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- Les rêveries du promeneur solitaire (1817) – Jean-Jacques Rousseau (1712 - 1778)
Les rêveries du promeneur solitaire (1817) – Jean-Jacques Rousseau (1712 - 1778)
PREMIÈRE PROMENADE.
Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les rafinements de leur haine quel tourment pouvoit être le plus cruel à mon ame sensible, & ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachoient à eux. J’aurois aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux & de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement cette recherche doit être précédée d’un coup-d’œil sur ma position. C’est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe, pour arriver d’eux à moi.
Depuis quinze ans & plus que je suis dans cette étrange position, elle me paroît encore un rêve. Je m’imagine toujours qu’une indigestion me tourmente, que je dors d’un mauvais sommeil & que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que jaye fait sans que je m’en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. Tiré je ne sais comment de l’ordre des choses, je me suis vu précipité dans un cahos incompréhensible où je n’apperçois rien du tout ; & plus je pense à ma situation présente, & moins je puis comprendre où je suis.
Eh ! Comment aurois-je pu prévoir le destin qui m’attendoit ? Comment le puis-je concevoir encore aujourd’hui que j’y suis livré ? Pouvois-je dans mon bon sens supposer qu’un jour, moi le même homme que j’étois, le même que je suis encore, je passerois, je serois tenu sans le moindre doute pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrois l’horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que me feroient les passans seroient de cracher sur moi ; qu’une génération toute entiere s’amuseroit d’un accord unanime à m’enterrer tout vivant ? Quand cette étrange révolution se fit, pris au dépourvu, j’en fus d’abord bouleversé. Mes agitations, mon indignation me plongerent dans un délire qui n’a pas eu trop de dix ans pour se calmer, & dans cet intervalle, tombé d’erreur en erreur, de faute en faute, de sottise en sottise, j’ai fourni par mes imprudences aux directeurs de ma destinée autant d’instrumens qu’ils ont habilement mis en œuvre pour la fixer sans retour.
Je me suis débattu long-tems aussi violemment que vainement. Sans adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence, franc, ouvert impatient, emporté, je n’ai fait en me débattant que m’enlacer davantage, & leur donner incessamment de nouvelles prises qu’ils n’ont eu garde de négliger. Sentant enfin tous mes efforts inutiles & me tourmentant à pure perte, j’ai pris le seul parti qui me restoit à prendre, celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J’ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu’elle me procure, & qui ne pouvoit s’allier avec le travail continuel d’une résistance aussi pénible qu’infructueuse.
Une autre chose a contribué à cette tranquillité. Dans tous les rafinemens de leur haine, mes persécuteurs en ont omis un que leur animosité leur a fait oublier ; c’étoit d’en graduer si bien les effets, qu’ils pussent entretenir & renouveller mes douleurs sans cesse, en me portant toujours quelque nouvelle atteinte. S’ils avoient eu l’adresse de me laisser quelque lueur d’espérance, ils me tiendroient encore par-là. Ils pourroient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre, & me navrer ensuite d’un tourment toujours nouveau par mon attente déçue. Mais ils ont d’avance épuisé toutes leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout ôté à eux-mêmes. La diffamation, la dépression, la dérision, l’opprobre dont ils m’ont couvert ne sont pas plus susceptibles d’augmentation que d’adoucissement ; nous sommes également hors d’état, eux de les aggraver, & moi de m’y soustraire. Ils se sont tellement pressés de porter à son comble la mesure de ma misere, que toute la puissance humaine, aidée de toutes les ruses de l’enfer, n’y sauroit plus rien ajouter. La douleur physique elle-même au lieu d’augmenter mes peines y feroit diversion. En m’arrachant des cris, peut-être, elle m’épargneroit des gémissemens, & les déchiremens de mon corps suspendroient ceux de mon cœur.
Qu’ai-je encore à craindre d’eux puisque tout est fait ? Ne pouvant plus empirer mon état, ils ne sauroient plus m’inspirer d’alarmes. L’inquiétude & l’effroi sont des maux dont ils m’ont pour jamais délivré : c’est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moi peu de prise ; je prends aisément mon parti sur ceux que j’éprouve, mais non pas sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend & les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leur présence, & la menace m’est plus terrible que le coup. Si-tôt qu’ils arrivent, l’événement leur ôtant tout ce qu’ils avoient d’imaginaire, les réduit à leur juste valeur. Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étois figurés, & même au milieu de ma souffrance, je ne laisse pas de me sentir soulagé. Dans cet état, affranchi de toute nouvelle crainte & délivré de l’inquiétude, de l’espérance, la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus insupportable une situation que rien ne peut empirer, & à mesure que le sentiment s’en émousse par la durée, ils n’ont plus de moyens pour le ranimer. Voilà le bien que m’ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de leur animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire, & je puis désormais me moquer d’eux.
Il n’y a pas deux mois encore qu’un plein calme est rétabli dans mon cœur. Depuis long-tems je ne craignois plus rien ; mais j’espérois encore, & cet espoir tantôt bercé, tantôt frustré, étoit une prise par laquelle mille passions diverses ne cessoient de m’agiter. Un événement aussi triste qu’imprévu vient enfin d’effacer de mon cœur ce foible rayon d’espérance, & m’a fait voir ma destinée fixée à jamais sans retour ici-bas. Dès-lors je me suis résigné sans réserve, & j’ai retrouvé la paix.
Si-tôt que j’ai commencé d’entrevoir la trame dans toute son étendue, j’ai perdu pour jamais l’idée de ramener de mon vivant le public sur mon compte, & même ce retour ne pouvant plus être réciproque me seroit désormais bien inutile. Les hommes auroient beau revenir à moi, ils ne me retrouveroient plus. Avec le dédain qu’ils m’ont inspiré, leur commerce me seroit insipide & même à charge, & je suis cent fois plus heureux dans ma solitude, que je ne pourrois l’être en vivant avec eux. Ils ont arraché de mon cœur toutes les douceurs de la société. Elles n’y pourroient plus germer derechef à mon âge ; il est trop tard. Qu’ils me fassent désormais du bien ou du mal tout m’est indifférent de leur part, & quoi qu’ils fassent, mes contemporains ne seront jamais rien pour moi.
Mais je comptois encore sur l’avenir, & j’espérois qu’une génération meilleure, examinant mieux & les jugemens portés par celle-ci sur mon compte, & sa conduite avec moi, démêleroit aisément l’artifice de ceux qui la dirigent, & me verroit enfin tel que je suis. C’est cet espoir qui m’a fait écrire mes Dialogues, & qui m’a suggéré mille folles tentatives pour les faire passer à la postérité. Cet espoir, quoiqu’éloigné, tenoit mon ame dans la même agitation que quand je cherchois encore dans le siecle un cœur juste, & mes espérances que j’avois beau jetter au loin me rendoient également le jouet des hommes d’aujourd’hui. J’ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondais cette attente. Je me trompais. Je l’ai senti par bonheur assez à tems pour trouver encore avant ma derniere heure un intervalle de pleine quiétude, & de repos absolu. Cet intervalle a commencé à l’époque dont je parle, & j’ai lieu de croire qu’il ne sera plus interrompu.
Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne me confirment combien j’étois dans l’erreur de compter sur le retour du public, même dans un autre âge ; puisqu’il est conduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les Corps qui m’ont pris en aversion. Les particuliers meurent ; mais les Corps collectifs ne meurent point. Les mêmes passions s’y perpétuent, & leur haine ardente, immortelle comme le démon qui l’inspire, a toujours la même activité. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts, les Médecins, les Oratoriens vivront encore, & quand je n’aurois pour persécuteurs que ces deux Corps-là, je dois être sûr qu’ils ne laisseront pas plus de paix à ma mémoire après ma mort, qu’ils n’en laissent à ma personne de mon vivant. Peut-être, par trait de tems, les Médecins que j’ai réellement offensés pourroient-ils s’apaiser : mais les Oratoriens que j’aimois, que j’estimois, en qui j’avois toute confiance & que je n’offensai jamais, les Oratoriens gens d’église & demi-moines, seront à jamais implacables, leur propre iniquité fait mon crime que leur amour-propre ne me pardonnera jamais & le public dont ils auront soin d’entretenir & ranimer l’animosité sans cesse, ne s’appaisera pas plus qu’eux.
Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m’y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindre en ce monde, & m’y voilà tranquille au fond de l’abyme, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même.
Tout ce qui m’est extérieur, m’est étranger désormais. Je n’ai plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni freres. Je suis sur la terre comme dans une planete étrangere où je serois tombé de celle que j’habitois. Si je reconnois autour de moi quelque chose, ce ne sont que des objets affligeans & déchirans pour mon cœur, & je ne peux jetter les yeux sur ce qui me touche & m’entoure sans y trouver toujours quelque sujet de dédain qui m’indigne, ou de douleur qui m’afflige Écartons donc de mon esprit tous les pénibles objets dont je m’occuperois aussi douloureusement qu’inutilement. Seul pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu’en moi la consolation, l’espérance & la paix, je ne dois ni ne veux plus m’occuper que de moi. C’est dans cet état que je reprends la suite de l’examen sévere & sincere que j’appellai jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours à m’étudier moi-même & à préparer d’avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi. Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon ame, puisqu’elle est la seule que les hommes ne puissent m’ôter. Si à force de réfléchir sur mes dispositions intérieures, je parviens à les mettre en meilleur ordre & à corriger le mal qui peut y rester, mes méditations ne seront pas entièrement inutiles, & quoique je ne sois plus bon à rien sur la terre, je n’aurai pas tout-à-fait perdu mes derniers jours. Les loisirs de mes promenades journalieres ont souvent été remplis de contemplations charmantes, dont j’ai regret d’avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l’écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avoit mérité mon cœur.
Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangeres qui me passent par la tête en me promenant, y trouveront également leur place. Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu, & avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel & de mon humeur par celle des sentimens & des pensées, dont mon esprit fait sa pâture journaliere dans l’étrange état où je suis. Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter. Mon cœur s’est purifié à la coupelle de l’adversité, & j’y trouve à peine en le sondant avec soin, quelque reste de penchant répréhensible. Qu’aurois-je encore à confesser quand toutes les affections terrestres en sont arrachées ? Je n’ai pas plus à me louer qu’à me blâmer : je suis nul désormais parmi les hommes, & c’est tout ce que je puis être, n’ayant plus avec eux de relation réelle, de véritable société. Ne pouvant plus faire aucun bien qui ne tourne à mal, ne pouvant plus agir sans nuire à autrui, ou à moi-même, m’abstenir est devenu mon unique devoir, & je le remplis autant qu’il est en moi. Mais dans ce désœuvrement du corps mon ame est encore active, elle produit encore des sentimens, des pensées, & sa vie interne & morale semble encore s’être accrue par la mort de tout intérêt terrestre & temporel. Mon corps n’est plus pour moi qu’un embarras, qu’un obstacle, & je m’en dégage d’avance autant que je puis.
Une situation si singuliere mérite assurément d’être examinée & décrite, & c’est à cet examen que je consacre mes derniers loisirs. Pour le faire avec succès il y faudroit procéder avec ordre & méthode : mais je suis incapable de ce travail & même il m’écarteroit de mon but qui est de me rendre compte des modifications de mon ame & de leurs successions. Je ferai sur moi-même à quelqu’égard, les opérations que font les physiciens sur l’air pour en connoître l’état journalier. J’appliquerai le barometre à mon ame, & ces opérations bien dirigées & long-tems répétées me pourroient fournir des résultats aussi sûrs que les leurs. Mais je n’étends pas jusque-là mon entreprise. Je me contenterai de tenir le régistre des opérations sans chercher à les réduire en systême. Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivoit ses Essais que pour les autres, & je n’écris mes rêveries que pour moi. Si dans mes plus vieux jours, aux approches du départ, je reste, comme je l’espere, dans la même disposition où je suis, leur lecture me rappellera la douceur que je goûte à les écrire, & faisant renaître ainsi pour moi le tems passé, doublera pour ainsi dire mon existence. En dépit des hommes je saurai goûter encore le charme de la société, & je vivrai décrépit avec moi dans un autre âge, comme je vivrois avec un moins vieux ami.
J’écrivois mes premieres Confessions & mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mes persécuteurs, pour les transmettre, s’il étoit possible à d’autres générations. La même inquiétude ne me tourmente plus pour cet écrit, je sais qu’elle seroit inutile, & le desir d’être mieux connu des hommes s’étant éteint dans mon cœur, n’y laisse qu’une indifférence profonde sur le sort & de mes vrais écrits, & des monumens de mon innocence, qui déjà peut-être ont été tous pour jamais anéantis. Qu’on épie ce que je fais, qu’on s’inquiete de ces feuilles, qu’on s’en empare, qu’on les supprime, qu’on les falsifie, tout cela m’est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si on me les enleve de mon vivant, on ne m’enlevera ni le plaisir de les avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit, & dont la source ne peut ne s’éteindre qu’avec mon ame. Si dès mes premieres calamités j’avois su ne point regimber contre ma destinée, & prendre le parti que je prends aujourd’hui, tous les efforts des hommes, toutes leurs épouvantables machines eussent été sur moi sans effet, & ils n’auroient pas plus troublé mon repos par toutes leurs trames, qu’ils ne peuvent le troubler désormais par tous leurs succès ; qu’ils jouissent à leur gré de mon opprobre, ils ne m’empêcheront pas de jouir de mon innocence & d’achever mes jours en paix malgré eux.
DEUXIEME PROMENADE.
Ayant donc formé le projet de décrire l’état habituel de mon ame dans la plus étrange position où se puisse jamais trouver un mortel, je n’ai vu nulle maniere plus simple & plus sure d’exécuter cette entreprise, que de tenir un régistre fidelle de mes promenades solitaires & des rêveries qui les remplissent, quand je laisse ma tête entiérement libre, & mes idées suivre leur pente sans résistance & sans gêne. Ces heures de solitude & de méditation sont les seules de la journée, où je sois pleinement moi, & à moi sans diversion, sans obstacle, & où je puisse véritablement dire être ce que la nature a voulu.
J’ai bientôt senti que j’avois trop tardé d’exécuter ce projet. Mon imagination déjà moins vive, ne s’enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l’objet qui l’anime, je m’enivre moins du délire de la rêverie ; il y a plus de réminiscence que de création dans ce qu’elle produit désormais, un tiede allanguissement énerve toutes mes facultés, l’esprit de vie s’éteint en moi par degrés ; mon ame ne s’élance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe, & sans l’espérance de l’état auquel j’aspire parce que je m’y sens avoir droit, je n’existerois plus que par des souvenirs. Ainsi pour me contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au moins de quelques années au tems où perdant tout espoir ici-bas, & ne trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre, je m’accoutumois peu-à-peu à le nourrir de sa propre substance, & à chercher toute sa pâture au-dedans de moi.
Cette ressource, dont je m’avisai trop tard, devint si féconde qu’elle suffit bientôt pour me dédommager de tout. L’habitude de rentrer en moi-même me fit perdre enfin le sentiment & presque le souvenir de mes maux, j’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous, & qu’il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux. Depuis quatre ou cinq ans je goûtois habituellement ces délices internes que trouvent dans la contemplation les ames aimantes & douces. Ces ravissemens, ces extases que j’éprouvois quelquefois en me promenant ainsi seul, étoient des jouissances que je devois à mes persécuteurs : sans eux, je n’aurois jamais trouvé ni connu les trésors que je portois en moi-même. Au milieu de tant de richesses, comment en tenir un régistre fidelle ? En voulant me rappeller tant de douces rêveries, au lieu de les décrire j’y retombois. C’est un état que son souvenir ramene, & qu’on cesseroit bientôt de connoître, en cessant tout-à-fait de le sentir.
J’éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet d’écrire la suite de mes Confessions, sur-tout dans celle dont je vais parler, & dans laquelle un accident imprévu vint rompre le fil de mes idées, & leur donner pour quelque tems un autre cours.
Le jeudi 24 Octobre 1776, je suivis après dîné les boulevards jusqu’à la rue du Chemin-vert par laquelle je gagnois les hauteurs de Ménil-montant, & de-là, prenant les sentiers à travers les vignes & les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages ; puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusois à les parcourir avec ce plaisir & cet intérêt que m’ont toujours donné les sites agréables, & marrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure. J’en aperçus deux que je voyois assez rarement autour de Paris, & que je trouvai très-abondantes dans ce canton-là. L’une est le Picris hieracioïdes de la famille des composées, & l’autre le Bupleurum falcatum de celles des ombelliferes. Cette découverte me réjouit & m’amusa très-long-tems, & finit par celle d’une plante encore plus rare, sur-tout dans un pays élevé, savoir le Cerastium aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avois sur moi, & placé dans mon herbier.
Enfin après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je voyois encore en fleurs, & dont l’aspect & l’énumération qui m’étoit familiere me donnoit néanmoins toujours du plaisir, je quittai peu-à-peu ces menues observations pour me livrer à l’impression, non moins agréable, mais plus touchante que faisoit sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis quelques jours on avoit achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s’étoient déjà retirés ; les paysans aussi quittoient les champs jusqu’aux travaux d’hiver. La campagne, encore verte & riante, mais défeuillée en partie & déjà presque déserte, offroit par-tout l’image de la solitude & des approches de l’hiver. Il résultoit de son aspect un mélange d’impression douce & triste, trop analogue à mon âge & à mon sort, pour que je ne m’en fisse pas l’application. Je me voyois au déclin d’une vie innocente & infortunée, l’ame encore pleine de sentimens vivaces & l’esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse & desséchées par les ennuis. Seul & délaissé je sentois venir le froid des premieres glaces, & mon imagination tarissante ne peuploit plus ma solitude d’êtres formés selon mon cœur. Je me disois en soupirant : qu’ai-je fait ici-bas ? J’étois fait pour vivre, & je meurs sans avoir vécu. Au moins ce n’a pas été ma faute, & je porterai à l’Auteur de mon être, sinon l’offrande des bonnes œuvres qu’on ne m’a pas laissé faire, du moins un tribut de bonnes intentions frustrées, de sentimens sains, mais rendus sans effet, & d’une patience à l’épreuve des mépris des hommes. Je m’attendrissois sur ces réflexions, je récapitulois les mouvemens de mon ame dès ma jeunesse, & pendant mon âge mûr, & depuis qu’on m’a séquestré de la société des hommes, & durant la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenois avec complaisance sur toutes les affections de mon cœur, sur ses attachemens si tendres mais si aveugles, sur les idées moins tristes que consolantes dont mon esprit s’étoit nourri depuis quelques années, & je me préparois à les rappeller assez pour les décrire avec un plaisir presque égal à celui que j’avois pris à m’y livrer. Mon après-midi se passa dans ces paisibles méditations, & je m’en revenois très-content de ma journée, quand au fort de ma rêverie, j’en fus tiré par l’événement qui me reste à raconter.
J’étois sur les six heures à la descente de Ménil-montant, presque vis-à-vis du Galant Jardinier, quand des personnes qui marchoient devant moi, s’étant tout-à-coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même le tems de retenir sa course ou de se détourner quand il m’apperçut. Je jugeai que le seul moyen que j’avois d’éviter d’être jetté par terre, étoit de faire un grand saut si juste, que le chien passât sous moi tandis que je serois en l’air. Cette idée plus prompte que l’éclair, & que je n’eus le tems ni de raisonner ni d’exécuter, fut la derniere avant mon accident. Je ne sentis ni le coup ni la chûte, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins à moi.
Il étoit presque nuit quand je repris connoissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me raconterent ce qui venoit de m’arriver. Le chien danois n’ayant pu retenir son élan s’étoit précipité sur mes deux jambes, & me choquant de sa masse & de sa vitesse, m’avoit fait tomber la tête en avant : la mâchoire supérieure portant tout le poids de mon corps, avoit frappé sur un pavé très-raboteux, & la chûte avoit été d’autant plus violente qu’étant à la descente, ma tête avoit donné plus bas que mes pieds.
Le carrosse auquel appartenoit le chien suivoit immédiatement, & m’auroit passé sur le corps, si le cocher n’eût à l’instant retenu ses chevaux. Voilà ce que j’appris par le récit de ceux qui m’avoient relevé, & qui me soutenoient encore lorsque je revins à moi. L’état auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description.
La nuit s’avançoit. J’apperçus le Ciel, quelques étoiles, & un peu de verdure. Cette premiere sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentois encore que par là. Je naissois dans cet instant à la vie, & il me sembloit que je remplissois de ma légere existence tous les objets que j’appercevois. Tout entier au moment présent je ne me souvenois de rien ; je n’avois nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venoit de m’arriver ; je ne savois ni qui j’étois, ni où j’étois ; je ne sentois ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyois couler mon sang, comme j’aurois vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartînt en aucune sorte. Je sentois dans tout mon être un calme ravissant, auquel chaque fois que je me le rappelle je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des plaisirs connus.
On me demanda où je demeurois ; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j’étois ; on me dit, à la haute borne ; c’étoit comme si l’on m’eût dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays, la ville & le quartier où je me trouvois. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnoître ; il me fallut tout le trajet de-là jusqu’au boulevard pour me rappeller ma demeure & mon nom. Un Monsieur que je ne connoissois pas & qui eut la charité de m’accompagner quelque tems, apprenant que je demeurois si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi. Je marchois très-bien, très-légérement, sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais j’avois un frisson glacial qui faisoit claquer d’une façon très-incommode mes dents fracassées. Arrivé au Temple, je pensai que puisque je marchois sans peine il valoit mieux continuer ainsi ma route à pied, que de m’exposer à périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-lieue qu’il y a du Temple à la rue Plâtriere, marchant sans peine évitant les embarras, les voitures, choisissant & suivant mon chemin tout aussi-bien que j’aurois pu faire en pleine santé. J’arrive, j’ouvre le secret qu’on a fait mettre à la porte de la rue, je monte l’escalier dans l’obscurité, & j’entre enfin chez moi sans autre accident que ma chûte & ses suites, dont je ne m’appercevois pas même alors.
Les cris de ma femme en me voyant, me firent comprendre que j’étois plus maltraité que je ne pensois. Je passai la nuit sans connoître encore & sentir mon mal. Voici ce que je sentis & trouvai le lendemain. J’avois la levre supérieure fendue en-dedans jusqu’au nez, en-dehors la peau l’avoit mieux garantie, & empêchoit la totale séparation, quatre dents enfoncées à la mâchoire supérieure, toute la partie du visage qui la couvre extrêmement enflée & meurtrie, le pouce droit foulé & très-gros, le pouce gauche griévement blessé, le bras gauche foulé, le genou gauche aussi très-enflé & qu’une contusion forte & douloureuse empêchoit totalement de plier. Mais avec tout ce fracas, rien de brisé, pas même une dent, bonheur qui tient du prodige dans une chûte comme celle-là.
Voilà très-fidellement l’histoire de mon accident. En peu de jours cette histoire se répandit dans Paris tellement changée & défigurée qu’il étoit impossible d’y rien reconnoître. J’aurois dû compter d’avance sur cette métamorphose ; mais il s’y joignit tant de circonstances bizarres ; tant de propos obscurs & de réticences l’accompagnerent ; on m’en parloit d’un air si risiblement discret que tous ces mysteres m’inquiéterent. J’ai toujours haï les ténebres, elles m’inspirent naturellement une horreur que celles dont on m’environne depuis tant d’années n’ont pas dû diminuer. Parmi toutes les singularités de cette époque je n’en remarquerai qu’une, mais suffisante pour faire juger des autres.
M. ***. avec lequel je n’avois eu jamais aucune relation, envoya son secrétaire s’informer de mes nouvelles, & me faire d’instantes offres de service qui ne me parurent pas dans la circonstance, d’une grande utilité pour mon soulagement. Son secrétaire ne laissa pas de me presser très-vivement de me prévaloir de ses offres, jusqu’à me dire que si je ne me fiois pas à lui, je pouvois écrire directement à M. ***. Ce grand empressement & l’air de confidence qu’il y joignit, me firent comprendre qu’il y avoit sous tout cela quelque mystere que je cherchois vainement à pénétrer. Il n’en falloit pas tant pour m’effaroucher sur-tout dans l’état d’agitation où mon accident & la fievre qui s’y étoit jointe avoit mis ma tête. Je me livrois à mille conjectures inquiétantes & tristes, & je faisois sur tout ce qui se passoit autour de moi, des commentaires qui marquoient plutôt le délire de la fievre, que le sang-froid d’un homme qui ne prend plus d’intérêt à rien.
Un autre événement vint achever de troubler ma tranquillité. Madame ***. m’avoit recherché depuis quelques années, sans que je pusse deviner pourquoi. De petits cadeaux affectés, de fréquentes visites sans objet & sans plaisir, me marquoient assez un but secret à tout cela, mais ne me le montroient pas. Elle m’avoit parlé d’un roman qu’elle vouloit faire pour le présenter à la Reine. Je lui avois dis ce que je pensois des femmes auteurs. Elle m’avoit fait entendre que ce projet avoit pour but le rétablissement de sa fortune, pour lequel elle avoit besoin de protection ; je n’avois rien à répondre à cela. Elle me dit depuis que n’ayant pu avoir accès auprès de la Reine, elle étoit déterminée à donner son livre au public. Ce n’étoit plus le cas de lui donner des conseils qu’elle ne me demandoit pas, & qu’elle n’auroit pas suivis. Elle m’avoit parlé de me montrer auparavant le manuscrit. Je la priai de n’en rien faire, & elle n’en fit rien.
Un beau jour durant ma convalescence, je reçus de sa part ce livre tout imprimé & même relié, & je vis dans la préface de si grosses louanges de moi, si maussadement plaquées & avec tant d’affectation que j’en fus désagréablement affecté. La rude flagornerie qui s’y faisoit sentir ne s’allia jamais avec la bienveillance ; mon cœur ne sauroit se tromper là-dessus.
Quelques jours après Madame ***. me vint voir avec sa fille. Elle m’apprit que son livre faisoit le plus grand bruit à cause d’une note qui le lui attiroit ; j’avois à peine remarqué cette note en parcourant rapidement ce roman. Je la relus après le départ de Madame *** ; j’en examinai la tournure, j’y crus trouver le motif de ses visites, de ses cajoleries, des grosses louanges de sa préface, & je jugeai que tout cela n’avoit d’autre but que de disposer le public à m’attribuer la note, & par conséquent le blâme qu’elle pouvoit attirer à son auteur dans la circonstance où elle étoit publiée.
Je n’avois aucun moyen de détruire ce bruit & l’impression qu’il pouvoit faire, & tout ce qui dépendoit de moi étoit de ne pas l’entretenir, en souffrant la continuation des vaines & ostensives visites de Madame ***. & de sa fille. Voici pour cet effet, le billet que j’écrivis à la mere.
« Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur, remercie Madame ***. de ses bontés, & la prie de ne plus l’honorer de ses visites. »
Elle me répondit par une lettre honnête dans la forme, mais tournée comme toutes celles que l’on m’écrit en pareil cas. J’avois barbarement porté le poignard dans son cœur sensible, & je devois croire au ton de sa lettre qu’ayant pour moi des sentimens si vifs & si vrais, elle ne supporteroit point sans mourir cette rupture. C’est ainsi que la droiture & la franchise en toute chose, sont des crimes affreux dans le monde, & je paroîtrois à mes contemporains méchant & féroce, quand je n’aurois à leurs yeux d’autre crime que de n’être pas faux & perfide comme eux.
J’étois déjà sorti plusieurs fois & je me promenois même assez souvent aux Thuilleries, quand je vis à l’étonnement de plusieurs de ceux qui me rencontroient qu’il y avoit encore à mon égard quelqu’autre nouvelle que j’ignorois. J’appris enfin que le bruit public étoit, que j’étois mort de ma chûte ; & ce bruit se répandit si rapidement & si opiniâtrément que plus de quinze jours après que j’en fus instruit, l’on en parla à la Cour comme d’une chose sure. Le Courrier d’Avignon, à ce qu’on eut soin de m’écrire, annonçant cette heureuse nouvelle, ne manqua pas d’anticiper à cette occasion sur le tribut d’outrages & d’indignités qu’on prépare à ma mémoire après ma mort, en forme d’oraison funebre.
Cette nouvelle fut accompagnée d’une circonstance encore plus singuliere que je n’appris que par hasard, & dont je n’ai pu savoir aucun détail. C’est qu’on avoit ouvert en même-tems une souscription pour l’impression des manuscrits que l’on trouveroit chez moi. Je compris par là qu’on tenoit prêt un recueil d’écrits fabriqués tout exprès pour me les attribuer d’abord après ma mort : car de penser qu’on imprimât fidellement aucun de ceux qu’on pourroit trouver en effet, c’étoit une bêtise qui ne pouvoit entrer dans l’esprit d’un homme sensé, & dont quinze ans d’expérience ne m’ont que trop garanti.
Ces remarques, faites coup sur coup & suivies de beaucoup d’autres qui n’étoient gueres moins étonnantes, effaroucherent derechef mon imagination que je croyois amortie, & ces noires ténebres qu’on renforçoit sans relâche autour de moi, ranimerent toute l’horreur qu’elles m’inspirent naturellement. Je me fatiguai à faire sur tout cela mille commentaires, & à tâcher de comprendre des mysteres qu’on a rendus inexplicables pour moi. Le seul résultat constant de tant d’énigmes fut la confirmation de toutes mes conclusions précédentes, savoir, que la destinée de ma personne, & celle de ma réputation ayant été fixées de concert par toute la génération présente, nul effort de ma part ne pouvoit m’y soustraire, puisqu’il m’est de toute impossibilité de transmettre aucun dépôt à d’autres âges sans le faire passer dans celui-ci par des mains intéressées à le supprimer.
Mais cette fois j’allai plus loin. L’amas de tant de circonstances fortuites, l’élévation de tous mes plus cruels ennemis, affectée pour ainsi dire par la fortune, tous ceux qui gouvernent l’État, tous ceux qui dirigent l’opinion publique, tous les gens en place, tous les hommes en crédit triés comme sur le volet parmi ceux qui ont contre moi quelque animosité secrete, pour concourir au commun complot, cet accord universel est trop extraordinaire pour être purement fortuit. Un seul homme qui eût refusé d’en être complice, un seul événement qui lui eût été contraire, une seule circonstance imprévue qui lui eût fait obstacle, suffisoit pour le faire échouer. Mais toutes les volontés, toutes les fatalités, la fortune, & toutes les révolutions ont affermi l’œuvre des hommes, & un concours si frappant qui tient du prodige, ne peut me laisser douter que son plein succès ne soit écrit dans les décrets éternels. Des foules d’observations particulieres, soit dans le passé, soit dans le présent, me confirment tellement dans cette opinion, que je ne puis m’empêcher de regarder désormais comme un de ces secrets du Ciel impénétrables à la raison humaine, la même œuvre que je n’envisageois jusqu’ici que comme un fruit de la méchanceté des hommes.
Cette idée loin de m’être cruelle & déchirante, me console, me tranquillise, & m’aide à me résigner. Je ne vais pas si loin que St. Augustin qui se fût consolé d’être damné si telle eût été la volonté de Dieu. Ma résignation vient d’une source moins désintéressée, il est vrai, mais non moins pure & plus digne à mon gré de l’Être parfait que j’adore.
Dieu est juste ; il veut que je souffre ; & il sait que je suis innocent. Voilà le motif de ma confiance ; mon cœur & ma raison me crient qu’elle ne me trompera pas. Laissons donc faire les hommes & la destinée ; apprenons à souffrir sans murmure ; tout doit à la fin rentrer dans l’ordre, & mon tour viendra tôt ou tard.
TROISIEME PROMENADE.
Je deviens vieux en apprenant toujours.
Solon répétoit souvent ce vers dans sa vieillesse Il a un sens dans lequel je pourrois le dire aussi dans la mienne ; mais c’est une bien triste science que celle que depuis vingt ans l’expérience m’a fait acquérir : l’ignorance est encore préférable. L’adversité sans doute est un grand maître ; mais ce maître fait payer cher ses leçons, & souvent le profit qu’on en retire ne vaut pas le prix qu’elles ont coûté. D’ailleurs avant qu’on ait obtenu tout cet acquis par des leçons si tardives, l’à-propos d’en user se passe. La jeunesse est le tems d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le tems de la pratiquer. L’expérience instruit toujours, je l’avoue ; mais elle ne profite que pour l’espace qu’on a devant soi. Est-il tems au moment qu’il faudroit mourir d’apprendre comment on auroit dû vivre ?
Eh que me servent des lumieres si tard & si douloureusement acquises sur ma destinée & sur les passions d’autrui dont elle est l’œuvre ! Je n’ai appris à mieux connoître les hommes que pour mieux sentir la misere où ils m’ont plongé, sans que cette connoissance en me découvrant tous leurs piéges m’en ait pu faire éviter aucun. Que ne suis-je resté toujours dans cette imbécile mais douce confiance qui me rendit durant tant d’années la proie & le jouet de mes bruyans amis, sans qu’enveloppé de toutes leurs trames j’en eusse même le moindre soupçon ! J’étois leur dupe & leur victime, il est vrai, mais je me croyois aimé d’eux, & mon cœur jouissoit de l’amitié qu’ils m’avoient inspirée en leur en attribuant autant pour moi. Ces douces illusions sont détruites. La triste vérité que le tems & la raison m’ont dévoilée, en me faisant sentir mon malheur, m’a fait voir qu’il étoit sans remede & qu’il ne me restoit qu’à m’y résigner. Ainsi toutes les expériences de mon âge sont pour moi dans mon état sans utilité présente, & sans profit pour l’avenir.
Nous entrons en lice à notre naissance, nous en sortons à la mort. Que sert d’apprendre à mieux conduire son char quand on est au bout de la carriere ? Il ne reste plus à penser alors que comment on en sortira. L’étude d’un vieillard, s’il lui en reste encore à faire, est uniquement l’apprendre à mourir, & c’est précisément celle qu’on fait le moins à mon âge ; on y pense à tout, hormis à cela. Tous les vieillards tiennent plus à la vie que les enfans, & en sortent de plus mauvaise grace que les jeunes gens. C’est que tous leurs travaux ayant été pour cette vie, ils voient à sa fin qu’ils ont perdu leurs peines. Tous leurs soins, tous leurs biens, tous les fruits de leurs laborieuses veilles, ils quittent tout quand ils s’en font. Ils n’ont songé à rien acquérir durant leur vie qu’ils pussent emporter à leur mort.
