Le désespoir de Jocrisse - Dorvigny (1742 - 1812)




 Dorvigny est le pseudonyme de Louis-François Archambault



Comédie-folie en deux actes présentée pour la première le 22 novembre 1791.

PERSONNAGES.

  • DUVAL, commissionaire en vins.
  • SOPHIE, sa fille.
  • JOCRISSE, son valet.
  • NICETTE, sœur de Jocrisse.
  • NICOLE, mère de Jocrisse.
  • COLIN, petit frère de Jocrisse.
  • NICOLAS, cousin de Jocrisse.
  • DUPONT père, ami de Duval.
  • DUPONT fils, soupirant de Sophie.


La scène est dans une maison de campagne de Duval, près de Paris.




ACTE I.



Le théâtre représente le cabinet de Duval. Il y a d'un côte un bureau et des papiers dessus ; de l'autre, sur une petite table, est une cage et un serin dedans*. Sur une chaise est un panier de six ou huit bouteilles de vin ; au fond de côté est une manière de buffet fermé, sur le haut duquel il y a quelques plats ou jattes en evidence.  * Le serin doit être postiche et attaché a un fil d'archal, disposé de manière qu'il puisse à volonté sortir de la cage, et être censé s'envoler, etc.


SCÈNE I.

DUVAL est assis devant une table, et déjeune avec un petit pain
et une demi bouteille de vin, et JOCRISSE est debout derrière lui.
DUVAL, assis et mangeant.
C'est donc à dire M. Jocrisse qu'il est inutile de vous reprendre, et d'espérer que vous vous corrigerez ?

JOCRISSE.
Eh pardine, si fait, Monsieur, je me corrige tous les jours, et pis d'ailleurs, queque j'ai donc encore tant fait ; là ! voyons.

DUVAL.
Qu'est-ce que vous avez-fait ?... qu'est-ce que vous n'avez pas fait plutôt ?... vous faites tout mal.

JOCRISSE.
Eh ben oui, tout mal ! c'est bentôt dis ça ! v'là comme les maîtes sont tous ; je n'ai pas encore jamais pu en contenter un seul.

DUVAL.
Je le crois, parbleu bien ! et c'est une preuve comme vous êtes bon sujet, paresseux, maladroit, malpropre, gourmand...

JOCRISSE.
Ah ! gourmand !... Monsieur peut-ti dire ça de moi ? tandis que je ne suis pas sur ma bouche du tout.

DUVAL.
Non : mais il ne faut rien laisser traîner toujours : et les œufs de nos poules, qui est-ce qui les déniche tous les matins ?

JOCRISSE.
Ah, jarni ! ça ne sera pas moi qui m'aura relevé pour ça, puisque Monsieur vient d'accuser que j'étais paresseux.

DUVAL.
Oui-da, la belle excuse !... (Aparté.) Voyez-vous la malice d'un imbecile !... (Haut) Oui, Monsieur, oui, paresseux pour travailler ; mais quand il s'agit de mal faire, votre paresse se réveille ; et vous savez très bien allier à la fois tous les defauts les plus opposés.

JOCRISSE.
Allons je les ai tous à s'theure-ci. (Aparté.) Il faut laisser dire les maîtes, car on n'en finirait pas. (Haut.) C'est toujours pas moi qu'a mangé vos œufs ni vos poules.

DUVAL.
Bon ! encore deux vices de plus que j'oubliais : menteur et effronté.

JOCRISSE.
Encore ça !... Je suis donc ben joli garçon ?

DUVAL.
On le prendrait sur le fait de tout qu'il ne conviendrait de rien.

JOCRISSE.
Mais jarni ! Monsieur, je ne peux pas convenir de vos œufs, moi, puisque je ne sais seulement pas de queu couleur qui sont.

DUVAL.
Voyez-vous l'entêtement ! eh pourquoi donc est-ce que je n'en trouve pas un seul depuis quelque temps ?

JOCRISSE.
Dame ! je n'en sais rien, moi. C'est p'têtre que les poules n'en font pas.

DUVAL.
Oh ! que si fait les poules en font toujours... Mais c'est que tu as le soin de les ramasser, toi, et ce matin encore je t'ai vu roder à l'entour du poulailler...

JOCRISSE.
Ce matin ?... ah ! pour roder si Monsieur m'y a vu... je ne m'en dédirai pas... mais pour y avoir entré, si j'y ai tant seulement pensé, je veux ben que... (Il voit un verre de vin que Duval vient de se verser, il va le prendre.) Tenez, Monsieur, je veux que ça me serve d'arsenic dans le ventre. (Il l'avale.)

DUVAL, en colère.
Eh bien ! qu'est-ce que ce drôle-là fait donc?

JOCRISSE.
Eh ! pardon, Monsieur, si j'ai bu dans vote verre... c'est une malhonnêté... mais je vas le rincer. (Il prend la bouteille de vin, verse le reste dans le verre, le secoue, le jette, et remet le verre sur la table.) Tenez, Monsieur, le v'là propre à présent.

DUVAL.
Allons, encore mieux !... et je n'ai plus de vin dans la bouteille... du vin d'Espagne encore ! n'est t'on pas bien malheureux d'être servi par un imbécile de cette nature-la !... Comment qualifier cette dernière extravagance-ci, par exemple ?

JOCRISSE.
Dame, Monsieur, je ne l'ai pas fait exprès.

DUVAL, impatienté.
Il ne l'a pas fait exprès à présent ?

JOCRISSE.
Non, Monsieur... pas pour mal toujours... mais je vas vous aller chercher d'aute vin. Je sais ben où ce que vous le mettez celui-là.

DUVAL.
Oh, oui, tu prends garde à tout cela !... mais j'espère que tu l'auras bientôt oublié. Voilà la dernière sottise que je souffrirai de toi. Je vas te faire ton compte et te renvoyer.

JOCRISSE.
Comment, mon compte !... Monsieur me renvoie comme ça pour rien donc ?... parce que je l'y soutiens la vérité.

DUVAL.
Ce n'est pas la vérité qui me piqué, c'est ta manière de la soutenir qui ne me convient pas.

JOCRISSE.
Mais dame ! i ne faut pourtant pas se laisser accuser à tort non pus... J'aimerais mieiux qu'on me batte, moi, que de m'ostiner déjà.

DUVAL.
Ah ! prenez donc garde d'obstinir M. Jocrisse.


SCÈNE II.

DUVAL, JOCRISSE, NICOLE, une lettre à la main.
NICOLE.
Monsieur, v'là t'une lettre qu'on vient d'apporter.

DUVAL.
Voyons, donnez, Nicole... et tenez, vous venez à propos pour faire compliment à votre fils.

NICOLE.
Dessus quoi donc ça, note maîte ?

JOCRISSE, aparté.
Ah, pardine oui ! des compliments comme ça !...

DUVAL, ouvrant toujours la lettre.
Dessus ce que je le renvoie : vous pouvez lui faire vos adieux.

NICOLE, à Jocrisse.
Ah, bon Dieu ! te renvoyer ! queuque t'as donc encore fait mon enfant ?

(Duval lit sa lettre bas.)

JOCRISSE.
Bah fait ! rien du tout ; mais avec les maîtes, faut-i pas toujours avoir tort ?

NICOLE.
Mais, i ne te renverrait pourtant pas pour rien.

JOCRISSE.
Eh ben, c'est parce que ses poules n'ont pas voulu pondre ; la !... c'est ti mi faute à moi ?

DUVAL, ayant lu sa lettre.
Voiia qui est fort heureux ! et une lettre qui me fait bien du plaisir. Nicole, faites préparer mon cabriolet tout de suite ; il faut que je sorte.

JOCRISSE.
Oui, oui, Monsieur, je vas vous arranger ça, moi. (À Nicole.) Ah, jarni ! ça vient ben à propos pour déranger sa colère, ste lette-là ; ça va l'y passer en chemin. Allons, je ne frons pas encore note paquet de ce coup-ci. (Il sort avec Nicole.)

SCÈNE III.

