au Café Anglais, Blum et sa femme, Bernard et sa femme, Capus, Hermant, Sem.
Pourquoi ? Oui, il faudra que je lui écrive pour le lui demander.
Un garçon m'apporte un rince-bouche vide. Je ne réclame pas ; quand il le reprend, sa stupeur ! Il avait bien entendu dire que des provinciaux le boivent, mais il ne le croyait pas. Je suis le premier.
C'est tout ce que j'ai retenu de ce dîner.
Vent. La fumée relève sa jupe pour s'envoler au ciel.
Léon Blum, très intelligent, et pas un grain d'esprit. C'est agréable pour ceux qui, comme moi, se croient de l'esprit et ne sont pas très sûrs de leur intelligence.
Sem, l'effroi des femmes qui ne sont pas jolies et peuvent même, avec l'exagération d'un détail, devenir laides.
4 mars.
Style sillonné d'éclairs.
Chez Brandès. Hébrard, le directeur du Temps. Une vraie surprise. J'ai rarement entendu un aussi bon causeur. Il a l'air d'un petit Auvergnat sournois, mais au bout de dix minutes, on est conquis : c'est très brillant. C'est l'homme qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, et qui a de grandes qualités naturelles.
Il dit un couplet éblouissant sur Mendès, qui aiguise son couteau sur Courteline pour mieux étriper les autres. C'est net, solide et dur. C'est un Capus qui dédaigne l'humour.
Il raconte Mme Humbert, qu'il connaissait depuis vingt ans et qu'il a prise pour un escroc jusqu'aux quinze derniers jours, où il a cru en elle.
-- Ce qui trompait surtout en elle, dit-il, c'est sa niaiserie. On ne pouvait pas croire à la fourberie d'une femme qui avait l'air aussi niais.
« Elle a mangé cinq à six millions. On ne s'explique pas ce qui la poussait. Point d'amants, mise comme une pauvresse. Elle payait 30 000 francs une loge à l'Opéra, où elle allait six fois l'an. »
Bien dîner une ou deux fois par an chez un ami riche, faire une ou deux promenades dans sa voiture profonde, regarder ses tableaux, son luxe, il n'en faut pas plus à l'honnête homme pour se croire riche.
6 mars.
Théâtre. La petite vieille assise sur un strapontin et qui m'intéressait parce que je lui avais marché sur le pied. Au dernier acte de L'Indiscret elle s'est approchée de la rampe, et, pour donner encore un rappel à l'auteur, ou à l'actrice dont elle est la mère, elle s'est mise à frapper dans ses vieilles petites mains, coudes serrés, tête penchée pour écouter si on la suivait. C'était touchant.
Elle a eu son rappel.
L'ironie est un élément du bonheur.
16 mars.
Au restaurant, une grue, entre deux hommes, fait des minauderies et de petites scènes. Elle dit tout à coup à l'un d'eux :
-- Tais-toi, ou je me lève ! Tais-toi, ou je fous la table en l'air et je me sauve.
D'une femme elle dit :
-- C'est une femme d'affaires. Pour toucher 20 ou 30 000 francs, elle a fait décorer deux de ses amants par le troisième.
Elle dit :
-- J'ai vu la pièce des Variétés. Je trouve ça idiot.
-- Que dirait Capus s'il était ici, à ma place ! dis-je.
-- Il dirait, répond Guitry : « Ce pauvre Samuel ! »
En face de nous, un petit vieux qui a des lunettes d'or, et qui mâche, qui mâche ! Il s'en acquitte encore fort bien.
C'est le mangeur solitaire. Il a remplacé la femme par la cuisine.
Monsieur Vernet. Lu hier, chez Maire, à Antoine, Cheirel, Signoret. Je lis avant le déjeuner. Après le premier acte, je sens que ça a si bien porté que je veux lire le second, sûr de moi. D'ailleurs, cette lecture ne m'avait pas ému.
Le second acte lu, et mal lu, à mon sens, je regarde Antoine. Il me regarde un long moment, puis :
-- Vous êtes content de votre second acte ?
-- Oui.
-- Très content ?
-- Très content. Vous, pas ?
-- Il y a quelque chose... dit Antoine.
C'est comme s'il fichait toute ma pièce par terre.
-- Mais quoi ?
- Après la scène de M. Vernet, vous m'avez lâché. Il y a un trou.
-- Mais je ne vous ai pas repris ?
-- Non. Je n'y étais plus.
-- Alors, que faut-il faire ?
-- Ce n'est pas mon métier, mais le vôtre. Pendant un acte et demi vous me tenez ; puis vous ne me tenez plus : voilà ce que je constate.
Signoret et Cheirel ont tiqué aussi. Je les interroge. Signoret avoue qu'en effet il y a eu fléchissement après la scène de déclaration, et Cheirel dit que la lanterne n'est pas éclairée. Ils ajoutent que ce n'est rien, mais je sens chez Antoine quelque chose de plus alarmant, comme s'il n'avait pas compris.
21 mars.
Crainquebille. Répétition privée.
Tous sont dans l'enthousiasme, mais ils ont besoin qu'on les y maintienne. France les hypnotise. Je ne suis pas emballé. Tout ça est un peu élémentaire, un peu appliqué. France n'a pas l'inquiétude de l'homme de théâtre. Il trouve tout bien et il les aime tous, de Guitry à Frédal.
Guitry s'est fait une tête, qu'on dit d'abord « épatante », puis on s'aperçoit que ça fait une tête de carton, de mi-carême. Il a un faux nez, et ce n'est pas Crainquebille : c'est Guitry avec un faux nez.
Le théâtre est vide. Tous les acteurs sont partis.
Nous sommes aux fauteuils d'orchestre. France, Mme de Caillavet, qui a vu deux ou trois fois Poil de Carotte. Nous sommes dans l'ombre. Il ne reste sur la scène qu'un long bâton noir, debout, et enflammé, qui s'appelle « le diable », et qui nous éclaire.
A France je parle de son dénouement que je trouve, quoique nécessaire, moins vrai que celui de la nouvelle.
-- C'est Mme de Caillavet qui me l'a suggéré, dit-il.
-- Enfin, dis-je, la Souris, c'est le sauveur.
-- Pas précisément, répond France. Ce n'est pas le sauveur ordinaire, de convention, le monsieur riche, par exemple, qui s'offre égoïstement le luxe d'adopter un pauvre : c'est un enfant, et qui n'est pas de la société. Crainquebille lui dit : « Tu n'es pas du monde. » C'est un petit être faible dont la bonne action ne doit même pas s'interpréter au profit des hommes. Remarquez que la Souris loge en haut d'une vieille maison qu'on répare, presque au ciel. Oui, il est du ciel, et de la terre. D'ailleurs, il ne sauve pas Crainquebille : un soir, il partage avec lui pain et saucisson. Il ne lui donne asile que pour une nuit, et Crainquebille, demain, ne manquera point d'aller se jeter à la Seine. Mais le public ne l'aura pas vu : il faut bien faire quelque chose pour le public !
Quel causeur, que France ! Il sait et dit tout.
Promenade au Jardin avec Alfred Natanson.
Des arbres, dans leur trou, avec des claires-voies autour. Ils doivent s'essuyer le pied avant de rentrer.
Le tamanoir avec ses manches à gigot et sa grande queue. Il se fait un cortège, à lui tout seul. Il suffit de le regarder pour comprendre ce mot : la fonction crée l'organe.
Le condor en prière.
Des singes se poussent du coude quand nos laideurs passent.
Très jaloux, il n'invite pas chez lui de célibataires. Si, par malheur, il en arrive un, il déplace les couverts pour rester à côté de sa femme.
24 mars.
Monsieur Vernet. Lecture du second acte par les acteurs. D'abord, de l'hésitation, puis, à la scène entre M. Vernet et Henri, malgré les ânonnements, je sens que ça y est.
Antoine, qui est à côté de moi, se retourne, et j'ai la coquetterie de ne pas m'en apercevoir. J'entends : « Ça y est ! »
-- N'est-ce pas ?
-- Il n'y avait que ça à faire. C'est cent représentations avec la pièce de de Lorde. Rappelez-vous ce que je dis là.
-- Je vais le noter.
Signoret me dit :
-- A la première lecture, je n'avais pas vu votre grande scène à cette hauteur. Maintenant, je vois que c'est de beaucoup la plus belle.
Je rentre avec du succès plein le coeur.
C'est amusant, ces lectures par les artistes. Il faudrait donner ça au public. Oublis du copiste, corrections. De temps en temps, un acteur qui n'a plus rien à dire s'échappe derrière son manuscrit ; l'auteur craint le bâillement.
25 mars.
Il laissera un prénom dans l'histoire du coeur.
27 mars.
Le monde est mal fait, dit Capus, parce que Dieu l'a créé tout seul. Il aurait consulté deux ou trois amis, un, le deuxième jour, un autre, le cinquième, un autre, le septième, le monde serait parfait.
« Dès qu'on travaille à la scène, on n'y voit plus rien.
« Les trente pièces que j'ai écrites m'ont formé pour les quarante que j'écrirai.
« Ce qui manque à Schwob, c'est l'éducation classique.
« Racine n'a jamais travaillé une fin de vers.
« Pour les Trente ans de théâtre, je veux faire une conférence sur Molière, mais pas du point de vue du XVIIe siècle. Je parlerai de lui comme s'il vivait de nos jours, comme si c'était Guitry : en camarade. »
-- Tu ne viens pas manger quelques-uns de ces gâteaux qui ne sont bons qu'à regarder ? me dit-il.
Quand nous avons fini :
-- Comment pouvez-vous croire, mademoiselle, qu'à mon âge j'ai mangé trois tartes aux fraises !
Société des Gens de Lettres. On vote le rapport : il est adopté à toutes les mains levées, moins une, celle d'une femme laide, et qui a sur son chapeau des fleurs rouges dont le soleil, qui en fait pousser de bien étranges, n'a pas idée.
Tous ces hommes qui sont hommes de lettres et pas connus, ça donne envie d'être modeste.
De Peyrebrune me dit :
-- Chaque fois que je viens à la Société, je vous cherche. Votre attitude m'a fait beaucoup de peine. Je suis très sensible. Ce que vous faites est si rare !
30 mars.
Gâteaux fades qui font apprécier le pain.
Le succès des autres me gêne, mais beaucoup moins que s'il était mérité.
Il n'y a que les erreurs qui donnent du prix à la vérité.
Chaque auteur pense : « Il n'y a qu'un acteur qui pourrait jouer mes pièces : c'est moi. Je jouerais ça comme un cochon, mais c'est égal... »
Philippe n'a jamais froid : il dit qu'il a les pieds en peau de « bigue ».
Napoléon aurait dû se brûler la cervelle sur un de ses champs de bataille.
Ne me soutenez pas -- ce serait un blasphème
Que le regard du chien semble toujours le même.
Le naturel subit d'un acteur qui s'interrompt, à une répétition, pour parler au souffleur.
Printemps : les nuques des femmes écloses déjà.
Les grandes amitiés commencent par le froid.
Chinois habillés de soie comme des pruneaux.
Ma religion m'est tombée comme une peau.
L'historien : pas de métaphores ! Des fiches.
1er avril.
On parle beaucoup des pièces de théâtre : on n'y pense pas longtemps.
Monsieur Vernet. Répétition. Antoine donne au premier acte un mouvement vertigineux où les mots ne sont plus que grains de poussière. Bientôt, j'entends :
-- Signoret, trop d'emphase. Vous jouez ça comme à la Comédie-Française. Vous avez peur de Renard. Jouez donc ça comme du Grenet-Dancourt.
Quand je lui fais observer que ce n'est pas là le sens d'une phrase, sa bouche se contracte d'une façon qui serait inquiétante pour moi si, au fond, il n'avait peur.
-- Jouez gai ! dit-il à Signoret.
-- Ça m'est bien plus facile, répond Signoret.
Cheirel a deux sourires bien différents : celui de l'honnête femme, et celui de l'allumeuse.
-- Je vous donnerai celui que vous voudrez, dit-elle. Vous n'avez qu'à demander.
On apporte la maquette du second acte. Phrase inévitable.
-- C'est là-dedans qu'il faudrait jouer les pièces.
Antoine fait tout démolir. Une pointe saute : ça y est.
-- Qu'on est malheureux quand on ne sait pas dessiner ! dit-il.
Avec des dominos il essaie de montrer ce qu'il faudrait que soit la maison : tout dégringole.
-- Ça ne sera jamais trop rustique ! dit-il.
-- Bon, bon ! dit le peintre, Rustique, ça me connaît.
Voyageur. Bah ! ceux qui ont fait le tour du monde peuvent faire durer leur conversation un quart d'heure de plus.
-- Tout de même, dit Ancey, ce doit être agréable de gagner, une fois dans sa vie, 150 000 francs avec une pièce !
-- Je ne sais pas, dis-je
Un homme qui veut, par ses silences, qu'on en pense long pour lui.
Au théâtre, les gouttes de pluie, c'est des grains de plomb sur une toile.
C'est si facile à faire, un dialogue !
MADAME.
-- Non !
MONSIEUR.
-- Si !
Et voilà quatre lignes.
Il faut avoir une belle conscience d'artiste pour se dire : « Pourquoi ai-je mis ça plutôt qu'autre chose ? » Alors le trouble commence : « Si ce n'était pas ça, ce serait peut-être bien, si peu différent que ce fût de ce que j'ai mis. »
Du petit théâtre. Les acteurs semblent jouer dans la maquette du décor, le public, être assis dans la petite salle en réduction où il a choisi ses places.
Une pièce n'est jamais faite, et, quand elle ne se défait pas toute le soir de la première, c'est déjà bien gentil de sa part.
-- Le public ne m'a pas compris, dit Antoine. Je lui demande cent sous : il les donne, mais avec autant de regret que s'il me donnait le double. Il me lâche après quarante représentations. Dans un autre théâtre, avec le même travail, j'aurais gagné 500 000 francs de plus.
Au théâtre, personne n'obtient rien de ce qu'il veut, ni des acteurs, ni du décorateur, ni du public, ni de soi-même.
Et ça peut finir par de l'enthousiasme.
Oies. Grosses cuisinières qui arrivent avec leurs petits cabas sous le ventre.
Cheminées de Paris et leurs tétines.
5 avril.
Notre bonne. C'est surtout par la bêtise qu'elle l'emporte. Elle me prouve une fois de plus que la bonté naturelle est rare, et que, seule, l'intelligence peut donner la bonté.
14 avril.
Oiseau tout fier : il a l'air d'avoir volé sur Paris.
Le naturel d'Antoine quand, au milieu d'une répétition, la concierge lui apporte à signer un reçu de lettre chargée.
-- Quand on répète votre pièce après avoir joué les autres, me dit Cheirel, ça fait du bien. La nuit, je pense aux répétitions. Je vous dis ça, à vous, l'auteur. Plus ça va, et plus je l'aime, votre pièce. Si je ne la jouais pas, j'aurais un grand chagrin.
Antoine, qui lit son rôle, dit :
-- Ne nous inquiétez pas ! Je fais un travail de mémoire.
Il dit de Sainte-Hélène :
-- C'était prévu ! Ça n'a marché ni bien, ni mal.
-- Qu'est-ce que dit le public ?
-- Il trouve ça emmerdant, et ça l'est. C'était prévu !
Il demande au machiniste qui place les chaises pour figurer le décor s'il se fout de lui, et il appelle le souffleur « monsieur ».
Signoret a justement remarqué que Capus termine ses tirades par le mot « Voilà ! », d'un air de dire au public : « Arrange-toi avec ça ! »
15 avril.
Dumas fils avait beaucoup de talent pour son époque. Depuis, on a appris une autre langue. Il n'y aurait peut-être qu'à récrire tout ça, je ne dis pas : avec plus de talent, mais avec d'autres mots. Dans vingt ans, il faudra peut-être faire le même travail pour les pièces de Capus et d'Hervieu.
On a dit que le Théâtre-Libre est rosse. Mais combien Dumas est mufle ! Il a pour la femme un mépris d'esclave affranchi.
Nous faisons nos pièces avec nous-mêmes : où est-il dans les siennes ? C'est plus général, mais ça manque de vie, et ce n'en est pas plus de tous les temps, puisque déjà on en est las.
Théâtre de dompteur.
Le valet de chambre lui-même a du style, et tous en ont un peu comme des valets de chambre. On annonce : « Monsieur le comte. » Nous voilà fixés : c'est monsieur le comte. Tout le monde sait, par convention, ce que c'est, mais, quel homme, ça ne nous regarde pas.
