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La Tour Eiffel; Manifeste contre la construction et réponse de M. Eiffel
LE RAPPEL
M. ERNEST LEFÈVRE, Administrateur-Gérant
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LA TOUR EIFFEL
Manifeste contre la construction
et
réponse de M. Eiffel
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PARIS
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On signe en ce moment une protestation contre la tour Eiffel.
En voici le texte:
A monsieur Alphand, Monsieur et cher compatriote,
Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de «tour de Babel».
Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés.
L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierre. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront étonnés: «Quoi! c’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté?» Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de Monsieur Eiffel.
Il suffit, d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque et noire cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.
C’est à vous, monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui tant de fois l’avez protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si vos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.
Ont déjà signé: E. Meissonier, Charles Gounod, Charles Garnier, Robert Fleury, Victorien Sardou, Edouard Pailleron, H. Gérôme, L. Bonnat, W. Bouguereau, Jean Gigoux, G. Boulanger, J.-E. Lenepveu, Eug. Guillaume, A. Wolff, Ch. Questel, A. Dumas, François Coppée, Leconte de Lisle, Daumet, Français, Sully-Prudhomme, Elie Delaunay, E. Vaudremer, E. Bertrand, G.-J. Thomas, François, Henriquel, A. Lenoir, G. Jacquet, Goubie, E. Duez, de Saint-Marceaux, G. Courtois, P.-A.-J. Dagnan-Bouveret, J. Wencker, L. Doucet, Guy de Maupassant, Henri Amic, Ch. Grandmougin, François Bournaud, Ch. Baude, Jules Lefebvre, A. Mercié, Cheviron, Albert Jullien, André Legrand, Limbo, etc.
Un rédacteur du Temps a voulu avoir l’avis de M. Eiffel sur une protestation signée de noms aussi considérables. Il est allé le voir, et voici comment il résume l’entretien:
—Tout d’abord, nous dit M. Eiffel, il y a parmi les signataires quelques noms qui m’étonnent. Ainsi M. Charles Garnier fait partie de la commission même de la tour. Il ne s’y est rien fait qu’il ne l’ait approuvé, c’est donc contre lui-même qu’il proteste. J’avoue ne point comprendre.
Ensuite, pourquoi cette protestation se produit-elle si tard? Elle aurait eu sa raison d’être il y a un an, lorsqu’on discutait mon projet. On l’aurait admise aux débats comme une opinion dont on aurait eu à examiner la valeur. Aujourd’hui elle est inutile, tous nos contrats sont passés. La tour coûtera entre cinq et six millions à construire. Je la construis pour l’Etat, l’Etat m’accorde une première subvention de 1,500,000 francs, plus le droit d’exploiter le monument pendant l’exposition. Après l’exposition, l’Etat la cédera à la Ville de Paris, qui, comme seconde subvention, m’accorde à son tour le droit de l’exploiter pendant vingt ans. Ce délai écoulé, la tour appartiendra définitivement à la Ville, qui en fera ce qui lui plaira. Tout cela est signé et paraphé depuis plusieurs mois, il est donc impossible aujourd’hui d’y revenir. Il y a plus, les travaux sont commencés, les fondations sont posées, et le fer nécessaire à l’édification est déjà commandé. Il me semble qu’il eût été digne des noms illustres apposés au bas de la protestation de s’épargner une démarche qu’on sait ne plus pouvoir aboutir à rien.
Si la protestation avait un effet aujourd’hui, ce ne serait que sur le public, qu’elle détournerait de l’Exposition, dont la tour est indiscutablement une des principales attractions. Je ne crois pas non plus qu’il était bien urgent de se mettre à tant de gens célèbres pour obtenir un pareil résultat.
Notre confrère fit observer que la protestation visait non pas la construction de la tour pour l’Exposition, mais son maintien pendant vingt ans après l’Exposition.