Je me suis dit tout cela quand il étoit tems de ne le dire, & si je n’ai pas mieux su tirer parti de mes réflexions, ce n’est pas faute de les avoir faites à tems, & de les avoir bien digérées. Jetté dès mon enfance dans le tourbillon du monde, j’appris de bonne heure par l’expérience que je n’étois pas fait pour y vivre, & que je n’y parviendrois jamais à l’état dont mon cœur sentoit le besoin. Cessant donc de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentois n’y pouvoir trouver, mon ardente imagination sautoit déjà par-dessus l’espace de ma vie, à peine commencée, comme sur un terrain qui m’étoit étranger, pour se reposer sur une assiette tranquille ou je pusse me fixer.
Ce sentiment, nourri par l’éducation dès mon enfance & renforcé durant toute ma vie par ce long tissu de miseres & d’infortunes qui l’a remplie, m’a fait chercher dans tous les tems à connoître la nature & la destination de mon être avec plus d’intérêt & de soin que je n’en ai trouvé dans aucun autre homme. J’en ai beaucoup vu qui philosophoient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur étoit pour ainsi dire étrangere. Voulant être plus savans que d’autres, ils étudioient l’univers pour savoir comment il étoit arrangé, comme ils auroient étudié quelque machine qu’ils auroient apperçue, par pure curiosité. Ils étudioient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connoître ; ils travailloient pour instruire les autres, mais non pas pour s’éclairer en-dedans. Plusieurs d’entr’eux ne vouloient que faire un livre, n’importoit quel, pourvu qu’il fût accueilli. Quand le leur étoit fait & publié, son contenu ne les intéressoit plus en aucune sorte, si ce n’est pour le faire adopter aux autres & pour le défendre au cas qu’il fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage, sans s’embarrasser même que ce contenu fût faux ou vrai, pourvu qu’il ne fût pas réfuté. Pour moi quand j’ai desiré d’apprendre, c’étoit pour savoir moi-même & non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il falloit commencer par savoir assez pour soi, & de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes, il n’y en a gueres que je n’eusse faite également seul dans une isle déserte où j’aurois été confiné pour le reste de mes jours. Ce qu’on doit faire dépend beaucoup de ce qu’on doit croire, & dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de la nature, nos opinions sont la regle de nos actions. Dans ce principe qui fut toujours le mien, j’ai cherché souvent & long-tems pour diriger l’emploi de ma vie, à connoître sa véritable fin, & je me suis bientôt consolé de mon peu d’aptitude à me conduire habilement dans ce monde, en sentant qu’il n’y falloit pas chercher cette fin.
Né dans une famille où régnoient les mœurs & la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse & de religion, j’avois reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d’autres diroient des préjugés, qui ne m’ont jamais tout-à-fait abandonné. Enfant encore, & livré à moi-même, alléché par des caresses, séduit par la vanité, leurré par l’espérance, forcé par la nécessité, je me fis catholique ; mais je demeurai toujours chrétien, & bientôt gagné par l’habitude mon cœur s’attacha sincérement à ma nouvelle religion. Les instructions, les exemples-de Madame de Warens m’affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre où j’ai passé la fleur de ma jeunesse, l’étude des bons livres à laquelle je me livrai tout entier, renforcerent auprès d’elle mes dispositions naturelles aux sentimens affectueux, & me rendirent dévot presque à la maniere de Fénelon. La méditation dans la retraite, l’étude de la nature, la contemplation de l’univers forcent un solitaire à s’élancer incessamment vers l’Auteur des choses, & à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce qu’il voit & la cause de tout ce qu’il sent. Lorsque ma destinée me rejetta dans le torrent du monde, je n’y retrouvai plus rien qui pût flatter un moment mon cœur. Le regret de mes doux loisirs me suivit par-tout, & jetta l’indifférence & le dégoût sur tout ce qui pouvoit se trouver à ma portée, propre à mener à la fortune & aux honneurs. Incertain dans mes inquiets desirs, j’espérois peu, j’obtins moins, & je sentis dans des lueurs même de prospérité que quand j’aurois obtenu tout ce que je croyois chercher, je n’y aurois point trouvé ce bonheur dont mon cœur étoit avide sans en savoir démêler l’objet. Ainsi tout contribuoit à détacher mes affections de ce monde, même avant les malheurs qui devoient m’y rendre tout-à-fait étranger. Je parvins jusqu’à l’âge de quarante ans flottant entre l’indigence & la fortune, entre la sagesse & l’égarement, plein de vices d’habitude sans aucun mauvais penchant dans le cœur, vivant au hasard sans principes bien décidés par ma raison, & distrait sur mes devoirs sans les mépriser, mais souvent sans les bien connoître.
Dès ma jeunesse j’avois fixé cette époque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir, & celui de mes prétentions en tout genre. Bien résolu, dès cet âge atteint & dans quelque situation que je fusse, de ne plus me débattre pour en sortir, & de passer le reste de mes jours à vivre au jour la journée sans plus m’occuper de l’avenir. Le moment venu, j’exécutai ce projet sans peine, & quoiqu’alors ma fortune semblât vouloir prendre une assiette plus fixe, j’y renonçai non-seulement sans regret mais avec un plaisir véritable. En me délivrant de tous ces leurres, de toutes ces vaines espérances, je me livrai pleinement à l’incurie & au repos d’esprit qui fit toujours mon goût le plus dominant & mon penchant le plus durable. Je quittai le monde & ses pompes, je renonçai à toutes parures, plus d’épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute simple, un bon gros habit de drap, & mieux que tout cela, je déracinai de mon cœur les cupidités & les convoitises qui donnent du prix à tout ce que je quittois. Je renonçai à la place que j’occupois alors, pour laquelle je n’étois nullement propre, & je me mis à copier de la musique à tant la page, occupation pour laquelle j’avois eu toujours un goût décidé.
Je ne bornai pas ma réforme aux choses extérieures. Je sentis que celle-là même en exigeoit une autre plus pénible sans doute, mais plus nécessaire dans les opinions, & résolu de n’en pas faire à deux fois, j’entrepris de soumettre mon intérieur à un examen sévere qui le réglât pour le reste de ma vie tel que je voulois le trouver à ma mort.
Une grande révolution qui venoit de se faire en moi, un autre monde moral qui se dévoiloit à mes regards, les insensés jugemens des hommes, dont sans prévoir encore combien j’en serois la victime, je commençois à sentir l’absurdité, le besoin toujours croissant d’un autre bien que la gloriole littéraire dont à peine la vapeur m’avoit atteint que j’en étois déjà dégoûté, le desir enfin de tracer pour le reste de ma carriere une route moins incertaine que celle dans laquelle j’en venois de passer la plus elle moitié, tout m’obligeoit à cette grande revue dont je sentois depuis long-tems le besoin. Je l’entrepris donc, & je ne négligeai rien de ce qui dépendoit de moi pour bien exécuter cette entreprise.
C’est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde, & ce goût vif pour la solitude, qui ne m’a plus quitté depuis ce temps-là. L’ouvrage que j’entreprenois ne pouvoit s’exécuter que dans une retraite absolue ; il demandoit de longues & paisibles méditations que le tumulte de la société ne souffre pas. Cela me força de prendre pour un tems une autre maniere de vivre dont ensuite je me trouvai si bien, que ne l’ayant interrompue depuis lors que par force & pour peu d’instans, je l’ai reprise de tout mon cœur & m’y suis borné sans peine, aussi-tôt que je l’ai pu, & quand ensuite les hommes m’ont réduit à vivre seul, j’ai trouvé qu’en me séquestrant pour me rendre misérable, ils avoient plus fait pour mon bonheur que je n’avois su faire moi-même.
Je me livrai au travail que j’avois entrepris avec un zele proportionné, & à l’importance de la chose & au besoin que je sentois en avoir. Je vivois alors avec des philosophes modernes qui ne ressembloient gueres aux anciens : au lieu de lever mes doutes & de fixer mes irrésolutions, ils avoient ébranlé toutes les certitudes que je croyois avoir sur les points qu’il m’importoit le plus de connoître : car, ardents missionnaires d’athéïsme, & très-impérieux dogmatiques, ils n’enduroient point sans colere, que sur quelque point que ce pût être, on osât penser autrement qu’eux. Je m’étois défendu souvent assez foiblement par haine pour la dispute, & par peu de talent pour la soutenir ; mais jamais je n’adoptai leur désolante doctrine, & cette résistance, à des hommes aussi intolérans, qui d’ailleurs avoient leurs vues, ne fut pas une des moindres causes qui attiserent leur animosité.
Ils ne m’avoient pas persuadé, mais ils m’avoient inquiété. Leurs argumens m’avoient ébranlé, sans m’avoir jamais convaincu ; je n’y trouvois point de bonne réponse, mais je sentois qu’il y en devoit avoir. Je m’accusois moins d’erreur, que d’ineptie, & mon cœur leur répondoit mieux que ma raison.
Je me dis enfin ; me laisserai-je éternellement ballotter par les sophismes des mieux disans, dont je ne suis pas même sûr que les opinions qu’ils prêchent & qu’ils ont tant d’ardeur à faire adopter aux autres soient bien les leurs à eux-mêmes ? Leurs passions, qui gouvernent leur doctrine, leur intérêt de faire croire ceci ou cela, rendent impossible à pénétrer ce qu’ils croient eux-mêmes. Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les autres ; il m’en faudroit une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces tandis qu’il est tems encore, afin d’avoir une regle fixe de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturité de l’âge, dans toute la force de l’entendement. Déjà je touche au déclin. Si j’attends encore, je n’aurai plus dans ma délibération tardive l’usage de toutes mes forces ; mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité ; je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd’hui de mon mieux possible : saisissons ce moment favorable ; il est l’époque de ma réforme externe & matérielle, qu’il soit aussi celle de ma réforme intellectuelle & morale. Fixons une bonne fois mes opinions, mes principes, & soyons pour le reste de ma vie ce que j’aurai trouvé devoir être après y avoir bien pensé.
J’exécutai ce projet lentement & à diverses reprises, mais avec tout l’effort & toute l’attention dont j’étois capable. Je sentois vivement que le repos du reste de mes jours & mon sort total en dépendoient. Je m’y trouvai d’abord dans un tel labyrinthe d’embarras, de difficultés, d’objections, de tortuosités, de ténebres que vingt fois tenté de tout abandonner, je fus près, renonçant à de vaines recherches, de m’en tenir dans mes délibérations aux regles de la prudence commune, sans plus en chercher dans des principes que j’avois tant de peine à débrouiller. Mais cette prudence même m’étoit tellement étrangere, je me sentois si peu propre à l’acquérir que la prendre pour mon guide n’étoit autre chose que vouloir à travers les mers & les orages, chercher sans gouvernail, sans boussole, un fanal presque inaccessible, & qui ne m’indiquoit aucun port.
Je persistai : pour la premiere fois de ma vie j’eus du courage, & je dois à son succès d’avoir pu soutenir l’horrible destinée qui dès-lors commençoit à m’envelopper sans que j’en eusse le moindre soupçon. Après les recherches les plus ardentes & les plus sinceres qui jamais peut-être aient été faites par aucun mortel, je me décidai pour toute ma vie sur tous les sentimens qu’il m’importoit d’avoir, & si j’ai pu me tromper dans mes résultats, je suis sûr au moins que mon erreur ne peut m’être imputée à crime ; car j’ai fait tous mes efforts pour m’en garantir. Je ne doute point, il est vrai, que les préjugés de l’enfance & les vœux secrets de mon cœur n’aient fait pencher la balance du côté le plus consolant pour moi. On se défend difficilement de croire ce qu’on desire avec tant d’ardeur, & qui peut douter que l’intérêt d’admettre ou rejetter les jugemens de l’autre vie ne détermine la foi de la plupart des hommes sur leur espérance ou leur crainte ? Tout cela pouvoit fasciner mon jugement, j’en conviens, mais non pas altérer ma bonne foi : car je craignois de me tromper sur toute chose. Si tout consistoit dans l’usage de cette vie, il m’importoit de le savoir, pour en tirer du moins le meilleur parti qu’il dépendroit de moi tandis qu’il étoit encore tems & n’être pas tout-à-fait dupe. Mais ce que j’avois le plus à redouter au monde dans la disposition où je me sentois, étoit d’exposer le sort éternel de mon ame pour la jouissance des biens de ce monde, qui ne m’ont jamais paru d’un grand prix.
J’avoue encore que je ne levai pas toujours à ma satisfaction toutes ces difficultés qui m’avoient embarrassé, & dont nos philosophes avoient si souvent rebattu mes oreilles. Mais, résolu de me décider enfin sur des matieres où l’intelligence humaine a si peu de prise, & trouvant de toutes parts des mysteres impénétrables & des objections insolubles, j’adoptai dans chaque question le sentiment qui me parut le mieux établi directement, le plus croyable en lui-même, sans m’arrêter aux objections que je ne pouvois résoudre, mais qui se rétorquoient par d’autres objections non moins fortes dans le systême opposé. Le ton dogmatique sur ces matieres ne convient qu’à des charlatans ; mais il importe d’avoir un sentiment pour soi, & de le choisir avec toute la maturité de jugement qu’on y peut mettre. Si malgré cela nous tombons dans l’erreur, nous n’en saurions porter la peine en bonne justice, puisque nous n’en aurons point la coulpe. Voilà le principe inébranlable qui sert de base à ma sécurité.
Le résultat de mes pénibles recherches, fut tel à-peu-près que je l’ai consigné depuis dans la profession de foi du Vicaire Savoyard, ouvrage indignement prostitué & profané dans la génération présente, mais qui peut faire un jour révolution parmi les hommes, si jamais il y renaît du bon sens & de la bonne foi.
Depuis lors, resté tranquille dans les principes que j’avois adoptés après une méditation si longue & si réfléchie, j’en ai fait la regle immuable de ma conduite & de ma foi, sans plus m’inquiéter ni des objections que je n’avois pu prévoir, & qui se présentoient nouvellement de tems à autre à mon esprit. Elles m’ont inquiété quelquefois, mais elles ne m’ont jamais ébranlé. Je me suis toujours dit : tout cela ne sont que des arguties & des subtilités métaphysiques, qui ne sont d’aucun poids auprès des principes fondamentaux adoptés par ma raison, confirmés par mon cœur, & qui tous portent le sceau de l’assentiment intérieur dans le silence des passions. Dans des matieres si supérieures à l’entendement humain, une objection que je ne puis résoudre, renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide, si bien liée, & formée avec tant de méditation & de soin, si bien appropriée à ma raison, à mon cœur, à tout mon être, & renforcée de l’assentiment intérieur que je sens manquer à toutes les autres ? Non, de vaines argumentations ne détruiront jamais la convenance que j’aperçois entre ma nature immortelle & la constitution de ce monde, & l’ordre physique que j’y vois régner. J’y trouve dans l’ordre moral correspondant & dont le systême est le résultat de mes recherches, les appuis dont j’ai besoin pour supporter les miseres de ma vie. Dans tout autre systême je vivrois sans ressource, & je mourrois sans espoir. le serois la plus malheureuse des créatures. Tenons-nous en donc à celui qui seul suffit pour me rendre heureux en dépit de la fortune & des hommes.
Cette délibération & la conclusion que j’en tirai ne semblent-elles pas avoir été dictées par le Ciel même pour me préparer à la destinée qui m’attendoit, & me mettre en état de la soutenir ? Que serois-je devenu, que deviendois-je encore dans les angoisses affreuses qui m’attendoient & dans l’incroyable situation où je suis réduit pour le reste de ma vie, si, resté sans asyle où je pusse échapper à mes implacables persécuteurs, sans dédommagement des opprobres qu’ils me font essuyer en ce monde, & sans espoir d’obtenir jamais la justice qui m’étoit due, je m’étois vu livré tout entier au plus horrible sort qu’ait éprouvé sur la terre aucun mortel ? Tandis que, tranquille dans mon innocence je n’imaginois qu’estime & bienveillance pour moi parmi les hommes ; tandis que mon cœur ouvert & confiant s’épanchoit avec des amis & des freres, les traîtres m’enlaçoient en silence de rets forgés au fond des enfers. Surpris par les plus imprévus de tous les malheurs & les plus terribles pour une ame fiere, traîné dans la fange sans jamais savoir par qui ni pourquoi, plongé dans un abyme d’ignominie, enveloppé d’horribles ténebres à travers lesquelles je n’apercevois que de sinistres objets, à la premiere surprise je fus terrassé, & jamais je ne serois revenu de l’abattement où me jetta ce genre imprévu de malheurs, si je ne m’étois ménagé d’avance des forces pour me relever dans mes chûtes.
Ce ne fut qu’après des années d’agitations que, reprenant enfin mes esprits & commençant de rentrer en moi-même, je sentis le prix des ressources que je m’étois ménagées pour l’adversité. Décidé sur toutes les choses dont il m’importoit de juger, je vis, en comparant mes maximes à ma situation, que je donnois aux insensés jugemens des hommes, & aux petits événemens de cette courte vie, beaucoup plus d’importance qu’ils n’en avoient. Que cette vie n’étant qu’un état d’épreuves, il importoit peu que ces épreuves fussent de telle ou telle sorte pourvu qu’il en résultât l’effet auquel elles étoient destinées, & que par conséquent plus les épreuves étoient grandes, fortes, multipliées, plus il étoit avantageux de les savoir soutenir. Toutes les plus vives peines perdent leur force pour quiconque en voit le dédommagement grand & sûr ; & la certitude de ce dédommagement étoit le principal fruit que j’avois retiré de mes méditations précédentes.
Il est vrai qu’au milieu des outrages sans nombre & des indignités sans mesure dont je me sentois accablé de toutes parts, des intervalles d’inquiétude & de doutes venoient de tems à autre ébranler mon espérance & troubler ma tranquillité. Les puissantes objections que je n’avois pu résoudre se présentoient alors à mon esprit avec plus de force, pour achever de m’abattre précisément dans les momens, où surchargé du poids de ma destinée, j’étois prêt à tomber dans le découragement. Souvent des argumens nouveaux que j’entendois faire me revenoient dans l’esprit à l’appui de ceux qui m’avoient déjà tourmenté. Ah ! me disois-je alors dans des serremens de cœur prêts à m’étouffer, qui me garantira du désespoir si dans l’horreur de mon sort je ne vois plus que des chimeres dans les consolations que me fournissoit ma raison ? si, détruisant ainsi son propre ouvrage, elle renverse tout l’appui d’espérance & de confiance qu’elle m’avoit ménagé dans l’adversité. Quel appui que des illusions qui ne bercent que moi seul au monde ? Toute la génération présente ne voit qu’erreurs & préjugés dans les sentimens dont je me nourris seul ; elle trouve la vérité, l’évidence dans le systême contraire au mien ; elle semble même ne pouvoir croire que je l’adopte de bonne foi, & moi-même en m’y livrant de toute ma volonté, j’y trouve des difficultés insurmontables qu’il m’est impossible de résoudre & qui ne m’empêchent pas d’y persister. Suis-je donc seul sage, seul éclairé parmi les mortels ? Pour croire que les choses sont ainsi suffit-il qu’elles me conviennent ? Puis-je prendre une confiance éclairée en des apparences qui n’ont rien de solide aux yeux du reste des hommes, & qui me sembleroient illusoires à moi-même si mon cœur ne soutenoit pas ma raison ? N’eût-il pas mieux valu combattre mes persécuteurs à armes égales en adoptant leurs maximes, que de rester sur les chimeres des miennes en proie à leurs atteintes sans agir pour les repousser ? Je me crois sage, & je ne suis que dupe, victime & martyr d’une vaine erreur.
Combien de fois dans ces momens de doute & d’incertitude je fus prêt à m’abandonner au désespoir. Si jamais j’avois passé dans cet état un mois entier, c’étoit fait de ma vie & de moi. Mais ces crises, quoi qu’autrefois assez fréquentes, ont toujours été courtes, & maintenant que je n’en suis pas délivré tout-à-fait encore, elles sont si rares & si rapides, qu’elles n’ont pas même la force de troubler mon repos. Ce sont de légeres inquiétudes qui n’affectent pas plus mon ame, qu’une plume qui tombe dans la riviere ne peut altérer le cours de l’eau. J’ai senti que remettre en délibération les mêmes points sur lesquels je m’étois ci-devant décidé, étoit me supposer de nouvelles lumieres ou le jugement plus formé, ou plus de zele pour la vérité que je n’avois lors de mes recherches, qu’aucun de ces cas n’étant ni ne pouvant être le mien, je ne pouvois préférer par aucune raison solide, des opinions qui dans l’accablement du désespoir ne me tentoient que pour augmenter ma misere, à des sentimens adoptés dans la vigueur de l’âge, dans toute la maturité de l’esprit, après examen le plus réfléchi, & dans des tems où le calme de ma vie ne me laissoit d’autre intérêt dominant que celui de connoître la vérité. Aujourd’hui que mon cœur serré de détresse, mon ame affaissée par les ennuis, mon imagination effarouchée, ma tête troublée par tant d’affreux mysteres dont je suis environné, aujourd’hui que toutes mes facultés, affaiblies par la vieillesse & les angoisses ont perdu tout leur ressort, irai-je m’ôter à plaisir toutes les ressources que je m’étois ménagées, & donner plus de confiance à ma raison déclinante pour me rendre injustement malheureux, qu’à ma raison pleine & vigoureuse pour me dédommager des maux que je souffre sans les avoir mérités ? Non, je ne suis ni plus sage, ni mieux instruit, ni de meilleure foi que quand je me décidai sur ces grandes questions ; je n’ignorois pas alors les difficultés dont je me laisse troubler aujourd’hui ; elles ne m’arrêterent pas, & s’il s’en présente quelques nouvelles dont on ne s’étoit pas encore avisé, ce sont les sophismes d’une subtile métaphysique qui ne sauroient balancer les vérités éternelles admises de tous les tems, par tous les Sages, reconnues par toutes les nations, & gravées dans le cœur humain en caracteres ineffaçables. Je savois en méditant sur ces matieres que l’entendement humain circonscrit par les sens, ne les pouvoit embrasser dans toute leur étendue. Je m’en tins donc à ce qui étoit à ma portée sans m’engager dans ce qui la passoit. Ce parti étoit raisonnable, je l’embrassai jadis & m’y tins avec l’assentiment de mon cœur & de ma raison. Sur quel fondement y renoncerois-je aujourd’hui que tant de puissans motifs m’y doivent tenir attaché ? Quel danger vois-je à le suivre ? Quel profit trouverois-je à l’abandonner ? En prenant la doctrine de mes persécuteurs prendrois-je aussi leur morale ? Cette morale sans racine & sans fruit, qu’ils étalent pompeusement dans des livres ou dans quelque action d’éclat sur le théâtre, sans qu’il en pénetre jamais rien dans le cœur ni dans la raison ; ou bien cette autre morale secrete & cruelle, doctrine intérieure de tous leurs initiés, à laquelle l’autre ne sert que de masque, qu’ils suivent seule dans leur conduite, & qu’ils ont si habilement pratiquée à mon égard. Cette morale purement offensive, ne sert point à la défense, & n’est bonne qu’à l’agression. De quoi me serviroit-elle dans l’état où ils m’ont réduit ? Ma seule innocence me soutient dans les malheurs, & combien me rendrois-je plus malheureux encore, si m’ôtant cette unique mais puissante ressource, j’y substituois la méchanceté ? Les atteindrois-je dans l’art de nuire, & quand j’y réussirois, de quel mal me soulageroit celui que je leur pourrois faire ? Je perdrois ma propre estime, & je ne gagnerois rien à la place.
C’est ainsi que raisonnant avec moi-même je parvins à ne plus me laisser ébranler dans mes principes par des argumens captieux, par des objections insolubles, & par des difficultés qui passoient ma portée & peut-être celle de l’esprit humain. Le mien, restant dans la plus solide assiette que j’avois pu lui donner, s’accoutuma si bien à s’y reposer à l’abri de ma conscience, qu’aucune doctrine étrangere ancienne ou nouvelle ne peut plus l’émouvoir, ni troubler un instant mon repos. Tombé dans la langueur & l’appesantissement d’esprit, j’ai oublié jusqu’aux raisonnemens sur lesquels je fondois ma croyance & mes maximes ; mais je n’oublierai jamais les conclusions que j’en ai tirées avec l’approbation de ma conscience & de ma raison, & je m’y tiens désormais. Que tous les philosophes viennent ergoter contre : ils perdront leur tems & leurs peines. Je me tiens pour le reste de ma vie en toute chose, au parti que j’ai pris quand j’étois plus en état de bien choisir.
Tranquille dans ces dispositions, j’y trouve, avec le contentement de moi, l’espérance & les consolations dont j’ai besoin dans ma situation. Il n’est pas possible qu’une solitude aussi complete, aussi permanente, aussi triste en elle-même, l’animosité toujours sensible & toujours active de toute la génération présente, les indignités dont elle m’accable sans cesse, ne me jettent quelquefois dans l’abattement, l’espérance ébranlée, les doutes décourageans reviennent encore de tems à autre troubler mon ame & la remplir de tristesse. C’est alors qu’incapable des opérations de l’esprit nécessaires pour me rassurer moi-même, j’ai besoin de me rappeller mes anciennes résolutions, les soins, l’attention, la sincérité de cœur que j’ai mises à les prendre reviennent alors à mon souvenir & me rendent toute ma confiance. Je me refuse ainsi à toutes nouvelles idées comme à des erreurs funestes, qui n’ont qu’une fausse apparence, & ne sont bonnes qu’à troubler mon repos.
Ainsi retenu dans l’étroite sphere de mes anciennes connoissances, je n’ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m’instruire chaque jour en vieillissant, & je dois même me garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d’état de bien savoir. Mais s’il me reste peu d’acquisitions à espérer du côté des lumieres utiles, il m’en reste de bien importantes à faire du côté des vertus nécessaires à mon état. C’est-là qu’il seroit tems d’enrichir & d’orner mon ame d’un acquis qu’elle pût emporter avec elle, lorsque délivrée de ce corps qui l’offusque & l’aveugle, & voyant la vérité sans voile, elle apercevra la misere de toutes ces connoissances dont nos faux savans sont si vains. Elle gémira des momens perdus en cette vie à les vouloir acquérir. Mais la patience, la douceur, la résignation, l’intégrité, la justice impartiale, sont un bien qu’on emporte avec soi, & dont on peut s’enrichir sans cesse, sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix. C’est à cette unique & utile étude que je consacre le reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrès sur moi-même j’apprends à sortir de la vie, non meilleur, car cela n’est pas possible, mais plus vertueux que je n’y suis entré !
QUATRIEME PROMENADE.
Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque est celui qui m’attache & me profite le plus. Ce fut la premiere lecture de mon enfance, ce sera la derniere de ma vieillesse ; c’est presque le seul Auteur que je n’ai jamais lu sans en tirer quelque fruit. Avant-hier je lisois dans ses œuvres morales le traité, comment on pourra tirer utilité de ses ennemis ? Le même jour en rangeant quelques brochures qui m’ont été envoyées par les Auteurs, je tombai sur un des journaux de l’Abbé R***, au titre duquel il avoit mis ces paroles vitam vero impendenti, R***. Trop au fait des tournures de ces Messieurs, pour prendre le change sur celle-là, je compris qu’il avoit cru sous cet air de politesse me dire une cruelle contre-vérité : mais sur quoi fondé ? Pourquoi ce sarcasme ? Quel sujet y pouvois-je avoir donné ? Pour mettre à profit les leçons du bon Plutarque, je résolus d’employer à m’examiner sur le mensonge, la promenade du lendemain, & j’y vins bien confirmé dans l’opinion déjà prise que, le connois-toi toi-même du temple de Delphes n’étoit pas une maxime si facile à suivre, que je l’avois cru dans mes Confessions.
Le lendemain m’étant mis en marche pour exécuter cette résolution, la premiere idée qui me vint en commençant à me recueillir, fut celle d’un mensonge affreux fait dans ma premiere jeunesse dont le souvenir m’a troublé toute ma vie, & vient jusques dans ma vieillesse contrister encore mon cœur déjà navré de tant d’autres façons. Ce mensonge, qui fut un grand crime en lui-même, en dût être un plus grand encore par ses effets que j’ai toujours ignorés, mais que le remords m’a fait supposer aussi cruels qu’il étoit possible. Cependant à ne consulter que la disposition où j’étois en le faisant, ce mensonge ne fut qu’un fruit de la mauvaise honte, & bien loin qu’il partît d’une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je puis jurer à la face du Ciel qu’à l’instant même où cette honte invincible me l’arrachoit, j’aurois donné tout mon sang avec joie pour en détourner l’effet sur moi seul. C’est un délire que je ne puis expliquer, qu’en disant comme je crois le sentir, qu’en cet instant mon naturel timide subjugua tous les vœux de mon cœur.
Le souvenir de ce malheureux acte & les inextinguibles regrets qu’il m’a laissés, m’ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dû garantir mon cœur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque je pris ma devise je me sentois fait pour la mériter, & je ne doutois pas que je n’en fusse digne quand sur le mot de l’Abbé R***. je commençai de m’examiner plus sérieusement.
Alors en m’épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre de choses de mon invention que je me rappellois avoir dites comme vraies dans le même tems où, fier en moi-même de mon amour pour la vérité, je lui sacrifiois ma sureté, mes intérêts, ma personne, avec une impartialité dont je ne connois nul autre exemple parmi les humains.
Ce qui me surprit le plus étoit qu’en me rappellant ces choses controuvées, je n’en sentois aucun vrai repentir. Moi dont l’horreur pour la fausseté n’a rien dans mon cœur qui la balance, moi qui braverois les supplices s’il les falloit éviter par un mensonge, par quelle bizarre inconséquence mentois-je ainsi de gaîté de cœur sans nécessité, sans profit, & par quelle inconcevable contradiction n’en sentois-je pas le moindre regret, moi que le remords d’un mensonge n’a cessé d’affliger pendant cinquante ans ? Je ne me suis jamais endurci sur mes fautes ; l’instinct moral m’a toujours bien conduit, ma conscience a gardé sa premiere intégrité, & quand même elle se seroit altérée en se pliant à mes intérêts, comment, gardant toute sa droiture dans les occasions où l’homme forcé par ses passions peut au moins s’excuser sur sa foiblesse, la perd-elle uniquement dans les choses indifférentes où le vice n’a point d’excuse ? Je vis que de la solution de ce problême dépendoit la justesse du jugement que j’avois à porter en ce point sur moi-même, & après l’avoir bien examiné, voici de quelle maniere je parvins à me l’expliquer.
Je me souviens d’avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c’est cacher une vérité que l’on doit manifester. Il suit bien de cette définition que taire une vérité qu’on n’est pas obligé de dire n’est pas mentir : mais celui qui non content en pareil cas de ne pas dire la vérité dit le contraire, ment-il alors, ou ne ment-il pas ? Selon la définition l’on ne sauroit dire qu’il ment. Car s’il donne de la fausse monnoie à un homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme, sans doute, mais il ne le vole pas.
Il se présente ici deux questions à examiner, très-importantes l’une & l’autre. La premiere, quand & comment on doit à autrui la vérité, puisqu’on ne la doit pas toujours. La seconde, s’il est des cas où l’on puisse tromper innocemment. Cette seconde question est très-décidée, je le sais bien ; négativement dans les livres, où la plus austere morale ne coûte rien à l’Auteur, affirmativement dans la société où la morale des livres passe pour un bavardage impossible à pratiquer. Laissons donc ces autorités qui se contredisent, & cherchons par mes propres principes à résoudre pour moi ces questions.
La vérité générale & abstraite est le plus précieux de tous les biens. Sans elle l’homme est aveugle ; elle est l’œil de la raison. C’est par elle que l’homme apprend à se conduire, à être ce qu’il doit être, à faire ce qu’il doit faire, à tendre à sa véritable fin. La vérité particuliere & individuelle n’est pas toujours un bien, elle est quelquefois un mal, très-souvent une chose indifférente. Les choses qu’il importe à un homme de savoir & dont la connoissance est nécessaire à son bonheur, ne sont peut-être pas en grand nombre, mais en quelque nombre qu’elles soient elles sont un bien qui lui appartient qu’il a droit de réclamer par-tout où il le trouve, & dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de tous les vols, puisqu’elle est de ces biens communs à tous, dont la communication n’en prive point celui qui le donne.
Quant aux vérités qui n’ont aucune sorte d’utilité, ni pour l’instruction ni dans la pratique, comment seroient-elles un bien dû, puisqu’elles ne sont pas même un bien, & puisque la propriété n’est fondée que sur l’utilité, où il n’y a point d’utilité possible il ne peut y avoir de propriété. On peut réclamer un terrain quoique stérile, parce qu’on peut au moins habiter sur le sol : mais qu’un fait oiseux, indifférent à tous égards, & sans conséquence pour personne soit vrai ou faux, cela n’intéresse qui que ce soit. Dans l’ordre moral rien n’est inutile, non plus que dans l’ordre physique. Rien ne peut être dû de ce qui n’est bon à rien ; pour qu’une chose soit due il faut qu’elle soit, ou puisse être utile. Ainsi la vérité due est celle qui intéresse la justice, & c’est profaner ce nom sacré de vérité que de l’appliquer aux choses vaines dont l’existence est indifférente à tous, & dont la connoissance est inutile à tout. La vérité dépouillée de toute espece d’utilité même possible, ne peut donc pas être une chose due, & par conséquent celui qui la tait ou la déguise, ne ment point.
Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu’elles soient de tout point inutiles à tout ? c’est un autre article à discuter & auquel je reviendrai tout-à-l’heure. Quant à présent passons à la seconde question.
Ne pas dire ce qui est vrai, & dire ce qui est faux sont deux choses très-différentes ; mais dont peut néanmoins résulter le même effet ; car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet effet est nul. Par-tout où la vérité est indifférente, l’erreur contraire est indifférente aussi ; d’où il suit qu’en pareil cas celui qui trompe en disant le contraire de la vérité n’est pas plus injuste que celui qui trompe en ne la déclarant pas ; car en fait de vérités inutiles, l’erreur n’a rien de pire que ignorance. Que je croye le sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge, cela ne m’importe pas plus que d’ignorer de quelle couleur il est. Comment pourroit-on être injuste en ne nuisant à personne, puisque l’injustice ne consiste que dans le tort fait à autrui.