C'est du sport, et ça reste humain parce qu'après tout, par travail et entraînement, il y a de l'humanité dans tous les sports.
On dit quelquefois : « C'est émouvant », et presque toujours : « C'est curieux. » Oui, c'est bien curieux ! Quelles drôles de gens ! Allons souper.
16 avril.
Antoine veut dire son rôle avec le souffleur. C'est terrible !
On répète dans de la toile d'emballage du décor.
Ce que dit Antoine à un souffleur :
-- Je vous attends, monsieur... Pas si vite, monsieur !... Le texte, monsieur. Y a-t-il « pourtant » ou « cependant » ?... Rien à faire avec un souffleur pareil !... Laissez-moi, monsieur !... Soutenez-moi, monsieur !... Heu ! Heu ! Suivez donc, monsieur !... Pas si haut ! Je ne m'entends plus !
Il dit :
-- Je veux savoir mon texte aujourd'hui.
-- Bon ! Mais vous me permettrez tout de même, Antoine, d'y faire quelques petits changements ?
-- Vous aussi, à moi ? dit-il.
-- C'est drôle !
Ibels me demande si ça ne me gêne pas qu'il reste. Nous en sommes à la scène du peintre. Il doit trouver ça de mauvais goût, Cheirel trop « Palais-Royal », Signoret, pas poëte.
On recommence. C'est aussi mauvais, et je n'y vois plus que du terne.
Desprès, à qui Beaubourg vient de lire une pièce en quatre actes, dont le premier est formidablement beau, et, les trois autres, de plus en plus mauvais, me parle de Poil de Carotte qu'elle a joué dans un salon, de Lugné, qui est un admirable Lepic, un peu trop grand seigneur, puis elle me dit :
-- C'est délicieux.
-- De qui parlez-vous ?
-- De Monsieur Vernet. J'ai entendu les deux actes. Oh ! la fin du deux ! C'est du même tonneau que Plaisir de rompre, quoique supérieur. J'aime moins le Pain de ménage, vrai et simple. Je ne dis pas que ça aura la destinée de Poil de Carotte, que je vous jouerai éternellement, mais vous pouvez compter sur soixante à quatre-vingts représentations.
-- Vous êtes sincère ?
-- Oh ! vous pouvez être tranquille
Et je le suis un peu moins.
Tout de même, il faut bien laisser à Desprès une petite préférence pour Poil de Carotte !
18 avril.
« Je vous remercie de votre mot gentil dans votre article sur Steinlein », dis-je à Vauxcelles.
LUI.-- J'ai écrit ?...
MOI.-- Vous ne l'avez pas fait exprès.
LUI. -- Si, Si ! j'ai voulu monter dans votre voiture. Très bien, votre article sur Leloir !
MOI.-- Merci.
LUI.-- D'autant plus que je n'aimais pas le précédent.
MOI.-- Ah ! vous gâtez votre compliment. Mettez au moins un jour entre les deux.
LUI.-- C'est que je suis sévère pour vous.
MOI.-- Soyez-le un peu pour vous.
LUI.-- J'ai de la franchise.
MOI.-- Ça ne suffit pas pour avoir du goût.
LUI.-- Vous préférez l'autre article ?
MOI. -- Oui, et je suis sûr qu'il vaut mieux.
LUI.-- Vous devez avoir raison.
MOI.-- N'en doutez pas.
L'Aiglon. Oui, c'est un autre monde, mais cela m'émeut à chaque instant. Rostand ne s'interdit rien, mais il en profite. Toutes les ficelles, oui, mais pour attacher tous les oiseaux, des aigles et des chardonnerets.
On a beau avoir horreur de la guerre : Victor Hugo et Rostand finissent presque par faire accepter les tueries de Napoléon.
Ça m'écrase. Et tout ce mouvement me donne envie de faire du théâtre assis.
Monsieur Vernet. Antoine n'est pas là. On répète dans l'ennui et l'envie de s'en aller.
Il m'arrive de rester tout seul dans mon petit coin.
Subitement, et d'une façon frappante, Cheirel me rappelle la Blanche du Plaisir de rompre.
Signoret, très inquiet pour les comparaisons qu'on peut faire entre la pièce et le livre, souhaite que je change les noms. Je lui réponds que ce serait une petite lâcheté inutile.
22 avril.
Antoine essaie de dire son rôle. Comme je lui fais une observation :
-- Laissez-moi ! dit-il. Je cherche ma mémoire. Donnez-moi vingt-quatre heures.
Au souffleur :
-- Lisez, monsieur ! Lisez donc !... Taisez-vous donc, monsieur ! Regardez-nous : nous jouons la comédie.
-- Vous travaillez dans l'honnête, me dit Cheirel.
Le soir, Antoine me dit qu'il sait son rôle, que ça sort, et que c'est une jolie chose.
Poil de Carotte. Desprès pleure, toute seule dans sa loge.
-- Oui, me dit-elle. Je chiale parce qu'Antoine m'a dit que j'ai moins bien joué !
-- Vous savez bien qu'il dit ça pour dire quelque chose !
- Ce rôle-là me tue. Je ne le joue qu'en tremblant. J'y mets tout ce que je peux.
Antoine me dit :
-- Une petite femme a passé une audition dans Poil de Carotte : elle m'a épaté. Il faudra que je vous fasse entendre ça.
D'ailleurs, la fin de Poil de Carotte, que je viens d'écouter, n'est pas bonne. Sans les mots qui partent, je serais « baîllé ». Je suis plus malin dans Monsieur Vernet, qui, à cause de cette adresse, est peut-être d'une qualité inférieure.
24 avril.
Cheirel ne sait plus où elle en est. C'était établi hier : ça ne l'est donc plus aujourd'hui ? Antoine lui coupe ses phrases en deux. Je lui ai dit d'être un peu mélancolique, mais Antoine, qui trouve que la mélancolie n'est pas « théâtre », lui dit d'être « bon enfant ».
Il voudrait dire encore quelque rosserie à Ellen Andrée.
Sa pudeur, qui l'empêche d'être affectueux avec Cheirel.
-- Il ne faut pas songer qu'au succès de la pièce, dis-je à Cheirel : il faut penser au vôtre. Si telle interprétation vous va mieux, prenez-la.
Antoine me fait entendre un Poil de Carotte qui dit la première partie comme jamais elle n'a été dite. Elle dit ça comme ferait Réjane, avec ses qualités et ses défauts.
-- Ce que c'est ! dit-elle. Si j'avais créé Poil de Carotte, le lendemain j'étais célèbre.
26 avril.
Antoine dit :
-- Je n'y suis plus. C'est le décor qui me préoccupe.
Comme je dis à Signoret et à Cheirel que c'est bien, il affecte de tourner le dos.
-- Etes-vous content, Antoine ?
-- Non.
-- Qu'est-ce que vous voulez ?
-- Ce n'est pas ça du tout, du tout ! Oh ! ce n'est pas vous, mais nous nous énervons sur cette scène. Passons, passons !
Il s'obstine à ne voir en moi qu'un ironiste, et en Signoret qu'un écornifleur.
-- Qu'est-ce que c'est que cette boîte à mouches ? dit-il du décor
Il engueule le décorateur.
Peu de gens se connaissent moins que moi en décor, et il faut que j'aie l'air de m'y intéresser, et que je dise si j'aime ça.
28 avril.
Décor du deux. Wolff écoute la pièce, marche d'abord, puis disparaît sans rien dire. Je ne sais plus. Il me dit plus tard qu'il a trouvé la scène longue, tant Antoine la savait peu.
Ellen Andrée pleure tout à coup et finit de jouer sa scène en pleurant.
Quelle détresse ! Voilà que je mendie presque des compliments.
-- Est-elle claire, la pièce ? demandé-je à Wolff.
-- Claire comme de l'eau de roche. Antoine aura un gros succès. Cheirel sera délicieuse.
J'insiste pour qu'il ne paie pas la moitié de sa voiture, et je rentre chez moi avec la peur du désastre.
Le soir, j'emporte mes deux actes chez Antoine, et, tandis qu'il se dénapoléonise, je lui dis la scène comme je l'ai lue à Guitry, à Brandès, et c'est le même effet. Il dit :
-- Oui, c'est ça ! Ça y est ! Il faudrait jouer comme vous lisez, et ce serait sûr.
Chez Guitry, Noblet me dit :
-- Depuis que je fais du théâtre, c'est la première fois qu'un auteur a cette idée si simple et si bonne de relire sa pièce à ses acteurs, après un certain nombre de répétitions.
Nohain me reproche l'article de Paul Acker et dit :
-- Vous êtes plus connu dans la Nièvre que vous ne croyez. Comment pouvez-vous envier à des hommes comme Millien leur petite gloire locale ? Il est moins connu que vous : c'est vous qui croyez qu'il l'est. Les compatriotes pèchent plutôt par ignorance et timidité que par hostilité.
A quoi je réponds :
-- Dites cela à Paul Acker.
1er mai.
A cinq heures, Antoine vient me dire que la répétition, que j'attends depuis deux heures et demie, n'aura pas lieu.
Ces dames parlent de leurs cors aux pieds.
-- Moi, dit Desprès, j'en ai deux gros, énormes !
Là encore elle veut être la première.
Répétition du deux en costumes.
Tous ont mal joué, préoccupés de leurs toilettes et des derniers béquets, voulant jouer comme je veux et contre Antoine, furieux, qui ne sait plus un mot de son rôle.
-- C'est une merveille ! lui dit Wolff.
-- C'est un clou, répond Antoine, et Renard nous flanquera par terre en nous faisant jouer comme ça.
Il dit à Alfred Natanson :
-- Ce n'est pas possible de lui donner ce qu'il veut.
A moi :
-- C'est une ordure. En la prenant comme ça, la pièce fout le camp.
-- Ça m'est égal ! dis-je. J'aime mieux un four avec ma pièce jouée dans le sens qu'elle a, qu'un succès sans moi.
-- Bien, bien ! Je vous la jouerai comme ça. Oh ! soyez tranquille ! Je ne vous trahirai pas, mais, un soir, je la jouerai comme je veux, devant le public, et vous verrez !
2 mai.
Antoine est charmant.
-- Ça va mieux qu'hier, dit-il.
-- Le fait est qu'hier vous n'étiez pas gentil avec moi.
-- Oh ! ce n'était pas contre vous, mais ça n'allait pas. Voyez-vous, je suis ennuyé. Je sens que mon théâtre m'échappe, qu'il fout le camp. Je ne tiens pas mon personnel.
-- A la bonne heure ! dis-je. Je croyais que vous me prêtiez je ne sais quelle hostilité contre vous. Je vous lis ma pièce d'une façon qui vous plaît ; mais, si, au théâtre, il est impossible de me donner ça, jouez-la autrement. Je m'inclinerai toujours, du point de vue théâtre, devant un artiste comme vous.
-- Je vais vous donner ce que vous voulez, dit Antoine.
Il joue très bien le premier acte. Il l'emplit de jolies choses. Et il est si content qu'il ôte son veston, déboutonne son gilet et se met à clouer du lierre au décor du deux.
Là, il joue la scène comme j'ai voulu, et je sens que l'émotion est intense autour de moi. Il recommence C'est moins bien, mais j'ai eu ce que je voulais, et je le lui dis.
-- Oui, dit-il. Je ne comprenais pas le rôle. Je le jouais trop théâtre. Je le jouais en cabot, comme un cabot que je suis.
Je lui dis :
-- Vous m'avez eu, hier, mais vous ne m'aurez plus. Que ma pièce réussisse ou pas, vous venez de la jouer : je suis content.
Wolff, qui voit le second acte pour la troisième fois, persiste à trouver que la scène entre les deux hommes est trop longue. Rosa Bruck, qui ne trouvait pas, est maintenant de son avis. Athys dit qu'il y a un peu loin du départ décidé au départ. Je me décide à enlever une trentaine de répliques, c'est-à-dire tout ce qui, dans la scène entre les deux hommes, devenait, le départ une fois décidé, une causerie amicale entre Guitry et un autre Guitry.
Le petit homme qui a fait le vilain décor du un, et qui semble s'être fait couper les jambes par un de ses décors, me dit :
-- Hier, j'ai écouté votre deuxième acte : c'est fin.
Il dit ça d'un air morne.
Wolff qui soutient que cet acte est un bijou, me dit :
-- Oh ! vous, Renard, vous ferez, un jour, une pièce qui vous rapportera beaucoup d'argent, parce que vous êtes bon.
Grumbach et Berr de Turrique me disent, l'un : « C'est charmant ! », l'autre « Ça me paraît délicieux. »
Le soir, dans sa loge, Antoine coupe des répliques.
Nous parlons jalousie de confrères. Le plus terrible, paraît-il, est Fabre. Courteline devient mauvais : il va trop chez Jullien. Curel ne pense qu'à sa pièce : un théâtre où on ne le joue pas est comme un théâtre fermé.
Antoine affecte de n'être jaloux que des metteurs en scène.
Moi, je dis que, le premier tortillement passé, tout marche bien ; mais je me vante.
Antoine joue le premier acte en vingt-neuf minutes.
Signoret a l'impression qu'il est reçu par des fous. Moi, j'ai l'impression que c'est un four. Pas un effet : où se placerait-il ? Personne n'y a rien compris.
Antoine me demande :
-- Est-ce qu'ils ont rigolé ?
-- L'impression générale est que vous avez joué dix fois trop vite.
-- Je me fous de ces gens-là !
-- Oui, mais vous ne vous foutez pas de moi ? Il ne faut pas me parler sur ce ton-là, Antoine.
Il me voit contracté, me serre le bras et me dit :
-- Ne vous frappez pas ! Je vous donnerai ce que vous voudrez.
Je sens que le second acte porte à fond, et Cheirel a un succès délicieux.
-- C'est admirable, dit Picard. Il n'y a pas un mot de trop.
Tristan a eu la même impression qu'à la lecture.
Je vois, aux visages, que cet acte ne peut pas porter.
Feydeau a voulu venir. Il a l'air content de cette pièce dont tous les personnages sont des héros.
Antoine est furieux, sans doute du succès de Cheirel, puis, de ce que le deux prend dans la pièce l'importance que j'avais toujours prévue.
-- C'est mal joué, dit Antoine. Le mouvement...
Il recommence.
-- Antoine, lui dis-je en pleine salle, en voilà assez ! Je ne comprends rien à ce que vous dites, et je ne vous répondrai pas.
Pas dormi, cette nuit. Des frissons, des brûlures, de la fièvre.
Aucune tranquillité : pour le premier acte, et il faut que je me rappelle que le second a plu à Feydeau.
Je reste couché presque toute la journée, énervé et geignant.
Marinette, admirable de courage, m'enverra Fantec pour me dire comment a marché le premier acte : « Très bien. Bien. Marché. Pas marché. »
-- Sois tranquille ! me dit-elle. Je te jure de te dire la vérité. Je serai même plutôt en dessous qu'en dessus.
Peu à peu je me calme. Et puis, sans la question d'argent, qu'est-ce que toute cette folie de théâtre ?
Dix heures. De plus en plus calme, comme si on ne me jouait pas ce soir, et ce calme ne me présage rien de bon. L'insuccès est tout de même plus vivant que le succès.
Fantec vient me chercher. Tout le premier acte a bien réussi.
8 mai.
Répétition. Première. J'arrive pour entendre applaudir Antoine dans la scène du deux.
Il sort et me dit :
-- Une longueur dans ma scène, mais effet énorme. Gros succès. Blum, Tristan, des amis, viennent : ça ressemble beaucoup à la répétition de Poil de Carotte. Cheirel, enchantée, m'embrasse. Nous nous embrassons tous.
-- Sans rancune, me dit Antoine.
Courteline affecte de ne parler que de L'Attaque nocturne et me dit :
-- Charmant, votre affaire, Renard.
Le lendemain, à deux heures, raccord pour chercher la longueur. Après une discussion où Antoine recommence à parler pour ne rien dire, je supprime la scène de Pauline. Plus à l'aise, Antoine me dit :
-- Vous verrez !
Tout le monde autour de moi approuve la suppression.
-- Que ne le disiez-vous !
-- Nous n'osions pas, avec un écrivain comme vous.
La première. Je me promène. Au premier acte, Luce Colas me dit :
-- On n'a pas le temps de placer un mot !
C'est mieux qu'hier.