—Soit, dit M. Eiffel. Alors la protestation, au lieu d’être trop tardive, me paraît beaucoup trop prématurée. Quels sont les motifs que donnent les artistes pour protester contre le maintien de la tour? Qu’elle est inutile, monstrueuse! Que c’est une horreur! Nous parlerons de l’utilité tout à l’heure. Ne nous occupons, pour le moment, que du mérite esthétique, sur lequel les artistes sont plus particulièrement compétents. Je voudrais bien savoir sur quoi ils fondent leur jugement. Car, remarquez-le, monsieur, ma tour, personne ne l’a vue et personne, avant qu’elle ne soit construite, ne pourrait dire ce qu’elle sera. On ne la connaît jusqu’à présent que par un dessin géométral qui a été tiré à des centaines de mille exemplaires. Depuis quand apprécie-t-on un monument au point de vue de l’art sur un dessin géométral?
Et si ma tour, quand elle sera construite, au lieu d’une horreur, était une belle chose, les artistes ne regretteraient-ils pas d’être partis si vite et si légèrement en campagne contre la conservation d’un monument qui est encore à construire? Qu’ils attendent donc de l’avoir vue.
Je vous dirai toute ma pensée et toutes mes espérances. Je crois, moi, que ma tour sera belle. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable, nous ne nous efforçons pas de faire élégant? Est-ce que les véritables conditions de la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l’harmonie? Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. De quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans ma tour? De la résistance au vent. Eh bien, je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul me les a fournies donneront une impression de beauté, car elles traduiront aux yeux la hardiesse de ma conception.
Il y a du reste dans le colossal une attraction, un charme propre auxquels les théories d’art ordinaires ne sont guère applicables. Soutiendra-t-on que c’est par leur valeur artistique que les pyramides ont si fortement frappé l’imagination des hommes? Qu’est-ce autre chose, après tout, que des monticules artificiels? Et pourtant quel est le visiteur qui reste froid en leur présence? Qui n’en est pas revenu rempli d’une irrésistible admiration? Et où est la source de cette admiration, sinon dans l’immensité de l’effort et dans la grandeur du résultat? Ma tour sera le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon? Et pourquoi ce qui est admirable en Egypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris? Je cherche et j’avoue que je ne trouve pas.
La protestation dit que ma tour va écraser de sa grosse masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc-de-Triomphe, tous nos monuments. Que d’affaires dans une tour! Cela fait sourire, vraiment. Quand on veut admirer Notre-Dame, on va la voir du parvis. En quoi du Champ de Mars la tour gênera-t-elle le curieux placé sur le parvis Notre-Dame qui ne la verra pas? C’est d’ailleurs une des idées les plus fausses que celle qui consiste à croire qu’un édifice élevé écrase les constructions environnantes. Regardez si l’Opéra ne paraît pas plus écrasé par les maisons du voisinage qu’il ne les écrase lui-même Allez au rond-point de l’Etoile, et, parce que l’Arc de Triomphe est grand, les maisons de la place ne vous en paraîtront pas plus petites. Au contraire, les maisons ont bien l’air d’avoir quinze mètres de haut, et il faut un effort de l’esprit pour croire que l’Arc de Triomphe en mesure quarante-cinq.
Donc, pour ce qui est de l’effet artistique de la tour, personne n’en peut juger à l’avance, pas même moi, car les dimensions des fondations m’étonnent moi-même aujourd’hui qu’elles commencent à sortir de terre. Quant au préjudice qu’elle portera aux autres monuments de Paris, ce sont là des mots.
Reste la question d’utilité. Ici, puisque nous quittons le domaine artistique, il me sera bien permis d’opposer à l’opinion des artistes celle du public. Je ne crois point faire preuve de vanité en disant que jamais projet n’a été plus populaire; j’ai tous les jours la preuve qu’il n’y a pas dans Paris de gens, si humbles qu’ils soient, qui ne le connaissent et ne s’y intéressent. A l’étranger même, quand il m’arrive de voyager, je suis étonné du retentissement qu’il a eu.
Quant aux savants, seuls vrais juges de la question d’utilité, je puis dire qu’ils sont unanimes. Non seulement la tour leur promet d’intéressantes observations pour l’astronomie, la chimie végétale, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même temps, la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l’art des ingénieurs. C’est seulement à notre époque, en ces dernières années, que l’on pouvait dresser des calculs assez sûrs et travailler le fer avec assez de précision pour songer à une aussi gigantesque entreprise. N’est-ce rien pour la gloire de Paris que ce résumé de la science contemporaine soit érigé dans ses murs?