Mais ces questions ainsi sommairement décidées ne sauroient me fournir encore aucune application sure pour la pratique, sans beaucoup d’éclaircissemens préalables nécessaires pour faire avec justesse cette application dans tous les cas qui peuvent se présenter. Car si l’obligation de dire la vérité n’est fondée que sur son utilité, comment me constituerai-je juge de cette utilité ? Très-souvent l’avantage de l’un fait le préjudice de l’autre, l’intérêt particulier est presque toujours en opposition avec l’intérêt public. Comment se conduire en pareil cas ? Faut-il sacrifier l’utilité de l’absent à celle de la personne à qui l’on parle ? Faut-il taire ou dire la vérité qui profitant à l’un nuit à l’autre ? Faut-il peser tout ce qu’on doit dire à l’unique balance du bien public, ou à celle de la justice distributive, & suis-je assuré de connoître assez tous les rapports de la chose pour ne dispenser les lumieres dont je dispose que sur les regles de l’équité ? De plus, en examinant ce qu’on doit aux autres, ai-je examiné suffisamment ce qu’on se doit à soi-même, ce qu’on doit à la vérité pour elle seule ? Si je ne fais aucun tort à un autre en le trompant, s’ensuit-il que je ne m’en fasse point à moi-même, & suffit-il de n’être jamais injuste pour être toujours innocent ?
Que d’embarrassantes discussions dont il seroit aisé de se tirer en se disant, soyons toujours vrais au risque de tout ce qui en peut arriver. La justice elle-même est dans la vérité des choses ; le mensonge est toujours iniquité, l’erreur est toujours imposture, quand on donne ce qui n’est pas pour la regle de ce qu’on doit faire ou croire. Et quelqu’effet qui résulte de la vérité on est toujours inculpable quand on l’a dite, parce qu’on n’y a rien mis du sien.
Mais c’est-là trancher la question sans la résoudre. Il ne s’agissoit pas de prononcer s’il seroit bon de dire toujours la vérité, mais si l’on y étoit toujours également obligé, & sur la définition que j’examinois, supposant que non, de distinguer les cas où la vérité est rigoureusement due, de ceux où l’on peut la taire sans injustice & la déguiser sans mensonge : car j’ai trouvé que de tels cas existoient réellement. Ce dont il s’agit est donc de chercher une regle sure pour les connoître & les bien déterminer.
Mais d’où tirer cette regle & la preuve de son infaillibilité ?..... Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci, je me suis toujours bien trouvé de les résoudre par le dictamen de ma conscience, plutôt que par les lumieres de ma raison. Jamais l’instinct moral ne m’a trompé : il a gardé jusqu’ici sa pureté dans mon cœur assez pour que je puisse m’y confier, & s’il se tait quelquefois devant mes passions dans ma conduite, il reprend bien son empire sur elles dans mes souvenirs. C’est-là que je me juge moi-même avec autant de sévérité peut-être, que je serai jugé par le Souverain Juge après cette vie.
Juger des discours des hommes par les effets qu’ils produisent, c’est souvent mal les apprécier. Outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles & faciles à connoître, ils varient à l’infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus. Mais c’est uniquement l’intention de celui qui les tient qui les apprécie, & détermine leur degré de malice ou de bonté. Dire faux n’est mentir que par l’intention de tromper, & l’intention même de tromper loin d’être toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout contraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux à qui l’on parle ne peut nuire à eux ni à personne en quelque façon que ce soit. Il est rare & difficile qu’on puisse avoir cette certitude ; aussi est-il difficile & rare qu’un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie ; c’est la pire espece de mensonge. Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir : ce n’est pas mensonge, c’est fiction.
Les fictions qui ont un objet moral s’appellent apologues ou fables, & comme leur objet n’est ou ne doit être que d’envelopper des vérités utiles sous des formes sensibles & agréables, en pareil cas on ne s’attache gueres à cacher le mensonge de fait qui n’est que l’habit de la vérité ; & celui qui ne débite une fable que pour une fable, ne ment en aucune façon.
Il est d’autres fictions purement oiseuses, telles que sont la plupart des contes & dès romans qui, sans renfermer aucune instruction véritable n’ont pour objet que l’amusement. Celles-là, dépouillées de toute utilité morale, ne peuvent s’apprécier que par l’intention de celui qui les invente, & lorsqu’il les débite avec affirmation comme des vérités réelles, on ne peut gueres disconvenir qu’elles ne soient de vrais mensonges. Cependant, qui jamais s’est fait un grand scrupule de ces mensonges-là, & qui jamais en a fait un reproche grave à ceux qui les font ? S’il y a par exemple quelque objet moral dans le Temple de Gnide, cet objet est bien offusqué & gâté par les détails voluptueux & par les images lascives. Qu’a fait l’Auteur pour couvrir cela d’un vernis de modestie ? Il a feint que son ouvrage étoit la traduction d’un manuscrit Grec, & il a fait l’histoire de la découverte de ce manuscrit de la façon la plus propre à persuader ses lecteurs de la vérité de son récit. Si ce n’est pas là un mensonge bien positif, qu’on me dise donc ce que c’est que mentir ? Cependant qui est-ce qui s’est avisé de faire à l’Auteur un crime de ce mensonge, & de le traiter pour cela d’imposteur ?
On dira vainement que ce n’est-là qu’une plaisanterie, que l’Auteur tout en affirmant ne vouloit persuader personne, qu’il n’a persuadé personne en effet, & que le public n’a pas douté un moment qu’il ne fût lui-même l’Auteur de l’ouvrage prétendu Grec dont il se donnoit pour le traducteur. Je répondrai qu’une pareille plaisanterie sans aucun objet n’eût été qu’un bien sot enfantillage, qu’un menteur ne ment pas moins quand il affirme quoiqu’il ne persuade pas, qu’il faut détacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples & crédules à qui l’histoire du manuscrit narrée par un Auteur grave avec un air de bonne-foi en a réellement imposé, & qui ont bu sans crainte dans une coupe de forme antique, le poison dont ils se seroient au moins défiés s’il leur eût été présenté dans un vase moderne.
Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres, elles ne s’en font pas moins dans le cœur de tout homme de bonne-foi avec lui-même, qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher. Car dire une chose fausse à son avantage, n’est pas moins mentir que si on la disoit au préjudice d’autrui ; quoique le mensonge soit moins criminel. Donner l’avantage à qui ne doit pas l’avoir, c’est troubler l’ordre de la justice ; attribuer faussement à soi-même ou à autrui un acte d’où peut résulter louange ou blâme, inculpation ou disculpation, c’est faire une chose injuste ; or, tout ce qui, contraire à la vérité, blesse la justice en quelque façon que ce soit, est mensonge. Voilà la limite exacte : mais tout ce qui, contraire à la vérité, n’intéresse la justice en aucune sorte n’est que fiction, & j’avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a la conscience plus délicate que moi.
Ce qu’on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges, parce qu’en imposer à l’avantage soit d’autrui, soit de soi-même, n’est pas moins injuste, que d’en imposer à son détriment. Quiconque loue ou blâme contre la vérité, ment, dès qu’il s’agit d’une personne réelle. S’il s’agit d’un être imaginaire, il en peut dire tout ce qu’il veut sans mentir, à moins qu’il ne juge sur la moralité des faits qu’il invente, & qu’il n’en juge faussement : car alors s’il ne ment pas dans le fait, il ment contre la vérité morale, cent fois plus respectable que celle des faits.
J’ai vu de ces gens qu’on appelle vrais dans le monde. Toute leur véracité s’épuise dans les conversations oiseuses à citer fidellement, les lieux, les tems, les personnes, à ne se permettre aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien exagérer. En tout ce qui ne touche point à leur intérêt, ils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidélité. Mais s’agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche de près ; toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses sous le jour qui leur est le plus avantageux, & si le mensonge leur est utile & qu’ils s’abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le favorisent avec adresse, & font en sorte qu’on l’adopte sans le leur pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence : adieu la véracité.
L’homme que j’appelle vrai fait tout le contraire. En choses parfaitement indifférentes, la vérité qu’alors l’autre respecte si fort, le touche fort peu, & il ne se fera gueres de scrupule d’amuser une compagnie par des faits controuvés, dont il ne résulte aucun jugement injuste, ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort. Mais tout discours qui produit pour quelqu’un profit ou dommage, estime ou mépris, louange ou blâme contre la Justice & la vérité, est un mensonge qui jamais n’approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa plume. Il est solidement vrai, même contre son intérêt, quoiqu’il se pique assez peu de l’être dans les conversations oiseuses. Il est vrai en ce qu’il ne cherche à tromper personne, qu’il est aussi fidelle à la vérité qui l’accuse, qu’à celle qui l’honore, & qu’il n’en impose jamais pour son avantage, ni pour nuire à son ennemi. La différence donc qu’il y a entre mon homme vrai, & l’autre, est que celui du monde est très-rigoureusement fidelle à toute vérité qui ne lui coûte rien, mais pas au-delà, & que le mien ne la sert jamais si fidellement que quand il faut s’immoler pour elle.
Mais, diroit-on, comment accorder ce relâchement avec cet ardent amour pour la vérité dont je le glorifie ? Cet amour est donc faux puisqu’il souffre tant d’alliage ? Non, il est pur & vrai : mais il n’est qu’une émanation de l’amour de la justice, & ne veut jamais être faux, quoiqu’il soit souvent fabuleux. Justice & vérité sont dans son esprit deux mots synonymes qu’il prend l’un pour l’autre indifféremment. La sainte vérité que son cœur adore ne consiste point en faits indifférents, & en noms inutiles, mais à rendre fidellement à chacun ce qui lui est dû aux choses qui sont véritablement siennes, en imputations bonnes ou mauvaises, en rétributions d’honneur ou de blâme, de louange ou d’improbation. Il n’est faux ni contre autrui, parce que son équité l’en empêche & qu’il ne veut nuire à personne injustement ; ni pour lui-même, parce que sa conscience l’en empêche, & qu’il ne sauroit s’approprier ce qui n’est pas à lui. C’est sur-tout de sa propre estime qu’il est jaloux ; c’est le bien dont il peut le moins se passer, & il sentiroit une perte réelle d’acquérir celle des autres aux dépens de ce bien-là. Il mentira donc quelquefois en choses indifférentes, sans scrupule & sans croire mentir, jamais pour le dommage ou le profit d’autrui, ni de lui-même. En tout ce qui tient aux vérités historiques, en tout ce qui a trait à la conduite des hommes, à la justice, à la sociabilité, aux lumieres utiles, il garantira de l’erreur, & lui-même, & les autres autant qu’il dépendra de lui. Tout mensonge hors de-là selon lui n’en est pas un. Si le Temple de Gnide est un ouvrage utile, l’histoire du manuscrit grec n’est qu’une fiction très-innocente ; elle est un mensonge très-punissable si l’ouvrage est dangereux.
Telles furent mes règles de conscience sur le mensonge & sur la vérité. Mon cœur suivoit machinalement ces règles avant que ma raison les eût adoptées, & l’instinct moral en fit seul l’application. Le criminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime m’a laissé d’ineffaçables remords qui m’ont garanti tout le reste de ma vie non seulement de tout mensonge de cette espèce, mais de tous ceux qui, de quelque façon que ce pût être, pouvoient toucher l’intérêt & la réputation d’autrui. En généralisant ainsi l’exclusion je me suis dispensé de peser exactement l’avantage & le préjudice, & de marquer les limites précises du mensonge nuisible & du mensonge officieux ; en regardant l’un & l’autre comme coupables, je me les suis interdits tous les deux.
En ceci comme en tout le reste mon tempérament a beaucoup influé sur mes maximes, ou plutôt sur mes habitudes ; car je n’ai guère agi par règle ou n’ai guère suivi d’autres règles en toute chose que les impulsions de mon naturel. Jamais mensonge prémédité n’approcha de ma pensée, jamais je n’ai menti pour mon intérêt, mais souvent j’ai menti par honte, pour me tirer d’embarras en choses indifférentes ou qui n’intéressoient tout au plus que moi seul, lorsqu’ayant à soutenir un entretien la lenteur de mes idées & l’aridité de ma conversation me forçoient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose à dire. Quand il faut nécessairement parler & que des vérités amusantes ne se présentent pas assez-tôt à mon esprit, je débite des fables pour ne Pas demeurer muet, mais dans l’invention de ces fables’ j’ai soin, tant que je puis, qu’elles ne soient pas des mensonges, c’est-à-dire qu’elles ne blessent ni la justice ni la vérité due & qu’elles ne soient que des fictions indifférentes à tout le monde & à moi. Mon desir seroit bien d’y substituer au moins à la vérité des faits une vérité morale ; c’est-à-dire d’y bien représenter les affections naturelles au cœur humain, & d’en faire sortir toujours quelque instruction utile, d’en faire en un mot des contes moraux des apologues ; mais il faudroit plus de présence d’esprit que je n’en ai & plus de facilité dans la parole pour savoir mettre à profit pour l’instruction le babil de la conversation. Sa marche, plus rapide que celle de mes idées, me forçant presque toujours de parler avant de penser, m’a souvent suggéré des sottises & des Inepties que ma raison désapprouvoit & que mon cœur désavouoit à mesure qu’elles échappoient de ma bouche, mais qui, précédant mon propre jugement, ne pouvoient plus être réformées par sa censure.
C’est encore par cette premiere & irrésistible impulsion du tempérament que dans des momens imprévus & rapides la honte & la timidité m’arrachent souvent des mensonges auxquels ma volonté n’a point de part, mais qui la précèdent en quelque sorte par la nécessite de répondre a l’instant. L’impression profonde du souvenir de la pauvre Marion peut bien retenir toujours ceux qui pourroient être nuisibles à d’autres, mais non pas ceux qui peuvent servir à me tirer d’embarras quand il s’agit de moi seul, ce qui n’est pas moins contre ma conscience & mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort d’autrui.
J’atteste le ciel que si je pouvois l’instant d’après retirer le mensonge qui m’excuse & dire la vérité qui me charge sans me faire un nouvel affront en me rétractant, je le ferois de tout mon cœur, mais la honte de me prendre ainsi moi-même en faute me retient encore, & je me repens très-sincèrement de ma faute, sans néanmoins l’oser réparer. Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire & montrera que je ne mens ni par intérêt ni par amour-propre, encore moins par envie ou par malignité : mais uniquement par embarras & mauvaise honte, sachant même très-bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel & ne peut me servir du tout à rien.
Il y a quelque tems que M. F*** m’engagea contre mon usage a aller avec ma femme dîner en maniere de pique-nique avec lui & son ami B***, chez la Dame ***, restauratrice, laquelle & ses deux filles dînerent aussi avec nous. Au milieu du dîner, l’aînée, qui est mariée depuis peu & qui étoit grosse, s’avisa de me demander brusquement & en me fixant si j’avois eu des enfants. Je répondis en rougissant jusqu’aux yeux que je n’avois pas eu ce bonheur. Elle sourit malignement en regardant la compagnie : tout cela n’étoit pas bien obscur, même pour moi.
Il est clair d’abord que cette réponse n’est point celle que j’aurois voulu faire, quand même j’aurois eu l’intention d’en imposer ; car dans la disposition où je voyais les convives j’étois bien sûr que ma réponse ne changeoit rien a leur opinion sur ce point. On s’attendoit à cette négative, on la provoquoit même pour jouir du plaisir de m’avoir fait sentir. Je n’étois pas assez bouché pour ne pas sentir cela. Deux minutes après, la réponse que j’aurois dû faire me vint d’elle-même. Voilà une question peu discrète de la part d’une jeune femme à un homme qui a vieilli garçon. En parlant ainsi, sans mentir, sans avoir à rougir d’aucun aveu, je mettois les rieurs de mon côté, & je lui faisais une petite leçon qui naturellement devoit la rendre un peu moins impertinente à me questionner. Je ne fis rien de tout cela, je ne dis point ce qu’il falloit dire, je lis ce qu’il ne falloit pas & qui ne pouvoit me servir je rien. Il est donc certain que ni mon jugement ni la volonté ne dicterent ma réponse & qu’elle fut l’effet machinal de mon embarras. Autrefois je n’avois point cet embarras & je faisais l’aveu de mes fautes avec plus de franchise que de honte, parce que je ne doutais pas qu’on ne vît ce qui les achetait et que je sentais au-dedans de moi ; mais j’avais de la malignite me navre et me deconcerte ; en devenant plus malheureux je suis devenu plus et jamais je n’ai menti que par timidité.
Je n’ai jamais mieux senti mon aversion naturelle sur le mensonge qu’en écrivant les Confessions, car c’est là que les tentations auroient été fréquentes & fortes, pour peu que mon penchant m’eût porté de ce côté. Mais loin d’avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma charge, par un tour d’esprit que j’ai peine à m’expliquer & qui vient peut-être de l’éloignement pour toute imitation, je me sentois plutôt porté à mentir dans le sens contraire en n’accusant avec trop de sévérité qu’en m’excusant avec trop d’indulgence, & ma conscience m’assure qu’un jour je serai jugé moins sévèrement que je ne me suis jugé moi-même. Oui, je le dis & le sens avec une fiere élévation d’âme, j’ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la franchise aussi loin, plus loin même, au moins je le crois, que ne fit jamais aucun autre homme sentant que le bien surpassoit le mal j’avois mon intérêt à tout dire, & j’ai tout dit.
Je n’ai jamais dit moins, j’ai dit plus quelquefois, non dans les faits, mais dans les circonstances, & cette espèce de mensonge fut plutôt l’effet du délire de l’imagination qu’un acte de la volonté. J’ai tort même de l’appeler mensonge, car aucune de ces additions n’en fut un. J’écrivais mes Confessions déjà vieux, & dégoûté des vains plaisirs de la vie que j’avois tous effleurés & dont mon cœur avoit bien senti le vide. Je les écrivais de mémoire ; cette mémoire me manquoit souvent ou ne me fournissoit que des souvenirs imparfaits & j’en remplissais les lacunes par des détails que j’imaginois en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étoient jamais contraires. J’aimais m’étendre sur les momens heureux de ma vie, & je les embellissais quelquefois des ornemens que de tendres regrets venoient me fournir. Je disais les choses que j’avois oubliées comme il me sembloit qu’elles avoient dû être, comme elles avoient été peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelois qu’elles avoient été. Je prêtois quelquefois à la vérité des charmes étrangers, mais jamais je n’ai mis le mensonge à la place pour pallier mes vices ou pour m’arroger des vertus. Que si quelquefois sans y songer, par un mouvement involontaire, j’ai caché le côte difforme en me peignant de profil, ces réticences ont bien été compensées par d’autres réticences plus bizarres qui m’ont souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceci est une singularité de ma nature qu’il est fort pardonnable aux hommes de ne pas croire, mais qui, tout incroyable qu’elle est n’en est pas moins réelle : j’ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude, j’ai rarement dit le bien dans tout ce qu’il eut d’aimable, & souvent je l’ai tu tout à fait parce qu’il m’honoroit trop, & qu’en faisant mes Confessions j’aurois l’air d’avoir fait mon éloge. J’ai décrit mes jeunes ans sans me vanter des heureuses qualités dont mon cœur étoit doué & même en supprimant les faits qui les mettoient trop en évidence. Je m’en rappelle ici deux de ma premiere enfance, qui tous deux sont bien venus à mon souvenir en écrivant, mais que j’ai rejetés l’un & l’autre par l’unique raison dont je viens de parler.
J’allois presque tous les dimanches passer la journée aux Pâques chez M. Fazy, qui avoit épousé une de mes tantes & qui avoit là une fabrique d’indiennes. Un jour j’étois à l’étendage dans la chambre de la calandre & j’en regardais les rouleaux de fonte : leur luisant flattoit ma vue, je fus tenté d’y poser mes doigts & je les promenois avec plaisir sur le lissé du cylindre, quand le jeune Fazy s’étant mis dans la roue lui donna un demi-quart de tour si adroitement qu’il n’y prit que le bout de mes deux plus longs doigts ; mais c’en fut assez pour qu’ils y fussent écrasés par le bout & que les deux ongles y restassent. Je fis un cri perçant, Fazy détourne à l’instant la roue, mais les ongles ne resterent pas moins au cylindre & le sang ruisseloit de mes doigts. Fazy consterné s’écrie, sort de la roue, m’embrasse & me conjure d’apaiser mes cris, ajoutant qu’il étoit perdu. Au fort de ma douleur la sienne me toucha je me tus, nous fûmes à la carpiere où il m’aida à laver mes doigts & à étancher mon sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne point l’accuser, je le lui promis & le tins si bien que plus de vingt ans après personne ne savoit par quelle aventure j’avois deux de mes doigts cicatrisés ; car ils le sont demeurés toujours. Je fus détenu dans mon lit plus de trois semaines, & plus de deux mois hors d’état de me servir de ma main, disant toujours qu’une grosse pierre en tombant m’avoit écrasé mes doigts.
Ma nanima menzôgna ! or quando è il vero
Si bello che si possa a te preporre ?
Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance, car c’étoit le tems des exercices où l’on faisoit manœuvrer la bourgeoisie, & nous avions fait un rang de trois autres enfans de mon âge avec lesquels je devais en uniforme faire l’exercice avec la compagnie de mon quartier. J’eus la douleur d’entendre le tambour de la compagnie passant sous ma fenêtre avec mes trois camarades, tandis que j’étois dans mon lit.
Mon autre histoire est toute semblable, mais d’un âge plus avancé.
Je jouais au mail à Plainpalois avec un de mes camarades appelé Pleince. Nous prîmes querelle au jeu, nous nous battîmes & durant le combat il me donna sur la tête nue un coup de mail si bien appliqué que d’une main plus forte il m’eût fait sauter la cervelle. Je tombe à l’instant. Je ne vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce pauvre garçon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crut m’avoir tué. Il se précipite sur moi, m’embrasse, me serre étroitement en fondant en larmes & poussant des cris perçants. Je l’embrassais aussi de toute ma force en pleurant comme lui dans une émotion confuse qui n’étoit pas sans quelque douceur. Enfin il se mit en devoir d’étancher mon sang qui continuoit de couler, & voyant que nos deux mouchoirs n’y pouvoient suffire, il m’entraîna chez sa mere qui avoit un petit jardin près de là. Cette bonne dame faillit à se trouver mal en me voyant dans cet état. Mais elle sut conserver des forces pour me panser, & après avoir bien bassiné ma plaie elle y appliqua des fleurs de lis macérées dans l’eau-de-vie, vulnéraire excellent & très-usité dans notre pays. Ses larmes & celles de son fils pénétrerent mon cœur au point que long-tems je la regardai comme ma mere & son fils comme mon frere jusqu’à ce qu’ayant perdu l’un & l’autre de vue, je les oubliai peu-à-peu.
Je gardai le même secret sur cet accident que sur l’autre, & il m’en est arrivé cent autres de pareille nature en ma vie, dont je n’ai pas même été tenté de parler dans mes Confessions, tant j’y cherchais peu l’art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractère. Non, quand j’ai parlé contre la vérité qui m’étoit connue ce n’a jamais été qu’en choses indifférentes, & plus ou par l’embarras de parler ou pour le plaisir d’écrire que par aucun motif d’intérêt pour moi, ni d’avantage ou de préjudice d’autrui. Et quiconque lira mes Confessions impartialement, si jamais cela arrive, sentira que les aveux que j’y fais sont plus humilians plus pénibles à faire que ceux d’un mal plus grand mais moins honteux à dire, & que je n’ai pas dit parce que je ne l’ai pas fait.
Il suit de toutes ces réflexions que la profession de véracité que je me suis faite a plus son fondement sur des sentimens de droiture & d’équité que sur la réalité des choses, & que j’ai plus suivi dans la pratique les directions morales de ma conscience que les notions abstraites du vrai & du faux. J’ai souvent débité bien des fables, mais j’ai très-rarement menti. En suivant ces principes j’ai donné sur moi beaucoup de prise aux autres, mais je n’ai fait tort à qui que ce fût, & je ne me suis point attribué à moi-même plus d’avantage qu’il ne m’en étoit dû. C’est uniquement par là, ce me semble, que la vérité est une vertu. À tout autre égard elle n’est pour nous qu’un être métaphysique dont il ne résulte ni bien ni mal. Je ne sens pourtant pas mon cœur assez content de ces distinctions pour me croire tout à fait irrépréhensible. En pesant avec tant de soin ce que je devais aux autres, ai-je assez examiné ce que je me devais à moi-même ? S’il faut être juste pour autrui il faut être vrai pour soi, c’est un hommage que l’honnête homme doit rendre à sa propre dignité. Quand la stérilité de ma conversation me forçoit d’y suppléer par d’innocentes fictions j’avois tort, parce qu’il ne faut point pour amuser autrui s’avilir soi-même ; & quand, entraîné par le plaisir j’ajoutois à des choses réelles des ornemens inventés, j’avois plus de tort encore parce que orner la vérité par des fables c’est en effet la défigurer. Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j’avois choisie. Cette devise m’obligeoit plus que tout autre homme à une profession plus étroite de la vérité, & il ne suffisoit pas que je lui sacrifiasse partout mon intérêt & mes penchants, il falloit lui sacrifier aussi ma faiblesse & mon naturel timide. Il falloit avoir le courage & la force d’être vrai toujours en toute occasion & qu’il ne sortît jamais ni fictions ni fables d’une bouche & d’une Plume qui s’étoient particulièrement consacrées à la vérité. Voilà ce que j’aurois dû me dire en prenant cette fiere devise, & me répéter sans cesse tant que j’osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse mais cela m’excuse très-mal. Avec une ame faible on peut tout au plus se garantir du vice, mais c’est être arrogant & téméraire d’oser professer de grandes vertus. Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamais venues dans l’esprit si l’abbé Rosier ne me les eût suggérées. Il est bien tard, sans doute, pour en faire usage ; mais il n’est pas trop tard au moins pour redresser mon erreur & remettre ma volonté dans la règle : car c’est désormais tout ce qui dépend de moi. En ceci donc & en toutes choses semblables la maxime de Solon est applicable à tous les âges, & il n’est jamais trop tard pour apprendre, même de ses ennemis, à être sage, vrai, modeste, & à moins présumer de soi.
CINQUIEME PROMENADE.
De toutes les habitations où j’ai demeuré (& j’en ai eu de charmantes,) aucune ne m’a rendu si véritablement heureux & ne m’a laissé de si tendres regrets que l’Isle de St. Pierre au milieu du Lac de Bienne. Cette petite Isle qu’on appelle à Neufchâtel l’Isle de la Motte, est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n’en fait mention. Cependant elle est très-agréable & singuliérement située pour le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire ; car quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l’aye trouvé jusqu’ici chez nul autre.
Les rives du Lac de Bienne sont plus sauvages & romantiques que celles du Lac de Geneve, parce que les rochers & les bois y bordent l’eau de plus près ; mais elles ne sont pas moins riantes. S’il y a moins de culture de champs & de vignes, moins de villes & de maisons ; il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d’asyles ombragés de bocages, des contrastes plus fréquens & des accidens plus rapprochés. Comme il n’y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs ; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s’enivrer à loisir des charmes de la nature, & à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, & le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! Ce beau bassin d’une forme presque ronde enferme dans son milieu deux petites îles, l’une habitée & cultivée, d’environ une demi-lieue de tour, l’autre plus petite, déserte & en friche, & qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu’on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues & les orages font à la grande. C’est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant.
Il n’y a dans l’île qu’une seule maison, mais grande, agréable & commode, qui appartient à l’hôpital de Berne ainsi que l’île, & où loge un receveur avec sa famille & ses domestiques. Il y entretient une nombreuse basse-cour, une voliere & des réservoirs pour le poisson. L’île dans sa petitesse est tellement variée dans ses terrains & ses aspects qu’elle offre toutes sortes de sites & souffre toutes sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ombragés de bosquets & bordés d’arbrisseaux de toute espèce dont le bord des eaux entretient la fraîcheur ; une haute terrasse plantée de deux rangs d’arbres borde l’île dans sa longueur, & dans le milieu de cette terrasse on a bâti un joli salon où les habitans des rives voisines se rassemblent & viennent danser les dimanches durant les vendanges.
C’est dans cette Île que je me réfugiai après la lapidation de Motiers. J’en trouvai le séjour si charmant, j’y menois une vie si convenable à mon humeur que résolu d’y finir mes jours, je n’avois d’autre inquiétude sinon qu’on ne me laissât pas exécuter ce projet qui ne s accordoit pas avec celui de m’entraîner en Angleterre, dont je sentois déjà les premiers effets. Dans les pressentimens qui m’inquiétoient j’aurois voulu qu’on m’eût fait de cet asile une prison perpétuelle, qu’on m’y eût confiné pour toute ma vie, & qu’en m’ôtant toute puissance & tout espoir d’en sortir on m’eût interdit toute espèce de communication avec la terre ferme de sorte qu’ignorant tout ce qui se faisoit dans le monde j’en eusse oublié l’existence & qu’on y eût oublié la mienne aussi.
On ne m’a laissé passer guère que deux mois dans cette île, mais j’y aurois passé deux ans, deux siècles & toute l’éternité sans m’y ennuyer un moment, quoique je n’y eusse, avec ma compagne, d’autre société que celle du receveur, de sa femme & de ses domestiques, qui tous étoient à la vérité de très-bonnes gens & rien de plus, mais c’étoit précisément ce qu’il me fallait. Je compte ces deux mois pour le tems le plus heureux de ma vie & tellement heureux qu’il m’eût suffi durant toute mon existence sans laisser naître un seul instant dans mon ame le desir d’un autre état.
Quel étoit donc ce bonheur & en quoi consistoit sa jouissance ? Je le donnerois à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la description de la vie que j’y menais. Le précieux farniente fut. la premiere & la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa douceur, & tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que l’occupation délicieuse & nécessaire d’un homme qui s’est dévoué à l’oisiveté.
L’espoir qu’on ne demanderoit pas mieux que de me laisser dans ce séjour isolé où je m’étois enlacé de moi-même, dont il m’étoit impossible de sortir sans assistance & sans être bien aperçu, & où je ne pouvois avoir ni communication ni correspondance que par le concours des gens qui m’entouraient, cet espoir, dis-je, me donnoit celui d’y finir mes jours plus tranquillement que Je ne les avois passes, & l’idée que j’avois le tems de m’y arranger tout à loisir fit que je commençai par n’y faire aucun arrangement. Transporté là brusquement seul & nu, j’y fis venir successivement ma gouvernante, mes livres & mon petit équipage, dont j’eus le plaisir de ne rien déballer, laissant mes caisses & mes malles comme elles étoient arrivées & vivant dans l’habitation où je comptois achever mes jours comme dans une auberge dont j’aurois dû partir le lendemain. Toutes choses telles qu’elles étoient alloient si bien que vouloir les mieux ranger étoit y gâter quelque chose. Un de mes plus grands délices étoit surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés & de n’avoir point d’écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçoient de prendre la plume pour y répondre, j’empruntois en murmurant l’écritoire du receveur, & je me hâtois de la rendre dans la vaine espérance de n’avoir plus besoin de la remprunter. Au lieu de ces tristes paperasses & de toute cette bouquinerie, j’emplissais ma chambre de fleurs & de foin, car j’étois alors dans ma premiere ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d’Ivernois m’avoit inspiré un goût qui bientôt devint passion. Ne voulant plus d’œuvre de travail il m’en falloit une d’amusement qui me plût & qui ne me donnât de peine que celle qu’aime à prendre un paresseux. J’entrepris de faire la Flora petrinsularis & de décrire toutes les plantes de l’Île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m’occuper le reste de mes jours. On dit qu’un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron, j’en aurois fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers, enfin je ne voulois pas laisser un poil d’herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les matins après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j’allois une loupe à la main & mon Systema naturae sous le bras, visiter un canton de l’île que j’avois pour cet effet divisée en petits carrés dans l’intention de les parcourir l’un après l’autre en chaque saison. Rien n’est plus singulier que les ravissemens, les extases que j’éprouvois à chaque observation que je faisais sur la structure & l’organisation végétale & sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système étoit alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n’avois pas auparavant la moindre idée, m’enchantoit en les vérifiant sur les espèces communes en attendant qu’il s’en offrît à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la brunelle, le ressort de celles de l’ortie & de la pariétaire, l’explosion du fruit de la balsamine & de la capsule du buis, mille petits jeux de la fructification que j’observais pour la premiere fois me combloient de joie, & j’allois demandant si l’on avoit vu les cornes de la brunelle comme La Fontaine demandoit si l’on avoit lu Habacucs. Au bout de deux ou trois heures je m’en revenois chargé d’une ample moisson provision d’amusement pour l’après-dînée au logis en cas de pluie. J’employois le reste de la matinée à aller avec le receveur, sa femme & Thérèse visiter leurs ouvriers & leur récolte, mettant le plus souvent la main à l’œuvre avec eux, & souvent des Bernois qui me venoient voir m’ont trouvé juché sur de grands arbres, ceint d’un sac que je remplissais de fruits, & que je dévalois ensuite à terre avec une corde. L’exercice que j’avois fait dans la matinée & la bonne humeur qui en est inséparable me rendoient le repos du dîner très-agréable ; mais quand il se prolongeoit trop & que ce beau tems m’invitoit, je ne pouvois long-tems attendre, & pendant qu’on étoit encore à table je m’esquivois & j’allois me jeter seul dans un bateau que je conduisois au milieu du lac quand l’eau étoit calme, & là, m’étendant tout de non long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller & dériver lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, & qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissoient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avois trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie. Souvent averti par le baisser du soleil de l’heure de la retraite je me trouvois si loin de l’île que j’étois forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close. D’autres fois, au lieu de m’égarer en pleine eau je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de l’île dont les limpides eaux & les ombrages frois m’ont souvent engagé à m’y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes étoit d’aller de la grande à la petite île, d’y débarquer & d’y passer l’après-dînée, tantôt à des promenades très-circonscrites au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, & tantôt m’établissant au sommet d’un tertre sablonneux couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, même d’esparcette & de trèfles qu’on y avoit vraisemblablement semés autrefois, & très-propre à loger des lapins qui pouvoient là multiplier en paix sans rien craindre & sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles & femelles, & nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse & moi, les établir dans la petite île, où ils commençoient à peupler avant mon départ & où ils auront prospéré sans doute s’ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes n’étoit pas plus fier que moi menant en triomphe la compagnie & les lapins de la grande île à la petite, & je notois avec orgueil que la receveuse, qui redoutoit l’eau à l’excès & s’y trouvoit toujours mal, s’embarqua sous ma conduite avec confiance & ne montra nulle peur durant la traversée.