Je vais faire un tour pendant le second acte. Je reviens.
-- C'est un triomphe ! me dit-elle encore.
En effet, je reconnais les bonnes figures de Poil de Carotte. Séverine elle-même me dit :
-- C'est très bien.
Et Antoine :
-- Il y a encore quelque chose qui ne va pas.
-- Ou ça ?
-- Dans ma scène.
-- A quel endroit ?
-- Je ne sais pas. C'est moins marqué qu'hier, mais ça existe tout de même.
Je vais souper avec Guitry et Brandès.
Je me couche joyeux, indifférent.
Le lendemain j'ouvre mes journaux. Un Mendès glacial, un Echo de Paris muet, un Paul Arène grossier pour Cheirel, et une presse sauf la petite -- sans aucun rapport avec le succès de la première. Stupeur. Dépression. Alors quoi ?
Antoine, le soir, m'accueille avec un : « La presse est froide. »
J'écoute la seconde. Le premier acte porte -- trop, -- à cause surtout de Pauline. Au second, la partie comique me semble porter moins. La scène d'Henri et de Cheirel s'écoute sans qu'une paupière bouge.
La presse a arrêté le mouvement de location.
-- Ah ! les salauds ! dit Antoine.
Cheirel a pleuré de la grossièreté d'Arène.
Pas une demande de publier, de traduire. Rien ! C'est le désastre d'argent. Mais je me roidis. Si j'avais un sujet pour trois actes, je m'y mettrais tout de suite.
Une pièce qui se passerait dans un jardin, et dont les personnages seraient obligés de marcher dans une allée.
10 mai.
A la première, un monsieur :
-- C'est la première fois qu'au théâtre une déclaration d'amour ne m'ennuie pas.
Une femme, à la scène entre les deux hommes :
-- Oh ! que c'est joli !
Et les discussions avec Antoine recommencent.
-- J'ai un remords, dit-il : celui de ne m'être pas enfermé tout seul avec mes acteurs et de ne pas vous avoir mis à la porte.
-- Non ! dis-je. Je vous jure que vous ne m'auriez pas mis à la porte de ma pièce !
-- Ne prenez pas votre air méchant. Le malheur de cette pièce, ajoute-t-il, c'est d'avoir été répétée dans deux théâtres à la fois.
-- Vous voulez dire que j'ai demandé des conseils à Guitry ? Pour qui me prenez-vous ?
A chaque instant, il semble que nous allons nous dévorer.
Je lui dis :
-- Cette scène doit être jouée sur un banc, comme celle de Poil de Carotte, et vous la jouez trop durement.
-- Ce que vous voulez là n'est pas théâtre.
-- Je le sais bien : c'est humain. Essayez tout de même.
Et ça finit par des « Elle est exquise, votre pièce », et par une recette de 3 500 francs, un des quatre meilleurs samedis de l'année. Et tout finit par de l'argent. Et Antoine reconnaît que c'est Monsieur Vernet qui fait de l'argent.
Théâtre. Se défier des amis et de la presse qui trouvent des longueurs. Ils ont tant vu de pièces qu'ils ont tendance à dire : « Allez ! mais allez donc ! » Le public dirait plutôt : « Arrêtez ! Pas si vite ! J'ai payé pour toute la soirée, et vous avez l'air de vouloir me mettre à la porte. »
Métier. Quel métier ? Chacun doit apprendre le sien. Il me faut un métier spécial, celui qui peut le mieux servir mes qualités naturelles, qui ne sont pas celles de mon voisin.
Dans un des plateaux de votre balance, vous me faites monter aux nues. Qu'importe, si votre balance est fausse ?
Comment les critiques peuvent-ils se regarder sans rire ? Mais ils sont si vaniteux qu'ils ne se regardent pas.
Vous me dites que je suis naïf : je voudrais bien l'être.
Franc-Nohain :
-- Vous ne gagnerez jamais beaucoup d'argent au théâtre. Je le croyais, après Poil de Carotte, mais...
Tristan :
-- Vous gagnerez de l'argent au théâtre. Après Poil de Carotte, je ne le croyais pas, mais...
16 mai.
Veuve d'un homme de lettres mort au moment où il croyait tenir tout, à quarante-huit ans, parce que Porel lui avait donné l'espoir qu'il jouerait une de ses pièces.
-- Vous connaissez Amoureuse? dit-elle. Eh ! bien, c'est encore plus beau.
Elle dit encore :
-- J'étais la servante de Molière. J'ai un remords : j'aurais dû le marier. Il avait trouvé une personne très riche.
Elle veut le sortir de l'ombre et le venger, on ne sait de quoi au juste.
Elle montre sa photographie :
-- N'est-ce pas, qu'il est beau ?
Il a eu une pièce jouée au Grand-Guignol : de là, ses ambitions de théâtre.
-- A sa mort, dit-elle, la Société des Gens de Lettres lui a consacré un bel article. Il me lisait tout ce qu'il écrivait. Je lui disais : « Efface ça ! » et il effaçait. Il est mort d'une méningite parce que Porel, au milieu du premier acte de sa pièce qu'il lui lisait, lui a dit, en recevant monsieur Guinon : « Monsieur, je vous salue. »
Ils ont tout de même trouvé le moyen de faire 15 000 francs de dettes.
-- Il y a dans sa pièce un paysan, et un vrai ! C'est moi qui le lui ai fourni. Je ne suis qu'une paysanne de Moulins-Engilbert, mais, lui, c'était un homme si distingué !
Elle lui est dévouée, dévouée comme à Dieu.
Le léger labourage des canards sur l'eau.
A un anonyme :
-- Je vous serre la main à tâtons.
La branche qui met sa feuille à la fenêtre.
Théâtre. Si tu veux que je pleure, ne chiale pas !
Elle vieillit à vue d'oeil : on voit la neige tomber sur ses cheveux.
De la discussion rien ne sort : c'est de la bonne entente que jaillit la lumière. Elle donne de l'éclat aux avis qui se ressemblent.
Peu habitué à recevoir, il voulait payer ce qu'on lui offrait.
Le vent qui à la cheminée donne l'air de fumer en courant.
Ce n'est pas moi qui ai du goût : c'est la vérité.
Il faut qu'une phrase soit si claire, qu'elle fasse plaisir au premier coup, et, pourtant, qu'on la relise à cause du plaisir qu'elle a fait.
L'infini en nombre rond.
Mains de paysannes comme des fourches.
Oreilles : cavernes de gruyère.
Il boit du lait falsifié.
-- Un peu amer.
-- Croyez bien que je goûte l'amertume comme le reste.
Crâne dont la cervelle est un haricot.
Tirer du puits des pleins seaux de vérités.
Discours d'un député : « Je renonce à la parole ! »
Le kangourou a le cabriolet aux mains.
Oiseau bien à l'abri, bien enveloppé dans le petit manteau de ses ailes.
Sur sa tête, une raie au beurre.
Deux yeux qui ne peuvent pas se voir.
Au milieu du silence qu'on fait en soi, une cloche.
La lutte du pot de terre contre le pot plein d'argent.
Cicéron disait ce matin à mon fils...
La main gauche doit ignorer les bagues qu'on donne à la main droite.
Chute de femme. Rien de cassé : à peine une déchirure.
27 mai.
Théâtre. Comédiens toujours dans l'eau comme des canards. Donnent des poignées de coudes.
Les femmes changent de bas et de chemise.
-- Mais je vois !
-- Bon ! Mes nénés ?
Tout ça, près du seau de toilette.
Monsieur Vernet. Cheirel pleure tous les soirs, ce qui fait dire à Antoine :
-- Ça vous émeut tant que ça, vous, cette fin ?
Il me dit :
-- Cette chaleur nous a tués, mais nous aurons quarante belles représentations à la rentrée. Oh ! je vous le dis.
Il ne faut pas qu'un auteur écoute trop sa pièce au théâtre : il verrait que, ce qui en porte surtout, c'est la partie médiocre, et s'encouragerait au médiocre pour sa pièce prochaine.
Cheirel me dit :
-- Ah ! vous en êtes, un auteur, vous ! La plus sale des grues, vous lui faites dire : « Avec un peu de chance, j'aurais voulu, moi aussi, vivre comme Mme Vernet. »
Puis :
-- Vous savez ? Je crois bien que Rivoire est amoureux de moi.
-- Ne le faites pas souffrir. Cédez-lui
-- Oh ! non. Je ne suis pas de ces femmes-là. Et puis, il est peut-être poëte dans ses livres, mais, comme homme, ce n'est pas ça. Je ne suis pas intelligente, mais j'ai de l'instinct. Comme femme, je ne me trompe pas. On voit bien que je ne mets jamais de faux cheveux : je ne sais pas les faire tenir.
29 mai.
Au Bois. Il fait nuit. Notre ombre qui s'appuie contre un arbre nous fait peur.
On entend : « Je suis bien content d'avoir apporté mon revolver. »
-- « Je te confie tout mon argent. »
On agite sa canne. Voix et rire nerveux.
Café aux lumières multicolores. Sur le lac, des bateaux avec deux lampions, un à chaque bout. C'est ça qui excite Barrès ; seulement, il transporte le tout à Venise.
Le soleil, quand nous nous réveillons, chasse les pâles pensées
Théâtre. Mettre un titre à chaque scène.
Exposition canine. Tous ces gentilshommes redescendent au chien.
Quelles femmes dans la rue, par ces premiers jours de chaleur ! Elles sont presque toutes nues. Ah ! si les hommes étaient un peu intelligents...
Trésors d'amour perdus. Je la pressais sans me presser.
Chaque fois que le mot « Jules » n'est pas suivi du mot « Renard », j'ai du chagrin.
Bientôt, Guitry me dira : « Vous allez être content ! Je vais vous jouer une pièce de votre Rostand. »
-- Guitry a majoré ses recettes toute l'année, dit Antoine, d'abord celles de La Châtelaine, pour lancer son théâtre, puis celles de La Princesse Georges, pour faire plaisir à Brandès.
« Vous savez que Monsieur Vernet redevient un chef-d'oeuvre ? Oui, oui ! Les gens trouvent ça délicieux. Moi, je ne soupçonnais pas la qualité d'émotion de la fin.
-- C'est, dis-je lâchement, que les femmes sont touchées par le respect qu'il y a pour elles dans cette pièce.
-- Oui, dit Antoine. C'est gentil. Oh ! j'ai joué le second acte, hier soir, comme jamais je ne l'avais joué. Signoret me l'a dit. Ah ! je suis bien tranquille, maintenant, sur Monsieur Vernet!
Toute fière d'être la maîtresse de quelqu'un, elle se plaint de ses maux de coeur et finit par dire :
-- Je crois que je suis enceinte.
4 juin.
Réception de Rostand à l'Académie française.
Mon cocher ne se presse pas.
-- Ça ne vous excite pas, vous, l'Académie française ?
Il ne me répond même pas.
Des soldats. Des pauvres diables qui ont retenu des places.
Un petit fantassin m'indique mon escalier : un noir intestin de ver. C'est, je crois, la tribune des musiciens. On ne voit que du premier rang.
On se croirait à une lucarne de moulin regardant au fond d'un four où des tas de gens vont cuire d'enthousiasme.
Enthousiasme jaune de Coppée.
Près de moi, Le Bargy réclame vingt francs. Il finit par faire déloger je ne sais quelle dame qui a pris sa place.
Le Bargy, les mains dans sa chaîne de montre. En face, Mme Rostand, l'air d'une jeune fille anglaise. Des lèvres, elle suivra avec ferveur tout le discours, qu'elle sait par coeur.
L'enthousiasme soufflé et blanc de Mendès.
Rostand apparaît derrière l'exsangue Claretie. Bravos.
La parole est à M. Edmond Rostand.
Il commence, les dents serrées. Dès les premiers mots il a son public. Ce sera Cyrano. Il lit comme Le Bargy, comme Sarah, avec quelque chose de lui, un accent du Midi que je ne lui connaissais pas : abus des dentales. Tous les couplets portent, et il n'y a que des couplets.
Je vois son crâne chauve, sa moustache qu'il tortille quand on l'applaudit, pas son monocle. Serré dans son habit vert. Claretie, débraillé.
Je les croyais tous en habit.
Les mains fines, blanches. La droite s'appuie au pupitre.
Il rate un ou deux mots, le mot « coquetterie », je crois.
Sarah pleure, son fils aussi.
Pour parler de son père, sa voix descend à une profondeur de cave : c'est là qu'il trouve le timbre de famille.
-- C'est habile, dit près de moi un vieux monsieur décoré qui finit par m'apprendre que M. de Vogüé est son cousin.
Tous les effets font de l'effet. J'en suis fatigué, et ma canne ne frappe plus le parquet que par entraînement.
5 juillet.
Chaumot.
La tortue ne voyage qu'en petite vitesse.
Soirée de juillet. L'éclat de Vénus qui se couche après le soleil attire les chauves-souris. Elles sont ivres et, à chaque instant, tombent dans l'air comme dans un trou, mais elles n'en touchent pas le fond.
La butte d'Asnan au couchant rose.
Sur le canal, un marinier, dont le bateau est immobilisé par le chômage, joue de l'accordéon. La tête à fleur d'eau, les grenouilles l'accompagnent comme elles peuvent ; sa femme a beau dire au chien : « Veux-tu te taire ! » le chien continue d'aboyer de son mieux. Une vache meugle aussi, mais un seul coup. Les rats s'en mêlent et sifflent du coin de la bouche. Mais toute cette musique ne trouble pas le calme du soir. Un souffle d'air léger n'incline que les plus hautes herbes.
Le mur du moulin s'éclaire du reflet de la pleine lune.
Le coeur est infiniment doux.
Cousine Nanette. Chez elle, sur un petit fourneau, bout toujours une casserole de pruneaux et de haricots.
L'homme de lettres se dit quelquefois, comme s'il sortait d'un rêve : « Ah ! ça, mais je n'ai pas de métier ! Il faut pourtant que je me décide à en prendre un. »
12 juillet.
Il faudrait se mettre à plusieurs pour être un sage.
Rostand, le poëte des foules qui se croient d'élite.
Maladie. Le visage se décompose : toute la terre réapparaît.
Coccinelle : une petite tortue qui tout à coup s'envole.
Paysan. Sa défiance instinctive d'ignorant qui ne sait pas la valeur des mots.
Fantec termine son devoir de morale par : « L'amour du clocher est supérieur à l'amour de la patrie ».
Le scrupule, une maladie comme la paresse.
La nuit, les arbres se promènent entre les boeufs.
14 juillet.
L'ignorance du paysan se compose de ce qu'il ne sait pas et de ce qu'il croit savoir.
Philippe se met à table à midi, et il ne parle qu'à quatre heures sonnant pour dire :
-- Si on faisait le goûter de quatre heures ?
La petite Marianne chante, d'une voix aiguë :
Palerme, perle de la Sicile !
On s'accorde à dire qu'il n'y en a pas dix sur cent qui pourraient monter aussi haut qu'elle.
Ils chantent et prennent toujours trop haut ou trop bas.
Ils goûtent la grosse poësie, comme le vin rouge qui est presque noir.
Ils ne savent plus où ils en sont. Ils ont bien perdu leur curé, mais ils n'ont pas encore trouvé leur sage.
Plutôt que de l'orgueil, ils ont la peur d'être modestes, parce que la modestie leur paraît être de la bêtise, et ils ne veulent point passer pour bêtes.
Ils croient en Dieu. Ils sentent que le prêtre n'est pas bon, mais que Dieu l'est infiniment. Ils se réjouissent parce que le curé demande à Dieu de les foudroyer, et que Dieu ne veut pas.
Ils attendent que quelqu'un les relève à leurs propres yeux et leur dise : « Vous n'êtes pas des brutes comme le prétend monsieur le curé. »
Ils avaient un bouquet pour moi : ils ont oublié de me l'offrir. Pour se rattraper, ils veulent le porter sur la tombe de mon père. Je dis d'abord oui, puis j'ai un peu honte, et je les en dissuade, sous le prétexte que mon père était hostile à toute manifestation de ce genre, en réalité parce que ça m'ennuie de traverser le village, sous l'oeil du curé, avec un bouquet et quinze paysans derrière moi, pour aller au cimetière.
Ils savent des choses que je ne sais pas, le nom de je ne sais quel ministre qui... Je dis : « Oui ! Oui ! »
Tous ont envie de chanter. Chacun dit :
-- Oh ! si je savais, je ne me ferais pas prier. Je sais des couplets d'un tas de chansons, mais rien en entier.