DUVAL, seul.
On me marque que la place que Derville sollicitait vient de lui être accordée, et que je peux lui en aller faire mon compliment... oh ! oui, certes, je peux le lui faire : car c'est justement pour moi qu'il la demandait, et même c'était la condition expresse du mariage de ma fille avec son neveu : mais il n'y a pas de temps à perdre ; Derville est actuellement à la ville ; avec mon cheval, c'est l'affaire d'une petite heure pour l'aller prendre ; et de-là nous irons remercier son protecteur. (Il prend son chapeau.) La peste, je suis fâché que cela se trouve dans ce moment-ci. J'aurais voulu finir avec ce gueux de Jocrisse avant de m'en aller. Si je le laisse ici pendant mon absence, il va me faire encore quelque nouvelle étourderie. Voilà justement un panier de vin que je viens de faire tirer de cette excellente pièce de Bourgogne que je voulais envoyer à Derville demain quand il sera un peu reposé... je suis sûr qu'il m'en boira : l'enfermer, c'est un embarras... et puis prendre un tas de clefs sur moi !.. ah ! parbleu ! je m'avise ; oui, ce sera bien plus commode. Je ne l'enfermerai pas, et M. Jocrisse ne me le boira pas : j'en réponds. Il est encore plus bête que méchant, un seul mot sera le préservatif. Sa naïveté de tout-à-l'heure, tandis que je déjeunais, m'en fournit l'idée. (Il prend du papier, en déchire une petite feuille, et écrit dessus : Poison.) Bon ! puisque tu en as tant de peur, tu n'y toucheras pas. Mettons cela sur une bouteille. (Il fait une fente à la feuille et la passe au col de la bouteille.) Du diable si M. Jocrisse osera les attaquer à present ; me voilà tranquille sur cet article-là ; voyons à donner mes ordres à tout mon monde.

(Il sonne à différentes reprises, les trois domestiques viennent l'un après l'autre par différents côtés.)

SCÈNE IV.

DUVAL, JOCRISSE, ensuite NICETTE, et après NICOLE.
JOCRISSE.
De quoi c'est ti ?

NICETTE, sortant d'une chambre à gauche.
Qu'est-ce que vous demandez, Monsieur ?

NICOLE, venant du fond.
Quoique y a, note maîte ?

DUVAL.
Bon : vous voilà tous trois c'est ce que je voulais ; j'ai de quoi vous recommander à chacun : vous d'abord, M. Jocrisse, mon cabriolet est-il ptêt?

JOCRISSE.
Oui-da, Monsieur, et vote cheval aussi qu'est dedans même.

DUVAL.
Comment ! mon cheval qui est dans le cabriolet ?

JOCRISSE.
Non, Monsieur, dans le brancard ; qui vient de manger l'avoine encore...

DUVAL.
Manger l'avoine... tu devrais bien en manger aussi toi !... mais nous y reviendrons. (Aux deux femmes.) Écoutez, mes enfants, et vous, monsieur, le bon sujet.

LES FEMMES.
Oui, Monsieur.

JOCRISSE.
Oui : ah ! j'écoutons ben.

DUVAL, à Jocrisse.
Vous, vous êtes un drôle et un mauvais serviteur, que j'aurais dû déjà renvoyer vingt fois de ma maison... et même que j'aurais mis à la porte ce matin, si cette lettre-là ne m'obligeait pas à sortir sur-le-champ...

JOCRISSE.
Oui, Monsieur, je le sais ben ; vous avez dit que vous alliez partir tout de suite.

DUVAL.
Oui, mais j'ai dit aussi que tu méritais que je te misse dehors avant de m'en aller.

JOCRISSE.
Oh ! je le sais ben, que Monsieur l'a déjà dit ; mais c'est par colère.

DUVAL.
Par colère, misérable !... Si j'étais susceptible de ce mouvement-là, tu ne resterais pas ici un quart-d'heure.

JOCRISSE.
Je le sais ben, Monsieur, mais c'est par façon de parler que je veux dire.

NICOLE, bas, le poussant.
Tais-toi donc.

DUVAL, à Jocrisse.
Oui, tu as raison : cela veut dire que je te pardonne encore jusqu'à mon retour qui sera dans une heure ou deux ; si d'ici à ce moment tu n'as pas fait quelque nouvelle sottise, sans quoi je te chasse sans miséricorde.

JOCRISSE.
Oh ben, c'est bon ! je suis ben tranquille à présent.

DUVAL.
Et moi, je ne le suis guère... mais tiens-toi bien ; à la premiere faute, tu me payeras tout.

JOCRISSE.
Eh ben, c'est dit je my accorde !

DUVAL, à Nicette.
Vous, Nicette, je vous charge de veiller sur ma fille, de ne point la quitter de vue, et surtout de ne la laisser parler à personne.

NICETTE.
Oh ! Monsieur, v'là qu'est expliqué : je ne la quitterai pas pu que son ombre.

DUVAL.
Bon ! et vous, mère Nicole, comme étant la plus raisonnable, ou du moins comme devant l'être, vous me répondrez d'eux tous : vous êtes la portière, et je vous défends de laisser entrer ici qui que ce soit pendant mon absence... ni sortir même pour plus grande précaution.

NICOLE.
Oh ben, mon bon maîte ! vous pouvez ben être sûr qu'à moins que ça ne soit par-dessus les toits i n'entrera pas ici une âme vivante.

DUVAL.
À la bonne heure : voilà votre leçon faite à tous : le premier ou la première qui s'en écartera d'un iota, c'est fini : chassé sans rappel.

TOUS LES TROIS.
V'là qu'est bon note maîte.

DUVAL.
Eh bien, si c'est bon, tenez-vous donc pour bien avertis... Je sors... mais prenez garde quand je reviendrai ; car je vous reponds qu'il n'y aura pas la moindre miséricorde : la sentence est prononcée pour tout le monde : ... chassé sans rappel. (Il sort : les trois domestiques le regardent aller.)


SCÈNE V.

JOCRISSE, NICOLE, NICETTE.
JOCRISSE.
Chassé sans rappel ! il est brutal, dà quand y s'y met.

NICETTE.
Pourquoi donc qu'il est en colère ?

NICOLE.
Ah ! parce que Jocrisse est un étourdi qui ly en fait trop aussi !... mais dans le fond pourtant c'est un bon maîte ; et pisque je sommes à son service toute la famille, je devrions tâcher de nous y conserver.

NICETTE.
Sûrement, car j'y sommes ben.

JOCRISSE.
Oh, sûr ! si y nous renvoie, ça sera ben sa faute.

NICOLE.
Ça sera la tienne putôt : tu ly fais toujours des sottises ; tu vois ben qui s'en plaint.

NICETTE.
Ça n'est pas ben fait, mon frère ; faut y regarder aussi.

JOCRISSE.
Ah ben oui, y regarder ! est-ce qu'on y pense toujours ?... eh puis, est-ce que chacun ne fait pas les siennes ? vous voyez ben qu'il n'a pas parlé pour moi tout seul... la sentence est pour tout le monde qu'il a dit.

NICOLE.
Oui, mais c'est toujours toi qui l'as fâché.

JOCRISSE.
Bah ! c'est moi ste fois-ci ; une aute fois c'est elle, et pis un aute coup ça sera vous, ma mère. Je ne sommes pas pus exemptes les uns que les autres.

NICOLE.
Oui, mais c'est que ton tour revient le plus souvent à toi !

JOCRISSE.
Ah pardine, sûrement : j'ai bon dos ! mettez tout sus moi.

NICETTE.
Eh bon Dieu ! on ne te charge pas pus qu'un aute ; mais c'est que t'es pus ahuri.

JOCRISSE.
Allons, encore une aute langue ! t'es ben rassise, toi ! eh, vas-t-en putôt tenir compagnie à ta maîtresse qui s'ennuie dans sa chambre. Tu sais ben que c'est pas ici ta place... y faut que je nettoie, moi.

NICETTE.
Ah ! t'as pourtant raison une fois ; mais c'est pas pour t'obeir que j'y vas, c'est parce que ste pauve demoiselle peut avoir besoin de moi... laissez-le, allez ma mère ; car si vous le faites babiller-là, y ne finira rien ici, et y sera encore grondé quand Monsieur reviendra. (Elle rentre chez Sophie.)