Quand le lac agité ne me permettoit pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l’île en herborisant à droite & à gauche m’asseyant tantôt dans les réduits les plus rians & les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses & les tertres, pour parcourir des yeux le superbe & ravissant coup d’œil du lac & de ses rivages couronnés d’un côté par des montagnes prochaines & de l’autre élargis en riches & fertiles plaines, dans lesquelles la vue s’étendoit jusqu’aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.
Quand le soir approchoit je descendais des cimes de l’île & j’allois volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues & l’agitation de l’eau fixant mes sens & chassant de mon ame toute autre agitation la plongeoient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenoit souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux & reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille & mes yeux, suppléoient aux mouvemens internes que la rêverie éteignoit en moi & suffisoient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De tems à autre naissoit quelque faible & courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offroit l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçoient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçoit, & qui sans aucun concours actif de mon ame ne laissoit pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure & par le signal convenu je ne pouvois m’arracher de là sans effort.
Après le souper, quand la soirée étoit belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l’air du lac & la fraîcheur. On se reposoit dans le pavillon, on riait, on causoit on chantoit quelque vieille chanson qui valoit bien le tortillage moderne, & enfin l’on s’alloit coucher content de sa journée & n’en desirant qu’une semblable pour le lendemain.
Telle est, laissant à part les visites imprévues & importunes, la maniere dont j’ai passé mon temps dans cette île durant le séjour que j’y ai fait. Qu’on me dise à présent ce qu’il y a là d’assez attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres & si durables qu’au bout de quinze ans il m’est impossible de songer à cette habitation chérie sans m’y sentir à chaque fois transporté encore par les élans du désir.
J’ai remarqué dans les vicissitudes d’une longue vie que les époques des plus douces jouissances & des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m’attire & me touche le plus. Ces courts moments de délire & de passion, quelque vifs qu’ils puissent être, ne sont cependant, & par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares & trop rapides pour constituer un état, & le bonheur que mon cœur regrette n’est point composé d’instants fugitifs mais un état simple & permanent, qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d’y trouver enfin la suprême félicité.
Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante & arrêtée, & nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent & changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : je voudrais que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet & vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?
Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière & rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée & sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, & que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre & relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait & plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même & de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement & de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère & douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles & terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire & en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, & ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants n’en conservent qu’une idée obscure & confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu’avides de ces douces extases ils s’y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu’on a retranché de la société humaine & qui ne peut plus rien faire ici-bas d’utile & de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune & les hommes ne lui sauraient ôter.
Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut que le cœur soit en paix & qu’aucune passion n’en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve, il en faut dans le concours des objets environnants. Il n’y faut ni un repos absolu ni trop d’agitation, mais un mouvement uniforme & modéré qui n’ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n’est qu’une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille, en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, & nous arrache d’au-dedans de nous pour nous remettre à l’instant sous le joug de la fortune & des hommes & nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort. Alors le secours d’une imagination riante est nécessaire & se présente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable avant de légères & douces idées sans agiter le fond de l’âme, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer la surface, Il n’en faut qu’assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l’on peut être tranquille, & j’ai souvent pensé qu’à la Bastille, & même dans un cachot où nul objet n’eût frappé ma vue, j’aurois encore pu rêver agréablement.
Mais il faut avouer que cela se faisoit bien mieux & plus agréablement dans une île fertile & solitaire, naturellement circonscrite & séparée du reste du monde, où rien ne m’offroit que des images riantes, où rien ne me rappeloit des souvenirs attristans où la société du petit nombre d’habitans étoit liante & douce sans être intéressante au point de m’occuper incessamment, où je pouvois enfin me livrer tout le jour sans obstacle & sans soins aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L’occasion sans doute étoit belle pour un rêveur qui, sachant se nourrir d’agréables chimeres au milieu des objets les plus déplaisants, pouvoit s’en rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappoit réellement ses sens. En sortant d’une longue & douce rêverie, en me voyant entouré de verdure, de fleurs, d’oiseaux & laissant errer mes yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordoient une vaste étendue d’eau claire & cristalline, j’assimilois à mes fictions tous ces aimables objets, & me trouvant enfin ramené par degrés à moi-même & à ce qui m’entourait, je ne pouvois marquer le point de séparation des fictions aux réalités, tant tout concouroit également à me rendre chere la vie recueillie & solitaire que je menois dans ce beau séjour. Que ne peut-elle renaître encore ! Que ne puis-je aller finir mes jours dans cette île chérie sans en ressortir jamais, ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât le souvenir des calamités de toute espèce qu’ils se plaisent à rassembler sur moi depuis tant d’années ! Ils seroient bientôt oubliés pour jamais : sans doute ils ne m’oublieroient pas de même, mais que m’importerait, pourvu qu’ils n’eussent aucun accès pour y venir troubler mon repos ? Délivré de toutes les passions terrestres qu’engendre le tumulte de la vie sociale, mon ame s’élanceroit fréquemment au-dessus de cette atmosphère, & commerceroit d’avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile où ils n’ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m’empêcheront pas du moins de m’y transporter chaque jour sur les ailes de l’imagination, & d’y goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l’habitois encore. Ce que j’y ferois de plus doux seroit d’y rêver à mon aise. En rêvant que j’y suis ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; à l’attroit d’une rêverie abstraite & monotone je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappoient souvent à mes sens dans mes extases & maintenant plus ma rêverie est profonde plus elle me les peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d’eux, & plus agréablement encore, que quand j’y étois réellement. Le malheur est qu’à mesure que l’imagination s’attiédit, cela vient avec plus de peine & ne dure pas si long-tems. Hélas ! c’est quand on commence à quitter sa dépouille qu’on en est le plus offusqué !
SIXIEME PROMENADE.
Nous n’avons gueres de mouvement machinal dont nous ne pussions trouver la cause dans notre cœur, si nous savions bien l’y chercher.
Hier en passant sur le nouveau boulevard pour aller herboriser le long de la Biévre du côté de Gentilly, je fis le crochet à droite en approchant de la barriere d’enfer, & m’écartant dans la campagne j’allai par la route de Fontainebleau, gagner les hauteurs qui bordent cette petite riviere. Cette marche étoit fort indifférente en elle-même, mais en me rappelant que j’avois fait plusieurs fois machinalement le même détour, j’en recherchai la cause en moi-même, & je ne pus m’empêcher de rire quand je vins à la démêler.
Dans un coin du boulevard, à la sortie de la barriere d’enfer, s’établit journellement en été une femme qui vend du fruit, de la tisanne, & des petits pains. Cette femme a un petit garçon fort gentil, mais boîteux, qui, clopinant avec ses béquilles s’en va d’assez bonne grace demandant l’aumône aux passans. J’avois fait une espece de connoissance avec ce petit bon homme ; il ne manquoit pas chaque fois que je passois de venir me faire son petit compliment, toujours suivi de ma petite offrande. Les premieres fois je fus charmé de le voir, je lui donnois de très-bon cœur & je continuai quelque tems de le faire avec le même plaisir, y joignant même le plus souvent celui d’exciter & d’écouter son petit babil que je trouvois agréable. Ce plaisir devenu par degrés habitude se trouva, je ne sais comment, transformé dans une espèce de devoir dont je sentis bientôt la gêne, surtout à cause de la harangue préliminaire qu’il falloit écouter, & dans laquelle il ne manquoit jamais de m’appeler souvent M. Rousseau pour montrer qu’il me connaissoit bien, ce qui m’apprenoit assez au contraire qu’il ne me connaissoit pas plus que ceux qui l’avoient instruite Dès lors je passai par là moins volontiers, & enfin je pris machinalement l’habitude de faire le plus souvent un détour quand j’approchais de cette traverse.
Voilà ce que je découvris en y réfléchissant : car rien de tout cela ne s’étoit offert jusqu’alors distinctement à ma pensée. Cette observation m’en a rappelé successivement des multitudes d’autres qui m’ont bien confirmé que les vrois & premiers motifs de la plupart de mes actions ne me sont pas aussi clairs à moi-même que je me l’étois long-tems figuré. Je sais & je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur que le cœur humain puisse goûter ; mais il y a long-tems que ce bonheur a été mis hors de ma portée, & ce n’est pas dans un aussi misérable sort que le mien qu’on peut espérer de placer avec choix & avec fruit une seule action réellement bonne. Le plus grand soin de ceux qui règlent ma destinée ayant été que tout ne fût pour moi que fausse & trompeuse apparence, un motif de vertu n’est jamais qu’un leurre qu’on me présente pour m’attirer dans le piège où l’on veut m’enlacer. Je sais cela ; je sais que le seul bien qui soit désormais en ma puissance est de m’abstenir d’agir de peur de mal faire sans le vouloir & sans le savoir. Mais il fut des tems plus heureux où, suivant les mouvemens de mon cœur, je pouvois quelquefois rendre un autre cœur content, & je me dois l’honorable témoignage que chaque fois que j’ai pu goûter ce plaisir je l’ai trouvé plus doux qu’aucun autre. Ce penchant fut vif, vrai, pur, & rien dans mon plus secret intérieur ne l’a jamais démenti. Cependant j’ai senti souvent le poids de mes propres bienfaits par la chaîne des devoirs qu’ils entraînoient à leur suite : alors le plaisir a disparu & je n’ai plus trouvé dans la continuation des mêmes soins qui m’avoient d’abord charmé qu’une gêne presque insupportable. Durant mes courtes prospérités beaucoup de gens recouroient à moi, & jamais dans tous les services que je pus leur rendre aucun d’eux ne fut éconduit. Mais de ces premiers bienfaits versés avec effusion de cœur naissoient des chaînes d’engagemens successifs que je n’avois pas prévus & dont je ne pouvois plus secouer le joug. Mes premiers services n’étoient aux yeux de ceux qui les recevoient que les arrhes de ceux qui les devoient suivre ; & dès que quelque infortuné avoit jeté sur moi le grappin d’un bienfoit reçu, c’en étoit fait désormais, & ce premier bienfoit libre & volontaire devenoit un droit indéfini à tous ceux dont il pouvoit avoir besoin dans la suite, sans que l’impuissance même suffît pour m’en affranchir. Voilà comment des jouissances très-douces se transformoient pour moi dans la suite en d’onéreux assujettissemens.
Ces chaînes cependant ne me parurent pas très-pesantes tant qu’ignoré du public je vécus dans l’obscurité. Mais quand une fois ma personne fut affichée par mes écrits, faute grave sans doute, mais plus qu’expiée par mes malheurs, dès lors je devins le bureau général d’adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels, de tous les aventuriers qui cherchoient des dupes, de tous ceux qui sous prétexte du grand crédit qu’ils feignoient de m’attribuer vouloient s’emparer de moi de maniere ou d’autre. C’est alors que j’eus lieu de connoître que tous les penchans de la nature sans en excepter la bienfaisance elle-même, portés ou suivis dans la société sans prudence & sans choix, changent de nature & deviennent souvent aussi nuisibles qu’ils étoient utiles dans leur premiere direction. Tant de cruelles expériences changerent peu-à-peu mes premières dispositions, ou plutôt, les renfermant enfin dans leurs véritables bornes, elles m’apprirent à suivre moins aveuglément mon penchant à bien faire, lorsqu’il ne servoit qu’à favoriser la méchanceté d’autrui.
Mais je n’ai point regret à ces mêmes expériences, puisqu’elles m’ont procuré par la réflexion de nouvelles lumières sur la connaissance de moi-même & sur les vrois motifs de ma conduite en mille circonstances sur lesquelles je me suis si souvent fait illusion. J’ai vu que pour bien faire avec plaisir il falloit que j’agisse librement, sans contrainte, & que pour m’ôter toute la douceur d’une bonne œuvre il suffisoit qu’elle devînt un devoir pour moi. Dès lors le poids de l’obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances & comme je l’ai dit dans l’Emile, à ce que je crois j’eusse été chez les Turcs un mauvais mari à l’heure où le cri public les appelle à remplir les devoirs de leur état.
Voilà ce qui modifie beaucoup l’opinion que j’eus long-tems de ma propre vertu, car il n’y en a point à suivre ses penchans & à se donner, quand ils nous y portent, le plaisir de bien faire. Mais elle consiste à les vaincre quand le devoir le commande, pour faire ce qu’il nous prescrit, & voilà ce que j’ai su moins faire qu’homme du monde. Né sensible & bon, portant la pitié jusqu’à la faiblesse & me sentant exalter l’âme par tout ce qui tient à la générosité, je fus humain, bienfaisant, secourable, par goût, par passion même, tant qu’on n’intéressa que mon cœur, j’eusse été le meilleur & le plus clément des hommes si j’en avois été le plus puissant, & pour éteindre en moi tout desir de vengeance il m’eût suffi de pouvoir me venger. J’aurois même été juste sans peine contre mon propre intérêt, mais contre celui des personnes qui m’étoient chères je n’aurois pu me résoudre à l’être. Dès que mon devoir & mon cœur étoient en contradiction, le premier eut rarement la victoire, à moins qu’il ne fallût seulement que m’abstenir ; alors j’étois fort le plus souvent, mais agir contre mon penchant me fut toujours impossible. Que ce soient les hommes, le devoir ou même la nécessité qui commandent quand mon cœur se tait, ma volonté reste sourde, & je ne saurois obéir. Je vois le mal qui me menace & je le laisse arriver plutôt que de m’agiter pour le prévenir. Je commence quelquefois avec effort mais cet effort me lasse & m’épuise bien vite, je ne saurois continuer. En toute chose imaginable ce que je ne fais pas avec plaisir m’est bientôt impossible à faire.
Il y a plus. La contrainte en désaccord avec mon desir suffit pour l’anéantir, & le changer en répugnance, en aversion même, pour peu qu’elle agisse trop fortement, & voilà ce qui me rend pénible la bonne œuvre qu’on exige & que je faisais de moi-même lorsqu’on ne l’exigeoit pas. Un bienfoit purement gratuit est certainement une œuvre que j’aime à faire. Mais quand celui qui l’a reçu s’en fait un titre pour en exiger la continuation sous peine de sa haine, quand il me fait une loi d’être à jamais son bienfaiteur pour avoir d’abord pris plaisir à l’être, dès lors la gêne commence & le plaisir s’évanouit. Ce que je fais alors quand je cède est faiblesse & mauvaise honte, mais la bonne volonté n’y est plus, & loin que je m’en applaudisse en moi-même, je me reproche en ma conscience de bien faire à contre-cœur
Je sais qu’il y a une espèce de contrat & même le plus saint de tous entre le bienfaiteur & l’obligé. C’est une sorte de société qu’ils forment l’un avec l’autre, plus étroite que celle qui unit les hommes en général, & si l’obligé s’engage tacitement à la reconnaissance, le bienfaiteur s’engage de même à conserver à l’autre, tant qu’il ne s’en rendra pas indigne, la même bonne volonté qu’il vient de lui témoigner & à lui en renouveler les actes toutes les fois qu’il le pourra & qu’il en sera requis. Ce ne sont pas la des conditions expresses, mais ce sont des effets naturels de la relation qui vient de s’établir entre eux. Celui qui la premiere fois refuse un service gratuit qu’on lui demande ne donne aucun droit de se plaindre à celui qu’il a refusé ; mais celui qui dans un cas semblable refuse au même la même grâce qu’il lui accorda ci-devant frustre une espérance qu’il l’a autorisé à concevoir il trompe & dément une attente qu’il a fait naître. On sent dans ce refus je ne sais quoi d’injuste & de plus dur que dans l’autre ; mais il n’en est pas moins l’effet d’une indépendance que le cœur aime & à laquelle il ne renonce pas sans effort. Quand je paye une dette, c’est un devoir que je remplis quand je fais un don, c’est un plaisir que je me donne. Or le plaisir de remplir ses devoirs est de ceux que la seule habitude de la vertu fait naître : ceux qui nous viennent immédiatement de la nature ne s’élèvent pas si haut que cela.
Après tant de tristes expériences j’ai appris à prévoir de loin les conséquences de mes premiers mouvemens suivis, & je me suis souvent abstenu d’une bonne œuvre que j’avois le desir & le pouvoir de faire, effrayé de l’assujettissement auquel dans la suite je m’allois soumettre si je m’y livrois inconsidérément. Je n’ai pas toujours senti cette crainte, au contraire dans ma jeunesse je m’attachais par mes propres bienfaits, & j’ai souvent éprouvé de même que ceux que j’obligeais s’affectionnoient à moi par reconnaissance encore plus que par intérêt. Mais les choses ont bien changé de face à cet égard comme à tout autre aussitôt que mes malheurs ont commencé. J’ai vécu dès lors dans une génération nouvelle qui ne ressembloit point à la première, & mes propres sentimens pour les autres ont souffert des changemens que j’ai trouvés dans les leurs. Les mêmes gens que j’ai vus successivement dans ces deux générations si différentes se sont pour ainsi dire assimilés successivement à l’une & à l’autre. De vrois & francs qu’ils étoient d’abord, devenus ce qu’ils sont, ils ont fait comme tous les autres & Par cela seul que les tems sont changés, les hommes ont changé comme eux. Eh comment pourrois-je garder les mêmes sentimens pour ceux en qui je trouve le contraire de ce qui les fit naître ? Je ne les hais point, parce que je ne saurois haïr ; mais je ne puis me défendre du mépris qu’ils méritent ni m’abstenir de le leur témoigner.
Peut-être, sans m’en apercevoir, ai-je changé moi-même plus qu’il n’auroit fallu. Quel naturel résisteroit sans altérer à une situation pareille à la mienne ? Convaincu par vingt ans d’expérience que tout ce que la nature a mis d’heureuses dispositions dans mon cœur est tourné par ma destinée & par ceux qui en disposent au préjudice de moi-même ou d’autrui, je ne puis plus regarder une bonne œuvre qu’on me présente à faire que comme un piège qu’on me tend & sous lequel est caché quelque mal. Je sais que, quel que soit l’effet de l’œuvre, je n’en aurai pas moins le mérite de ma bonne intention. Oui, ce mérite y est toujours sans doute, mais le charme intérieur n’y est plus, & sitôt que ce stimulant me manque, je ne sens qu’indifférence & glace au-dedans de moi, & sûr qu’au lieu de faire une action vraiment utile je ne fais qu’un acte de dupe, l’indignation de l’amour-propre jointe au désaveu de la raison ne m’inspire que répugnance & résistance où j’eusse été plein d’ardeur & de zèle dans mon état naturel.
Il est des sortes d’adversités qui élèvent & renforcent l’âme, mais il en est qui l’abattent & la tuent ; telle est celle dont je suis la proie. Pour peu qu’il y eût eu quelque mauvais levain dans la mienne elle l’eût fait fermenter à l’excès, elle m’eût rendu frénétique ; mais elle ne m’a rendu que nul. Hors d’état de bien faire & pour moi-même & pour autrui, je m’abstiens d’agir ; & cet état, qui n’est innocent que parce qu’il est forcé, me fait trouver une sorte de douceur à me livrer pleinement sans reproche à mon penchant naturel. Je vais trop loin sans doute, puisque j’évite les occasions d’agir, même où je ne vois que du bien à faire. Mais certain qu’on ne me laisse pas voir les choses comme elles sont, je m’abstiens de juger sur les apparences qu’on leur donne, & de quelque leurre qu’on couvre les motifs d’agir il suffit que ces motifs soient laissés à ma portée pour que je sois sûr qu’ils sont trompeurs.
Ma destinée semble avoir tendu dès mon enfance le premier piège qui m’a rendu long-tems si facile à tomber dans tous les autres. Je suis né le plus confiant des hommes & durant quarante ans entiers jamais cette confiance ne fut trompée une seule fois. Tombé tout d’un coup dans un autre genre de gens & de choses j’ai donné dans mille embûches sans jamais en apercevoir aucune, & vingt ans d’expérience ont à peine suffi pour m’éclairer sur mon sort. Une fois convaincu qu’il n’y a que mensonge & fausseté dans les démonstrations grimacières qu’on me prodigue, j’ai passé rapidement à l’autre extrémité : car quand on est une fois sorti de son naturel, il n’y a plus de bornes qui nous retiennent. Dès lors je me suis dégoûté des hommes, & ma volonté concourant avec la leur cet égard me tient encore plus éloigné d’eux que font toutes leurs machines.
Ils ont beau faire : cette répugnance ne peut mais aller jusqu’à l’aversion. En pensant à la dépendance où ils se sont mis de moi pour me punir dans la leur, ils me font une pitié réelle. Si je suis malheureux ils le sont eux-mêmes, & chaque fois que je rentre en moi je les trouve toujours à craindre. L’orgueil peut-être se mêle encore à ces égaremens, je me sens trop au-dessus d’eux pour les haïr. Ils peuvent m’intéresser tout au plus jusqu’au mépris, mais jamais jusqu’à la haine. enfin je m’aime trop moi-même pour pouvoir haïr qui que soit. Ce seroit resserrer, comprimer mon existence, & je voudrois plutôt l’étendre sur tout l’univers.
J’aime mieux les fuir que les haïr. Leur aspect frappe mes sens & par eux mon cœur d’impressions que mille regards cruels me rendent pénibles ; mais le malaise cesse aussitôt que l’objet qui cause a disparu. Je m’occupe d’eux, & bien malgré moi par leur présence, mais jamais par leur souvenir. Quand je ne les vois plus, ils sont pour moi comme s’ils n’existoient point.
Ils ne me sont même indifférents qu’en ce qui se rapporte à moi ; car dans leurs rapports entre eux ils peuvent encore m’intéresser & m’émouvoir comme les personnages d’un drame que je verrois représenter. Il faudroit que mon être moral fût anéanti pour que la justice me devînt indifférente. Le spectacle de l’injustice & de la méchanceté me fait encore bouillir le sang de colère ; les actes de vertu où je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours tressaillir de joie & m’arrachent encore de douces larmes. Mais il faut que je les voie & les apprécie moi-même ; car après ma propre histoire il faudroit que je fusse insensé pour adopter, sur quoi que ce fût le jugement des hommes, & pour croire aucune chose sur la foi d’autrui.
Si ma figure & mes traits étoient aussi parfaitement inconnus aux hommes que le sont mon caractère & mon naturel, je vivrois encore sans peine au milieu d’eux. Leur société même pourroit me plaire tant que je leur serois parfaitement étranger. Livré sans contrainte à mes inclinations naturelles, je les aimerois encore s’ils ne s’occupoient jamais de moi. J’exercerois sur eux une bienveillance universelle & parfaitement désintéressée : mais sans former jamais d’attachement particulier, & sans porter le joug d’aucun devoir, je ferois envers eux librement & de moi-même tout ce qu’ils ont tant de peine à faire incités par leur amour-propre & contraints par toutes leurs lois.
Si j’étois resté libre, obscur, isolé, comme j’étois fait pour l’être, je n’aurois fait que du bien : car je n’ai dans le cœur le germe d’aucune passion nuisible. Si j’eusse été invisible & tout-puissant comme Dieu, j’aurois été bienfaisant & bon comme lui. C’est la force & la liberté qui font les excellents hommes. La faiblesse & l’esclavage n’ont jamais fait que des méchants. Si j’eusse été possesseur de l’anneau de Gygès, il m’eût tiré de la dépendance des hommes & les eût mis dans la mienne. Je me suis souvent demandé, dans mes châteaux en Espagne, quel usage j’aurois fait de cet anneau ; car c’est bien là que la tentation d’abuser doit être près du pouvoir. Maître de contenter mes desirs, pouvant tout sans pouvoir être trompé par personne, qu’aurois-je pu desirer avec quelque suite ? Une seule chose : c’eût été de voir tous les cœurs contents. L’aspect de la félicité publique eût pu seul toucher mon cœur d’un sentiment permanent, & l’ardent desir d’y concourir eût été ma plus constante passion. Toujours juste sans partialité & toujours bon sans foiblesse, je me serois également garanti des méfiances aveugles & des haines implacables ; parce que, voyant les hommes tels qu’ils sont & lisant aisément au fond de leurs cœurs, j’en aurois peu trouvé d’assez aimables pour mériter toutes mes affections, peu d’assez odieux pour mériter toute ma haine, & que leur méchanceté même m’eût disposé à les plaindre par la connaissance certaine du mal qu’ils se font à eux-mêmes en voulant en faire à autrui. Peut-être aurois-je eu dans des momens de gaieté l’enfantillage d’opérer quelquefois des prodiges : mais parfaitement désintéressé pour moi-même & n’ayant pour loi que mes inclinations naturelles, sur quelques actes de justice sévère j’en aurois fait mille de clémence & d’équité. Ministre de la Providence & dispensateur de ses lois selon mon pouvoir, j’aurois fait des miracles plus sages & plus utiles que ceux de la légende dorée & du tombeau de Saint-Médard.
Il n’y a qu’un seul point sur lequel la faculté de pénétrer partout invisible m’eût pu faire chercher des tentations auxquelles j’aurois mal résisté, & une fois entré dans ces voies d’égarement, où n’eussé-je point été conduit par elles ? Ce seroit bien mal connoître la nature & moi-même que de me flatter que ces facilités ne m’auroient point séduit, ou que la raison m’auroit arrêté dans cette fatale pente. Sûr de moi sur tout autre article j’étois perdu par celui-là seul. Celui que sa puissance met au-dessus de l’homme doit être au-dessus des foiblesses de l’humanité, sans quoi cet excès de force ne servira qu’à le mettre en effet au-dessous des autres & de ce qu’il eût été lui-même s’il fût resté leur égal.
Tout bien considéré, je crois que je ferai mieux de jeter mon anneau magique avant qu’il m’oit fait faire quelque sottise. Si les hommes s’obstinent à me voir tout autre que je ne suis & que mon aspect irrite leur injustice, pour leur ôter cette vue il faut les fuir, mais non pas m’éclipser au milieu d’eux. C’est à eux de se cacher devant moi, de me dérober leurs manœuvres, de fuir la lumiere du jour, de s’enfoncer en terre comme des taupes. Pour moi qu’ils me voient s’ils peuvent, tant mieux, mais cela leur est impossible ; ils ne verront jamais à ma place que le Jean Jacques qu’ils se sont fait & qu’ils ont fait selon leur cœur, pour le haïr à leur aise. J’aurois donc tort de m’affecter de la façon dont ils me voient : je n’y dois prendre aucun intérêt véritable, car ce n’est pas moi qu’ils voient ainsi.
Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation devoir, & que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissemens nécessaires à qui veut vivre avec les hommes. Tant que j’agis librement je suis bon & je ne fais que du bien ; mais sitôt que je sens le joug, soit de la nécessité soit des hommes, je deviens rebelle ou plutôt rétif, alors je suis nul. Lorsqu’il faut faire le contraire de ma volonté, je ne le fais point, quoi il arrive ; je ne fais pas non plus ma volonté, parce que je suis foible. Je m’abstiens d’agir : car toute ma foiblesse est pour l’action, toute ma force est négative, & tous mes péchés sont d’omission, rarement de commission. Je n’ai jamais cru que la liberté de l’homme consistât à faire ce qu’il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu’il ne veut pas, & voilà celle que j’ai toujours clamée, souvent conservée, & par qui j’ai été le plus en scandale à mes contemporains. Car pour eux, actifs, remuans, ambitieux, détestant la liberté les uns des autres & n’en voulant point pour eux-mêmes pourvu qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne n’omettent rien de servile pour commander. Leur tort n’a donc pas été de m’écarter de la cité comme un membre inutile, mais de m’en proscrire comme un membre pernicieux : car j’ai peu fait de bien, je l’avoue, mais pour du mal, n’en est entré dans ma volonté de ma vie, & je doute qu’il y oit aucun homme au monde qui en oit réellement moins fait que moi.
SEPTIEME PROMENADE.
Le recueil de mes longs rêves est à peine commencé, & déjà je sens qu’il touche à sa fin. Un autre amusement lui succéde, m’absorbe, & m’ôte même le tems de rêver. Je m’y livre avec un engouement qui tient de l’extravagance & qui me fait rire moi-même quand j’y réfléchis ; mais je ne m’y livre pas moins, parce que dans la situation où me voilà, je n’ai plus d’autre regle de conduite que de suivre en tout mon penchant sans contrainte. Je ne peux rien à mon sort, je n’ai que des inclinations innocentes, & tous les jugemens des hommes étant désormais nuls pour moi, la sagesse même veut qu’en ce qui reste à ma portée je fasse tout ce qui me flatte, soit en public, soit à-part-moi, sans autre regle que ma fantaisie, & sans autre mesure que le peu de force qui m’est resté. Me voilà donc à mon foin pour toute nourriture, & à la Botanique pour toute occupation. Déjà vieux j’en avois pris la premiere teinture en Suisse auprès du Docteur d’Ivernois, & j’avois herborisé assez heureusement durant mes voyages pour prendre une connoissance passable du regne végétal. Mais devenu plus que sexagénaire & sédentaire à Paris, les forces commençant à me manquer pour les grandes herborisations, & d’ailleurs assez livré à ma copie de musique pour n’avoir pas besoin d’autre occupation, j’avois abandonné cet amusement qui ne m’étoit plus nécessaire ; j’avois rendu mon herbier, j’avois vendu mes livres, content de revoir quelquefois les plantes communes que je trouvois autour de Paris dans mes promenades. Durant cet intervalle le peu que je savois s’est presque entièrement effacé de ma mémoire, & bien plus rapidement qu’il ne s’y étoit gravé.
Tout-d’un-coup, âgé de soixante-cinq ans passés, privé du peu de mémoire que j’avois & des forces qui me restoient pour courir la campagne, sans guide, sans livres, sans jardin, sans l’herbier, me voilà repris de cette folie, mais avec plus d’ardeur encore que je n’en eus en m’y livrant la premiere fois, me voilà sérieusement occupé du sage projet d’apprendre par cœur tout le Regnum vegetabile de Murray & de connoître toutes les plantes connues sur la terre. Hors d’état de racheter des livres de botanique, je me suis mis en devoir de transcrire ceux qu’on m’a prêtés & résolu de refaire un herbier plus riche que le premier, en attendant que j’y mette toutes les plantes de la mer & des Alpes & de tous les arbres des Indes, je commence toujours à bon compte par le mouron, le cerfeuil la bourrache & le séneçon ; j’herborise savamment sur la cage de mes oiseaux & à chaque nouveau brin d’herbe que je rencontre je me dis avec satisfaction : voilà toujours une plante de plus.
Je ne cherche pas à justifier le parti que je prends de suivre cette fantaisie, je la trouve très-raisonnable, persuadé que dans la position où je suis, me livrer aux amusemens qui me flattent est une grande sagesse, & même une grande vertu : c’est le moyen de ne laisser germer dans mon cœur aucun levain de vengeance ou de haine, & pour trouver encore dans ma destinée du goût à quelque amusement, il faut assurément avoir un naturel bien épuré de toutes passions irascibles. C’est me venger de mes persécuteurs à ma manière, je ne saurois les punir plus cruellement que d’être heureux malgré eux.
Oui, sans doute la raison me permet, me prescrit même de me livrer à tout penchant qui m’attire & que rien ne m’empêche de suivre, mais elle ne m’apprend pas pourquoi ce penchant m’attire, & quel attroit je puis trouver à une vaine étude faite sans profit, sans progrès, & qui, vieux radoteur déjà caduc & pesant, sans facilité, sans mémoire me ramène aux exercices de la jeunesse & aux leçons d’un écolier. Or c’est une bizarrerie que je voudrois m’expliquer ; il me semble que, bien éclaircie, elle pourroit jeter quelque nouveau jour sur cette connaissance de moi-même à l’acquisition de laquelle j’ai consacré mes derniers loisirs.
J’ai pensé quelquefois assez profondément, mais rarement avec plaisir, presque toujours contre mon gré & comme par force : la rêverie me délasse & m’amuse, la réflexion me fatigue & m’attriste penser fut toujours pour moi une occupation pénible & sans charme. Quelquefois mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie, & durant ces égaremens mon ame erre & plane dans l’univers sur les ailes de l’imagination dans des extases qui passent toute autre jouissance.
Tant que je goûtai celle-là dans toute sa pureté toute autre occupation me fut toujours insipide. Mais quand, une fois jeté dans la carriere littéraire par des impulsions étrangères, je sentis la fatigue du travail d’esprit & l’importunité d’une célébrité malheureuse, je sentis en même tems languir & s’attiédir mes douces rêveries, & bientôt forcé de m’occuper malgré moi de ma triste situation, je ne pus plus retrouver que bien rarement ces chères extases qui durant cinquante ans m’avoient tenu lieu de fortune & de gloire, & sans autre dépense que celle du tems m’avoient rendu dans l’oisiveté le plus heureux des mortels.
J’avois même à craindre dans mes rêveries que mon imagination effarouchée par mes malheurs ne tournât enfin de ce côté son activité, & que le continuel sentiment de mes peines, me resserrant le cœur par degrés, ne m’accablât enfin de leur poids. Dans cet état, un instinct qui m’est naturel, me faisant fuir toute idée attristante, imposa silence à mon imagination et, fixant mon attention sur les objets qui m’environnoient me fit pour la premiere fois détailler le spectacle de la nature, que je n’avois guère contemplé jusqu’alors qu’en masse & dans son ensemble.
Les arbres, les arbrisseaux, les plantes sont la parure & le vêtement de la terre. Rien n’est si triste que l’aspect d’une campagne nue & pelée qui n’étale aux yeux que des pierres, du limon & des sables. Mais vivifiée par la nature & revêtue de sa robe de noces au milieu du cours des eaux & du chant des oiseaux, la terre offre à l’homme dans l’harmonie des trois règnes un spectacle plein de vie, d’intérêt & de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux & son cœur ne se lassent jamais.