Brusquement, ils partent. On ne peut plus les arrêter.
Il ne faut pas être trop simple avec eux. On veut être dans la vie : ils sont au théâtre.
La lecture leur semble aussi vaine que l'hygiène : ils ne sont jamais malades.
Le besoin de se confesser. Je me surprends à causer, tout seul, avec Philippe comme je ferais avec Guitry.
C'est la première fois que je parle sans lire, mais ce n'est pas encore une improvisation. Je leur dis :
-- Je ne veux pas faire un discours.
J'ai eu tort. Ils ne savent comment appeler ce que je leur ai dit.
Ils croient un peu au Purgatoire, comme à une espèce de salle d'attente où ils resteront jusqu'à ce que passe le train du Paradis.
Les femmes ont un peu honte de leur curé, qui les met en colère avec ses grossièretés, mais il leur fait peur. Ce curé, c'est peut-être le diable. Elles ne savent plus et, pauvres âmes affolées, retournent à lui.
Et, parfois, ils sont d'une gravité impressionnante : ils mériteraient qu'on leur lût de l'Homère. Ils aiment qu'on leur parle politique, religion aussi. Ils sont prêts pour l'étude d'un catéchisme laïc. Ils croient en Dieu, comme Victor Hugo.
Ils ne sont pas deux, un garçon et une fille, comme dans Théocrite, pour garder les troupeaux confondus.
16 juillet.
Vexé parce que je lui ai dit qu'il sent l'ail, Philippe a acheté un gros cigare pour s'ôter l'odeur.
La poussière, ce vent visible.
Le véritable amour, ce doit être celui d'une honnête et bonne ouvrière.
Les gens de Germenay se marient entre eux. Tous riches, ils n'ont pas besoin de voir les autres. Ils sont hospitaliers. Ils s'entr'aident. Quand l'un d'eux est obligé d'abattre une bête mangeable, tous lui en achètent, quitte à jeter le morceau. C'est de la mutualité.
-- Je vis isolé, dit le poëte Ponge.
L'éclair fauche la nue.
Les blancheurs, presque l'écume des vagues de blé.
Dieu immense est au-dessus de nous. Ni le pape, ni ses prêtres n'en peuvent donner une idée.
Cousine Nanette à sa fille :
-- T'as pas honte, de porter des toilettes comme ça ? Tu ne penses donc plus que t'es une paysanne ? Tiens ! ne m'appelle plus ta mère !
Et elle l'embrasse avec orgueil.
Parce que j'ai des lys dans jardin, ils disent que je suis royaliste.
Le professeur à l'école d'agriculture de Corbigny dit :
-- Il y a une faute de français dans la préface du livre de Ponge.
-- Je ne me rappelle pas.
-- Mais, moi, dit-il, je m'en rappelle.
Un beau parc, qui excite à aller se promener sur la route.
Conseil municipal. Séance. Comme un pauvre chien qui a peur d'être battu, le maire sait déjà dire : « Eh ben, messieurs, la séance est ouverte. » Il fait semblant de regarder le compte révisé du receveur, et il dit un peu lâchement :
-- Comme dit monsieur Renard...
Voyant que j'ôte mon chapeau, il ôte le sien.
Ils reviennent des champs, et ils ont des sabots qui sortent de l'écurie.
Ils croient que Philippe me dit tout, et je passe mon temps à lui faire des reproches parce qu'il ne me dit rien.
Philippe et Ragotte vivent comme au temps de l'Evangile.
Une soupière sur une petite table, pas une goutte de bouillon dans la soupe ; après, une tête d'ail, et de l'eau à boire : le vin tombe dans les jambes à Ragotte.
On cherche leur tente. Les chameaux ne doivent pas être loin.
L'ail leur donne appétit pour manger beaucoup de pain.
Robert se rappelle toujours sa dent. Les premiers temps, sa langue se fourrait toujours dans le trou ; maintenant -- il a trente-cinq ans -- elle y est habituée. Mais, par exemple, par ce trou-là, il pouvait « gicler », cracher loin ! Et puis, c'était une dent de devant. Ça ne le gêne pas : il ne mange pas dessus.
Il dit :
-- Je suis fils de magistrat, d'un homme qui a dépensé de l'argent pour la commune. Il était obligé d'acheter plus de cinquante francs d'eau-de-vie par an pour les gendarmes.
Il dit de Ponge :
-- Je lui ai acheté son livre un jour de foire. C'est bien tourné. Qui aurait dit ça de ce vieux gars-là ! On n'en donnerait pas quatre sous quand on le voit par les chemins.
Comme garde-forestier, il n'a jamais fait de procès à personne, et il n'a jamais eu l'occasion d'en faire, parce que, toujours, quand on veut voler un morceau de bois, on le lui demande. Il dit : « Oui, mais coupez-le bien proprement, pour que ça ne se voie pas. »
D'une personne en dessous, il dit : « Encore une qui rit court. »
Il prise pour deux sous de tabac par semaine. Il a droit à des bons de tabac, mais il revend ses paquets huit sous.
Il a, comme moi, l'amour de son coin de village, et il n'aime pas les autres coins. Il pense à ceux de sa classe, tous partis.
Il s'est coupé la main avec un de ces croissants dont on se sert pour abattre les petites branches. En se lavant à la fontaine, il voyait l'os, les nerfs : c'était tout blanc, mais ça s'est vite refermé. Des fois, pourtant, ça lui « frémille » encore dans les doigts.
Le matin, il fait sa tournée sans rien dans le corps, et il revient à huit heures manger la soupe.
Il passe « domanial » près de Chantilly.
Il aime à lire, les soirs d'hiver. Pendant qu'il lit, sa femme et lui ne se disent pas une parole.
Maupassant n'observe pas : il imagine de la réalité. Ce n'est encore que de l'à-peu-près.
La nature n'est jamais laide. Comme les arbres respirent bien !
Le vert sombre d'un bois quand un nuage passe sur lui.
Prés fauchés, encore verts, prés mangés, déjà jaunes.
18 juillet.
Ecrivains de talent, peut-être, mais, à mes yeux, ils écrivent « brouillé ». Je me lasse tout de suite de les lire.
Nous nous connaissons mieux qu'il n'y paraît, et nous nous gardons de reprocher à autrui les défauts que nous sommes sûrs d'avoir.
22 juillet.
Tenez-vous loin de moi, pour que je puisse vous respecter.
Comme je lisais des vers, une caille a chanté. Ah ! pauvres paysans qui ne connaissez pas ces émotions, vous méritez toute la pitié humaine !
Quand on regarde trop les étoiles, elles finissent par être insignifiantes.
Le mystère lui-même a quelque chose de fade.
Robert. S'il boit sans manger, ça lui donne des aigreurs et des « brûlations ».
Avec ses gardes particulières, il a 800 francs, sur lesquels on lui retient sa retraite et 25 francs pour ses habits. Il n'a pas un sou de dettes, mais il n'a pas un sou d'économies. Il aura 1 200 francs dans sa nouvelle place. Quelquefois, les chasseurs lui donneront la pièce, parce qu'ils sont plus généreux que les faucheurs.
Ce qu'il admire, dans un champ, c'est un beau chou-rave qu'on peut manger avec de l'oie ou du cochon.
Un paysan décolleté au soleil.
-- Mes cheveux tombent, dit Robert. Mes poux n'ont plus rien pour se retenir.
S'il trouve des cornes de cerfs, il me les enverra pour que j'en fasse des manches de couteaux.
Quand la vipère se fâche, sa peau devient toute rouge.
Quand un homme ne parle que de ce qu'il sait, il a toujours l'air plus savant que nous.
Robert -- toujours la dent que je lui ai cassée avec mon arbalète -- dit qu'un de ses oncles, qui est âgé de quatre-vingt-trois ans, a toutes ses dents, et dans la bouche, encore !
Ses oreilles sont toutes petites, comme si elles n'avaient pas poussé.
La couleur de son col de chemise se confond avec celle de sa peau. Il aime bien la blouse, parce qu'elle préserve le linge.
Il a, depuis longtemps, un mauvais petit bouton noir à la lèvre. Il ne sait ni comment c'est venu, ni ce que c'est ; c'est peut-être du sang « battu ».
L'étude de ces hommes-là, c'est de l'histoire naturelle.
L'eau tremble : on dirait un lac de feuilles d'argent.
Patine du temps sur les toits. On ne voit plus les tuiles, mais une tenture de mousse blanche et jaune, douce à l'oeil.
L'ingratitude de nos enfants à l'égard de nos anciens amis nous réjouit.
La Gloriette. Au sud-est. La rivière disparaît tout de suite sous les peupliers, et, le canal, derrière l'écluse.
Vallée de l'Yonne : près du moulin, les fermes de Marcy.
Les bois des Granges. On ne voit pas le château de Marcilly.
La Tour de Vauban. Bussy-Rabutin.
Forêt de Montreuillon que coupe, comme un fil, la rigole.
La ligne bleu tendre du Morvan.
Les moutons immobiles et, par leur nez, comme prisonniers de la terre.
Les boeufs blancs immobiles comme du linge étendu tout le long de la haie.
Le tas de nuages à l'horizon, où le soleil couchant met le feu.
C'est à se prendre la tête dans les mains, et à la lui jeter à la figure.
23 juillet.
Mme Lepic. La comédienne qui en fait trop, qui ne sait plus ce qu'elle fait, ni ce qu'elle dit, et qui n'a plus qu'une idée, qu'une raison de vivre : être toujours en scène.
Elle va louer une chambre quelque part, persuadée que, si sa maison était libre, ses enfants se réconcilieraient tout de suite.
Elle dit qu'elle donne cinquante francs de gratification à Philippe et qu'il faut qu'elle ait toujours une bouteille d'eau-de-vie à la maison, pas pour elle, bien sûr ! Si bien que Philippe ne veut plus accepter d'elle un verre de vin et qu'il boit de l'eau quand il travaille au jardin. Vexée par ces refus, elle prétend qu'il n'y a rien de rien dans ce jardin, qui lui coûte les yeux de la tête.
Philippe, qui la croyait bonne, comprend aujourd'hui la vie de mon père. Il ajoute, parlant à Marinette :
-- Je refuse son verre de vin ou son petit verre d'eau-de-vie, mais vous pensez bien, madame, que je ne refuserai jamais les vôtres.
Elle joue à la femme d'ordre.
Il lui faut un peu de bois. Elle a de quoi en acheter.
Qu'est-ce qu'on dirait donc d'elle si elle ne laissait pas, dans un coin, de quoi se faire enterrer ?
Elle reste très donneuse. Autrefois, c'était par charité, puis, ce fut par orgueil. Maintenant, c'est par humilité, pour qu'on la supporte, car elle a peur de la solitude.
Quand je passe devant sa porte, j'entends sa voix aiguë et métallique, sans nuances. Elle cause toute seule, pour me faire croire -- car elle m'a aperçu, elle m'« épitait » -- qu'elle reçoit des visites, qu'on ne la délaisse pas.
Et elle fait la dame : elle porte des volants à ses manches, ce qui fait enrager cousine Nanette.
Tous voudraient quitter le pays. Ces videurs de pots leur tournent la tête. Dans dix ans, il sera aux mains sales des valets de chambre.
A quarante ans, il faut ouvrir ses fenêtres de l'autre côté : on est même un peu en retard.
C'est une légende, que les noces où ils mangent toute la journée. A vrai dire, ils mangent peu, mais lentement. Pour beaucoup manger, il faut avoir l'estomac entraîné des riches.
Leur « goûter », cet ail, cette pomme de terre, ce pain qui jamais ne fut blanc, ce litre d'eau qui chauffe à l'ombre d'une haie, tout cela nous fait mal à la conscience et nous fait du bien à l'appétit.
Bonne promenade ; mais ce ne sont pas des promenades comme celle-là qui peuvent me conduire à l'Académie.
Loge du mouleur de bois. La hutte d'Esquimau. Des rames en faisceau recouvertes de mottes, l'herbe en dessous pour que la terre ne s'effrite pas et ne tombe pas dans les yeux. Il fait bon et chaud, là-dessous.
Dans un de ces moments de désespoir où j'écrirais : « Je n'aime personne ! Je me moque de ma femme, de mes enfants. »
Ça fait un peu mal, de l'écrire. Tant pis, je l'écris ! Est-ce moi qui me suis enfanté ?
Ce serait beau, un livre tout nu ! Titre : Tout nu.
Quelle horreur !
24 juillet.
La blancheur d'un saule retroussé par le vent.
Ils parlent encore de la lune. Ils disent :
-- Il y a un mouvement de lune demain. Le temps changera.
Si on les pousse un peu, ils feignent de n'y pas croire personnellement, mais leur père, disent-ils, ou tel vieux du village, y croit bien.
Lune dure, lune tendre, lune rousse.
D'un pré bien enclos ils disent : « C'est beau, ça ! »
Leurs souvenirs d'enfance : ils se rappellent qu'ils ont jeté bien des pierres sur ce poirier sauvage.
Un bateau s'abîme quand il reste trop longtemps déchargé : le soleil lui ouvre les jointures des planches hors de l'eau.
Philippe. L'air et l'ail, voilà ce qui le fera vivre cent ans.
Pas un souffle d'air, et les feuilles et les branches remuent comme si l'arbre les agitait lui-même.
Il y a plus d'intelligence chez telle fourmi que d'instinct chez tel pauvre homme.
La raison du plus raisonnable est toujours la meilleure.
25 juillet.
Je m'imagine que je suis très vieux et que je ne dois plus avoir que des pensées de sage vieillard.
Les gens heureux n'ont pas le droit d'être optimistes : c'est une insulte au malheur.
Le malade qui retourne à Saint-Honoré a la vanité d'être reconnu par le personnel de l'établissement de bains.
Le soleil étale le reste de son or sur un champ de blé.
Un nuage avec une petite étoile au derrière, comme un ver luisant.
Mendès, ce Déroulède de la littérature.
Le taureau mugit derrière la haie Les vaches viennent sous le chêne. L'une d'elles saute comme une folle.
Un taureau peut faire la monte à partir d'un an ; à cinq ou six ans, il est déjà ou trop lourd ou trop méchant. Sa carrière est finie.
27 juillet.
Le poëte Ponge dit : « des zharnais » ; mais il n'est pas tranquille, et il se reprend : c'est sa supériorité sur les autres paysans.
Mme Lepic. Sa vertu d'honnête femme est une vertu piquée, âcre. Elle garderait un sérail. Elle gardait la petite bonne et lui décachetait ses lettres. Elle en conserve une qu'elle lui a arrachée, et dont elle met les trois morceaux dans une boîte :
-- Mon bien-aimé, disait la petite, je vous attends ce soir. Je serai seule. Nous pourrons causser. Celle qui vous aime. Votre petite amie.
Mme Lepic dit :
-- Elle fait de ma maison une maison publique. D'ailleurs, le maire me l'a bien dit : « Ce n'est pas une petite fille : c'est une chienne. » Comme je le lui disais à elle : « Moi, ma fille, j'ai eu mes torts, je le reconnais. Oui, j'ai des défauts, mais, sous ce rapport-là, on n'a rien à me reprocher, rien, rien, pas ça ! »
Et, la main écartée sur sa poitrine, elle pleure... de regret.
Sa femme se soûle et lui donne des coups de poing.
-- Je ne l'ai pas reçu, dit-il. Je faisais mon pétrin et, justement, je me baissais.
Elle lui envoie -- il n'a pas l'air de le remarquer -- des poids d'une livre à la tête.
-- Eh ben, mon vieux, lui dit son fils, si maman t'avait attrapé !.
Elle lui dit :
-- Tu as eu, dans ta famille, quelqu'un en prison.
-- Oui, répond-il : c'est l'honneur. Mon grand-père a failli aller à Nouméa, mais c'est l'honneur.
-- Il s'agit de je ne sais quelle histoire politique.
-- Tandis que, toi ? tu as eu quelqu'un dans ta famille... Tu sais pourquoi.
Elle empoigne un couteau sur la table, mais elle le repose, car ça pourrait gâter son affaire, et elle ne veut pas divorcer.
Avec leur toit de paille, les maisons ont encore un petit air gallo-romain.
Quand Philippe peut attraper une taupe, il se venge. Il retourne une cloche, la pique en terre, y met de l'eau et y jette la taupe. Mais il n'y a pas assez d'eau pour qu'elle se noie ; elle s'efforce de grimper au verre de la cloche et ne fait que retomber.