JOCRISSE.
Eh ben, tant-mieux ! j'irai pas vous chercher pour répondre.


SCÈNE VI.

JOCRISSE, NICOLE, COLIN.
COLIN, à Nicole.
Ma mère, y a t'un beau monsieur à la porte, qui dit comme ça, qui demande après la portière.

NICOLE.
Un beau monsieur ! ah ! jarni ! queuque ça peut être ? allons ben vite voir ça... et toi, Jocrisse, travaille ben, mon garçon, que note maîte ne soit pas fâché contre toi. (Elle sort.)


SCÈNE VII.

JOCRISSE, COLIN, pendant que Jocrisse se parle à
lui-même et époussette les meubles du cabinet.
JOCRISSE.
Oh ! qui soie fâché ou non, je sais ben ce que je vas faire, moi. V'là déjà plusieurs fois qu'il m'a menacér de me renvoyer ; i pourrait me prendre en traîte, faut que je prenne une précation... faut que je dis à mon cousin Nicolas de me chercher une condition, i fait des commissions là à la barrière. C'est un homme dans une belle place : ça voit entrer tout le monde dans Paris : i me proposera p'têtre quequ'une qu'aura besoin de moi, et je sortirai d'ici avant qu'on me mette à la porte... V'là qu'est dit : écoute, Colin.

COLIN.
Quoiqu'tu veux, mon frère ?

JOCRISSE.
Tu connais ben mon cousin Nicolas, qui demeure à la barrière, là sus le banc de pierre qu'est à gauche en retournant le coin.

COLIN.
Ah ben oui, contre le bureau.

JOCRISSE.
Tout juste ; va-t'en l'y dire comme ça, en courant, mon cousin Nicolas, c'est mon frère Jocrisse qui dit comme ça que vous y veniez parler tout-à-l'heure ben vite.

COLIN.
Ah ben, c'est bon : j'allons revenir ensemble nous deux lui. (Il s'en va en courant.)


SCÈNE VIII.
JOCRISSE, seul.

C'est ben pensé à moi, ça : car, à la fin, je m'ennuie d'être toujours grondé, et pis toujours à la veille de se voir sur le pavé... et pis encore qu'il est brutal, mon maîte... une fois qui se fâcherait ben fort ; c'est pas le tout de me chasser, mais c'est qu'il pourrait ben me donner une bonne sauce auparavant. Voyons un peu et par où que je vas commencer ; faut balayer la chambre d'abord...

(Il va prendre un balai dans un coin et se met à balayer... On entend un air de serinette, comme si le serin sifflait lui-même ; et Jocrisse écoutant avec plaisir en se reposant sur son balai.)

Quien ! v'là le serin qui chante !... c'est pour tant moi qui ly a appris tout ça ; car je chiffle tous les soirs... et pis qui parle encore... quasiment aussi ben que moi... voyons, faut que je le nettoie et que je ly donne à manger.

(Il va à cage et l'ouvre en lui parlant.)

Baisez mon petit cœur, baisez mon petit fils... as-tu déjeuné, mignon ?... oui, oui, oui... et de quoi ? du biscuit avec du suque...

(Il apporte la planche de dessous la cage et la nettoie auprès de la porte ; pendant ce temps l'oiseau s'envole par le moyen d'un fil d'archal qui répond à la cage, et va sur une armoire en face ; Jocrisse se retournant, voit partir le serin.)

Ah, jarni, v'là le petit fils envolé : est-ce que je ly aurai laissé la cage ouverte donc moi ?... quien ! petit (Il l'appelle.) quien petit mignon... quien du biscuit... y faut pourtant le rattraper...

(Il prend une chaise qu'il porte contre l'armoire, ensuite il prend la cage et monte sur la chaise : d'une main il présente la cage à l'oiseau ; de l'autre il pousse des assiettes qui sont sur l'armoire ; elles tombent et se cassent : l'oiseau s'envole d'un autre côté par le moyen d'une double ficelle, et disparaît par la fenêtre.)

Ah, miséricoride ! v'là le serin par la fenêtre, et la porceline cassée encore !... ah, j'allons avoir un beau sabbat tantôt !... mais je cacherons les morceaux de la porceline... M. Duval n'y pensera p'têtre pas tout de suite ; c'est le serin qu'il faut tâcher de revoir... (Il regarde.) le v'là qui passe dans la cour !... ah sarpedié ! v'là le chat qui court après !... au chat !... au chat !...

(Il sort en courant et criant : Au chat !)


SCÈNE IX.

DUPONT fils, venant du fond, et suivi de
NICOLE, qui a l'air de le retenir.
NICOLE.
Vous voyez ben, Monsieur, que vous ne pouvez pas entrer ici dedans : c'est le cabinet de Monsieur.

DUPONT fils.
Mais si fait, ma chère Mme Nicole, il faut bien que j'y entre, puisque c'est M. Duval qui m'envoie vous dire de prendre un papier que je trouverai sur son bureau. (Il cherche...) et tenez, voyez vous, c'est justement celui-là... oui, tout juste ; et que vous alliez bien vite chez son notaire pour en faire faire un double, et moi, je vais attendre ici que vous soyez revenue avec, parce que je le porterai ensuite à l'endroit où est M. Duval à présent.

NICOLE.
Mais je ne peux pas quitter, moi, puisqu'il m'a enjoint de garder la porte.

DUPONT fils.
Quand il vous a dit cela, il ne pensait pas à ce papier dont il a besoin.

NICOLE.
Eh ! ben que ne le portez-vous vous-même cheux le notaire ?

DUPONT fils, aparté.
La peste ! elle a raison !... (Haut.) Non pas ; M. Duval m'a bien dit qu'il fallait que ce fut vous, parce que le notaire vous demanderait des choses qu'il n'y avait que vous qui puissiez lui répondre.

NICOLE.
Ah, dame ! si c'est comme ça, j'allons donc y aller... Mais si y vient du monde après pendant que je n'y serons pas ?

DUPONT fils.
Oh bien, j'y aurai l'œil, moi.

NICOLE.
Aurez-vous s'te complaisance-là mon cher monsieur ?

DUPONT fils.
Oh, oui, pour vous faire plaisir.

NICOLE.
Ah ! je vous en serons ben obligé !... mais surtout ne laissez entrer personne au moins ; car note maîte ben défendu.

DUPONT fils.
Soyez tranquille ; allez, je vous réponds de tout.

NICOLE.
En ce cas-là, v'là la clef de la porte que je vous remets. Venez la fermer dessus moi ; j'allons courir ben vite cheux le notaire et vous rapporter ça. (Elle sort avec Dupont.)


SCÈNE X.

NICETTE, seule, venant de la chambre de Sophie ; elle a son
fuseau, son aiguille et son fil... et regarde en entrant, et dit :
Eh ben non : i n'y a personne ici... qu'est-ce qu'al disait donc Mam'selle, qu'al avait entendu une voix : i n'y en a pourtant pas ; ah, dame ! ste pauve demoiselle, ça s'ennuie ; ça a toujours l'oreille en l'air ; c'est pis comme moi je travaillons et ça me dissipe. (Elle rentre chez Sophie.)


SCÈNE XI.

DUVAL, revenant.
Bon ! voilà déjà une de nos sentinelles éloignées ? J'ai guetté le moment où j'ai vu sortir M. Duval pour venir voir ma chère Sophie : j'ai supposé cette commission pour me debarasser de la portière. Reste à présent la fille de chambre à gagner ; elle est si ingénue qu'elle ne sera sûrement pas bien difficile. (Il frappe à la porte de Sophie)


SCÈNE XII.

DUVAL, NICETTE.
NICETTE, revenant.
Ah ! ma fine, si fait ; v'là queuque-zun de ce coup-ci ; Mam'selle avait raison ; de quoique vous voulez, Monsieur ?

DUPONT fils.
Mademoiselle, c'est M. Duval qui m'a chargé de venir dire quelque chose de sa part à Mlle sa fille : n'est-ce pas là sa chambre ? (Il va pour entrer.)

