La Fille de Molière - Edouard Fournier (1819 – 1880)

 

 

 

1863

COMÉDIE EN UN ACTE, EN VERS

 

PERSONNAGES

CLAUDE DE MONTALANT 40 ans

ETIENNE, SON FRERE, 25 ans

PROVENCAL autrefois valet chez Molière.

MADELAINE, Fille de Molière

JEANNE POQUELIN, sa cousine.

LAFORÊT autrefois servante chez Molière.

 

Sommaire

  • Scène I
  • Scène II
  • Scène III
  • Scène IV
  • Scène V
  • Scène VI
  • Scène VII
  • Scène VIII
  • Scène IX
  • Scène X
  • Scène XI
  • Scène XII
  • Scène XIII
  • Scène XIV

 

 

 

Scène I

Claude, Etienne

 

 

Etienne, entrant, à Claude qui lit attentivement.

Je gage que lu lis du Molière encor.

 

Claude

Oui

 

Etienne

Toujours avec Alceste

 

Claude

Et plus triste que lui.

 

Etienne

Pourquoi?

 

Claude

C'est qu'en des temps qui vont comme les nôtres, L'ennui qu'on a s'accroît des tristesses des autres Sous un maître vieilli, va, nous sommes bien vieux!

 

Etienne.

Bah! pour moi, le chagrin n'est pas contagieux.

 

Claude

J'ai, pour me consoler, ce qu'on ne peut proscrire : L'ami qui rit encor, lorsqu'on ne sait plus rire, Qui daigne être bouffon, pour mieux pouvoir oser, Et fait penser l'esprit qu'il ne veut qu'amuser. Avec ce compagnon, l'on n'est pas solitaire Et dire qu'à présent le roi le ferait taire !

 

Etienne.

Toi, du moins, tu l'as vu.

 

Claude

Trop peu ; c'est mon regret. Je ne savais pas même alors qu'on l'admirait. Sa vie, hélas ! qui fut si rapide et si pleine, Touchait à sa fin; moi, j'avais quinze ans à peine, J'obtins de lui l'accueil qu'un fils eût attendu. Il aimait les enfants, il en avait perdu.

 

Etienne.

Que lui semblait le monde?

 

Claude

Un fâcheux... nécessaire, Faux, mais pouvant fournir une étude-sincère;

 

Etienne.

Le voyait-il?

 

Claude

Souvent. Non par goût, ni plaisir, Mais pour les vérités qu'il y pouvait saisir. Même il l'attirait.

 

Etienne.

Lui !

 

Claude

Belle était sa fortune, Tu le sais, et gagnée aussi bien que pas une. L'emploi qu'il en sut faire était à son honneur. Comédien, il eut le train,d'un grand seigneur, Table ouverte.

 

Etienne.

Ah!

 

Claude

Pour cause. Ainsi, comment dirai -je? Chasseur à sa manière, il amorçait son piège. Ses convives divers, hommes d'esprit ou sots, Couraient sans défiance à l'appât des morceaux ; Lui, sobre, l'œil au guet, prenait à la pipée Dans la chaleur du vin la phrase émancipée. C'était comme un torrent de sottise ou d'esprit; Car, pour lui bien payer le bon repas qu'il prit, Chacun, en sa monnaie, alors faisait largesse, Et de cette folie il tirait la sagesse ! Pour lui, pas un seul mot qui ne portât son fruit, Son œil contemplateur dévorait dans le bruit. Nulle voix n'y parlait plus haut que son silence.

 

Etienne.

De sa fille avec lui je vois la ressemblance : Elle a de cet esprit calme et silencieux, Discret par la parole, éloquent par les yeux.

 

Claude

Oui, ce je ne sais quoi de la raison qui doute, Qui craint de s'égarer et qui d'abord écoute, Que son attention longtemps semble absorber, Mais qui, l'instant venu, laisse à propos tomber Un de ces mots heureux, perles d'un esprit juste, Que le bon sens, façonne et la malice incruste. Du paternel génie, elle suit le destin, Et c'est sans le savoir : elle imite d'instinct. Elle était au berceau lorsque mourut son père.

 

Etienne.

Sa mère au moins a dû lui raconter.

 

Claude

Sa mère ! Sa mère,que l'on nomme aujourd'hui la Guérin, Que cette mort laissa sans pleurs, le front serein, Et qui de tant de gloire osant faire litière, Pour un autre échangea le beau nom de Molière ! Tu la connais mal. (S'animant.) Quand le ciel a bien voulu Vous donner pour époux un grand homme, un élu, S'il tombe, aux souvenirs sans trêve on se dévoue; Votre vie est brisée et rien ne la renoue; De l'ombre on fait sa gloire, et des pleurs son orgueil ; On s'habille de noir, et l'on meurt dans son deuil. Elle!... se croyant libre, elle a dans son théâtre Choisi, sans marchander, un confident bellâtre, Roi du monosyllabe, un froid comédien, Et dont l'esprit du moins ne gêne plus le sien, Mais avec qui, dit-on, par instant elle expie Tout ce que sa conduite eut de scandale impie. Ce lourd passé lui pèse. Elle en fait un secret A sa fille surtout, qui la mépriserait. La faute qui s'attaque aux hommes de génie Est ainsi, vois-tu bien, cruellement punie. Leur gloire est un arrêt, dont la sévérité Se perpétue avec leur immortalité. Molière prend déjà cette revanche amère. Mais sa fille, sur lui, n'a rien su par sa mère, Et pour l'instruire mieux personne n'a parlé.

 

Etienne.

Pourtant...

 

Claude

N'a-t-elle-pas de bonne heure exilé Cette enfance gênante, ici près, dans un cloître Où, d'instinct, en vertus, en grâce elle a su croître? Sa fille ainsi dans l'ombre effaçant sa beauté, Madame reste jeune avec impunité. Parle-t-on de ce cloître, elle veut qu'on réponde : « Madelaine s'y plaît, elle a grand'peur du monde! » Or, tu dois le savoir, ce n'est pas au couvent Que l'auteur de Tartufe est cité trop souvent. Mauvaise mère, Armande a donc ce qu'elle espère. Qui voit sa fille? Qui lui parle de son père? Personne!...

 

Etienne.

Excepté nous, sitôt qu'elle est ici.

 

Claude

Trop peu.

 

Etienne.

Je la devance.

 

Claude

Elle vient?

 

Etienne.

Jeanne aussi, Sa cousine, sur qui s'étend votre puissance De tuteur indulgent, et dont l'obéissance Est presque de l'amour.

 

Claude

Quelle pensée, as-tu ?

 

Etienne.

Une bonne, une vraie.

 

Claude

Eh! non!

 

Etienne.

Dût ta vertu S'effaroucher, je dis que Jeanne t'aime.

 

Claude

Encore!

 

Etienne.

Oui...

 

Claude

Pur caprice, va, d'une enfant qui s'ignore, Dont le cœur curieux s'essaye au sentiment.

 

Etienne.