30 juillet.
L'homme heureux et optimiste est un imbécile.
Limace rouge, en beau cuir de Russie, avec de profondes rainures.
Quand on voit Ragotte, avec ses seins énormes, près de son garçon grand, gros et gras, on lui dirait avec tendresse : « Vous êtes une bonne vache et vous avez fait un bon veau. » Elle a donné à ses enfants toute la vie épaisse qu'elle avait dans les seins.
Sans bonnet, elle a cent ans de plus.
Qui n'a pas vu Dieu n'a rien vu.
Je suis en pleine maturité, et je ne bouge plus, de peur que la peur ne me gagne.
Sommeil du Juste ! Le Juste ne devrait pas pouvoir dormir.
Idées larges dans un esprit étroit.
31 juillet.
Philippe, mieux que le parent, c'est le compagnon.
Ils vivent dans la buanderie et s'y trouvent bien. La porte n'est fermée qu'avec une corde. Quand il fait de l'orage, Pointu n'a qu'à y appuyer ses deux pattes de devant pour l'ouvrir et entrer.
N'importe quelle loge de concierge à Paris leur semblerait trop belle.
1er août.
Ecoute, écoute les gens ! Ils nous apprennent toujours quelque chose, si peu que ce soit, et on ne leur apprend jamais rien.
En sortant leur vérité du puits, les indiscrets répandent l'eau partout.
Ils regardent trop le cimetière, pas assez la mort.
La lune fait haleter la mer comme un sein.
Le plaisir d'être agréable aux gens que ça embête.
Cousine Nanette. La peur de la mort lui fait une vieillesse douloureuse. Elle geint, elle traîne la jambe, elle a l'orgueil d'être la plus malheureuse des femmes. Je lui crie :
-- C'est la jeunesse !
Ça la fait rire et pleurer.
Son Lexandre a eu mal au coeur cette nuit.
-- Mal au coeur, à son âge, croyez-vous ça ! Oui, c'est bien étonnant. A cet âge-là -- quatre-vingt-deux ans -- il devrait être mort.
C'est surtout à cause des quelques lignes qu'ils lui ont fait écrire que La Bruyère est immortel.
Parce qu'on ne nous salue pas, nous disons : « On n'est pas poli, dans ce pays-ci. »
Ils ne combattent la saleté que par la sueur.
A l'école de Marigny, Marinette distribue à goûter. Les petits n'osent pas toucher à leurs brioches. L'un deux est tellement écrasé qu'il s'endort.
On couche ma visite sur le registre. Le maire dit aux petits qu'ils sauront un jour que j'écris des livres comme ceux qui sont là, dans la bibliothèque scolaire. Je n'y vois que du Jules Verne.
Il a été vingt-cinq ans maître d'école ici. Il me dit :
-- Ah ! monsieur, ce que j'ai eu de mal à leur faire porter des bas, l'hiver ! Ils venaient à l'école pieds nus.
3 août.
La malheureuse me remercie du « beau discours que j'ai prononcé pour elle dans le journal ». Il s'agit de mon petit article de L'Echo de Clamecy.
Elle dit que le monde de Corbigny ne vaut tout de même pas celui de Chitry, et que, sauf Mme Cahouet et Mme Bernasse, personne ne l'aide.
4 août.
Temps bilieux. Des nuages noirs à bordure verte.
Boussole. Cette petite aiguille bleue qui cherche le nord, c'est une leçon à notre incrédulité.
Le délicat treillage de la pluie.
Quand elle loue sa maison, elle dit : « Et remarquez qu'il y a une buanderie. C'est rare, dans nos pays ! » Quand, plus tard, on lui demande de réparer cette buanderie dont le mur s'écroule, elle répond :
« Ah ! tant pis ! il y a bien des maisons qui n'en ont pas ! »
8 août.
Au maire de Marigny je parle des difficultés du théâtre.
-- Quelquefois, même, les acteurs nous trahissent, lui dis-je.
-- Des vendus ! dit-il avec indignation.
Honorine, toujours avec sa hotte au dos, mais elle n'y met plus que de l'écorce sèche : c'est moins lourd.
Sévère pour Dieu, qui n'est pas juste et qui prend les vieux avant les jeunes.
-- J'ai des rhumatismes.
-- Moi aussi, j'en aurais, si je voulais.
17 août.
Notre sensibilité nous met à leur merci.
A notre bonne, je viens d'offrir 200 francs qu'elle a pris d'un doigt que ni l'orgueil, ni la rage, ne peut empêcher d'être crochu.
Un quart d'heure après, elle dit à Marinette :
-- Si madame veut visiter ma malle...
-- Oh ! vous n'avez pas honte ?
-- Dame ! quand on en veut tant aux gens !...
Et elle pleure de rage.
-- On ne met pas du linge de couleur à sécher au soleil. Vous savez bien, Marie, que ça le fait passer.
-- Oh ! le soleil n'est pas bien fort.
-- Comment ! Vous balayez ma chambre avant d'avoir serré ma robe et le linge ?
-- Je balaye, mais je ne fais pas de poussière.
-- Tu ne comprends pas ce que je te dis, dis-je à Marie.
-- Oh ! je sais bien que je suis une bête, mais, marchez ! je vois tout de même clair.
-- Si tu ne le sais pas, apprends-le.
-- Je suis trop vieille pour aller à l'école.
-- Pourquoi as-tu mis les portes de ta grange dans la mienne sans me demander la permission ? lui dis-je. Je ne te dis pas de les enlever.
Mais elle les enlève.
-- Je ne te l'ai pas dit.
-- Vous m'avez fait une observation.
-- La méritais-tu ?
-- Je la méritais sans la mériter.
Baïe espère qu'elle aura, un jour, trois cents francs de dot.
Ils travaillent en bras de chemise, mais, de loin, on peut croire qu'ils se promènent en gilet blanc.
Les muguets télégraphiques.
Si le repos n'est pas encore, un peu, du travail, c'est tout de suite de l'ennui.
Un boeuf semé de mouches.
18 août.
Ce matin, en menant sa vache au pré, Ragotte entend des cris, des cris !... Elle court et trouve, dans un champ, un petit gars qui garde les moutons du Bouquin. Il criait d'ennui, parce qu'il est loué comme petit berger depuis la Saint-Jean. Il a douze ans. Il s'ennuie de ses parents qui habitent Mouron, et il se remet à crier, et de grosses larmes lui coulent jusqu'au menton.
La chèvre porte sa besace entre ses jambes.
Comme il est douloureux de voir un paysan qui en méprise un autre !
19 août.
Si gracieuse que les chats mêmes la détestaient.
Elle avait une façon d'en débarrasser une chaise et de leur donner du lait !... Ils le trouvaient aigre.
Ils se rapprochent d'épouvante quand l'un d'eux meurt.
Ils sont orgueilleux sans dignité, mais pas fiers.
Maman a eu un tas de qualités naissantes, qui n'ont pas grandi.
Elle pleure parce que cousine Nanette lui a dit : « Il ne vous aime pas ! Il ne vous aime pas ! »
-- Oh ! dit-elle à Marinette, vous ne savez pas ce que peut souffrir une mère !
Ça ennuie l'épicière d'acquitter une note.
-- Tenez, dit-elle, je vas la déchirer. Ça fera la même chose.
La petite table a les quatre pieds coupés, et tout est si petit que Ragotte a l'air de jouer au ménage.
Ils font de Dieu un agent électoral.
Les heures où l'on a le cerveau bas de plafond.
Fantec l'avait photographié avec son chien. Sa femme a trouvé qu'on voit trop le mari, pas assez le chien.
C'est ignoble, cette épaisseur ! Des joues, du ventre, et de l'importance comme un tonneau. Et, tout de suite, on sent le monsieur qui ne trouve jamais son maître.
On causerait avec Voltaire : on se sent un peu timide avec ces gars-là.
Il leur arrive de dire : « Moi, en dehors de mon métier (il loue des voitures), je ne suis pas connaisseur. » Mais mettez-le sur la vigne : il ne se tait plus. Et sur l'hygiène !
-- Pour maigrir, un verre d'eau après chaque repas.
-- Je crois que...
-- Un verre d'eau.
-- On m'a dit...
-- Un seul.
Vous dites :
-- Ce temps humide et froid va chasser les cailles.
-- Erreur !
-- Je croyais...
-- Non ! Elles restent.
-- Comment expliques-tu ça ?
-- L'humidité et le froid les retiennent.
-- D'après tes observations, mais...
-- C'est prouvé.
Zut ! on le quitte, mais il vous suit et, pendant un kilomètre, avec un arrêt tous les dix pas, il raconte une histoire de chasse qu'il mime, surtout devant les fenêtres où il y a quelqu'un.
On l'écoute poliment. On se retient de l'interrompre et de filer, et c'est encore lui qui vous dit, un doigt tendu :
-- Mon vieux, je ne te chasse pas, mais profite de cette éclaircie.
Soulagé, on se dit : « Allons ! Je ne suis tout de même pas une brute ! »
Encore un qui ne pense jamais à Dieu, et qui mourra comme un autre avec tous les sacrements !
Il se vante d'avoir roulé des gens. Devant mon air froid, il a tout de même un peu honte : « C'est permis, dit-il, c'est les affaires. »
Comment une femme peut-elle vivre avec cet homme-là si elle n'est pas encore plus grossière que lui ? Que reste-t-il de la femme chez une femme qui couche avec cet homme ?
La grand-mère de Robert me dit qu'il n'a pas pu emporter son arche, parce qu'il avait déjà trop de bagages ; mais, si, des fois, son beau-père, qui est bien malade, n'allait pas mieux, Robert serait obligé de venir, et il emporterait l'arche.
-- Vous savez que la terre tourne.
-- On dit ça.
Philippe apporte le pain sous son bras : à la sueur du front il ajoute la sueur de l'aisselle.
Elle dépense dix sous par jour, et elle dit qu'il faut toujours avoir l'argent à la main.
Elle frise du pain dans du lait.
Elle fait bêcher son jardin, mais elle plante elle-même ses légumes.
Tolérez mon intolérance.
Rêve. On me coupe la tête, et, malgré mes supplications -- « mes artères vont se boucher », dis-je --, on tarde à me la remettre sur les épaules.
Saint-Honoré. Table d'hôte. Un monsieur, avec une distinction de brosseur, dit, en s'asseyant :
-- Toute la matinée, j'ai eu le corps dérangé.
Un autre écarte les bras et dit à Marinette qu'il voit pour la première fois :
-- Je n'ai pas pu venir plus tôt.
Pas trop à leur aise, assez, cependant, pour être jaloux de ce qu'ils voient qu'on donne à de plus pauvres qu'eux.
Rails bien nettoyés.
Quelquefois, je me dis : « Est-ce que je ne suis pas un mauvais homme ? » Il me suffit de penser au Misanthrope, qui n'est pas méchant.
C'est difficile d'être bon quand on est clairvoyant.
Un papillon a pris le train à Clamecy et est venu avec moi.
Les bigotes craignent la puissance de Dieu comme les influences de la lune. Pouah ! les vilaines gens !
Elles haïssent celui qui ne va pas à la messe, mais pas jusqu'à refuser son argent.
Les autres ont des bouches, au pis, des gueules : elles ont sous le nez des pots de chambre.
Elles font de Dieu un être grotesque à leur image. S'il ne détourne pas sa face, c'est que, vraiment, sa pitié est infinie.
De la dévotion fermentée. Leur âme pue le cierge qui coule, l'encens, une odeur de derrière jamais lavé.
2 septembre.
Une vieille qui raconte, d'une voix menue, avec un tas de détails inutiles, de petites histoires fades.
A Saint-Honoré.
-- Il y a un peu de gibier, me dit le cocher. Il y en aurait un peu plus, sans ces saletés de renards.
Voyages à blanc des voitures qui vont à la gare.
A toutes les barrières : « Entrée du parc interdite au public. »
Ils ont un ruisseau et n'en font rien.
Une bossue. Quand il pleut, elle arrive très bien à cacher sa bosse sous un bon parapluie.
Horizon. Quel horizon ? Un peu plus, un peu moins, vous ne l'emporterez toujours pas.
L'idiot de table d'hôte. Il m'invite à faire une partie de billard, puis, les queues à peine prises : « Vous permettez ? » Et il va jouer ailleurs.
Elle me cite du Boileau, parce qu'elle sait que j'« écris dans les journaux ».
L'arbre finit par donner des planches.
Une pâtisserie. Au-dessus des gâteaux, cette pancarte : « PEDICURE ET MANUCURE SPECIALISTE. S'ADRESSER ICI. »
Un tel mal de tête que je n'ai rien compris au feu d'artifice.
Le salut de l'homme auquel on ne répond pas, et qui en profite pour se gratter le crâne.
Baïe a plusieurs petites bêtes en broche. Elle les porte chacune à leur tour : elle a peur de les fatiguer.
-- C'est moi qu'en es l'auteur, dit l'instituteur de son article.
Le curé traite les gens de bestiaux, d'ânes, d'alcooliques dégénérés. En pleine messe, il pose à une petite fille une question de catéchisme. Troublée, elle ne répond pas.. Elle ne fera pas sa première communion cette année.
5 septembre.
Philippe a fait bâtir une grange de 1 700 francs. Il les a trouvés, mais il les doit.
La grange est bâtie, mais il n'a rien à mettre dedans.
Le plus honnête homme fait un peu de bien, et beaucoup de mal.
Je m'en voudrais de dire que je crois ou que je ne crois pas à l'immortalité de l'âme, mais il m'arrive, le soir, sur le banc, de penser à mes morts comme s'ils étaient là.
Une jeune Anglaise des environs de Londres laisse cette lettre. « Je vais me suicider. Le dîner de papa est sur le fourneau. »
A genoux sur son gilet, Calot casse sa pierre.
-- Avez-vous soif ? lui dis-je.
-- Ah ! j'ai eu soif toute la journée !
9 septembre.
Un domestique tient à son titre et ne nous sait aucun gré de ne pas le traiter comme tel.
Montagnes fines, comme à peine ondulées par le vent.
La comtesse morte, un évêque est venu la bénir. Les cloches ont sonné l'arrivée de l'évêque.
Ragotte demande la permission d'aller à l'enterrement parce qu'autrefois la comtesse a donné du pain à un de ses oncles qui n'était même pas de la commune.
10 septembre.
A Chitry, la comtesse laissera le souvenir d'une grosse dame qui donnait bien du linge, pas assez à cause de son entourage, et qui, à la messe, toute seule dans sa chapelle privée, avalait son énorme morceau de pain bénit comme si elle n'avait mangé que tous les huit jours.
-- C'était curieux de la voir ! dit Ragotte avec moquerie, avec admiration aussi.
Elle essaie de mettre des bottines de Baïe : elle y arrive, sauf pour la jambe. Elle a le pied bien complaisant, mais c'est le bas du mollet qu'elle ne peut pas boutonner.
A la messe, elle dit sa prière, mais c'est bien vite fait. Tout de suite le temps lui dure, parce que le curé cause trop contre les gens. Il y a trop de froissements dans ce qu'il dit.
On a distribué du pain à l'enterrement, plus de cent pains de cinq livres ! Ragotte n'en a pas eu. Si on lui en avait offert, elle n'aurait pas fait l'affront de refuser, mais on sait bien qu'elle est d'une bonne maison.
Philippe, un peu inquiet, réussit à être toujours de mon avis en répétant exactement mes phrases.
Il y a des enterrements de première classe comme si on allait au Paradis par le chemin de fer.
Mme Lepic pleure sur la mort de la comtesse.
-- Elle était malade depuis longtemps, mais elle s'est éteinte sans souffrances, et elle est morte (redoublement de sanglots) dans les bras de son fils.
Oui, oui ! Je te vois venir, maman, avec ton petit tableau de famille.
14 septembre.
Brunetière, un renfroqué.
On peut faire toutes les boutiques de Corbigny sans trouver une lime à ongles, une brosse à dents, et il n'y a d'éponges que pour les voitures.
La raison qui permet à l'homme, né méchant, de faire des actes de bonté.
Bigotes. Elles couchent avec Dieu le dimanche, et le trompent toute la semaine.
Les perdrix des champs Bargeots. Leur instinct n'est plus celui de toutes les perdrix : c'est celui d'une compagnie. Dès le deuxième jour de la chasse, elles savent qu'elles seront en sûreté dans le bois de la comtesse.