NICETTE, le retenant.
Oui-da, Monsieur, c'est ben elle-même ; mais avec vote permission, si vous plaît, on n y entre pas comme ça.

DUPONT fils.
Pourquoi donc ? puisque je vous dis que c'est son père qui m'envoie. (Il essaye toujours à passer.)

NICETTE, l'arrêtant toujours.
Ah ben mais, c'est egal ! Monsieur est ben le maîte de vous envoyer ; mais i m'a défendu à moi de laisser entrer personne chez Mam'selle ; et personne n'y entreras déjà.

DUPONT fils.
Mais puisque c'est de sa part encore une fois.

NICETTE.
Oh ! Monsieur, i n'y a pas de part qui tienne. Je ne veux pas etre grondée pour vous, moi : i m'a défendu de laisser entrer personne là-dedans, et personne n'y entrera.

DUPONT fils, aparté.
Elle est entêtée... il faut voir à me retourner. (Haut.) C'est fort bien fait à vous d'être exacte : vous avez raison ; oui, je me rappelle qu'il ne m'a pas dit non plus d'entrer dans la chambre de Mlle Sophie ; mais il m'a dit que vous feriez venir la demoiselle ici, vous.

NICETTE.
Ah ! s'il a dit ça, je le veux ben, moi ; il ne me l'a pas défendu.

DUPONT fils.
Vous voyez que je cherche à vous mettre à l'abri de tout reproche... Dites donc à Mlle Sophie que je desirerais avoir le plaisir de causer ici un instant avec elle.

NICETTE, réflechissant.
Ah ben, mais causer avec elle !... ça ne se peut pas non pus, ça, Monsieur.

DUPONT fils.
Pourquoi donc ? qu'est-ce qui arrête encore ?

NICETTE.
C'est que Monsieur m'a défendu aussi que je la laisse parler à qui que ce soit.

DUPONT fils, aparté.
La peste soit de ses défenses !... (Haut.) ah ! oui ; il me l'a dit aussi... mais vous pouvez être assurée encore de ce côté-là : elle ne parlera pas, elle ; c'est moi qui lui parlerai, comme je vous dis, de la part de son père ; mais elle n'ouvira pas la bouche, elle.

NICETTE.
Ah ! à la bonne heure si c'est comme ça, parce que voyez-vous, j'ai si peur, si peur d'être grondée, que je fais tout juste ce qu'on me recommande déjà, ni pus, ni moins, vous m'en serez témoin avec mon maîte.

DUPONT fils.
Oh ! oui, vous êtes une fille précieuse.

NICETTE, appelant dans la chambre.
Venez Mam'selle Sophie ; v'là un monsieur qui vient pour vous parler de la part de M. vote père.


SCÈNE XIII.

DUVAL, NICETTE, SOPHIE.
SOPHIE, entrant.
Un monsieur !... eh quoi ! c'est vous M. Dupont ? (Nicette va s'asseoir derrière elle.)

DUPONT fils, faisant des signes à Sophie pour la retenir.
Oui, Mademoiselle... votre père m'a prié de venir vous faire part... (Il profite du moment où Nicette prend une chaise pour dire vite et à demi-voix à Sophie.) Je voudrais bien vous dire deux mots sans temoins.

SOPHIE, à Nicette.
Ah ! ma bonne, j'ai oublié mon mouchoir dans ma chambre.

NICETTE, se levant.
J'allons vous le chercher, Mam'selle. (Elle pose son ouvrage sur la chaise et rentre dans l'autre chambre.)


SCÈNE XIV.

DUVAL, SOPHIE.
SOPHIE.
Qu'avez-vous donc à me dire de la part de mon père ?

DUPONT fils, vivement.
Rien, ma chère Sophie, ce n'est qu'un prétexte dont je me suis servir pour avoir l'avantage de vous entretenir. La crainte de vous perdre m'a fait tout entreprendre. Je sais que votre père veut vous marier ces jours-ci au neveu de M. Derville ; et ce mariage me donnerait le coup de la mort ; mais, mon père, à qui j'ai fait part de mon désespoir, m'a dit qu'il avait un moyen assuré de faire manquer ce projet ; ainsi, voyez, ma chère Sophie, voilà le moment de me prouver la vérité de votre tendresse. Mon père ne s'en rapporte pas à moi ; il craint de vous compromettre en parlant à M. Duval ; il veut être assuré par vous-même que notre union fera votre bonheur, et il m'a répété qu'il n'attendait que votre aveu pour obliger votre père à consentir à notre mutuelle félicité. (Il voit Nicette.) Voilà, Mademoiselle, ce que M. Duvul m'a charge de vous dire.

NICETTE, rentrant.
Ma fine, Mam'selle, j'ons retourné tous les coins de la chambre, et je ne trouve pas pus de mouchoir que rien du tout.

SOPHIE, se fouillant.
Ah, que je suis donc étourdie !... je l'ai dans ma poche... pardon de la peine que je t'ai donnée, ma chère Nicette.

NICETTE.
Oh ! je disions ben aussi qu'il ne pouvait pas être là-dedans moi... (Elle voit les debris de la porcelaine et en ramasse en criant.) Ah ! mais ; qu'est-ce qu'a donc cassé ça, Mam'selle, la belle porcelaine de M. vote père ? (Elle voit la cage ouverte.) et la cage qu'est ouverte ! et le serin qu'est envolé !... (Elle laisse tomber les morceaux d'assiette.)

SOPHIE.
Ah ! le pauvre petit !... va donc voir après.

NICETTE.
Ah, mon Dieu ! queuque note maîte va dire quand i sera rentré !... oh ! comme mon frère va donc être grondé... (Elle appelle.) Ho ! Jocrisse. Ho ! mon frère !... (Elle sort en criant et appelant.)


SCÈNE XV.

DUVAL, SOPHIE.
DUPONT fils, vivement.
Décidez-vous ma chère Sophie ! nous n'avons que cet instant, et vous voyez que tout nous favorise.

SOPHIE.
Eh bien, mon cher Dupont, vous ne doutez pas de mes sentiments, et vous pouvez en assurer votre père.

DUPONT fils.
Oui, mais je vous dis qu'il ne prend mes paroles que pour les transports d'un amant qui se flatte, et à moins qu'il ne l'entende de votre propre bouche...

SOPHIE.
Mais comment faire pour cela ?

DUPONT fils.
Si vous aviez la complaisance de venir un instant...

SOPHIE.
Comment ! moi ! sortir de chez mon père en son absence ! ah, Dupont ! que me proposez-vous ?

DUPONT fils.
Eh, ma chère Sophie ! pouvez-vous balancer vous-même un moment ? songez donc que c'est pour assurer, notre bonheur, et vous arracher à un hymen qui vous rendrait pour jamais malheureuse ! la portière est sortie et m'a laissé la clef ; votre gouvernante est éloignée... deux mots, deux seuls mots que vous allez prononcer devant mon père, vont décider de notre sort ! sa maison touche presque à celle-ci, et vous serez revenue avant même qu'on se soit aperçu de votre absence.

SOPHIE.
Ah ! Dupont ! à quoi l'amour nous expose-t-il quand une fois il a su maîtriser nos âmes ?

(On entend Jocrisse crier en dehors.)

DUPONT fils, avec chaleur.
Eh bien, ma chère Sophie, venez donc avant qu'on puisse s'opposer à votre départ, et je jure que mon père lui-même va vous ramener ici dans la minute.

SOPHIE.
Je vous estime trop pour ne pas vous croire. D'ailleurs je n'ai pas à rougir du sentiment que vous m'inspirez, et je consens à l'avouer à votre père. Sortons. (Ils sortent ensemble.)


SCÈNE XVI.

