La casserole - Oscar Méténier (1859 – 1913)

PERSONNAGES

  • LE MERLAN
  • LE PÈRE CHABOT..
  • LA TERREUR-DE-LA-MAUBE
  • LE PATRON
  • PETIT-LOUIS
  • LE GARÇON
  • UN GARDE RÉPUBLICAIN
  • LA VIEILLE LISA
  • LA ROUQUINE
  • Gardiens de la paix, musiciens, souteneurs et filles.

 


A


ANDRÉ ANTOINE


Directeur du THÉATRE LIBRE

 

 

 

La scène représente une salle de marchand de vins. Au fond, une porte à deux battants communiquant avec une salle de bal. Au-dessus de cette porte, un écriteau: Entrée du bal, 20 centimes. A gauche, un comptoir de zinc, et derrière ce comptoir une étagère chargée de bouteilles. A droite, devanture et porte vitrée donnant sur la rue. Sur les murs, des chromos, des dessins à la main et ces inscriptions peintes: Ici on paye en servant. Pas de consommations au-dessous de 15 centimes. Tables de bois blanc entourées de bancs et de sièges. A l'intérieur du bal, un garde républicain. A la cantonade, l'orchestre joue une polka.

 

SCÈNE PREMIÈRE

LE PATRON, LA TERREUR-DE-LA-MAUBE, CRÉVECŒUR, assis à une table à droite, LE GARÇON, puis LISA.

LE PATRON.—Je te dis que je veux plus te servir, c'est clair ça, hein?

CRÉVECœUR, à moitié gris.—Rien qu'un demi-setier!...

LE PATRON.—Rien du tout! T'es trop teigne quand t'es saoul!... tu cherches des rognes à tout le monde... ça me convient pas!

CRÉVECœUR.—Ça n'est pas vrai! Y a qu'aux crâneurs que je cherche des rognes quand ils m'embêtent!

«LA TERREUR, s'avançant.—Dis donc? C'est-y pour moi que tu dis ça?

CRÉVECœUR.—Pour toi comme pour les autres.

«LA TERREUR, menaçant.—Tu sais... répète pas!

CRÉVECœUR.—Je répéterai... si ça me plaît... et puis, je veux à boire!
Il assène un coup sur la table avec un verre qui vole en éclats.

LA TERREUR.—Patron, faut-il le sortir?

LE PATRON.—Allez-y, la Terreur!

CRÉVECœUR., se levant.—Viens-y donc, grand lâche!

LA TERREUR.—Ugène, ouvre la porte! (Le garçon court à la porte, la tient grande ouverte. La Terreur saisit Crévecœur par la ceinture. Malgré sa résistance, il le soulève à bras tendus, et le lance dehors. Bruit de chute dans la coulisse. Le garçon referme la porte.) Un de purgé! C'est pas plus malin que ça!

Lisa entre.

LE PATRON., debout près de l'entrée du bal.—Merci bien, la Terreur!... Tiens, dis donc... c'est-y pas la Carcasse, là-bas?

LA TERREUR.—Oui, une rude fille... elle en a de l'estomac! J'en connais pas pour la dégoter. Et pourtant, j'en connais quelques-unes... sans me vanter!

LISA, descendant à droite.—Dire que j'étais comme ça, il y a quelques années... ça m'a passé, ça y passera aussi, ayez pas peur!

LE PATRON.—Y a joliment longtemps qu'on ne l'a pas vue, y a au moins six mois. Est-ce qu'elle n'a pas été fabriquée, un jour que....
Il fait le geste de voler.

LA TERREUR.—J'sais pas, mais j'ai entendu dire qu'elle était bien avec la rousse, faut se méfier.

L'orchestre se tait. Un murmure s'élève dans le bal et la grande Carcasse entre au bras de Petit-Louis. Derrière elle, danseurs et danseuses.

SCÈNE II

LES MÊMES, LA CARCASSE, PETIT-LOUIS, LA ROUQUINE, DANSEURS ET DANSEUSES.

LA CARCASSE.—Eh ben, les enfants, qu'est-ce que vous dites de ça? Je vous ai fait caner tous, hein! Une demi-heure de polka sans piper! Ah! regardez-moi donc le Petit-Louis! T'en peux plus, mon vieux!

PETIT-LOUIS, s'épongeant le front.—J'peux pus souffler! C'est comme les musiciens, ils avaient pus de vent.... Tu leur as fait gagner leur argent. (Il s'assied.) Ouf!

LA CARCASSE.—T'es donc pas un homme? En v'là un mollasson! Tâte-moi donc ce biceps, tiens! Moi, je danserais jusqu'à demain.... Je veux être bonne fille, viens boire un verre, Petit-Louis!

Elle l'entraîne au comptoir.

 

(NOTE: 1. La scène mise entre guillemets peut être supprimée à la représentation, en cas d'insuffisance de l'artiste chargé du rôle de la Terreur-de-la-Maube.)

[«LA TERREUR.—Dites donc, patron, savez que tantôt j'ai fait que trente-sept ronds... dam! y a pas de quoi croustiller chérot... pendant que les guincheurs vont s'enfiler un glass, si j'en donnais une petite séance....

LE PATRON.—Faites, faites, la Terreur, allez donc!

«LA TERREUR.—Eh ben, les enfants, qu'est-ce qui va me chercher mes poids.... Vous savez où que je mets mes outils... à côté de la porte... là, sous le petit hangar.

«Il enlève son paletot et apparaît en maillot pendant que deux assistants étendent un tapis, sur lequel ils déposent les poids.