La religion est l'excuse de leur pensée paresseuse. Vous leur donnez, de l'univers, une explication toute faite, bien médiocre. Ils se gardent d'en chercher une autre, d'abord parce qu'ils sont incapables de chercher, ensuite parce que ça leur est bien égal.
Il n'y a rien de plus bassement pratique que la religion.
Vous dites que je suis athée, parce que nous ne cherchons pas Dieu de la même façon ; ou, plutôt, vous croyez l'avoir trouvé. Je vous félicite. Je le cherche encore. Je le chercherai dix ans, vingt ans, s'il me prête vie. Je crains de ne pouvoir le trouver : je le chercherai quand même, s'il existe. Il me saura peut-être gré de mon effort. Et peut-être qu'il aura pitié de votre confiance béate, de votre foi paresseuse et un peu niaise.
22 septembre.
Dieu, on s'en tire avec des métaphores plus ou moins divines.
Il sait ce que c'est que la mort ! C'est lui qui peint les croix noires, et qui y dessine des petites larmes blanches.
Il en a gardé deux devant sa porte, une éternité. Il ne savait plus pour qui elles étaient. Comme le petit Bernard en était offusqué, il a fini par lui dire :
-- Ne réclame donc pas ! Il y en a une pour toi.
Quand elle accouche, elle ne veut pas que son mari soit là. Elle se sent déjà assez humiliée !
Encore une qui voudrait faire ses enfants par la bouche !
Dans le parc de Nevers, la vieille s'approche avec son panier de gâteaux secs.
-- Merci, madame, dis-je.
-- Oh ! je ne vous en offre pas. Ce n'est pas assez bon pour vous. Je viens seulement m'asseoir sur ce banc : je suis bien fatiguée. Aujourd'hui, j'ai fait quatre sous. (Un petit bonhomme vient acheter un gâteau d'un sou.) Ça m'en fait cinq. Il a eu tort de prendre celui-là : l'autre est meilleur, mais ça ne sait pas. J'ai été bien : j'avais 5 000 francs chez un notaire. Il a tout emporté.
-- Il ne faut pas confier son argent aux notaires qu'on ne connaît pas.
- Vous avez raison, monsieur. Après, je me suis cassé la jambe
-- En montant à une échelle ?
-- Non : j'ai glissé par terre. Toutes les écoles vont être fermées ça me fera bien du tort. Enfin, les maîtres sont les maîtres, n'est-ce pas, monsieur ? Vous venez de loin ? Moi, je suis d'Avallon. Et vous, monsieur ? Je suis indiscrète.
Je montre deux doigts à Marinette. Nous nous levons. Marinette donne.
-- Oh ! que vous êtes bonne, madame !
-- Tu as donné dix sous ?
-- Oui, comme toujours.
-- Je t'avais dit quarante.
-- Oh ! j'avais compris deux, et je trouvais que c'était peu.
Pauvre vieille femme !
Le chardon perd ses cheveux blancs.
Ses moustaches, deux écureuils pendus à son nez.
Il passe pour avoir la manie des livres : il fait relier des feuilletons.
24 septembre.
Hier, en revenant de la chasse, Philippe me dit :
-- L'autre jour, Joseph (c'est un de ses fils) a fait une drôle de tête.
-- Oui, quand il a vu que Mme Renard, en le payant, ne l'augmentait pas. C'est vrai que ses cousins, par exemple, gagnent plus que lui.
-- Si Joseph trouve qu'il ne gagne pas assez, il n'a qu'une chose à faire : s'en aller.
-- Oh ! je ne dis pas ça pour...
- Vous avez tort de le dire, Philippe, surtout en ce moment où j'ai toute une famille de domestiques sur le dos. Voilà des paroles qui n'arrangeront pas nos affaires. Mme Renard va être contente ! C'est une belle récompense que je lui apporte là !
Elle me dit :
-- Tu avais une figure ! J'ai craint un accident de chasse.
Je fais venir Philippe et Joseph. Réussissant à ne pas me mettre en colère, je dis à Philippe qu'il m'a fait de la peine, que je n'ai plus confiance en lui, qu'il a mis un mur entre lui et moi, et, à Joseph, qu'il peut se chercher une place.
Ils sont atterrés, ne mangent qu'une cuillerée de soupe, le soir ne dorment pas, et, le lendemain matin, Ragotte pleure.
-- Oh ! dit-elle, je leur avais bien dit : « Ne parlez pas de ça ! » Et le Paul disait comme moi, et Philippe aussi, et il a eu tort de parler. Vous allez passer là-dessus, madame, vous qui êtes si bonne !
J'avais envie de flanquer La Gloriette par-dessus bord, mais les larmes de cette pauvre femme... Par pitié, par égoïsme aussi (toujours, toujours !), me voilà déjà attendri : c'est la seconde fois seulement qu'on voit pleurer Ragotte.
-- Nous n'avons jamais été si mortifiés, dit-elle.
Philippe a écossé des pois toute la journée, penaud et morne.
Un vieux serviteur à cheveux blancs, tout piteux d'avoir dit une bêtise et qui ne sait comment s'y prendre pour réparer, quoi de plus doux à notre misérable orgueil de maître ?
25 septembre.
Nous lui donnons huit livres de pain par semaine. Timide, honteuse, comme tous les ans elle apporte ses deux poulets à Marinette et lui dit :
-- J'ai essayé de me contenter de six livres, mais je n'ai pas pu.
26 septembre.
Chasse. Sortie d'une heure. Un coup de fusil machinal à des perdrix. Pourquoi cette manie de faire peur ?
Les champs sont aux travailleurs. Un oisif comme moi aurait un peu honte s'il n'avait un fusil. Ça lui donne presque un air utile.
J'entends le croulement des pommes de terre dans les tombereaux.
Je rentre. Tout le long du canal, Pointu renifle et fait sauter des grenouilles dans l'eau.
Y a-t-il des sages qui aiment autant que moi la nature, qui trouvent que ça suffit et que c'est inutile d'en faire de la littérature ?
Un petit âne très digne et qui avait l'air, sur la route, de marcher avec deux pattes seulement.
-- Moi, dit Borneau, je n'ai pas de religion, mais je respecte celle des autres. La religion, c'est sacré.
Pourquoi ce privilège, cette immunité ? Un croyant, c'est un homme ou une femme qui croit à ce que dit un prêtre et ne veut pas croire à ce que dit Renan ou Victor Hugo. Qu'y a-t-il là de sacré ? Quelle différence entre ce croyant et tel imbécile qui préférerait la littérature du feuilleton à celle de nos grands poëtes ?
Un croyant crée Dieu à son image ; s'il est laid, son Dieu est laid, moralement. Pourquoi la laideur morale serait-elle respectable ? La religion d'un sot ne le met pas à l'abri de notre dédain ou de notre raillerie.
Soyons intolérants pour nous-mêmes !
Que le troupeau de nos idées file droit devant cette grave bergère, la Raison ! Effaçons les mauvais vers de l'humanité.
Par la cheminée de l'école s'échappent des poignées d'hirondelles.
Beauté de la littérature. Je perds une vache. J'écris sa mort, et ça me rapporte de quoi acheter une autre vache.
Le coq du clocher fait trois petits tours, et reste.
Soupe. C'est l'heure où, sur leurs trois pieds, toutes les marmites se rapprochent de la cheminée pour se pendre à la crémaillère.
Style. Plume d'aigle mouillée.
On remporte sur soi de toutes petites victoires qui reculent à peine les grandes défaites.
28 septembre.
Il rentre, poussant une brouette pleine de pommes de terre. Comme il fait déjà nuit et qu'il ne m'aperçoit pas, il veut, parce que c'est plus court, monter le raidillon qui passe devant ma porte et le banc d'où je regarde la nature se coucher.
Il fait quelques pas, mais c'est trop raide : la roue ne tourne plus. Le sol est mouillé ; et puis, il est vieux et un peu estropié. Il parle à sa brouette :
-- Eh ! bien, quoi ? Tu ne veux donc pas monter ?
Il la décharge d'un sac qu'il laisse dans l'herbe et qu'il reviendra chercher. Mais la brouette refuse d'aller plus haut. Il va redescendre.
-- C'est donc trop lourd ? lui dis-je.
Ma voix le surprend.
-- Ce n'est pas que ça soit trop lourd, dit-il, mais ça glisse.
-- Attendez, que je vous aide.
J'ai pris la brouette, les bras roidis, et, tandis qu'il me suivait et disait : « Merci, merci, monsieur Renard », d'un seul effort je l'ai roulée jusqu'à mon banc, m'agrippant, de mes sabots, aux pierres du sentier humide.
-- Là, maintenant, dis-je, elle roulera toute seule.
-- Merci, dit-il encore.
Je n'ai pas été souvent plus utile que ce soir-là. Aurais-je osé faire ça en plein jour ?
Je vois Chitry. Je ne vois pas Chaumot, dont je fais partie. Est-ce sur cette chaume que sera mon buste ? Il me semble que je verrais, de mes yeux de pierre, ce paysage si bien composé.
C'est tout de même plus difficile d'extraire un livre de Ragotte que de Napoléon 1er ou de Cyrano.
A son premier enfant on lui offrit une belle place de nourrice à Paris. Elle avait du lait comme une Jaunette. Elle n'a pas voulu quitter son homme et son petit.
-- Je ne le regrette pas, dit-elle. Je ne suis pas partie parce que je n'ai pas « peuvu ».
Philippe voulait d'abord épouser la Bongarde, qui s'en flattait auprès de Ragotte, mais elle a préféré le Bongard. Alors, Philippe, une année qu'ils faisaient moisson ensemble, a mieux regardé Ragotte, et ils se sont mariés.
Hier soir, longue causerie avec Philippe sur le banc. Il n'en mangeait plus, tant il me croyait fâché.
Il me dit qu'après mes reproches Joseph s'est mis à pleurer sur l'escalier et lui a sauté au cou en criant : « Je ne veux pas les quitter ! Je ne veux pas quitter cette place-là, moi ! »
Je parle, je parle, et, à tout ce que je dis, Philippe répond :
-- Oh ! je sais bien ! Oh ! je sais bien ! Jamais je n'ai tant regretté d'avoir parlé.
Il dit de Marinette :
-- Jamais je ne l'ai vue de mauvaise humeur, et il y a bien des fois que je fais mal et qu'elle ne le dit pas.
Dans l'ombre, nos voix s'amollissent. Un moment, je crois que Philippe s'essuie les yeux. Si je ne l'embrasse pas, je voudrais bien serrer la main de cet homme qui a des cheveux blancs comme en avait mon papa.
Quand nous nous levons, il dit :
-- Il y a longtemps que je n'avais eu le coeur aussi léger.
-- Pour moi, lui dis-je, il n'y a pas de domestiques. Nous sommes tous frères.
Mais ces mots-là, je le sens, l'étonnent et ne le pénètrent pas.
Il comprend mieux quand je lui dis :
-- Si vous vous cassiez la jambe à mon service, croyez-vous, Philippe, que je vous mettrais dehors ?
-- Oh ! Je n'ai pas peur de ça ! dit-il.
Quelle scène, cette causerie entre un jeune homme et ce vieillard, ou presque, à cheveux blancs !
Voilà du théâtre.
Ragotte a été très malade, cet hiver, pour la première fois de sa vie. Elle ne sait pas ce qu'elle a eu. Pour se soigner, elle a bu deux litres d'eau chaude. Elle ne pouvait pas se lever. Elle avait chaud partout, excepté dans le dos qu'elle n'aurait pas réchauffé en mettant une maison dessus. Elle toussait, toussait ! Enfin, elle a vomi du sang : elle n'a pas eu peur. Il n'y a même que ça qui lui ait fait du bien.
Philippe, malade aussi, ne pouvait rien. Mais, un soir, Paul, qui la regardait, lui a dit :
-- Je vais te faire du bouillon.
Il est allé acheter, au Bouquin, une vieille poule. Il a eu vite fait de la plumer et de la vider, et il a fait une marmite de bouillon. Il n'était pas buvable. Il était infect, dit Ragotte elle-même, mais elle l'a tout bu pour ne pas faire de peine au Paul.
Comment s'expliquer qu'ils ne soient pas plus sales ? Ils ne mettent que du gros linge rude. Ça les gratte comme du papier de verre, et la saleté ne peut pas rester noire.
Ils couchent quarante ans sur la même « couette » sans en changer, sans même en aérer la plume.
Ragotte a de gros sentiments délicats.
Son idéal : payer ce qu'on doit et ne plus rien devoir.
Ragotte, c'est bien la dernière paysanne.
Affût aux lapins. Il pleut. Un nuage. Le bois sous un double arc de triomphe.
Il semble que le soleil s'attarde à certains arbres dont les feuilles sont dorées.
Des corbeaux crient comme des enfants.
Un écureuil saute de branche en branche, avec une légèreté qui ferait crier, comme au cirque : « Assez ! Assez ! » Il s'arrête et, de ses dents, scie quelque chose.
Un arbre qui se hausse au milieu des autres pour voir par-dessus le bois.
Les feuilles s'offrent à la pluie comme des langues.
1er octobre.
Avec l'orage qui s'éloigne, Dieu s'en va.
Les paysans sont contents : ils vont pouvoir emblaver « mou ». Le temps a mal au coeur.
Les arbres, d'abord immobiles, anxieux, s'agitent bientôt de joie sous la bonne pluie désaltérante.
Sur le mur d'en face je vois une clarté : c'est la petite aube du soleil qui va reparaître.
7 octobre.
On l'entend crier derrière sa charrue : « Robinet ! Robinet ! », et se lamenter qu'avec un boeuf pareil il faut avoir une patience d'ange.
Une vieille bigote qui a l'air d'avoir quatre rangées de longues dents.
Bucoliques. La grande journée de leur vie : ils ont joué à la manille depuis une heure de l'après-midi jusqu'à six heures du matin, et, pour se reposer, ils pétaient comme des dieux.
Un chat noir au bout d'une branche, au clair de lune.
Oies, dans les champs, inquiètes, égarées : il va falloir voler pour rentrer à la maison.
C'est beau, tout de même, un beau reflet, et la pleine lune, qui ne scintille pas, éteint plus d'une étoile.
Soleil couché : tout l'horizon est rouge. Les gens sont en pleine fête la-bas.
Soirée. Le son des cloches se faisait attendre : le voilà.
Chitry : son clocher le dépare. Lui aussi, au milieu de ces maisons basses couvertes de vieilles tuiles, il a l'air d'un étranger.
Jupiter, diamant piqué au front épars du ciel morne.
Le curé Bongard, lisant son bréviaire sur la route, avait entendu : « Coâ ! Coâ ! » Il a accusé les enfants du jardinier du château. Mais c'étaient bel et bien des corbeaux : ils ont tout avoué !
J'aime l'automne comme si j'allais mourir, condamné par les médecins. Que de feuilles ! Ce que Millevoye en ramasserait !
Les oies au cou de serpent.
On n'est pas bon, mais on s'efforce de le paraître : le résultat est le même.
Les perdrix filent droit comme le long d'un fil.
Ils se sentent bassement supérieurs quand leur chien bat le chien des autres.
Ragotte, c'est un type, mais petit et modeste, qui se cache dans l'herbe des autres types.
Les soucis, sans compter ce bougre d'idéal qui ne nous lâche pas facilement.
-- Si, seulement, on n'avait plus de dettes ! dit Ragotte.
Comme Marinette lui donne dix sous de plus qu'elle ne lui doit, Ragotte s'écrie :
-- Oh ! je ne disais pas ça pour ça !
-- Mais, ma pauvre Ragotte, comment pouvez-vous croire que je vous donne dix sous pour payer vos dettes ?
Elle aime les sucreries, les gâteaux les plus fades, comme une petite fille. Elle ne connaît ça que depuis qu'elle est vieille.
Marinette lui a promis de lui rapporter, de Corbigny, un sucre d'orge. Et Ragotte, qui ne voulait pas y croire, le suce en rougissant, comme si elle sortait de l'école.
Le vent se fâche avec les feuilles.
Quand Ragotte s'est mariée, son beau-père voulait lui offrir quelque chose : une chaîne, une croix ou un saint-esprit, espèce d'hostie en argent avec des rayons à l'entour. Elle n'a rien voulu.
Elle avait trois robes : elle n'en a jamais acheté, depuis. Elle s'est acheté des caracos, bien sûr ! mais pas de robes.