JOCRISSE, seul, entre de l'autre côté, essoufflé et désolé.
Ah ! jarni, la belle journée que j'entame-là, moi ! v'là ben mon année de gage payée en une matinée : outre le serin que je n'ai pas pu rattraper, j'ai estropié le maudit chat... que c'est un angola superbe que mon maîte aime à la folie, et pis le chien de chasse, qui m'a entendu crier après le chat, s'est mis à détaler à ses trousses, et pis au diable qui n'a pu ravoir ni l'un ni l'autre ; et pis la porceline que v'là toute décolée !... ah ! pauvre Jocrisse ! ton compte est bon, vas ; quand ton maîte reviendra, n'y a pas de rémission pour toi, chassé sans rappel ! encore, je dis, chassé ! je serions ben heureux d'en être quitte pour ça !... i nous en menaçait pour la moindre des choses qui disait... Mais, à s'theure-ci que v'là du pus sérieux... y aura au moins cent coups de bâton de retour... ah, misérable ! v'là mon dernier moment arrivé ; où que je me fourrai pour échapper à sa colère ?... ah, jarni ! si y avait une rivière en bas de la maison, j'irais me noyer pour en être putôt quitte.


SCÈNE XVII.

JOCRISSE, NICETTE, rentre en croyant parler à Spohie.
NICETTE.
Ah ! par ma fine, Mam'selle, je n'avons pas le serin... eh ben mais,... où est elle donc, Mam'selle ?... ho ! Mam'selle !... (Elle entre dans la chambre de Sophie en criant.)

JOCRISSE.
Eh ben, queuque ma sœur a donc à s'theure ?

NICETTE, ressortant effrayée.
Elle n'y est pas, ni lui non plus. (Elle traverse le théâtre en s'écriant.) ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Elle sort en courant.)

JOCRISSE.
Comment, diante ! est-ce qu'elle a laissé échapper queuque oiseau aussi ?

NICETTE, revenant plus troublée.
Ah ! je sommes perdus !... i sont partis tous les deux.

JOCRISSE.
Quoi donc que tu cherches comme ça, toi, ma sœur ?

NICETTE.
Eh, bon Dieu ! Mam'selle Sophie qu'est partie !

JOCRISSE.
Comment ! elle est envolée aussi, elle !

NICETTE.
C'est un jeune homme qu'est venu ici qui l'aura emmenée.

JOCRISSE, s'écriant.
Ah ben ! nous v'là dans de beaux draps !... i en avait ben assez de ma part : à présent que v'là sa fille perdue aussi... jarni ! i va nous faire pendre.

NICETTE, s'en allant encore.
Faut que j'aille voir dans le jardin si i n'y sont pas. (Elle court dehors.)


SCÈNE XVIII.


JOCRISSE, seul.
Ah ! pauvre Jocrisse ! i n'y a pus à s'en dédire ; vas... t'es ben sûr de n'en pas revenir de celle-là... (Il voit le panier au vin.) Mais queuque c'est donc que ce panier là-dessus s'te chaise ?... c'est du vin apparemment que v'là là-dedans encore... si j'étions gourmand pourtant, comme dit mon maîte, ça serait ben là l'occasion d'en boire... aussi ben, quand i s'en apercevrait, i ne pourrait pas m'en arriver pire à présent... queu vin que c'est encore ? car ici i en a de toutes les façons... du vin d'Espagne comme tantot p'têtre à son déjeuner... (Il regarde les bouteilles et voit l'étiquette.) ah ! v'là le nom qu'est dessus : voyons donc ça. (Il prend une bouteille et lit.) ah ! miséricorde ! C'est de la poison ! Queu qui veut donc faire de ça ? (Il la remet sur la table avec effroi.) ah ! mais je pense une chose, moi, dans mon désespoir... Ça me vient à-propos ! Je voulais me noyer tout-à-l'heure... Si j'attends mon maîte, i me fera p'têtre encore pus souffrir ; au lieu qu'avec s'te bouteille là, je pouvons faire une fin pus aisée... Oui, v'là qu'est dit : faut nous empoisonner. (Il prend la bouteille avec vivacité.)


SCÈNE XIX.

JOCRISSE, NICETTE.
NICETTE, revient en pleurant.
Ah, que je sommes donc malheureuse !... j'avons cherché partout le jardn et les appartements ; i n'y a pus personne ! Mam'selle est partie avec ce misérable engeôleur-là.

JOCRISSE.
Ah ben, c'est fini aussi pour toi, va !... Tu n'as pas aute chose à faire que de trinquer avec moi.


SCÈNE XX.

LES PRÉCÉDENTS, NICOLE entre son papier à la main.
NICOLE parle dehors.
Quoique vous me chantez donc, Monsieur, avec vote notaire et vote papier.

JOCRISSE.
Quien ! v'là ma mère aussi... Quoiqu'al chante donc elle-même.

NICOLE, regardant de côté et d'autres.
Eh ! je chantons... Je demandons après ce jeune homme qu'est venu m'envoyer cheux le notaire, et que je ly avons donné les clefs de la porte.

NICETTE.
Comment, ma mère ! est-ce que c'est vous qui l'avez laissé entrer ici ?

NICOLE.
Et sûrement que je l'ai chargé de veiller à ma place.

NICETTE.
Ah ben, vous avez ben travaillé aussi vous !... il a enlevé la fille de note maîte !...

NICOLE.
Ah, mon Sauveur, est-il possible !

JOCRISSE.
Ah, v'là ma mère qu'a son compte aussi !... V'là le dernier jour pour toute la famille.

NICOLE, éperdue.
Mais, mais ; queuque vous me dites donc là vous autes ?

NICETTE.
Eh, je dis, ma mère, que je sommes perdus, et que c'est vous la cause de tout. Vous teniez la porte, i ne fallait laisser entrer personne.

NICOLE.
Oh ! que je sommes donc malheureuse d'avoir été si bonne !... Mais, mais, par où qui z'avont donc passés ?

JOCRISSE.
Bah ! il n'y a pas à chercher ça à st'heure, allez... Non pus court à nous c'est de passer tous par ste porte-là, tenez. (Il leur montre la bouteille.)


SCÈNE XXI.

LES PRÉCÉDENTS, COLIN.
COLIN.
Mon frère, v'là mon cousin Nicolas qu'arrive.

JOCRISSE.
Ah, le pauvre cousin ! je n'avons pus besoin de lui à présent, ma condition est toute trouvée ; mais c'est égal, s'il est de bonne amitié, i nous tiendra compagnie... Ma pauve mère et vous, ma sœur, j'avons fait aujourd'hui des ben grandes sottises, et je n'avons pas de reproches à nous faire, pisque j'avons chacun la note... i n'y a pus de pardon à attendre de note maîte déjà... mais j'avons un moyen de braver sa colère... Emportons ce panier, venez-vous-en avec moi dans le jardin, et si vous avez le courage de faire comme moi, je vous réponds que M. Duval n'aura pas le cœur de nous gronder tantôt.

(Il prend le panier avec sa sœur, chacun d'une main, et ils s'en vont tous trois en se couvrant le front, et faisant de grands gestes d'un désespoir comique.)




ACTE II.



SCÈNE I.

DUVAL, seul : il entre très en colère ; il pose sa canne et son chapeau.
Ah, ventrebleu ! c'est bien la peine de me faire courir comme cela pour apprendre une mauvais nouvelle. Le diable emporte Derville et celui qui m'a écrit la peste de lettre !... La maudite place est bien donnée, mais ce n'est pas à Derville, et par conséquent je n'ai qu'à m'en passer, moi... Au diable soient tous les gens qui se flattent comme cela de protection qu'ils n'ont pas !... Aussi Derville aura mon vin comme j'ai eu sa place : et ma maison qui est bien gardée... j'ai frappé une heure à la porte, personne ne m'a ouvert, et si je n'avais pas eu une double clef sur moi, je n'aurais pas pu rentrer. La vieille Nicole dort apparemment ?... mais ce gueux de Jocrisse aurait dû m'entendre. Pourquoi est-ce qu'il n'est pas ici, lui ? Ah, morbleu ! qu'est-ce que je vois donc là ?... (Il pousse avec le pied les débris des assiettes.) Dieu me pardonne, je crois que ce sont mes assiettes de porcelaine que ce malheureux-là m'a cassé... (Il en ramasse.) Justement : ah, que je me repends de ne pas l'avoir chassé ce matin comme je le voulais avant de sortir !... Voyez comme cette chambre est faite : tenez, tout est sans-dessous-dessous... Cette cage, qu'est-ce qu'elle fait là sur cette chaise ?... (Il va pour la prendre.) eh bien, mais elle est ouverte et le serin n'y est plus : ah, le miserable !... et le panier de vin, où est il donc ? il a disparu aussi, je crois... Mais, mais, qu'est-ce que tout cela veut donc dire ?... Est-ce que le diable à passé dans ma maison pendant mon absence ? (Il sonne et appelle à plusieurs reprises.) Jocrisse ? hola ! Jocrisse ? le malheureux se sera sauvé après... Jocrisse !