Et qui voudrait par toi commencer son roman.

 

Claude

Roman n'est pas mal dit. Elle n'est jamais lasse De ces livres sans fin. Sur un cahier de classe, L'autre jour, on la prit qui s'en composait un.

 

Etienne.

Dont les héros, sans doute, avaient des noms d'emprunt? Comme en ces vieux fatras de Cyrusou Clélie Que la province adore, et que Paris oublie,

 

Claude

Tout du cloître au château cède a ce goût mauvais.

 

Etienne.

Jeanne suit le courant j'en ris. Si tu savais Quel nom de précieuse elle a pris...

 

Claude

Peu m'importe! Mais qu'elle continue, et, de la bonne sorte...

 

Etienne.

Quoi?

 

Claude

Je me fâcherai.

 

Etienne.

Toi!... moins que tu le dis! Quand on aime...

 

Claude

Ah!

 

Etienne.

Voyons, lorsque, tes beaux jeudis, Le couvent, moins sévère, ouvrant un peu ses grilles, Laisse échapper vers toi ces deux aimables filles, Libres, charmantes; quand l'abbesse d'Argenteuil, Qui ne pourrait les voir, sans crainte d'un écueil, Aller jusqu'à Paris chez la comédienne, Leur défend sa maison, et, préférant la tienne, Permet que, chaque fois, le bienheureux congé Se passe ici, chez toi, tuteur grave et rangé, Quand toutes deux sont là, dis, n'es-tu pas bien aise?

 

Claude

Oui. Cela prouve-t-il qu'une des deux me plaise?

 

Etienne.

J'y suis!... C'est Madelaine, et...

 

Claude

Que me dis-tu là Vois son âge et le mien...

 

Etienne.

Quoi?

 

Claude

Molière en cela Me donne, avec sa femme, une leçon si vraie! Il fut trop vieux pour elle, et son malheur m'effraie. Mais, toi, voyons, laquelle aimerais-tu le mieux?

 

Etienne.

Jeanne : un roman lui plaît, nous le ferions à deux.

 

Claude

Et Madelaine, alors te semble?...

 

Etienne.

Oh! trop sévère. Sa vigueur de raison impose. On la révère Plus qu'on l'aime; on l'admire, en craignant d'admirer, Et comme s'il fallait un jour trop l'adorer.

 

Claude

C'est le charme subi sitôt qu'on la regarde. Oui... Tu dis qu'elle vient?

 

Etienne.

Et je vois qu'elle tarde. Jeanne aussi. Je retourne à leur rencontre.

 

Claude

Va.

 

Etienne.

Une sœur les conduit, chapelet en main. Riant Ha! Je m'amuse toujours de voir une tourière Ramenant du couvent la fille de Molière. Il sort

 

Scène II

Claude, Provençal

 

 

Claude, regardant s'éloigner son frère

Aime Jeanne. En mon cœur s'il faisait encor jour. Ce n'est pas là qu'irait s'égarer mon amour. Après une pause, en rêvant La différence d'âge, hélas ! est trop choquante.

 

Provençal, entrant

Monsieur.

 

Claude

Qui me dérange?

 

Provençal

Une place est vacante Chez vous, et...

 

Claude

Tu la veux?

 

Provençal

Oui.

 

Claude

Tu n'es pas trop mal.

 

Provençal

On me l'a dit souvent.

 

Claude

Ton nom est ?

 

Provençal

Provençal.

 

Claude

As-tu des qualités?

 

Provençal

Monsieur, je les ai toutes.

 

Claude

Même la modestie?

 

Provençal

On n'eut jamais de doutes Sur ma probité.

 

Claude

Diable! As-tu beaucoup servi?

 

Provençal

Beaucoup, et des maisons Monsieur sera ravi.

 

Claude

Où?

 

Provençal

Chez un président, deux marquis, trois comtesses, Un duc ; j'ai failli même entrer chez des altesses. Monsieur voit...

 

Claude

Que tu pris le ton de chaque hôtel.

 

Provençal, se carrant

Le ton?

 

Claude

Impertinent...

 

Provençal

C'est mon ton naturel.

 

Claude

Après?

 

Provençal

Chez un chanoine.

 

Claude

Où tu fis abstinence?

 

Provençal

Je jeûnais pour monsieur...

 

Claude

Après?

 

Provençal

Dans la finance.

 

Claude

Ah ! Fripon ! tu dois être un de ces francs marauds.

 

Provençal

Moi ! je ne servais pas, monsieur, dans les bureaux

 

Claude

Es-tu vraiment honnête?

 

Provençal

Oh!

 

Claude

Discret?

 

Provençal

Trop!

 

Claude

Docile

 

Provençal

Oh!... Monsieur me prend?

 

Claude

Non...

 

Provençal

Monsieur est difficile! J'ai des répondants.

 

Claude

Toi?

 

Provençal

Pour ne vous cacher rien, J'ai servi, tout petit, chez un comédien.

 

Claude

Je n'y vois pas grand mal.

 

Provençal

Ah!... Ce fut la première De mes places.

 

Claude

Comment s'appelait-il?

 

Provençal

Molière.

 

Claude, ravi

Molière? quoi!

 

Provençal

Monsieur le connaissait-il?

 

Claude

Oui! Je t'arrête...

 

Provençal

Vraiment!

 

Claude

Nous parlerons de lui.

 

Provençal

S'il s'agit de parler: monsieur, je suis votre homme. Faisant le signe de l'argent que l'on compte Et...

 

Claude

Ce que tu voudras...

 

Provençal

C'est une forte somme.

 

Claude

Mais c'est bien sûr au moins?

 

Provençal

Est-ce qu'on mentirait? Et pour preuve, d'ailleurs, madame Laforêt.

 

Claude

Sa servante!

 

Provençal

Monsieur connaît donc tout le monde?

 

Claude

Laforêt, m'as-tu dit?...

 

Provençal

Puisqu'il faut qu'on réponde: De votre humble valet, vous viendra voir tantôt.

 

Claude

Elle!

 

Provençal

Et fera de moi les éloges qu'il faut...

 

Claude, ravi

Ah! la voir! lui parler! Elle a dû le connaître. Celle-là...

 

Provençal

Je crois bien !

 

Claude

Et c'était, un bon maître, N'est-ce pas?

 

Provençal

Bon? pas trop. Il voulait tout savoir; Il vous avait un œil, ah ! qui savait tout voir. Il vous dévisageait des pieds jusqu'à la tête, Il entrait dans le cœur. Moi, qui ne suis pas bête, Qui suis même, dit-on, fin : il me devinait.

 

Claude

C'était gênant.

 

Provençal

Sans doute. Ensuite, il pardonnait. Est-ce bien sûr, monsieur, que c'était un génie?

 

Claude

On le dit...