«LA CARCASSE.—En v'là des manières de se défringuer ici! Pour qui qu'y nous prend?

«LA TERREUR.—Dis donc, toi, eh! crevette, est-ce que je m'occupe de ton turbin? T'occupes donc pas du mien!

UN BEAU GAS, LA TERREUR!

 «PETIT-LOUIS—Laisse-le gagner sa vie, c'est un aminche.

«LA CARCASSE.—On est là pour guincher, on est pas là pour admirer sa structure.

«LA TERREUR.—Ferme donc ça, eh! marmotte! Dites donc, les enfants, j'vas vous en donner une petite secousse, mais vous savez que je suis pas là pour m'amuser. Le bureau est ouvert. Vous êtes des ouvriers comme moi, mais un petit sou par-ci, un petit sou par-là, moi, ça me fait ma petite journée.... J'ai pas besoin de vous en dire plus long....

«La Terreur commence à travailler avec ses poids.

«LISA—Un beau gars, la Terreur! C'est égal, je me l'envoierais bien!

«LA ROUQUINE.—Si tu savais ce qu'il est crapule avec les femmes, tu dirais pas ça.

«LA CARCASSE.—Il a pas bientôt fini de nous raser avec ses poids en carton.

«LA TERREUR.—En carton! Viens donc y mettre les doigts! eh! chipie! (Il laisse tomber un poids.) Tiens, paye seulement un verre, je le mets sur un poids et je le bois d'une main!

«LA CARCASSE.—Chiche! je le paye, fais servir!

«LA TERREUR.—Garçon, un rhum!

«La Terreur prend d'une main un poids à la pincée, fait placer dessus un verre plein et boit.

«LA CARCASSE.—Ah! ça, c'est épatant! Je te rends mon estime.

«LA TERREUR.—Pas de boniment et un peu plus de pognon! Les enfants... s'il vous plaît... s'il vous plaît... oubliez pas la Terreur!

«Pendant qu'il fait la quête en commençant par la Carcasse, deux assistants enlèvent le tapis et les poids. La Terreur se perd dans la foule et va se rhabiller dans le fond.»]

 

LA ROUQUINE., à Lisa.—Qu'est-ce que c'est donc que c'te bonne femme-là?

LISA—Tu la connais pas! C'est la grande Carcasse, l'ancienne bonne amie au Marin! On a assez parlé d'elle dans les journaux!

LA ROUQUINE., soupçonneuse.—Le Merlan la connaît?

LISA—Si il la connaît, lui, l'ami du Marin? Pour sûr! Tu sais, méfie-toi!

LA ROUQUINE.—As pas peur, j'y aurai l'œil.

LISA—Elle est capable de tout... pas qu'elle est grande et frusquée à peu près, elle méprise les anciennes.... Si on avait pas été là pour y montrer le chemin, ah! malheur! Maintenant, ça fait la fière! Méfie-toi, je te dis, ton Merlan, je le connais, c'est un vrai paillasson!

LA ROUQUINE.—T'as rien à craindre! Si tu te figures qu'a me fait peur! j'en ai vu bien d'autres!

Elle va au comptoir et pousse du coude la Carcasse.

«LA CARCASSE., se retournant.—Dites donc, vous, la rouge, si vous faisiez un peu attention, hein? Y sont pas capitonnés, vos osselets!

BONJOUR, LA PETITE FAMILLE!

LA ROUQUINE., grincheuse.—Faut se retirer quand je passe!

LA CARCASSE.—Faut se retirer! Pas de manières, hein! Tu m'a pas regardée!

PETIT-LOUIS—Laisse-la tranquille. Elle l'a pas fait exprès... pas vrai, la Rouquine?

LA CARCASSE.—Non... mais avez-vous vu c'te poupée en cire! Je voudrais pas souffler dessus, a s'envolerait!

LA ROUQUINE.—T'as qu'à essayer!

LA CARCASSE.—Ça va pas être long!

PETIT-LOUIS s'interpose, entraîne la Carcasse à la table de gauche, sur laquelle il dépose les deux verres, puis il s'assied. Pendant ce jeu de scène, les deux femmes se toisent du regard.

PETIT-LOUIS, s'approchant très près de la Carcasse.—Voyons... te fâche pas, là... assieds-toi! Et continuons notre petite conversation, veux-tu?

LA CARCASSE.—J'veux bien, mais que c'te grenouille-là essaye pas de m'embêter!...

PETIT-LOUIS—Mais non! Mais non! Écoute un peu!
Il passe un bras sous celui de la Carcasse et lui parle à l'oreille.

LA ROUQUINE., toujours au comptoir.—Patron, une verte!

LE PATRON.—Une verte, à c't'heure-ci?

LA ROUQUINE., sombre.—Oui, à c't'heure-ci!

LISA—La Rouquine qui boit de l'absinthe! Sûr, y aura un coup de chien, ce soir! Ce sera rien rigolo!

«LA TERREUR., à Lisa.—On dirait que le Petit-Louis en pince pour la Carcasse.

LISA—S'il a des poches, il peut se fouiller. Tiens, un miché... le père Chabot!

SCÈNE III

Les Mêmes, LE PÈRE CHABOT.

CHABOT., titubant.—Bonjour, la petite famille! Eh bien, quoi? On ne rigole plus maintenant? Je suis pour la joie, moi!

Il chante.

Elle s'appelait Madeleine,

Zig zon zig zon zaine;

Elle s'appelait Madeleine.