Plus un contemplateur a l’âme sensible, plus il se livre aux extases qu’excite en lui cet accord. Une rêverie douce & profonde s’empare alors de ses sens, & il se perd avec une délicieuse ivresse dans l’immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié. Alors tous les objets particuliers lui échappent, il ne voit & ne sent rien que dans le tout. Il faut que quelque circonstance particuliere resserre ses idées & circonscrive son imagination pour qu’il puisse observer par partie cet univers qu’il s’efforçoit d’embrasser.
C’est ce qui m’arriva naturellement quand mon cœur resserré par la détresse rapprochoit & concentroit tous ses mouvemens autour de lui pour conserver ce reste de chaleur prêt à s’évaporer & s’éteindre dans l’abattement où je tombais par degré. J’errois nonchalamment dans les bois & dans les montagnes, n’osant penser de peur d’attiser mes douleurs. Mon imagination qui se refuse aux objets de peine laissoit mes sens se livrer aux impressions légères mais douces des objets environnans. Mes yeux se promenoient sans cesse de l’un à l’autre, & il n’étoit pas possible que dans une variété si grande il ne s’en trouvât qui les fixoient davantage & les arrêtoient plus long-tems.
Je pris goût à cette récréation des yeux, qui dans l’infortune repose, amuse, distroit l’esprit & suspend le sentiment des peines. La nature des objets aide beaucoup à cette diversion & la rend plus séduisante. Les odeurs suaves, les vives couleurs, les plus élégantes formes semblent se disputer à l’envi le droit de fixer notre attention. Il ne faut qu’aimer le plaisir pour se livrer à des sensations si douces, & si cet effet n’a pas lieu sur tous ceux qui en sont frappés, c’est dans les uns faute de sensibilité naturelle & dans la plupart que leur esprit trop occupé d’autres idées ne se livre qu’à la dérobée aux objets qui frappent leurs sens.
Une autre chose contribue encore à éloigner du règne végétal l’attention des gens de goût ; c’est l’habitude de ne chercher dans les plantes que des drogues & des remèdes. Théophraste s’y étoit pris autrement, & l’on peut regarder ce philosophe comme le seul botaniste de l’antiquité aussi n’est-il presque point connu parmi nous ; mais grâce à un certain Dioscoride, grand compilateur de recettes, & à ses commentateurs la médecine s’est tellement emparée des plantes transformées en exemples qu’on n’y voit que ce qu’on n’y voit point, avoir les prétendues vertus qu’il plaît au tiers & au quart de leur attribuer. On ne conçoit pas que organisation végétale puisse par elle-même mériter quelque attention ; des gens qui passent leur vie arranger savamment des coquilles se moquent de la botanique comme d’une étude inutile quand on n’y joint pas, comme ils disent, celle des propriétés, c’est-à-dire quand on n’abandonne pas l’observation de la nature qui ne ment point & qui ne nous dit rien de tout cela, pour se livrer uniquement à l’autorité des hommes qui sont menteurs & qui affirment beaucoup de choses qu’il faut croire sur une parole, fondée elle-même le plus souvent sur l’autorité d’autrui. Arrêtez-vous dans une prairie émaillée à examiner successivement les fleurs dont elle brille, ceux qui vous verront faire, vous prenant pour un frater, vous demanderont des herbes pour guérir la rogne des enfans, la gale des hommes ou la morve des chevaux.
Ce dégoûtant préjugé est détruit en partie dans les autres pays & sur-tout en Angleterre grâce à Linnæus qui a un peu tiré la botanique des écoles de la pharmacie pour la rendre à l’histoire naturelle & aux usages économiques, mais en France où cette étude a moins pénétré chez les gens du monde, on est resté sur ce point tellement barbare qu’un bel esprit de Paris voyant à Londres tel jardin de curieux plein d’arbres & de plantes rares s’écria pour tout éloge : Voilà un fort beau jardin d’apothicaire ! À ce compte le premier apothicaire fut Adam. Car il n’est pas aisé d’imaginer un jardin mieux assorti de plantes que celui d’Eden.
Ces idées médicinales ne sont assurément guère propres à rendre agréable l’étude de la botanique, elles flétrissent l’émail des prés, l’éclat des fleurs, dessèchent la fraîcheur des bocages, rendent la verdure & les ombrages insipides & dégoûtans ; toutes ces structures charmantes & gracieuses intéressent fort peu quiconque ne veut que piler tout cela dans un mortier, & l’on n’ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmi des herbes pour les lavemens.
Toute cette pharmacie ne souilloit point mes images champêtres ; rien n’en étoit plus éloigné que des tisanes & des emplâtres. J’ai souvent pensé en regardant de près les champs, les vergers, les bois & leurs nombreux habitans que le règne végétal étoit un magasin d’alimens donnés par la nature à l’homme & aux animaux. Mais jamais il ne m’est venu à l’esprit d’y chercher des drogues & des remedes. Je ne vois rien dans ses diverses productions qui m’indique un pareil usage, & elle nous auroit montré le choix si elle nous l’avoit prescrit, comme elle a fait pour les comestibles. Je sens même que le plaisir que je prends à parcourir les bocages seroit empoisonné par le sentiment des infirmités humaines s’il me laissoit penser à la fièvre, à la pierre, à la goutte & au mal caduc. Du reste je ne disputerai point aux végétaux les grandes vertus qu’on leur attribue ; je dirai seulement qu’en supposant ces vertus réelles, c’est malice pure aux malades de continuer à l’être ; car de tant de maladies que les hommes se donnent il n’y en a pas une seule dont vingt sortes d’herbes ne guérissent radicalement.
Ces tournures d’esprit qui rapportent toujours tout à notre intérêt matériel, qui font chercher partout du profit ou des remèdes, & qui feroient regarder avec indifférence toute la nature si l’on se portoit toujours bien, n’ont jamais été les miennes. Je me sens là-dessus tout à rebours des autres hommes : tout ce qui tient au sentiment de mes besoins attriste & gâte mes pensées, & jamais je n’ai trouvé de vrai charme aux plaisirs de l’esprit qu’en perdant tout à fait de vue l’intérêt de mon corps. Ainsi quand même je croirois à la médecine, quand même ses remèdes seroient agréables, je trouverois jamais à m’en occuper ces délices que donne une contemplation pure & désintéressée & mon ame ne sauroit s’exalter & planer sur la nature, tant que je la sens tenir aux liens de mon corps. D’ailleurs sans avoir eu jamais grande constance à la médecine, j’en ai eu beaucoup à des médecins que j’estimais, que j’aimais, & à qui je laissais gouverner ma carcasse avec pleine autorité. Quinze ans d’expérience m’ont instruit à mes dépens ; rentré maintenant sous les seules lois de la nature, j’ai repris par elle ma premiere santé. Quand les médecins n’auroient point contre moi d’autres griefs, qui pourroit s’étonner de leur haine ? Je suis la preuve vivante de la vanité de tout art & de l’inutilité de leurs soins. Non, rien de personnel, rien qui tienne à l’intérêt de mon corps ne peut occuper vraiment mon ame. Je médite, je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m’oublie moi-même. Je sens des extases, des ravissemens inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier avec la nature entière. Tant que les hommes furent mes freres, je me faisais des projets de félicité terrestre ; ces projets étant toujours relatifs au tout je ne pouvois être heureux que de la félicité publique, & jamais l’idée d’un bonheur particulier n’a touché mon cœur que quand j’ai vu mes freres ne chercher le leur que dans ma misere. Alors pour ne les pas haïr il a bien fallu les fuir ; alors, me réfugiant chez la mere commune, j’ai cherché dans ses bras à me soustraire aux atteintes de ses enfans, je suis devenu solitaire, ou comme ils disent, insociable & misanthrope, parce que la plus sauvage solitude me paroît préférable à la société des méchans, qui ne se nourrit que de trahisons & de haine.
Forcé de m’abstenir de penser, de peur de penser à mes malheurs malgré moi, forcé de contenir les restes d’une imagination riante mais languissante, que tant d’angoisses pourroient effaroucher à la fin ; forcé de tâcher d’oublier les hommes, qui m’accablent d’ignominie & d’outrages de peur que l’indignation ne m’aigrît enfin contre eux, je ne puis cependant me concentrer tout entier en moi-même, parce que mon ame expansive cherche malgré que j’en aie à étendre ses sentimens & son existence sur d’autres êtres, & je ne puis plus comme autrefois me jeter tête baissée dans ce vaste océan de la nature, parce que mes facultés affaiblies & relâchées ne trouvent plus d’objets assez déterminés, assez fixes, assez à ma portée pour s’y attacher fortement & que je ne me sens plus assez de vigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases. Mes idées ne sont presque plus que des sensations, & la sphère de mon entendement ne passe pas les objets dont je suis immédiatement entouré.
Fuyant les hommes, cherchant la solitude, n’imaginant plus, pensant encore moins, & cependant doué d’un tempérament vif qui m’éloigne de l’apathie languissante & mélancolique, je commençai de m’occuper, de tout ce qui m’entourait, & par un instinct fort naturel je donnai la préférence aux objets les plus agréables. Le règne minéral n’a rien en soi d’aimable & d’attrayant ; ses richesses enfermées dans le sein de la terre semblent avoir été éloignées des regards des hommes pour ne pas tenter leur cupidité. Elles sont là comme en réserve pour servir un jour de supplément aux véritables richesses qui sont plus à sa portée & dont il perd le goût à mesure qu’il se corrompt. Alors il faut qu’il appelle l’industrie, la peine & le travail au secours de ses miseres ; il fouille les entrailles de la terre, il va chercher dans son centre aux risques de sa vie & aux dépens de sa santé des biens imaginaires à la place des biens réels qu’elle lui offroit d’elle-même quand il savoit en jouir. Il fuit le soleil & le jour qu’il n’est plus digne de voir ; il s’enterre tout vivant & fait bien, ne méritant plus de vivre à la lumiere du jour. Là, des carrières des gouffres, des forges, des fourneaux, un appareil d’enclumes, de marteaux de fumée & de feu succèdent aux douces images des travaux champêtres. Les visages hâves des malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des mines, de noirs forgerons, de hideux cyclopes sont le spectacle que l’appareil des mines substitue au sein de la terre, à celui de la verdure & des fleurs, du ciel azuré, des bergers amoureux & des laboureurs robustes sur sa surface.
Il est aisé, je l’avoue, d’aller ramassant du sable & des pierres, d’en remplir ses poches & son cabinet & de se donner avec cela les airs d’un naturaliste : mais ceux qui s’attachent & se bornent à ces sortes de collections sont pour l’ordinaire de riches ignorans qui ne cherchent à cela que le plaisir de l’étalage. Pour profiter dans l’étude des minéraux, il faut être chimiste & physicien ; il faut faire des expériences pénibles & coûteuses, travailler dans des laboratoires, dépenser beaucoup d’argent & de tems parmi le charbon, les creusets, les fourneaux, les cornues, dans la fumée & les vapeurs étouffantes, toujours au risque de sa vie & souvent aux dépens de sa santé. De tout ce triste & fatigant travail résulte pour l’ordinaire beaucoup moins de savoir que d’orgueil, & où est le plus médiocre chimiste qui ne croye pas avoir pénétré toutes les grandes opérations de la nature pour avoir trouvé, par hasard peut-être, quelques petites combinaisons de l’art ?
Le regne animal est plus à notre portée & certainement mérite encore mieux d’être étudié. Mais enfin cette étude n’a-t-elle pas aussi ses difficultés ses embarras, ses dégoûts & ses peines ? Surtout pour un solitaire qui n’a ni dans ses jeux ni dans ses travaux d’assistance à espérer de personne. Comment observer, disséquer, étudier, connoître les oiseaux dans les airs, les poissons dans les eaux les quadrupèdes plus légers que le vent, plus forts que l’homme & qui ne sont pas plus disposés à venir s’offrir à mes recherches que moi de courir après eux pour les y soumettre de force ? J’aurois donc pour ressource des escargots, des vers, des mouches, & je passerois ma vie à me mettre hors d’haleine pour courir après des papillons, à empaler de pauvres insectes, à disséquer des souris quand j’en pourrois prendre ou les charognes des bêtes que par hasard je trouverois mortes. L’étude des animaux n’est rien sans l’anatomie, c’est par elle qu’on apprend à les classer, à distinguer les genres, les espèces. Pour les étudier par leurs mœurs, par leurs caractères, il faudroit avoir des volières, des viviers, des ménageries il faudroit les contraindre en quelque maniere que ce pût être à rester rassemblés autour de moi. Je n’ai ni le goût ni les moyens de les tenir en captivité, ni l’agilité nécessaire pour les suivre dans leurs allures quand ils sont en liberté. Il faudra donc les étudier morts, les déchirer, les désosser, fouiller à loisir dans leurs entrailles palpitantes ! Quel appareil affreux qu’un amphithéâtre anatomique, des cadavres puans, de baveuses & livides chairs, du sang des intestins dégoûtans, des squelettes affreux, des vapeurs pestilentielles ! Ce n’est pas là, sur ma parole, que Jean-Jacques ira chercher ses amusemens.
Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frois, ruisseaux, bosquets, verdure venez purifier mon imagination salie par tous ces hideux objets. Mon ame morte à tous les grands mouvemens ne peut plus s’affecter que par des objets sensibles ; je n’ai plus que des sensations, & ce n’est plus que par elles que la peine ou le plaisir peuvent m’atteindre ici-bas. Attiré par les rians objets qui m’entourent, je les considère, je les contemple, je les compare, j’apprends enfin à les classer & me voilà tout d’un coup aussi botaniste qu’a besoin de l’être celui qui ne veut étudier la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l’aimer.
Je ne cherche point à m’instruire : il est trop tard. D’ailleurs je n’ai jamais vu que tant de science contribuât au bonheur de la vie. Mais je cherche à me donner des amusemens doux & simples que je puisse ajouter sans peine & qui me distroient de mes malheurs. Je n’ai ni dépense à faire ni peine à prendre pour errer nonchalamment d’herbe en herbe, de plante en plante, pour les examiner, pour comparer leurs divers caractères, pour marquer leurs rapports & leurs différences, enfin pour observer l’organisation végétale de maniere à suivre la marche & le jeu des machines vivantes, à chercher quelquefois avec succès leurs lois générales, la raison & la fin de leurs structures diverses, & à me livrer au charme de l’admiration reconnaissante pour la main qui me fait jouir de tout cela.
Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l’homme par l’attroit du plaisir & de la curiosité à l’étude de la nature, mais les astres sont placés loin de nous, il faut des connaissances préliminaires, des instrumens, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre & les rapprocher à notre portée. Les plantes y sont naturellement. Elles naissent sous nos pieds & dans nos mains pour ainsi dire, & si la petitesse de leurs parties essentielles les dérobe quelquefois à la simple vue, les instrumens qui les y rendent sont d’un beaucoup plus facile usage que ceux de l’astronomie. La botanique est l’étude d’un oisif & paresseux solitaire : une pointe & une loupe sont tout l’appareil dont il a besoin pour les observer. Il se promène, il erre librement d’un objet à l’autre, il fait la revue de chaque fleur avec intérêt & curiosité, & sitôt qu’il commence à saisir les lois de leur structure il goûte à les observer un plaisir sans peine aussi vif que s’il lui en coûtoit beaucoup. Il y a dans cette oiseuse occupation un charme qu’on ne sent que dans le plein calme des passions mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse & douce ; mais sitôt qu’on y mêle un motif d’intérêt ou de vanité, soit pour remplir des places ou pour faire des livres, sitôt qu’on ne veut apprendre que pour instruire, qu’on n’herborise que pour devenir auteur ou professeur, tout ce doux charme s’évanouit, on ne voit plus dans les plantes que des instrumens de nos passions, on ne trouve plus aucun vrai plaisir dans leur étude, on ne veut plus savoir mais montrer qu’on sait, & dans les bois on n’est que sur le théâtre du monde, occupé du soin de s’y faire admirer ou bien se bornant à la botanique de cabinet & de jardin tout au plus, au lieu d’observer les végétaux dans la nature, on ne s’occupe que de systèmes & de méthodes ; matiere éternelle de dispute qui ne fait pas connoître une plante de plus & ne jette aucune véritable lumiere sur l’histoire naturelle & le règne végétal. De-là les haines, les jalousies, que la concurrence de célébrité excite chez les botanistes auteurs autant & plus que chez les autres savans. En dénaturant cette aimable étude ils la transplantent au milieu des villes & des académies où elle ne dégénère pas moins que les plantes exotiques dans les jardins des curieux.
Des dispositions bien différentes ont fait pour moi de cette étude une espèce de passion qui remplit le vide de toutes celles que je n’ai plus. Je gravis les rochers, les montagnes, je m’enfonce dans les vallons, dans les bois, pour me dérober autant qu’il est possible au souvenir des hommes & aux atteintes des méchans. Il me semble que sous les ombrages d’une forêt je suis oublié, libre & paisible comme si je n’avois plus d’ennemis ou que le feuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes comme il les éloigne de mon souvenir, & je m’imagine dans ma bêtise qu’en ne pensant point à eux ils ne penseront point à moi. Je trouve une si grande douceur dans cette illusion que je m’y livrerois tout entier si ma situation, ma foiblesse & mes besoins me le permettaient. Plus la solitude où je vis alors est profonde, plus il faut que quelque objet en remplisse le vide, & ceux que mon imagination me refuse ou que ma mémoire repousse sont suppléés par les productions spontanées que la terre, non forcée par les hommes, offre à mes yeux de toutes parts. Le plaisir d’aller dans un désert chercher de nouvelles plantes couvre celui d’échapper à mes persécuteurs et, parvenu dans des lieux où je ne vois nulles traces d’hommes, je respire plus à mon aise comme dans un asile où leur haine ne me poursuit plus.
Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du côté de la Robaila montagne du justicier Clerc. J’étois seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne, & de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux dont plusieurs tombés de vieillesse & entrelacés les uns dans les autres fermoient ce réduit de barrières impénétrables, quelques intervalles que laissoit cette sombre enceinte n’offroient au-delà que des roches coupées à pic & d’horribles précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le duc la chevêche & l’orfraie faisoient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne, quelques petits oiseaux rares mais familiers tempéroient cependant l’horreur de cette solitude. Là je trouvai la Dentaire héptaphyllos, le Cyclamen, le Nidus avis, le grand Laserpitium & quelques autres plantes qui me charmerent & m’amuserent long-tems. Mais insensiblement dominé par la forte impression des objets, j’oubliai la botanique & les plantes, je m’assis sur des oreillers de Lycopodium & de mousses, & je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étois là dans un refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne me déterreroient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparois à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, & je me disais avec complaisance : Sans doute je suis le premier mortel qui oit pénétré jusqu’ici ; je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanois dans cette idée, j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnoître ; j’écoute : le même bruit se répete & se multiplie. Surpris & curieux je me leve, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d’où venoit le bruit, & dans une combe à vingt pas du lieu même où je croyois être parvenu le premier j’aperçois une manufacture de bas.
Je ne saurois exprimer l’agitation confuse & contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m’étois cru totalement seul. Mais ce mouvement plus rapide que l’éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes échapper aux cruelles mains des hommes, acharnés à me tourmenter. Car j’étois bien sûr qu’il n’y avoit peut- être pas deux hommes dans cette fabrique qui se fussent initiés dans le complot dont le prédicant Montmollin s’étoit fait le chef, & qui tiroit de plus loin ses premiers mobiles. Je me hâtai d’écarter cette triste idée & je finis par rire en moi-même & de ma vanité puérile & de la maniere comique dont j’en avois été puni.
Mais en effet qui jamais eût dû s’attendre à trouver une manufacture dans un précipice ! Il n’y que la Suisse au monde qui présente ce mélange de la nature sauvage & de l’industrie humaine. La Suisse entiere n’est pour ainsi dire qu’une grande ville dont les rues, larges & longues plus que celle de Saint-Antoine, sont semées de forêts, coupées de montagnes, & dont les maisons éparses & isolées ne communiquent entre elles que par des jardins anglais. Je me rappelai à ce sujet une autre herborisation que du Peyrou, d’Escherny, le colonel Pury, le justicier Clerc & moi avions faite il y avoit quelque tems sur la montagne de Chasseron, du sommet de laquelle on découvre sept lacs. On nous dit qu’il n’y avoit qu’une seule maison sur cette montagne, & nous n’eussions sûrement pas deviné la profession de celui qui l’habitoit si l’on n’eût ajouté que c’étoit un libraire, & qui même faisoit fort bien ses affaires dans le pays. Il me semble qu’un seul fait de cette espèce fait mieux connoître la Suisse que toutes les descriptions des voyageurs.
En voici un autre de même nature ou à peu près qui ne fait pas moins connoître un peuple fort différent. Durant mon séjour à Grenoble je faisais souvent de petites herborisations hors de la ville avec le sieur Bovier avocat de ce pays-là, non pas qu’il aimât ni sût la botanique, mais parce que s’étant fait mon garde de la manche, il se faisait, autant que la chose étoit possible, une loi de ne pas me quitter d’un pas. Un jour nous nous promenions le long de l’Isère dans un lieu tout plein de saules épineux. Je vis sur ces arbrisseaux des fruits mûrs j’eus la curiosité d’en goûter et, leur trouvant une petite acidité très-agréable, je me mis à manger de ces grains pour me rafraîchir ; le sieur Bovier se tenoit à côté de moi sans m’imiter & sans rien dire. Un de ses amis survint, qui me voyant picorer ces grains me dit : eh ! monsieur, que faites-vous là ? Ignorez-vous que ce fruit empoisonne ? Ce fruit empoisonne, m’écriai-je tout surpris. Sans doute, reprit-il, & tout le monde fait si bien cela, que
(*) C’est sans doute la ressemblance des noms qui a entraîné M. Rousseau à appliquer l’anecdote du Libraire, à Chasseron, au lieu de Chasseral, autre montagne très-élevée sur les frontières de la Principauté de Neufchâtel. personne dans le pays ne s’avise d’en goûter." Je regardai le sieur Bovier & je lui dis : "Pourquoi donc ne m’avertissiez-vous pas ? — Ah ! monsieur me répondit-il d’un ton respectueux, je n’osais pas prendre cette liberté." Je me mis à rire de cette humilité dauphinoise, en discontinuant néanmoins ma petite collation. J’étois persuadé, comme je le suis encore, que toute production naturelle agréable au goût ne peut être nuisible au corps ou ne l’est du moins que par son excès. Cependant j’avoue que je m’écoutai un peu tout le reste de la journée : mais j’en fus quitte pour un peu d’inquiétude, je soupai très-bien, dormis mieux, & me levai le matin en parfaite santé, après avoir avalé la veille quinze ou vingt grains de ce terrible Hippophage, qui empoisonne à très-petite dose, à ce que tout le monde me dit à Grenoble le lendemain. Cette aventure me parut si plaisante que je ne me la rappelle jamais sans rire de la singuliere discrétion de M. l’avocat Bovier.
Toutes mes courses de botanique, les diverses impressions du local, des objets qui m’ont frappé, les idées qu’il m’a fait naître, les incidents qui s’y sont mêlés, tout cela m’a laissé des impressions qui se renouvellent par l’aspect des plantes herborisées dans ces mêmes lieux. Je ne reverrai plus ces beaux paysages, ces forêts, ces lacs, ces bosquets, ces rochers, ces montagnes, dont l’aspect a toujours touché mon cœur : mais maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses contrées je n’ai qu’à ouvrir mon herbier & bientôt il m’y transporte. Les fragmens des plantes que j’y ai cueillies suffisent pour me rappeler tout ce magnifique spectacle. Cet herbier est pour moi un journal d’herborisations qui me les fait recommencer avec un nouveau charme & produit l’effet d’un optique qui les peindroit derechef à mes yeux. C’est la chaîne des idées accessoires qui m’attache à la botanique. Elle rassemble & rappelle à mon imagination toutes les idées qui la flattent davantage. Les prés, les eaux, les bois, la solitude, la paix sur-tout & le repos qu’on trouve au milieu de tout cela sont retracés par elle incessamment à ma mémoire. Elle me fait oublier les persécutions des hommes, leur haine, leur mépris, leurs outrages, & tous les maux dont ils ont payé mon tendre & sincère attachement pour eux. Elle me transporte dans des habitations paisibles au milieu de gens simples & bons tels que ceux avec qui j’ai vécu jadis. Elle me rappelle & mon jeune âge & mes innocents plaisirs, elle m’en fait jouir derechef, & me rend heureux bien souvent encore au milieu du plus triste sort qu’oit subi jamais un mortel.
HUITIEME PROMENADE.
En méditant sur les dispositions de mon ame dans toutes les situations de ma vie, je suis extrêmement frappé de voir si peu de proportion entre les diverses combinaisons de ma destinée, & les sentimens habituels de bien ou mal-être dont elles m’ont affecté. Les divers intervalles de mes courtes prospérités ne m’ont laissé presqu’aucun souvenir agréable de la maniere intime & permanente dont elles m’ont affecté ; & au contraire dans toutes les miseres de ma vie, je me sentois constamment rempli de sentimens tendres, touchans, délicieux, qui versant un baume salutaire sur les blessures de mon cœur navré, sembloient en convertir la douleur en volupté, & dont l’aimable souvenir me revient seul, dégagé de celui des maux que j’éprouvois en même tems. Il me semble que j’ai plus goûté la douceur de l’existence ; que j’ai réellement plus vécu quand mes sentimens resserrés pour ainsi dire, autour de mon cœur par ma destinée, n’alloient point s’évaporant au-dehors, sur tous les objets de l’estime des hommes qui en méritent si peu par eux-mêmes, & qui font l’unique occupation des gens que l’on croit heureux.
Quand tout étoit dans l’ordre autour de moi ; quand j’étois content de tout ce qui m’entouroit & de la sphere dans laquelle j’avois à vivre, je la remplissois de mes affections. Mon ame expansive s’étendoit sur d’autres objets. Et toujours attiré loin de moi par des goûts de mille especes, par des attachemens aimables qui sans cesse occupoient mon cœur, je m’oubliois en quelque façon moi-même, j’étois tout entier à ce qui m’étoit étranger & j’éprouvois dans la continuelle agitation de mon cœur toute la vicissitude des choses humaines. Cette vie orageuse ne me laissoit ni paix au-dedans ni repos au-dehors. Heureux en apparence, je n’avois pas un sentiment qui pût soutenir l’épreuve de la réflexion & dans lequel je pusse vraiment me complaire. Jamais je n’étois parfaitement content ni d’autrui ni de moi-même. Le tumulte du monde m’étourdissoit la solitude m’ennuyait, j’avois sans cesse besoin de changer de place & je n’étois bien nulle part. J’étois fêté pourtant, bien voulu, bien reçu, caressé partout. Je n’avois pas un ennemi, pas un malveillant, pas un envieux. Comme on ne cherchoit qu’à m’obliger j’avois souvent le plaisir d’obliger moi-même beaucoup de monde, & sans bien, sans emploi, sans fauteurs ni sans grands talents bien développés ni bien connus je jouissais des avantages attachés à tout cela, & je ne voyais personne dans aucun état dont le sort me parût préférable au mien. Que me manquait-il donc pour être heureux, je l’ignore ; mais je sais que je ne l’étois pas. Que me manque-t-il aujourd’hui pour être le plus infortuné des mortels ? Rien de tout ce que les hommes ont pu mettre du leur pour cela. Eh bien, dans cet état déplorable je ne changerois pas encore d’être & de destinée contre le plus fortuné d’entre eux, & j’aime encore mieux être moi dans toute ma misere que d’être aucun de ces gens-là dans toute leur prospérité. Réduit à moi seul, je me nourris, il est vrai, de ma propre substance, mais elle ne s’épuise pas & je me suffis à moi-même, quoique je rumine pour ainsi dire à vide, & que mon imagination tarie & mes idées éteintes ne fournissent plus d’alimens à mon cœur. Mon ame offusquée, obstruée par mes organes, s’affaisse de jour en jour & sous le poids de ces lourdes masses n’a plus assez de vigueur pour s’élancer comme autrefois hors de sa vieille enveloppe.
C’est à ce retour sur nous-mêmes que nous force l’adversité, & c’est peut-être là ce qui la rend le plus insupportable à la plupart des hommes. Pour moi qui ne trouve à me reprocher que des fautes, j’en accuse ma foiblesse & je me console ; car jamais mal prémédité n’approcha de mon cœur.
Cependant, à moins d’être stupide, comment contempler un moment ma situation sans la voir aussi horrible qu’ils l’ont rendue, & sans périr de douleur & de désespoir ? Loin de cela, moi le plus sensible des êtres, je la contemple & ne m’en émeus pas, & sans combats, sans efforts sur moi- même, je me vois presque avec indifférence dans un état dont nul autre homme peut-être ne supporteroit l’aspect sans effroi.
Comment en suis-je venu là ? Car j’étois bien loin de cette disposition paisible au premier soupçon du complot dont j’étois enlacé depuis long-tems sans m’en être aucunement aperçu. Cette découverte nouvelle me bouleversa. L’infamie & la trahison me surprirent au dépourvu. Quelle ame honnête est préparée à de tels genres de peines ? Il faudroit les mériter pour les prévoir. Je tombai dans tous les pièges qu’on creusa sous mes pas, l’indignation, la fureur, le délire s’emparerent de moi, je perdis la tramontane. Ma tête se bouleversa, & dans les ténebres horribles où l’on n’a cessé de me tenir plongé je n’aperçus plus ni lueur pour me conduire, ni appui ni prise où je pusse me tenir ferme & résister au désespoir qui m’entraînait.
Comment vivre heureux & tranquille dans cet état affreux ? J’y suis pourtant encore & plus enfoncé que jamais, & j’y ai retrouvé le calme & la paix & j’y vis heureux & tranquille & j’y ris des incroyables tourmens que mes persécuteurs se donnent sans cesse tandis que je reste en paix occupé de fleurs, d’étamines & d’enfantillages, & que je ne songe pas même à eux.
Comment s’est fait ce passage ? Naturellement insensiblement & sans peine. La premiere surprise fut épouvantable. Moi qui me sentois digne d’amour & d’estime, moi qui me croyais honoré, chéri comme je méritois de l’être, je me vis travesti tout d’un coup en un monstre affreux tel qu’il n’en exista jamais. Je vois toute une génération se précipiter tout entiere dans cette étrange opinion, sans explication, sans doute, sans honte, & sans que je puisse parvenir à savoir jamais la cause de cette étrange révolution. Je me débattis avec violence & ne fis que mieux m’enlacer. Je voulus forcer mes persécuteurs à s’expliquer avec moi, ils n’avoient garde. Après m’être long-tems tourmenté sans succès, il fallut bien prendre haleine. Cependant j’espérois toujours, je me disais : Un aveuglement si stupide, une si absurde prévention ne sauroit gagner tout le genre humain. Il y a des hommes de sens qui ne partagent pas le délire, il y a des ames justes qui détestent la fourberie & les traîtres. Cherchons, je trouverai peut-être enfin un homme si je le trouve, ils sont confondus. J’ai cherché vainement, je ne l’ai point trouvé. La ligue est universelle, sans exception, sans retour, & je suis sûr d’achever mes jours dans cette affreuse proscription, sans jamais en pénétrer le mystère.
C’est dans cet état déplorable qu’après de longues angoisses, au lieu du désespoir qui sembloit devoir être enfin mon, partage, j’ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille, & que je n’en desire point d’autre pour le lendemain.
D’où vient cette différence ? D’une seule chose ; c’est que j’ai appris à porter le joug de la nécessité sans murmure. C’est que je m’efforçois de tenir encore à mille choses & que toutes ces prises m’ayant successivement échappé, réduit à moi seul j’ai repris enfin mon assiette. Pressé de tous côtés je demeure en équilibre, parce que je ne m’attache plus à rien, je ne m’appuie que sur moi.
Quand je m’élevois avec tant d’ardeur contre l’opinion, je portois encore son joug sans que je m’en aperçusse. On veut être estimé des gens qu’on estime, & tant que je pus juger avantageusement des hommes ou du moins de quelques hommes, les jugemens qu’ils portoient sur moi ne pouvoient m’être indifférents. Je voyais que souvent les jugemens du public sont équitables, mais je ne voyais pas que cette équité même étoit l’effet du hasard, que les règles sur lesquelles les hommes fondent leurs opinions ne sont tirées que de leurs passions ou de leurs préjugés qui en sont l’ouvrage & que, lors même qu’ils jugent bien, souvent encore ces bons jugemens naissent d’un mauvois principe, comme lorsqu’ils feignent d’honorer en quelque succès le mérite d’un homme, non par esprit de justice mais pour se donner un air impartial en calomniant tout à leur aise le même homme sur d’autres points.
Mais quand, après de longues & vaines recherches, je les vis tous rester sans exception dans le plus inique & absurde système que l’esprit infernal pût inventer ; quand je vis qu’à mon égard la raison étoit bannie de toutes les têtes & l’équité de tous les cœurs ; quand je vis une génération frénétique se livrer tout entiere à l’aveugle fureur de ses guides contre un infortuné qui jamais ne fit, ne voulut, ne rendit de mal à personne, quand après avoir vainement cherché un homme il fallut éteindre enfin ma lanterne & m’écrier : Il n’y en a plus ; alors je commençai à me voir seul sur la terre, & je compris que mes contemporains n’étoient par rapport à moi que des êtres mécaniques qui n’agissoient que par impulsion & dont je ne pouvois calculer l’action que par les lois du mouvement. Quelque intention, quelque passion que j’eusse pu supposer dans leurs ames, elles n’auroient jamais expliqué leur conduite à mon égard d’une façon que je pusse entendre. C’est ainsi que leurs dispositions intérieures cesserent d’être quelque chose pour moi. Je ne vis plus en eux que des masses différemment mues, dépourvues à mon égard de toute moralité.