SCÈNE II.

DUVAL, JOCRISSE, ivre.
JOCRISSE, sans le reconnaître.
Hé ben, qu'est-donc qui fait ce tapage-là ici ?

DUVAL.
Ah, le coquin ! dans quel état le voilà ?

JOCRISSE.
Parlez donc, voyons. Queuque vous demandez ? êtes-vous un parent aussi ?

DUVAL, plus en colère.
Comment gueux ! tu ne me reconnais plus ?

JOCRISSE, se remettant un peu.
Ah, ventregué, si fait... À la voix ; je vois que vous êtes M. Duval ; mais pour avec mes zieux, je n'y vois pus guère.

DUVAL.
Je le crois bien, le scélérat le voilà mort ivre.

JOCRISSE.
Ah, oui, mort, bientôt. Je crois que ça n'tardera pas ; car je ne nous sommes pas épargné.

DUVAL.
L'effronté coquin ! d'oser paraître comme cela devant moi : je ne sais qui me tient que je ne lui donne vingt coups de canne. (Il prend sa canne.)

JOCRISSE.
Oh ! i n'y a pas besoin de ça pour m'achever : allez... j'ai pris la dose assez forte pour qu'elle me finisse toute seule.

DUVAL, outré.
Le gueux a bu mon vin, et il a encore l'impudence de s'en venter. (Il le prend au collet.) Mais, misérable, que tu es !...

JOCRISSE.
Oh, Monsieur, c'est égal, quand vous vous fâcherez, pour le peu de temps que j'ai encore à vivre, je ne crains pas vote colère.

DUVAL.
Mais, qu'est-ce qui t'a pu conseiller une sottise aussi hardie ?

JOCRISSE.
Personne ne m'a conseillé ; c'est moi-même qu'a pris mon parti. Quand j'ai vu que j'avais manqué à un aussi bon maîte que vous, j'ai dit faut se punir soi-meme. J'ai trouvé là la poison que vous avez laissé, et j'en ai bu et rebu jusqu'à ce que je sois tombé sous la table.

DUVAL, aparté.
Ah, maladroit que je suis ! c'est justement la precaution que j'ai voulu prendre qui m'a trahi : je ne m'étonne plus qu'il ait tout cassé après.

JOCRISSE.
Après ? non, Monsieur ; c'est avant que j'ai cassé.

DUVAL.
Mais, mais expliquer-moi donc tout cela si tu peux.

JOCRISSE.
Ah ! c'est bien aisé, Monsieur. (Pleurent.) Vous savez ben d'abord vot' serin ?...

DUVAL.
Eh bien, je ne vois que trop qu'il n'y est plus.

JOCRISSE.
Oui, Monsieur, en nettoyant la cage, i s'est envolé.

DUVAL.
Encore un beau tour que tu m'as fait là !

JOCRISSE, pleurant plus fort.
Vous savez ben vot' porcelaine qu'était là haut... En voulant courir après le serin, je l'ai fait descendre jusqu'à terre.

DUVAL.
Oui, j'ai vu tous ces chefs-d'oeuvres-là.

JOCRISSE.
Vous savez ben vot chat angola ?...

DUVAL.
Eh bien, quoi ! mon chat... Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose aussi ?

JOCRISSE.
Comme il allait pour déjeuner avec le serin, je l'i ai jeté un coup de baton et j'i ai cassé une jambe sans le vouloir.

DUVAL.
Ah, l'enragé !... Tu mériterais que je t'en cassase deux à toi !...

JOCRISSE.
Vous savez ben vot beau chien de chasse que vous aimez tant, tout moucheté ?...

DUVAL, s'impatientant tout à fait.
Encore ! mais c'est donc un sort qui a tout retourné ici ?

JOCRISSE.
En courant après le chat, il est sorti de la maison et i s'est perdu...

DUVAL, levant la canne sur lui.
Ah, le misérable ! je vais l'assommer tout-d'un-coup crainte d'en apprendre d'avantage.

JOCRISSE.
Eh, Monsieur, ayez un peu de patience. Je vous dis que je ne peux pus aller loin... (Il fait un hoquet.) Tenez, v'là déjà les hoquets de la mort qui me prennent.

DUVAL, le repoussant.
Ôte-toi de devant moi, malheureux ; car je n'aurais pas la force de me retenir plus longtemps ; mais je m'en vais laver la tête à ta mère pour ne t'avoir pas empêché de faire toutes ces sottises-là...

JOCRISSE.
Ah ! ne ly dites rien non pus à elle ; la pauve bonne femme ! elle est aussi avancée que moi !

DUVAL.
Qu'est-ce que tu veux dire, aussi avancée que toi ? est-ce qu'elle aurait eu l'effronterie d'en boire ?

JOCRISSE.
Ah ! mon Dieu, oui, Monsieur ; elle est empoisonée aussi.

DUVAL.
Miséricorde ! comme mon vin a donc dansé ! cette vieille folle : tenez... Mais ta sœur, au moins, aurait dû vous retenir.

JOCRISSE.
Ma sœur ! Oh, elle a sa dose aussi, celle-là.

DUVAL.
Comment ! ta soeur en est encore ?

JOCRISSE.
Oui, Monsieur, toute la famille est détruite : j'étions tretous coupables, je ne sommes tretous punis.

DUVAL.
Eh ! mais, comme cela tout le panter y a donc passé ?

JOCRISSE.
Oh ! tout entier. I n'en a pas resté une goutte : j'étions si piqué de vous avoir manqué, que je n'avont pas voulu risquer d'en revenir, jusqu'à mon petit frère... et pis encore un de mes cousins qui nous a tenu compagnie même.

DUVAL.
Que le diable soit de la maudite famille ! Toute la pièce entière n'y aurait pas suffi !... Il ne manquerait plus que ma fille s'en soit mêlée aussi.

JOCRISSE.
Ah ! oui, comme vous dites, et c'est ça qui a fini la pièce... Mais c'est le jeune homme qui l'a emmenée ste pièce-là.

DUVAL, confondu.
Comment, ma pièce est partie aussi ! Ah ! c'est un peu trop, par exempie !... Eh, qui donc l'a emportée ?

JOCRISSE.
Dame ! c'est un jeune homme qui est venu de vote part, à ce qu'a dit ma mère.

DUVAL.
Ta mère est une extravagante : je n'ai envoyé personne... Les scélérats s'entendaient tous ; le complot était arrangé avec la mère et la sœur ; ils ont donné les mains à me faire voler.

JOCRISSE.
Pas du tout, Monsieur : je nous lavons les mains de ça, nous. Je n'avons fait d'autre mal que d'avoir laissé entrer ce jeune homme.


SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, DUPONT fils.
DUPONT fils.
Oui, Monsieur, c'est la vérité : je dois rendre témoignage à l'innocence de vos domestiques ; c'est moi seul qui l'ai emmenée, et aucun d'eux n'a été d'accord avec moi.

DUVAL.
Comment, Monsieur ! c'est vous ?...

JOCRISSE.
Ah ! c'est ben heureux que nous, v'là lavés de celle-là ! à st'heure-ci, Monsieur, je m'en vais chercher ma famille, afin qu'avant de mourir, vous nous pardonnez le seul tort véritable que j'avons eu le malheur de vous faire. (Il s'en va.)


SCÈNE IV.

DUVAL, DUPONT fils.
DUVAL.
Quoi ! Monsieur, vous !... Un jeune homme que j'ai cru honnête ! il a pu entrer dans votre âme de me faire un vol comme celui-là ?

DUPONT fils.
Monsieur, ce n'est point à titre de vol assurément que je l'ai emmenée...