Aux oiseaux! Aux oiseaux!

Il s'assied à la table de droite.

LA TERREUR.—Qu'est-ce que c'est que ce paroissien-là?

LISA—L'père Chabot, l'marchand de vaches de la rue Boutebrie, un richard!

LA TERREUR.—Tu le connais?

LISA—Si je le connais! C'est un client à moi... d'puis vingt ans!

LA TERREUR.—C'est lui qui t'entretient?

LISA—Des fois! Bonjour, père Chabot! Ça va bien, c'te santé?

CHABOT.—Pas mal! Pas mal! Ça se maintient. Garçon!

JE TE DIS, PAS AUJOURD'HUI, LA!

LE GARÇON.—M'sieu Chabot!

CHABOT.—Donne-moi un verre de schnick... et tu sais... d'la bouteille au patron... pas de blagues!

LISA, se coulant sur le banc, près de Chabot.—Tu me régales?

CHABOT.—Non, pas aujourd'hui!

LISA—On n'aime donc plus sa petite Lisa?

CHABOT., bourrant sa pipe.—Je te dis, pas aujourd'hui, là!

LISA—Tu me donneras bien une cigarette?

CHABOT.—Ça, oui, si t'as du papier! Y aurait-il moyen... d'avoir du feu... avec des protections?... (Lisa se lève et court au comptoir chercher une allumette. Le garçon apporte un petit verre.) Est-ce que tu te fous de moi? Je t'ai pas demandé un dé à coudre... j'veux un grand verre.

LISA, revenant avec une allumette enflammée.—Tu te plaindras pas que j'aye pas soin de toi! (Elle l'aide à allumer sa pipe.) Voyons! j'ai bien mérité une petite goutte!

Le garçon apporte un grand verre qu'il remplit d'eau-de-vie jusqu'au bord.

CHABOT.—T'es rien devenue canule depuis que je t'ai vue! Quand j'ai dit non, c'est non!

LISA—Alors, c'est fini, nous deux, mon petit Chabot? Pus d'amour?

CHABOT.—Non! pus d'amour du tout! J'suis devenu un homme sérieux!

Il chante.

Madeleine, c'est un beau nom,

La belle zig zig, la belle zig zon.

Madeleine, c'est un beau nom

Pour la fille d'un capitaine:

Aux oiseaux! Aux oiseaux!

LISA—Voyons! T'as rien à me reprocher! j'ai toujours été gentille avec toi.

CHABOT.—C'est possible.

LISA—Tu veux m'empêcher de gagner ma vie?...

CHABOT.—Puisque je te dis que j'ai acheté une conduite.

LISA, très pressante.—Voyons, mon petit Chabot!.. mon petit Chabot... Je t'assure... tu verras....

Elle lui parle à l'oreille.

LA CARCASSE., se levant.—Non, Petit-Louis! Y a rien de fait! Tu perds ton temps.

PETIT-LOUIS—Si tu me connaissais....

LA CARCASSE.—J'te connais assez! Des michés, tant qu'on voudra! Des béguins, jamais de la vie! J'suis assez de toute seule pour manger ma bonne galette!

PETIT-LOUIS—A deux, on fait des économies! Et puis, ça te ferait une compagnie.

LA CARCASSE.—Non, mon vieux, non! moi, j'veux ma liberté! Avoir un homme pour qu'y vous foute des coups!

VA DONC REMISER TON FIACRE!...

PETIT-LOUIS—Pas moi, par exemple! J'suis tout ce qu'il y a de doux!

LA CARCASSE.—J'aime pas ça non plus, les hommes doux, es-tu content? Ah! là, là, t'es pas le premier qu'as voulu acheter ma figure, mais j'suis trop marlouse, vois-tu! Tu m'as bien fait danser. J'vas te régaler... pour une fois, hein? J'peux bien faire ça pour toi!

Elle va au comptoir et jette au patron le prix des deux verres. Puis, elle va se regarder dans une petite glace pendue au mur et arrange ses cheveux.

LISA—Alors... non?

CHABOT., brutalement.—Non!

LISA—J'suis pourtant pas dépensière, pas exigeante.... Voyons! là... tu me donneras ce que tu voudras.

CHABOT.—Zut! (Au garçon.) Dis donc, l'employé, pourquoi que tu m'as pas fait payer tout de suite?

LE GARÇON.—Oh! vous, m'sieu Chabot!

CHABOT., à moitié gris.—Y a un règlement d'affiché! J'connais que le règlement, moi!... J'veux pas de faveur! Combien que je dois?

LE GARÇON.—Ça fait six sous.

CHABOT.—Ah! six sous!

Il sort de sa poche une bourse en cuir, dénoue les cordons, l'étale sur la table et y plonge la main.

LA TERREUR.—Ah! ça, il a donc escroqué quelqu'un? C'est scandaleux d'avoir tant de galette, quand les autres sont fauchés! (A la Rouquine.) Il serait rudement bon à dégringoler.

LISA—Donne-moi au moins cinquante centimes pour mon tabac?

CHABOT., payant.—V'là huit sous! Ça fait-il le compte?

LE GARÇON.—Merci ben, m'sieu Chabot!

LISA—Cinq ronds! Rien que cinq ronds! Pour ma goutte, demain matin!

CHABOT.—Rien.

LISA, piquée.—T'es rien avare.

CHABOT., de plus en plus gris.—Je suis simplement écolome.. j'suis rangé des voitures!

LA CARCASSE., s'approchant de Chabot, qui renoue les cordons de sa bourse.—Tiens! mon oncle!