Dans tous les maux qui nous arrivent, nous regardons plus à l’intention qu’à l’effet. Une tuile qui tombe d’un toit peut nous blesser davantage mais ne nous navre pas tant qu’une pierre lancée à dessein par une main malveillante. Le coup porte à faux quelquefois, mais l’intention ne manque jamais son atteinte. La douleur matérielle est ce qu’on sent le moins dans les atteintes de la fortune, & quand les infortunés ne savent à qui s’en prendre de leurs malheurs ils s’en prennent à la destinée qu’ils personnifient & à laquelle ils prêtent des yeux & une intelligence pour les tourmenter à dessein. C’est ainsi qu’un joueur dépité par ses pertes se met en fureur sans savoir contre qui. Il imagine un sort qui s’acharne à dessein sur lui pour le tourmenter et, trouvant un aliment à sa colère il s’anime & s’enflamme contre l’ennemi qu’il s’est créé. L’homme sage qui ne voit dans tous les malheurs qui lui arrivent que les coups de l’aveugle nécessité n’a point ces agitations insensées il crie dans sa douleur mais sans emportement, sans colère ; il ne sent du mal dont il est la proie que l’atteinte matérielle, & les coups qu’il reçoit ont beau blesser sa personne, pas un n’arrive jusqu’à son cœur.
C’est beaucoup que d’en être venu là, mais ce n’est pas tout si l’on s’arrête. C’est bien avoir coupé le mal mais c’est avoir, laissé la racine. Car cette racine n’est pas dans les êtres qui nous sont étrangers, elle est en nous-mêmes & c’est là qu’il faut travailler pour l’arracher tout à fait. Voilà ce que je sentis parfaitement dès que je commençai de revenir à moi. Ma raison ne me montrant qu’absurdités dans toutes les explications que je cherchais à donner à ce qui m’arrive, je compris que les causes, les instrumens, les moyens de tout cela m’étant inconnus & inexplicables, devoient être nuls pour moi. Que je devois regarder tous les détails de ma destinée comme autant d’actes d’une pure fatalité où je ne devois supposer ni direction, ni intention, ni cause morale, qu’il falloit m’y soumettre sans raisonner & sans regimber, parce que cela étoit inutile, que tout ce que j’avois à faire encore sur la terre étant de m’y regarder comme un être purement passif, je ne devois point user à résister inutilement à ma destinée la force qui me restoit pour la supporter. Voilà ce que je me disais. Ma raison, mon cœur y acquiesçoient & néanmoins je sentois ce cœur murmurer encore. D’où venoit ce murmure ? Je le cherchai, je le trouvai ; il venoit de l’amour-propre qui après s’être indigné contre les hommes se soulevoit encore contre la raison.
Cette découverte n’étoit pas si facile à faire qu’on pourroit croire, car un innocent persécuté prend long-tems pour un pur amour de la justice l’orgueil de son petit individu. Mais aussi la véritable source, une fois bien connue, est facile à tarir ou du moins à détourner. L’estime de soi-même est le plus grand mobile des ames fières, l’amour-propre, fertile en illusions, se déguise & se fait prendre pour cette estime, mais quand la fraude enfin se découvre & que l’amour-propre ne peut plus se cacher, dès lors il n’est plus à craindre & quoiqu’on l’étouffe avec peine on le subjugue au moins aisément.
Je n’eus jamais beaucoup de pente à l’amour-propre, mais cette passion factice s’étoit exaltée en moi dans le monde & sur-tout quand je fus auteur, j’en avois peut-être encore moins qu’un autre mais j’en avois prodigieusement. Les terribles leçons que j’ai reçues l’ont bientôt renfermé dans ses premières bornes ; il commença par se révolter contre l’injustice mais il a fini par la dédaigner. En se repliant sur mon ame, en coupant les relations extérieur & qui le rendent exigeant, en renonçant aux comparaisons, aux préférences, il s’est contenté que je fusse bon pour moi ; alors, redevenant amour de moi-même il est rentré dans l’ordre de la nature & m’a délivré du joug de l’opinion.
Dès-lors j’ai retrouvé la paix de l’âme & presque la félicité ; car, dans quelque situation qu’on se trouve ce n’est que par lui qu’on est constamment malheureux. Quand il se toit & que la raison parle elle nous console enfin de tous les maux qu’il n’a pas dépendu de nous d’éviter. Elle les anéantit même autant qu’ils n’agissent pas immédiatement sur nous, car on est sûr alors d’éviter leurs plus poignantes atteintes en cessant de s’en occuper. Ils ne sont rien pour celui qui n’y pense pas. Les offenses, les vengeances, les passe-droits, les outrages, les injustices ne sont rien pour celui qui ne voit dans les maux qu’il endure que le mal même & non pas l’intention, pour celui dont la place ne dépend pas dans sa propre estime de celle qu’il plaît aux autres de lui accorder. De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauroient changer mon être, & malgré leur puissance & malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai, quoi qu’ils fassent, d’être en dépit d’eux ce que je suis. Il est vrai que leurs dispositions à mon égard influent sur ma situation réelle, la barriere qu’ils ont mise entre eux & moi m’ôte toute ressource de subsistance & d’assistance dans ma vieillesse & mes besoins. Elle me rend l’argent même inutile, puisqu’il ne peut me procurer les services qui me sont nécessaires, il n’y a plus ni commerce ni secours réciproque, ni correspondance entre eux & moi. Seul au milieu d’eux, je n’ai que moi seul pour ressource & cette ressource est bien foible à mon âge & dans l’état où je suis. Ces maux sont grands, mais ils ont perdu sur moi toute leur force depuis que j’ai su les supporter sans m’en irriter. Les points où le vrai besoin se fait sentir sont toujours rares. La prévoyance & l’imagination les multiplient, & c’est par cette continuité de sentimens qu’on s’inquiète & qu’on se rend malheureux. Pour moi j’ai beau savoir que je souffrirai demain, il me suffit de ne pas souffrir aujourd’hui pour être tranquille. Je ne m’affecte point du mal que je prévois mais seulement de celui que je sens, & cela le réduit à très-peu de chose. Seul, malade & délaissé dans mon lit, j’y peux mourir d’indigence, de froid & de faim sans que personne s’en mette en peine. Mais qu’importe, si je ne m’en mets pas en peine moi-même & si je m’affecte aussi peu que les autres de mon destin quel qu’il soit ? N’est-ce rien, sur-tout à mon âge, que d’avoir appris à voir la vie & la mort, la maladie & la santé, la richesse & la misere, la gloire & la diffamation avec la même indifférence ? Tous les autres vieillards s’inquiètent de tout, moi je ne m’inquiète de rien, quoi qu’il puisse arriver tout m’est indifférent, & cette indifférence n’est pas l’ouvrage de ma sagesse, elle est celui de mes ennemis & devient une compensation des maux qu’ils me font. En me rendant insensible à l’adversité ils m’ont fait plus de bien que s’ils m’eussent épargné ses atteintes. En ne l’éprouvant pas je pourrois toujours la craindre, au lieu qu’en la subjuguant je ne la crains plus.
Cette disposition me livre, au milieu des traverses de ma vie, à l’incurie de mon naturel presque aussi pleinement que si je vivois dans la plus complète prospérité. Hors les courts momens où je suis rappelé par la présence des objets aux plus douloureuses inquiétudes, tout le reste du tems livré par mes penchans aux affections qui m’attirent, mon cœur se nourrit encore des sentimens pour lesquels il étoit né, & j’en jouis avec des êtres imaginaires qui les produisent & qui les partagent comme si ces êtres existoient réellement. Ils existent pour moi qui les ai créés & je ne crains ni qu’ils me trahissent ni qu’ils m’abandonnent. Ils dureront autant que mes malheurs mêmes & suffiront pour me les faire oublier. Tout me ramène à la vie heureuse & douce pour laquelle j’étois né. Je passe les trois quarts de ma vie ou occupé d’objets instructifs & même agréables auxquels je livre avec délices mon esprit & mes sens, ou avec les enfans de mes fantaisies que j’ai créés selon mon cœur & dont le commerce en nourrit les sentimens, ou avec moi seul, content de moi-même & déjà plein du bonheur que je sens m’être dû. En tout ceci l’amour de moi-même fait toute l’œuvre, l’amour-propre n’y entre pour rien. Il n’en est pas ainsi des tristes momens que je passe encore au milieu des hommes, jouet de leurs caresses traîtresses de leurs complimens ampoulés & dérisoires, de leur mielleuse malignité. De quelque façon que je m’y sois pu prendre, l’amour-propre alors fait son jeu. La haine & l’animosité que je vois dans leurs cœurs à travers cette grossiere enveloppe déchirent le mien de douleur & l’idée d’être ainsi sottement pris pour dupe ajoute encore à cette douleur un dépit très-puéril, fruit d’un sot amour-propre dont je sens toute la bêtise mais que je ne puis subjuguer. Les efforts que j’ai faits pour m’aguerrir à ces regards insultans & moqueurs sont incroyables. Cent fois j’ai passé par les promenades publiques & par les lieux les plus fréquentées dans l’unique dessein de m’exercer à ces cruelles bourdes ; non seulement je n’y ai pu parvenir mais je n’ai même rien avancé, & tous mes pénibles mais vains efforts m’ont laissé tout aussi facile à troubler, à navrer, à indigner qu’auparavant.
Dominé par mes sens quoi que je puisse faire, je n’ai jamais su résister à leurs impressions, & tant que l’objet agit sur eux mon cœur ne cesse d’en être affecté, mais ces affections passagères ne durent qu’autant que la sensation qui les cause. La présence de l’homme haineux m’affecte violemment, mais sitôt qu’il disparaît l’impression cesse ; à l’instant que je ne le vois plus je n’y pense plus. J’ai beau savoir qu’il va s’occuper de moi, je ne saurois m’occuper de lui. Le mal que je ne sens point actuellement ne m’affecte en aucune sorte, le persécuteur que je ne vois point est nul pour moi. Je sens l’avantage que cette position donne à ceux qui disposent de ma destinée. Qu’ils en disposent donc tout à leur aise. J’aime encore mieux qu’ils me tourmentent sans résistance que d’être forcé de penser à eux pour me garantir de leurs coups.
Cette action de mes sens sur mon cœur fait le seul tourment de ma vie. Les jours où je ne vois personne, je ne pense plus à ma destinée, je ne la sens plus, je ne souffre plus, je suis heureux & content sans diversion sans obstacle. Mais s’échappe rarement à quelque atteinte sensible, & lorsque j’y pense le moins, un geste, un regard sinistre que j’aperçois, un mot envenimé que j’entends, un malveillant que je rencontre suffit pour me bouleverser. Tout ce que je puis faire en pareil cas est d’oublier bien vite & de fuir. Le trouble de mon cœur disparaît avec l’objet qui l’a causé & je rentre dans le calme aussitôt que je suis seul. Ou si quelque chose m’inquiète, c’est la crainte de rencontrer sur mon passage quelque nouveau sujet de douleur. C’est là ma seule peine, mais elle suffit pour altérer mon bonheur. Je loge au milieu de Paris. En sortant de chez moi je soupire après la campagne & la solitude, mais il faut l’aller chercher si loin qu’avant de pouvoir respirer à mon aise je trouve en mon chemin mille objets qui me serrent le cœur, & la moitié de la journée se passe en angoisses avant que j’aie atteint l’asile que je vois chercher. Heureux du moins quand on me laisse achever ma route. Le moment où j’échappe au cortège des méchans est délicieux, & sitôt que je me vois sous les arbres, au milieu de la verdure, je crois me voir dans le paradis terrestre & je goûte un plaisir interne aussi vif que si j’étois le plus heureux des mortels.
Je me souviens parfaitement que durant mes courtes prospérités ces mêmes promenades solitaires qui me sont aujourd’hui si délicieuses m’étoient insipides & ennuyeuses. Quand j’étois chez quelqu’un à la campagne, le besoin de faire de l’exercice & de respirer le grand air me faisoit souvent sortir seul, & m’échappant comme un voleur je m’allois promener dans le parc ou dans la campagne, mais loin d’y trouver le calme heureux que j’y goûte aujourd’hui, j’y portois l’agitation des vaines idées qui m’avoient occupé dans le salon ; le souvenir de la compagnie que j’y avois laissée m’y suivait. Dans la solitude, les vapeurs de l’amour-propre & le tumulte du monde ternissoient à mes yeux la fraîcheur des bosquets & troubloient la paix de la retraite. J’avois beau fuir au fond des bois, une foule importune m’y suivoit partout & voiloit pour moi toute la nature. Ce n’est qu’après m’être détaché des passions sociales & de leur triste cortège que je l’ai retrouvée avec tous ses charmes.
Convaincu de l’impossibilité de contenir ces premiers mouvemens involontaires, j’ai cessé tous mes efforts pour cela. Je laisse à chaque atteinte mon sang s’allumer, la colère & l’indignation s’emparer de mes sens, je cède à la nature cette premiere explosion que toutes mes forces ne pourroient arrêter ni suspendre. Je tâche seulement d’en arrêter les suites avant qu’elle oit produit aucun effet. Les yeux étincelans, le feu du visage, le tremblement des membres, les suffocantes palpitations, tout cela tient au seul physique & le raisonnement n’y peut rien, mais après avoir laissé faire au naturel sa premiere explosion l’on peut redevenir son propre maître en reprenant peu-à-peu ses sens ; c’est ce que j’ai tâché de faire long-tems sans succès, mais enfin plus heureusement. Et cessant d’employer ma force en vaine résistance, j’attends le moment de vaincre en laissant agir ma raison, car elle ne me parle que quand elle peut se faire écouter. Eh ! que dis-je, hélas ! ma raison ? J’aurois grand tort encore de lui faire l’honneur du triomphe, car elle n’y a guère de part. Tout vient également d’un tempérament versatile qu’un vent impétueux agite, mais qui rentre dans le calme à l’instant que le vent ne souffle plus. C’est mon naturel ardent qui m’agite, c’est mon naturel indolent qui m’apaise. Je cède à toutes les impulsions présentes, tout choc me donne un mouvement vif & court ; sitôt qu’il n’y a plus de choc, le mouvement cesse rien de communiqué ne peut se prolonger en moi. Tous les événemens de la fortune, toutes les machines des hommes ont peu de prise sur un homme ainsi constitué. Pour m’affecter de peines durables, il faudroit que l’impression se renouvelât à chaque instant. Car les intervalles quelques courts qu’ils soient, suffisent pour me rendre à moi-même. Je suis ce qu’il plaît aux hommes tant qu’ils peuvent agir sur mes sens ; mais au premier instant de relâche, je redeviens ce que la nature a voulu, c’est là, quoi qu’on puisse faire mon état le plus constant & celui par lequel en dépit de la destinée je goûte un bonheur pour lequel je me sens constitué. J’ai décrit cet état dans une de mes rêveries. Il me convient si bien que je ne desire autre chose que sa durée & ne crains que de le voir troublé. Le mal que m’ont fait les hommes ne me touche en aucune sorte, la crainte seule de celui qu’ils peuvent me faire encore est capable de m’agiter ; mais certain qu’ils n’ont plus de nouvelle prise par laquelle ils puissent m’affecter d’un sentiment permanent, je me ris de toutes leurs trames & je jouis de moi-même en dépit d’eux.
NEUVIEME PROMENADE.
Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l’homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d’y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes, & nul ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui. Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimeres. Profitons du contentement d’esprit quand il vient, gardons-nous de l’éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l’enchaîner, car ces projets là sont de pures folies. J’ai peu vu d’hommes heureux, peut-être point : mais j’ai souvent vu des cœurs contens, & de tous les objets qui m’ont frappé, c’est celui qui m’a le plus contenté moi-même. Je crois que c’est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentimens internes. Le bonheur n’a point d’enseigne extérieure ; pour le connoître il faudroit lire dans le cœur de l’homme heureux ; mais le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l’accent, dans la démarche, & semble se communiquer à celui qui l’aperçoit. Est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête, & tous les cœurs s’épanouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement, mais vivement, à travers les nuages de la vie ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il y a trois jours que M. P. vint avec un empressement extraordinaire me montrer l’éloge de Madame Geoffrin par M. D. La lecture fut précédée de longs & grands éclats de rire sur le ridicule néologisme de cette pièce & sur les badins jeux de mots dont il la disoit remplie. Il commença de lire en riant toujours, je l’écoutai d’un sérieux qui le calma, & voyant que je ne l’imitois point il cessa enfin de rire. L’article le plus long & le plus recherché de cette pièce rouloit sur le plaisir que prenoit madame Geoffrin à voir les enfans & à les faire causer. L’auteur tiroit avec raison de cette disposition une preuve de bon naturel. Mais il ne s’arrêtoit pas là & il accusoit décidément de mauvois naturel & de méchanceté tous ceux qui n’avoient pas le même goût, au point de dire que si l’on interrogeoit là-dessus ceux qu’on mène au gibet ou à la roue tous conviendroient qu’ils n’avoient pas aimé les enfans. Ces assertions faisoient un effet singulier dans la place où elles étaient. Supposant tout cela vrai était-ce là l’occasion de le dire & fallait-il souiller l’éloge d’une femme estimable des images de supplice & de malfaiteur ? Je compris aisément le motif de cette affectation vilaine & quand M. P. eut fini de lire, en relevant ce qui m’avoit paru bien dans l’éloge j’ajoutai que l’auteur en l’écrivant avoit dans le cœur moins d’amitié que de haine.
Le lendemain le tems étant assez beau quoique froid, j’allai faire une course jusqu’à l’école militaire, comptant d’y trouver des mousses en pleine fleur. En allant, je rêvois sur la visite de la veille & sur l’écrit de M. d’Alembert où je pensais bien que le placage épisodique n’avoit pas été mis sans dessein, & la seule affectation de m’apporter cette brochure à moi à qui l’on cache tout, m’apprenoit assez quel en étoit l’objet. J’avois mis mes enfans aux Enfans-Trouvés, c’en étoit assez pour m’avoir travesti en père dénaturé, & de là, en étendant & caressant cette idée, on en avoit peu-à-peu tiré la conséquence évidente que je haïssais les enfans ; en suivant par la pensée la chaîne de ces gradations j’admirois avec quel art l’industrie humaine soit changer les choses du blanc au noir. Car je ne crois pas que jamais homme oit plus aimé que moi à voir de petits bambins folâtrer & jouer ensemble, & souvent dans la rue & aux promenades je m’arrête à regarder leur espièglerie & leurs petits jeux avec un intérêt que je ne vois partager à personne. Le jour même où vint M. P., une heure avant sa visite j’avois eu celle des deux petits du Soussoi les plus jeunes enfans de mon hôte, dont l’aîné peut avoir sept ans : ils étoient venus m’embrasser de si bon cœur & je leur avois rendu si tendrement leurs caresses que malgré la disparité des âges ils avoient paru se plaire avec moi sincèrement, & pour moi j’étois transporté d’aise de voir que ma vieille figure ne les avoit pas rebutés. Le cadet même paroissoit revenir à moi si volontiers que, plus enfant qu’eux, je me sentois attacher à lui déjà par préférence & je le vis partir avec autant de regret que s’il m’eût appartenu.
Je comprends que le reproche d’avoir mis mes enfans aux Enfans-Trouvés a facilement dégénéré, avec un peu de tournure, en celui d’être un père dénaturé & de haïr les enfans. Cependant il est sûr que c’est la crainte d’une destinée pour eux mille fois pire & presque inévitable par toute autre voie qui m’a le plus déterminé dans cette démarche. Plus indifférent sur ce qu’ils deviendroient & hors d’état de les élever moi-même, il auroit fallu dans ma situation les laisser élever par leur mere qui les auroit gâtés & par sa famille qui en auroit fait des monstres. Je frémis encore d’y penser. Ce que Mahomet fit de Séide n’est rien auprès de ce qu’on auroit fait d’eux à mon égard, & les pièges qu’on m’a tendus là-dessus dans la suite me confirment assez que le projet en avoit été formé. À la vérité j’étois bien éloigné de prévoir alors ces trames atroces : mais je savois que l’éducation pour eux la moins périlleuse étoit celle des Enfant-Trouvés & je les y mis. Je le ferois encore avec bien moins de doute aussi si la chose étoit à faire & je sais bien que nul père n’est plus tendre que je l’aurois été pour eux, pour peu que l’habitude eût aidé la nature.
Si j’ai fait quelque progrès dans la connaissance du cœur humain, c’est le plaisir que j’avois à voir & observer les enfans qui m’a valu cette connaissance. Ce même plaisir dans ma jeunesse y a mis une espèce d’obstacle, car je jouais avec les enfans si gaiement & de si bon cœur que je ne songeais guère à les étudier. Mais quand en vieillissant j’ai vu que ma figure caduque les inquiétait, je me suis abstenu de les importuner, & j’ai mieux aimé me priver d’un plaisir que de troubler leur joie & content alors de me satisfaire en regardant leurs jeux & tous leurs petits manèges, j’ai trouvé le dédommagement de mon sacrifice dans les lumières que ces observations m’ont fait acquérir sur les premiers & vrois mouvemens de la nature auxquels tous nos savans ne connaissent rien. J’ai consigné dans mes écrits la preuve que je m’étois occupé de cette recherche trop soigneusement pour ne l’avoir pas faite avec plaisir, & ce seroit assurément la chose du monde la plus incroyable que l’Héloïse & l’Emile fussent l’ouvrage d’un homme qui n’aimoit pas les enfans.
Je n’eus jamais ni présence d’esprit ni facilité de parler ; mais depuis mes malheurs ma langue & ma tête se sont de plus en plus embarrassées. L’idée & le mot propre m’échappent également, & rien n’exige un meilleur discernement & un choix d’expression plus justes que les propos qu’on tient aux enfans. Se qui augmente encore en moi cet embarras est l’attention des écoutans, les interprétations & le poids qu’ils donnent à tout ce qui part d’un homme qui, ayant écrit expressément pour les enfans, est supposé ne devoir leur parler que par oracles. Cette gêne extrême & l’inaptitude que je me sens me trouble, me déconcerte & je serois bien plus à mon aise devant un monarque d’Asie que devant un bambin qu’il faut faire babiller.
Un autre inconvénient me tient maintenant plus éloigné d’eux, & depuis mes malheurs je les vois toujours avec le même plaisir, mais je n’ai plus avec eux la même familiarité. Les enfans n’aiment pas la vieillesse, l’aspect de la nature défaillante est hideux à leurs yeux, leur répugnance que j’aperçois me navre & j’aime mieux m’abstenir de les caresser que de leur donner de la gêne ou du dégoût. Ce motif qui n’agit que sur des ames vraiment aimantes est nul pour tous nos docteurs & doctoresses. Madame Geoffrin s’embarrassoit fort peu que les enfans eussent du plaisir avec elle pourvu qu’elle en eût avec eux. Mais pour moi ce plaisir est pis que nul, il est négatif quand il n’est pas partagé, & je ne suis plus dans la situation ni dans l’âge où je voyais le petit cœur d’un enfant s’épanouir avec le mien. Si cela pouvoit m’arriver encore, ce plaisir devenu plus rare n’en seroit pour moi que plus vif : je l’éprouvois bien l’autre matin par celui que je prenois à caresser les petits du Soussoi, non seulement parce que la bonne qui les conduisoit ne m’en imposoit pas beaucoup & que je sentois moins le besoin de m’écouter devant elle, mais encore parce que l’air jovial avec lequel ils m’aborderent ne les quitta point, & qu’ils ne parurent ni se déplaire ni s’ennuyer avec moi.
Oh ! si j’avois encore quelques momens de pures caresses qui vinssent du cœur ne fût-ce que d’un enfant encore en jaquette, si je pouvois voir encore dans quelques yeux la joie & le contentement d’être avec moi, de combien de maux & de peines ne me dédommageroient pas ces courts mais doux épanchemens de mon cœur ? Ah ! je ne serois pas obligé de chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance qui m’est désormais refusé parmi les humains. J’en puis juger sur bien peu d’exemples, mais toujours chers à mon souvenir. En voici un qu’en tout autre état j’aurois oublié presque & dont l’impression qu’il a faite sur moi peint bien toute ma misere.
Il y a deux ans que, m’étant allé promener du côté de la Nouvelle-France, je poussai plus loin, puis, tirant à gauche & voulant tourner autour de Montmartre, je traversai le village de Clignancourt. Je marchais distroit & rêvant sans regarder autour de moi quand tout à coup je me sentis saisir les genoux. Je regarde & je vois un petit enfant de cinq ou six ans qui serroit mes genoux de toute sa force en me regardant d’un air si familier & si caressant que mes entrailles s’émurent ; je me disais : C’est ainsi que j’aurois été traité des miens. Je pris l’enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois dans une espèce de transport & puis je continuai mon chemin. Je sentois en marchant qu’il me manquoit quelque chose, Un fort besoin naissant me ramenoit sur mes pas. Je me reprochais d’avoir quitté si brusquement cet enfant, je croyais voir dans son action sans cause apparente une sorte d’inspiration qu’il ne falloit pas dédaigner. Enfin, cédant à la tentation, je reviens sur mes pas, je cours à l’enfant, je l’embrasse de nouveau & je lui donne de quoi acheter des petits pains de Nanterre dont le marchand passoit là par hasard, & je commençai à le faire jaser. Je lui demandai qui étoit son père ; il me le montra qui relioit des tonneaux. J’étois prêt à quitter l’enfant pour aller lui parler quand je vis que j’avois été prévenu par un homme de mauvaise mine qui me parut être une de ces mouches qu’on tient sans cesse à mes trousses. Tandis que cet homme lui parloit à l’oreille, je vis les regards du tonnelier se fixer attentivement sur moi d’un air qui n’avoit rien d’amical. Cet objet me resserra le cœur à l’instant & je quittai le père & l’enfant avec plus de promptitude encore que je n’en avois mis à revenir sur mes pas, mais dans un trouble moins agréable qui changea toutes mes dispositions. Je les ai pourtant senties renaître souvent depuis lors, je suis repassé plusieurs fois par Clignancourt dans l’espérance d’y revoir cet enfant, mais je n’ai plus revu ni lui ni le père, & il ne m’est plus resté de cette rencontre qu’un souvenir assez vif, mêlé toujours de douceur & de tristesse, comme toutes les émotions qui pénètrent encore quelquefois jusqu’à mon cœur.
Il y a compensation à tout. Si mes plaisirs sont rares & courts, je les goûte aussi plus vivement quand ils viennent que s’ils m’étoient plus familiers ; je les rumine pour ainsi dire par de fréquents souvenirs, & quelque rares qu’ils soient, s’ils étoient purs & sans mélange je serois plus heureux peut-être que dans ma prospérité. Dans l’extrême misere on se trouve riche de peu. Un gueux qui trouve un écu en est plus affecté que ne le seroit un riche en trouvant une bourse d’or. On riroit si l’on voyoit dans mon ame l’impression qu’y font les moindres plaisirs de cette espèce que je puis dérober à la vigilance de mes persécuteurs. Un des plus doux s’offrit il y a quatre ou cinq ans, que je ne me rappelle jamais sans me sentir ravi d’aise d’en avoir si bien profité.
Un dimanche nous étions allés, ma femme & moi dîner à la porte Maillot. Après le dîner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu’à la Muette, là nous nous assîmes sur l’herbe à l’ombre en attendant que le soleil fût baissé pour nous en retourner ensuite tout doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles conduites par une maniere de religieuse vinrent les unes s’asseoir, les autres folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux vint à passer un oublieur avec son tambour & son tourniquet, qui cherchoit pratique. Je vis que les petites filles convoitoient fort les oublies, & deux ou trois d’entre elles, qui apparemment possédoient quelques liards, demanderent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitoit & disputait, j’appellai l’Oublieur & je lui dis : faites tirer toutes ces demoiselles chacune à son tour & je vous paierai le tout. Ce mot répandit dans toute la troupe une joie qui seule eût plus que payé ma bourse quand je l’aurois toute employée à cela.
Comme je vis qu’elles s’empressoient avec un peu de confusion, avec l’agrément de la gouvernante je les fis ranger toutes d’un côté, & puis passer de l’autre côté l’une après l’autre à mesure qu’elles avoient tiré. Quoiqu’il n’y eût point de billet blanc & qu’il revînt au moins une oublie à chacune de celles qui n’auroient rien, qu’aucune d’elles ne pouvoit être absolument mécontente, afin de rendre la fête encore plus gaie, je dis en secret à l’oublieur d’user de son adresse ordinaire en sens contraire en faisant tomber autant de bons lots qu’il pourrait, & que je lui en tiendrois compte. Au moyen de cette prévoyance, il y eut tout près d’une centaine d’oublies distribués, quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu’une seule fois, car là-dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus ni marquer des préférences qui produiroient des mécontentemens. Ma femme insinua à celles qui avoient de bons lots d’en faire part à leurs camarades, au moyen de quoi le partage devint presque égal & la joie plus générale.
Je priai la religieuse de vouloir bien tirer à son tour, craignant fort qu’elle ne rejetât dédaigneusement mon offre ; elle l’accepta de bonne grâce, tira comme les pensionnaires & prit sans façon ce qui lui revint. Je lui en sus un gré infini, & je trouvai à cela une sorte de politesse qui me plut fort & qui vaut bien, je crois, celle des simagrées. Pendant toute cette opération il y eut des disputes qu’on porta devant mon tribunal, & ces petites filles venant plaider tour à tour leur cause me donnerent occasion de remarquer que, quoiqu’il n’y en eût aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisoit oublier leur laideur.
Nous nous quittâmes enfin très-contents les uns des autres, & cet après-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête au reste ne fut pas ruineuse, pour trente sous qu’il m’en coûta tout au plus, il y eut pour plus de cent écus de contentement. Tant il est vrai que le vrai plaisir ne se mesure pas sur la dépense & que la joie est plus amie des liards que des louis. Je suis revenu plusieurs fois à la même place à la même heure, espérant d’y rencontrer encore la petite troupe, mais cela n’est plus arrivé.
Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce dont le souvenir m’est resté de beaucoup plus loin. C’étoit dans le malheureux tems où, faufilé parmi les riches & les gens de lettres, j’étois quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs. J’étois à la Chevrette au tems de la fête du maître de la maison ; toute sa famille s’étoit réunie pour la célébrer, & tout l’éclat des plaisirs bruyans fut mis en œuvre pour cet effet. Spectacles, festins, feux d’artifice, rien ne fut épargné. L’on n’avoit pas le tems de prendre haleine & l’on s’étourdissoit au lieu de s’amuser. Après le dîner on alla prendre l’air dans l’avenue où se tenoit une espèce de foire. On dansait, les messieurs daignerent danser avec les paysannes, mais les dames garderent leur dignité. On vendoit là des pains d’épice. Un jeune homme de la compagnie s’avisa d’en acheter pour les lancer l’un après l’autre au milieu de la foule, & l’on prit tant de plaisir à voir tous ces manans se précipiter, se battre, se renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même plaisir. Et pains d’épice de voler à droite & à gauche, & filles & garçons de courir, de s’entasser & s’estropier, cela paroissoit charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise honte, quoique en dedans je ne m’amusasse pas autant qu’eux. Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là la bonne compagnie & je fus me promener seul dans la foire. La variété des objets m’amusa long-tems. J’aperçus entre autres cinq ou six Savoyards autour d’une petite fille qui avoit encore sur son éventaire une douzaine de chétives pommes dont elle auroit bien voulu se débarrasser. Les Savoyards de leur côté auroient bien voulu l’en débarrasser, mais ils n’avoient que deux ou trois liards à eux tous & ce n’étoit pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet éventaire étoit pour eux le jardin des Hespérides, & la petite fille étoit le dragon qui les gardait. Cette comédie m’amusa long-tems ; j’en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite fille & les lui faisant distribuer aux petits garçons. J’eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cœur d’homme, celui de voir la joie unie avec l’innocence de l’âge se répandre tout autour de moi. Car les spectateurs même en la voyant la partagèrent, & moi qui partageais à si bon marché cette joie, j’avois de plus celle de sentir qu’elle étoit mon ouvrage. En comparant cet amusement avec ceux que je venois de quitter, je sentois avec satisfaction la différence qu’il y a des goûts sains & des plaisirs naturels à ceux que fait naître l’opulence, & qui ne sont guère que des plaisirs de moquerie & des goûts exclusifs engendrés par le mépris. Car quelle sorte de plaisir pouvait-on prendre à voir des troupeaux d’hommes avilis par la misere s’entasser, s’estropier brutalement pour s’arracher avidement quelques morceaux de pains d’épice foulés aux pieds & couverts de boue ?
De mon côté, quand j’ai bien réfléchi sur l’espèce de volupté que je goûtois dans ces sortes d’occasions, j’ai trouvé qu’elle consistoit moins dans un sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des visages contents. Cet aspect a pour moi un charme qui, bien qu’il pénètre jusqu’à mon cœur, semble être uniquement de sensation. Si je ne vois la satisfaction que je cause, quand même j’en serois sûr je n’en jouirois qu’à demi. C’est même pour moi un plaisir désintéressé qui ne dépend pas de la part que j’y puis avoir. Car dans les fêtes du peuple celui de voir des visages gais m’a toujours vivement attiré. Cette attente a pourtant été souvent frustrée en France où cette nation qui se prétend si gaie montre peu cette gaieté dans ses jeux. Souvent j’allois jadis aux guinguettes pour y voir danser le menu peuple : mais ses danses étoient si maussades, son maintien si dolent, si gauche, que j’en sortois plutôt contristé que réjoui. Mais à Genève & en Suisse, où le rire ne s’évapore pas sans cesse en folles malignités, tout respire le contentement & la gaieté dans les fêtes, la misere n’y porte point son hideux aspect. Le faste n’y montre pas non plus son insolence. Le bien-être, la fraternité, la concorde y disposent les cœurs à s’épanouir, & souvent dans les transports d’une innocente joie les inconnus s’accostent, s’embrassent & s’invitent à jouir de concert des plaisirs du jour. Pour jouir moi-même de ces aimables fêtes, je n’ai pas besoin d’en être, il me suffit de les voir ; en les voyant, je les partage ; & parmi tant de visages gais, je suis bien sûr qu’il n’y a pas un cœur plus gai que le mien.