La protestation gratifie ma tour d’«odieuse colonne de tôle boulonnée». Je n’ai point vu ce ton de dédain sans en être irrité. Il y a parmi les signataires des hommes que j’admire et que j’estime. Il y en a d’autres qui sont connus pour peindre de jolies petites femmes se mettant une fleur au corsage ou pour avoir tourné spirituellement quelques couplets de vaudeville. Eh bien, franchement, je crois que toute la France n’est pas là-dedans. M. de Voguë, dans un récent article de la Revue des Deux-Mondes, après avoir constaté que dans n’importe quelle ville 2 d’Europe où il passait, il entendait chanter: Ugène, tu me fais de la peine et le Bi du bout du banc, se demandait si nous étions en train de devenir les græculi du monde contemporain. Il me semble que, n’eût-elle pas d’autre raison d’être que de montrer que nous ne sommes pas seulement le pays des amusements, mais aussi celui des ingénieurs et des constructeurs qu’on appelle de toutes les régions du monde pour édifier les ponts, les viaducs, les gares et les grands monuments de l’industrie moderne, la tour Eiffel mériterait d’être traitée avec plus de considération. - FIN
Tour en fer de 300 mètres de hauteur destinée à l'exposition de 1889 - Gustave Eiffel

Maurice Koechlin; É. Nouguier; Stephen Sauvestre
Au lecteur
Note
TOUR EN FER
DE
300 MÈTRES DE HAUTEUR
DESTINÉE A L’EXPOSITION DE 1889
PROJET PRÉSENTÉ
Par M. G. EIFFEL; INGÉNIEUR-CONSTRUCTEUR
Dressé par MM. E. NOUGUIER et M. KOECHLIN; INGÉNIEURS DE LA MAISON EIFFEL et par M. S. SAUVESTRE, architecte; Extrait du Procès-Verbal de la séance du 20 mars 1885 de la Société des Ingénieurs civils
PARIS
E. CAPIOMONT & V. RENAULT
IMPRIMEURS DE LA SOCIÉTÉ DES INGÉNIEURS CIVILS
6, rue des Poitevins, 6
1885
Projet de tour
TOUR EN FER
DE
300 MÈTRES DE HAUTEUR
DESTINÉE A L’EXPOSITION DE 1889
M. Eiffel explique que ses collaborateurs, MM. Nouguier et Koechlin, ingénieurs de sa maison, ont été conduits à l’idée d’édifier une tour en fer par les études faites en commun sur les hautes piles métalliques des viaducs. La partie architecturale a été étudiée par M. Sauvestre, architecte.
Le principe consiste à permettre la suppression des grandes barres de treillis des faces verticales destinées à résister à l’action du vent. Pour cela, la pile est disposée de manière que tout l’effort tranchant dû au vent passe dans l’intérieur des montants d’arête de la pile, qui, pour la tour dont il s’agit, reçoivent une courbure telle que les tangentes à ces montants, menées en des points situés à la même hauteur, viennent toujours se rencontrer au point de passage de la résultante des actions que le vent exerce sur la partie de la pile au-dessus des deux points considérés. Il y a là un principe nouveau de construction qui forme une des particularités de ce système.
M. Eiffel passe ensuite à la description de la tour, qui se compose essentiellement de quatre montants formant les arêtes d’une pyramide à faces courbes: chaque montant a une section carrée, variant depuis 15 mètres de côté à la base jusqu’à 5 mètres au sommet; l’écartement des pieds des montants est de 100 mètres d’axe en axe. Au 1er étage, à environ 6 70 mètres au-dessus du sol, se trouvent des salles en galeries, de 4 200 mètres carrés de surface, destinées à servir de restaurant et de lieu de réunion. Au sommet, est une coupole vitrée, avec balcons extérieurs, de 250 mètres carrés, d’où l’on découvrira un panorama de 120 kilomètres d’étendue et où l’on procédera à des observations scientifiques. Ce sommet recevra également un foyer électrique destiné à l’éclairage de l’Exposition.