Mariée en sabots, elle n'a connu les souliers que plus tard, pour aller au mariage des autres.
Les rigoles, les crevasses creusées par la sueur sur son cou.
Le hérisson tourneur. On croyait que c'était une espèce comme ça. Il nous amusait beaucoup. Il n'avait presque pas peur. Comme on l'avait trouvé avec un noeud de jonc à l'une de ses pattes, on croyait qu'un gamin avait pu le dresser à tourner. Et puis, on a fini par s'apercevoir qu'il avait une oreille pleine de vers. Il tournait nuit et jour pour attraper son oreille.
Qu'est-ce qu'on dit donc toujours ? Un lièvre ne me fait pas peur.
Les perdrix s'ouvrent comme des ombrelles.
Les petits carreaux verdâtres des vieilles fenêtres de campagne.
Et la nature qui fait, par ces journées d'octobre, des chefs-d'oeuvre d'automne, qui donc la regarderait ?
Les grosses dragées fondantes de la grêle.
La laitue (Batavia) monte comme une pagode chinoise.
Après une scène que je lui fais, Philippe s'en va tout piteux, traînant son derrière dans sa culotte.
Cimetière de brumes. Tous les arbres y sont des cyprès.
Vous êtes ici comme chez vous, mais n'oubliez pas que j'y suis chez moi.
9 octobre.
Le mystère du monde nous effare. Mais quel effarement pour la grive qui, sur sa branche, reçoit tout à coup du plomb dans la poitrine !
10 octobre.
Il est malade. Il s'est levé. On peut le voir assis sur une chaise devant un feu qui lui rôtit le ventre, mais il a froid dans le dos. Il a une pauvre jaquette noire et un pantalon rapiécé.
Il est là, au milieu de ses haricots, de ses oignons et de ses pommes de terre qui sèchent. S'il pouvait manger -- en pleine fièvre ! -- il guérirait.
- Crachez-vous le sang ?
-- Pas encore. Ah ! ça irait bien mieux ! Ça me dégagerait.
Il va boire du bouillon. Si ça ne va pas, il boira de l'eau.
Une hulotte a loué le moulin vide.
Le peuple va devenir populaire.
Ah ! nature ! Comme c'est beau, un chou !
Le matin, le réveil des couleurs.
Une simple histoire du christianisme étonnerait bien des croyants. Jésus-Christ n'a pas créé l'Eglise d'un bloc. Elle s'est bâtie après lui et peu à peu.
Je te regarde la lune assise sur sa fesse.
Un homme tout en gilet.
Les feuilles tombent et roulent à terre leur reste de vie. L'une d'elles a l'honneur d'être poursuivie par mon petit chat.
La littérature n'a pas le pouvoir de faire de l'émotion avec ce qui n'en est pas.
Je me suis arrangé avec le facteur : il me garantit une lettre par jour.
Chaque année, un défaut de plus : voilà notre progrès.
Lui :
-- Il me faudrait, pour faire un chef-d'oeuvre, une belle aventure intime.
Elle :
-- Eh bien, mon vieux, fais ton chef-d'oeuvre : tu es cocu !
La mort est mal faite. Il faudrait que nos morts, à notre appel, reviennent, de temps en temps, causer un quart d'heure avec nous. Il y a tant de choses que nous ne leur avons pas dites quand ils étaient là !
Journées pleines d'aigreur : le soleil ne fait que se cacher. Tout à coup, là-bas, un village éclate en pleine lumière.
Oui, je donne toujours aux mendiants. Ils font plus d'un kilomètre pour venir me dire bonjour : ça vaut bien deux sous.
Oh ! les pieds du pauvre sous la porte, quand les chiens aboient !
En travaillant, je tâche de siffler un air de labour, comme si je peinais autant qu'un boeuf.
Au conseil municipal, ils s'entendent, parce qu'ils sont si ignorants qu'ils n'osent rien dire.
Philippe emporterait son fusil à la messe.
Ça coule de source empoisonnée.
13 octobre.
Les feuilles frissonnent déjà de froid, Elles voudraient entrer par la fenêtre, et s'agitent comme de petites mains glacées.
Il allait à la messe pour la Toussaint parce que, ce jour-là, la comtesse donnait des petits gâteaux au lieu de pain bénit : il espérait en attraper un.
Ragotte s'est mariée en octobre. Elle venait de faire trois mois de moisson à vingt francs par mois. Elle les avait économisés pour entrer en ménage.
-- Vous pensez, dit-elle, si j'aurais eu barre avec une somme pareille ! Mais, ajouta-t-elle avec résignation, mon père me les a pris.
-- Comment a-t-il fait ?
-- Oh ! il est simplement allé trouver le fermier, et il lui a dit :
« Je viens chercher les soixante francs de moisson que vous devez à ma fille. »
-- Et il ne vous en a pas donné un sou ?
-- Je me suis mariée avec mes deux bras.
15 octobre.
Rentrée à Paris. Philippe reste « grigne » quinze jours après notre départ.
Chez Guitry. Et revoilà les histoires !
La vie l'amuse infiniment.
Il nous joue la grosse femme acrobate qui reçoit avec une grimace un homme sur les épaules et sourit dès qu'il est d'aplomb, le regard méprisant lorsqu'on lui lance mal son homme et qu'il coule le long d'elle.
Capus travaillait au Breuil. Il appelle Guitry pour lui lire une scène.
-- Où est Arène ? dit Guitry.
-- Je l'ai installé dans le kiosque : il dort. Ce qu'il aura dormi, dans cette pièce !
Allais demande, au café :
-- Et Capus ?
-- Il travaille, dit Arène.
-- Il fait bien, dit Allais, car, dans quelques années, il ne sera plus bon qu'à ça.
Papon, qui n'a pas le sou, loge dans une écurie. Il y invite des gens à déjeuner. Il y a une table et deux bancs. Il a laissé les araignées : ça orne. Il plaisante le sucre : « Mettez-en un morceau dans l'eau, et tout fiche le camp ! »
-- Bien des choses à votre femme.
-- Aucune ! Elle choisirait les plus indécentes.
Je connais un homme qui ne se préoccupe que de ramasser les plus beaux de tous les épis, et il en trouve tant qu'il se dit : « Je ferai ma gerbe plus tard. »
Mais il sera trop tard : les épis auront jauni.
-- Maman. Quand elle me produit l'impression la moins désagréable, elle me fait l'effet d'une gamine.
Marinette lui dit :
-- Venez donc jusqu'à la Gloriette. Vous direz au revoir à Jules.
D'abord, elle ne comprend pas.
-- Oui, à la Gloriette ! Chez-moi ! répète Marinette.
Maman, suffoquée de joie, retrouve ses jambes de vingt ans.
Elle vient, s'assied, regarde, admire tout.
-- Ça ne vous a coûté que ça ? Ah ! ce n'est pas vrai, par exemple !
A la fin de sa visite, Marinette m'appelle. J'embrasse et donne la main. Ça se passe vite et bien. Il n'y a personne.
Elle s'en va, heureuse et volubile. Mais, dans la cour, elle entend Mme Thibaudat qui entre par le jardin. Aussitôt, elle remonte et dit :
-- Bonjour, madame Thibaudat !
Mais elle ajoute :
-- Au revoir, Julot !
Julot, c'est moi.
Elle a voulu montrer qu'elle est au mieux avec moi, avec son fils avec Julot, et qu'elle me donne des petits noms.
Pauvre mère !
Antoine raconte son voyage du ton d'un explorateur drôle.
Il parle d'un fleuve qui a 200 lieues, et d'un curé qui est critique dramatique. J'écoute comme un mouton brésilien résigné.
Il paraît que l'opéra-comique nous a trompés : le véritable Brésilien, c'est l'Argentin.
Antoine n'a gagné que 40 000 francs net. Il en aurait 50 000 de plus s'il n'avait pas été si gentil avec sa troupe.
Ses deux petits yeux serrés, comme deux prunes, au pied de son nez.
Il parle d'une ville bâtie en cinq ans, qui n'a pas pris, et qui est maintenant vide et grandiose comme Versailles. L'herbe y pousse.
Idée d'un peuple assez riche pour se donner un Versailles, pour se faire, en cinq ans, une ruine de ville.
Il y a tout de même des actrices modestes. Si ! Si ! On en trouve qui disent : « Je sais que je n'ai aucun talent ! » Puis elles vous regardent. Elles attendent. Puis, elles vous font l'énumération de tout ce qu'elles peuvent faire.
17 octobre.
Et quels seins ! Je veillerais des nuits entières à la lumière de ces globes-là.
Un fiacre passe. Quelqu'un crie : « Votre parapluie ! » Le fiacre s'arrête. Un homme, qui a ramassé le parapluie, le rend. Remerciements, saluts. L'homme s'éloigne, rougissant comme s'il avait volé.
Et c'est peut-être un voleur.
18 octobre.
A quarante ans, je n'ose pas aller tout seul au Moulin-Rouge.
Je voudrais redevenir sage et appliqué comme un petit garçon.
Peut-être ai-je encore le temps de faire de bonnes études et d'avoir une belle fin.
Il faudrait tout refaire, et recommencer par le commencement.
20 octobre.
Un vaudeville qui n'est pas spirituel à chaque mot n'est point pardonnable.
21 octobre.
Mendès, un homme incapable de reconnaître un poëte, quand ce poëte écrit en prose.
Théâtre. Coulisses. Tous ces gens qui ne sentent pas la vie, et qui ne s'émeuvent qu'aux répétitions générales. Et l'homme d'affaires très fort ! Et l'unique affaire dont il nous entretienne rate.
Et puis, le mari furieux qui se calme tout à coup et propose à sa femme, encore toute chaude de l'amant, de partir avec lui !.. Ils voudraient faire de l'amour quelque chose d'impénétrable à un homme de bon sens.
Toutes les pièces de théâtre ont fini par créer un monde à côté de la vie, qui se fait illusion à lui-même et finit par se croire vivant.
2 novembre.
Voyage à Nevers. Amicale des instituteurs de la Nièvre.
Présidence : M. Périès (?) en l'absence du préfet, un petit jeune homme qui prononce son premier discours. M Dessez, l'orateur de la bande. Quand il est bien disposé, me dit Gaujour, il enlève son monde.
Bon public d'instituteurs. Ça vaut mieux que le parterre de rois de Talma. Ni trop blasé, ni trop primaire. On peut lui dire les choses les plus fines ou les plus hardies, mais il aime surtout qu'on l'amuse.
Bouchor. Mise en scène. Il lui faut des pianos, des petites filles en rond, quelques-unes en blond. Il bat la mesure avec énergie. Quand il se retourne vers le public, il s'éponge le front. On crie « Bis ! » à une petite fille, mais Bouchor dit :
-- Je vais vous chanter.
Il tire sa montre, s'excuse. C'est comme un accordéon : ça peut s'allonger ou se rétrécir. Glacial avec moi. J'ai peut-être eu l'air d'oublier que tout cela ne doit pas faire rire. Barbe d'apôtre, avec du vrai argent dedans, redingote, col rabattu, et cravate noire d'apôtre ; mais quelques instituteurs disent déjà qu'il fait ça pour vendre ses livres.
A table, salle Vauban, c'est tellement ciré qu'il m'est impossible de remuer ma chaise avec mes pieds pour point d'appui. Je tombe même dans l'escalier.
Le proviseur fait le bon enfant et m'en raconte « une bien bonne » qui est stupide.
Je demande au libraire Ropiteau :
-- Vendez-vous des livres ?
-- Non, dit-il. Ah ! nous avons reçu L'Ecornifleur. Nous n'en vendons pas beaucoup.
Hôtel. Table de nuit ronde comme une chaire, le bout de savon qui reste, le froid du carreau.
-- Quand je reviendrai, mademoiselle, je vous en prie, donnez-moi une chambre parquetée.
-- Mais, moi, monsieur, je couche là, tenez !
La rue du Commerce, la seule qui soit illuminée, le soir, quand l'avenue de la Gare reste dans les ténèbres.
Des curés, des soldats. Les civils ont l'air d'otages.
Panier du buffet. On y a mis une petite bouteille à liqueur. Le monsieur peut la montrer et rire : ça rompt la glace. Ensuite, le monsieur mange sous les « C'est bien compris, ça ! On n'aurait pas ça au buffet pour le même prix. » Et on n'est pas obligé de rendre le couteau.
Le canard s'en va comme une théière.
Duel. Echange de cartes.
-- Je vous demande pardon, monsieur : je n'en ai plus une seule, mais je vais, de ce pas, m'en commander un cent.
Ils me félicitent de ne pas trop écrire. Bientôt, ils me féliciteront de ne pas écrire du tout.
Capus demande à Edwards une passe de chemin de fer.
Il refuse, s'éloigne en voiture et s'arrête un peu plus loin, et c'est Capus, qui a suivi en courant, qui ouvre la portière et demande encore sa passe.
-- Ah ! le bougre ! dit Edwards plein d'admiration.
En échange, Capus admire Edwards qui salue une femme comme il suit :
-- Bonjour, vieille putain !
Et, se tournant vers Capus :
-- Ma mère.
A peine est-il entré :
-- Ma soeur est constipée, dit-il. Elle a un rein déplacé. Moi, sa noce m'a tellement fatigué que ma diarrhée est revenue. Le lendemain de mon retour à Paris, je suis allé quatorze fois aux cabinets ; mais je fais de grands lavages intestinaux, comme à Plombières, et ça va mieux.
Tout le long du repas il roule entre ses doigts une boulette de pain, bientôt noire comme une vieille dent.
Et il s'étonne que je sois froid avec lui !
10 novembre.
Tristan me parle du singe Consul.
-- Est-ce qu'il mange bien ?
-- Comme moi, répond Tristan.
Il dit encore :
-- Il faut avoir beaucoup de talent, mais un peu de génie suffit.
« Le « je m'en fous » de Capus a été très bien tant qu'il ne s'est pas aperçu que c'était très bien.
« Je ne travaille pas, mais je suis sollicité par le travail, c est déjà très agréable. »
-- Pouvez-vous me prêter cent francs ?
-- Pourquoi ne les demandez-vous pas à votre meilleur ami ?
-- C'est un mufle.
-- Mais, moi aussi, dit le prêteur, je suis un mufle !
Capus, très tapé, achète aussi tout à coup un meuble de 4 ou 5 000 francs qui fait sourire les connaisseurs. Il s'excuse sur sa myopie. Il dit d'un tableau :
-- Je l'ai acheté parce qu'il fait une tache adéquate au mur.
L'autruche, ses ailes de petit poussin.
21 novembre.
J'ai déjeuné ce matin avec des femmes, dit Capus. A propos, j'ai lu Monsieur Vernet : c'est épatant ! Mais comme je suis content de ne pas l'avoir vu jouer ! A chaque réplique, je me rendais compte que ça ne peut pas être bien joué. Tu t'achemines vers la pièce qu'aucun acteur ne pourra jouer.
C'est délicieux d'hypocrisie. Cela veut dire : « Je suis tout de même un peu mufle de n'être pas allé entendre Monsieur Vernet. Et je dis que ça n'est pas jouable parce que je sens que ça n'est tout de même pas mal. »
Guitry me dit :
-- Venez, que je vous montre quelque chose de bien.
Il ouvre la porte. Je vois le petit Little-Tich.
Il a sept doigts, dont deux collés, à la main droite.
Il tâche de garder ses mains dans ses poches, mais il reste toujours des doigts dehors.
Il a une figure jeune et vieille, avec des rides, et des fossettes d'enfant. On ne sait si on doit lui dire « papa » ou « bébé »
Un tout petit trou de bouche qu'on lui a fait au dernier moment, parce qu'on s'est aperçu que, sans ça, il ne pourrait pas manger.
L'air grave d'un diplomate de Lilliput.
Marié à une jolie brune espagnole. A un fils, comme tout le monde.
D'ailleurs, il n'aime pas le comique, déteste le music-hall et ne lit que des livres sérieux.
On a peur de lui tendre la main et qu'il nous laisse de ses doigts mais sa poignée de main est franche, et son « Enchanté », très net.
23 novembre.
Il m'est plus facile de ne rien dépenser que de dépenser peu.
Théâtre. Certains auteurs « font de l'émotion » comme on fait du vaudeville.
J'entends Maizeroy qui commence une histoire par ces mots :
-- Je chassais la palombe...
La palombe ! C'est tout de même plus « Maizeroy » que : pigeon-ramier.