 

Provençal

Je vous crois. Mais il eut sa manie : Si, pendant son travail, quelqu'un avait bougé, Par exemple ! Ah ! quels cris ! Avait-on dérangé Chez lui même une paille, un rien : fureur nouvelle ! En brouillant ses papiers, on brouillait-sa cervelle. Si vous saviez un jour le beau train qu'il m'a fait, Àh ! rien que d'y penser, j'en éprouve un effet, Un froid!-Je suis distrait. Chez lui, la matinée, J'allais faire le feu. Près de la cheminée, Je trouve un gros cahier, qu'on avait fait tomber; Je le prends, je l'allume, il se met à flamber; Monsieur survient. -J'avais fait une maladresse.- « Ciel! ma traduction, cria-t-il, mon Lucrèce ! »

 

Claude

Malheureux!

 

Provençal

Justement, c'est ce qu'il répétait : « Malheureux ! un travail de vingt ans ! » Il était Rouge, et moi, blanc. Il rit en me voyant si blême; Ce fut tout. Il était brave homme tout de même.

 

Claude

Bien! ce drôle a du bon.

 

Provençal

Chez monsieur, le profit N'était presque rien ; mais chez madame, suffit!

 

Claude

Je t'entends : avec elle, on avait des ressources?

 

Provençal

J'allais chez des messieurs qui payaient bien les courses; C'étaient lettres par-ci, billets par-là, cadeaux galants; On pouvait exercer tous ses petits talents. Oui, sa discrétion surtout. Un bon mystère, Quelle aubaine ! Parler, mauvais profit; se taire, Oh! oh! c'est différent.

 

Claude

Votre silence est d'or.

 

Provençal

Ou d'argent... Ah! monsieur, j'y voudrais être encor.

 

Claude

Voilà bien les valets. Ils s'engraissent du vice L'honnête homme ne peut compter sur leur service. La bonne Laforêt au moins le servit bien.

 

Provençal

Trop. Du zèle toujours; ça n'aboutit à rien. Et pas d'invention, la pauvre bonne fille! Routinière !

 

Claude

Il aurait posé pour Mascarille.

 

Provençal

Par bonheur, en mourant, monsieur lui fit un sort; Elle en avait besoin. Aussitôt qu'il fut mort, A la campagne seule elle s'est retirée Tout près d'ici.

 

Claude

Jamais je ne l'ai rencontrée.

 

Provençal

C'est qu'elle-ne sort pas sans se faire prier ; Hormis à pareil jour, au mois de février, Elle fait a Paris un voyage. Sans doute, C'est ce qui la retarde; elle est vieille, et la route...

 

Scène III

Les mêmes, un valet

 

 

Le valet, annonçant

Madame Laforêt.

 

Claude

Je vais la recevoir.

 

Provençal

Vous!

 

Claude

Il n'est pas d'égards que l'on ne doive avoir Pour qui servit longtemps et si bien le génie, Et, fidèle, mouilla de pleurs son agonie! Il sort

 

Scène IV

Provençal, Jeanne

 

 

Provençal

C'est un original.

 

Jeanne, entrant vivement

N'êtes-vous pas d'ici ?

 

Provençal

Pour vous servir...

 

Jeanne

Voici deux lettres : celle-ci, Pour votre maître.

 

Provençal

Bien.

 

Jeanne

Et l'autre, pour son frère. Chut!

 

Provençal, à part

Deux secrets d'un coup, cela va nous distraire. Lisant les adresses Ah! les drôles de noms :Cléonyme, Altamon, Altamon! Quoi, monsieur s'appelle ainsi?

 

Jeanne

Mais non... Où donc as-tu servi? Qui donc t'apprit à vivre? N'aurais-tu donc jamais flairé même un bon livre, Et ne saurais-tu rien de ce qu'on sait partout? Apprends qu'aux lieux choisis, où règne le bon goût, On a...

 

Provençal

Des sobriquets...

 

Jeanne

Ah ! j'en reste saisie, Des sobriquets! Butor ! des noms de poésie.

 

Provençal

C'est tout comme. JEANNE Des noms d'amour et de roman. Entends-tu, comprends-tu?

 

Provençal

Très-bien ! Voilà comment Monsieur est devenu Cléonyme et son frère Àltamon...

 

Jeanne

Malheureux! tu dis tout le contraire, C'est...

 

Provençal

Je m'en souviendrai. A part C'est drôle tout cela. Haut Les femmes ont sans doute aussi de ces noms-là?

 

Jeanne

J'en donne à ma cousine un tout plein d'harmonie : Almazie est son nom, le mien est Parthénie.

 

Provençal

Faudra-t-il vous donner ces noms-là, s'il vous plaît?

 

Jeanne

Garde-t'en bien toujours, maraud! pour un valet Tout roman est muet, et l'esprit anonyme... Va!

 

Provençal, à part, en s'en allant

Le frère Altamon, mon maître Cléonyme. Non!... si fait... après tout... Il sort

 

Scène V

Jeanne, Madelaine

 

 

Jeanne, à Madelaine qui est entrée depuis un instant et regarde par la fenêtre placée à droite

Que fais-tu dans ce coin, Et que regardes-tu?

 

Madelaine

Moi! j'admire de loin Monsieur Claude empressé près d'une bonne dame.

 

Jeanne

On dirait que pour elle il a tendresse d'âme. Nous passions, il n'eut pas pour nous même un coup d’œil.

 

Madelaine

Elle avait l'air bien triste, elle était tout en deuil, Et sous sa mante noire, où il frissonnait la neige, Je crois qu'elle tremblait, pauvre femme! Que n'ai-je Pu m'arrêter près d'elle et... Elle fait un mouvement vers la porte

 

Jeanne

Vas-tu me quitter Pour elle maintenant? S'il fallait l'écouter, Auprès des gens de rien nous devrions nous plaire. Tu n'as de passion que pour le populaire. Avec ta riche dot, tu prendras un vilain.

 

Madelaine

Ah ça! mais qu'es-tu donc ; toi, Jeanne Poquelin? Et que suis-je aussi moi, Madelaine Molière?

 

Jeanne

La fille d'un grand homme.

 

Madelaine

Ah! de lui je suis fière. Ce qu'il fut, je le sens, mieux que je ne le sais; Mais c'est aux gens de rien qu'il dut son vrai succès. Le roi, les grands d'abord furent de la partie : Mais le peuple a fait plus avec sa sympathie A créer cette gloire, il mit son cœur : eh bien! En échange il aura toute l'ardeur du mien.

 

Jeanne

Cela me vaut au moins un morceau d'éloquence Rare chez ton esprit trop souvent en vacance.

 

Madelaine

Raille, va ; mon esprit est parfois en retard, Je le sais, et mon cœur en revanche est bavard Il éclate sitôt qu'une douleur le serre, Et ne dit pas un.mot, si ce mot n'est sincère. Que veux-tu? je me perds, moi, dans votre phœbus, Et, s'il faut grimacer, je m'y perds encor plus. En vain, pour que je parle, on me fera des guerres. Il faut que l'on soit franc : donc, je ne parle guères. Monsieur Claude est de même.

