Le devin du village - Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1712)

 INTERMEDE

 

À M. DUCLOS.

Historiographe de France, l’un des quarante de l’Académie française et de celle des belles-lettres.

Souffrez, monsieur, que votre nom soit à la tête de cet ouvrage, qui, sans vous, n’eût point vu le jour. Ce sera ma première et unique dédicace : puisse-t-elle vous faire autant d’honneur qu’à moi !

Je suis, de tout mon cœur,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

J. -J. ROUSSEAU.

 

 

PERSONNAGES.

 

  • Colin.
  • Le devin.
  • Colette.
  • Troupe de jeunes gens du village.

 

Le théâtre représente d’un côté la maison du Devin ; de l’autre, des arbres et des fontaines ; dans le fond, un hameau.

 

SCÈNE I.

COLETTE, soupirant, et s’essuyant les yeux de son tablier.

J’ai perdu tout mon bonheur ;

J’ai perdu mon serviteur ;

Colin me délaisse.

 

Hélas ! il a pu changer !

Je voudrais n’y plus songer :

J’y songe sans cesse.

 

J’ai perdu mon serviteur ;

J’ai perdu tout mon bonheur ;

Colin me délaisse.

Il m’aimait autrefois, et ce fut mon malheur.

 

Mais quelle est donc celle qu’il me préfère ?

Elle est donc bien charmante ! Imprudente bergère !

Ne crains-tu point les maux que j’éprouve en ce jour ?

Colin m’a pu changer ; tu peux avoir ton tour.

 

Que me sert d’y rêver sans cesse ?

Rien ne peut guérir mon amour,

Et tout augmente ma tristesse.

 

J’ai perdu mon serviteur ;

J’ai perdu tout mon bonheur ;

Colin me délaisse.

 

Je veux le haïr… je le dois…

Peut-être il m’aime encor… Pourquoi me fuir sans cesse ?

Il me cherchait tant autrefois !

 

Le Devin du canton fait ici sa demeure ;

Il sait tout : il saura le sort de mon amour :

Je le vois, et je veux m’éclaircir en ce jour.

SCÈNE II.

LE DEVIN, COLETTE.

 

Tandis que le Devin s’avance gravement, Colette compte dans sa main de la monnaie, puis elle la plie dans un papier, et la présente au Devin, après avoir un peu hésité à l’aborder.

 

COLETTE, d’un air timide.

Perdrai-je Colin sans retour ?

Dites-moi s’il faut que je meure.

LE DEVIN, gravement.

J’ai lu dans votre cœur, et j’ai lu dans le sien.

COLETTE.

Ô dieu !

LE DEVIN.

Modérez-vous.

COLETTE.

Eh bien ?

Colin…

LE DEVIN.

Vous est infidèle.

COLETTE.

Je me meurs.

LE DEVIN.

Et pourtant il vous aime toujours.

COLETTE, vivement.

Que dites-vous ?

LE DEVIN.

Plus adroite et moins belle,

La dame de ces lieux…

COLETTE.

Il me quitte pour elle !

LE DEVIN.

Je vous l’ai déjà dit, il vous aime toujours.

COLETTE, tristement.

Et toujours il me fuit !

LE DEVIN.

Comptez sur mon secours.

Je prétends à vos pieds ramener le volage.

Colin veut être brave, il aime à se parer :

Sa vanité vous a fait un outrage

Que son amour doit réparer.

COLETTE.

Si des galants de la ville

J’eusse écouté les discours,

Ah ! qu’il m’eût été facile

De former d’autres amours !

 

Mise en riche demoiselle,

Je brillerais tous les jours ;

De rubans et de dentelle

Je chargerais mes atours.

 

Pour l’amour de l’infidèle

J’ai refusé mon bonheur ;

J’aimais mieux être moins belle

Et lui conserver mon cœur.

LE DEVIN.

Je vous rendrai le sien, ce sera mon ouvrage.

Vous, à le mieux garder appliquez tous vos soins ;

Pour vous faire aimer davantage,

Feignez d’aimer un peu moins.

 

L’amour croit, s’il s’inquiète ;

Il s’endort, s’il est content :

La bergère un peu coquette

Rend le berger plus constant.

COLETTE.

À vos sages leçons Colette s’abandonne.

LE DEVIN.

Avec Colin prenez un autre ton.