Conférences. Clamecy. Un vieux franc-maçon, qui me parle nu-tête et ne veut absolument pas remettre son chapeau, et qui a été un des premiers de je ne sais quelle Loge, me fait un signe de franc-maçon, je ne sais quelle croix hardie et imprécise sur son front.
Comme je ne peux pas répondre par un signe, je dis : « Oui, oui ! »
Province. Ils aiment à dîner en gants noirs.
Ils disent : « Mais, monsieur, le capitaliste aussi court des risques ! »
Ils s'excusent d'aller à la messe : ils y vont à cause de la musique.
Conférences cérémonieuses, dames froides, qui baissent les yeux quand le conférencier a le malheur de les regarder.
Clamecy et Cosne.
-- Moins d'effet que la première fois, n'est-ce pas ?
-- Un peu moins, franchement, puisque vous me le demandez, me répond André Renard.
A Clamecy, le sous-préfet m'offre un grog. A Cosne, le sous-préfet m'offrira le champagne.
A Cosne, des gens se lèvent et sortent ; mais ce sont des instituteurs qui craignent de manquer le train.
Le sous-préfet de Cosne connaît intimement la femme de Willy. On ne peut jamais rien leur apprendre.
Chambre d'hôtel. On souffle dans les mêmes rideaux que tant d'autres. Draps rouillés.
La politique et l'armée s'abstiennent. La bourgeoisie cosnoise boude.
Les boeufs poilus et bourrus avec leurs culottes de boue.
Automne. Les perdrix volent comme des hirondelles.
Un berger couché à l'abri du vent, près d'un feu qui ne fait que de la fumée.
Tout le long des routes est visible.
Les haies n'ont plus que leurs pointes et leurs épines.
Dans la patouille on a du mal à se ravoir.
L'eau a froid dans les joncs.
Chaumot. Comme on parle de L'Encyclopédie, je dis :
-- On m'y a mis.
Aucun d'eux ne demande à voir.
Un peu plus tard, sans en avoir l'air, j'ouvre le volume à ma lettre et je le montre à Firmin. Il lit l'article tout haut. Ils écoutent. Personne ne dit rien.
-- Et maintenant, dis-je, cherchez voir le nom du curé de Chitry ?
Ils rient et disent :
-- Je crois qu'on ne le trouverait pas.
-- Voilà, dis-je. Tant que ce dictionnaire existera, j'existerai.
On parle d'autre chose.
Gloire de me voir dans de petits livres de lecture pour l'école primaire. D'ailleurs, mes Bucoliques y ont un air de berquinades.
Instituteurs. Leur bassesse pour la fillette de l'Inspecteur.
Une sauterelle jouait du violon, une rainette, de la cornemuse.
Un cocher, les mains dans son fiacre.
Pas serviable pour un sou, j'ai toujours cru que les autres l'étaient avec la plus grande facilité.
Une âme nickelée.
Des heures où l'on pense à blanc.
5 décembre.
On a vite fait de savoir si un poëte a du talent. Pour les prosateurs, c'est un peu plus long.
Ohnet me dit :
-- Il y a en moi un homme féroce.
Il aime la chasse au renard. Il en a entendu un qui, pour attirer les poules, imitait la voix du coq.
Je déteste le travail, mais j'adore mon cabinet de travail.
Il faut lire Bourget pour tuer le Bourget que chacun porte en soi.
Même pas assez de défauts pour être intéressant.
Tous les matins, en se levant, on devrait dire : « Chic ! je ne suis pas encore mort ! »
Neige clairsemée, comme tombée des arbres.
Cheveux blancs.
-- Oh ! de la neige.
-- Oui, mais celle-là ne fond pas ! Elle tient.
Je m'amuse encore trop avec mes mots d'esprit.
Médecins. On a quelquefois envie de leur donner une consultation.
Quand elle se peigne, elle lève ses cheveux haut en l'air, comme si elle voulait s'accrocher à une branche à l'instar d'Absalon.
Christianisme : hérésie de la religion juive.
C'est beau, mais laid.
Temps couleur gris moineau.
20 décembre.
Un de plus ! Un instant, il a eu peur d'en avoir deux : ça ne se dégonflait pas. Il a l'air triomphant. Il dit :
-- Le lait ne monte pas trop vite, et la petite a l'air de vouloir s'y mettre, de sorte que je ne serai pas obligé de téter ma femme pour la soulager.
Il chante, la tapote, veut lui faire son lit. On a beau lui dire que ça va faire de la poussière : il est heureux. S'il pouvait coucher ce soir avec elle, il lui en ferait un autre.
Elle, déjà vieillie, ridée, n'a même plus la force de le traiter de cochon.
Elle parle de son coeur, de son âme, de la beauté de l'amour, et on la voit toute nue, grasse, fondante, et refermée tout entière sur son petit amant. Et comme elle souffre !
-- Oh ! dit-elle, votre bonheur à vous deux ! Etre un jour tranquille, manger sans se disputer, rentrer avec de la joie et sortir sans chagrin !
Il est si jeune ! Elle a six ans de plus que lui. Ce n'est pas un homme : c'est un gamin.
-- Et encore, si vous l'aviez vu quand je l'ai pris ! J'en ai fait quelque chose, un petit homme, mais ce n'est rien. C'est un petit garçon, quoique, pour certaines choses, il vaille trois hommes.
Elle nous raconte des scènes.
-- Si tu me laisses ouvrir cette porte, dit-il, si tu me laisses franchir cette porte, si tu me laisses refermer cette porte, oui, je te le jure, et je ne te le jure pas sur la tête de ma mère : je te le jure sur les cendres de mon oncle...
-- De son oncle ?
-- Oui ! Il a eu un oncle qu'il adorait comme un frère. Il ne peut pas en parler sans avoir de grosses larmes. Je l'ai connu, moi, cet oncle : il est mort fou. Donc, il me disait : « sur les cendres de mon oncle... »
-- Quelle drôle de phrase ! Enfin...
-- Je te jure -- et il avait son chapeau, sa canne -- que je ne remettrai pas les pieds chez toi. Moi, je ne disais rien. Il reprenait : « Tu sais que je ne saurai pas où coucher, et que j'irai coucher chez une femme ! » Je lui disais : « Tu sais qu'il neige dehors ? » Il me répondait : « Il neige plus dans mon coeur que dehors ! » Il partait. J'avais le coeur tordu. Dans la journée, il me téléphone de chez sa mère. J'étais tranquille : si séduisant qu'il soit, une femme ne l'aurait pas pris comme ça, en cinq minutes. Il me dit : « J'ai besoin d'une chemise. Je dîne en ville, ce soir.
-- Envoie quelqu'un la chercher.
-- Avec qui es-tu ?
-- Je suis toute seule, avec ma lampe.
-- J'ai besoin de causer sérieusement avec toi. » Et il revenait.
-- Malgré les cendres de l'oncle ?
-- Oui, et c'était vraiment une preuve d'amour, car c'était tout, pour lui, cet oncle !
-- Et, une fois près de vous, de retour ?...
Elle sourit. Son petit nez renifle des choses. Elle aussi est une grande passionnée. Elle connaît des minutes suprêmes qu'ignorent les autres. Marinette et moi, nous l'envions.
-- Qu'est-ce que notre bonheur pot-au-feu près du vôtre !
-- Ah ! dame ! dit-elle. Oh ! Et puis, vous avez aussi vos bons moments. Et puis, c'est éreintant, cette vie troublée. Je suis lasse.
Elle ne dit pas : « Je vieillis ! »
-- Il y a cinq ans que ça dure, pour mon malheur. Et il est orgueilleux ! Et il ment ! Et il me dit des choses, nous nous disons des choses que nous n'oublions plus. Quand il ne travaille pas, je suis là. Quand je ne travaille pas, il est là. Nous ne faisons pas attention à ça, mais je gagne plus que lui, n'est-ce pas ? Alors, comme il est fier il ment. Et il me fera longtemps souffrir, parce qu'il est plus malin que moi. Moi, je monte, je monte. Et il me dit : « Je savais bien que je t'aurais encore ! » Et d'une coquetterie de gravure de modes ! Hier, il rentre avec deux mèches sur le front. Je lui dis : « Qu'est-ce que c'est que ça ? -- Je me suis fait électriser les cheveux. -- Tu as l'air de revenir des prix ! »
Comme nous rions, elle ajoute :
-- Où est ta couronne ? Enlève ces mèches-là ! Je ne veux pas sortir avec un caniche.
Elle croit que toutes les femmes voudraient le lui prendre.
-- Ça vous ennuie, que je vous raconte tout cela, mais je vous considère comme de vieux amis. Je ne parle ainsi à personne. Je garde tout pour moi, là !
Et elle se serre, se serre d'un cran, à mesure qu'elle digère, dans une large ceinture qui ne fait que déplacer l'embonpoint. Et, tandis qu'elle parle, elle décoche de petits coups de langue sensuels à des images d'amour qui lui reviennent.
Elle aime l'amour, le fromage un peu fort et un demi-verre de vin pur.
-- Il me marche sur le coeur, dit-elle
Silence. Quelques instants après :
-- Pourquoi, dis-je, le laissez-vous traîner ?
-- Qu'est-ce que je laisse traîner ? dit-elle, regardant à ses pieds.
-- Votre coeur.
Talbot, le vieil acteur, demande à Sarah une place pour La Sorcière.
-- Mais, mon chéri, tout le théâtre ! Vous êtes chez vous. Entrez et venez me voir plus souvent. Et votre fille non plus ne vient pas me voir. Pourquoi ? Ce n'est pas gentil.
-- Elle est morte, dit Talbot.
-- Mon pauvre ami ! Qu'est-ce que vous me dites là ! Oh ! quel malheur ! Quand est-elle morte ?
-- Pendant le Siège.
-- Oh !... C'est égal : c'est tout de même abominable.
Petites crises. Je ne travaille pas ! Je le voudrais, et je suis malheureux de ne pas travailler.
Et je me lève mal, et, d'écoeurement, je me couche tout de suite après le dîner.
Et je suis écoeuré aussi parce que cette impossibilité de travailler ne m'empêche ni de manger, ni de dormir.
Comme je me levais mal, hier, Marinette m'a dit :
-- Au fond, il est « feignant », mon petit garçon.
J'ai été très vexé. Je me suis levé, comme un petit garçon, et j'ai été chercher moi-même mes haltères.
Ce matin, comme je me levais encore mal, elle m'a dit :
-- Si tu ne te lèves pas, tu sais comment je vais t'appeler ?
-- Appelle !
-- Petit « feignant » !
Mais « petit » corrige « feignant », et c'est elle qui, ce matin, a dû m'apporter mes haltères.
Comme j'avais passé, hier, une journée pire que les autres, jusqu'à dire -- non sans hypocrisie et parce que je me porte bien -- que je vais bientôt mourir, elle m'a dit, ce matin, comme je trempais ma main dans la cuvette :
-- Je suis si navrée de te voir dans cet état que je voudrais que tu fasses tout seul un grand voyage. Ça te changerait. Ça te guérirait.
-- J'ai terminé ma comédie pour le Théâtre-Français, dit Capus. Il ne me reste qu'à y ajouter quelques-unes de ces longues belles phrases qui font qu'une pièce ne peut plus quitter le répertoire.
23 décembre.
Je viens de lire La Souris, et je ne me crois pas digne de dénouer les cordons de souliers de Pailleron. Et je ne t'en crois pas digne non plus, Capus, ni vous, Hervieu.
Cornu, gaffeur et, donneur de conseils.
Il a éprouvé une « douleur effroyable » à la nouvelle qu'il y aurait une exécution à Nevers.
Comme je dis qu'on écrit beaucoup sur moi dans les journaux de la Nièvre, il répond trop :
-- Oh ! moi, je ne ferais pas deux fois la même conférence.
28 décembre.
On parle croix.
-- Et Guitry ? dis-je à Capus.
-- Ce n'est pas le moment. Au ministère, ils ne veulent pas le décorer avant Féraudy, et puis à cause de quelque chose pour moi.
-- Tu vas avoir la rosette ?
-- Oui, c'est promis. Ils m'ont dit : « Vous nous avez rendu un fier service ! »
-- Ah ?
-- Oui. « Quand on vient nous solliciter pour une rosette, nous répondons que nous vous l'avons promise. » Oh ! à Capus, très bien ! Tout le monde est content.
Théâtre du peuple, quelle bêtise ! Appelez-le donc théâtre d'aristocrates, et le peuple ira.
29 décembre.
Maman a fait le voyage avec un soldat qui venait de Nice et qu'elle a présenté à Marinette, à la gare.
J'avais préparé : « Bonjour, maman. Ça va bien ? Bon voyage ? Installe-toi. » Je n'ai pu lui dire que bonjour et lui donner deux baisers avec des lèvres jointes, desséchées.
Dans son « Oh ! ce Paris ! » il y a quelque chose de familier et d attendri que Poil de Carotte n'a jamais eu.
Hervieu avoue qu'il est plus ému que jamais par une première.
-- Mais pourquoi rechercher ces émotions ?
-- Pour avoir des souvenirs, plus tard.
-- Mais elles sont toutes les mêmes ! Les dernières ne se distinguent pas des premières.
-- Elles sont plus fortes. De l'ensemble se dégagera quelque chose de précieux. Ah ! c'est un métier où l'on attrape des maladies de coeur et ou l'on perd des amitiés
-- Vous faites allusion à une aventure qui me chagrine. (Sa rupture avec Bernard.)
-- Je ne fais allusion à rien. Je parle en général.
Vraiment, ces hommes de si grande valeur me font pitié. Alors, toute leur vie, c'est des pièces, et encore des pièces ? C'est triompher plus que le voisin, encaisser plus que le voisin, et recommencer toujours, toujours ? Quand trouvent-ils le temps de regarder à l'horizon ?
Maman a dit au soldat : « Quand vous verrez à la gare une femme jeune et jolie, ce sera ma belle-fille... »
-- Il a été charmant pour moi, ce jeune homme, dit-elle en le présentant, Voici ma chérie et mon petit-fils, qui a quinze ans.
Et le soldat saluait, souriait, un peu trop, parce qu'il lui manque une dent.
Maman ne descendait pas : on ne criait pas « Paris ! »
-- Une tasse de thé ?
-- Merci.
-- De tilleul ?
-- Rien ! Une tasse de lit, oui !
C'est une gamine. Elle n'a jamais dû souffrir beaucoup.
-- Moi, dit-elle, j'avais une dinde, mais elle était morte, tandis que cette dame avait deux oies vivantes, qui criaient.
Elle ajoute :
-- Il y en a une qui s'est sauvée.
-- Je suis bien heureuse en voyage : je ne vais jamais aux cabinets.
Sur la joue, un bouton de vieillesse, qu'elle écorche.
30 décembre.
Elle tousse tout le temps, non par besoin, mais pour faire savoir qu'elle est là.
Elle aime bien Marinette, mais, au fond, elle est un peu piquée parce que Marinette ne la craint pas.
Je m'étonne de ne l'avoir pas, à douze ans, menée par le bout du nez.
Elle n'a pas vu Paris depuis 70. Le temps de le revoir aux becs de gaz, de la gare de Lyon à la rue du Rocher, et elle dit :
-- Mon Paris n'a pas changé.
Elle nous renverse toute sa tendresse sur la manche.
Elle signe une lettre à sa petite bonne : « Votre vieille maîtresse qui vous aime bien. »
Elle a son charme, une espèce de charme que je ne peux pas subir.
C'est la même. On sonne. Elle disparaît, mais elle veut voir. On la croit loin, et tout à coup la porte s'ouvre.
-- Ah ! vous êtes donc là ?
Elle avoue :
-- Je n'ai pas su prendre ni tenir ma place avec ton père.
On le présente à un monsieur, qui lui dit :
-- Ah ! parfaitement ! J'ai entendu parler de vous.
Et lui :
-- Oh ! dit-il, ça ne fait rien.
C'est bien le fils de cette femme à qui sa fille dit, dans une loge, au théâtre :
-- Maman, ne mets donc pas comme ça tes doigts dans ton nez !
-- Oh ! dit-elle, je n'ai pas de prétentions.
Hervieu envoyant toute l'Académie à Duquesnel pour avoir un bon compte rendu au Gaulois.
Maman a peur de mourir subitement. Elle ne voudrait pas être trop longtemps malade, ni mourir trop vite.
Elle veut avoir le temps de dire ce qu'elle a à dire.
Elle va encore parler !

 

 

Année : 1904

 

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