 

Jeanne

Ah ! grâce! pas ce nom. Qui me le fait haïr! je n'aime...

 

Madelaine, riant

Ah! qu'Altamon! Que c'est doux, Altamon! que c'est fin! quel beau titre Pour l'œuvre dont sans cesse on soupire un chapitre ! Fi donc! Claude! est-ce un nom de ce pays charmant, Où tout amour éclôt pour fleurir en roman?

 

Jeanne

En roman! peut-on dire? en roman! par exemple!

 

Madelaine

Oui, roman. Ton amour en est un, et fort ample. Ce que tu crois sentir, voyons, le sens-tu bien? C'est ton esprit qui parle, et ton cœur n'en sait rien. Claude...

 

Jeanne

Encor!

 

Madelaine

Ne pas un tuteur ordinaire, Soit. Mais pourquoi l'orner d'un charme imaginaire? Écoute, et ne crois pas que j'exagérerai: Du bien tu fais le pire en détruisant le vrai. Je ne sais rien chez toi qui n'arrive à l'extrême : Si quelqu'un par hasard t'a regardée, il t'aime.

 

Jeanne

Ah!

 

Madelaine

Ce n'est qu'un ami, tu rêves un amant. Tu mets ainsi du fard à chaque sentiment; Et des choses du cœur tirant la quintessence, Tu t'es fait un amour de ta reconnaissance.

 

Jeanne

Tu sais,qu'il fut pour moi...

 

Madelaine

Paternel, on l'admet, Voilà tout, tu devrais,l'aimer comme il t'aimait. Claude de Montalant est noble en sa province. Est-ce assez? que non pas! Toi, tu le rêves prince.

 

Jeanne

Et tu pourrais penser...

 

Madelaine

Que tu t'en vas rêvant Au jour où ton héros t'enlève du couvent. Ne compte pas sur lui, ma Jeanne. Par nature Et raison, ce n'est pas un homme d'aventure. Un caractère fort, où se soutient l'élan D'un esprit généreux ; l'amour vrai du talent ; Cette admiration prompte, sûre, éclairée, Qui vous met au niveau de la chose admirée, Qui dans un cher passé, me guidant pas à pas Vers mon père qu'hélas ! je ne connaissais pas, M'ouvrit en souriant son âme, comme un livre, Et par de doux récits avec lui me fit vivre ; Un cœur sincère enfin, sans morgue de vertu : Voilà Claude!

 

Jeanne

Pour voir si juste, que fais-tu?

 

Madelaine

J'écoute, observe, en moi j'éveille ce qui pense; Un peu de sens commun vient : c'est ma récompense.

 

Jeanne

Si tu devines bien, moi je devine aussi. Par exemple, j'ai vu qui ton cœur aime ici.

 

Madelaine

Vraiment! Renseigne-moi sur l'ardeur qui m'anime, Sur le feu, qui me brûle? Eh bien! C'est...

 

Jeanne

Cléonyme.

 

Madelaine

Etienne, ah! dis Étienne, ou je me fâcherais. Oh ! pas de Çléonyme ! il me faut des noms vrais, Et je ne puis souffrir qu'une mode fantasque, Fasse à celui qu'on a courir le monde en masque.

 

Jeanne

Soit ! puisque le commun a pour toi tant d'appas : Etienne ! mais réponds.

 

Madelaine

Moi! je ne l'aime pas... Cela te surprend-il? Ce n'est pas tout : lui-même M'idolâtre aussi peu : pourquoi? parce qu'il t'aime.

 

Jeanne

Àh!

 

Madelaine

Tu l'aimes aussi.

 

Jeanne

Moi ?

 

Madelaine

Toi!

 

Jeanne

Non!

 

Madelaine

Chaque fois Que vous êtes ensemble, il est ému; sa voix Se trouble, et toi tu prends des tons de tourterelle. Ce sont les seuls moments où tu sois naturelle. Malgré le précieux, qui ne te peut quitter, Ton langage est plus vrai; tu sais mieux écouter, Tu ne t'aperçois pas autant qu'on te regarde, Sous la prétention dont ton esprit se farde, Le pur sentiment perce et le cœur se fait jour Par un je ne sais quoi qui doit être l'amour.

 

Jeanne

Cependant...

 

Madelaine

Tout à l'heure, il guettait sur la route.

 

Jeanne

Étienne!

 

Madelaine

Ah! très-bien dit, je n'ai plus un seul doute.

 

Jeanne

Et je ne l'ai pas vu !

 

Madelaine

Mieux encor. Ce regret, Si je ne savais rien, Jeanne, te trahirait.

 

Jeanne

Où donc étaient mes yeux, mon esprit?

 

Madelaine

En voyage. Ton regard accrochait des rêves au nuage Qui passait. Moi, j'étais sur terre, où j'employais Mon temps à ma façon : tu rêvais, je voyais, Et très-bien, n'est-ce pas ?

 

Jeanne

Oui! Mais c'est à confondre. Sur mes vrais sentiments tu m'apprends à répondre Je m'y brouillais un peu; toi, tu m'y fais voir clair, Tu connais mieux mon cœur que moi-même... Ah ! quel flair, Quel tact et quel esprit! Mais quelle volte-face! Aussi pour mon roman ! Que faut-il que je fasse?

 

Madelaine

C'est tout simple ! aime Étienne. Oh ! je fais le pari, Qu'il n'a pas d'autre espoir ; il sera bon mari...

 

Jeanne, Se ravisant

Sans doute, et quel bonheur ce serait! Mais ma lettre!

 

Madelaine

Quelle lettre?

 

Jeanne, à part

Imprudente !

 

Madelaine

Oh ! j'y suis. Ce doit être, Ou je me trompe fort, un de ces deux billets, Qu'en cachette tantôt, Jeanne, tu barbouillais, Avec de grands soupirs et beaucoup de ratures.

 

Jeanne, embarrassée

Non!

 

Madelaine

Si fait! c'est cela...Toujours des aventures!

 

Jeanne

Telles qu'on s'en permet...

 

Madelaine

Chez les fous...

 

Jeanne

Ah!

 

Madelaine

Dis-moi. L'aurais-tu par hasard envoyé ?...

 

Jeanne, de plus en plus embarrassée

Non...

 

Madelaine

Ma foi ! C'eût été mal, sais-tu.

 

Jeanne

Mal?

 

Madelaine

Oh! très-mal!

 

Jeanne

Quoi!

 

Madelaine

Certes.

 

Jeanne, à part

Il paraît que j'ai tort. Haut Toi tu vous déconcertes D'un mot... A part Il n'est plus temps! Haut Tu sais bien. Ces échanges d'esprit sont trouvés de bon goût,[que partout] Quel danger?

 

Madelaine

Un très-grand...

 

Jeanne

Songe, mon Almazie.

 

Madelaine

Bon! cela nous manquait ; tiens, si la fantaisie, Jeanne, te prend encor de me donner ce nom. Je veux, sans barguigner, t'appeler Jeanneton

 

Jeanne

Quel langage !

