Beaumarchais - Sacha Guitry (1885 - 1957)

 

1950



Personnages de la comédie dans l’ordre de leur apparition sur la scène.

•    BEAUMARCHAIS
•    SON MAÎTRE D’HÔTEL ANDRÉ
•    SON VALET DE CHAMBRE GUSTAVE
•    SON AMI GUDIN DE LA BRENELLERIE
•    SA MAITRESSE, Mlle MENARD
•    SON CHEF CUISINIER
•    SA SERVANTE
•    LE DUC DE CHAULNES
•    M. LE COMMISSAIRE CHENU
•    1er AGENT DE POLICE
•    2e AGENT DE POLICE
•    UN PREMIER GEÔLIER
•    M. L’AUMÔNIER DES PRISONS
•    LE CONSEILLER GOËZMAN
•    LE MARQUIS DE LA BLACHE
•    MADAME GOËZMAN
•    LE LIBRAIRE LEJAY
•    LE SECRÉTAIRE DE M. GOËZMAN
•    MADAME LEJAY
•    LE PRINCE DE CONTI
•    1er GENTILHOMME
•    2e GENTILHOMME
•    3e GENTILHOMME
•    1ère DAME EN VISITE
•    2e DAME EN VISITE
•    MARIE-THÉRÈSE WILLERMAULAZ
•    LE ROI LOUIS XV
•    LE COMTE DE VERGENNES
•    M. DE SARTINE
•    M. DE LA BORDE
•    UN 1er LAQUAIS
•    LE CHEVALIER D’ÉON
•    SA SERVANTE, UNE ANGLAISE
•    LE ROI LOUIS XVI
•    UN 2e LAQUAIS
•    BENJAMIN FRANKLIN
•    SON PETIT FILS WILLIAM
•    SON VALET DE PIED
•    LE RÉGISSEUR DE LA COMÉDIE FRANÇAISE
•    1er CRITIQUE
•    2e CRITIQUE
•    PRÉVILLE (Figaro)
•    DESESSARTS (Bartholo)
•    OGER (Basile)
•    BELLECOURT (Almaviva)
•    Mlle DOLIGNY (Rosine)
•    LA REINE MARIE-ANTOINETTE
•    1er COURTISAN
•    2e COURTISAN
•    3e COURTISAN
•    MADAME CAMPAN
•    UN 3e LAQUAIS
•    LE COMTE D’ARTOIS
•    UN 2e GEÔLIER
•    LE GENERAL BONAPARTE
•    M. GUILLOTIN
•    LE MARQUIS DE LAFAYETTE
•    UN HUISSIER
•    COLLETET
•    DESMAREST
•    GOMBAUD
•    BOIS-ROBERT
•    SAURIN
•    DANCHET
•    CAMPISTRON


et MOLIÈRE

N. B. – Dans l’usage que j’ai fait de leurs noms – sans les en avoir même informés – dans cette distribution des rôles de ma pièce – improbable, en effet – que les artistes cités ici ne voient qu’un témoignage de l’estime et de l’amitié que j’ai pour leur talent. Et quant au lecteur, il pourra ainsi se faire une idée plus exacte du physique, des personnages, de ma comédie.


PRÉFACE

Avoir été le plus grand auteur dramatique de son temps – avoir été l’homme le plus aimé et le plus haï du XVIIIe siècle – avoir été léger, narquois, rusé, mordant, avoir eu de l’esprit comme quatre et de l’audace à revendre – avoir aimé l’amour et dévoré la vie – s’être mêlé de tout ce qui ne le regardait pas – avoir démasqué l’imposture, combattu l’injustice et fouaillé la sottise – avoir été l’instigateur de l’événement politique le plus considérable de son époque – avoir changé trois fois de nom – avoir eu cinquante navires, avoir été l’agent secret du Roi – avoir souffert la médisance et toléré l’ingratitude – avoir été mis en prison trois fois – et ne s’être jamais départi d’un sourire propre à le faire exécrer jusqu’au jour de sa mort – propre à le faire aimer toujours – n’était-ce pas assez pour devenir le personnage central d’une comédie – qui ressemblerait à un roman d’aventure si notre héros n’était pas l’intelligence même ?
Or, cette comédie, je l’ai faite tandis que je composais un film intitulé : « Franklin et Beaumarchais – la France et l’Amérique. » Et lorsque l’un fut terminé, je me suis aperçu que l’autre était finie.
Et si je la publie, avant qu’elle ait été jouée, c’est bien pour la raison qu’il serait difficile de monter à l’heure actuelle un spectacle comportant un si grand nombre de décors et une telle quantité de personnages.
Pourtant, je n’ai pas cru devoir souligner les répliques – par-ci, par-là, – qui sont effectivement de ceux qui les énoncent.
Ce sont, là, surprises que je réserve à ceux qui commettraient l’imprudence de me les attribuer lors de la représentation – inespérée – de cet ouvrage.

S. G.


ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

Chez Beaumarchais.
Dans sa salle à manger.
Luxe, ostentation – et cependant bon goût.
Une porte à droite, une porte à gauche – en pan coupé, toutes les deux. Une desserte se trouve au fond.
Aux murs, des armes en panoplie et des ramures de cerfs.
Au centre du décor, la table. Un seul couvert est mis – qui n’est pas occupé.
Le Maître d’Hôtel, André, et le valet de chambre, Gustave, sont là, prêts à servir.
Ils parlent à voix basse – mais l’oreille aux aguets.
Six heures sonnent, au loin.
Soudain, Gustave sort – à gauche. C’est aussitôt le bruit d’une porte qu’on ouvre – puis c’est la voix de Beaumarchais que l’on entend.
LA VOIX DE BEAUMARCHAIS. – Servez !
(Le Maître d’Hôtel ne se le fera pas dire deux fois. Beaumarchais est entré – et, sans perdre une seconde, il prend sa place à table.
André lui présente aussitôt une langouste dressée – tandis que Gustave lui verse du vin de Champagne.)
BEAUMARCHAIS. – Bonsoir, André – bonsoir, Gustave.
(Il avait négligé de le leur dire plus tôt.)
ANDRÉ ET GUSTAVE, qui ne s’étonnent de rien. – Bonsoir, Monsieur.
(À la troisième bouchée qu’il prend, Beaumarchais se lève de table et va dans son cabinet de travail – par la porte qu’il ouvre, à droite.)
ANDRÉ. – Qu’est-ce qu’il a encore ?
GUSTAVE, qui regarde par la porte restée ouverte. – Il est sans doute allé chercher ses papiers pour écrire. Oui, c’est cela.
ANDRÉ. – Quelle manie – et c’est mauvais pour l’estomac !
(Quand Beaumarchais vient reprendre sa place, à table, avec un manuscrit sous le bras, Gustave a déposé déjà auprès de son assiette, à droite, une écritoire.)
BEAUMARCHAIS. – Merci.
(À peine assis, Beaumarchais est au travail – et mangeant. On sonne.)
Ah ! Non – personne.
(Gustave est sorti. Un instant plus tard, il reparaît, apportant une lettre sur un plateau.)
GUSTAVE. – C’est un Monsieur qui vient…
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Bien, qu’il s’en retourne.
GUSTAVE. –… avec une lettre d’introduction de Monsieur de Voltaire.
BEAUMARCHAIS. – Alors, qu’il entre.
(Gustave fait entrer Paul Gudin de La Brenellerie, homme de lettres non sans mérite – mais qui n’est mémorable, à vrai dire, que pour avoir été « l’ami de Beaumarchais. »)
BEAUMARCHAIS. – Je m’excuse, Monsieur, de vous recevoir, étant à table et travaillant…
GUDIN. – Mais je…
BEAUMARCHAIS, à Gustave. – Voulez-vous rendre à Monsieur sa lettre, je vous prie. (À Gudin.) Je vais vous demander d’avoir l’obligeance de me la lire vous-même, car je n’ai que deux mains – et mes deux mains sont prises.
(Gudin a décacheté sa lettre d’introduction.)
GUDIN, lisant. – « Brillant écervelé que vous êtes… »
BEAUMARCHAIS. – Merci – donnez. Je vais la lire moi-même.
(Il la parcourt – puis il la rend à Gudin.)
Non – vous pouvez très bien en prendre connaissance.
GUDIN, lisant. – « Brillant écervelé que vous êtes, j’ai peur que vous n’ayez au fond raison contre tout le monde. Que de friponneries, que d’horreurs ! Que d’avilissement dans la nation ! Vous vous attaquez au Parlement – mes vœux vous accompagnent ! Recevez ce Monsieur Gudin qui vous adore sans vous connaître – et ne m’oubliez pas puisque je pense à vous. Voltaire. »
BEAUMARCHAIS. – Je suis aux ordres de Voltaire : asseyez-vous, Monsieur. Que puis-je faire pour vous ?
GUDIN. – Me permettre d’écrire un livre.
BEAUMARCHAIS. – Mais – je ne vois pas bien comment je pourrais vous en empêcher !
GUDIN. – C’est un livre sur vous que je désire écrire.
BEAUMARCHAIS. – Sur moi ?
GUDIN. – Oui – s’il vous plaît.
BEAUMARCHAIS. – C’est fort aimable à vous – mais je me demande un peu quel serait l’intérêt d’un ouvrage pareil.
GUDIN. – Oh !
BEAUMARCHAIS. – Quel but poursuivez-vous ?
GUDIN. – Faire un portrait de Beaumarchais lui ressemblant – et, pour y parvenir, vous suivre pas à pas, rapportant tous vos mots et notant tous vos gestes.
BEAUMARCHAIS. – Mais pour quelle raison ?
GUDIN. – Voltaire vous le dit : parce que je vous adore.
BEAUMARCHAIS. – Oui – mais si vous m’adorez, ne m’ayant jamais vu, vous allez me haïr quand vous me connaîtrez.
GUDIN. – Vous haïr ?
BEAUMARCHAIS. – Dame : je suis heureux. Cela se déteste, un homme heureux – dont rien ne peut troubler le bonheur insolent – puisqu’il paraît que le bonheur est insolent ! – non, rien : ni les chagrins, ni les soucis – ni la fortune ! Êtes-vous assez fort, assez indépendant pour supporter la vue d’un homme heureux ?… Et pourquoi m’aimez-vous d’abord ?
GUDIN. – Parce que l’on vous hait.
(Beaumarchais réfléchit un instant – mais pas plus.)
BEAUMARCHAIS. – Versez donc du champagne à mon historiographe.
(Gustave donne un verre à Gudin – et il le sert.)
BEAUMARCHAIS, trinquant avec Gudin. – À la santé de votre corps – à la santé de vos amours – à la santé de votre livre !
GUDIN. – Vraiment ?
BEAUMARCHAIS. – Vraiment.
(Ils boivent.)
(Ce livre, effectivement, Gudin de La Brenellerie l’a fait.)
BEAUMARCHAIS. – Oui, faites-le – j’y consens. Mais je vous préviens tout de suite que vous allez me trouver le plus vaniteux des hommes – jusqu’au jour où vous vous apercevrez que vous vous êtes trompé. Ce qui ennuie les imbéciles, ce n’est pas qu’on soit vaniteux – c’est qu’on ait des motifs de l’être, car, eux, le seraient à votre place !
(Il y avait sur l’écritoire deux plumes d’oie. Il a l’une à la main. Il tend l’autre à Gudin – et il lui donne aussi quelques feuilles de papier.
Entre temps les valets ont fait leur service. La langouste a disparu et, maintenant, l’on présente à Beaumarchais une poularde superbe. Il se sert.)
BEAUMARCHAIS. – Oui, ce livre, faites-le – car il se pourrait bien qu’il en valût la peine – à dater d’aujourd’hui.
GUDIN. – ?
BEAUMARCHAIS. – Datez-le d’aujourd’hui – à cause de cela.
(Il a désigné son travail.)
GUDIN. – J’aimerais le commencer par le commencement.
BEAUMARCHAIS. – Ç’aurait peu d’intérêt.
GUDIN. – Permettez-moi d’avoir mon opinion…
BEAUMARCHAIS. – Sans doute.
GUDIN. – Vous êtes né… ?
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Oui, ça, oui – oui, je suis né un beau matin du mois de janvier de l’an 1732 – précisons, même : à onze heures quinze. Mon père était un horloger, dont la boutique se trouvait rue Saint-Denis.
(Ouvrant une parenthèse :)
Dites que très souvent je parle de mon père – et que j’en dis beaucoup de bien.
(Reprenant son récit :)
Apprenti horloger, dès l’âge de dix ans – je suis l’inventeur de l’échappement à ancre qui assure aux petites roues dentelées des montres une mastication régulière du temps. Dois-je ma turbulence au fait d’avoir vécu pendant un quart de siècle avec, autour de moi, dix, vingt, trente pendules – ce n’est pas impossible – car les voyant ainsi marcher toutes à la fois, alors qu’elles marquaient des heures différentes, j’avais l’impression que la vie m’échappait – et je dois avouer que je cours après elle depuis mes premiers ans. Que je sois dans mon lit, assis à cette table ou bien à mon bureau, mon esprit va toujours à grandes enjambées – et si je rêve, quelquefois, je me vois escaladant des murs ou sautant des ruisseaux – avec une femme très jolie à cheval sur mes épaules !… À vingt ans, je remontais les pendules à Versailles – et, quelques mois plus tard, je faisais, pour le Roi, grâce à mon invention, une montre aussi plate que ce blanc de volaille…
(Il le lui montre.)
Aimez-vous la volaille ?
GUDIN. – J’en raffole.
BEAUMARCHAIS. – Servez Monsieur Gudin.
(Sans doute ses valets prévoyaient-ils la chose, car le couvert est mis déjà quand la poularde se présente. Gudin se sert.)
À quelque temps de là, je me suis vu passant au doigt de la Marquise de Pompadour une bague dont le chaton recelait une montre en or fin. Jour à jamais béni où l’on eût dit vraiment que j’épousais la gloire !… Entre temps j’avais inventé ces pédales qu’on voit au socle de la harpe – et j’étais devenu professeur de musique des filles de Sa Majesté.
GUDIN. – Que d’envieux – pardi ! – vous avez dû vous faire.
BEAUMARCHAIS. – D’autant plus que le Roi me témoignait lui-même un sentiment très vif – ce qui contribua davantage à me faire détester.
GUDIN. – Et vous vous êtes d’ailleurs battu en duel, à cette époque.
BEAUMARCHAIS. – Comment le savez-vous ?
GUDIN. – Pourrais-je l’ignorer – quand on en parle encore ?… C’était avec un godelureau, n’est-ce pas ?
BEAUMARCHAIS. – N’en parlez pas ainsi. Il m’avait insulté – nous nous sommes battus dans les bois de Meudon – hélas ! et je l’ai tué. Quand je l’ai vu qui s’effondrait, je lui ai vite porté secours – et tandis que je le tenais dans mes bras, il m’a dit à l’oreille : « Partez, partez, si l’on savait que vous m’avez tué, vous seriez perdu ! » Et je ne me consolerai jamais d’avoir causé la mort d’un véritable gentilhomme.
(Puis il change de ton pour effacer ce souvenir.)
À vingt-cinq ans, je me suis marié pour la première fois. Elle était veuve, elle était riche, elle était belle – et possédait un petit fief du nom de Beaumarchais.
GUDIN. – !
BEAUMARCHAIS. – Oui. J’ai pris ce nom – qui me plaisait. Un an plus tard, elle était morte – et cela fit mauvais effet.
(Il en dirait plus long – s’il recevait Gudin pour la deuxième fois.)
GUDIN. – Entre temps, n’est-ce pas, vous avez fait jouer deux pièces de théâtre ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, mais, de cela, ne parlez guère.
GUDIN. – Mais, cependant…
BEAUMARCHAIS. – Relisez-les. Je ne crois pas que je sois un homme de théâtre. Si je n’écris pas trop mal, ce que j’écris le mieux, de beaucoup, c’est cela…
(Il parle du travail qu’il fait tout en dînant.)
GUDIN. – Je pensais que c’était une comédie nouvelle.
BEAUMARCHAIS. – Non, non – c’est un nouveau mémoire – et relatif à mon procès. Ça, c’est la grande chose – car, ce procès, je le considère comme un prétexte – et rien de plus – l’affaire en elle-même étant une absurdité.
GUDIN. – Ah ! C’est encore l’histoire de l’héritage du banquier Duverney – l’homme qui vous avait offert la moitié de la forêt de Chinon ?
BEAUMARCHAIS. – Oui – et cinq cent mille francs pour l’acquisition d’un titre de noblesse. Indulgent à l’égard des faiblesses humaines, s’appliquant à les satisfaire, Monsieur Pâris-Duverney était le plus attentionné des hommes – et le meilleur.
(Il s’est remis au travail depuis quelques instants.)
Vous ne me demandez plus rien ?
GUDIN. – Si – j’aimerais que vous me parliez de votre seconde femme.
BEAUMARCHAIS. – Mais – avec grand plaisir. Elle était jeune et fort jolie. Elle mourut, hélas ! après deux ans de mariage – en me laissant une fortune considérable et un fils – qui succomba lui-même au bout de dix-huit mois. Il n’en fallait pas davantage pour que l’on m’accusât d’avoir tué la femme et supprimé l’enfant – ce qui a fait dire à Voltaire que j’avais trop d’esprit pour faire une chose pareille.
(Repris par son travail il laisse à Gudin le temps de prendre quelques notes – puis, relevant soudain la tête, il lui déclare :)
Gudin, la France est à la veille d’une révolution. Le peuple la désire – il la voudra demain. Mais ce qu’il ne faudrait pas, c’est qu’il la fît lui-même. Elle serait trop horrible. Il faut donc se hâter de la faire avant lui. On est allé trop loin – l’imposture est trop grande et nous sommes trop bêtes !… Pourquoi supportons-nous ces impôts accablants – et la corruption de ceux qui nous gouvernent ? Ce nouveau Parlement est une insanité – et tout cela doit être balayé, croyez-le bien. Donc, en ce moment, ne venez pas me parler de pièces de théâtre !… Je viens d’en finir une, d’ailleurs – elle est sur mon bureau.
(Et comme il l’a désignée du doigt, Gudin se lève – et il y va.)
BEAUMARCHAIS. – Le dossier vert – à ma main gauche, étant assis.
(Gudin, ayant trouvé ce manuscrit, reparaît à la porte. Il le tient dans ses mains.)
GUDIN. – « Le Barbier de Séville » ?
(Il le feuillette comme s’il le faisait machinalement.)
BEAUMARCHAIS. – Oui. Je ne sais même pas si jamais je la ferai jouer – car ce qui me passionne au-delà de tout, c’est ce procès – qui doit venir dans deux semaines – et que je plaide par écrit – dans la crainte où je suis d’être assassiné d’ici là.
GUDIN. – ?
BEAUMARCHAIS. – Ils en sont bien capables, allez – car ils n’ignorent pas que je dis, là, des vérités qui vont déchaîner des colères.
GUDIN. – J’en vois de ce côté qui pourraient bien, je pense, en déchaîner aussi.
(Il fait allusion au manuscrit qu’il continue de parcourir.)
BEAUMARCHAIS. – Oui, sans doute – mais, là, je joue avec le feu – tandis qu’ici, Gudin, je mets le feu aux poudres.
(Gudin est allé remettre à sa place le manuscrit – puis il revient.)
Et je n’aurais rien d’autre en tête, en ce moment, si je n’étais amoureux fou d’une créature ravissante – et qui serait en vérité parfaite si elle consentait à demeurer frivole. Mais elle est de ces femmes qui se donnent à vous en cinq minutes – et qui veulent pourtant qu’on les prenne au sérieux. Si bien que, de temps à autre, on est obligé de leur demander : « Est-ce que nous faisons l’amour parce que nous nous aimons – ou bien nous aimons-nous parce que nous faisons l’amour ? »
GUDIN. – Le principal en l’occurrence est qu’elle soit jolie – comme elle l’est.
BEAUMARCHAIS. – Quoi – vous la connaissez ?
GUDIN. – Je l’ai applaudie souvent.
BEAUMARCHAIS. – Mademoiselle Ménard ?
GUDIN. – Ah ! C’est Mademoiselle Ménard ?
BEAUMARCHAIS. – Vous ne le saviez pas ?
GUDIN. – Je voulais vous le faire dire.
BEAUMARCHAIS. – Il fallait me le demander – car tout Paris le sait, hormis son protecteur, un certain Duc de Chaulnes, grande brute avinée qui me croit son ami – son ami à lui.
(Après un instant très court de réflexion, il ajoute :)
Ah ! Çà, mais – dites-moi donc, Monsieur Gudin, je suis en train de vous confier bien des secrets – et, d’ordinaire, cela ne se fait qu’entre amis très intimes.
GUDIN. – Je suis de cet avis.
BEAUMARCHAIS. – Il faut mettre à cela bon ordre – et tout de suite encore – et, dans ces conditions, nous devons nous tutoyer, Gudin, dorénavant – et je l’envisage d’autant mieux que tu m’as laissé te raconter ma vie, sans même avoir fait mine de me raconter la tienne – ce qui est d’un véritable ami. Tu es un véritable ami, Gudin – et j’en use aussitôt pour te dire : « À présent, laisse-moi travailler ! ».
(Gudin se lève – et tous deux se serrent la main.)
Viens me prendre à six heures, ici, demain, sans faute – et nous irons souper ensemble au cabaret.
GUDIN. – À demain.
BEAUMARCHAIS. – Gustave, accompagnez mon vieil ami Gudin.
(Et il s’est déjà remis au travail – tandis que Gustave accompagne Gudin.
À ce moment, on sonne.)
Il sonne pour sortir – c’est un original !
(Sur un signe de son maître, André a posé sur la table, auprès de lui, cette poularde dont sans doute il veut manger encore.
Par la porte restée ouverte et, sans avoir pris le temps de se faire annoncer, Mademoiselle Ménard est entrée. Elle fait le tour de la table en courant et se jette dans les bras de Beaumarchais – qui la prend sur ses genoux.
Les deux valets se sont discrètement retirés.)
MADEMOISELLE MÉNARD . – Je n’en peux plus, je n’en peux plus – et je viens me blottir dans tes bras !… Protège-moi, sauve-moi – débarrasse-moi de ce monstre – car c’est un monstre ! Il n’en est plus à nous soupçonner maintenant, il est convaincu que je suis ta maîtresse – il en est mieux que convaincu : il le sait !
BEAUMARCHAIS. – Mais – comment peut-il le savoir ?
MADEMOISELLE MÉNARD . – Oh ! Voyons : tu sais bien comment sont les gens !
BEAUMARCHAIS. – Quels gens ?
MADEMOISELLE MÉNARD . – Les gens qu’on pousse à bout. Il arrive un moment… où ça éclate, qu’est-ce que tu veux !
BEAUMARCHAIS. – Mais – de quelles gens parles-tu ?
MADEMOISELLE MÉNARD . – De moi. Ç’a éclaté.
BEAUMARCHAIS. – Ah ! C’est toi qui le lui as dit ?
MADEMOISELLE MÉNARD . – Oui. Il fallait en finir.
BEAUMARCHAIS. – Et tu penses que c’était la meilleure façon d’en finir ?
MADEMOISELLE MÉNARD . – Oui – parce que ça l’a mis dans un état !
BEAUMARCHAIS. – Je m’en doute.
MADEMOISELLE MÉNARD . – Oh ! Non – tu ne peux pas t’en faire idée. Il a tout cassé chez moi, c’est bien simple – et je l’ai laissé faire – pour que sa colère tombe, tu comprends ? À telles enseignes que maintenant, s’il vient chez toi…
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Tu crois que…
MADEMOISELLE MÉNARD . – Certainement. Il sera du moins calmé. Je suis payée pour le connaître !
BEAUMARCHAIS, – Ce n’est pas à toi de le dire.
(Tout en parlant – et ayant emprunté sa fourchette à Beaumarchais – elle a prélevé quelques menus morceaux de blanc sur la poularde. Mais voilà qu’on entend des coups violents frappés à la porte d’entrée.)
BEAUMARCHAIS. – Gustave !
(Paraît Gustave.)
Si c’est Monsieur le Duc de Chaulnes, vous lui direz que je suis sorti.
GUSTAVE. – Bien, Monsieur.
(Exit Gustave.)
BEAUMARCHAIS, qui ne voit plus Mademoiselle Ménard. – Où es-tu, toi ?
LA VOIX DE MADEMOISELLE MÉNARD . – Sous la table.
(Elle est effectivement sous la table.)
LA VOIX DE GUSTAVE, venant de l’antichambre. – Monsieur de Beaumarchais n’est pas chez lui, Monsieur…
(Mais le Duc de Chaulnes est entré déjà.)
LE DUC. – Misérable !
(Il s’élance vers Beaumarchais qui, se levant soudain, arrache une épée à une panoplie – prêt à se défendre.)
Tu oses lever la main sur un Duc et Pair de France !
BEAUMARCHAIS. – Oui, quand le Duc et Pair de France se conduit comme un charretier !
LE DUC. – Tu vas mourir !
BEAUMARCHAIS. – Je ne crois pas !
(Le Duc, herculéen, arrache cette épée des mains de Beaumarchais.
Aux cris qu’ils poussent tous les deux – ou plutôt : tous les trois, car Mademoiselle Ménard s’en mêle et elle essaye d’attraper le Duc par une jambe – aux cris qu’ils poussent, accourent le Valet, le Chef, le Maître d’Hôtel et une autre servante encore de Beaumarchais. Ils s’appliquent à séparer les combattants. Au cours de la mêlée, André a brisé l’épée dont s’était emparé le Duc.
Celui-ci en brandit, alors, le pommeau et il en porte un coup violent à son adversaire. Beaumarchais, atteint au front, a bientôt le visage inondé de sang. Protégé par ses serviteurs, il noue son mouchoir autour de sa tête. André lui glisse à l’oreille :)
ANDRÉ. – Paul est allé chercher le Commissaire.
(Le Duc, suant, soufflant, et dont les vêtements sont déchirés, prend une détermination soudaine – et bien imprévue : il s’assied à la place de Beaumarchais et, s’étant saisi d’une cuisse de la poularde, il la dévore à pleines dents.)
LE DUC. – Mes compliments à votre chef – cette volaille est délectable !
(Mais – courte trêve – le Duc, apercevant au bord du plat le grand couteau à découper, il l’empoigne aussitôt.)
Maintenant, quant à vous, je vais vous étriper comme on étripe un bœuf !
(Et l’on a l’impression qu’il va vraiment le faire. Il est debout, terrifiant. Beaumarchais s’est armé d’un yatagan pris à la panoplie par le Maître d’Hôtel.
Ils se poursuivent à présent tout autour de la table – et Beaumarchais va être atteint, mais on entend un aboiement et le Duc pousse un cri – il vient d’être mordu au mollet par Mademoiselle Ménard.)
LE DUC. – Aïe !… Oh ! La sale bête !
(C’est alors que la porte s’ouvre – et que Paul, le cocher, introduit M. le Commissaire Chenu.)
PAUL. – Voici Monsieur le Commissaire.
(Deux sbires en uniforme accompagnent le Commissaire. Ils s’emparent des combattants,