DUVAL.
Ce n'est point à titre de vol !... Ce sera à titre de plaisanterie apparemment ?... Et où l'avez vous menée enfin ?

DUPONT fils.
Elle est chez mon père, Monsieur.

DUVAL.
Ah ! chez votre père ! Eh bien, il m'en répondra, lui... (Aparté.) Ainsi que des frais de transport, et du déchet, s'il y en a.

DUPONT fils.
Ah ! Monsieur ! mon père qui se flatte d'être votre ami, m'assuré que vous consentirez à m'en laisser la possession.

DUVAL.
Votre père vous a assuré cela ? (Aparté) Oh ! s'il me le paie bien, nous verrons (Haut.) Vous l'aimez donc beaucoup ?

DUPONT fils.
Si je l'aime ! ah, Monsieur, au-delà de toute expresssion.

DUVAL.
Peste ! vous n'êtes pas dégoûté ! Et votre père ne le hait pas non plus à ce qu'il paraît.

DUPONT fils.
Ah, Monsieur, outre que tout le monde doit naturellement l'aimer, mon père se fait un double plaisir d'acquiescer à mes désirs sur ce point.

DUVAL.
Voire père est bon !... Mais cela ne me regarde pas... Pourvu qu'il m'en paie ce que je veux en avoir. Vous conviendrez toujours que c'est une jolie façon d'entamer ses marchés, de commencer par s'emparer de la marchandise.

DUPONT fils.
Marchandise !... Ah, Monsieur, quel nom lui donnez-vous ?... La crainte de la voir passer au pouvoir d'un autre m'a seule inspiré cette démarche qui pourrait paraître inconséquente, si mes intentions ne la justifiat.

DUVAL.
Une belle justification !... Enfin, vous l'avez toujours... Voilà l'essential... Eh dites, mais l'avez-vous déjà goûté ?

DUPONT fils.
Goûté ! moi... Que voulez-vous dire ?

DUVAL.
Sans doute... Ou bien si c'est votre père qui en fera le prix.

DUPONT fils.
Le prix, dites-vous ?... Monsieur, mon père et moi la regardons comme impayable.

DUVAL.
Oh, certainement vous n'en trouverez pas de pareil... Mais enfin chaque qualité a son taux.

DUPONT fils.
Les qualités !... Ah, je suis persuadé qu'elle les a toutes.

DUVAL.
Pardonnez-moi. Je ne veux pas vous tromper. Pour la couleur, d'abord, elle n'est pas bien claire, elle tire un peu sur le paillet.

DUPONT fils.
Comment, sur le paillet ?

DUVAL.
Oui, oui, mais ça a du corps, c'est moelleux et la grande mesure.

DUPONT fils, aparté.
Que diable, est-ce qu'il me bat la campagne... Pardon, mon cher Monsieur, de quoi me parlez-vous donc à présent ?

DUVAL.
Eh, parbleu ! je vous parle de cette pièce de vin de Bourgogne que vous êtes enragé d'avoir.

DUPONT fils.
Moi, Monsieur !... Eh, c'est de Mademoiselle votre fille que je parle.

DUVAL, démonté.
De ma fille ! en voilà bien d'une autre !... Comment, Monsieur !... Est-ce que ce serait ma fille qui serait chez vous ?

DUPONT fils.
Oui, Monsieur, elle-même.

DUVAL, s'écriant avec un redoublement de colère.
Ma fille ! ah, ventrebleu ! voilà le coup de grâce ; il ne me manquerait plus que ma maison fût brûlée. Fiez-vous donc a des domestiques !... Mais, Sophie, elle-même !... Une fille que j'aimais !... être capable de suivre un étranger !... de fuir, d'abandonner son père !... Ah, ciel !...


SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS, SOPHIE, entre et se jette aux genoux de son père.
SOPHIE.
Non, mon père... non, votre fille ne vous a pas fui. Un ami respectable a voulu entendre deux mots de sa bouche ; elle a cru ne pouvoir se refuser à son invitation ; mais elle revient se rendre a votre autorité, et se recommander à votre tendresse.

DUPONT fils.
Ah, Monsieur ! que l'amitié, que la nature vous engagent à ne pas faire un reproche à Mademoiselle d'une démarche innocente, dont toute l'irrégularité devrait retomber sur moi, si mon père ne nous en obtient pas le pardon.

DUVAL.
Votre père, Monsieur !... eh quel droit a-t-il de vouloir régler les affaires de ma famille ?... (À Sophie.) Rentrez chez vous, Mademoiselle, et j'espère désormais prendre mieux mes précautions pour que vous n'en puissiez sortir sans ma permission. (Sophie rentre dans sa chambre.)


SCÈNE VI.

DUVAL, DUPONT fils, et venant de l'autre côté, JOCRISSE, NICOLE,
NICETTE, COLIN ; tous les quatre se mettent à genoux devant Duval.
JOCRISSE.
Mon cher maîte ! v'là toute une famille désolée qui n'a pas voulu expirer sans être sûre que vous n'avez pas de rancune contre nous ; et v'là nos derniers soupirs que nous venons rendre entre vos bras.

NICOLE, étourdie.
Oui, mon bon maîte : je vous demande pardon du Monsieur que v'là. (Montrant Dupont.) C'est moi qui le laissé entrer par le moyen de vote papier qui m'avait envoyé chez le notaire.

NICETTE, de même.
Et nous, mon cher Monsieur, j'avons laissé sortir vote fille, parce que la cage était ouverte, à cause du serin qu'était envolé.

DUVAL.
Comment, Nicette ! et vous, mère Nicole, vous n'avez pas eu de scrupule de me faire un pareil tour ?...

NICOLE, se levant et avançant à lui en chancelant.
Hélas, mon bon maîte, vous ne devez pas nous en vouloir... Vous voyez ben que je n'irons pas loin à st'heure-ci.

JOCRISSE, se levant.
Oh, non, v'là déjà que les faiblesses me prennent.

NICETTE, allant s'asseoir sur une chaise.
Moi, je ne sentons pus not tête.

NICOLE, s'assayant d'un autre côté.
Moi, v'là que le cœur me manque !...

COLIN, se levant en s'écriant et pleurant.
Et moi, j'ai la colique.

DUVAL.
Comment ! jusqu'à ce petit drôle-là aussi !... Les misérables ! (Aparté.) Quand je pense que c'est mon vin qui les a mis dans cet état-là ; j'enrage ! (À Dupont.) C'est pourtant vous qui êtes cause de tout cela ?

DUPONT fils.
Moi, Monsieur ?

DUVAL.
Sûrement vous, et vous devriez me payer tout le vin qu'ils m'ont bu.


SCÈNE VII.

LES PRÉCÉDENTS, NICOLAS, tout à fait
ivre ; les autres ne l'étant qu'à moitié.
NICOLAS, du fond en entrant.
Eh bien ! où sont ti donc ?... Eh, cousin, cousine ! Est-ce qu'il est honnête de laisser les parents s'empoisonner comme ça, tout seul donc ?

DUVAL.
Qu'est-ce que c'est encore que cet autre ivrogne-là ?

JOCRISSE.
Monsieur, c'est notre cousin Nicolas qu'a pris part à la désolation de la famille, et qu'a voulu finir avec nous tous.

DUVAL.
Comment ! celui-là a bu aussi à mes dépens ?

JOCRISSE.
Oui, Monsieur, au même écot que nous,... et il est brave, je vous en réponds ; car c'est lui qu'a pris la pus forte dose.

NICOLAS.
Ah, oui ; c'est moi qui les a le pus animés... (Regardant Duval.) C'est donc là le bourgeois de la maison ?

NICOLE.
Hélas ; oui, mon neveu. C'est ce brave homme là que j'avons offensé.

NICOLAS, allant à Duval, et lui frappant sur l'épaule.
Ah ben, note maîte ! vous pouvez vous vanter que vous faites aujourd'hui une ben grosse perte.

DUVAL.
Oui, misérable que vous êtes ! et je perdais déjà assez sans que vous vinssiez encore m'en faire coûter votre part.