 

Madelaine

Le vrai, Jeanne.

 

Jeanne

Il me désespère.

 

Madelaine

Si je ne l'avais pas, je renierais mon père.

 

Scène VI

Les mêmes, Provençal

 

 

Provençal

Monsieur peut recevoir ces demoiselles.

 

Madelaine

Bien!

 

Provençal, bas à Jeanne

Les billets sont remis.

 

Jeanne, à part

Je n'y peux donc plus rien.

 

Madelaine

C'est fini! Viens, entrons.

 

Jeanne

Passe.

 

Madelaine

Es-tu façonnière. Entre...

 

Jeanne

Non, pas avant la fille de Molière ! Elles sortent

 

Scène VII

Provençal

 

La fille de Molière! Est-ce possible ? Quoi! La fille de monsieur Molière, devant moi ! Là... Mais non, je l'aurais reconnue, et bien vite Il est vrai, qu'elle était alors toute petite... Et jolie! elle l'est toujours. Ça consolait Le pauvre homme malade. Ah ! comme il l'appelait Près de son grand fauteuil: « Viens, Madelon/ma mie, Viens, viens. » Il se levait pour la voir endormie. Madame aussi, mais moins. Il avait beau souffrir, Quand au Palais-Royal je la menais courir, Monsieur, coûte que coûte, était à sa fenêtre, Et quel bonheur, sitôt qu'il la voyait paraître, Passer,et repasser sous les grands marronniers! Quels sourires! Hélas ! ce furent les derniers. Eh bien! Mais... Je n'ai pas l'âme aisément-émue D'ordinaire pourtant; et cela me remue. Oui, j'ai la larme à l’œil... Ne -faites pas l'enfant, Provençal, mon ami ! l'honneur vous le défend. Il va regarder par le trou de la serrure C'est qu'elle est devenue un joli brin de fille! Et jarni ! quel regard! L’œil, de son père y brille.

 

Scène VIII

Provençal, Laforêt

 

 

Laforêt, s'approchant, et lui frappant sur l'épaule

Quoi, déjà!

 

Provençal

Cette fois, pas de sévérité ! Là, vrai! ce n'était pas par curiosité. Vous a-t-on bien reçue? Êtes-vous?...

 

Laforêt

Oh ! Ravie, On ne peut plus, ce jour comptera dans ma vie. Quel excellent monsieur! et quel charmant accueil J'étais heureuse ! Tiens, j'en oubliais mon deuil. Mais c'est qu'il il beaucoup connu notre bon maître. Sais-tu? Non comme ceux qui disent le connaître Pour l'avoir entrevu sur le théâtre, lui, C'est de près qu'il l'a vu, sans façon; souvent: oui, Amant que nous, aussi l'aime-t-il le digne homme! Il en parle, vois-tu, c'est un vrai plaisir ! Comme Dans cette maison-là, toi, tu vas être bien. Si j'y pouvais entrer, j'y servirais pour rien. « Je voudrais disait-il, vous faire une surprise. »

 

Provençal

Ah!

 

Laforêt

Mais on l'attendait, quand je gêne, je brise. Une visite, net... je suis partie...Adieu.

 

Provençal

Mais si l'on vous disait que l'on devine un peu Quelle est cette surprise et...

 

Laforêt

N'importe !

 

Provençal, à part

Peut-être ! Haut Voyons, pour embrasser la fille du cher maître...

 

Laforêt

De Molière?

 

Provençal

Eh bien! oui.

 

Laforêt

Madelon ?

 

Provençal

Madelon. Dites, que feriez-vous?

 

Laforêt

Nul chemin n'est trop long Pour un pareil bonheur; j'irais, coûte que coûte, J'irais au bout du monde.

 

Provençal.

Épargnez-vous-la route: Madelaine est là...

 

Laforêt

Vrai!

 

Provençal

Restez, vous l'allez-voir.

 

Laforêt

Je reste !... Ah ! je mourrai de joie avant ce soir.

 

Provençal, regardant par la porte de gauche, qui vient de s'ouvrir

Je l'aperçois qui vient, sa cousine avec elle.

 

Laforêt

Montre-la-moi,

 

Provençal

C'est...

 

Laforêt

Non... ne me dis pas laquelle. Je veux la deviner... Pour me faire un maintien, Si j'avais quelque chose...un balai...

 

Provençal

Quoi?

 

Laforêt

Le tien ! Elle le prend

 

Provençal, riant

Vous voulez...

 

Laforêt

Pourquoi pas?

 

Provençal

L'idée est singulière.

 

Laforêt

Ah ! je crois être encor servante chez Molière,

 

Scène IX

Les mêmes, Madelaine, Jeanne

 

 

Provençal, à Laforêt

Silence!

 

Jeanne

Il m'a paru sévère et froid.

 

Madelaine

Mais, non. Il fut, comme toujours, doux, indulgent et bon.

 

Jeanne

Prêcheur.

 

Madelaine

Il nous donna les avis ordinaires.

 

Jeanne

Sais-tu qu'il nous prend trop pour des pensionnaires!

 

Madelaine

Ne le sommes-nous pas toujours?

 

Laforêt, à part

Bien!

 

Jeanne

En tout cas, Il pourrait s'épargner...

 

Madelaine

Il ne me déplaît pas Qu'un homme, comme lui, me conseille et m'éclaire,

 

Laforêt, à part

Très-bien! de la raison...

 

Jeanne

Pour moi, je ne tolère En fait d'avis que ceux...

 

Madelaine

Que tu te donnes.

 

Jeanne

Oui.

 

Madelaine, riant

Ha! ha! c'est très-commode.

 

Laforêt, à part

Elle rit comme lui.

 

Madelaine

La leçon faite ainsi n'a plus rien qui déplaise : On se l'a dit bien bas, on l'écoute à son aise, On se désobéit sans se gronder trop haut. Riant Ha! ha! tiens! si j'avais un peu l'esprit qu'il faut, Je te mettrais, bien sûr, dans quelque comédie.

 

Laforêt

Oui !... c'est bien elle. N'y tenant plus Enfant... !

 

Jeanne

Cette femme est hardie.

 

Madelaine

La dame de tantôt...

 

Laforêt

Qui veut... vous embrasser.

 

Madelaine

Moi! volontiers.

 

Jeanne

Ma foi! c'est peu s'embarrasser Du préambule au moins.

 

Laforêt

Chère enfant.! qu'elle est bonne! Je la rêvais ainsi, d'elle rien ne m'étonne. Mais maintenant il faut vous dire qui je suis, N'est-ce pas? ·

 

Jeanne

Il est temps.

 

Laforêt

Si pourtant je le puis, Car je suffoque presque. On aura dû, j'espère, Vous parler de quelqu'un qui servait votre père, Une bonne femme...

 

Madelaine

Oui... Laforêt! vous ici? Vous! mais je veux d'abord vous embrasser aussi.

 

Jeanne

Encore! ah! laissons -les.