ET LE RIDEAU SE FERME



DEUXIÈME TABLEAU

Une cellule à la prison de For-l’Évêque.
Le lit (!) se trouve à gauche, une planchette est à droite – au fond, derrière des barreaux, cette tache blanchâtre est la fenêtre. La planchette et le lit sont fixés aux murs – et le mobilier volant ne comporte à vrai dire qu’un tabouret bancal.
À droite, au premier plan, la porte, avec, au centre, son judas.
Cette porte s’ouvre avec fracas, et Beaumarchais est introduit par un geôlier – je ne dis pas : condescendant – mais presque.
Beaumarchais le regarde en hochant la tête. L’autre lève les yeux au ciel avec l’air de lui dire qu’il est de son avis.
BEAUMARCHAIS. – Est-ce qu’il vous serait possible de me prêter une plume et de me donner de l’encre ?
LE GEÔLIER. – Tout de suite – et un peu de lumière, aussi ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, en effet – merci.
(Le geôlier se retire.
Beaumarchais, resté seul, jette sur le lit le sac qu’il portait à la main – et il dépose sur la tablette le dossier qu’il avait sous le bras. Puis il se débarrasse de sa cape et retire son chapeau. Il porte un pansement au front.
Le geôlier revient avec une chandelle allumée, de l’encre et une plume.)
LE GEÔLIER. – Avez-vous faim ?
BEAUMARCHAIS. – Du tout.
LE GEÔLIER. – Bonne nuit.
BEAUMARCHAIS. – Vous aussi.
(Seul, de nouveau, Beaumarchais écrit – tout haut – cette lettre fameuse :)
« Cher Gudin
« En vertu d’une lettre sans cachet, appelée lettre de cachet, je suis logé au For-l’Évêque où l’on me fait espérer que, hors le nécessaire, je ne manquerai de rien. Qu’y faire ? Partout où il y a des hommes, il se passe des choses odieuses, et le grand tort d’avoir raison est toujours un crime aux yeux du pouvoir qui veut punir sans cesse et ne jamais juger… »
(Et tandis qu’il écrit :

LE RIDEAU SE FERME


TROISIÈME TABLEAU

Dans le même décor – deux jours plus tard.
Beaumarchais, qui n’a plus son pansement, est revêtu d’une robe de chambre – et il travaille, bien entendu.
(On entend un grand bruit de verrous.)
BEAUMARCHAIS, distraitement. – Entrez.
(Le geôlier entre. Il apporte au prisonnier une bouteille de vin et un légumier d’argent qui lui brûle les doigts.)
LE GEÔLIER. – Votre domestique vient d’apporter cela pour vous. C’est du ragoût – et il vous recommande de le manger pendant qu’il est chaud.
BEAUMARCHAIS. – Merci. Posez-le à terre, je vous prie.
LE GEÔLIER. – Et Monsieur l’Aumônier des Prisons est là.
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Qu’il vienne vite.
LE GEÔLIER. – Le voici.
(Le geôlier s’est effacé devant cet Aumônier – qui vient à Beaumarchais, sympathique et cordial.)
BEAUMARCHAIS. – Combien j’étais impatient de vous voir, Monsieur l’Aumônier.
L’AUMÔNIER. – Je me suis hâté d’accourir à votre appel.
BEAUMARCHAIS. – Merci. Mon père, je vous en conjure, intercédez pour moi.
L’AUMÔNIER. – Je l’ai fait ce matin, de moi-même, mon fils – en priant le Bon Dieu de vous prendre en pitié…
BEAUMARCHAIS. – Oh ! Je n’en demande pas tant, mon Père – et c’est auprès de Monsieur de Sartine que je vous demande d’intervenir. Qu’on veuille bien me laisser sortir pendant deux heures, sans plus, chaque jour – car un procès, dont j’ai tout lieu de redouter les conséquences, vient à l’audience dans peu de temps. Je l’avais gagné naguère en première instance, mais, sans doute, vais-je le perdre en appel, si je n’ai pas la possibilité d’aller solliciter mes juges. Or, l’un d’eux m’est hostile : le Conseiller Goëzman – et, là, je m’attaque à forte partie. En me tenant, ici, bouclé, on fait la part trop belle à tous mes ennemis – et si je perdais mon procès, je passerais pour un faussaire aux yeux de l’opinion publique. C’en serait fini de moi, mon Père. Je suis victime à l’heure actuelle d’une machination ourdie contre moi. J’ai été sauvagement attaqué dans ma maison par Monsieur le Duc de Chaulnes – et les coups que j’ai reçus ne sauraient justifier mon incarcération. J’ai adressé ma demande au Directeur de la Prison – mais l’aura-t-il transmise au Lieutenant de Police, à Monsieur de Sartine ?… Ah ! Mon Père, mon Père, – maudite soit l’époque où l’on arrête ainsi des gens – que l’on met en prison – dans l’espoir où l’on est de trouver à la fin la raison pour laquelle il l’aurait mérité !
L’AUMÔNIER. – Est-ce que cela peut vous consoler de savoir que Monsieur le Duc de Chaulnes est incarcéré lui-même à la Prison de Vincennes ?
BEAUMARCHAIS. – Cela ne me console pas, mon Père, mais cela me fait un vif plaisir. Le Duc de Chaulnes est en prison ! Ah ! Çà, mais – y aurait-il une justice !
(La porte s’ouvre et le geôlier paraît.)
LE GEÔLIER. – Monsieur le Directeur de la Prison fait savoir à Monsieur de Beaumarchais que sur l’ordre de Monsieur de Sartine il est autorisé à sortir tous les jours de deux heures à cinq heures – accompagné par un exempt– afin de pourvoir à son procès.
BEAUMARCHAIS. – Il n’est peut-être rien qui soit plus doux au monde que de recouvrer son prestige !
(Transfiguré par la nouvelle qu’il vient d’apprendre, on le retrouve, animé, souriant, prêt à se moquer de la terre entière – et à se battre, s’il le faut.)
LE RIDEAU SE FERME