CHABOT., riant bêtement,—Ah! Ah! Ah! C'est une nouvelle! Ah! elle est rigolote!

LA CARCASSE.—Oh! c'est épatant ce que t'as la bobine à mon oncle.

CHABOT.—Dis donc.... Veux-tu être ma nièce?

LA CARCASSE.—Merci! Je sors d'en prendre! Si c'est tout ce que tu peux faire pour moi!

ELLE MARCHE AVEC LA ROUSSE!

CHABOT., avec difficulté.—J'ferai tout ce que tu voudras! Tiens, viens t'asseoir là!

LA CARCASSE.—J'ai des fourmis dans les jambes. Merci! J'suis pas venue pour m'asseoir, je suis venue pour danser! Et puis, d'ailleurs, j'aime pas tant que ça les vieux!

CHABOT—Moi, j'suis pas vieux... pas vieux du tout! Et tu sais... j'suis pas ingrat!... Quel âge que t'as?

LA CARCASSE.—Dix-neuf ans, toutes mes dents et pas de corset!

LISA—Dix-neuf ans! As-tu fini! Dix-neuf ans et puis quelque chose avec! L'écoute pas, mon vieux Chabot! Reste avec moi, va, c'est dans les vieux pots qu'on fait de la bonne soupe.

LA CARCASSE.—C'est pas la peine de te démancher tant que ça, va, je te l'enlèverai pas, ton vieux! Non, mais j'vous demande un peu si ça serait pas mieux à six pieds sous terre, en train de manger du pissenlit par la racine!

L'orchestre joue les premières mesures d'un quadrille.

LE PATRON.—Le dernier quadrille! Après ça on ferme!

LA CARCASSE.—Le dernier quadrille! J'en suis! Qu'est-ce qui me fait vis-à-vis?

Elle exécute une série d'entrechats.

CHABOT., se levant avec peine.—Moi! moi!

LISA—Tu vas pas aller avec c'te roulure-là! Voyons, mon petit Chabot, quitter ta petite Lisa!

CHABOT., bousculant Lisa.—Veux-tu me foutre la paix, une fois pour toutes! (Se campant en face de la Carcasse.) Allons-y! C'est moi... ton cavalier!

Il fait un avant-deux et titube, la Carcasse le retient.

LA CARCASSE.—Tu sais... avec moi, faut des jambes!

CHABOT.—Des jambes! j'en ai, des jambes! Tu vas voir un peu!

La Carcasse entraîne Chabot dans le bal.

LISA—R'gardez-moi un peu c'te Jeanne d'Arc, qui vient vous souffler vos clients sous le nez!

LA CARCASSE., disparaissant dans le bal.—Va donc remiser ton fiacre, eh! vieux restant de Saint-Lazare!

Tous la suivent, sauf la Rouquine et Lisa.

SCÈNE IV

LA ROUQUINE, LISA, LE PATRON, LE GARÇON, puis LE MERLAN.

LISA—Ah! si j'avais dix ans de moins... et pas de rhumatisses!... Mais je le repincerai... c'est pas fini, c't'affaire là!... Tiens, le Merlan!

LE MERLAN. >Il entre et fait un moulinet avec sa canne; à la Rouquine.—Qu'est-ce que tu fais là? C'est comme ça que tu travailles?

FAUDRA QU'ELLE PAYE LA SAUCE!

LA ROUQUINE., humblement.—Écoute, chéri....

LE MERLAN.—Quoi? As-tu de la monnaie?

LA ROUQUINE., la tête basse.—Non!

LE MERLAN.—J'aime qu'on s'occupe.... Je peux pas souffrir les feignants, moi!

LA ROUQUINE.—Mon petit homme, tu sais bien que je t'aime tout plein... que j'aimerais mieux me passer de manger que de te voir triste et sans le sou.... Tiens, regarde.... (Elle fouille dans sa poche.) Il me reste cent sous, les voilà! D'ici ce soir, j'en ferai d'autres... seulement, veux-tu que je te dise.... Y a des moments que je suis jalouse... j'ai pas le cœur à l'ouvrage.... Il me semble que tu m'aimes plus... et que pendant que je travaille.... Tu feras jamais ça, est-ce pas? Tu me ferais trop de peine.... Tu n'aimeras jamais que moi, dis?...

LE MERLAN.—Est-ce que c'est bientôt fini?

LA ROUQUINE.—Vois-tu!... si jamais tu me trompais....

LE MERLAN.—Je vois que tu tiens à avoir une explication avec le bout de ma botte!

LA ROUQUINE.—Mon petit homme...

LE MERLAN.—Fais-moi le plaisir de filer, hein! Et plus vite que ça.

LA ROUQUINE., humble.—Je m'en vais.

Elle marche à pas lents en regardant le Merlan, qui se dirige vers le comptoir.

LE MERLAN.—Eh bien, patron! Ça va les affaires?

Le patron et le Merlan causent à voix basse.

LISA, à la Rouquine.—Va, ma fille, l'excite pas! Je connais ça, moi, vois-tu! Au fond, c'est pas un mauvais cœur, le Merlan, seulement, faut savoir le prendre!

LA ROUQUINE.—Surveille-le! s'il y avait quelque chose...

LISA—Je te préviendrai!

La Rouquine sort.

SCÈNE V

LISA, LE MERLAN, LE PATRON.