 

Provençal, s'essuyant les yeux

Tout cela me démonte. Décidément... je fonds... Partons, car j'en ai honte. Il sort

 

Scène X

Madelaine, Laforêt

 

 

Madelaine

Parle-moi de mon père...

 

Laforêt

Ah!- je l'ai bien connu. Je n'ai pas de mémoire, et j'ai tout retenu De ce qui fait penser à lui, pauvre cher homme! Pardon! mais c'est ainsi qu'à part moi, je le nomme. L'appeler autrement ce serait le changer, Et je croirais alors que c'est un. étranger. Je ne vous dirai mot de son talent sans doute ; Je sens bien ce que c'est, mais je n'y verrais goutte. J'irai droit a son cœur, tout d'un trait, tout d'un bond. Ils disent : il est-grand! je dis : Il était bon!

 

Madelaine

On n'est pas l'un sans l'autre.

 

Laforêt

Oh! n'est-ce pas, mignonne? N'est-ce pas? le génie est ce que le cœur donne. Parmi ceux qui venaient chez nous tant raisonner, Et qui, par leur babil, allongeaient le dîner, D'aucuns disaient: Quels traits! quel talent, ce Molière ! Quelle diversité! c'est une fourmilière D'esprit!... Nul ne disait: Quel cœur.! ça me surprit.

 

Madelaine

Le mot est là pourtant: le cœur est son esprit, Je le sens...

 

Laforêt

Vous avez dit juste ma pensée, Mais en me la faisant plus vraie et plus sensée. Eh bien! c'était de même avec lui: que de fois Le mot qui me manquait me coupa net la voix Il le trouvait pour moi, se hâtait de l'écrire, Puis il me le lisait tout frais; et moi de rire ! Il aimait mon patois, il en prenait leçon ; Mais sa sauce valait bien mieux que mon poisson. J'ai gagné cent pour cent à passer par ses rôles, Car je me trouve sotte, et je les trouvais drôle.

 

Madelaine

Il vous consultait?

 

Laforêt

Oui, c'est ma gloire, et souvent... Mon avis était net, s'il n'était pas savant. C'était un bon éclat de rire, bien sonore. Que n'est-il là! J'aurais-du cœur pour rire encore. Que d'histoires! Tenez, par exemple Piarrot... De Don Juan, que je crois, me rappelle,qu'un rôt Bien embroché, bien gras, brûla devant sa braise Un beau jour que monsieur, pour m'écouter, à l'aise, M'avait fait trop longtemps jaser loin du fourneau. Sa pièce avait marché, mais comme il fut penaud Quand je servis le soir! pour moi, j'étais tremblante, Le plat était manqué,

 

Madelaine

Mais la scène excellente.

 

Laforêt

Mon ouvrage fini, sans me faire prier Je courais au théâtre. Ah! J'aurais pu crier Quand dégoisaient Lubin, Marinette ou Nicole : « Palsangué! c'est chez nous qu'ils venaient à l'école ! »

 

Madelaine

Il travaillait?

 

Laforêt

Toujours.

 

Madelaine

Vraiment!

 

Laforêt

Et n'importe où. Allez ! ce cerveau-là n'avait pas un seul trou, Son temps pas un seul vide. Il faisait des journées, Qui certes en valaient dix. Pendant les matinées, Dans sa robe de chambre, à grands ramages verts, Je l'ai devant les yeux,– il ruminait ses vers; On eût dit qu'il vivait dans l’œuvre commencée, Tant il la reprenait aisément. Sa pensée Arrivait en riant. On aurait pu la voir Sur son front, dans ses yeux, comme sur un miroir. Il se la répétait tout bas, dans un murmure, Puis la laissait tomber, quand elle était bien mûre.

 

Madelaine

Où se reposait-il?

 

Laforêt

Aux champs ; sans un peu d'air, Et de calme, sa vie aurait été l'enfer. Pauvre homme! il se tuait pour amuser. L'étude Le suivait jusque dans Auteuil, sa solitude. Bons moments, mais trop courts! Il devait, sans retard, Revenir à Paris, se barbouiller de fard, Monter sur la scène, ou s'en aller au plus vite Chez quelque grand seigneur, pour jouer en visite.

 

Madelaine

Le roi le demandait...

 

Laforêt

Trop souvent. Quand la cour En automne, à Chambord allait faire séjour. Il fallait qu'il suivit, quand même, avec sa troupe, Portant, comme il disait, tout son théâtre en croupe.

 

Madelaine

Mais c'était un honneur...

 

Laforêt

Dont il eût pu mourir, Car on voyait déjà ses forces dépérir. Tout l'accablait : Souffrance, et travail et le reste. Les chagrins...

 

Madelaine

Quoi ?

 

Laforêt

Pour lui, mieux eût valu y la peste, Pauvre cœur

 

Madelaine

Mais...

 

Laforêt

Enfin, tout cela le brisait, Et sans qu'il le fit voir jamais; on lui disait « Jouez moins, pensez moins,cessez un peu d'écrire. » Il riait de ses maux, et même en faisait rire. Il était au théâtre un soir très-souffrant, vint Son ami Despéraux qui lui dit « C'est en vain « Donc que l'on vous supplie, en vain qu'on vous querelle, « Vous voulez, je le vois, mourir en Sganarelle? « Quittez cette défroque, et de vous prenez soin ! »

 

Madelaine

Que répondit mon père?

 

Laforêt

Il lui montra de loin, Fier et l’œil rayonnant, tout son monde à l'ouvrage : « Tenez, dit-il, voilà ma vie et mon courage; « Que devient tout cela, si vous m'en séparez?... « Je reste!... »-« Soit! dit l'autre, alors vous y mourrez. » Il mourut.

 

Madelaine

Pauvre père!

 

Laforêt

Il mourut à la peine. Ah! quel malheureux jour! et dans une semaine Qui le rendit plus triste encor par sa gaieté. C'était en carnaval. Il s'était bien hâté, Pour terminer à temps sa grande comédie Du faux malade; hélas! pris par la maladie, Oui, tout brisé lui-même, et souffrant à mourir, Il avait ri d'Argant, qui croit toujours souffrir. Il put jouer trois fois, puis fut sans force; il ose Continuer pourtant, il joue : à la nuit close, Le vendredi, je crois entendre un bruit de voix Dans le Palais-Royal ; sous les arbres, je vois Des torches s'avancer : « Ce sont des masques! » dis-je; Mais bientôt j'ai vu mieux, j'ai peur, mon sang se fige, J'ai reconnu sa chaise et ses porteurs : « c'est lui, Qu'on rapporte mourant, peut-être mort! » Oh! oui, Je n'en puis plus douter, je cours... la triste escorte Était déjà rendue et frappait à la porte. J'ouvre, il me tend la main, et, pour me rassurer, Il tache de sourire en me voyant pleurer. On le monte. Il me dit : « Cherche un prêtre ! » Aux églises On ne répondit pas. Mais deux de ces sœurs grises, Qui viennent en carême à Paris pour quêter, Chez lui, dans ce temps-là, voulaient bien s'abriter; Car si parfois encore on l'accusait au prône, On ne refusait pas son gîte ou son aumône. « Entrez, avait-il dit, mes sœurs, vous serez bien. « Pour être du théâtre, on n'est pas un païen ; « Claire votre patronne est celle de ma femme. « Entrez, et si je meurs, vous prierez pour mon âme. » Ce fut trop vrai! Les sœurs, qui pleuraient comme nous, Mains jointes près du lit se mirent à genoux, Lui murmurant les mots où Dieu parle; Molière Retrouva de la voix pour dire sa prière, Puis il voulut vous voir en ce moment béni, Vous prit, vous embrassa, tomba... C'était fini!