QUATRIÈME TABLEAU

Dans le même décor – huit semaines plus tard.
Beaumarchais est couché. Il s’éveille.
BEAUMARCHAIS. – Soixante jours de prison – déjà ! Et mon procès vient aujourd’hui !… Dans de telles conditions, sortant de ce cachot pour y rentrer ce soir, est-ce que je vais me sentir assez libre d’esprit pour affronter mes juges ?… Vais-je avoir l’énergie et la causticité qui me seraient nécessaires ?… Ah ! Les lâches !… Comme on est vite abandonné !
(La porte s’ouvre – le geôlier introduit Gudin – puis il se retire.)
GUDIN. – Pierre, tu es libéré !
BEAUMARCHAIS. – Libéré ?
GUDIN. – Tout à fait. J’ai pu toucher hier soir le Duc de La Vrillière.
BEAUMARCHAIS. – Mon ami !
(Ils s’embrassent.)
GUDIN. – Personne encore ne le sait…
(On entend des pas précipités dans le couloir – et, brusquement, la porte s’ouvre.)
LE GEÔLIER entrant, essoufflé. – Monsieur de Beaumarchais, vous êtes libéré !
BEAUMARCHAIS. – Oh !… Et vous n’y êtes pas étranger, mon ami, j’en suis sûr.
(Il lui serre les mains.)
LE GEÔLIER. – Tout ce qui était en mon pouvoir – modeste – je l’ai fait. Voici vos deux valets.
(Puis, il ajoute à l’oreille de Beaumarchais :)
Que cela reste entre nous, n’est-ce pas ?
BEAUMARCHAIS. – C’est promis.
(Les deux valets, André et Gustave, sont entrés sur ces mots.)
Bonjour, mes bons amis.
(Ils se précipitent vers leur maître – et ils lui parlent à l’oreille :)
ANDRÉ. – Monsieur est libéré…
GUSTAVE. – Nous venons de l’apprendre à l’instant…
ANDRÉ. – Mais – motus !
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Là, bien entendu.
(Gustave est à genoux pour lui mettre ses bas – et André lui présente les victuailles – café très chaud, jambon, fruits et fromage – qu’il apporte.
Mademoiselle Ménard entre alors en coup de vent et elle se jette au cou de Beaumarchais.)
MADEMOISELLE MÉNARD . – Mon aimé, c’en est fait : vous êtes libéré !… J’ai vu Monsieur de Sartine – et, s’il faut tout vous dire : je le vois depuis trois jours, je le vois… jour et nuit – à demi-mot comprends-moi – et ta libération n’est plus qu’une question d’heures – de minutes peut-être – et je suis tellement heureuse à la pensée que tu me la dois – et que j’ai pu l’obtenir de cette façon-là ! Se donner à quelqu’un par amour pour un autre – ah ! – toutes les femmes me comprendront : c’est une volupté sans pareille !… Et j’ai même obtenu de Monsieur de Sartine que notre abominable Duc de Chaulnes reste en prison, lui – car j’ai dit à Sartine que j’entrerais dans un couvent s’il lui rendait sa liberté – ce qui n’est pas si sot, n’est-ce pas ?… Quant à ta liberté à toi : bouche cousue – gardons-en le secret, surtout.
BEAUMARCHAIS. – Je te le jure.
(L’Aumônier paraît alors dans l’encadrement de la porte restée ouverte.)
L’AUMÔNIER. – Mon fils, grâce au Ciel, mes prières n’auront pas été vaines – et je veux être le premier à vous en informer. Gardez votre sang-froid, mon fils, et remerciez Dieu – vous êtes libéré !
Beaumarchais feint la surprise la plus grande – lève les yeux au ciel – et :

LE RIDEAU SE FERME


CINQUIÈME TABLEAU

Le décor représente la Chambre des Appels au Palais de Justice, à Paris.
Le Tribunal se trouve à gauche.
À droite est Beaumarchais – placé de telle sorte qu’il paraît être seul – j’entends : seul contre tous.
L’assistance, en effet, nombreuse et mélangée, lui est visiblement hostile.
Et quant à M. le Conseiller Goëzman, Avocat Général, lui, il l’exècre, ni plus ni moins – car lorsque le rideau s’ouvre il achève en ces termes le prononcé de son réquisitoire :
GOËZMAN, désignant Beaumarchais. – En conséquence, je n’hésite pas à le déclarer formellement ici : cet homme est un faussaire – et c’est un imposteur !
(L’assistance applaudit à cette ânerie. Prend-elle pour un aveu l’impassibilité de Beaumarchais ? Espérons-le pour elle.)
GOËZMAN, continuant de plus belle et s’adressant au Tribunal. – N’ayez nulle pitié, Messieurs, pour ce misérable qu’il faudrait marquer d’un fer chaud sur la joue, pour cet abîme d’enfer que Jupiter a tort de ne pas foudroyer, pour ce monstre achevé, cette bête venimeuse dont on doit purger la Société !
(Nouvelle approbation de la foule méchante – et même impassibilité, quelque peu singulière de l’auteur du « Barbier ».
Le Président du Tribunal et Goëzman échangent quelques mots que l’on ne perçoit pas tant est houleuse l’assistance.
Un cri de : « Vive Beaumarchais ! » – poussé peut-être par Gudin – surprend tout le monde, à commencer par Beaumarchais.
Profitant du désordre et du bruit qui se fait, un homme se détache alors de cette foule et vient à lui, précisément. C’est Lejay, le libraire. En s’en cachant le mieux possible, il remet à Beaumarchais on ne sait quoi que celui-ci glisse très vite dans sa poche. Ne s’étant dit que peu de chose, ils se séparent aussitôt.
Or, le Tribunal plie bagages – et déjà l’assistance fait mine de se retirer, quand Goëzman – persuadé que Beaumarchais n’a rien à dire – le lui demande imprudemment.)
GOËZMAN. – Avez-vous quelque chose à dire ?
(Beaumarchais le regarde avant de lui répondre – et il se fait alors un silence absolu, d’autant plus absolu qu’il est observé par des gens qui, tous, tendent l’oreille, et Beaumarchais, les bras croisés, lui répond :)
BEAUMARCHAIS. – Oui.
(Un « oui » formel et prometteur – dont Goëzman est éberlué.)
GOËZMAN. – Qu’est-ce que vous avez à dire ?
BEAUMARCHAIS. – Tout.
(Et, comme un diable, il s’est dressé.)
Oui – et, ma foi, je vais tout dire…
(Et l’on comprend qu’il va tout dire – et l’on voit bien qu’il attendait cette minute – et ceux qui pouvaient se rasseoir se sont rassis pour l’écouter – comme au spectacle – car les voilà tous convaincus que l’insolent fameux – sourire aux lèvres et nez au vent – va leur donner la comédie.)
Et, disant tout, ne ménageant rien ni personne – si je dois me rompre le cou, j’aurai du moins l’honneur de vous avoir vous-même entraîné dans ma chute ?
GOËZMAN. – Ah ! Çà, mais – c’est à moi que vous vous adressez ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, Monsieur le Conseiller Goëzman, c’est à vous – parce que vous êtes à mes yeux le personnage le plus représentatif d’un Parlement que j’abomine. Il y a de cela peu de temps, vous avez évincé les magistrats de carrière – et voilà qu’à présent nous sommes assignés par des sectaires et non pas par des juges. Vous disposez de notre honneur – et de nos biens – et de notre travail – et de notre bonheur – et nous n’en pouvons plus ! Nous en avons assez des lettres de cachet – nous en avons assez d’être mis en prison pour des raisons secrètes – nous en avons assez du scandale quotidien qui nous est révélé chaque jour au réveil, et qui, le soir venu, tombera dans l’oubli – nous en avons assez des ministres falots qui prétendent nous diriger, alors qu’ils ne savent pas se conduire bien eux-mêmes !… Or, de tant d’impostures, ne sentez-vous donc pas que la France est lassée ?
(La foule retournée s’anime en sa faveur.)
GOËZMAN. – Laissez donc la France tranquille !
BEAUMARCHAIS. – Mais c’est qu’elle ne veut justement plus rester tranquille – écoutez-la – et prenez garde !
GOËZMAN. – Vous m’avez provoqué !
BEAUMARCHAIS. – Je vous ai prévenu. Ce ne seront pas toujours les mêmes qui seront prévenus, vous savez !… Il faut que l’aventure qui m’arrive ait un sens – et je me consolerais d’en être la victime si d’autres, par la suite, en bénéficiaient !… Je veux me faire ici l’avocat des absents. Vous m’avez insulté pendant trois heures d’horloge – à mon tour maintenant. Vous avez déclaré publiquement que vous vous proposiez de me poursuivre jusqu’aux enfers – eh ! bien, mais, allons-y ! – et nous verrons lequel des deux y laissera l’autre !
GOËZMAN. – Monsieur, je vous défends…
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Non, surtout, Monsieur, ne me défendez pas – je serais condamné ! – et je préfère ici me défendre moi-même.
GOËZMAN. – Il n’est plus temps de vous défendre.
BEAUMARCHAIS. – S’il n’est plus temps de me défendre, alors je vais vous attaquer. Et n’étant pas un maître illustre du Barreau, je ne vais dire ici que la vérité pure. Conseiller Goëzman, lorsque j’obtins l’autorisation de sortir de prison afin d’aller solliciter mes juges, je vous ai rendu visite à dix reprises – et vous ne m’avez pas reçu. Or, un certain libraire – et vous savez son nom, car c’est votre libraire – or, un certain libraire, au courant de vos mœurs, – enfin, disons : de vos usages, a cru devoir me faire informer gentiment par un ami commun – et quand je dis commun… enfin, disons : vulgaire – que j’obtiendrais de vous l’audience espérée si par son entremise je remettais à votre épouse deux cents louis…
GOËZMAN, bondissant. – Quoi ?
BEAUMARCHAIS. – Ne me demandez pas « quoi » – demandez-moi « combien » !… J’ai dit deux cents louis. Or, vous sachant très occupé, je ne vous croyais qu’inaccessible – mais quand on m’a dit deux cents louis, j’ai compris que vous étiez alors inabordable !… Car ces deux cents louis, je ne les ai pas donnés.
GOËZMAN, triomphant. – Ah !
BEAUMARCHAIS. – Je ne les avais pas. Je n’ai pas la fortune de mon adversaire…
MONSIEUR DE LA BLACHE. – Mais c’est une infamie…
BEAUMARCHAIS. – Pourquoi vous mouchez-vous ? Vous êtes donc morveux ?… Non, je n’avais pas deux cents louis – non, mais j’en avais cent – et je les ai donnés – avec une petite montre, ornée de diamants – qui en valait le double – et vous m’avez reçu : simple coïncidence ! Pièces d’or et bijou devaient m’être rendus si je perdais mon procès. Or, Messieurs – je dis « or » très souvent, je m’en excuse – mais : c’étaient des pièces d’or !… Or, Messieurs…
GOËZMAN. – Taisez-vous !
BEAUMARCHAIS. – Non, Monsieur. Vous m’avez demandé ce que j’avais à dire – vous devez l’écouter. Il faut vous incliner, Monsieur, devant la loi.
(Goëzman consulte du regard le Président navré.)
Mais – politicien ! – connaissez-vous la loi ?
GOËZMAN. – Vous m’insultez, Monsieur.
BEAUMARCHAIS. – Politicien est une insulte – notons-le – car, en conséquence, homme politique est une injure – et ministre pourrait devenir un outrage !
GOËZMAN. – C’en est assez !… Contre le Sieur de Beaumarchais, je dépose une plainte en diffamation.
BEAUMARCHAIS. – Moi, je dépose votre bilan.
GOËZMAN. – Vous êtes un menteur !
BEAUMARCHAIS. – Vous en avez menti !
(S’adressant à l’assistance.)
Dois-je citer les noms de ses complices ?
L’ASSISTANCE. – Oui ! Oui !
BEAUMARCHAIS. – Le libraire : Lejay – regardez-le, Messieurs – ne le regardez pas, Mesdames, il est affreux ! – il a le teint terreux des intermédiaires !… Si Madame Goëzman était là…
MADAME GOËZMAN. – Je suis là !… Heureuse d’être là pour vous dire, bien en face, que vous êtes un homme atroce !
BEAUMARCHAIS. – Atroce signifie « cruel » – et non « menteur » – attention, Madame !
MADAME GOËZMAN. – Monsieur le Président, observez je vous prie, que je viens d’être menacée par le Sieur de Beaumarchais – où, plutôt, par le Sieur Caron, car tout me choque en lui, et jusqu’au nom qu’il porte !
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Là, Madame, que faites-vous ?… Quoi, vous vous attaquez à ma Noblesse – et de quel droit, je vous prie ? Cette Noblesse est bien à moi, en bon parchemin, scellé du grand sceau de cire jaune. Elle n’est pas comme celle de beaucoup de gens, incertaine et sur parole – et personne n’a le droit de me la disputer… car j’en ai la quittance !
(Un tel aveu, cynique, imprévu, inouï, met la foule en gaieté – et la partie déjà semble gagnée pour lui, puisqu’il a les rieurs maintenant de son côté.)
Madame, en vérité, vous êtes une enfant…
MADAME GOËZMAN. – Non, Monsieur, je suis une femme : j’ai trente ans.
BEAUMARCHAIS. – Oh ! Madame, trente ans – lorsque votre visage en accuse dix-huit ! Et comment désormais voulez-vous qu’on vous croie ?
MADAME GOËZMAN. – Mon âge importe peu d’ailleurs en l’occurrence. Me voyez-vous, Messieurs, recevant de cet homme une montre et cent livres ! Je les aurais sur moi du moins, pour les lui rendre. Fouillez mon sac, Messieurs… tenez, tenez… tenez !
BEAUMARCHAIS. – C’est peut-être Lejay qui les a dans sa poche.
MADAME GOËZMAN, troublée. – Monsieur Lejay… les avez-vous dans votre poche ?
LEJAY. – Non, Madame.
MADAME GOËZMAN, tranquillisée. – Ah !… Alors, s’ils ne sont ni dans mon sac ni dans sa poche, où sont-ils ?
BEAUMARCHAIS. – Dans la mienne. Monsieur Lejay vient, en effet, de me les rendre.
(À ses voisins :)
En êtes-vous témoins, Messieurs ?
SES VOISINS. – Oui, oui, oui !
BEAUMARCHAIS. – Voici d’ailleurs la montre – et voici les cent louis.
GOËZMAN. – Eh ! Bien, mais – tout s’éclaire. Le Sieur de Beaumarchais, faussaire et corrupteur, à remis à Lejay cette somme et ce bijou pour attendrir ma femme – celle-ci repoussa ces infâmes présents – que Lejay conserva – pour les lui rendre enfin.
MADAME GOËZMAN. – Voilà !
BEAUMARCHAIS. – À vous en croire, alors, Monsieur, nous serions quittes ?
GOËZMAN. – Eh ! Oui !
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Non – j’avais donné cent quinze louis – parce que Madame votre épouse en avait exigé quinze autres – par la suite. On m’en rend cent et c’est fort bien – mais qu’on m’en rende quinze encore pour que nous soyons quittes.
(S’adressant à Lejay :)
Pourquoi ne m’avez-vous pas rendu mes quinze louis ?
(Lejay gesticule et montre Madame Goëzman.)
On ne les a donc pas remis ?
(Lejay fait signe que non.)
Madame Goëzman les a gardés pour elle !
MADAME GOËZMAN. – Monsieur, ces quinze louis ne m’étaient pas destinés.
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Vous les aviez donc reçus ?
MADAME GOËZMAN. – La question n’est pas là.
BEAUMARCHAIS. – Elle n’est pas ailleurs.
MADAME GOËZMAN. – Je les avais demandés…
BEAUMARCHAIS. – Elle les avait demandés ! Vous les aviez demandés, Madame… ?
MADAME GOËZMAN. – Pour les remettre au secrétaire de mon mari, parfaitement. Je n’allais pas garder ces quinze louis pour moi !
BEAUMARCHAIS. – Les avez-vous donnés au secrétaire de votre mari ?
(Un homme s’est dressé dans l’assistance.)
LE SECRÉTAIRE. – Non – jamais !
GOËZMAN, hors de lui. – C’en est assez, Monsieur – vous tendez à plaisir des pièges à ma femme – et j’en appelle au Tribunal de l’invraisemblance éhontée de vos assertions !… Pour quelle raison, Messieurs, Madame Goëzman aurait-elle agi de la sorte – et des gens comme nous, dans notre position, ne sont-ils pas à l’abri d’un soupçon si infâme ?
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Que j’aurais la part belle, si Madame Lejay, la libraire, était là !
MADAME LEJAY, se levant. – Je suis là !
(Madame Goëzman se trouble de nouveau.)
BEAUMARCHAIS. – Alors, je suis navré !… Chère et douce Madame Lejay, levez votre main droite et jurez de dire la vérité, rien que la vérité – mais toute la vérité.
MADAME LEJA Y. – Je le jure, Monsieur le Président.
(Et comme c’est à Beaumarchais qu’elle a donné ce titre, le Président lui-même en sourit le premier.)
BEAUMARCHAIS. – Madame Goëzman a-t-elle, vous présente, reçu cent louis pour une audience de son mari ?
MADAME LEJAY. – Oui.
BEAUMARCHAIS. – En a-t-elle exigé quinze autres ?
MADAME LEJAY. – Oui.
BEAUMARCHAIS. – A-t-elle – en votre présence toujours – sollicité Lejay, votre mari, de nier ce qui s’était fait entre eux ?
MADAME LEJAY. – Oui.
(Chaque réponse affirmative de Madame Lejay est soulignée bien entendu par l’assistance, amusée certes, mais écœurée aussi.)
BEAUMARCHAIS. – Ne lui a-t-elle pas également proposé de le faire passer à l’étranger pendant qu’on accommoderait l’affaire à Paris ?
MADAME LEJAY. – Si.
BEAUMARCHAIS. – Enfin – et là, Messieurs, vous allez tout comprendre – et Monsieur Goëzman va connaître lui-même pour quelle raison des gens comme sa femme et lui ne sont pas à l’abri d’un soupçon si infâme – chère, douce, aimable et modeste Madame Lejay, accusez-vous Madame Goëzman d’avoir dit en parlant de Monsieur Goëzman, devant plusieurs personnes : « Il serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu’on nous donne… »
MADAME LEJAY. – Oui.
LE TRIBUNAL. – Oh…
L’ASSISTANCE. – Oh !
(Le malheureux Goëzman en est atterré.)
BEAUMARCHAIS. – Et Madame Goëzman a-t-elle ajouté : « Mais nous avons l’art de plumer la poule sans la faire crier ! »
MADAME LEJAY. – Oui.
(Une immense clameur accueille ces paroles.)
BEAUMARCHAIS. – Et c’était moi, Messieurs, la poule !
(Madame Goëzman s’évanouit. Brouhaha général, cris d’animaux, dominés par le chant du coq – et triomphe de Beaumarchais.)