LISA, [à part.—Attends, Carcasse! Tu vas me payer ça!] J'ai mon plan! Le Merlan, c'était l'ami au Marin... l'ancien de la Carcasse. Attends un peu! (Haut.) Dis donc, Merlan, t'es pas gracieux pour c'te pauvre Rouquine.

LE MERLAN.—Tiens, t'étais là, toi, la mère Lisa?

LISA—Bien sûr! Elle t'aime bien, tu sais.

LE MERLAN.—Elle m'aime trop, ça me gêne!

LISA—Toi, tu l'aimes donc plus?

LE MERLAN.—Faut bien que je l'aime, jusqu'à ce que j'en trouve une autre... Je l'ai pas à perpétuité!

LE PÈRE CHABOT VOLÉ (JEU DE SCÈNE)

LISA—Tu sais pas pourquoi qu'elle t'a fait une scène... c'est qu'il y en a là une autre... une nouvelle... une chouette... que tu connais bien et que tu serais peut-être pas fâché de revoir...

LE MERLAN., intéressé.—Qui donc?

LISA—Vas-y voir, elle danse! (A part, pendant que le Merlan se dirige vers l'entrée du bal.) Nous y v'là!

LE MERLAN.—Laquelle donc?

LISA—Tu vois pas?... Celle qui lève la jambe à la hauteur de l'œil....

LE MERLAN., pâle et faisant un pas en arrière.—Tonnerre! la Casserole!

LISA—Hein, quoi?

LE MERLAN.—La Casserole! Ah! mon pauvre Marin! Oui, c'est bien elle! C'est bien sa tronche! Elle a beau se farguer, je la reconnais aux châsses! Ah! la canaille!

LE GARDE RÉPUBLICAIN.—Allons! Entrez ou sortez! Restez pas là!

Il passe.

LE MERLAN.—De quoi est-ce qu'il s'occupe encore, celui-là? (il va jusqu'à la porte de la rue.) Encore des fliques qui passent! Quel sale quartier! On peut pas faire un pas sans se foutre dans de la rousse!

SCÈNE VI

Les Mêmes, LA TERREUR, PETIT-LOUIS

LA TERREUR.—Elle est tout de même épatante, c'te môme-là! Elle vous pince une frétillante avec un chic! Tiens, le Merlan, bonjour!

LE MERLAN., sombre.—Bonjour... Vous l'avez vue aussi, hein?

LA TERREUR.—Qui?

LE MERLAN.—La grande Carcasse.

LA TERREUR.—Oui! c'est une gigolette, je te dis que ça! Tu la connais aussi, toi?

LE MERLAN., amèrement.—Oui, je la connais aussi! Mais c'est pas de ça qu'il s'agit! Méfiez-vous! (Confidentiellement.) C'est une castrole... elle marche avec la rousse!

PETIT-LOUIS—Ah, bah!

LA TERREUR.—Je l'avais déjà entendu dire.

LE MERLAN.—Moi, j'en suis sûr! C'est elle qui a fait gerber le Marin, vous savez bien, le Marin?... Il est au dur et pour dix ans... à cause d'elle!

PETIT-LOUIS—Pas possible!... Et moi, qui tout à l'heure... j'étais bien tombé!

TIENS, CASSEROLE, V'LA POUR TOI!

LE MERLAN.—Oui, à cause d'elle!... de c'te bonne femme qu'est en train de faire la belle jambe avec son vieux.... Je vas vous conter çà. (Il s'assied à la table de droite, la Terreur et Petit-Louis s'asseyent près de lui.) Garçon, du pétrole! Et puis, des brêmes! En maquillant les brêmes, on jaspine mieux!

LISA—Y aura bien un verre pour moi....

LE MERLAN.—Parfaitement! T'es pas de trop! Toi, t'es une frangine! Tu causes pas... quand il faut se taire...

Le garçon apporte un litre d'eau-de-vie, des verres et un jeu de cartes.

LISA—Garçon, un verre pour ma figure!

Elle s'assied.

LE MERLAN., mettant dans son œil une pièce de cinq francs comme un monocle et la faisant sauter d'une chiquenaude sur la table.—Amarre la thune! C'est la dernière! Plus un radis, mais la gonzesse turbine, y aura de la galtouze ce soir!

LE GARÇON.—V'là votre monnaie, le Merlan!

LE MERLAN.—C'est bon! (Le garçon se retire. Le Merlan verse de l'eau-de-vie dans les verres.) Vous l'avez tous connu, l'Marin, n'est-ce pas? C'était un camarade à moi, un ami de cœur, je l'aimais!

LISA—La Rouquine en était jalouse.

LE MERLAN., avec un sourire contenu.—Elle avait p't'être raison? Des amis comme ça, on y tient! C'est à la vie, à la mort! La preuve, c'est que je le regrette! Je me suis jamais consolé depuis son départ! Tandis que les femmes.... Pfff! Une de perdue, dix de retrouvées!...

LISA—Ça, c'est vrai, les femmes! c'est pas rare!

LE MERLAN.—Aussi, un beau jour, vous verrez... faudra que je la crève, la sale Carcasse!

LA TERREUR.—Ah! tu sais, faut bien réfléchir avant... moi, je suis pour la prudence.

LE MERLAN.—La prudence! Tu me fais rire, tiens! T'as donc jamais été touché là, toi, au cœur? (Il se frappe la poitrine.) Quand ça me prendra, ça ne traînera pas! A toi de faire, Petit-Louis, maquille, maquille! Ça regarde pas le bistro, ce que je jaspine là! Faut qu'y croit que nous jouons!