NICOLAS.
C'est pas ça que je veux dire. Moi, j'y suis sans y être, entendez-vous ? Mais, c'est avec eux que vous pouvez dire que vous perdez là de bons serviteurs... et qui vous étions ben attachés...

JOCRISSE.
Oh, oui, de ça ; je n'avons qu'un regret en mourant, c'est de sortir de cheux vous.

NICOLAS, à Duval.
Il vous ont fait du tort ; c'est vrai ; mais vous voyez le courage avec lequel i s'en sont puni.

DUVAL.
Oui ! une belle punition.

NICOLAS.
Quant à moi, Monsieur, je n'ai pis l'honneur de vous connaître personnellement ; mais vous voyez que j'étais digne d'être à votre service, comme tout le restant de ma famille... I vous avont offensé ; je n'ai pas voulu survivre à leur désespoir, et je me suis immolé de compagnie avec eux. (Il fait un hoquet.) Allons mes enfants, je sens les convulsions qui commencent à m'attaquer ; ainsi dépêchons-nous d'embrasser ce brave homme-là, et de prendre congé de lui.

(Ils se lèvent tous, et viennent tragicomiquement pour l'embrasser : Duval se recule en colère.)

JOCRISSE, lui tendant les bras.
Mon cher maîte ! c'est la dernière fois de ma vie.

(Tous ensemble cherchent à l'embrasser.)

NICOLE.
Oui, mon pauve maîte !

NICETTE.
Oui, mon bon maîte !

COLIN.
Mon cher maîte !

DUVAL, enragé et les repoussant avec sa canne, ses pieds et ses mains.
Eh ! que le diable vous emporte tous !... Puissiez-vous crever tout de bon et me laisser tranquille.


SCÈNE VIII.

LES PRÉCÉDENTS, DUPONT père.
DUPONT père.
Eh bien, mon cher Duval, qu'est-ce que c'est donc que toutes ces lamentations ?... On dirait que toute la maison est en deuil ?

DUVAL.
Eh ! ce sont ces misérables-là qui m'ont fait mille sottises pendant une heure que j'ai été dehors ; et ils ont fini par boire mon vin en croyant s'empoisonner, à ce qu'ils disent.

NICOLAS.
Comment, du vin !... Qu'est-ce que vous dites donc, note bourgeois ?

DUVAL.
Eh, parbleu ! je dis que vous êtes des gueux et des ivrognes qui avez bu un panier de vin que j'avais laissé là.

JOCRISSE.
Comment, Monsieur ! c'était pas de la poison qu'y avait dans ces bouteilles qu'étiont-là ?

DUVAL.
Ah, ventrebleu ! plût à Dieu que c'en eût été ; c'était bien d'excellent vin de Bourgogne, de la première qualité encore, que j'avais cru sauver en collant dessus ces malheureses étiquettes.

NICOLAS.
Du vin de Bourgogne !... Mais, effectivement j'ai cru le reconnaître en passant... Je disais aussi, moi, la mort me semble ben douce.

JOCRISSE, revenant un peu de sa peur.
Du vin de Bourgogne !... Eh mais, jarni ! je ne serions donc pas empoisonnés comme ça ?

DUVAL.
Eh non ! malheureusement.

JOCRISSE, sautant de joie.
Ah, queu bonheur ! ah, mes amis ! j'en réchappons d'une belle. (Il embrasse tous ses parents.)

DUVAL, outré.
Oh, morbleu ! vous n'en êtes pas encore si bien réchappés, que je puisse vous exterminer moi-même ! (Il les menace de sa canne.)

NICOLE et NICETTE.
Grâce, grâce, note maîte !

JOCRISSE, tendant le dos.
Eh ben, tapez... Si ça peut passer vote colère, je consens à recevoir ma danse ; je sais que la mérite.

DUVAL, se retenant malgré lui.
Allez vous-en, malheureux ! allez tous faire vos paquets ; et que je nous revoie plus ni les uns ni les autres.

NICOLAS.
Allons, mes amis ; il faut battre en retraite. J'y avons pourtant été de bon jeu, bon argent. Mais, pisque je n'en mourrons pas ; ce que j'avons de mieux à faire à présent, c'est d'aller dormir pardessus st'alerte-là. (À Duval.) Bonne nuit, not bourgeois, et sans racune.

TOUS LES JOCRISSE, lui tendent les bras.
Adieu, note maîte, note bon maîte, note cher maîte...

DUVAL, les repoussant.
Allez-vous-en, tous au diable, je vous dis, et débarassez-moi de vous.

(Ils sortent tous ensemble en faisant de grandes démonstrations.)


SCÈNE IX.

DUVAL, DUPONT père, DUPONT fils.
DUVAL, à Dupont père.
Actuellement, c'est à nous, Messieurs ; nous avons une explication plus conséquente à avoir ensemble.

DUPONT père.
Oui, mon cher Duval, et je viens exprès pour te la donner... Premièrement, rappelle-toi la place que tu faisais solliciter par ton M. Derville ?...

DUVAL.
Oui, un beau solliciteur ; et une belle course que je viens de faire : si je connnais celui qui m'a écrit la maudite lettre pour m'envoyer lui faire des compliments.

DUPONT père.
C'est moi-même, mon ami : mais je te devais cela pour ton obstination à vouloir te confier dans un être aussi inutile que Derville... Au surplus, console-toi ; c'est moi qui l'ai obtenu la place, et j'en ai fait expédier le brevet en blanc, de sorte que j'en puis disposer ; ainsi pour terminer en bref, d'après la déclaration que mon fils m'a fait de son amour pour ta fille, et l'aveu que je viens d'obtenir d'elle-même, je te la demande pour lui.

DUPONT fils.
Eh, Monsieur, daignez combler les vœux de l'amant le plus tendre.

DUPONT père, lui montrant des papiers.
Allons, voyons... Décide-toi... Tiens, voilà un contrat de mariage, et voilà le brevet de la place. Troc pour troc, mon vieux ami : signe l'un, je signerai l'autre et nous serons tous contents.

DUVAL.
Oui, sauf que j'en serai toujours pour ma porcelaine, mon vin, mon oiseau et mon chien de chasse.


SCÈNE X.

LES PRÉCÉDENTS, JOCRISSE, dégrisé.
JOCRISSE.
Vivat, note maîte ! v'là des bonnes nouvelles que je vous apportons : vote chien est reviens, et pis vote serin est chez la voisine qui dit comme ça qu'on aille le chercher avec sa cage.

DUVAL.
Allons, je ne perdrai pas tout du moins. (À Dupont père.) Je vois qu'il fait me décider ; touche-là, toi : c'est un marché fait. Nous allons signer les deux papiers. (À Dupont fils.) Vous, Monsieur ! puisque cela tourne ainsi, je ne peux plus vous en vouloir. Allez annoncer à Sophie cette bonne nouvelle ; dites-lui que je lui rends sa liberté : souvenez-vous qu'actuellement le soin de garder sa chamber ne regardera plus que vous. (Dupont fils entre chez Sophie.)


SCÈNE XI, et dernière.

DUVAL, DUPONT père, JOCRISSE.
DUVAL.
Dieu merci, la journée finit plus heureusement pour moi que je ne le croyais.

JOCRISSE.
Eh ben, note maîte, en l'honneur de ce bonheur-là qui vous arrive, est-ce que vous ne nous pardonnerez pas ben ce poison que j'avais avalé tantôt.

DUPONT père.
Si fait, si fait... (À Duval.) Mon ami, je demande une amnistie générale et je te rendrai autant de bouteilles de vin de Bourgogne qu'ils en ont bu.

DUVAL.
Eh bien : soit ! (À Jocrisse.) Je vous l'accorde.

JOCRISSE.
Grand merci, Monsieur.

DUVAL.
Tu n'as donc plus peur d'en mourir ?

JOCRISSE.
Oh ! non, me v'là ben rassuré de ce côté-là : mais i me reste encore une aute peur... et qu'est ben pus inquiétante. (Au public.) C'est de votre part, Messieurs. Je connais encore une maladie ; c'est celle-là, de vous déplaire !... Vous causer de l'ennui, c'est là le poison sans remède.


FIN.

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