ET C’EST À CE MOMENT QUE LE RIDEAU SE FERME


SIXIÈME TABLEAU

Le cabinet de travail de Beaumarchais.
La scène est vide – quand paraît Beaumarchais, que Gudin accompagne.
GUDIN. – Le jugement sera rendu ce soir.
BEAUMARCHAIS. – Je le vomis d’avance. Tu sais à quoi je me suis exposé, n’est-ce pas ?… À être blâmé – et si je suis blâmé, je me brûle la cervelle.
(Gudin entend cela sans broncher.)
Tu ne le crois pas ?
GUDIN. – Non.
BEAUMARCHAIS. – Pourquoi ?
GUDIN. – Parce que la vie et toi, vous êtes amant et maîtresse.
BEAUMARCHAIS. – Et ! Bien, mais – cela se quitte, une maîtresse, quand elle vous trahit.
GUDIN. – Nous en reparlerons ce soir.
(Beaumarchais s’est mis à marcher de long en large.)
Est-ce que tu as des nouvelles de Voltaire ?
BEAUMARCHAIS. – Non.
(Ils restent un instant silencieux l’un et l’autre.)
GUDIN. – Et Mademoiselle Ménard… ?
BEAUMARCHAIS. – Je m’en soucie fort peu.
(Il ne pense effectivement qu’à lui.)
GUDIN. – T’a-t-on parlé de l’Amérique ?
BEAUMARCHAIS. – Non – et ce n’est d’ailleurs pas le moment de m’en parler. Perds tout espoir de me distraire, tu sais.
(Un temps.)
Et qu’est-ce qu’on aurait pu m’en dire ?
GUDIN. – De quoi ?
BEAUMARCHAIS. – De l’Amérique.
GUDIN. – Que ç’allait mal, là-bas.
BEAUMARCHAIS. – Pour qui ?
GUDIN. – Pour les Anglais.
(Malgré lui, Beaumarchais s’intéresse à la chose.)
BEAUMARCHAIS. – On en est sûr ?
GUDIN. – Certain.
BEAUMARCHAIS. – Espérons-le.
GUDIN. – Pourquoi ?
BEAUMARCHAIS. – Parce que – si ç’allait bien pour les Anglais, ça n’irait pas très bien pour nous. C’est dommage, mais c’est ainsi.
(Il y pense – puis, de nouveau, repense à lui.)
Quelle heure as-tu ?
GUDIN. – Neuf heures moins dix. Ne sois pas impatient – ils ne rendront pas leur jugement avant onze heures.
BEAUMARCHAIS. – Tu le sais ?
GUDIN. – J’ai tout lieu de le croire.
(Un temps.)
BEAUMARCHAIS. – Mais – qui t’a dit que ç’allait mal pour les Anglais en Amérique ?
GUDIN. – Bradley, qui est revenu de Londres il y a deux jours. Il avait assisté au procès de Benjamin Franklin devant la Commission des Lords. Wedderburn l’a insulté pendant trois longues heures – et, finalement ils l’ont révoqué.
BEAUMARCHAIS. – Alors, pendant qu’on m’injuriait ici – on insultait là-bas cet homme de génie.
GUDIN. – Te voilà consolé – un peu.
BEAUMARCHAIS. – Non, mais édifié – beaucoup. Ce que tu viens de m’apprendre est important, d’ailleurs – car on peut estimer qu’à dater d’aujourd’hui Franklin n’est plus Anglais – et que, en conséquence, il n’y aura bientôt plus là-bas que les Américains. Je n’en fais plus maintenant pour eux qu’une question de cimetières.
GUDIN. – De cimetières ?
BEAUMARCHAIS. – Oui. Quand, tous, ils auront leurs grands-pères enterrés auprès d’eux – leurs noms s’effaceront d’eux-mêmes sur les tombes qu’ils ont encore en Angleterre. Est-ce que tu es certain que ta montre va bien ?
GUDIN. – Elle marque toujours des heures invraisemblables.
BEAUMARCHAIS. – Fais voir.
(Gudin passe à Beaumarchais sa montre. Celui-ci l’ouvre et l’examine.)
Tu me rajeunis de vingt-cinq ans. Oui, elle va – comme si je l’avais faite.
(Il rend sa montre à Gudin.)
Sais-tu s’il est encore à Londres ?
GUDIN. – Qui ?
BEAUMARCHAIS. – Franklin.
GUDIN. – Je peux le demander à Bradley.
BEAUMARCHAIS. – Fais-le.
(Un temps.)
Si tu y allais ?
GUDIN. – À Londres ?
BEAUMARCHAIS. – Non, au Palais de Justice.
GUDIN. – J’y vais.
BEAUMARCHAIS. – Merci.
GUDIN, sur le seuil de la porte. – Est-ce que je peux te donner un conseil ?… Travaille à ton « Barbier » – et réussis-le bien. C’est encore ce qui peut les ennuyer le plus.
(Beaumarchais, resté seul, fait quelques pas encore, puis il se laisse tomber lourdement sur un canapé.)

ET LE RIDEAU SE FERME


SEPTIÈME TABLEAU

Dans le même décor – trois heures plus tard.
Gudin entre sans faire de bruit. Il cherche des yeux son ami. Il voit qu’il dort à poings fermés sur le canapé. Il s’en approche. Beaumarchais a quelque chose entre les mains – un manuscrit. Gudin le prend.
GUDIN. – « Le Barbier de Séville » – tiens !
(Il le repose auprès de lui. Beaumarchais ouvre alors les yeux – et, du regard, il le questionne.)
GUDIN. – Tu es condamné au blâme.
(Beaumarchais, très calme, se lève et – selon son habitude – il va marcher de long en large.)
BEAUMARCHAIS. – Madame Goëzman ?
GUDIN. – Condamnée comme toi.
BEAUMARCHAIS. – Et lui ?
GUDIN. – Qui – Goëzman ?… Hors de cour.
BEAUMARCHAIS. – C’est-à-dire ?
GUDIN. – Chassé.
BEAUMARCHAIS. – Ah – ah ?
GUDIN. – Oui.
BEAUMARCHAIS. – Et mes quinze louis ?
GUDIN. – Donnés aux pauvres.
BEAUMARCHAIS. – Et l’assistance ?
GUDIN. – Hurlante – et je l’ai fuie, tu le penses bien.
BEAUMARCHAIS. – Quelle heure est-il ?
GUDIN. – Minuit vingt.
BEAUMARCHAIS. – Mon Dieu – ç’a duré si longtemps ?
GUDIN. – Oui. Tu as dormi ?
BEAUMARCHAIS. – Grâce au « Barbier » – je l’ai relu.
GUDIN. – Et c’est lui qui t’a fait dormir ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, parce qu’il m’a tranquillisé. C’est beaucoup mieux que je ne pensais.
GUDIN. – Et, s’il t’a fait dormir, c’est sur tes deux oreilles, en somme.
BEAUMARCHAIS. – Oui. C’est loin d’être parfait – mais c’est jouable, en tous cas. Je ne sais pas s’il me fera vivre un jour – mais, déjà, le voilà qui m’empêche de me tuer.
(On sonne.)
As-tu le sentiment que je vais être arrêté ?
GUDIN. – Oh ! Certainement pas. Tu seras convoqué sans doute dans deux jours.
(Gustave est entré – et il présente une lettre à Beaumarchais.)
BEAUMARCHAIS. – Il n’y a pas de réponse ?
GUSTAVE. – Non, Monsieur.
(Gustave sort. Beaumarchais a décacheté la lettre et il la lit.)
BEAUMARCHAIS. – Quoi ?… Le Prince de Monaco m’invite à déjeuner demain !… Qu’est-ce que cela veut dire ?
GUDIN. – Qu’il n’attache pas au blâme une grande importance.
(On entend alors crier dans la cour.)
BEAUMARCHAIS. – On crie dehors !
GUDIN. – Laisse crier la foule. Tu as ça !
(Il veut parler de la lettre reçue à l’instant.)
BEAUMARCHAIS. – Je préférerais… avoir les deux.
(Gustave entre et annonce :)
GUSTAVE. – Son Altesse Monseigneur le Prince de Conti.
(Le Prince de Conti paraît et va à Beaumarchais les bras ouverts.)
LE PRINCE DE CONTI. – Venez qu’on vous embrasse !… Mon ami, quel triomphe !… Le Parlement Maupeou s’effondre grâce à vous – et vous allez connaître une gloire inouïe !
(Sont entrés avec lui quatre gentilshommes et deux dames qui viennent féliciter Beaumarchais. Ils sont dans l’enthousiasme.)
PREMIER GENTILHOMME. – Il y a mille personnes en bas qui vous réclament !
BEAUMARCHAIS. – En êtes-vous bien sûr ?
PREMIÈRE DAME. – Ouvrez votre fenêtre – ils vont vous acclamer.
DEUXIÈME GENTILHOMME. – Les juges sont partis conspués par la foule – et ils se sont réfugiés dans les caves du Palais de Justice.
(Beaumarchais a ouvert une fenêtre – et sitôt qu’il s’y montre, on entend une clameur qui monte de la cour.)
LA FOULE. – Vive Beaumarchais !
TROISIÈME GENTILHOMME. – Oui, mais quand même il est blâmé – c’est bien dommage !
DEUXIÈME DAME. – Qu’est-ce que c’est que d’être blâmé ?
PREMIER GENTILHOMME. – C’est ignominieux ! On vous fait mettre à genoux et l’on vous dit : « La Cour te blâme et te déclare infâme. »
TOUS. – Oh !
LA VOIX DU PEUPLE. – Vive la liberté !
LE PRINCE DE CONTI, à Beaumarchais. – Vous en faites de belles !
(Beaumarchais referme la fenêtre – et tous prennent congé de lui.
Les ayant remerciés de la visite qu’ils lui ont faite, Beaumarchais les accompagne – et Gudin reste seul un instant.
Beaumarchais, de retour, tombe dans les bras de son ami.)
GUDIN. – Es-tu heureux ?
BEAUMARCHAIS. – Presque.
(On sonne.)
Tiens !
(Gustave ouvre la porte. Il laisse entrer une femme jeune et jolie – puis il se retire.
Elle n’est pas seulement jolie et jeune, cette femme, elle est altière et distinguée. C’est Madame Willermaulaz.
Elle se laisse regarder – puis, elle sourit à Beaumarchais et lui déclare :)
MADAME WILLERMAULAZ. – J’aimerais savoir jouer de la harpe. Ne voudriez-vous pas me donner des leçons ?
(Elle ajoute aussitôt :)
Si j’avais votre esprit, j’aurais trouvé sans doute un prétexte meilleur.
(Et, enfin, elle avoue :)
J’ai passé ma journée au Palais de Justice – et j’aimerais passer ma nuit auprès de vous.
(Beaumarchais n’est pas homme à s’en étonner.)
Je me suis dit : « Ce soir, il faut qu’il ait tout » – et, comme je n’ai pas une amie qui me vaille, je suis venue moi-même.
(Gudin commence à se demander s’il n’est pas de trop.)
Vous devez bien penser que, pour agir ainsi, il faut que je sois quelqu’un de bien – sans quoi je serais quelqu’un de tellement mal !
(Et, d’ailleurs, elle se présente :)
Marie-Thérèse Willermaulaz – dont le rêve serait de faire votre bonheur. Si vous avez encore des combats à livrer, des heures sombres à vivre, vous aurez, là, mon cœur – et ce que j’ai d’intelligence. Il n’y a pas que vous qui soyez courageux, vous savez !
(On la sent résolue et sincère.)
Vous avez retourné tantôt l’opinion publique en nous montrant ce que pourrait être un jour la liberté – vous méritez qu’on vous adore. C’était sublime – et sans cesser pourtant d’être spirituel. L’histoire des quinze louis – ah ! quel coup de théâtre !… Pour évincer le parlement ancien, il avait fallu Louis XV – quinze louis ont suffi pour sabrer le nouveau.
BEAUMARCHAIS. – Vous voyez qu’il ne valait pas cher !
MARIE-THÉRÈSE. – Vous voulez bien de moi ?
BEAUMARCHAIS. – Et je n’en veux plus d’autre.
(Il lui a tendu ses mains – et Gudin disparaît comme par enchantement.)
BEAUMARCHAIS. – C’est la troisième fois qu’on me demande en mariage.
MARIE-THÉRÈSE. – Mais – ce n’est pas cela que je vous demande. On prétend que vous avez tué vos deux premières femmes – et « jamais deux sans trois », dit-on – alors, épargnez-moi, soyez bon, généreux – et ne m’épousez pas.
BEAUMARCHAIS. – Alors, vous voulez donc que ce soit pour la vie ?
(Il l’étreint – et leurs bouches se rencontrent.)
BEAUMARCHAIS. – Miracle de l’amour – j’ai trouvé !
MARIE-THÉRÈSE. – Quoi ?
BEAUMARCHAIS. – Ce qu’il me reste à faire. Vous m’accompagnerez demain jusqu’à Versailles ?
MARIE-THÉRÈSE. – Avec plaisir.
BEAUMARCHAIS. – Soyez ici chez vous.
(Et, l’ayant fait asseoir sur le canapé, il se tient auprès d’elle.
Elle voit le manuscrit du « Barbier » qu’il avait laissé là.)
MARIE-THÉRÈSE. – « Le Barbier de Séville » ?
BEAUMARCHAIS. – Oui – vous venez peut-être un peu tard dans ma vie – mais j’ai l’impression que vous arrivez bien.
(Il la prend dans ses bras.)