LISA—Ah! oui, le cœur! Ça fait souffrir! Je sais ce que c'est! Quand vous en aurez souffert autant comme moi! J'en ai eu deux, des amis, moi, à qui qu'on a coupé le cou.... Eh bien! j'sais la peine que ça m'a fait!

LE MERLAN.—Il l'avait prise, sortant du claque, sans un radis, sans une liquette à se foutre sur le dos! Rien de rien! On turbinait ensemble dans ce temps-là, et on l'avait nippée, fringuée, quoi! Un béguin qui l'avait pris comme ça, l'pauvre Marin! C'est un malheur! Eh bien, un jour, elle l'a fait pincer... en flagrant délit... un coup d'escalade et d'effraction... la nuit!... Attrapé, dix ans... et devant le juge, elle l'a chargé! Encore heureux que j'ai pas trinqué, j'étais du même coup, mais elle m'avait pas vu!

LA TERREUR.—N'en faut pas, des castroles, ici! C'est que je vous connais tous, moi !

PETIT-LOUIS—Sans compter qu'ça grille le métier! N'y faut pas de mec à la gonzesse, mince alors!

L'orchestre se tait. On entend un long murmure dans le bal et des cris:—Bravo! Bravo!

LE PATRON., à l'entrée du bal.—C'est pour avoir l'honneur de vous remercier! Il va être deux heures, les enfants!

LE MERLAN.—On va fermer! C'est le moment! V'là la coterie qui défile et la Carcasse aussi! Faut pas qu'elle aille se bâcher tranquille! On y dégringolera son pante! Ça y est-il? Si alle bouge, quelques bonnes poignées de salsifis sur la poire... et faudra qu'elle paye la sauce!... Entendu?

TOUS.—Oui!

La salle de bal se vide. Le garde républicain part, les musiciens sortent, les danseurs s'attablent. Puis la Carcasse apparaît, dépeignée, le visage enflammé, traînant le père Chabot veule, avachi, fléchissant sur ses jambes. Le Merlan et ses acolytes sont debout à droite de la salle.

SCÈNE VII

LES MÊMES, LA CARCASSE, LE PÈRE CHABOT, SOUTENEURS ET FILLES.

LA CARCASSE., soutenant Chabot.—Tu sais, mon oncle, t'es rien lourd!

CHABOT., remuant péniblement la tête.—Fatigué!... Fatigué!...

LA CARCASSE.—T'es fatigué, mon pauv' vieux! T'as mal à tes gambettes! Dam! tu sais, faut être jeune pour tricoter des pincettes! Tiens, sis-toi là! (Elle le fait asseoir à la table de gauche.) Tout à l'heure, on va aller faire dodo! Ça te reposera! Tu prends du kirsch, dis? C'est très bon, le kirsch, pour vous remettre.... Garçon, du kirsch!

CHABOT.—Du krisch! Oui, j'veux prendre du krisch!... C'est bon, le krisch!...

LE MERLAN., s'approchant en se dandinant.—Bonjour, Carcasse, tu payes rien?

LA CARCASSE.—Tiens, le Merlan! T'payer quelque chose? Tu t'en ferais mourir, c'est pas dans mes habitudes. D'abord, c'est pas moi... c'est mon oncle qui régale... à moins que le vieux.... Dis donc, vieux, veux-tu y offrir quelque chose, au Merlan?... C'est un ancien copain.

CHABOT.—Hein, quoi?

LA CARCASSE.—Je te demande si tu veux y offrir quelque chose, au Merlan... un verre de kirsch?

CHABOT.—Du krisch?... C'est bon... le krisch!

LA CARCASSE., désignant le Merlan.—Garçon, un kirsch pour monsieur!

Le Merlan s'assied en face de la Carcasse.

LISA, se glissant vers la porte, à part.—C'est le moment! La Rouquine doit pas être loin. Vous allez voir le tableau! (Elle sort.) Pas de disputes chez moi!... Allons, oust!

LE MERLAN.—A ta santé, Carcasse!

LA CARCASSE.—A la tienne! Trinque donc, mon oncle!

Ils trinquent.

LE MERLAN., après avoir bu.—Y a tout de même longtemps qu'on s'est pas vu. T'es rien devenu belle fille!

LA CARCASSE.—Oui... y en a déjà quelques-uns qui me l'ont dit.

LE MERLAN.—Et le Marin? Y-a-t'il longtemps que t'en as eu des nouvelles, du Marin?

LA CARCASSE.—Le Marin! Mon petit, c'est de l'histoire ancienne, ça! Ah bien! il est loin, s'il court toujours!

SCÈNE VIII

Les Mêmes, LA ROUQUINE, LISA.

LE MERLAN., voyant apparaître la Rouquine sur le seuil.—Ma femme!

Il recule sa chaise.

LA CARCASSE.—Ta femme... c'te mal roussie? Qu'est-ce que ça peut me foutre, ta femme? J'suis pas libre, p't'être bien, d'trinquer avec qui que je veux?

LA ROUQUINE., s'arrêtant à deux pas de la Carcasse.—Ah! rosse, t'as pas assez de ton vieux? Y t'faut encore les hommes des autres! Eh bien, attends un peu pour voir!

LA CARCASSE., debout, les poings sur les hanches.—Hein, de quoi? Des menaces? Eh bien, viens-y donc! Et puis, après tout, y a longtemps que tu me cherches.... Tu m'as trouvée, c'te fois!... Allons, je t'attends!

LA ROUQUINE.—Tu m'attends? Eh bien! me v'là!