Quoique ce ne soit là qu’un plaisir de sensation il a certainement une cause morale, & la preuve en est que ce même aspect, au lieu de me flatter, de me plaire, peut me déchirer de douleur & d’indignation quand je sais que ces signes de plaisir & de joie sur les visages des méchans ne sont que des marques que leur malignité est satisfaite. La joie innocente est la seule dont les signes flattent mon cœur. Ceux de la cruelle & moqueuse joie le navrent & l’affligent quoiqu’elle n’oit nul rapport à moi. Ces signes sans doute ne sauroient être exactement les mêmes, partant de principes si différents : mais enfin ce sont également des signes de joie, & leurs différences sensibles ne sont assurément pas proportionnelles à celles des mouvemens qu’ils excitent en moi.
Ceux de douleur & de peine me sont encore plus sensibles, au point qu’il m’est impossible de les soutenir sans être agité moi-même d’émotions peut-être encore plus vives que celles qu’ils représentent. L’imagination renforçant la sensation m’identifie avec l’être souffrant & me donne souvent plus d’angoisse qu’il n’en sent lui-même. Un visage mécontent est encore un spectacle qu’il m’est impossible de soutenir, sur-tout si j’ai lieu de penser que ce mécontentement me regarde. Je ne saurois dire combien l’air grognard & maussade des valets qui servent en rechignant m’a arraché d’écus dans les maisons où j’avois autrefois la sottise de me laisser entraîner, & où les domestiques m’ont toujours fait payer bien chèrement l’hospitalité des maîtres. Toujours trop affecté des objets sensibles & sur-tout de ceux qui portent signe de plaisir ou de peine, de bienveillance ou d’aversion, je me laisse entraîner par ces impressions extérieures sans pouvoir jamais m’y dérober autrement que par la fuite. Un signe, un geste, un coup d’œil d’un inconnu suffit pour troubler mes plaisirs ou calmer mes peines je ne suis à moi que quand je suis seul, hors de là je suis le jouet de tous ceux qui m’entourent.
Je vivois jadis avec plaisir dans le monde quand je n’y voyais dans tous les yeux que bienveillance, ou tout au pis indifférence dans ceux à qui j’étois inconnu. Mais aujourd’hui qu’on ne prend pas moins de peine à montrer mon visage au peuple qu’à lui masquer mon naturel, je ne puis mettre le pied dans la rue sans m’y voir entouré d’objets déchirans ; je me hâte de gagner à grands pas la campagne ; sitôt que je vois la verdure, je commence à respirer. Faut-il s’étonner si j’aime la solitude ? Je ne vois qu’animosité sur les visages des hommes, & la nature me rit toujours.
Je sens pourtant encore, il faut l’avouer, du plaisir à vivre au milieu des hommes tant que mon visage leur est inconnu. Mais c’est un plaisir qu’on ne me laisse guère. J’aimais encore il y a quelques années à traverser les villages & à voir au matin les laboureurs raccommoder leurs fléaux ou les femmes sur leur porte avec leurs enfans. Cette vue avoit je ne sais quoi qui touchoit mon cœur. Je m’arrêtois quelquefois, sans y prendre garde, à regarder les petits manèges de ces bonnes gens, & je me sentois soupirer sans savoir pourquoi. J’ignore si l’on m’a vu sensible à ce petit plaisir & si l’on a voulu me l’ôter encore, mais au changement que j’aperçois sur les physionomies à mon passage, & à l’air dont je suis regardé, je suis bien forcé de comprendre qu’on a pris grand soin de m’ôter cet incognito. La même chose m’est arrivée & d’une façon plus marquée encore aux Invalides. Ce bel établissement m’a toujours intéressé. Je ne vois jamais sans attendrissement & vénération ces groupes de bons vieillards qui peuvent dire comme ceux de Lacédémone :
Nous avons été jadis
Jeunes, vaillans & hardis.
Une de mes promenades favorites étoit autour de l’Ecole militaire & je rencontrois avec plaisir çà & là quelques invalides qui, ayant conservé l’ancienne honnêteté militaire, me saluoient en passant. Ce salut que mon cœur leur rendoit au centuple me flattoit & augmentoit le plaisir que j’avois à les voir. Comme je ne sais rien cacher de ce qui me touche je parlois souvent des invalides & de la façon dont leur aspect m’affectait. Il n’en fallut pas davantage. Au bout de quelque tems je m’aperçus que je n’étois plus un inconnu pour eux, ou plutôt que je le leur étois bien davantage puisqu’ils me voyoient du même œil que fait le public. Plus d’honnêteté, plus de salutations. Un air repoussant, un regard farouche avoient succédé à leur premiere urbanité. L’ancienne franchise de leur métier ne leur laissant pas comme aux autres couvrir leur animosité d’un masque ricaneur & traître ils me montrent tout ouvertement la plus violente haine & tel est l’excès de ma misere que je suis forcé de distinguer dans mon estime ceux qui me déguisent le moins leur fureur.
Depuis lors je me promène avec moins de plaisir du côté des Invalides, cependant, comme mes sentimens pour eux ne dépendent pas des leurs pour moi, je ne vois jamais sans respect & sans intérêt ces anciens défenseurs de leur patrie : mais il m’est bien dur de me voir si mal payé de leur part de la justice que je leur rends. Quand par hasard j’en rencontre quelqu’un qui a échappé aux instructions communes, ou qui ne connaissant pas ma figure ne me montre aucune aversion, l’honnête salutation de ce seul-là me dédommage du maintien rébarbatif des autres. Je les oublie pour ne m’occuper que de lui, & je m’imagine qu’il a une de ces ames comme la mienne où la haine ne sauroit pénétrer. J’eus encore ce plaisir l’année derniere en passant l’eau pour m’aller promener à l’île aux Cygnes. Un pauvre vieux invalide dans un bateau attendoit compagnie pour traverser. Je me présentai ; je dis au batelier de partir. L’eau étoit forte & la traversée fut longue. Je n’osais presque pas adresser la parole à l’invalide de peur d’être rudoyé & rebuté comme à l’ordinaire, mais son air honnête me rassura. Nous causâmes. Il me parut homme de sens & de mœurs. Je fus surpris & charmé de son ton ouvert & affable, je n’étois pas accoutumé à tant de faveur ; ma surprise cessa quand j’appris qu’il arrivoit tout nouvellement de province. Je compris qu’on ne lui avoit pas encore montré ma figure & donné ses instructions. Je profitai de cet incognito pour converser quelques momens avec un homme & je sentis à la douceur que j’y trouvois combien la rareté des plaisirs les plus communs est capable d’en augmenter le prix. En sortant du bateau il préparoit ses deux pauvres liards. Je payai le passage & le priai de les resserrer en tremblant de le cabrer. Cela n’arriva point au contraire il parut sensible à mon attention & sur-tout à celle que j’eus encore, comme il étoit plus vieux que moi, de lui aider à sortir du bateau. Qui croiroit que je fus assez enfant pour en pleurer d’aise ? Je mourois d’envie de lui mettre une pièce de vingt-quatre sous dans la main pour avoir du tabac ; je n’osai jamais. La même honte qui me retint m’a souvent empêché de faire de bonnes actions qui m’auroient comblé de joie & dont je ne me suis abstenu qu’en déplorant mon imbécillité. Cette fois, après avoir quitté mon vieux invalide, je me consolai bientôt en pensant que j’aurois pour ainsi dire agi contre mes propres principes en mêlant aux choses honnêtes un prix d’argent qui dégrade leur noblesse & souille leur désintéressement. Il faut s’empresser de secourir ceux qui en ont besoin, mais dans le commerce ordinaire de la vie laissons la bienveillance naturelle & l’urbanité faire chacune leur œuvre sans que jamais rien de vénal & de mercantile ose approcher d’une si pure source pour la corrompre ou pour l’altérer. On dit qu’en Hollande le peuple se fait payer pour vous dire l’heure & pour vous montrer le chemin. Ce doit être un bien méprisable peuple que celui qui trafique ainsi des plus simples devoirs de l’humanité.
J’ai remarqué qu’il n’y a que l’Europe seule où l’on vende l’hospitalité. Dans toute l’Asie on vous loge gratuitement. Je comprends qu’on n’y trouve pas si bien toutes ses aises. Mais n’est-ce rien que de se dire, je suis homme & reçu chez des humains ? C’est l’humanité pure qui me donne le couvert. Les petites privations s’endurent sans peine, quand le cœur est mieux traité que le corps.
DIXIEME PROMENADE.
Aujourd’hui jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma premiere connoissance avec Madame de Warens. Elle avoit vingt-huit ans alors, étant née avec le siecle. Je n’en avois pas encore dix-sept, & mon tempérament naissant, mais que j’ignorois encore, donnoit une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de vie. S’il n’étoit pas étonnant qu’elle conçût de la bienveillance pour un jeune homme vif, mais doux & modeste, d’une figure assez agréable, il l’étoit encore moins qu’une femme charmante, pleine d’esprit & de graces, m’inspirât avec la reconnoissance, des sentimens plus tendres que je n’en distinguois pas. Mais ce qui est moins ordinaire, est que ce premier moment décida de moi pour toute ma vie, & produisit par un enchaînement inévitable le destin du reste de mes jours. Mon ame dont mes organes n’avoient point développé les plus précieuses facultés, n’avoit encore aucune forme déterminée. Elle attendoit dans une sorte d’impatience le moment qui devoit la lui donner, & ce moment accéléré par cette rencontre ne vint pourtant pas si-tôt ; & dans la simplicité de mœurs que l’éducation m’avoit donnée, je vis long-tems prolonger pour moi cet état délicieux mais rapide, où l’amour & l’innocence habitent le même cœur. Elle m’avoit éloigné. Tout me rappeloit à elle. Il y fallut revenir. Ce retour fixa ma destinée, & long-tems encore avant de la posséder, je ne vivois plus qu’en elle & pour elle. Ah ! si j’avois suffi à son cœur, comme elle suffisoit au mien ! Quels paisibles & délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! Nous en avons passés de tels, mais qu’ils ont été courts & rapides, & quel destin les a suivis ! Il n’y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie & attendrissement cet unique & court tems de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange, & sans obstacle, & où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire, à-peu-près comme ce Préfet du Prétoire qui, disgracié sous Vespasien, s’en alla finir paisiblement ses jours à la campagne ; j’ai passé soixante & dix ans sur la terre & j’en ai vécu sept. Sans ce court mais précieux espace je serois resté peut-être incertain sur moi ; car tout le reste de ma vie, facile & sans résistance, j’ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d’autrui que, presque passif dans une vie aussi orageuse, j’aurois peine à démêler ce qu’il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n’a cessé de s’appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d’années, aimé d’une femme pleine de complaisance & de douceur, je fis ce que je voulois faire, je fus ce que je voulois être, & par l’emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons & de son exemple, je sus donner à mon ame, encore simple & neuve, la forme qui lui convenoit davantage, & qu’elle a gardée toujours. Le goût de la solitude & de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentimens expansifs & tendres faits pour être son aliment. Le tumulte & le bruit les resserrent & les étouffent, le calme & la paix les raniment & les exaltent. J’ai besoin de me recueillir pour aimer. J’engageai Maman à vivre à la campagne. Une maison isolée au penchant d’un vallon fut notre asyle, & c’est-là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un siecle de vie, & d’un bonheur pur & plein qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d’affreux. J’avois besoin d’une amie selon mon cœur, je la possédois. J’avois desiré la campagne, je l’avois obtenue. Je ne pouvois souffrir l’assujettissement, j’étois parfaitement libre & mieux que libre, car assujetti par mes seuls attachemens, je ne faisois que ce que je voulois faire. Tout mon tems étoit rempli par des soins affectueux ou par des occupations champêtres. Je ne desirois rien que la continuation d’un état si doux ; ma seule peine étoit la crainte qu’il ne durât pas long-tems, & cette crainte née de la gêne de notre situation n’étoit pas sans fondement. Dès-lors je songeai à me donner en même tems des diversions sur cette inquiétude, & des ressources pour en prévenir l’effet. Je pensai qu’une provision de talens étoit la plus sure ressource contre la misere, & je résolus d’employer mes loisirs à me mettre en état, s’il étoit possible, de rendre un jour à la meilleure des femmes, l’assistance que j’en avois reçue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
FIN.
BONUS
ESSAI SUR L’ORIGINE DES LANGUES.
CHAPITRE PREMIER.
Des divers moyens de communiquer nos pensées.
LA parole distingue l’homme entre les animaux : le langage distingue les nations entr’elles ; on ne connoît d’où est un homme qu’après qu’il a parlé. L’usage & le besoin font apprendre à chacun la langue de son pays ; mais qu’est-ce qui fait que cette langue est celle de son pays & non pas d’un autre ? Il faut bien remonter pour le dire, à quelque raison qui tienne au local, & qui soit antérieure aux mœurs mêmes : la parole, étant la premiere institution sociale ne doit sa forme qu’à des causes naturelles.
Si-tôt qu’un homme fut reconnu par un autre pour un Être sentant, pensant & semblable à lui, le desir ou le besoin de lui communiquer ses sentimens & ses pensées lui en fit chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instrumens par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l’institution des signes sensibles pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas ce raisonnement, mais l’instinct leur en suggera la conséquence.
Les moyens généraux par lesquels nous pouvons agir sur les sens d’autrui se bornent à deux ; savoir, le mouvement & la voix. L’action du mouvement est immédiate par le toucher ou médiate par le geste ; la premiere ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance, mais l’autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue & l’ouie pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés.
Quoique la langue du geste & celle de la voix soient également naturelles, toutefois la premiere est plus facile & dépend moins des conventions : car plus d’objets frappent nos yeux que nos oreilles, & les figures ont plus de variété que les sons ; elles sont aussi plus expressives & disent plus en moins de tems. L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessein. Il put inventer aussi la parole, mais moins heureusement. Peu content d’elle, il la dédaigne, il a des manieres plus vives de s’exprimer. Que celle qui traçoit avec tant de plaisir l’ombre de son Amant lui disoit de choses ! Quels sons eût-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette ?
Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle ; ce n’est pas de ceux-là que je veux parler. Il n’y a que les Européens qui gesticulent en parlant. On diroit que toute la force de leur langue est dans leurs bras ; ils y ajoutent encore celle des poumons & tout cela ne leur sert de gueres. Quand un Franc s’est bien démené, s’est bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, & l’écrase d’une sentence.
Depuis que nous avons appris à gesticuler, nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Égyptiens. Ce que les anciens disoient le plus vivement, ils ne l’exprimoient pas par des mots mais par des signes ; ils ne le disoient pas, ils le montroient.
Ouvrez l’histoire ancienne vous la trouverez pleine de ces manieres d’argumenter aux yeux, & jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu’on auroit pu mettre à la place. L’objet offert avant de parler, ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit en suspends & dans l’attente de ce qu’on va dire. J’ai remarqué que les Italiens & les Provençaux, chez qui pour l’ordinaire le geste précéde le discours, trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter & même avec plus de plaisir. Mais le langage le plus énergique est celui où le signe a tout dit avant qu’on parle. Tarquin, Trasibule abattant les têtes des pavots, Alexandre appliquant son cachet sur la bouche de son favori, Diogene se promenant devant Zénon ne parloient-ils pas mieux qu’avec des mots ? Quel circuit de paroles eût aussi bien exprimé les mêmes idées ? Darius engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du Roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris & cinq fleches : le Héraut remet son présent en silence & part. Cette terrible harangue fut entendue, & Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes, plus elle sera menaçante moins elle effrayera ; ce ne sera plus qu’une gasconade dont Darius n’auroient fait que rire.
Quand le Lévite d’Éphraïm voulut venger la mort de sa femme, il n’écrivit point aux Tribus d’Israël ; il divisa le corps en douze pieces & les leur envoya. À cet horrible aspect ils courent aux armes en criant tout d’une voix : non, jamais rien de tel n’est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos peres sortirent d’Égypte jusqu’à ce jour. Et la Tribu de Benjamin fut exterminée[1]. De nos jours l’affaire tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries eût traîné en longueur, & le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. Le Roi Saül revenant du labourage dépeça de même les bœufs de sa charrue, & usa d’un signe semblable pour faire marcher Israël au secours de la ville de Jabès. Les Prophêtes des Juifs, les Législateurs des Grecs offrant souvent au peuple des objets sensibles, lui parloient mieux par ces objets qu’ils n’eussent fait par de longs discours, & la maniere dont Athénée rapporte que l’orateur Hyperide fit absoudre la courtisane Phryné sans alléguer un seul mot pour sa défense, est encore une éloquence muette, dont l’effet n’est pas rare dans tous les tems.
Ainsi l’on parle aux yeux bien mieux qu’aux oreilles : il n’y a personne qui ne sente la vérité du jugement d’Horace à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquens sont ceux où l’on enchâsse le plus d’images, & les sons n'ont jamais plus d'énergie que quand ils font l'effet des couleurs.
Mais lorsqu'il est question d'émouvoir le cœur & d'enflammer les passions, c'est toute autre chose. L'impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés, vous donne une bien autre émotion que la présence de l'objet même, où d'un coup-d'œil vous avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue, en voyant la personne affligée vous serez difficilement ému jusqu'à pleurer ; mais laissez-lui le tems de vous dire tout ce qu'elle sent, & bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n'est qu'ainsi que les scenes de tragédie font leur effet (*)
[* J'ai dit ailleurs pourquoi les malheurs feints nous touchent bien plus que les véritables. Tel sanglote à la tragédie qui n'eût de ses jours pitié d'aucun malheureux. L'invention du Théâtre est admirable pour énorgueillir notre amour-propre de toutes les vertus que nous n'avons point.]
La seule pantomime sans discours vous laissera presque tranquille ; le discours sans geste vous arrachera des pleurs. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accens, & ces accens qui nous font tressaillir, ces accens auxquels on ne peut dérober son organe, pénétrent par lui jusqu'au fond du cœur, y portent malgré nous les mouvemens qui les arrachent, & nous font sentir ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l'imitation plus exacte, mais que l'intérêt s'excite mieux par les sons.
Ceci me fait penser que si nous n'avions jamais eu que des besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais & nous faire entendre parfaitement, par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, ou qui même auroient marché mieux à leur but : nous aurions pu instituer des loix, choisir des chefs, inventer des arts, établir le commerce, & faire en un mot, presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La langue épistolaire des Salams (*)
[* Les Salams sont des multitudes de choses les plus communes, comme une orange, un ruban, du charbon, &c. dont l'envoi forme un sens connu de tous les Amans dans les pays où cette langue est en usage.]
transmet, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanteries orientale à travers les harems les mieux gardés. Les muets du Grand-Seigneur s'entendent entr'eux, & entendent tout ce qu'on leur dit par signes, tout aussi-bien qu'on peut le dire par le discours. Le sieur Pereyre, & ceux qui, comme lui, apprennent aux muets, non-seulement à parler, mais à savoir ce qu'ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre langue non moins compliquée, à l'aide de laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là.
Chardin dit qu'aux Indes les Facteurs se prenant la main l'un à l'autre, & modifiant leurs attouchemens d'une maniere que personne ne peut appercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret, toutes leurs affaires sans s'être dit un seul mot. Supposez ces Facteurs aveugles, sourds & muets, ils ne s'entendront pas moins entr'eux. Ce qui montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs, un seul suffiroit pour nous former un langage.
Il paroît encore par les mêmes observations, que l'invention de l'art de communiquer nos idées, dépend moins des organes qui servent à cette communication, que d'une faculté propre à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, & qui, si ceux-là lui manquoient, lui en feroit employer d'autres à la même fin. Donnez à l'homme une organisation tout aussi grossiere qu'il vous plaira ; sans doute il acquerra moins d'idées ; mais pourvu seulement qu'il y ait entre lui & ses semblables quelque moyen de communication par lequel l'un puisse agir, & l'autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d'idées qu'ils en auront.
Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, & jamais aucun d'eux n'en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d'entr'eux qui travaillent & vivent en commun, les Castors, les Fourmis, les Abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entre-communiquer, je n'en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des Castors & celle des Fourmis sont dans le geste & parlent seulement aux yeux. Quoi qu'il en soit, par cela même que les unes & les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les animaux qui parlent les ont en naissant, ils les ont tous, & par-tout la même : ils n'en changent point, ils n'y font pas le moindre progrès. La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal ; & pourquoi les animaux n'en font point. Cette seule distinction paroît mener loin : on l'explique, dit-on, par la différence des organes. Je serois curieux de voir cette explication.
Chapitre II
Que la premiere invention de la parole ne vient pas des besoins, mais des passions.
Il est donc à croire que les besoins dicterent les premiers gestes, & que les passions arracherent les premieres voix. En suivant, avec ces distinctions, la trace des faits, peut-être faudroit-il raisonner sur l'origine des langues tout autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la marche didactique qu'on imagine dans leur composition. Ces langues n'ont rien de méthodique & de raisonné ; elles sont vives & figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géometres, & nous voyons que ce furent des langues de Poëtes.
Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventerent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paroît insoutenable. L'effet naturel des premiers besoins, fut d'écarter les hommes & non de les rapprocher. Il le faloit ainsi pour que l'espece vînt à s'étendre, & que la terre se peuplât promptement, sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, & tout le reste fût demeuré désert.
De cela seul il suit avec évidence que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes ; il seroit il seroit absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premieres voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accens, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, & voilà pourquoi les premieres langues furent chantantes & passionnées avant d’être simples & méthodiques. Tout ceci n’est pas vrai sans distinction, mais j’y reviendrai ci-après.
CHAPITRE III.
Que le premier langage dut être figuré.
Comme les premiers motifs qui firent parler l’homme furent des passions, ses premieres expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n’appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que long-tems après.
Or, je sens bien qu’ici le lecteur m’arrête, & me demande comment une expression peut être figurée avant d’avoir un sens propre, puisque ce n’est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais pour m’entendre il faut substituer l’idée que la passion nous présente au mot que nous transposons ; car on ne transpose les mots que parce qu’on transpose aussi les idées : autrement le langage figuré ne signifieroit rien. Je réponds donc par un exemple.
Un homme sauvage en rencontrant d’autres se sera d’abord effrayé. Sa frayeur lui aura fait voir ces hommes plus grands & plus forts que lui-même ; il leur aura donné le nom de géans. Après beaucoup d’expériences, il aura reconnu que ces prétendus géans n’étant ni plus grands ni plus forts que lui, leur stature ne convenoit point à l’idée qu’il avoit d’abord attachée au mot de géant. Il inventera donc un autre nom commun à eux & à lui, tel par exemple que le nom d’homme, & laissera celui de géant à l’objet faux qui l’avoit frappé durant son illusion. Voilà comment le mot figuré naît avant le mot propre, lorsque la passion nous fascine les yeux, & que la premiere idée qu’elle nous offre n’est pas celle de la vérité. Ce que j’ai dit des mots & des noms est sans difficulté pour les tours de phrases. L’image illusoire offerte par la passion se montrant la premiere, le langage qui lui répondoit fut aussi le premier inventé ; il devint ensuite métaphorique quand l’esprit éclairé, reconnaissant sa premiere erreur, n’en employa les expressions que dans les mêmes passions qui l’avoient produite.
CHAPITRE IV.
Des caractères distinctifs de la premiere langue & des changemens qu’elle dut éprouver.
Les simples sons sortent naturellement du gosier, la bouche est naturellement plus ou moins ouverte ; mais les modifications de la langue & du palais, qui font articuler, exigent de l’attention, de l’exercice ; on ne les fait point sans vouloir les faire ; tous les enfans ont besoin de les apprendre & plusieurs n’y parviennent pas aisément. Dans toutes les langues, les exclamations les plus vives sont inarticulées ; les cris, les gémissemens sont de simples voix ; les muets, c’est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarticulés. Le Père Lami ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer d’autres, si Dieu ne leur eût expressément appris à parler. Les articulations sont en petit nombre ; les sons sont en nombre infini, les accens qui les marquent peuvent se multiplier de même. Toutes les notes de la musique sont autant d’accens. Nous n’en avons, il est vrai, que trois ou quatre dans la parole ; mais les Chinois en ont beaucoup davantage : en revanche ils ont moins de consonnes, À cette source de combinaisons ajoutez celle des tems ou de la quantité, & vous aurez non-seulement plus de mots, mais plus de syllabes diversifiées que la plus riche des langues n’en a besoin.
Je ne doute point qu’indépendamment du vocabulaire & de la syntaxe, la premiere langue, si elle existoit encore, n’eût gardé des caractères originaux qui la distingueroient de toutes les autres. Non-seulement tous les tours de cette langue devoient être en images, en sentimens, en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devroit répondre à son premier objet, & présenter aux sens, ainsi qu’à l’entendement, les impressions presque inévitables de la passion qui cherche à se communiquer.
Comme les voix naturelles sont inarticulées, les mots auroient peu d’articulations ; quelques consonnes interposées, effaçant l’hiatus des voyelles, suffiroient pour les rendre coulantes & faciles à prononcer. En revanche les sons seroient très-variés, & la diversité des accens multiplieroit les mêmes voix ; la quantité le rhythme, seroient de nouvelles sources de combinaisons ; en sorte que les voix, les sons, l’accent, le nombre, qui sont de la nature, laissant peu de chose à faire aux articulations, qui sont de convention, l’on chanteroit au lieu de parler ; la plupart des mots radicaux seroient des sons imitatifs ou de l’accent des passions, ou de l’effet des objets sensibles : l’onomatopée s’y feroit sentir continuellement.
Cette langue auroit beaucoup de synonymes pour exprimer le même être par ses différens rapports (*) ; elles auroit peu d’adverbes & de mots abstraits pour exprimer ces mêmes rapports. Elle auroit beaucoup d’augmentatifs, de diminutifs, de mots composés, de particules explétives pour donner de
(*) On dit que l’arabe a plus de mille mots différens pour dire un chameau, plus de cent pour dire un glaive, &c. la cadence aux périodes & de la rondeur aux phrases ; elle auroit beaucoup d’irrégularités & d’anomalies ; elle négligeroit l’analogie grammaticale pour s’attacher à l’euphonie, au nombre, à l’harmonie, & à la beauté des sons. Au lieu d’argumens elle auroit des sentences ; elle persuaderoit sans convaincre, & peindroit sans raisonner ; elle ressembleroit à la langue chinoise à certains égards ; à la grecque, à d’autres ; à l’arabe, à d’autres. Étendez ces idées dans toutes leurs branches, & vous trouverez que le Cratyle de Platon n’est pas si ridicule qu’il paroît l’être.
CHAPITRE V.
De l’Écriture
Quiconque étudiera l’histoire & le progrès des langues verra que plus les voix deviennent monotones, plus les consonnes se multiplient, & qu’aux accens qui s’effacent, aux quantités qui s’égalisent, on supplée par des combinaisons grammaticales & par de nouvelles articulations : mais ce n’est qu’à force de tems que se font ces changemens. À mesure que les besoins croissent, que les affaires s’embrouillent, que les lumieres s’étendent, le langage change de caractère ; il devient plus juste & moins passionné ; il substitue aux sentimens les idées, il ne parle plus au cœur, mais à la raison. Par là même l’accent s’éteint, l’articulation s’étend ; la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus traînante, plus sourde, & plus froide. Ce progrès me paroît tout-à-fait naturel.
Un autre moyen de comparer les langues & de juger de leur ancienneté se tire de l’écriture, & cela en raison inverse de la perfection de cet art. Plus l’écriture est grossiere, plus la langue est antique. La premiere maniere d’écrire n’est pas de peindre les sons, mais les objets mêmes, soit directement, comme faisoient les Mexicains, soit par des figures allégoriques, comme firent autrefois les Égyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, & suppose déjà quelque société & des besoins que les passions ont fait naître.
La seconde maniere est de représenter les mots & les propositions par des caractères conventionnels ; ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout-à-foit formée & qu’un peuple entier est uni par des lois communes ; car il y a déjà ici double convention : telle est l’écriture des Chinois ; c’est là véritablement peindre les sons & parler aux yeux.
La troisième est de décomposer la voix parlante à un certain nombre de parties élémentaires, soit vocales, soit articulées, avec lesquelles on puisse former toutes les mots & toutes les syllabes imaginables. Cette maniere d’écriture, qui est la nôtre, a dû être imaginée par des peuples commerçans, qui, voyageant en plusieurs pays & ayant à parler plusieurs langues, furent forcés d’inventer des caractères qui pussent être communs à toutes. Ce n’est pas précisément peindre la parole, c’est l’analiser.
Ces trois manieres d’écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous lesquels on peut considérer les hommes rassemblés en nations. La peinture des objets convient aux peuples sauvages ; les signes des mots & des propositions, aux peuples barbares, & l’alphabet, aux peuples policés.
Il ne faut donc pas penser que cette derniere invention soit une preuve de la haute antiquité du peuple inventeur. Au contraire, il est probable que le peuple qui l’a trouvée avoit en vue une communication plus facile avec d’autres peuples parlant d’autres langues, lesquels du moins étoient ses contemporains & pouvoient être plus anciens que lui. On ne peut pas dire la même chose des deux autres méthodes. J’avoue cependant que, si l’on s’en tient à l’histoire & aux faits connus, l’écriture par alphabet paroît remonter aussi haut qu’aucune autre. Mais il n’est pas surprenant que nous manquions de monumens des tems où l’on n’écrivoit pas.
Il est peu vraisemblable que les premiers qui s’aviserent de résoudre la parole en signes élémentaires oient fait d’abord des divisions bien exactes. Quand ils s’aperçurent ensuite de l’insuffisance de leur analise, les uns, comme les Grecs, multiplierent les caractères de leur alphabet, les autres se contenterent d’en varier le sens ou le son par des positions ou combinaisons différentes. Ainsi paraissent écrites les inscriptions des ruines de Tchelminar, dont Chardin nous a tracé des ectypes. On n’y distingue que deux figures ou caractères (*), mais de diverses grandeurs & posés en différens sens.
« Des gens s’étonnent, dit Chardin, que deux figures puissent faire tant de lettres : mais pour moi je ne vois pas là de quoi s’étonner si fort, Cette langue inconnue, & d’une antiquité presque effrayante, devoit pourtant être alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu’annoncent la beauté des caractères & les monumens admirables où se trouvent ces inscriptions. Je ne sais pourquoi l’on parle si peu de ces étonnantes ruines : quand j’en lis la description dans Chardin, je me crois transporté dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à penser.
L’art d’écrire ne tient point à celui de parler. Il tient à des besoins d’une autre nature, qui naissent plus tot ou plus tard
puisque les lettres de notre alphabet, qui sont au nombre de vingt-trois, ne sont pourtant composées que de deux lignes, la droite et la circulaire, c’est-à-dire qu’avec un C et un I on fait toutes les lettres qui composent nos mots. »
(+) « Ce caractère paraît fort beau, et n’a rien de confus ni de barbare. L’on dirait que les lettres ont été dorées ; car il y en a plusieurs, et surtout des majuscules, où il paraît encore de l’or : et c’est assurément quelque chose d’admirable et d’inconcevable que l’air n’ait pu manger cette dorure durant tant de siècles. Du reste ce n’est pas merveille qu’aucun de tous les savans du monde n’ait jamais rien compris à cette écriture, puisqu’elle n’approche en aucune manière d’aucune écriture qui soit venue à notre connaissance ; au lieu que toutes les écritures connues aujourd’hui, excepté le chinois, ont beaucoup d’affinités entre elles, et paraissent venir de la même source. Ce qu’il y a en ceci de plus merveilleux est que les Guèbres, qui sont les restes des anciens Perses, et qui en conservent et perpétuent la religion, non-seulement ne connaissent pas mieux ces caractères que nous, mais leurs caractères n’y ressemblent pas plus que les nôtres. D’où il s’ensuit, ou que c’est un caractère de cabale, ce qui n’est pas vraisemblable, puisque ce caractère est le commun et naturel de l’édifice en tous endroits, et qu’il n’y en a pas d’autre du même ciseau ; ou qu’il est d’une si grande antiquité que nous n’oserions presque le dire. » En effet, Chardin ferait présumer, sur ce passage, que, du temps de Cyrus et des Mages, ce caractère était déjà oublié, et tout aussi peu connu qu’aujourd’hui. selon des circonstances tout-à-foit indépendantes de la durée des peuples, & qui pourroient n’avoir jamais eu lieu chez des nations très-anciennes. On ignore durant combien de siècles l’art des hiéroglyphes fut peut-être la seule écriture des Égyptiens ; & il est prouvé qu’une telle écriture peut suffire à un peuple policé, par l’exemple des Mexicains, qui en avoient une encore moins commode.
En comparant l’alphabet cophte à l’alphabet syriaque ou phénicien, on juge aisément que l’un vient de l’autre ; & il ne seroit pas étonnant que ce dernier fût l’original, ni que le peuple le plus moderne eût à cet égard instruit le plus ancien. Il est clair aussi que l’alphabet grec vient de l’alphabet phénicien ; l’on voit même qu’il en doit venir. Que Cadmus ou quelque autre l’oit apporté de Phénicie, toujours paroît-il certain que les Grecs ne l’allerent pas chercher & que les Phéniciens l’apporterent eux-mêmes : car, des peuples de l’Asie & de l’Afrique, ils furent les premiers & presque les seuls qui commercerent en Europe, & ils vinrent bien plutôt chez les Grecs que les Grecs n’allerent chez eux : ce qui ne prouve nullement que le peuple grec ne soit pas aussi ancien que le peuple de Phénicie.
D’abord les Grecs n’adopterent pas seulement les caractères des Phéniciens, mais même la direction de leurs lignes de droite à gauche. Ensuite ils s’aviserent d’écrire par sillons, c’est-à-dire, en retournant de la gauche à la droite, puis de
Je compte les Carthaginois pour Phéniciens, puisqu’ils étoient une colonie de Tyr. la droite à la gauche, alternativement (*). Enfin ils écrivirent, comme nous faisons aujourd’hui, en recommençant toutes les lignes de gauche à droite. Ce progrès n’a rien que de naturel : l’écriture par sillons est, sans contredit, la plus commode à lire. Je suis même étonné qu’elle ne se soit pas établie avec l’impression ; mais étant difficile à écrire à la main, elle dut s’abolir quand les manuscrits se multiplierent.