A la partie inférieure, est une arche grandiose de 80 mètres d’ouverture et de 50 mètres de hauteur, qui forme le principal élément de la décoration.
Les calculs de résistance ont été établis en comptant la presque totalité de la tour comme pleine, et dans la double hypothèse, soit d’un vent uniforme de 300 kilogrammes par mètre carré, soit d’un vent variant de 200 kilogrammes à la base jusqu’à 400 kilogrammes au sommet. Ces deux hypothèses donnent à peu près les mêmes résultats, et conduisent à un moment de renversement d’environ 300 000 tonnes-mètres.
Le poids de la tour est de 6 500 tonnes dont 4 800 tonnes pour le métal et 1 700 tonnes pour les hourdis des planchers. Le moment de stabilité est de 325 000 tonnes-mètres.
La stabilité est ainsi assurée sans aucun amarrage; néanmoins, on double cette sécurité en ancrant les montants dans les massifs qui les supportent.
La charge sur le sol de fondation inférieur est de 4kg,60 par centimètre carré, du côté le plus chargé, et les fondations ne présentent aucune difficulté. Le coefficient de travail adopté pour le fer est de 10 kilogrammes par millimètre carré, dont 5 kilogrammes pour la charge et 5 kilogrammes pour le vent. Le coefficient de 10 kilogrammes se réduirait, pour les vents violents ordinaires, à 6 ou 7 kilogrammes.
La seule flèche que l’on ait à considérer est celle qui se produit par les vents violents ordinaires, au delà desquels le sommet de la tour n’est plus abordable.
Par les très fortes brises, cette flèche est de 4 à 5 centimètres.
Elle est de 9 centimètres pour un vent très fort,
— 15 — — impétueux,
— 22 — pour une tempête.
Ce sont là des flèches très faibles, et leur effet sera d’autant moins sensible que l’oscillation qui se produira sera d’une très grande lenteur en raison de la hauteur de la tour.
Ces flèches seraient bien plus importantes avec une tour en maçonnerie.
Les ascenseurs, étudiés par M. Heurtebise, présenteront une solution originale du problème et donneront une sécurité absolue.
L’ascension, dont la vitesse est volontairement réduite, durera 15 minutes et 400 personnes par heure pourront arriver à la plate-forme supérieure.
Les dispositions de l’éclairage électrique ont été indiquées par MM. Sautter et Lemonnier, de manière à éclairer largement un cercle de 1 000 mètres de diamètre.
M. Eiffel donne le sous-détail des prix de cet ouvrage, qui se traduit par une dépense totale de 3 155 000 francs, y compris les fondations, les ascenseurs et leurs moteurs[1]. Il faut faire observer que, pour la destination de l’œuvre dont il s’agit, il n’y a pas lieu de tenir compte du prix du terrain.
Il n’y a, du reste, de réellement occupée que la surface des quatre massifs d’angle formant la base de la pyramide.
Le montage ne présentera pas de difficultés particulières et n’exigera pas plus d’une année.
Comme matière, l’emploi du fer ou de l’acier est tout indiqué, et M. Eiffel le justifie par des considérations développées dans son mémoire.
M. Eiffel ne croit pas que l’on arrive, pour la maçonnerie, soit seule, soit combinée avec le fer, à une possibilité d’exécution, à moins qu’on ne veuille mettre de côté toute question de prix. Il fait remarquer que ce qui limite pratiquement la hauteur de la tour en maçonnerie, c’est la résistance des mortiers, tout à fait indépendante de la résistance même de la pierre.
Les édifices considérés comme les plus hardis, et dont il cite des exemples d’après Navier, ne travaillent pas à plus de 15 à 20 kilogrammes par centimètre carré; exceptionnellement, les piliers de la tour de l’église Saint-Merri et ceux du dôme du Panthéon travaillent à 29kg,40.
Il cite, comme autre exemple, le monument qu’on vient d’inaugurer à Washington, et qui est un obélisque en granit de 169 mètres de hauteur, actuellement le plus haut monument du monde.