Elle se jette sur la Carcasse, mais celle-ci la saisit à bras-le-corps et profitant de sa grande taille, elle fait pleuvoir sur la tête de la Rouquine une grêle de coups.

LA CARCASSE.—Ah! sale bête! tu veux goûter de mes salsifis! Tiens... en v'là un... et puis un autre... et puis encore un autre!

TOUS.—Kiss! Kiss!

Un grand cercle s'est formé, au milieu duquel a lieu le combat. Le père Chabot, toujours assis et très entouré, considère les deux femmes d'un air hébété, tandis qu'adroitement Petit-Louis explore ses poches et subtilise son porte-monnaie.

LE MERLAN.—Allume, allume!

LA ROUQUINE.—A mon tour, maintenant!

Elle se baisse, enlace les jambes de la Carcasse, la fait basculer et toutes deux tombent, la Carcasse dessous. La Rouquine lui enfonce ses ongles dans la face.

LA CARCASSE.—Oh! la rosse!

LA ROUQUINE.—Tiens, Casserole, v'là pour toi... et encore pour toi!

V'LA DE LA GALTOUZE!

LE MERLAN., sans bouger.—Allume! Allume!

LE PATRON.—C'est vot'dame qui a commencé, le Merlan! J'veux pas d'ça chez moi!

LE MERLAN.—Des disputes de femmes, ça me regarde pas!

Le patron saisit la Rouquine, l'arrache avec peine de dessus la Carcasse et la jette à la porte.

LA CARCASSE., se relevant ensanglantée et montrant le poing à la Rouquine.—As pas peur! Tu perds rien pour attendre! Je te repincerai! Et ce sera pas long! Viens-t'en, mon vieux, paye et viens-nous-en!

Tous les souteneurs se retirent, laissant isolés au milieu de la salle la Carcasse et le père Chabot.

SCÈNE IX

Les Mêmes, moins LA ROUQUINE.

LA CARCASSE.—Allons, voyons! Eh bien, paye donc et que ça finisse!

CHABOT., se fouillant, atterré.—Porte-monnaie!... Porte-monnaie!... Rien!... Je suis volé!

LA CARCASSE.—Volé! On t'a volé! C'est vous autres, tas de mufles, qui lui avez volé sa bourse à ce pauv'vieux! Ça se passera pas comme ça! Ah! vous me traitez de castrole! Eh bien, j'vas vous montrer si j'en suis une, de castrole! C'est que je vous connais tous, moi! Toi, le Marseillais, c'est pas la peine de te foutre ta casquette sur l'œil, je te vois bien, va! Et toi, Petit-Louis, avec ton grimpant que t'as fabriqué à la Maube! Et toi, la Terreur, avec ta pelure que t'as grinché à l'étalage!

LE MERLAN., s'avançant.—Et moi?

LA CARCASSE.—Toi! T'aurais mieux fait de ne pas ouvrir la gargoine! Du haut en bas, t'as rien à toi... pas seulement tes croquenauds!

CHABOT.—Je suis volé!... Je suis volé!...

LE MERLAN., les dents serrées.—V'là un mot de trop, la Carcasse!

LA CARCASSE.—De quoi, v'là un mot de trop? Il avait deux cents balles dans sa poche, mon vieux, et vous y avez secoué son porte-monnaie! A moins que ce soit moi.... C'est peut-être bien moi... au fait!

LA TERREUR.—Pourquoi pas?

LA CARCASSE.—Ah! mais non, tu sais!... Putain, tant qu'on voudra! Et encore pas pour toi, entends-tu, la Terreur! Putain, mais pas voleuse! A preuve, le Marin, mon ancien amant! Tant qu'il est resté bon fieu, ça a été! Mais le jour qu'il est venu me trouver et qu'il m'a dit:—«La môme, je te gobe, si tu veux, on va prendre une chambre ensemble, tu feras le turbin et pour l'argent on s'arrangera!» J'en ai eu assez!... Le jour qu'il est venu me trouver pour faire un coup, j'en ai eu de trop!... Je mange pas de ce pain-là! Y ne m'en faut pas de camelotte à moi! J'peux pas souffrir les pègres!

TOUTE LA TIERCE... Y PASSERA

LE MERLAN.—Quand t'avais pus le rond, t'étais bien aise de palper ses pièces de vingt balles, au Marin!

LA CARCASSE. —Mais j'savais pas d'où qu'elles devenaient!.. D'abord toi, le Merlan, t'étais son ami, son poteau! Tu passeras en jugement comme lui! As pas peur, j'vas m'occuper de toi et pas plus tard que demain, au bureau du quart d'œil.... Le porte-monnaie du vieux se retrouvera, crains rien! Viens, mon oncle, t'as pus le rond, eh ben! c'est moi qui vas casquer!

LE PATRON.—En v'là assez, n'est-ce pas? Encore une fois, j'veux pas de disputes chez moi! Allons, oust!

Murmures dans la foule. Le patron aidé de son garçon pousse tout le monde dehors, sauf Chabot et la Carcasse.

LE MERLAN., sortant le dernier.—C'est bon! C'est bon! On s'en va!

Il jette en sortant un coup d'œil menaçant à la Carcasse, qui soutient son regard.

SCÈNE X

LA CARCASSE, CHABOT, LE PATRON, LE GARÇON.

LA CARCASSE., jetant de l'argent sur le comptoir.—V'là de la galtouze! Alle est pas grinchée, celle-là!