COLETTE.

Je feindrai d’imiter l’exemple qu’il me donne.

SCÈNE III.

LE DEVIN.

J’ai tout su de Colin, et ces pauvres enfants

Admirent tous les deux la science profonde

Qui me fait deviner tout ce qu’ils m’ont appris.

Leur amour à propos en ce jour me seconde ;

En les rendant heureux, il faut que je confonde

De la dame du lieu les airs et les mépris.

SCÈNE IV.

LE DEVIN, COLIN.

COLIN.

L’amour et vos leçons m’ont enfin rendu sage,

Je préfère Colette à des biens superflus :

Je sus lui plaire en habit de village,

Sous un habit doré qu’obtiendrais-je de plus ?

LE DEVIN.

Colin, il n’est plus temps, et Colette t’oublie.

COLIN.

Elle m’oublie, ô ciel ! Colette a pu changer !

LE DEVIN.

Elle est femme, jeune et jolie ;

Manquerait-elle à se venger ?

COLIN.

Non, Colette n’est point trompeuse,

Elle m’a promis sa foi :

Peut-elle être l’amoureuse

D’un autre berger que moi ?

LE DEVIN.

Ce n’est point un berger qu’elle préfère à toi ;

C’est un beau monsieur de la ville,

COLIN.

Qui vous l’a dit ?

LE DEVIN, avec emphase.

Mon art.

COLIN.

Je n’en saurais douter.

Hélas ! qu’il m’en va coûter

Pour avoir été trop facile !

Aurais-je donc perdu Colette sans retour ?

LE DEVIN.

On sert mal à la fois la fortune et l’amour.

D’être si beau garçon quelquefois il en coûte.

COLIN.

De grâce, apprenez-moi le moyen d’éviter

Le coup affreux que je redoute.

LE DEVIN.

Laisse-moi seul un moment consulter.

 

(Le Devin tire de sa poche un livre de grimoire et un petit bâton de Jacob, avec lesquels il fait un charme. De jeunes paysannes, qui venaient le consulter, laissent tomber leurs présents, et se sauvent tout effrayées en voyant ses contorsions.)

 

Le charme est fait. Colette en ce lieu va se rendre ;

Il faut ici l’attendre.

COLIN.

À l’apaiser pourrai-je parvenir ?

Hélas ! voudra-t-elle m’entendre ?

LE DEVIN.

Avec un cœur fidèle et tendre

On a droit de tout obtenir.

(À part.)

Sur ce qu’elle doit dire allons la prévenir.

SCÈNE V.

COLIN.

Je vais revoir ma charmante maîtresse.

Adieu, châteaux, grandeurs, richesse,

Votre éclat ne me tente plus.

Si mes pleurs, mes soins assidus,

Peuvent toucher ce que j’adore,

Je vous verrai renaître encore,

Doux moments que j’ai perdus.

 

Quand on sait aimer et plaire,

A-t-on besoin d’autre bien ?

Rends-moi ton cœur, ma bergère,

Colin t’a rendu le sien.

 

Mon chalumeau, ma houlette,

Soyez mes seules grandeurs ;

Ma parure est ma Colette,

Mes trésors sont ses faveurs.

 

Que de seigneurs d’importance

Voudraient bien avoir sa foi !

Malgré toute leur puissance,

Ils sont moins heureux que moi.

SCÈNE VI.

COLIN, COLETTE, parée.

COLIN, à part.

Je l’aperçois… Je tremble en m’offrant à sa vue…

… Sauvons-nous… Je la perds si je fuis…

COLETTE, à part.

Il me voit… Que je suis émue !

Le cœur me bat…

SCÈNE VI.

COLIN.

Je ne sais où j’en suis,

COLETTE.

Trop près, sans y songer, je me suis approchée.

COLIN.

Je ne puis m’en dédire, il la faut aborder.

(À Colette, d’un ton radouci, et d’un air moitié riant moitié embarrassé.)

Ma Colette… êtes-vous fâchée ?

Je suis Colin : daignez me regarder.

COLETTE, osant à peine lever les yeux sut lui.

Colin m’aimait ; Colin m’était fidèle :

Je vous regarde, et ne vois plus Colin.

COLIN.

Mon cœur n’a point changé ; mon erreur trop cruelle

Venait d’un sort jeté par quelque esprit malin :

Le Devin l’a détruit ; je suis, malgré l’envie,

Toujours Colin, toujours plus amoureux.