Mais, bien que l’alphabet grec vienne de l’alphabet phénicien, il ne s’ensuit point que la langue grecque vienne de la phénicienne. Une de ces propositions ne tient point à l’autre, & il paroît que la langue grecque étoit déjà fort ancienne, que l’art d’écrire étoit récent & même imparfoit chez les Grecs. Jusqu’au siège de Troie, ils n’eurent que seize lettres, si toutefois ils les eurent. On dit que Palamède en ajouta quatre, & Simonide les quatre autres. Tout cela est pris d’un peu loin. Au contraire le latin, langue plus moderne, eut, presque dès sa naissance, un alphabet complet, dont cependant les premiers Romains ne se servoient gueres, puisqu’ils commencerent si tard d’écrire leur histoire, & que les lustres ne se marquoient qu’avec des clous.
Du reste il n’y a pas une quantité de lettres ou élémens de la parole absolument déterminée ; les uns en ont plus, les autres moins, selon les langues & selon les diverses modifications qu’on donne aux voix & aux consonnes. Ceux qui ne comptent que cinq voyelles se trompent fort : les Grecs en
V. Pausanias, Arcad. Les Latins, dans les commencemens, écrivirent de même ; et de là, selon Marius Victorinus, est venu le mot de versus. écrivoient sept, les premiers Romains six (*), MM. de Port-Royal en comptent dix, M. Duclos, dix-sept ; & je ne doute pas qu’on n’en trouvât beaucoup davantage, si l’habitude avoit rendu l’oreille plus sensible & la bouche plus exercée aux diverses modifications dont elles sont susceptibles. À proportion de la délicatesse de l’organe, on trouvera plus ou moins de modifications, entre l’a aigu & l’o grave, entre l’i & l’e ouvert, &c. C’est ce que chacun peut éprouver, en passant d’une voyelle à l’autre par une voix continue & nuancée ; car on peut fixer plus ou moins de ces nuances & les marquer par des caractères particuliers, selon qu’à force d’habitude on s’y est rendu plus ou moins sensible ; & cette habitude dépend des sortes de voix usitées dans le langage, auxquelles l’organe se forme insensiblement. La même chose peut se dire à peu près des lettres articulées ou consonnes. Mais la plupart des nations n’ont pas fait ainsi ; elles ont pris l’alphabet les unes des autres, & représenté, par les mêmes caractères, des voix & des articulations très-différentes. Ce qui fait que, quelque exacte que soit l’orthographe, on lit toujours ridiculement une autre langue que la sienne, à moins qu’on n’y soit extrêmement exercé.
L’écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l’altère ; elle n’en change pas les mots, mais le génie ; elle substitue l’exactitude à l’expression. L’on rend ses sentimens quand on parle, & ses idées quand on écrit. En écrivant, on est forcé de prendre tous les mots dans l’acception
Vocales quas græce septem, Romulus sex, usus posterior quinque commemorat, y velut græce rejecta. Mart. Capel : l. III. commune ; mais celui qui parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plaît ; moins gêné pour être clair, il donne plus à la force ; & il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde long-tems la vivacité de celle qui n’est que parlée. On écrit les voix & non pas les sons : or, dans une langue accentuée, ce sont les sons, les accens, les inflexions de toute espèce, qui font la plus grande énergie du langage, & rendent une phrase, d’ailleurs commune, propre seulement au lieu où elles est. Les moyens qu’on prend pour suppléer à celui-là étendent, allongent la langue écrite, et, passant des livres dans le discours, énervent la parole même. En disant tout comme on l’écrirait, on ne fait plus que lire en parlant.
CHAPITRE VI
S’il est probable qu’Homère ait su écrire.
QUOI qu’on nous dise de l’invention de l’alphabet grec, je la crois beaucoup plus moderne qu’on ne la fait, & je fonde principalement cette opinion sur le caractère de la langue. Il m’est venu bien souvent dans l’esprit de douter, non-seulement qu’Homère sût écrire, mais même qu’on écrivît de
Le meilleur de ces moyens, et qui n’aurait pas ce défaut, serait la ponctuation, si on l’eût laissé moins imparfaite. Pourquoi, par exemple, n’avons-nous pas de point vocatif ? Le point interrogant, que nous avons, était beaucoup moins nécessaire ; car, par la seule construction, on voit si l’on son tems. J’ai grand regret que ce doute soit si formellement démenti par l’histoire de Bellérophon dans l’Iliade ; comme j’ai le malheur, aussi-bien que le P. Hardouin, d’être un peu obstiné dans mes paradoxes, si j’étais moins ignorant, je serais bien tenté d’étendre mes doutes sur cette histoire même, & de l’accuser d’avoir été, sans beaucoup d’examen, interpolée par les compilateurs d’Homère. Non-seulement, dans le reste de l’Iliade, on voit peu de traces de cet art ; mais j’ose avancer que toute l’Odyssée n’est qu’un tissu de bêtises & d’inepties qu’une lettre ou deux eussent réduit en fumée, au lieu qu’on rend ce poëme raisonnable & même assez bien conduit, en supposant que ses héros oient ignoré l’écriture. Si l’Iliade eût été écrite, elle eût été beaucoup moins chantée, les rapsodes eussent été moins recherchés & se seroient moins multipliés. Aucun autre poëte n’a été ainsi chanté, si ce n’est le Tasse à Venise, encore n’est-ce que par les gondoliers, qui ne sont pas grands lecteurs. La diversité des dialectes employés par Homère forme encore un préjugé très-fort. Les dialectes distingués par la parole se rapprochent & se confondent par l’écriture, tout se rapporte insensiblement à un modèle commun. Plus une nation lit & s’instruit, plus ses dialectes s’effacent ; & enfin ils ne restent plus qu’en forme de jargon chez le peuple, qui lit peu & qui n’écrit point.
interroge ou si l’on n’interroge pas, au moins dans notre langue. Venez-vous et vous venez ne sont pas la même chose. Mais comment distinguer par écrit un homme qu’on nomme d’un homme qu’on appelle ? C’est là vraiment une équivoque qu’eût levé le point vocatif. La même équivoque se trouve dans l’ironie, quand l’accent ne la fait pas sentir. Or, ces deux poëmes étant postérieurs au siège de Troie, il n’est gueres apparent que les Grecs qui firent ce siège connussent l’écriture, & que le poëte qui le chanta ne la connût pas. Ces poëmes resterent long-tems écrits seulement dans la mémoire des hommes ; ils furent rassemblés par écrit assez tard & avec beaucoup de peine. Ce fut quand la Grèce commença d’abonder en livres & en poésie écrite, que tout le charme de celle d’Homère se fit sentir par comparaison. Les autres poëtes écrivoient, Homère seul avoit chanté ; & ces chants divins n’ont cessé d’être écoutés avec ravissement, que quand l’Europe s’est couverte de barbares qui se sont mêlés de juger ce qu’ils ne pouvoient sentir.
CHAPITRE VII
De la Prosodie moderne.
NOUS n’avons aucune idée d’une langue sonore & harmonieuse, qui parle autant par les sons que par les voix. Si l’on croit suppléer à l’accent par les accens, on se trompe : on n’invente les accens que quand l’accent est déjà perdu. Il y a plus ; nous croyons avoir des accens dans
Quelques savans prétendent, contre l’opinion commune et contre la preuve titrée de tous les anciens manuscrits, que les Grecs ont connu et pratiqué dans l’écriture les signes appelés accens, et ils fondent cette opinion sur deux passages que je vais transcrire l’un et l’autre afin que le lecteur puisse juger de leur vrai sens.
Voici le premier, tiré de Cicéron, notre langue, & nous n’en avons point : nos prétendus accens ne sont que des voyelles ou des signes de quantité ; ils ne marquent aucune variété de sons. La preuve est que ces accens se rendent tous, ou par des
dans son traité de l’orateur, liv. III, n°. 44.
Hanc diligentiam subsequitur modus etiam et forma verborum, quod jam vereor ne huic Catulo videatur esse puerile. Versus enim veteres illi in hac soluta oratione propemodum, hoc est, numeros quosdam, nobis esse adhibendos putaverunt. Interspirationis enim non defatigationis nostræ, neque librariorum notis sed verborum et sententiarum modo, interpunctas clausulas in orationibus esse voluerunt : idque princeps Isocrates instituisse fertur, ut inconditam antiquorum dicendi consuetudinem, delectationis atque aurium causa (quemadmodum scribit discipulus ejus Naucrates), numeris adstringeret.
Namque hæc duo, musici, qui erant quondam iidem poëtæ, machinati ad voluptatem sunt versum, atque cantum, ut et verborum numero, et vocum modo, delectatione vincerent aurium satietatem. Hæc igitur duo, vocis dico moderationem, et verborum conclusionem, quoad orationis severitas pati possit, a poëtica ad eloquentiam traducenda duxerunt.
Voici le second, tiré d’Isidore, dans ses Origines, liv.I, ch. 20.
Præterea quædam sententiarum notæ apud celeberrimos auctores fuerunt, quasque antiqui ad distinctionem scripturarum carminibus et historiis apposuerunt. Nota est figura propria in litteræ modum posita ad demonstrandum unamquamque verbi sententiarumque ac versuum rationem. Notæ autem versibus apponuntur numero XXVI, quæ sunt nominibus infra scriptis, etc.
Pour moi, je vois là que du temps de Cicéron les bons copistes pratiquoient la séparation des mots et certains signes équivalens à notre ponctuation. J’y vois encore l’invention du nombre et de la déclamation de la prose attribuée à Isocrate. Mais je n’y vois point du tout les signes écrits des accens : et quand je les y verrais, on n’en pourrait conclure qu’une chose que je ne dispute pas et qui rentre tout-à-fait dans mes principes, savoir, que, quand les Romains commencerent à étudier le grec, les copistes pour leur en indiquer la prononciation, inventerent les signes des accens, des esprits, et de la prosodie ; mais il ne s’ensuivrait nullement que ces signes fussent en usage parmi les Grecs, qui n’en avoient aucun besoin. tems inégaux, ou par des modifications des lèvres, de la langue ou du palais, qui font la diversité des voix ; aucun par des modifications de la glotte, qui font la diversité des sons. Ainsi, quand notre circonflexe n’est pas une simple voix, il est une longue, ou il n’est rien. Voyons à présent ce qu’il étoit chez les Grecs.
Denys d’Halycarnasse dit que l’élévation du ton dans l’accent aigu & l’abaissement dans le grave étoient d’une quinte : ainsi l’accent prosodique étoit aussi musical, surtout le circonflexe, où la voix, après avoir monté d’une quinte, descendoit d’une autre quinte sur la même syllabe (*). On voit assez par ce passage & par ce qui s’y rapporte que M. Duclos ne reconnoît point d’accent musical dans notre langue, mais seulement l’accent prosodique & l’accent vocal. On y ajoute un accent orthographique, qui ne change rien à la voix, ni au son, ni à la quantité, mais qui tantôt indique une lettre supprimée, comme le circonflexe, & tantôt fixe le sens équivoque d’un monosyllabe, tel que l’accent prétendu grave qui distingue où adverbe de lieu de ou particule disjonctive, & à pris pour article du même a pris pour verbe ; cet accent distingue à l’œil seulement ces monosyllabes, rien ne les distingue à la prononciation (+). Ainsi la définition de l’accent que les Français ont généralement adoptée ne convient à aucun des accens de leur langue.
(*) M. Duclos, Rem. Sur la gram. générale et raisonnée, p.30.
(+) On pourrait croire que c’est par ce même accent que les Italiens distinguent, par exemple, è verbe de e conjonction ; mais le premier se distingue à l’oreille par un son plus fort et plus appuyé, ce qui rend vocal l’accent dont il est marqué : observation que le Buonmattei a eu tort de ne pas faire. Je m’attends bien que plusieurs de leurs grammairiens, prévenus que les accens marquent élévation ou abaissement de voix, se récrieront encore ici au paradoxe ; et, faute de mettre assez de soins à l’expérience, ils croiront rendre par les modifications de la glotte ces mêmes accens qu’ils rendent uniquement en variant les ouvertures de la bouche ou les positions de la langue. Mais voici ce que j’ai à leur dire pour constater l’expérience & rendre ma preuve sans réplique.
Prenez exactement avec la voix l’unisson de quelque instrument de musique ; et, sur cet unisson, prononcez de suite tous les mots françois les plus diversement accentués que vous pourrez rassembler : comme il n’est pas ici question de l’accent oratoire, mais seulement de l’accent grammatical, il n’est pas même nécessaire que ces divers mots oient un sens suivi. Observez, en parlant ainsi, si vous ne marquez pas sur ce même son tous les accens aussi sensiblement, aussi nettement, que si vous prononciez sans gêne en variant votre ton de voix. Or, ce fait supposé, & il est incontestable, je dis que, puisque tous vos accens s’expriment sur le même ton, ils ne marquent donc pas des sons différens. Je n’imagine pas ce qu’on peut répondre à cela.
Toute langue où l’on peut mettre plusieurs airs de musique sur les mêmes paroles n’a point d’accent musical déterminé. Si l’accent étoit déterminé, l’air le seroit aussi. Dès que le chant est arbitraire, l’accent est compté pour rien.
Les langues modernes de l’Europe sont toutes du plus au moins dans le même cas. Je n’en excepte pas même l’italienne. La langue italienne, non plus que la françoise, n’est point par elle-même une langue musicale. La différence est seulement que l’une se prête à la musique, & que l’autre ne s’y prête pas.
Tout ceci mène à la confirmation de ce principe, que, par un progrès naturel, toutes les langues lettrées doivent changer de caractère & perdre de la force en gagnant de la clarté ; que, plus on s’attache à perfectionner la grammaire & la logique, plus on accélère ce progrès, & que, pour rendre bientôt une langue froide & monotone, il ne faut qu’établir des académies chez le peuple qui la parle.
On connoît les langues dérivées par la différence de l’orthographe à la prononciation. Plus les langues sont antiques & originales, moins il y a d’arbitraire dans la maniere de les prononcer, par conséquent moins de complication de caractères pour déterminer cette prononciation. Tous les signes prosodiques des anciens, dit M. Duclos, supposé que l’emploi en fut bien fixé, ne valoient pas encore l’usage. Je dirai plus ; ils y furent substitués. Les anciens Hébreux n’avoient ni points, ni accens, ils n’avoient pas même des voyelles. Quand les autres nations ont voulu se mêler de parler hébreu, & que les Juifs ont parlé d’autres langues, la leur a perdu son accent ; il a fallu des points, des signes pour le régler ; & cela a bien plus rétabli le sens des mots que la prononciation de la langue. Les Juifs de nos jours, parlant hébreu, ne seroient plus entendus de leurs ancêtres.
Pour savoir l’Anglois, il faut l’apprendre deux fois ; l’une à le lire, & l’autre à le parler. Si un Anglais lit à haute voix, & qu’un étranger jette les yeux sur le livre, l’étranger n’aperçoit aucun rapport entre ce qu’il voit & ce qu’il entend. Pourquoi cela ? parce que l’Angleterre ayant été successivement conquise par divers peuples, les mots se sont toujours écrits de même, tandis que la maniere de les prononcer a souvent changé. Il y a bien de la différence entre les signes qui déterminent le sens de l’écriture & ceux qui règlent la prononciation. Il seroit aisé de faire avec les seules consonnes une langue fort claire par écrit, mais qu’on ne sauroit parler. L’algèbre a quelque chose de cette langue-là. Quand une langue est plus claire par son orthographe que par sa prononciation, c’est un signe qu’elle est plus écrite que parlée ; telle pouvoit être la langue savante des Égyptiens ; telles sont pour nous les langues mortes. Dans celles qu’on charge de consonnes inutiles, l’écriture semble même avoir précédé la parole, & qui ne croiroit la polonaise dans ce cas-là ? Si cela étoit le polonaise devroit être la plus froide de toutes les langues.
CHAPITRE VIII
Différence générale & locale dans l’origine des langues.
TOUT ce que j’ai dit jusqu’ici convient aux langues primitives en général, & aux progrès qui résultent de leur durée, mais n’explique ni leur origine, ni leurs différences. La principale cause qui les distingue est locale, elle vient des climats où elles naissent, & de la maniere dont elles se forment ; c’est à cette cause qu’il faut remonter pour concevoir la différence générale & caractéristique qu’on remarque entre les langues du midi & celles du nord. Le grand défaut des Européens est de philosopher toujours sur les origines des choses d’après ce qui se passe autour d’eux. Ils ne manquent point de nous montrer les premiers hommes, habitant une terre ingrate & rude, mourant de froid & de faim, empressés à se faire un couvert & des habits ; ils ne voient partout que la neige & les glaces de l’Europe ; sans songer que l’espèce humaine, ainsi que toutes les autres, a pris naissance dans les pays chauds, & que sur les deux tiers du globe l’hiver est à peine connu. Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés.
Le genre humain, né dans les pays chauds, s’étend de là dans les pays froids ; c’est dans ceux-ci qu’il se multiplie, & reflue ensuite dans les pays chauds. De cette action & réaction viennent les révolutions de la terre & l’agitation continuelle de ses habitans. Tâchons de suivre dans nos recherches l’ordre même de la nature. J’entre dans une longue digression sur un sujet si rebattu qu’il en est trivial, mais auquel il faut toujours revenir, malgré qu’on en ait, pour trouver l’origine des institutions humaines.
Chapitre IX
Formation des Langues Méridionales.
Dans les premiers tems (*)
[* J'appelle les premiers tems ceux de la dispersion des hommes, à quelque âge du genre-humain qu'on veuille en fixer l'époque.]
les hommes épars sur la face de la terre n'avoient de société que celle de la famille, de la loix que celles de la nature, de langue que le geste & quelques sons inarticulés (†).
[† Les véritables langues n'ont point une origine domestique, il n'y a qu'une convention plus générale & plus durable qui les puisse établir. Les Sauvages de l'Amérique ne parlent presque jamais que hors de chez eux ; chacun garde le silence dans sa cabane, il parle par signes à sa famille, & ces signes sont peu fréquens, parce qu'un Sauvage est moins inquiet, moins impatient qu'un Européen, qu'il n'a pas tant de besoins, & qu'il prend soins d'y pourvoir lui-même.]
Ils n'étoient liés par aucune idée de fraternité commune, & n'ayant aucun arbitre que la force, ils se croyoient ennemis les uns des autres. C'étoient leur foiblesse & leur ignorance qui leur donnoient cette opinion. Ne connoissant rien, ils craignoient tout, ils attaquoient pour se défendre. Un homme abandonné seul sur la face de la terre, à la merci du genre-humain, devoit être un animal féroce. Il étoit prêt à faire aux autres tout le mal qu'il craignoit d'eux. La crainte & la foiblesse sont les sources de la cruauté.
Les affections sociales ne se développent en nous qu'avec nos lumieres. La pitié, bien que naturelle au cœur de l'homme, resteroit éternellement inactive sans l'imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié ? En nous transportant hors de nous-mêmes ; en nous identifiant avec l'être souffrant. Nous ne souffrons qu'autant que nous jugeons qu'il souffre ; ce n'est pas dans nous, c'est dans lui que nous souffrons. Qu'on songe combien ce transport suppose de connoissances acquises ! Comment imaginerois-je des maux dont je n'ai nulle idée ? Comment souffrirois-je en voyant souffrir un autre, si j'ignore ce qu'il y a de commun entre lui & moi ? Celui qui n'a jamais réfléchi, ne peut être ni clément, ni juste, ni pitoyable : il ne peut pas non plus être méchant & vindicatif. Celui qui n'imagine rien, ne sent que lui-même ; il est seul au milieu du genre-humain.
La réflexion naît des idées comparées, & c'est la pluralité des idées qui porte à les comparer. Celui qui ne voit qu'un seul objet n'a point de comparaison à faire. Celui qui n'en voit qu'un petit nombre, & toujours les mêmes dès son enfance, ne les compare point encore, parce que l'habitude de les voir lui ôte l'attention nécessaire pour les examiner : mais à mesure qu'un objet nouveau nous frappe, nous voulons le connoître ; dans ceux qui nous sont connus nous lui cherchons des rapports : c'est ainsi que nous apprenons à considérer ce qui est sous nos yeux, & ce qui nous est étranger nous porte à l'examen de ce qui nous touche.
Appliquez ces idées aux premiers hommes, vous verrez la raison de leur barbarie. N'ayant jamais rien vu que ce qui étoit autour d'eux, cela même ils ne le connoissoient pas ; ils ne se connoissoient pas eux-mêmes. Ils avoient l'idée d'un pere, d'un fils, d'un frere, & non pas d'un homme. Leur cabane contenoit tous leurs semblables ; un étranger, une bête, un monstre, étoient pour eux la même chose : hors eux & leur famille, l'univers entier ne leur étoit rien.
De-là, les contradictions apparentes qu'on voit entre les peres des nations : tant de naturel & tant d'inhumanité, des mœurs si féroces & des cœurs si tendres, tant d'amour pour leur famille & d'aversion pour leur espece. Tous leurs sentimens concentrés entre leurs proches, en avoient plus d'énergie. Tout ce qu'ils connoissoient leur étoit cher. Ennemis du reste du monde qu'ils ne voyoient point & qu'ils ignoroient, ils ne haïssoient que ce qu'ils ne pouvoient connoître.
Ces tems de barbarie étoient le siecle d'or, non parce que les hommes étoient unis, mais parce qu'ils étoient séparés. Chacun, dit-on, s'estimoit le maître de tout, cela peut être ; mais nul ne connoissoit & ne desiroit que ce qui étoit sous sa main : ses besoins, loin de le rapprocher de ses semblables l'en éloignoient. Les hommes, si l'on veut, s'attaquoient dans la rencontre, mais ils se rencontroient rarement. Par tout régnoit l'état de guerre, & toute la terre étoit en paix.
Les premiers hommes furent chasseurs ou bergers, & non pas laboureurs ; les premiers biens furent des troupeaux & non pas des champs. Avant que la propriété de la terre fût partagée, nul ne pensoit à la cultiver. L'Agriculture est un art qui demande des instrumens ; semer pour recueillir est une précaution qui demande de la prévoyance. L'homme en société cherche à s'étendre, l'homme isolé se resserre. Hors de la portée où son œil peut voir, & où son bras peut atteindre, il n'y a plus pour lui ni droit, ni propriété. Quand le Cyclope a roulé la pierre à l'entrée de sa caverne, ses troupeaux & lui sont en sureté. Mais qui garderoit les moissons de celui pour qui les loix ne veillent pas ?
On me dira que Caïn fut laboureur & que Noé planta la vigne. Pourquoi non ? Ils étoient seuls, qu'avoient-ils à craindre ? D'ailleurs ceci ne fait rien contre moi ; j'ai dit ci-devant ce que j'entendois par les premiers tems. En devevant fugitif Caïn fut bien forcé d'abandonner l'agriculture ; la vie errante des descendants de Noé dut aussi la leur faire oublier ; il falut peupler la terre avant de la cultiver ; ces deux choses se font mal ensemble. Durant la premiere dispersion du genre-humain, jusqu'à ce que la famille fût arrêtée, & que l'homme eût une habitation fixe, il n'y eut plus d'agriculture. Les peuples qui ne se fixent point ne sauroient cultiver la terre ; tels furent autrefois les Nomades, tels furent les Arabes vivant sous des tentes, les Scythes dans leurs chariots, tels sont encore aujourd'hui les Tartares errans, & les Sauvages de l'Amérique.
Généralement chez tous les peuples dont l'origine nous est connue, on trouve les premiers barbares voraces & carnaciers plutôt qu'agriculteurs & granivores. Les Grecs nomment le premier qui leur apprit à labourer la terre, & il paroît qu'ils ne connurent cet art que fort tard : mais quand ils ajoutent qu'avant Triptoleme ils ne vivoient que de gland, ils disent une chose sans vraisemblance & que leur propre histoire dément ; car ils mangeoient de la chair avant Triptoleme, puisqu'il leur défendit d'en manger. On ne voit pas, au reste, qu'ils aient tenu grand compte de cette défense.
Dans les festins d'Homere, on tue un bœuf pour régaler ses hôtes, comme on tueroit de nos jours un cochon de lait. En lisant qu'Abraham servit un veau à trois personnes, qu'Eumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner d'Ulisse, & qu'autant en fit Rebecca pour celui de son mari, on peut juger quels terribles dévoreurs de viande étoient les hommes de ces tems-là. Pour concevoir les repas des anciens on n'a qu'à voir aujourd'hui ceux des Sauvages ; j'ai failli dire ceux des Anglois.
Le premier gâteau qui fut mangé fut la communion du genre-humain. Quand les hommes commencerent à se fixer ils défrichoient quelque peu de terre autour de leur cabane, c'étoit un jardin plutôt qu'un champ. Le peu de grain qu'on recueilloit se broyoit entre deux pierres, on en faisoit quelques gâteaux qu'on cuisoit sous la cendre, ou sur la braise, ou sur une pierre ardente, dont on ne mangeoit que dans les festins. Cet antique usage qui fut consacré chez les Juifs par la Pâque, se conserve encore aujourd'hui dans la Perse & dans les Indes. On n'y mange que des pains sans levain, & ces pains en feuilles minces se cuisent & se consomment à chaque repas. On ne s'est avisé de faire fermenter le pain que quand il en a falu davantage, car la fermentation se fait mal sur une petite quantité.
Je sais qu'on trouve déjà l'agriculture en grand dès le tems des Patriarches. Le voisinage de l'Egypte avoit dû la porter de bonne heure en Palestine. Le livre de Job, le plus ancien, peut-être, de tous les livres qui existent, parle de la culture des champs, il compte cinq cents paires de bœufs parmi les richesses de Job ; ce mot de paires montre ces bœufs accouplés pour le travail ; il est dit positivement que ces bœufs labouroient quand les Sabéens les enleverent, & l'on peut juger quelle étendue de pays devoient labourer cinq cents paires de bœufs.
Tout cela est vrai ; mais ne confondons point les tems. L'âge patriarchal que nous connoissons est bien loin du premier âge. L'écriture compte dix générations de l'un à l'autre dans ces siecles où les hommes vivoient long-tems. Qu'ont-ils fait durant ces dix générations ? Nous n'en savons rien. Vivant épars & presque sans société, à peine parloient-ils : comment pouvoient-ils écrire ? & dans l'uniformité de leur vie isolée quels événemens nous auroient-ils transmis ?
Adam parloit ; Noé parloit ; soit. Adam avoit été instruit par Dieu même. En se divisant, les enfans de Noé abandonnerent l'agriculture, & la langue commune périt avec la premiere société. Cela seroit arrivé quand il n'y auroit pas eu de tour de Babel. On a vu dans les Isles désertes des solitaires oublier leur propre langue ; rarement après plusieurs générations, des hommes hors de leur pays conservent leur premier langage, même ayant des travaux communs & vivant entr'eux en société.
Epars dans ce vaste désert du monde, les hommes retombent dans la stupide barbarie où ils se seroient trouvés s'ils étoient nés de la terre. En suivant ces idées si naturelles, il est aisé de concilier l'autorité de l'Ecriture avec les monumens antiques, & l'on n'est pas réduit à traiter de fables des traditions aussi anciennes que les peuples qui nous les ont transmis.
Dans cet état d'abrutissement il falloit vivre. Les plus actifs, les plus robustes, ceux qui alloient toujours en avant ne pouvoient vivre que de fruits & de chasse ; ils devinrent donc chasseurs, violens, sanguinaires ; puis avec le tems guerriers, conquérans, usurpateurs. L'histoire a souillé ses monumens des crimes de ces premiers Rois ; la guerre & les conquêtes ne sont que des chasses d'hommes. Après les avoir conquis, il ne leur manquoit que de les dévorer. C'est ce que leurs successeurs ont appris à faire.
Le plus grand nombre, moins actif & plus paisible, s'arrêta le plutôt qu'il put, assembla du bétail, l'apprivoisa, le rendit docile à la voix de l'homme, pour s'en nourrir, apprit à le garder, à le multiplier ; & ainsi commença la vie pastorale.
L'industrie humaine s'étend avec les besoins qui la font naître. Des trois manieres de vivre possibles à l'homme, savoir la chasse, le soin des troupeaux & l'agriculture, la premiere exerce le corps à la force, à l'adresse, à la course ; l'ame au courage, à la ruse ; elle endurcit l'homme & le rend féroce. Le pays des chasseurs n'est pas long-tems celui de la chasse (*),
[* Le métier de chasseur n'est point favorable à la population. Cette observation qu'on a faite quand les Isles de St. Domingue & de la Tortue étoient habitées par des boucaniers, se confirme par l'état de l'Amérique septentrionale. On ne voit point que les peres d'aucune nation nombreuse aient été chasseurs par état ; ils tous été agriculteurs ou bergers. La chasse doit donc moins être considérée ici comme ressource de subsistance que comme un accessoire de l'état pastoral.]
il faut poursuivre au loin le gibier, de-là l'équitation. Il faut atteindre le même gibier qui fuit ; de-là les armes légeres, la fronde, la flêche, le javelot. L'art pastoral, pere du repos et des passions oiseuses est celui qui se suffit le plus à lui-même. Il fournit à l'homme, presque sans peine, la vie & le vêtement ; il lui fournit même sa demeure ; les tentes des premiers bergers étoient faites de peaux de bêtes : le toît de l'arche & du tabernacle de Moïse n'étoit pas d'une autre étoffe. A l'égard de l'agriculture, plus lente à naître, elle tient à tous les arts ; elle amene la propriété, le gouvernement, les loix, & par degré la misere & les crimes, inséparables pour notre espece, de la science du bien & du mal. Aussi les Grecs ne regardoient-ils pas seulement Triptoleme comme l'inventeur d'un art utile, mais comme un instituteur & un sage, duquel ils tenoient leur premiere discipline & leurs premieres loix. Au contraire, Moïse semble porter un jugement d'improbation sur l'agriculture, en lui donnant un méchant pour inventeur & faisant rejetter de Dieu ses offrandes : on diroit que le premier laboureur annonçoit dans son caractere les mauvais effets de son art. L'auteur de la Genese avoit vu plus loin qu'Hérodote.
A la division précédente se rapportent les trois états de l'homme considéré par rapport à la société. Le Sauvage est chasseur, le Barbare est berger, l'homme civil est laboureur.
Soit donc qu'on recherche l'origine des arts, soit qu'on observe les premieres mœurs on voit que tout se rapporte, dans son principe aux moyens de pourvoir à sa subsistance, & quant à deux de ces moyens qui rassemblent les hommes, ils sont déterminés par le climat & par la nature du sol. C'est donc aussi par les mêmes causes qu'il faut expliquer la diversité des langues & l'opposition de leurs caracteres.
Les climats doux, les pays gras & fertiles ont été les premiers peuplés & les derniers où les nations se sont formées, parce que les hommes s'y pouvoient passer plus aisément les uns des autres, & que les besoins qui font naître la société, s'y sont faits sentir plus tard.
Supposez un printems perpétuel sur la terre ; supposez par-tout de l'eau, du bétail, des pâturages ; supposez les hommes, sortant des mains de la nature, une fois dispersés parmi tout cela : je n'imagine pas comment ils auroient jamais renoncé à leur liberté primitive & quitté la vie isolée & pastorale, si convenable à leur indolence naturelle (*),
[* Il est inconcevable à quel point l'homme est naturellement paresseux. On diroit qu'il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvemens nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les Sauvages dans l'amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions qui rendent l'homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la premiere & la plus forte passion de l'homme après celle de se conserver. Si l'on y regardoit bien, l'on verroit que, même parmi nous, c'est pour parvenir au repos que chacun travaille ; c'est encore la paresse qui nous rend laborieux.]
pour s'imposer sans nécessité l'esclavage, les travaux, les miseres inséparables de l'état social.
Celui qui voulut que l'homme fût sociable, toucha du doigt l'axe du globe & l'inclina sur l'axe de l'univers. A ce léger mouvement je vois changer la face de la terre & décider la vocation du genre-humain : j'entends au loin les cris de joie d'une multitude insensée ; je vois édifier les Palais & les Villes ; le vois naître les arts, les loix, le commerce ; je vois les peuples se former, s'étendre, se dissoudre, se succéder comme les flots de la mer : je vois les hommes rassemblés sur quelques points de leur demeure pour s'y dévorer mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde, digne monument de l'union sociale & de l'utilité des arts.
La terre nourrit les hommes ; mais quand les premiers besoins les ont dispersés, d'autres besoins les rassemblent, & c'est alors seulement qu'ils parlent & qu'ils font parler d'eux. Pour ne pas me trouver en contradiction avec moi-même, il faut me laisser le tems de m'expliquer.
Si l'on cherche en quels lieux sont nés les peres du genre-humain, d'où sortirent les premieres colonies, d'où vinrent les premieres émigrations, vous ne nommerez pas les heureux climats de l'Asie-mineure, ni de la Sicile, ni de l'Afrique, pas même de l'Egypte ; vous nommerez les sables de la Chaldée, les rochers de la Phénicie. Vous trouverez la même chose dans tous les tems. La Chine a beau se peupler de Chinois, elle se peuple aussi de Tartares ; les Scythes ont inondé l'Europe & l'Asie ; les montagnes de Suisse versent actuellement dans nos régions fertiles une colonie perpétuelle qui promet de ne point tarir.
Il est naturel, dit-on, que les habitans d'un pays ingrat le quittent pour en occuper un meilleur. Fort bien ; mais pourquoi ce meilleur pays, au lieu de fourmiller de ses propres habitans fait-il place à d'autres ? Pour sortir d'un pays ingrat il y faut être. Pourquoi donc tant d'hommes y naissent-ils par préférence ? On croiroit que les pays ingrats ne devroient se peupler que de l'excédent des pays fertiles, & nous voyons que c'est le contraire. La plupart des Peuples Latins se disoient Aborigenes (*),
[* Ces noms d' Autochtones & d' Aborigenes signifient seulement que les premiers habitans du pays étoient Sauvages, sans sociétés, sans loix, sans traditions, & qu'ils peuplerent avant de parler.]
tandis que la grande Grece, beaucoup plus fertile, n'étoit peuplée que d'étrangers. Tous les peuples Grecs avouoient tirer leur origine de diverses colonies, hors celui dont le sol étoit le plus mauvais, savoir le Peuple Attique, lequel se disoit Autochtone ou né de lui-même. Enfin sans percer la nuit des tems, les siecles modernes offrent une observation décisive ; car quel climat au monde est plus triste que celui qu'on nomma la fabrique du genre-humain ?
NOTE
1. Il n’en resta que six cents hommes sans femmes ni enfans. ^^
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