LE PATRON., rendant la monnaie.—Voyez-vous, la Carcasse, moi, j'suis juste! Tout ça, c'est un peu de vot' faute, si vous aviez pas bu avec le Merlan....

LA CARCASSE.—Laissez-moi donc tranquille! Tout ça, c'est voleur et compagnie! (Allant auprès du père Chabot qu'elle essaye de remettre sur ses jambes.) Viens, mon vieux, viens-nous-en! Je te ferai rendre, moi, ton porte-monnaie, crains rien! Ils y passeront tous, les uns après les autres!

CHABOT.—Je suis volé.... Je suis volé!...

LA CARCASSE.—Va donc! puisque je te le ferai rendre! J'irai trouver le quart d'œil! Demain, ils auront tous les flicards à leurs trousses... ils n'y couperont pas!

LE PATRON.—Allons! la Carcasse, dépêchons! C'est l'heure! En route!

LA CARCASSE., qui est parvenue à remettre Chabot sur ses pieds.—Si vous croyez que c'est facile! Allons, viens-nous-en, mon vieux!

Elle soutient Chabot et tous deux font quelques pas vers la porte.

LE PATRON.—Eh! le loufiat! Viens m'aider un peu à ranger les bancs dans la salle de bal, avant d'éteindre.

LE GARÇON.—On y va!

Tous deux disparaissent dans la salle de bal.—Demi-obscurité.

SCÈNE XI

LA CARCASSE, CHABOT, puis successivement LA TERREUR,
LE MERLAN, LA ROUQUINE, LISA.

LA CARCASSE.—Allons! un peu de courage! (On entend au dehors un coup de sifflet.) Sifflez donc, tas de gouapeurs! J'vous crains pas! (Nouveau coup de sifflet.) Ah, çà! est-ce qu'ils nous attendraient?

Elle s'arrête au milieu de la salle, soutenant toujours le père Chabot.

LA TERREUR. Il passe sa tête dans l'entre-bâillement de la porte, jette un regard circulaire dans la salle pour s'assurer que le patron n'est plus là, puis il se retire en faisant un signal.—Pi... ouitt!

LE MERLAN., répondant à la cantonade.—Pi... ouitt!

LA CARCASSE., immobile et inquiète.—Les v'là! Tiens-toi bien, mon homme!

LE MERLAN., apparaissant à la porte et marchant vers la Carcasse, à petits pas, les bras croisés.—T'as trop jaspiné pour ce soir, la Carcasse!

LA CARCASSE.—J'ai dit ce qu'il fallait! Vous êtes des grinches, laisse-moi passer!

Elle veut écarter le Merlan qui ne bouge pas.

LA ROUQUINE., apparaissant à la porte, suivie de Lisa.—Mais saigne-la donc!

LA CARCASSE., à la Rouquine.—Me saigner! Viens-y donc! (Se reculant tout à coup avec un geste d'effroi.) T'as pas envie de me suriner, je suppose?

LE MERLAN.—P't-être bien que si!

Il lui enfonce un couteau dans la poitrine.

LA CARCASSE., lâchant Chabot, tombe.—Oh! la rosse! Il m'a linguée! Barre-toi, mon vieux!

CHABOT., tombant assis lourdement, d'un air hébété.—J'suis volé!... j'suis volé!...

LA TERREUR., debout près de la porte.—Acrès! V'là l'arnaque!

Il disparaît dans la rue. Le Merlan, les bras croisés, ne bronche pas. Il regarde la Carcasse se tordant et râlant à ses pieds.

LA ROUQUINE.—T'as donc pas entendu? V'là la rousse!

LE MERLAN.—Je suis pas sourd!

LA ROUQUINE., essayant de l'entraîner.—Viens-t'en donc!... Ils vont t'aggriffer!

LE MERLAN., la repoussant.—Lâche-moi le coude! C'est ce que je veux! J'ai vengé le Marin! C'était mon poteau!... Je veux aller le retrouver!...

LA ROUQUINE.—Eh bien? Et moi?...

LE MERLAN.—Toi?... Je m'en fous pas mal!

LA ROUQUINE.—Cochon, va!

SCÈNE XII

Les Mêmes, LE PATRON, LE GARÇON, puis des Gardiens de la paix.

LA CARCASSE., râlant.—A moi!... A moi!...

LE GARÇON.—Ah! mon Dieu!... Madame Carcasse!

LISA, montrant la Carcasse.—Oh! c'te poëlée! V'là où que ça mène, la mauvaise conduite!

Des gardiens entrent en courant. Ils saisissent la Rouquine, qui cherche à s'enfuir.

LA ROUQUINE., se débattant.—Tas de brigands! Tas de canailles!...

Un gardien l'entraîne.

LE PATRON., survenant.—C'est lui!... C'est le Merlan!... Ah! le bandit! Prenez garde!... Il a son couteau!

Les agents saisissent le Merlan.

LE MERLAN., très calme, souriant.—Oui! c'est moi qui l'ai surinée!... Mais n'ayez pas peur, allez!... Je me sauverai pas.... Je me rends.... V'là mon lingue!...

Il tend son couteau ensanglanté. On l'entraîne aussitôt, pendant que le patron, le garçon et un dernier gardien relèvent la Carcasse et Chabot.

LA CARCASSE., à moitié soulevée.—Je vous le dis... vous pouvez... me croire... tous... tous... toute la tierce... y... passera!...

Elle retombe dans les bras de ceux qui la soutiennent.

CHABOT.—J'suis volé!... J'suis volé!... - RIDEAU

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