ET LE RIDEAU SE FERME



DEUXIÈME ACTE


HUITIÈME TABLEAU

À Versailles, dans le Salon du Roi.
Sont en scène, au lever du rideau, Louis XV, le Comte de Vergennes et Monsieur de Sartine.
Le Roi est vieux, il est malade, et sa lassitude est extrême. Il parle en évitant de regarder ses interlocuteurs.
LOUIS XV. – Or, Messieurs, ma santé me donne en ce moment de vives inquiétudes – et j’ai résolu de mettre en ordre mes affaires. Me voilà donc contraint de vous faire un aveu. Depuis déjà bien des années, j’entretiens, tant en Angleterre qu’en Autriche, tant en Espagne qu’en Russie, certains agents secrets avec lesquels je corresponds. Ils ont de moi beaucoup de lettres. Ces lettres sont compromettantes. Moi, vivant, elles ne courent pas le risque d’être divulguées – moi, mort, je ne réponds plus de mes agents. Le plus redoutable de tous est, à mon sens, le Sieur d’Éon.
(Étonnement de Sartine et de Vergennes.)
J’ajouterai que ce singulier personnage dont nous ne savons toujours pas s’il est un homme ou une femme, est, de tous mes agents, celui qui, de beaucoup, me fut le plus utile. Intrépide, rusé…
SARTINE. – Hypocrite, menteur…
VERGENNES. – Corrompu…
LOUIS XV, leur coupant la parole. – Je ne crois pas qu’un saint ferait ce métier-là.
(Entre Monsieur de la Borde. Il vient au Roi et lui parle à l’oreille.)
LOUIS XV. – Oui, oui – je sais qu’il est ton protégé.
MONSIEUR DE LA BORDE. – C’est un homme d’un grand mérite.
LOUIS XV. – Eh ! Bien, tu lui diras…
MONSIEUR DE LA BORDE. – Que Votre Majesté le lui dise Elle-même.
LOUIS XV. – Il est là ?
MONSIEUR DE LA BORDE. – Oui.
LOUIS XV. – Qu’il entre.
(Un instant plus tard entre Beaumarchais.)
LOUIS XV. – Vous ne serez point mandé en Chambre du Conseil. Je veux vous éviter cette humiliation. Mais vous allez vous tenir tranquille – n’est-ce pas ? Ce n’est pas le tout d’être blâmé – encore faut-il être modeste.
(Ayant parlé, le Roi tend la main à Beaumarchais.)
Qu’est-ce que vous allez faire ?
BEAUMARCHAIS. – Mais, Sire…
LOUIS XV. – Asseyez-vous.
BEAUMARCHAIS. – Je ne peux plus rien faire. Le blâme est une chose horrible et révoltante. Être frappé d’indignité, ce n’est pas infamant – mais c’est une infamie – car je n’ai plus le droit d’exercer mon métier ni de porter mon nom – toute fonction publique m’est interdite à tout jamais. On me couvre de fleurs, parce que, grâce à moi, le Parlement s’est effondré – mais je ne peux pas me nourrir uniquement de fleurs.
(Vergennes et Sartine, bien à regret, s’éloignent.)
LOUIS XV. – Si vous étiez moins sûr de vous, moins orgueilleux, moins insolent…
BEAUMARCHAIS. – Je n’aurais pas fait tomber le Parlement Maupeou, je ne serais plus Beaumarchais. Sire, entendez-moi bien…
(Beaumarchais s’inquiète de savoir si Vergennes et Sartine ne l’écoutent pas.)
LOUIS XV. – Je vous entends très bien.
BEAUMARCHAIS. – Eux aussi. Parlons bas. Sire, il m’est venu hier au soir une idée étonnante…
LOUIS XV. – Je vous fais confiance.
BEAUMARCHAIS. – Je ne peux plus porter mon nom, je ne peux plus faire mon métier – sous un faux nom, qu’est-ce qu’on peut être ?
LOUIS XV. – ?
BEAUMARCHAIS. – Agent secret. Prenez-moi comme agent secret – sous le nom de Ronac – c’est mon nom retourné : Caron – Ronac. Faites-moi donner ce soir un ordre de mission pour que je me rende en Angleterre – et si j’arrive à temps pour rencontrer le Docteur Franklin, avant huit jours, je remets entre les mains de Votre Majesté un rapport confidentiel – et relatif à l’Amérique. C’est la carte qu’il faut jouer. Sire, l’Amérique vaincra l’Angleterre si nous lui fournissons des armes et de la poudre. Si les Anglais étaient vainqueurs – ou bien s’ils s’entendaient ensemble – ils nous tomberaient dessus. La France ne peut pas s’en désintéresser – ni l’Espagne d’ailleurs – et j’ai, de ce côté, des vues – et quelques chances.
LOUIS XV. – Décidément, ce n’est pas sans raison que vos ennemis vous reprochent de vous mettre volontiers en avant.
BEAUMARCHAIS. – Mes amis également me l’ont fait observer.
LOUIS XV. – Est-ce complètement faux ?
BEAUMARCHAIS. – C’est complètement vrai.
LOUIS XV. – Allons donc ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, Sire – mais qu’on ajoute alors que je me mets en avant quand il y a du danger. Sire, me voyez-vous me mettant en arrière – alors que ce qui touche à la gloire et au bonheur de ma patrie épuise toutes mes sensibilités ? Quand nous commettons une faute, j’en ai une colère d’enfant – et, en projet, chaque nuit, je répare nos sottises de la journée !
LOUIS XV. – Quand « nous » commettons une faute ?… Qu’entendez-vous par « nous » ?
BEAUMARCHAIS. – La France.
LOUIS XV. – Alors, c’est vous, la France ?
BEAUMARCHAIS. – Non – mais nous, c’est la France.
LOUIS XV. – Et quand la France fait quelque chose de bien, vous dites encore « nous » ?
BEAUMARCHAIS. – Non – là, je dis : le Roi.
LOUIS XV. – Oh ! Vous n’êtes pas bête !
BEAUMARCHAIS. – Nous sommes quelques-uns qui ne sommes pas bêtes – et qu’on tient à l’écart des affaires publiques.
LOUIS XV. – Vous voudriez qu’on vous consultât ?
BEAUMARCHAIS. – Pourquoi pas. Pourquoi se prive-t-on toujours des lumières de ceux qui font la gloire de la France ?
LOUIS XV. – Vous avez de l’audace.
BEAUMARCHAIS. – Et j’ai le goût du risque.
(Beaumarchais respecte le silence observé un instant par le Roi. Il le croit de bon augure.)
LOUIS XV. – Alors, si je vous demandais de me donner un conseil…
BEAUMARCHAIS. – J’en ai un sur la langue.
LOUIS XV. – Bon. Tirez-moi la langue. Qu’est-ce que je devrais faire ?
BEAUMARCHAIS. – Un geste symbolique : ordonner qu’on démolisse la Bastille.
LOUIS XV. – Vous plaisantez ?
BEAUMARCHAIS. – Non, mais je vais au plus pressé. Elle sera démantelée un jour.
LOUIS XV. – Pour libérer combien de gens ?
BEAUMARCHAIS. – Tous ceux qui n’y sont pas. (Le Roi y pense.)
LOUIS XV. – Pas encore.
BEAUMARCHAIS. – Attendons.
LOUIS XV. – Vous attendrez sans moi. Quand partez-vous pour Londres ?
BEAUMARCHAIS. – Aussitôt que Votre Majesté voudra bien m’en donner l’ordre.
LOUIS XV. – Soit – mais si vous allez à Londres, il vous faudrait en profiter pour voir quelqu’un là-bas…
BEAUMARCHAIS. – Quelqu’un ?
LOUIS XV. – Oui – ou quelqu’une.
(Le Comte de Vergennes et Monsieur de Sartine, inquiets, sont revenus sur leurs pas.)
(Le Roi les interpelle.)
Je charge Beaumarchais de ce dont nous parlions.
(Ils en sont mécontents et surpris.)
LOUIS XV, à l’oreille de Beaumarchais. – Son sexe importe peu d’ailleurs, en l’occurrence. Il faudrait obtenir – à n’importe quel prix…
BEAUMARCHAIS. – À n’importe quel prix – nous pourrons l’obtenir. Il s’agit ?
ET LE RIDEAU SE FERME

NEUVIÈME TABLEAU

Chez le Chevalier d’Éon – dans son salon – à Londres. Une servante fait entrer Beaumarchais.
BEAUMARCHAIS. – Et veuillez annoncer le Baron de Ronac.
LA SERVANTE. – Yes, Sir.
(Puis, elle se retire.
Un instant plus tard, paraît le Chevalier d’Éon, revêtu de son uniforme de Capitaine de Dragons, et portant la Croix de Saint-Louis. Il est beau, juvénile, élégant, sûr de lui – d’ailleurs efféminé – et, dès l’abord, « Monsieur de Ronac » est dans le doute.
Il n’en va pas de même du Chevalier d’Éon qui l’accueille en ces termes :)
ÉON. – Monsieur de Beaumarchais !
BEAUMARCHAIS. – Mais…
ÉON. – Oh ! Voyons !… Je suis votre humble serviteur.
BEAUMARCHAIS. – Monsieur le Chevalier d’Éon, je suis votre valet.
(Et ils n’ont l’air de domestiques ni l’un ni l’autre,)
ÉON. – Que c’est une agréable surprise pour moi de vous voir à Londres, Monsieur ! Il est vrai que nous devions finir par nous rencontrer – poussés l’un vers l’autre par cette curiosité naturelle aux animaux extraordinaires !
(Ils se sont assis.)
Donnez-moi vite des nouvelles de France. Le Roi ?
BEAUMARCHAIS. – Hélas !
ÉON. – Vieilli ?
BEAUMARCHAIS. – C’en est la fin.
ÉON. – Déjà. Et le Dauphin ?
BEAUMARCHAIS. – C’est le bon gros garçon…
ÉON. – Et ce n’est pas ce qu’il nous faudrait en ce moment. On tâchera de s’en passer. L’Amérique ?
BEAUMARCHAIS, jouant au plus fin. – L’Amérique ?… On attend.
ÉON. – On a tort – et, à l’heure actuelle, on ne devrait pas s’occuper d’autre chose. Vous, surtout. Et, puisque vous êtes un agent secret du Roi…
BEAUMARCHAIS. – ?
ÉON. – Si, Monsieur de Ronac.
BEAUMARCHAIS. – Mais, je…
ÉON. – Chut – ma police est mieux faite que la vôtre. Et puisque nous sommes entre nous, faites savoir à Sa Majesté que l’Angleterre prépare un nouvel envoi de troupes, car le dernier Congrès de Philadelphie dissimule mal – exprès ! – ses intentions belliqueuses. La France, à mon avis, ne peut pas rester neutre – sinon en apparence – car nous aurions trop à y perdre – et le temps presse, croyez-moi.
BEAUMARCHAIS. – Quelle est votre opinion sur elle ?
ÉON. – Sur elle, qui ?
BEAUMARCHAIS. – L’Angleterre.
ÉON. – J’y vis depuis longtemps – j’ai peur d’être partial. Je ne serais cependant pas surpris de partager la vôtre. Quelle est-elle, votre opinion sur l’Angleterre ?
BEAUMARCHAIS. – Je la respecte, je l’admire…
ÉON. – Votre opinion ?
BEAUMARCHAIS. – Non l’Angleterre – et je l’adorerais pour peu qu’elle nous aimât.
ÉON. – Nous sommes donc d’accord. J’ai pu voir, ici, Franklin la veille de son départ…
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Vous l’avez vu ?
ÉON. – Oui.
BEAUMARCHAIS. – Quel homme est-il ?
ÉON. – De premier ordre. Des vertus – et le sens de l’humour. Et, insulté comme il l’a été récemment ici – considérez bien qu’il mettra l’Amérique en feu en arrivant là-bas.
BEAUMARCHAIS. – Et nul n’est mieux placé que lui pour diriger la foudre.
ÉON. – Comme il est malheureux que vous ne l’ayez pas vu !… Tâchez donc de rencontrer Arthur Lee – il est à Londres en ce moment.
BEAUMARCHAIS. – Je l’ai vu ce matin.
ÉON, vexé. – J’ai parlé – et vous avez gardé le silence : vous êtes plus fort que moi.
BEAUMARCHAIS. – Je n’en suis pas sûr.
ÉON. – Moi non plus. Nous allons le voir – car : à nous deux, maintenant !
BEAUMARCHAIS. – À nous deux ?
ÉON. – Dame !
BEAUMARCHAIS. – Dame est le mot.
ÉON. – Peut-être bien. Donc, posez-moi tout de suite la question qui vous brûle les lèvres.
BEAUMARCHAIS. – Êtes-vous une femme ?
ÉON. – Qu’en pensez-vous ?
BEAUMARCHAIS. – Hum…
ÉON. – Homme ?
BEAUMARCHAIS. – Non, j’ai fait : hum !
ÉON. – Or, il faut se méfier de ses impressions. Et la conviction la plus absolue…
BEAUMARCHAIS. – Ne vaut pas une petite preuve.
ÉON. – J’en suis certaine…
BEAUMARCHAIS. – ?
ÉON. – Disait ma mère.
BEAUMARCHAIS. – Et vous, qu’en dites-vous ?
ÉON. – Moi, j’en suis sûr.
BEAUMARCHAIS. – Vous êtes les deux, peut-être.
ÉON. – Ah ! Non, ça non – parole d’honneur : c’est l’un ou l’autre. Est-ce que j’ai l’air efféminé ?
BEAUMARCHAIS. – Non – mais…
ÉON. – Homasse ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, plutôt.
ÉON. – Comme c’est amusant : c’est l’opinion de Madame Welles – alors que son mari dit que j’ai l’air efféminé. Ce sont de grands amis à moi.
BEAUMARCHAIS. – Vous êtes l’amant de la femme ?
ÉON. – Non – la maîtresse du mari.
(Ils se regardent en chiens de faïence.)
BEAUMARCHAIS. – Quand vous êtes-vous mis en femme pour la première fois ?
ÉON. – À ma naissance. On ne met pas de culottes aux nouveaux-nés, jamais.
BEAUMARCHAIS. – Et quand vous êtes-vous mise en homme pour la première fois ?
ÉON. – À l’occasion d’un bal costumé – et cela m’allait tellement bien que jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, je n’ai plus voulu me mettre en femme.
BEAUMARCHAIS. – À vingt-sept ans ?
ÉON. – Eh ! Oui – le 2 Juillet 1755.
BEAUMARCHAIS. – C’était à quelle occasion ?
ÉON. – Pour me rendre en Russie – en mission secrète. Il était difficile, en ce temps-là, déjà, de passer la frontière. Une femme éveillait moins l’attention qu’un homme – et, sur l’ordre du Roi, je me suis enjuponné pour cela.
BEAUMARCHAIS. – Le péril était grand.
ÉON. – Je n’ai jamais manqué d’audace. J’apportais à la Tzarine une lettre autographe du Roi.
BEAUMARCHAIS. – Elle était belle ?
ÉON. – La lettre ?
BEAUMARCHAIS. – Non – la Tzarine.
ÉON. – Très.
BEAUMARCHAIS. – Et vous avez séjourné près d’elle…
ÉON. – Quelques mois.
BEAUMARCHAIS. – Et l’idée de rester en Russie définitivement ne vous a pas…
ÉON. – Ah ! Non – je me suis toujours appliqué à tourner le dos à la Sibérie – et je ne tenais pas à changer de position.
BEAUMARCHAIS. – Et la Tzarine vous recevait… ?
ÉON. – La nuit – de préférence.
BEAUMARCHAIS. – En qualité de lecteur.
ÉON. – Heu… non : de lectrice.
BEAUMARCHAIS. – Avait-elle deviné que… ?
ÉON. – Elle a fait semblant de ne jamais s’apercevoir de rien. Elle était…
BEAUMARCHAIS. – Très artiste.
ÉON. – Voilà.
BEAUMARCHAIS – Et – que lui lisiez-vous ?… « Justine » ?
ÉON. – Non. Nous, feuilletons ensemble « L’Esprit des Lois » de Montesquieu.
(Il tend la main vers des livres qui se trouvent sur la table auprès de lui. Il en prend un, relié.)
BEAUMARCHAIS. – Et vous avez obtenu d’elle ?
ÉON. – Ses faveurs – relatives à la reprise des relations diplomatiques entre la France et la Russie. Aimeriez-vous savoir où et comment j’avais dissimulé la lettre autographe du Roi qui m’accréditait auprès d’elle ?
BEAUMARCHAIS. – Mais oui.
ÉON, lui passant le livre. – Dans cette reliure.
BEAUMARCHAIS. – « L’Esprit des Lois ».
(Beaumarchais le retourne en tout sens.)
ÉON. – Permettez.
(Éon reprend le livre et lui en montre le secret.)
BEAUMARCHAIS. – Cela peut servir encore.
ÉON. – Peut-être. Qu’aimeriez-vous glisser sous cette couverture ?
BEAUMARCHAIS. – Une transaction qui serait signée par vous et par moi.
ÉON. – C’est le but de votre voyage ?
BEAUMARCHAIS. – Ni plus ni moins. Le Roi n’ignore pas votre désir profond de revoir la France – et d’y rester.
ÉON. – Et il a des conditions à me poser ?
BEAUMARCHAIS. – Sans doute. Sa Majesté aimerait rentrer en possession de toute la correspondance secrète qu’Elle avait entretenue avec vous.
ÉON. – Nous en examinerons pour moi les avantages.
BEAUMARCHAIS. – Tout de suite ?
ÉON. – Non – demain.
(La servante entre et dépose sur la table le plateau à thé.)
LA SERVANTE. – Will you have tea now, Miss ?
BEAUMARCHAIS, à mi-voix. – Miss ?
ÉON. – Yes. Also give the muffins.
LA SERVANTE. – Yes, Sir.
BEAUMARCHAIS, à mi-voix. – Sir !
(Puis la servante sort.
Éon et Beaumarchais se regardent en souriant.)
BEAUMARCHAIS. – Vous entretenez le doute.
ÉON. – Il y a si peu de distraction ici.
BEAUMARCHAIS. – Si peu que les paris sont ouverts dans tous les clubs de Londres au sujet de votre sexe.
ÉON. – Vous avez parié ?
BEAUMARCHAIS. – J’irai en sortant de chez vous.
ÉON. – En connaissance de cause.
BEAUMARCHAIS. – Quel pourcentage touchez-vous sur les paris ?
ÉON. – C’est une idée !… Voulez-vous qu’on fasse l’affaire à nous deux : half and half ?
BEAUMARCHAIS. – Un coup de bourse !
(Éon, en souriant, lui montre deux de ses doigts.)
ÉON. – Deux ?
(Il s’agit du nombre de morceaux de sucre.)
BEAUMARCHAIS. – Comme vous.
ÉON. – Alors, deux.
(La servante revient avec les muffins, les pose et s’en retourne.)
BEAUMARCHAIS. – Quand vous habillez-vous en femme ?
ÉON. – De temps à autre.
BEAUMARCHAIS. – Cela vous amuse de changer.
ÉON. – Ah ! Follement. Il n’y a pas que vous qui aimiez à faire des comédies, vous savez !… Concevoir une intrigue et la mener à bien, en évitant tous les écueils – c’est passionnant !… D’autant que j’ai sur vous l’avantage de jouer mes comédies moi-même !… C’est tellement intéressant de tromper, de mentir, surtout quand…
BEAUMARCHAIS. – Quand ?
ÉON. – Quand c’est Beaumarchais que l’on berne !… Le Roi de France m’envoie l’homme le plus fin, le plus rusé de son royaume – pour tâcher de savoir si je suis une femme – et le voilà, là, devant moi, qui se demande si je suis un homme !
BEAUMARCHAIS. – Je ne me le demande plus.
ÉON. – Quoi, vous savez…
BEAUMARCHAIS. – Oui.
ÉON. – Que je suis… quoi ?
BEAUMARCHAIS. – Ce que vous êtes.
(Éon sourit.)
Vous en doutez ?… Bon. Êtes-vous libre ce soir ?
ÉON. – Pour ?
BEAUMARCHAIS. – Souper avec moi.
ÉON. – Où ?
BEAUMARCHAIS. – Dans ma chambre.
ÉON. – Heu… non.
BEAUMARCHAIS. – Ah !
ÉON. – Dans la mienne, si vous voulez. Vous avez peur ?
BEAUMARCHAIS. – Moins que vous ?
ÉON. – Moi ?… De quoi aurais-je peur ?… Moi, je sais que vous êtes un homme. Je l’espère du moins. Dois-je me mettre en femme pour souper avec vous ?
(Il prend la main de Beaumarchais.)
Je crois qu’il ne serait pas bête, l’enfant que nous aurions…
(Ayant dit cela, Éon se trouble et, finalement, il éclate en sanglots.)
BEAUMARCHAIS. – Vous êtes donc ?
ÉON. – Mais oui – je ne suis qu’une femme !… Ah ! Je n’en pouvais plus !
(Beaumarchais s’est levé par compassion – et il s’approche d’Éon.)
BEAUMARCHAIS. – Allons ! Allons !
ÉON. – Prenez-moi dans vos bras – serrez-moi fort !… Je suis la plus malheureuse, la plus pitoyable des femmes !… Vous aurez donc fini par m’arracher la vérité !… Mais, pouvais-je me taire encore – alors que je me sentais démasquée par vous. On ne peut pas tromper Beaumarchais bien longtemps – on ne peut pas mentir aux êtres qui vous plaisent ! Oui, soupons tous les deux, ce soir – où vous voudrez. Passez me prendre à onze heures, ici.
BEAUMARCHAIS. – C’est entendu.
ÉON. – Voulez-vous que je reste en homme ?
BEAUMARCHAIS. – Cela m’obligerait à me mettre en femme. Il vaut mieux ne pas trop faire jaser.
ÉON. – Vous êtes la première personne au monde à qui je me sois confiée.
BEAUMARCHAIS. – Vous êtes le premier capitaine de dragons que je prends dans mes bras !
(Beaumarchais se penche – le Chevalier d’Éon, pudiquement, tourne la tête.)
ÉON. – Non – tout à l’heure.
BEAUMARCHAIS. – À tout à l’heure.
(Éon s’est levé.)
ÉON. – Rose ? Bleue ?
BEAUMARCHAIS. – ?
ÉON. – Ma robe.
BEAUMARCHAIS. – Bleue.
(Beaumarchais s’éloigne et au moment de sortir il envoie un baiser à Éon qui le lui retourne.
Resté seul, Éon sonne. La servante paraît.)
ÉON. – Quand ce Monsieur viendra me chercher ce soir, vous lui direz que je suis… mal disposée – et que je m’excuse.
LA SERVANTE. – ?
ÉON. – Pardon. When this gentleman calls for me this evening you will tell him that I am…
LA SERVANTE. – Not well ?
ÉON. – Unwell.
ET LE RIDEAU SE FERME