 

Madelaine, pleurant

Et n'avoir pu sentir,-enfant, est-ce qu'on aime? Son âme qui passait dans ce baiser suprême !

 

Laforêt

C'était à pareil jour, aussi vous pouvez voir Que j'ai repris le deuil.

 

Madelaine

Tu m'apprends mon devoir, Je ne l'oublierai plus.

 

Laforêt

Ce matin, de bonne heure, Seule, je suis allée où tous les ans je pleure, Au petit cimetière, où son cercueil fut mis Sous une pierre, auprès des pauvres, ses amis. Je n'y manque jamais, et c'est mon seul voyage.

 

Madelaine

Je serai, n'est-ce pas, de ton pèlerinage?

 

Laforêt

Ah!

 

Madelaine, voyant entrer Claude et Jeanne

Viens, on pourrait voir que nous avons pleuré.

 

Scène XI

Les mêmes, Claude, Jeanne

 

Madeleine et Jeanne se sont retirées au fond, comme pour sortir

 

Claude

Vous avez beau vouloir me fuir, je parlerai.

 

Jeanne

Mais...

 

Claude

Cette affaire-ci, Jeanne, m'indigne... presque.

 

Madelaine, prête à sortir, s'arrêtant et. retenant Laforêt

Que dit-il?

 

Claude

A ce point êtes-vous romanesque?

 

Madelaine, à part

Je comprends.

 

Claude

Cette lettre avec ce nom d'emprunt,

 

Madelaine

C'est cela.

 

Claude

Ces soupirs enflammés, dont pas un N'a.pris feu dans le cœur...

 

Jeanne

C'était...

 

Claude

Un badinage, Direz-vous? C'est bien pis, car vous êtes d'un âge Où tout compte en amour. J'excuserais ce jeu, Peut-être, s'il cachait un véritable aveu...

 

Jeanne

Je vous jure...

 

Claude, avec bonté

En blâmant votre tort, je me donne Celui d'un méchant! mais, en grondant, je pardonne.

 

Madelaine, à part

Qu'il est bon !

 

Claude

Après tout, pourquoi faire le fier? Des caprices, j'en eus mes plus vieux sont d'hier.

 

Jeanne

Vrai!

 

Claude

Mais je me défends, moi.

 

Jeanne

Comment?

 

Claude

Je regarde Où s'en irait mon rêve, et je me tiens en garde.

 

Jeanne

Qui vous rendit si fort?

 

Claude

C'est le malheur d'autrui. J'ai vu comment on souffre, et, j'en conviens, j'ai fui. J'eus un jour un caprice aussi fou que le vôtre : La jeunesse du cœur part moins vite que l'autre. Vous aimeriez quelqu'un trop âgé pour vous, moi Je songeais à quelqu'un trop jeune.

 

Madelaine, à part

Ah!

 

Jeanne, à part

Tiens!

 

Claude

Ma foi! Je fus pris, je l'avoue; elle est très-sérieuse Et je pensai qu'alors.

 

Jeanne, Vivement

C'était...

 

Claude, Avec un soupir

La curieuse ! Mais c'est fini.

 

Jeanne

Bien sûr!

 

Claude

Elle n'en savait rien.

 

Madelaine, à part

Peut-être!

 

Claude

Un grand exemple ici me servit bien...

 

Jeanne

Ah!

 

Claude

Le malheur.

 

Jeanne

De qui?

 

Claude

De Molière.

 

Madelaine

Qu'entends-je? Les voilà, ses chagrins!

 

Laforêt

Oui!

 

Claude

Sa gloire le venge.

 

Jeanne

Mais...

 

Claude

Ses œuvres un jour vous diront son secret, Vous saurez qu'où l'on rit bien souvent il pleurait. O Célimène!

 

Jeanne

Enfin...

 

Claude

Laissons là cette enquête. Allez, Jeanne, et surtout ne soyez pas coquette. Ils s'éloignent Jeanne par la porte de droite, Claude par la porte du fond

 

Scène XII

Madelaine, Laforêt

 

 

Laforêt, à Madelaine qui pleure

Quel coup, je l'ai senti, cela dut vous donner! Ma pauvre enfant, j'aurais voulu vous l'épargner! Voyons, remettez-vous, souvent on exagère, Et le mal que l'on dit se dit à la légère; Peut-être a-t-on menti?

 

Madelaine

Je ne veux rien savoir. Mon père, qui m'entend, m'en ferait un devoir. C'est assez de mon deuil, sans la douleur amère De blâmer, en pleurant, et d'aimer moins ma mère.

 

Laforêt

Bien!

 

Madelaine

Mais cela m'éclaire, et règle enfin mon choix...

 

Laforêt

Vrai! Les âges sont-ils assortis, cette fois?

 

Madelaine

Non.

 

Laforêt

Songez...

 

Madelaine

Qu'au malheur il donna plus d'un gage.

 

Laforêt

Justement, et je crains.

 

Madelaine

Moi, c'est ce qui m'engage, Me décide, je veux,-et j'y mets mon honneur,- Qu'où mon père a souffert, un autre ait le bonheur.

 

Laforêt

Cependant...

 

Madelaine

Et d'ailleurs, pourrai-je, moi, sa fille, Aimer un de ces fats que la sottise habille, Dont je sais que l'on rit, car il fit leur portrait? Non...

 

Laforêt

Quel époux, alors?...

 

Madelaine

Celui qui me plairait Est tel que l'eût voulu sa sérieuse estime, Sincère, lui, du moins, n'en serait pas victime, Et...

 

Laforêt

Je vois maintenant à qui vous pensez.

 

Madelaine

Ah! C'est...

 

Laforêt

Eh bien! monsieur Claude!

 

Madelaine

Oh ! chut!

 

Laforêt

Il n'est plus là ! C'est un galant discret, trop discret; mais je l'aime, Puisqu'il vous adore.

 

Madelaine

Ah! tu crois!...

 

Laforêt

Malgré lui-même Il s'expliquera.

 

Madelaine

Mais...

 

Laforêt

Vous parlerez aussi...

 

Madelaine

N'y compte pas.

 

Laforêt

Je vais arranger tout ceci. Je suis Dorine!