C’est une pyramide carrée qui a 16m,80 de côté à la base, et 10m,50 de côté au sommet; l’épaisseur des maçonneries varie de 4m,57 à 0m,50. L’effort de compression sur la base est de 20 kilogrammes par centimètre carré et, en tenant compte de l’effet du vent, de 25 kilogrammes.L’exemple de cette tour n’est pas très encourageant pour la construction d’une Tour en maçonnerie de 300 mètres: en effet, commencée en 1848, la pyramide arriva en 1854 à une hauteur de 46 mètres et s’inclina de telle façon qu’on dut suspendre les travaux et reprendre toute la fondation en sous-œuvre, en se résolvant en même temps à réduire la hauteur, primitivement prévue à 183 mètres, pour la ramener à 169 mètres.
En 1880, les travaux d’élévation recommencèrent et marchèrent régulièrement depuis, à raison de 30 mètres par année. La dépense s’élève actuellement à 6 222 000 francs et sera portée à 7 100 000 francs avec les travaux complémentaires.
Une pyramide analogue, de 300 mètres de hauteur, ne pourrait coûter moins de 16 000 000 de francs, y compris les fondations, et ce ne serait encore en somme qu’une sorte de haute cheminée, sans aucune ornementation.
Le fer ou l’acier semblent donc la seule matière susceptible d’être employée pour une tour de cette hauteur.
M. Eiffel justifie l’utilité de cette tour, non seulement en rappelant la faveur du public pour les ascensions du ballon captif Giffard, mais encore en signalant toutes les applications scientifiques qu’elle peut recevoir, et il cite, à ce sujet, l’opinion de M. Hervé-Mangon et de M. l’amiral Mouchez, au point de vue spécial de la météorologie; de M. P. Puiseux, au point de vue de l’astronomie physique et de la spectroscopie, et de M. le colonel Perrier, pour la télégraphie optique.
Ces applications sont ainsi résumées par ce dernier:
Astronomie.—Loi des réfractions, spectroscopie, raies telluriques.
Chimie végétale.—La végétation à 300 mètres, composition de l’air, acide carbonique.
Physique.—Déviation d’un corps qui tombe, électricité atmosphérique. Expérience de Foucault.
Guerre.—Télégraphie optique.
Ces savants attachent un très grand prix à la réalisation de cette tour en fer et insistent sur les inconvénients d’une tour en maçonnerie, dont la masse, par suite de l’impossibilité où elle serait de se mettre en équilibre de température avec l’atmosphère, rendrait toute observation impossible.
M. Eiffel résume sa communication comme il suit: La possibilité d’exécution, avec l’emploi du métal, ne peut faire l’objet d’un doute sérieux. Les grands progrès réalisés dans les constructions métalliques assurent la réussite.
Le prix de 3 155 000 francs peut être considéré comme ne donnant place à aucun aléa et n’est pas disproportionné avec les services que l’on peut attendre de la tour.
Cette tour serait une des grandes attractions de l’Exposition et resterait ensuite un des monuments les plus intéressants de Paris.
Enfin, elle peut sembler digne de personnifier l’art de l’ingénieur moderne et le siècle d’industrie et de science, dont les voies ont été préparées par la révolution de 1789, à laquelle ce monument serait élevé comme témoignage de la reconnaissance de la France.
M. le Président remercie M. Eiffel de sa communication si intéressante, qui sera d’ailleurs insérée dans le Bulletin et contiendra alors les détails de calcul que M. Eiffel a dû supprimer aujourd’hui dans son exposé.
NOTE
[1] Si l’on cherche ce que deviendrait la dépense, dans le cas d’une réduction dans la hauteur, on trouve qu’une tour de 250 mètres de hauteur et 85 mètres de base coûterait 2 000 000 de francs, et qu’une tour de 200 mètres de hauteur et 70 mètres de base coûterait 1 400 000 francs.
Dans le cas où l’une de ces tours serait, après la durée de l’Exposition, transférée en un point plus élevé de Paris, les dépenses relatives à ce déplacement seraient de:
Pour la tour de 250 mètres 500 000 francs
et pour celle de 200 mètres 375 000 francs.
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