DIXIÈME TABLEAU

Dans le Salon du Roi, à Versailles.
Le Comte de Vergennes et Monsieur de Sartine sont seuls en scène au lever du rideau.
Par la porte, ouverte à deux battants sur la Galerie, ils regardent et semblent guetter quelqu’un.
SARTINE. – Le voilà !
(Paraît alors Beaumarchais. Un laquais le suit qui porte une cassette assez volumineuse. Sur un geste de Beaumarchais le laquais dépose la cassette sur le bureau du Roi.
Entre temps, Messieurs de Vergennes et de Sartine ont accueilli Beaumarchais et tous trois se sont salués.
Le laquais se retire.)
VERGENNES. – Alors… ?
SARTINE. – Est-ce une femme ?
BEAUMARCHAIS, montrant la porte par laquelle, logiquement, doit venir le Roi. – Est-ce un homme ?
(Ils ne veulent pas répondre à la question de Beaumarchais.)
VERGENNES. – Il va vous recevoir tout de suite.
SARTINE. – Que d’événements considérables se sont produits pendant votre séjour à Londres !
VERGENNES. – La mort du Roi…
SARTINE. – La Déclaration d’Indépendance des États-Unis…
VERGENNES. –… et nous en attendons le texte…
BEAUMARCHAIS. – J’en ai la traduction sur moi.
(Vergennes en est surpris – Sartine, contrarié.)
VERGENNES. – Enfin, la nomination de Benjamin Franklin au poste d’Ambassadeur en France – et je suis particulièrement ravi de vous l’apprendre.
BEAUMARCHAIS. – Et, moi-même, je suis heureux de pouvoir vous informer que le Docteur Franklin s’est embarqué le onze Avril sur un navire qui – pure coïncidence – porte le nom de « Représaille ». Cet illustre savant débarquera sans doute en Bretagne dans les premiers jours du mois prochain.
(Une porte, à gauche, s’ouvre alors – un laquais s’efface et annonce :)
LE LAQUAIS. – Le Roi.
(Et Louis XVI paraît.
Tous s’inclinent – et le Roi, affable, tend la main à Beaumarchais.)
LOUIS XVI. – Je sais en quelle estime vous tenait mon aïeul vénéré, feu le Roi Louis XV – et j’ai hâte de connaître les résultats de votre mission en Angleterre.
(Tout en parlant, le Roi a pris place à sa table de travail et il a désigné un siège à Beaumarchais.)
BEAUMARCHAIS. – Sire, le résultat tangible de ma mission se trouve précisément sous les yeux de Votre Majesté. C’est dans cette cassette, en effet, que la Chevalière d’Éon conservait secrètement la correspondance que le défunt Roi lui avait adressée.
LOUIS XVI. – Vous dites : la Chevalière d’Éon ?
BEAUMARCHAIS. – Sire, je le dis, parce que le Chevalier d’Éon est une femme.
(Vif étonnement de Monsieur de Vergennes et de Monsieur de Sartine.)
LOUIS XVI. – En êtes-vous bien sûr ?
BEAUMARCHAIS. – Elle m’en a fait l’aveu.
LOUIS XVI. – Comme c’est amusant !… C’était une femme, ce dragon !
BEAUMARCHAIS. – Et séduisante qui plus est. Mais ce dragon n’était pas femme à vous rendre pour rien les lettres du feu Roi !… Lorsque j’aurai dit d’elle qu’elle témoigna d’un courage indomptable à la guerre, qu’elle fut grièvement blessée et décorée de la Croix de Saint-Louis sur le champ de bataille, j’ajouterai qu’elle nous a, diplomatiquement, rendu les plus grands services – et je conclurai enfin que c’est une créature intéressée, dangereuse – mais d’une très vive intelligence. Néanmoins, j’ai pu parvenir à lui faire signer une transaction – ô combien singulière ! – où, primo, elle reconnaît qu’elle est une femme – où, secundo, elle s’engage à restituer la totalité des lettres qu’elle avait reçues du Roi Louis XV – où, finalement, rentrant en France, elle consent à reprendre ses habits de femme et à ne plus jamais les quitter – de manière que nous ne connaissions pas ici le scandale des paris ouverts à Londres sur son sexe.
LOUIS XVI. – Ils en font des paris, à Londres ?
BEAUMARCHAIS. – Oui, Sire.
SARTINE. – Ce qui est inadmissible – d’autant plus que c’est lui qui doit tenir la caisse.
LOUIS XVI. – Pourquoi dites-vous « lui », puisqu’on vous dit que c’est une femme ?
SARTINE. – Parce que je suis sûr que c’est un homme.
BEAUMARCHAIS. – Mais non.
SARTINE. – Voulez-vous parier ?
LOUIS XVI. – Ah ! Cela commence, les paris !… Nous en resterons là, s’il vous plaît.
(À Monsieur de Sartine)
Monsieur de Sartine, il vous sera donné connaissance de la transaction consentie à la Chevalière d’Éon – et vous prendrez alors toutes dispositions relatives à son retour en France.
(À Monsieur de Vergennes)
Quant à vous, Monsieur de Vergennes, faites-moi la grâce de tenir à la disposition de Monsieur de Beaumarchais les sommes d’argent que nous restons lui devoir.
(À Beaumarchais)
Je vous remercie, Monsieur, d’avoir si heureusement rempli votre mission à Londres – et je vous félicite d’avoir pu tenir la promesse que vous aviez faite au feu Roi Louis XV dont nous vénérons la mémoire.
BEAUMARCHAIS. – Sire, j’ose me flatter d’avoir tenu toutes les promesses que j’avais faites au Roi Louis XV.
LOUIS XVI. – Qu’entendez-vous par « toutes » ?
BEAUMARCHAIS. – La restitution de ces lettres avait, certes, son intérêt – mais, Sire, il est une question – combien plus importante – et plus brûlante encore. Pour amener à résipiscence la Demoiselle d’Éon, il ne m’a pas fallu moins de trois mois – durant lesquels je n’ai pas chômé, je vous prie de croire. À mon départ pour Londres, j’avais pu convaincre sans peine le Roi Louis XV de la nécessité absolue pour la France d’intervenir secrètement dans les affaires d’Amérique.
VERGENNES, à l’oreille de Sartine. – Qu’est-ce qu’il est encore allé chercher là, mon Dieu !
BEAUMARCHAIS. – Or, les événements se sont précipités. Et je donnerais vingt ans de ma vie, Sire, pour avoir en un moment pareil l’éloquence qu’il faut pour convaincre un monarque aussi jeune, aussi déterminé que Votre Majesté le paraît à nos yeux.
VERGENNES, à l’oreille encore de Sartine. – Mais, de quoi se mêle-t-il – qu’il nous laisse donc faire !
SARTINE. – Monsieur de Beaumarchais pousse les choses au noir…
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Vraiment ?
VERGENNES. – L’Angleterre considère les insurgés d’Amérique d’un œil, certes, attentif – mais, pourtant, paternel.
BEAUMARCHAIS. – Quelle erreur est la vôtre !… Et je n’en veux pour preuve que ces paroles prononcées par William Pitt à l’ouverture du Parlement de Londres – récemment – paroles qui témoignent de son génie politique et de la grandeur de son caractère : « Ces colons, que nous avons à l’origine méprisés comme des rebelles, il nous faut bien aujourd’hui les reconnaître comme des ennemis. » Et il ajouta : « Si j’étais un Américain comme je suis un Anglais, tant qu’un soldat étranger resterait dans ma patrie, jamais je ne déposerais les armes – jamais, jamais, jamais ! » Or, Sire, en conséquence, le moindre échec de l’armée anglaise mettra le Roi d’Angleterre en fâcheuse posture – et, dès lors, sa couronne ne sera pas plus assurée sur sa tête que la tête de ses ministres sur leurs épaules. L’Indépendance Américaine est proclamée – c’en est fait maintenant ! – et tenez pour certain que si la France tend les bras à l’Amérique avant qu’elle ne lui ait tendu la main, les Yankees ne l’oublieront jamais.
VERGENNES. – Vous n’allez tout de même pas jusqu’à penser que l’Amérique pourrait un jour nous rendre la pareille.
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Pourquoi pas ?
SARTINE. – Monsieur de Beaumarchais voit grand !
LOUIS XVI. – Et si nous admettions plutôt qu’il ait vu juste.
(S’adressant à Messieurs de Vergennes et de Sartine.)
Ne restez pas debout, Messieurs.
VERGENNES. – Sire, je l’admettrais, quant à moi, volontiers, si Votre Majesté voulait bien envisager, d’autre part, la victoire possible de l’Angleterre.
BEAUMARCHAIS. – Mais c’est l’envisager, Monsieur, que de tout faire pour l’empêcher – car la victoire de l’Angleterre ne serait pas autre chose pour nous que la perte immédiate de nos possessions. Et considérez bien que la triste économie de deux ou trois millions en ferait perdre au Roi plus de trois cents avant deux ans !… Qu’est-ce que c’est qu’un million. Sire ?
LOUIS XVI. – C’est un million. Vous parliez de trois millions, d’ailleurs.
BEAUMARCHAIS. – Si Votre Majesté voulait me permettre de lui en avancer un sur ma fortune personnelle – le troisième, je l’obtiendrais du Roi d’Espagne.
(Animés de sentiments divers, le Roi, Monsieur de Vergennes et Monsieur de Sartine se regardent.)
LOUIS XVI. – Vous êtes un bien étonnant personnage, Monsieur de Beaumarchais.
(Après un moment de silence, il reprend :)
Vous aviez obtenu, disiez-vous tout à l’heure, le consentement du feu Roi, mon aïeul, à une intervention secrète dans les affaires d’Amérique ?
BEAUMARCHAIS, mentant effrontément. – Oui, Sire.
(Vergennes et Sartine marquent une grande surprise – et Beaumarchais ajoute aussitôt :)
Vous n’étiez point présents, Messieurs – et je l’ai regretté.
(Or, à vrai dire, il ne ment pas, car – franchement – il n’a pas le souvenir que le Roi Louis XV ne le lui ait pas dit. Un homme de sa trempe, inventif de nature, observateur aigu, possédant par ailleurs le sens inné du dialogue, imagine aisément ce qu’aurait pu, ce qu’aurait dû être un entretien secret – et, du diable, si, par la suite, il peut vous assurer que les choses se sont – ou non – passées telles qu’il vous les rapporte.)
LOUIS XVI. – En quoi consistait-elle, cette intervention ?
BEAUMARCHAIS. – En une autorisation accordée à moi-même de faire sortir nuitamment des Arsenaux de France cent pièces de canon, trente tonnes de poudre et vingt mille fusils.
(Cette déclaration semble avoir pétrifié Messieurs de Vergennes et de Sartine.
Il n’en va pas de même du Roi qui, très calme, et sans hâte, prend dans sa poche une pièce d’or – et la fait tourner sur elle-même en la lançant dans l’air.
À peine est-elle retombée sur son bureau qu’il pose sa main sur elle – puis, cette main, il la soulève – mais avec une telle lenteur que l’on ne connaît pas la décision du Sort quand…