 

Scène XIII

Les mêmes, Provençal, Jeanne

 

 

Madelaine, voyant Jeanne qui entre vivement

Tiens! Jeanne est tout effarée !

 

Laforêt

L'affaire de tantôt n'est pas bien digérée.

 

Jeanne, à Provençal

Oui, c'est ta faute.

 

Provençal

A moi, quand j'ai fait ce qu'il' faut, Quand je n'ai qu'obéi...

 

Jeanne

Trop bien...

 

Provençal

C'est mon défaut.

 

Jeanne, apercevant sa cousine

Madelaine ! Sais-tu...

 

Madelaine

Je sais tout.

 

Jeanne

Quoi? ma lettre...

 

Madelaine

Et l'ennui dans lequel elle a failli te mettre, La colère de Claude, enfin...

 

Jeanne

Cela n'est rien, Près du reste.

 

Madelaine, très vivement

Comment?

 

Jeanne, effrayée, à Laforêt

Ah ! défendez moi bien, Madame....

 

Laforêt

Pauvre enfant !

 

Madelaine

Parle, d'où vient ton trouble? Explique-toi, du moins.

 

Jeanne

Si l'intrigue était double, Me suis-je dit hier, elle n'irait que mieux, Et mon roman serait bien plus ingénieux. Alors...

 

Madelaine

Alors?

 

Jeanne

J'ai cru,- sans t'avoir avertie,- Que je pouvais te meure aussi de la partie J'écrivis deux billets...

 

Madelaine

Là ! sans délibérer, Ah!

 

Jeanne

L'un pour Claude : alors je croyais l'adorer.

 

Madelaine

Et l'autre?

 

Jeanne

Pour Étienne...

 

Madelaine

A qui, dans ta folie, Tu décernas mon cœur...

 

Jeanne

Oui... mais, je t'en supplie, Pardon!

 

Madelaine

C'est insensé! L'on t'excusera, toi, C'est le profil des fous bien avérés,- mais moi ! C'est inouï ! j'endosse, et cela m'exaspère, Un ridicule affreux qu'avait tué mon père. Rivale des Cathos, et sœur des Madelons. La fille de Molière est précieuse! Allons! C'est absurde, entends-tu !... L'affreuse lettre !

 

Jeanne

Arrête ! Si tu la connaissais, tu verrais. Je t'y prête Des soupirs épurés et doux comme les miens,

 

Madelaine

C'est bien le moins. N'importe, avec toi je deviens Romanesque, et partant, sotte.

 

Jeanne

Ah!

 

Madelaine

C'est synonyme ! J'appelle avec transport Étienne, Cléonyme, N'est-ce pas ?

 

Provençal, à part

Que dit-elle?

 

Madelaine

Et toi, Claude, Altamon!

 

Provençal, à Madelaine

Ah! vous faites erreur...

 

Madelaine

Moi?

 

Provençal

Mille fois pardon ! Mais je suis sûr qu'ici vous dites le contraire : Cléonyme est monsieur, Altamon est son frère.

 

Jeanne

Et tu remis ainsi les lettres, imprudent ! Tu t'es trompé.

 

Laforêt

Tant mieux ! Grâce à cet accident, J'arrange tout...

 

Jeanne.

Comment?

 

Madelaine

Es-tu magicienne?

 

Laforêt, à Jeanne

Vous écriviez à Claude, et vous aimez Étienne Maintenant. Le billet est donc en bon chemin, Il arrive à son but, en se trompant de main.

 

Madelaine

Mais l'autre, écrit pour moi, que Claude a lu ; calcule Combien, sous ce faux nom, il me rend ridicule! Comprends-tu?

 

Laforêt

Qu'il vous sert. Laissez-le vous servir.

 

Madelaine

Pourtant...

 

Laforêt

Grâce à lui, tout se dénoue à ravir. Vous êtes, Claude et vous, deux muets au cœur tendre; L'un n'ose pas, et l'autre a grand' peur... Pour s'entendre, Triste affaire ! Or, voici le bon moyen, la clé, Car vous aurez tout dit, vous, sans avoir parlé.

 

Provençal

Ils viennent...

 

Laforêt

Tenons-nous.

 

Scène XIV

Les mêmes, Claude, Étienne

 

 

Claude, au fond du théâtre, bas, à Étienne

Ces lettres sont de Jeanne.

 

Etienne, montrant celle que tient Claude

Et de Madelaine.

 

Claude, avec impatience

Ah!

 

Étienne, lui indiquant Jeanne, Madelaine et Laforêt qui parlent ensemble

Tiens! si j'ai tort, condamne, Mais écoute.

 

Laforêt, grondant

Ah! vraiment. Bas Il faut me seconder, C'est le moment. Haut Ha !ha! Bas Laissez-moi vous gronder D'abord, c'est nécessaire. Haut Ha! ha! mesdemoiselles, L'amour, comme l'on dit, ouvre pour vous ses ailes De bon matin, chacune a rôti son poulet...

 

Etienne, à Claude

Tu vois!...

 

Laforêt, de même

Pour l'envoyer tout chaud, par un valet... C'est aller vite. Au moins, n'est-on pas trop coquette? Aime-t-on, comme nous, à la bonne franquette? Le cœur avec l'esprit est-il un peu d'accord ? Car l'un dément souvent l'autre, et c'est un grand tort. Que répondrez-vous?

 

Jeanne

Moi?

 

Etienne, à part

Voyons.

 

Jeanne

Je ne renie Aucun des sentiments qu'exprima Parthénie.

 

Etienne, vivement, lui prenant la main

Est-ce bien vrai?

 

Jeanne

Bien vrai !

 

Laforêt, à Madelaine

Mais à vous maintenant

 

Claude

Ah !

 

Madelaine

Ceci, de ma part, va sembler surprenant. Soit, j'en expliquerai plus tard la fantaisie : J'accepte, en attendant, ce qu'a dit Almazie. On parle toujours bien quand on est écouté; Mais moi, suis-je entendue?

 

Claude, se précipitant et lui prenant la main

En avez-vous douté?

 

Provençal

Allons! tout marche au mieux ; l'affaire est bien ourdie, Et nous allons finir comme à la comédie...

 

Laforêt

Oui, comme chez Molière.

 

Provençal, s'éventant

Ouf! que de mal ! Je crois Qu'on fila joliment l'intrigue. Cette fois, Mascarille a gagné mieux que des réprimandes.

 

Claude

Aussi, le gardons-nous.

 

Laforêt

Et moi?

 

Madelaine

Tu le demandes? Mais c'est toi qui seras l'âme de la maison.

 

Claude

Oui...

 

Madelaine

Toi, chez nous, et lui, toujours à l'horizon.

 

Claude

Rayonnant!

 

Laforêt

Malheureux...

 

Claude

Il le fallait, sans doute. Car le talent n'est fait que des larmes qu'il coûte. Molière en est plus grand ! Il souffrit beaucoup, mais C'est un de ces martyrs qui ne meurent jamais.

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