COLETTE.

Par un sort, à mon tour, je me sens poursuivie.

Le Devin n’y peut rien.

COLIN.

Que je suis malheureux !

COLETTE.

D’un amant plus constant…

COLIN.

Ah ! de ma mort suivie,

Votre infidélité…

COLETTE,

Vos soins sont superflus ;

Non, Colin, je ne t’aime plus.

COLIN.

Ta foi ne m’est point ravie ;

Non, consulte mieux ton cœur :

Toi-même en m’ôtant la vie,

Tu perdrais tout ton bonheur.

COLETTE.

(À part.) (À Colin.)

Hélas ! Non, vous m’avez trahie,

Vos soins sont superflus ;

Non, Colin, je ne t’aime plus.

COLIN.

C’en est donc, fait vous voulez que je meure ;

Et je vais pour jamais m’éloigner du hameau,

COLETTE, rappelant Colin qui s’éloigne lentement.

Colin !

COLIN.

Quoi ?

COLETTE.

Tu me fuis ?

COLIN.

Faut-il que je demeure

Pour vous voir un amant nouveau ?

 

DUO.

COLETTE.

Tant qu’à mon Colin j’ai su plaire,

Je vivais dans les plaisirs.

COLIN.

Quand je plaisais à ma bergère,

Mon sort comblait mes désirs.

COLETTE.

Depuis que son cœur me méprise,

Un autre a gagné le mien.

COLIN.

Après le doux nœud qu’elle brise,

Serait-il un autre bien ?

(D’un ton pénétré.)

Ma Colette se dégage !

COLETTE.

Je crains un amant volage.

(Ensemble.)

Je me dégage à mon tour.

Mon cœur devenu paisible,

Oublira, s’il est possible,

 

Que tu lui fus cher/chère un jour.

COLIN.

Quelque bonheur qu’on me promette

Dans les nœuds qui me sont offerts,

J’eusse encor préféré Colette

À tous les biens de l’univers.

COLETTE.

Quoiqu’un seigneur jeune, aimable,

Me parle aujourd’hui d’amour,

Colin m’eût semblé préférable

À tout l’éclat de la cour.

COLIN, tendrement.

Ah, Colette !

COLLETE, avec un soupir.

Ah ! berger volage,

Faut-il t’aimer malgré moi !

 

(Colin se jette aux pieds de Colette ; elle lui fait remarquer à son chapeau un ruban fort riche qu’il a reçu de la dame. Colin le jette avec dédain. Colette lui en donne un plus simple dont elle était parée, et qu’il reçoit avec transport.)

 

(Ensemble.)

À jamais Colin je t’engage

À jamais Colin t’engage

Mon cœur et ma foi.

Son cœur et sa foi.

Qu’un doux mariage

M’unisse avec toi.

Aimons toujours sans partage ;

Que l’amour soit notre loi,

À jamais, etc.

SCÈNE VII.

LE DEVIN, COLIN, COLETTE.

LE DEVIN.

Je vous ai délivrés d’un cruel maléfice ;

Vous vous aimez encor malgré les envieux

COLIN.

(Ils offrent chacun un présent au Devin.)

Quel don pourrait jamais payer un tel service !

LE DEVIN, recevant des deux mains.

Je suis assez payé si vous êtes heureux.

Venez, jeunes garçons, venez, aimables filles,

Rassemblez-vous, venez les imiter ;

Venez, galants bergers, venez, beautés gentilles,

En chantant leur bonheur apprendre à le goûter.

SCÈNE VIII.

LE DEVIN, COLIN, COLETTE, GARCONS ET FILLES DU VILLAGE.

CHŒUR.

Colin revient à sa bergère ;

Célébrons un retour si beau.

Que leur amitié sincère

Soit un charme toujours nouveau.

Du Devin de notre village

Chantons le pouvoir éclatant :

Il ramène un amant volage,

Et le rend heureux et constant.

(On danse.)

 

ROMANCE.

COLIN.

Dans ma cabane obscure

Toujours soucis nouveaux ;

Vent, soleil ou froidure,

Toujours peine et travaux.

Colette, ma bergère,

Si tu viens l’habiter,

Colin, dans sa chaumière,

N’a rien à regretter.