LE RIDEAU SE FERME

ONZIÈME TABLEAU

Le cabinet de travail de Beaumarchais.
Marie-Thérèse et Gudin sont en scène au lever du rideau – et ils achèvent en bavardant une partie de tric-trac.
MARIE-THÉRÈSE. – Oh ! Je n’ai pas grand mérite, allez, croyez-le bien. Je l’aime comme on aime un livre – et il est le roman le plus passionnant que j’aie lu de ma vie.
GUDIN. – Grand roman d’aventure…
MARIE-THÉRÈSE. – Avec de l’imprévu toujours – et de l’esprit.
GUDIN. – En imaginez-vous parfois le dénouement ?
MARIE-THÉRÈSE. – Non. Je préfère aller de surprise en surprise.
GUDIN. – Comment était-il ce matin ?
MARIE-THÉRÈSE. – Pierre est heureux ou malheureux.
GUDIN. – Vous ne répondez pas à ma question.
MARIE-THÉRÈSE. – Il ne paraissait pas heureux.
(Le bruit d’une sonnette agitée par une main nerveuse – une porte qu’on fait claquer – et Beaumarchais paraît.)
BEAUMARCHAIS. – Voulez-vous voir un homme heureux – regardez-moi !… Je couvre de baisers la femme que j’adore – et je serre les mains de mon unique ami !
(Il se laisse tomber dans un fauteuil.)
Je vais vous étonner…
MARIE-THÉRÈSE. – Nous sommes là pour ça.
BEAUMARCHAIS. – Je ne déteste pas du tout ce gros garçon.
GUDIN. – De qui nous parles-tu ?
BEAUMARCHAIS. – Du nouveau Roi de France. Il a grand tort d’avoir du ventre, assurément – et ce double menton fait d’un visage aimable une caricature – mais l’homme n’est pas sot. Je dirai même plus : je le crois volontaire.
GUDIN. – Volontaire ?
MARIE-THÉRÈSE. – Il a donc fait tes volontés – pour que tu le dises volontaire ?
BEAUMARCHAIS. – Vous ne saurez rien aujourd’hui – mais il se peut que, dès demain…
(Il se dresse soudain – mû par une pensée qui vient de lui traverser l’esprit.)
Roderigue Hortalez !… Est-ce que ce n’est pas un nom ronflant ?… Roderigue Hortalez – et, si j’ajoute : et Compagnie – ç’a grande allure !
(Il s’est assis à son bureau et, sur une feuille de papier blanc, il appose à plusieurs reprises ces deux noms dont il fait une signature.)
Roderigue Hortalez !… Roderigue Hortalez !…
(Marie-Thérèse et Gudin le regardent bouche bée.)
BEAUMARCHAIS, les tranquillisant. – Non, je ne suis pas devenu fou – mais je suis devenu Roderigue Hortalez !… J’étais Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais – ce n’était pas si mal – mais Roderigue Hortalez, c’est bien plus éloquent pour un exportateur – d’ailleurs importateur !
(À Gudin.)
Il faut que tu me trouves, et sans perdre de temps, dix, vingt, trente bateaux à vendre – et que j’achèterai.
GUDIN. – Pour exporter ?
BEAUMARCHAIS. – Pour exporter.
GUDIN. – Mais – pour exporter quoi ?
BEAUMARCHAIS. – Des canons, des fusils – de l’or – et de la poudre !
GUDIN. – Allons donc !
MARIE-THÉRÈSE. – Et tout cela s’en ira bientôt… ?
BEAUMARCHAIS. – Vers l’Amérique.
(Et l’on voit maintenant qu’il ne plaisantait pas.)
Lesquels bateaux s’en reviendront chargés d’épices, d’indigo et de tabac.
GUDIN. – Mais… l’argent ?
BEAUMARCHAIS. – Il me faut trois millions. Je donne le premier.
MARIE-THÉRÈSE. – Les deux autres ?
BEAUMARCHAIS. – Je les espère.
GUDIN. – Hum !
BEAUMARCHAIS. – Oui – oh ! mais, c’est que j’espère comme personne, tu sais.
(Marie-Thérèse, souriante, discrète, et cependant formelle, glisse entre les mains de Beaumarchais le manuscrit du « Barbier de Séville ».)
Oui, mon amour – et j’y pensais précisément, figure-toi. La preuve en est que, tiens…
(Il a choisi une feuille de papier – et il se dicte à lui-même la lettre suivante :)
« Messieurs les Comédiens Français, j’ai l’honneur de solliciter de vous deux heures d’attention, car j’aimerais soumettre à votre jugement une comédie nouvelle intitulée « Le Barbier de Séville »…
(Il s’arrête d’écrire.)
Mais ne trouvez-vous pas navrant qu’un écrivain soit obligé de solliciter des acteurs – et d’être, en somme, à leur merci ?
(Marie-Thérèse et Gudin sont bien de cet avis.
Beaumarchais sort de sa poche une dizaine de feuilles de papier pliées en deux – et il les passe à Gudin.)
Pour occuper votre loisir – Gudin, lis à Marie-Thérèse la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis – c’est un chef-d’œuvre.
GUDIN. – Je comprends mal l’anglais.
BEAUMARCHAIS. – C’en est la traduction. Lis tout haut les passages que j’ai soulignés au crayon – j’aimerais les entendre.
MARIE-THÉRÈSE. – Pendant que tu écris ?
BEAUMARCHAIS. – Je peux très bien faire encore trois choses à la fois. À cet égard, l’idée m’est venue de me faire éditer – occasionnellement – et de publier cette année-ci l’œuvre complète de Voltaire en quatre-vingts volumes.
(À Gudin.)
Lis. On t’écoute.
(Il se remet à écrire et Gudin lit à haute voix.)
GUDIN. – « Nous regardons comme évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont égaux… » – ça, Voltaire, justement.
BEAUMARCHAIS. – Si tu veux.
GUDIN. – « Doués par le Créateur de droits inaliénables… »
– Ça, Montesquieu.
BEAUMARCHAIS. – Continue.
GUDIN. – « Au premier rang desquels on doit placer la vie… »
– Ça, Diderot.
BEAUMARCHAIS. – Continue, continue.
GUDIN. – « La liberté… » – Jean-Jacques.
BEAUMARCHAIS. – Soit – et maintenant ?
GUDIN. – « Et la recherche du bonheur ! »
BEAUMARCHAIS. – Voltaire ? Jean-Jacques ? Montesquieu ? Diderot ?… Non : Franklin – et Jefferson. La recherche du bonheur ! Jamais encore ces mots ne s’étaient vus sur un acte officiel. Voilà pourquoi j’affirme, je suis sûr – je pressens qu’il faut aider ces hommes-là.
(Puis sans transition, il revient à sa lettre.)
Quant à ceux-ci, je vous préviens que s’ils reçoivent ma pièce – et si celle-ci a du succès – ils verront de quel bois je me chauffe !… Nous devons, nous, auteurs, nous réunir en une société qui percevrait nos droits – car il nous faut des droits d’auteur – et nous exigerons que Messieurs les Acteurs nous les payent par représentation. Corneille avait reçu pour le Cid – une fois pour toutes – mille livres ! Et, Racine, huit cents écus – pour trois chefs-d’œuvre ! C’en est fini de ce temps-là ! Vraiment, les comédiens oublient un peu trop ce qu’ils doivent aux auteurs.
MARIE-THÉRÈSE. – Tu n’as jamais aimé les acteurs.
BEAUMARCHAIS. – Non, jamais. Cela m’agace de partager avec eux mon succès – car je ne sais jamais s’ils m’en laissent ma part !
MARIE-THÉRÈSE. – C’est très vilain d’avouer cela.
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Oui – mais c’est si bon d’avouer quelque chose !
Et tandis qu’il continue d’écrire sa lettre…

LE RIDEAU SE FERME

DOUZIÈME TABLEAU

Le décor représente le salon de cette résidence somptueuse, située à Passy, au cœur d’un parc – et que son propriétaire, Monsieur Le Ray de Chaumont, avait mise à la disposition de Benjamin Franklin lors de son séjour en France.
L’homme illustre, âgé de 71 ans à l’époque, se trouve seul en scène avec son petits-fils, William, qui doit avoir 20 ans.
(Ils s’expriment en anglais, bien entendu.)
FRANKLIN. – Perdez donc l’habitude de me poser des questions relatives à votre grand’mère. La vie privée d’une femme est une chose sacrée – et l’important pour vous, c’est que je sois votre grand-père. Quant à vous, mon enfant, je vous conseille de vous marier – car un célibataire ressemble à la moitié d’une paire de ciseaux. Pour être heureux en ménage – et la chose n’est pas impossible, après tout – il faut que vous ayez les yeux grands ouverts avant de vous marier, – après, tenez-les à demi fermés.
(Il tend l’oreille.)
Est-ce qu’on n’a pas sonné ?
WILLIAM. – Non, Grand-père.
FRANKLIN. – Bon. Maintenant, si vous ne voulez pas vous marier, ne négligez pas les vieilles femmes. Avec un panier sur la tête, elles ne sont pas différentes des femmes jeunes – et elles sont tellement reconnaissantes !… Que vous dirais-je encore ?… Redoutez les effets du vin, mais observez pourtant qu’il y a beaucoup plus de vieux ivrognes que de vieux médecins.
WILLIAM. – Et puis ?
FRANKLIN. – Aimez bien votre voisin – mais, cependant, ne retirez jamais la haie qui vous sépare.
WILLIAM. – Encore !
FRANKLIN. – Il y a deux choses inadmissibles sur la terre : la mort – et les impôts. Mais j’aurais dû citer en premier les impôts.
WILLIAM. – Grand-père, une voiture est entrée dans le parc.
FRANKLIN. – Restez auprès de moi pendant la visite de ce personnage – et vous me traduirez mot à mot tout ce qu’il me dira.
WILLIAM. – Ah ?
FRANKLIN. – Oui. Et tout ce que, moi, je dirai, vous le lui traduirez également. Vous parlez assez bien le français pour cela, n’est-ce pas ?
WILLIAM. – Certainement.
FRANKLIN. – Monsieur de Vergennes m’a fait savoir que cette rencontre pouvait avoir de grandes conséquences – et bien qu’il me l’ait dit d’une façon formelle, cela est peut-être vrai.
(Une porte s’ouvre et un valet de pied, qui est français, annonce :)
LE VALET. – Monsieur de Beaumarchais.
(Beaumarchais paraît. Le valet se retire.)
BEAUMARCHAIS. – J’éprouve en vous voyant, Monsieur l’Ambassadeur, une émotion inexprimable.
WILLIAM. – He says…
FRANKLIN. – Tell him that I, too, am deeply honoured to meet him.
WILLIAM, en français, mais avec un fort accent. – Le Docteur Franklin est lui-même très honoré de vous connaître.
FRANKLIN, en français et avec difficulté. – Mon petit-fils.
(Beaumarchais sourit à William qui le salue. Franklin fait signe à Beaumarchais de s’asseoir.)
(Au cours de ce dialogue – à trois – Beaumarchais n’essayera pas d’articuler un mot d’anglais.)
BEAUMARCHAIS. – J’ai trois choses à vous dire, Monsieur l’Ambassadeur.
WILLIAM. – He wishes to emphasize three things.
BEAUMARCHAIS. – À l’heure où nous parlons…
WILLIAM. – Now, while we aire talking…
BEAUMARCHAIS. – Trente bateaux qui m’appartiennent…
WILLIAM. – Thirty vessels which he owns…
BEAUMARCHAIS. – Se rendent en Amérique…
WILLIAM. – Are on their way to America.
BEAUMARCHAIS. – Ils portent aux Américains…
WILLIAM. – Bringing us…
BEAUMARCHAIS. – 200 pièces de canon…
WILLIAM. – 200 cannons…
BEAUMARCHAIS. – Des mortiers, des bombes, des boulets…
WILLIAM. – Mortars, bombs, bullets…
BEAUMARCHAIS. – 25.000 fusils…
WILLIAM. – 25.000 guns…
(Puis, à mi-voix, il ajoute :)
Listen, Grandpa – has he gone crazy ?
FRANKLIN, entre ses dents. – l’m not at all sure.
BEAUMARCHAIS. – Et des équipements pour 25.000 hommes.
WILLIAM. – And equipment for 25.000 men.
(Franklin se prend le front comme un homme qui croit rêver.)
FRANKLIN. – But… where, in God’s name, did he get all that ?
WILLIAM, traduisant en français. – Mais – d’où vient tout cela ?
BEAUMARCHAIS. – Des arsenaux de l’État d’où je les ai sortis en secret – d’accord avec le Roi.
WILLIAM. – From the State Arsenal where Monsieur de Beaumarchais has taken them, secretly, with His Majesty’s consent.
(Franklin sans mot dire tend sa main à Beaumarchais.)
FRANKLIN. – Why is this man doing this for us ?
WILLIAM. – Pourquoi, Monsieur, faites-vous tout cela pour l’Amérique ?
BEAUMARCHAIS. – Par amour de la liberté.
WILLIAM. – For the love of liberty.
FRANKLIN. – Why is he so fond of liberty ?
WILLIAM. – Pourquoi est-ce que vous aimez la liberté ?
BEAUMARCHAIS. – Parce que j’ai été en prison.
WILLIAM. – Because he has been in prison.
(Franklin sourit – puis il prend des notes.)
FRANKLIN. – 200 cannons – 25.000 guns – equipment for ?
WILLIAM. – 25.000 men.
FRANKLIN. – What does he expect in return ?
WILLIAM. – Qu’est-ce que vous attendez en retour ?
BEAUMARCHAIS. – De l’ingratitude.
WILLIAM. – Ingrat…
FRANKLIN. – I understood.
BEAUMARCHAIS. – Mais – ce n’est pas tout.
WILLIAM. – But, Grandpa, there’s more to follow…
BEAUMARCHAIS. – Je vous annonce officieusement…
(Et tandis que Beaumarchais parle très lentement, William traduit très vite, et presque mot par mot les révélations suivantes :)
… que l’Amérique va recevoir immédiatement… un acompte de six cent mille livres… sur un emprunt de six millions consenti par la France aux Etats-Unis… et puissions-nous n’avoir jamais à vous en faire souvenir !… Enfin, le Roi, ce matin même, en Conseil Privé… a reconnu l’Indépendance des Etats-Unis… et, déjà, sont établies les grandes lignes d’un traité d’alliance entre la France et l’Amérique.
(Il prend un temps – puis il ajoute :)
Je dois à la vérité de dire que ce Traité sera signé… au lendemain de la première victoire américaine.
(Franklin, à son tour, prend la porte – et William, mot par mot, traduit à Beaumarchais ce que dit son grand-père :)
WILLIAM. – Des mots… ne sauraient exprimer… le sentiment profond… éprouvé par le Docteur Franklin… en entendant les paroles que vous venez de prononcer
FRANKLIN. – Yes.
(Franklin et Beaumarchais restent sans se parler pendant quelques secondes – puis :)
BEAUMARCHAIS. – Mais – je croyais que le Docteur Franklin parlait couramment le français.
(Et Franklin, souriant, lui répond alors en français :)
FRANKLIN. – Couramment, oui – mais, avec vous, je ne voulais pas courir ce risque.
BEAUMARCHAIS. – For the same reason I did not permit myself to address you in English.

ET LE RIDEAU SE FERME

TREIZIÈME TABLEAU

Sur la scène du Théâtre-Français – le 23 Février 1775 – et le décor représente le décor – à l’envers – du dernier acte du Barbier de Séville.
On en donne la Première Repré sentation ce soir-là.
Au moment où le rideau se lève, on perçoit les dernières répliques de la pièce.
Beaumarchais, seul, est là – l’oreille collée au décor.
Puis, l’on entend le bruit que fait un rideau qui se ferme – et ce sont aussitôt des applaudissements couverts par des sifflets.
LE RÉGISSEUR, qui passe. – Cabale !
BEAUMARCHAIS. – Croyez-vous ?
LE RÉGISSEUR. – Ben, Voyons !
(Marie-Thérèse et Gudin s’en viennent de la salle, par la porte de fer, et courent à Beaumarchais.)
MARIE-THÉRÈSE, – C’est une honte !
GUDIN. – Une infamie !
BEAUMARCHAIS. – Je n’en suis pas sûr.
MARIE-THÉRÈSE. – Pourquoi dis-tu cela ?
BEAUMARCHAIS. – Parce que je me demande si la pièce est au point.
GUDIN. – Tu plaisantes ?
BEAUMARCHAIS. – Du tout.
(Deux personnages, sobrement vêtus, paraissent à ce moment, et venant, eux aussi par la porte de fer – c’est-à-dire : de la salle. Ils sont laids l’un et l’autre.)
LE MOINS LAID DES DEUX. – Je ne suis critique que depuis peu – que dois-je penser de cette pièce ?
L’AUTRE. – Que c’est une farce dégoûtante qui méritait d’être sifflée.
MARIE-THÉRÈSE. – Oh !… Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
GUDIN. – C’est ce critique si connu… heu… heu…
BEAUMARCHAIS. – Son opinion me rassure, en tout cas.
MARIE-THÉRÈSE, à Gudin. – Vous ne trouvez toujours pas son nom ?
GUDIN. – Je l’ai sur la langue.
BEAUMARCHAIS. – Crache vite !
(Paraissent alors les cinq comédiens qui viennent d’interpréter les rôles de Figaro, de Bartholo, de Rosine, de Don Basile et d’Almaviva.)
Bravo à vous, mes interprètes, qui avez été parfaits – et, plus particulièrement, bravo à vous, Préville, qui avez été admirable dans votre rôle.
(Il s’adresse là à celui qui créa le personnage de Figaro – et qui tient sous son bras le manuscrit de la pièce.)
PRÉVILLE. – Nous sommes navrés de l’accueil outrageant d’un public – prévenu contre vous – mais aussi, disons-le, bouleversé par des mots qu’il entendait pour la première fois.
BEAUMARCHAIS. – Préville, je vous remercie de me dire cela – mais… rendez-moi ma pièce.
TOUS. – Oh !
BEAUMARCHAIS. – Je vous la rapporte dans trois jours – améliorée… complète cette fois. Faites-moi confiance.
(Préville lui rend à regret son manuscrit.)
PREVILLE. – Mais – considérez bien, Monsieur de Beaumarchais, que c’était vous qu’on attaquait ce soir – et non la pièce.
BEAUMARCHAIS. – Je le crois volontiers.
GUDIN. – On te calomniait, dans la salle…
BEAUMARCHAIS. – Oui, oui – précisément – et je veux en tenir compte. Je dois soigner mes ennemis.
(Puis s’adressant au comédien qui joue le rôle de Basile, il ajoute :)
Et je vous réserve, à cet égard, une surprise.
(Ils prennent, à présent, congé les uns des autres. Beaumarchais, Marie-Thérèse et Gudin ont fait quelques pas. Les cinq acteurs, groupés, chuchotent entre eux.)
MARIE-THÉRÈSE, se retournant. – Pierre, vois donc…
BEAUMARCHAIS. – Mes interprètes ?
MARIE-THÉRÈSE. – Non, tes personnages. Comment t’expliques-tu que – le rideau tombé – ils continuent de vivre encore ?