Des champs, de la prairie,

Retournant chaque soir,

Chaque soir plus chérie,

Je viendrai te revoir :

Du soleil dans nos plaines

Devançant le retour,

Je charmerai mes peines

En chantant notre amour.

(On danse une pantomime.)

LE DEVIN

Il faut tous à l’envi

Nous signaler ici :

Si je ne puis sauter ainsi,

Je dirai pour ma part une chanson nouvelle.

(Il tire une chanson de sa poche.)

I.

 

L’art à l’Amour est favorable,

Et sans art l’Amour sait charmer ;

À la ville on est plus aimable,

Au village on sait mieux aimer.

Ah ! pour l’ordinaire,

L’amour ne sait guère

Ce qu’il permet, ce qu’il défend ;

C’est un enfant, c’est un enfant.

COLIN, avec le chœur, répète le refrain.

Ah ! pour l’ordinaire,

L’Amour ne sait guère

Ce qu’il permet, ce qu’il défend ;

C’est un enfant, c’est un enfant.

(Regardant la chanson.)

Elle a d’autres couplets ! je la trouve assez belle.

COLETTE, avec empressement.

Voyons, voyons ; nous chanterons aussi.

(Elle prend la chanson.)

 

II.

 

Ici de la simple nature

L’Amour suit la naïveté ;

En d’autres lieux, de la parure

Il cherche l’éclat emprunté.

Ah ! pour l’ordinaire,

L’Amour ne sait guère

Ce qu’il permet, ce qu’il défend ;

C’est un enfant, c’est en enfant.

CHŒUR.

C’est un enfant, c’est un enfant.

COLIN.

III.

 

Souvent une flamme chérie

Est celle d’un cœur ingénu ;

Souvent par la coquetterie

Un cœur volage est retenu.

Ah ! pour l’ordinaire, etc.

(À la fin de chaque couplet le chœur répète toujours ce vers :)

C’est un enfant, c’est un enfant.

LE DEVIN.

IV.

 

L’Amour, selon sa fantaisie,

Ordonne et dispose de nous ;

Ce dieu permet la jalousie,

Et ce dieu punit les jaloux.

Ah ! pour l’ordinaire, etc.

COLIN.

V.

 

À voltiger de belle en belle,

On perd souvent l’heureux instant ;

Souvent un berger trop fidèle

Est moins aimé qu’un inconstant.

Ah ! pour l’ordinaire, etc.

COLETTE.

VI.

 

À son caprice on est en butte,

Il veut les ris, il veut les pleurs ;

Par les… par les.

COLIN, lui aidant à lire.

Par les rigueurs on le rebute.

COLETTE.

On l’affaiblit par les faveurs.

(Ensemble.)

Ah ! pour l’ordinaire,

L’Amour ne sait guère

Ce qu’il permet, ce qu’il détend ;

C’est un enfant, c’est un enfant.

CHŒUR.

C’est un enfant, c’est un enfant.

(On danse)

COLETTE.

Avec l’objet de mes amours,

Rien ne m’afflige, tout m’enchante :

Sans cesse il rit, toujours je chante.

C’est une chaîne d’heureux jours.

Quand on sait bien aimer, que la vie est charmante !

Tel, au milieu des fleurs qui brillent sur son cours,

Un doux ruisseau coule et serpente.

Quand on sait bien aimer, que la vie est charmante !

(On danse.)

COLETTE.

Allons danser sous les ormeaux,

Animez-vous, jeunes fillettes :

Allons danser sous les ormeaux,

Galants, prenez vos chalumeaux.

(Les Villageois répètent ces quatre vers.)

COLETTE.

Répétons mille chansonnettes ;

Et, pour avoir le cœur joyeux,

Dansons avec nos amoureux ;

Mais n’y restons jamais seulettes.

Allons danser sous les ormeaux, etc.

LES VILLAGEOISES.

Allons danser sous les ormeaux, etc.

COLETTE.

À la ville on fait bien plus de fracas ;

Mais sont-ils aussi gais dans leurs ébats ?

Toujours contents,

Toujours chantants ;

Beauté sans fard,

Plaisir sans art :

Tous leurs concerts valent-ils nos musettes ?

Allons danser sous les ormeaux, etc.

LES VILLAGEOISES.

Allons danser sous les ormeaux, etc.

 

FIN

 

 

 

                  

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