ET LE RIDEAU SE FERME

QUATORZIÈME TABLEAU

Le rideau, qui vient de se fermer, tout aussitôt se rouvre.
C’est le même décor – et Beaumarchais est là, seul, et l’oreille collée de nouveau au décor.
On entend alors les derniers mots de la tirade de Basile : « La calomnie, Monsieur… » – et ces mots sont salués par un tonnerre d’applaudissements – dont nul coup de sifflet ne vient rompre l’élan.
BEAUMARCHAIS, relevant la tête. – Pardi, je savais bien ce qui manquait à ma pièce !

ET LE RIDEAU SE FERME

QUINZIÈME TABLEAU

Dans le salon du Roi à Versailles.
Sont présents : le Roi, la Reine, trois personnes effacées et Madame Campan.
(Madame Campan, assise à une petite table, lit à haute voix le manuscrit du « Mariage de Figaro » qu’elle a sous les yeux :)
MADAME CAMPAN. – « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela vous rend fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus… »
LOUIS XVI. – Quoi ! Il y a cela ?
MADAME CAMPAN. – Mais oui. Sire.
LOUIS XVI. – C’est inconcevable.
MARIE-ANTOINETTE. – Horrible.
UN LAQUAIS, entrant. – Monsieur le Comte de Vergennes demande si le Roi…
LOUIS XVI. – Oui, oui, qu’il entre.
(Un instant plus tard Vergennes est entré.)
Ah ! Vous arrivez bien, Monsieur !… Asseyez-vous. Nous sommes en train d’entendre la lecture de la nouvelle pièce de Beaumarchais, ce fameux « Mariage de Figaro », dont on parle tant – dont on parle trop !… Ainsi cet homme a eu l’audace de faire une suite au « Barbier de Séville »…
VERGENNES. – Ce qui ne s’était jamais fait – ce qui ne se fera sans doute plus jamais.
LOUIS XVI. – La question n’est pas là. Cette pièce est une horreur – et je vous en fais juge.
(À Madame Campan.)
Continuez, Madame.
(Profitant d’un moment de distraction du Roi, Madame Campan a tourné deux ou trois feuillets.)
MADAME CAMPAN, lisant. – « J’écris sur la valeur de l’argent – sitôt, je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un Château-Fort… »
MARIE-ANTOINETTE. – C’est la Bastille.
LOUIS XVI. – Évidemment.
MADAME CAMPAN, lisant. – « … à l’entrée duquel je laissais l’espérance et la liberté. »
LOUIS XVI. – Eh ! Bien, mais – il ne leur reste plus qu’à brûler la Bastille !… Où allons-nous !
MADAME CAMPAN. – Et d’ailleurs il avait nommément désigné la Bastille – mais je vois que quelqu’un le lui a fait rayer.
LOUIS XVI, s’adressant à l’une des trois personnes effacées. – Voulez-vous, je vous prie, faire demander à mon frère d’Artois de bien vouloir venir ici même, à l’instant.
(La personne en question se lève et s’en va vite.)
Continuez, Madame.
(De nouveau, Madame Campan a tourné plusieurs pages.)
MADAME CAMPAN, lisant. – « On me dit que… pourvu que je ne parle… ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit… ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement. »
LOUIS XVI – Librement !… Liberté !… C’en est assez, Madame.
(Paraît alors le Comte d’Artois.)
Monsieur mon Frère, je vous charge de l’exécution de l’ordre suivant : jamais, vous m’entendez, jamais, le « Mariage de Figaro » ne sera représenté.
LE COMTE D’ARTOIS. – Sire, j’ai le profond regret de vous apprendre que la pièce a été jouée hier au soir chez le Marquis de Vaudreuil – et je dois dire que le succès en a été considérable.
LOUIS XVI. – Bien entendu !
LE COMTE D’ARTOIS. – Mais j’ajoute aussitôt que certaines allusions y sont insupportables. Ainsi Monsieur de Calonne y est visé : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. ». Mais il y a plus grave encore – et j’ose à peine rapporter la chose au Roi – devant la Reine.
LOUIS XVI. – Vite – je veux savoir.
LE COMTE D’ARTOIS. – Tel personnage, à un moment, commet cette inconvenance – il déclare : « Son mari la néglige ».
(Louis XVI regarde Marie-Antoinette. Celle-ci le lui rend bien.
Alors la colère du Roi éclate.)
LOUIS XVI. – C’en est trop, c’en est trop ! Je veux qu’il soit châtié.
(Il y a là une table à jeux sur laquelle se trouve un jeu de cartes étalées. Le Roi en prend une au hasard. C’est un as de trèfle. Il fait deux pas vers son bureau, trempe dans l’encre une plume et, sur la carte, écrit :)
LOUIS XVI. – « Que Beaumarchais soit arrêté, conduit à Saint-Lazare et fessé. »

ET LE RIDEAU SE FERME

SEIZIÈME TABLEAU

Une cellule à la prison de Saint-Lazare.
Beaumarchais, seul en scène au lever du rideau, marche à petites enjambées d’un mur à l’autre – mais revenant sur ses pas, sans cesse, on dirait plutôt qu’il piétine.
La porte s’ouvre – et un geôlier paraît.
LE GEÔLIER, annonçant. – Monsieur de Sartine.
BEAUMARCHAIS. – Ah – enfin !
(Sartine entre. Il est visiblement porteur d’une bonne nouvelle – et le geôlier les laisse seuls.)
SARTINE. – Vous y serez resté cinq jours.
BEAUMARCHAIS. – C’est cinq de trop, Monsieur.
SARTINE. – Tous – et le Roi le premier – nous sommes bien d’accord.
BEAUMARCHAIS. – M’avoir fait mettre à Saint-Lazare – à soixante ans – dans la prison que l’on réserve aux enfants vicieux – me faisant ainsi courir le risque répugnant d’y être flagellé.
SARTINE. – L’avez-vous été ?
BEAUMARCHAIS. – Non.
(Le doute à cet égard subsistera toujours.)
SARTINE. – C’est le Roi qui m’envoie.
BEAUMARCHAIS. – J’écoute.
SARTINE. – Vous êtes libre.
BEAUMARCHAIS. – Si je le veux.
SARTINE. – ?
BEAUMARCHAIS. – Oui. Oui, je l’avais prévu – et je pose mes conditions. Les voici. Pour effacer l’affront que l’on m’a fait subir, il convient que le Roi choisisse l’un des quatre moyens – que j’ai notés d’ailleurs.
(Il a pris, sur ce qui lui sert de bureau, une page manuscrite dont il donne lecture aussitôt à Sartine :)
« Primo : une déclaration portant que la Maison de Saint-Lazare est une Maison Royale. Secundo : que le Roi daigne m’adresser la parole dans les Galeries ou dans les Appartements de Versailles. Tertio : que Sa Majesté accepte la dédicace de mon prochain ouvrage – ou bien, enfin, que le Roi m’accorde une pension en vertu de laquelle je puisse ajouter à mes titres celui de pensionnaire du Roi ». Voilà. Sinon, je refuse de quitter la prison.
(Et il ajoute :)
Et je ne plaisante pas.
(Et il ne plaisantait pas.)

ET LE RIDEAU SE FERME

DIX-SEPTIÈME TABLEAU

Le décor représente le salon, d’ailleurs somptueux, de la demeure nouvelle de Beaumarchais. Ce fut sa demeure dernière.
Il y a des portes, bien entendu – et devant la grande baie vitrée qui se trouve au fond du décor, Beaumarchais et le Général Bonaparte sont là, dos au public et regardant dehors.
BEAUMARCHAIS. – Ayant eu gain de cause à ma sortie de prison – le Roi m’ayant tendu la main par-devant sa Cour – m’ayant ensuite pensionné par-devant notaire – ayant donné enfin Le Barbier de Séville à Trianon avec la pauvre Reine dans le rôle de Rosine et le Comte d’Artois dans celui d’Almaviva – en un mot, satisfait, je me suis fait construire cette maison de mes rêves – juste en face de la Bastille !… Oui, je voulais être aux premières loges – persuadé qu’un jour on y mettrait le feu – et j’ai tout vu de ma fenêtre. Mais, malheureusement, ça n’a pas été beau. Non. Cela manquait à la fois de force et d’élégance – et cela n’avait plus de signification. Ils ont voulu tuer – ce n’était pas utile.
BONAPARTE. – Je crois qu’ils ont voulu surtout libérer les prisonniers qui s’y trouvaient.
BEAUMARCHAIS. – En savez-vous le nombre ?
BONAPARTE. – Non.
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Bien, ils étaient sept – quatre faussaires, deux fous et un noble – assassin – le Comte de Solages. Or, n’y avait-il pas assez d’assassins, de faussaires et de fous en liberté, déjà ?
BONAPARTE. – Combien avez-vous vu passer de charrettes qui s’en allaient à l’échafaud ?
BEAUMARCHAIS. – Trop. Dans l’une d’elles, j’ai reconnu le Conseiller Goëzman, mais il était en compagnie d’André Chénier – et cela m’a gâté mon plaisir.
(Ils ont depuis un instant quitté la baie vitrée.)
Asseyons-nous, mon Général.
(Ils s’asseyent.)
Posséder Lavoisier vivant, et le mener à la guillotine !
GUSTAVE, entrant et annonçant. – Monsieur le Docteur Guillotin.
(Paraît le Docteur Guillotin. C’est un homme d’une soixantaine d’années, triste au possible et doux.)
BEAUMARCHAIS. – Nous parlions presque de vous, Docteur.
GUILLOTIN, – Oh ! Je m’en doute bien – et c’est mon cauchemar.
BEAUMARCHAIS, les présentant. – Monsieur le Docteur Guillottin – le Général Bonaparte.
GUILLOTIN. – Oh – tout à fait honoré, mon Général.
BONAPARTE. – Docteur.
GUILLOTIN. – Oui, vraiment, n’y être pour rien, avoir seulement souhaité que les condamnés à mort fussent décapités par le moyen d’un mécanisme – et que l’on ait donné mon nom à cet instrument dont on fait un usage horrible à l’heure actuelle, c’est trop injuste – et c’est affreux.
BONAPARTE. – Car vous n’en êtes pas le père ?
GUILLOTIN. – Mais non, mon Général. C’est un Allemand qui l’inventa – et, terrible détail, il l’a garantie cinquante ans ! Et Couthon répète à qui veut l’entendre : « Nous allons voir si c’est bien vrai qu’elle peut fonctionner si longtemps ! »… Monsieur de Beaumarchais, j’ai traversé Paris pour vous apprendre une nouvelle – qui peut avoir pour vous de l’intérêt, dit-on. La Chevalière d’Éon, qui s’était retirée à Londres, a rendu l’âme.
BEAUMARCHAIS. – Ah…
(Le Docteur Guillotin a sorti de sa poche une lettre. Il va la lire.)
GUILLOTIN. – Et mon confrère anglais, le chirurgien Copeland, me fait l’amitié de me communiquer ceci : « Je certifie par le présent acte que j’ai examiné et que j’ai disséqué le corps du Chevalier d’Éon et cela en présence de Messieurs Addair et Wilson – et que nous avons trouvé les organes mâles de la génération parfaitement constitués sous tous les rapports ».
BEAUMARCHAIS. – !
GUILLOTIN. – Je veux espérer que cela ne vous contrarie pas.
BEAUMARCHAIS. – Du tout, du tout – mais cela remue en moi bien des souvenirs. C’était un homme !
GUILLOTIN. – Oui. Et, non contents d’en avoir fait un dessin, ils ont pris un moulage des parties en cause – et Madame William Bouning, présente elle-même à l’autopsie, les a certifiées parfaitement conformes. Ils se sont entourés de toutes les garanties.
GUSTAVE, entrant et annonçant. – Monsieur le Marquis de La Fayette.
(Et paraît La Fayette.)
LA FAYETTE. – Monsieur de Beaumarchais, j’ai à vous embrasser de la part de Franklin.
BEAUMARCHAIS. – Oh – faites-le, je vous en prie.
(Ils se donnent l’accolade.
Beaumarchais présente ses hôtes :)
Le Général Bonaparte – Monsieur Guillotin.
LA FAYETTE. – Ah – ah ?
BEAUMARCHAIS. – Non, non – il n’y est pour rien.
LA FAYETTE. – Pardon. Mon Général.
BONAPARTE. – Mon Général.
(Ils se sont froidement salués tous deux.)
LA FAYETTE, à Beaumarchais. – Le très vénérable Docteur Franklin m’a prié de vous dire que jamais la victoire décisive de Saratoga n’eut été remportée sans vous.
BEAUMARCHAIS. – Mon Dieu !
LA FAYETTE. – Et ils ne l’oublieront pas !
BEAUMARCHAIS. – Pourvu qu’ils s’en souviennent.
LA FAYETTE, à Bonaparte. – Vous qui êtes républicain dans l’âme, mon Général, ne serez-vous pas navré d’apprendre que dans la rédaction du texte des Droits de l’Homme – au sujet duquel j’avais été consulté – ces Messieurs refusent d’introduire deux mots admirables qui se trouvent précisément dans la Déclaration d’Indépendance des États-Unis ?
BONAPARTE. – Lesquels ?
LA FAYETTE. – Ceux-ci : le droit au bonheur – ils ne veulent pas du mot « bonheur » !
BEAUMARCHAIS. – Je n’en suis pas surpris. Chez nous, l’Égalité, c’est que tout le monde soit malheureux !… La Liberté, nous savons maintenant à quoi nous en tenir – et quant à la Fraternité…
BONAPARTE. – Quoi – vous n’y croyez pas non plus ?
BEAUMARCHAIS. – Si vous aviez des confrères, mon Général, vous sauriez ce que c’est que la fraternité !
(Entre Marie-Thérèse. Tous se lèvent. Beaumarchais la présente :)
Madame de Beaumarchais. Et c’est d’ailleurs exact – car je vais l’épouser.
(Salutations – et chacun se rassied.)
LA FAYETTE. – Eh ! Bien, Monsieur de Beaumarchais, allez-vous nous donner bientôt quelque nouveau chef-d’œuvre ?
BEAUMARCHAIS. – Ah ! Grands dieux, non – pour plaire à qui ?
LA FAYETTE. – Mais – au public.
BEAUMARCHAIS. – Ce n’est plus le public, hélas ! ce sont des citoyens. Vous pouvez amuser des gens qui meurent de faim – n’essayez pas de faire sourire des gens qui meurent de peur.
GUILLOTIN. – Et les Français ont peur.
BONAPARTE. – Ils ont eu peur, c’est vrai.
BEAUMARCHAIS. – Et vous aimez qu’ils aient eu peur, mon Général ?
BONAPARTE. – Ah ! Non – c’est un sentiment vil…
GUILLOTIN. – Contagieux…
LA FAYETTE. – Funeste.
GUILLOTIN. – S’ils n’avaient pas eu peur, ils n’auraient pas supporté que…
(Il fait le geste de couper la tête.)
… que l’on guillotinât…
LA FAYETTE. – Il n’y a pas d’autre mot.
GUILLOTIN. – Malheureusement !… Que l’on guillotinât Lavoisier, par exemple…
BEAUMARCHAIS. – Nous en parlions, précisément.
GUILLOTIN. – Et ce qu’il y a de plus affligeant, c’est ça – c’est que tous ces gens-là…
(Il désigne les gens qui passent dans la rue.)
… qui sont tous des Français, ne s’en soient pas indignés davantage !
BEAUMARCHAIS. – On guillotine – (à Guillotin.) pardon ! – on guillotine André Chénier… et les poètes ne crient pas !… Nos assassins, que l’on connaît, ne sont guère plus d’une demi-douzaine – leurs complices, les silencieux, sont innombrables maintenant – et ce n’est pas le moment de les réunir dans une salle de théâtre.
GUILLOTIN. – Monsieur de Beaumarchais voit juste – une fois de plus. Les cinq années que nous venons de vivre nous ont été fatales – et nous ne nous en remettrons pas si tôt, croyez-le bien.
BEAUMARCHAIS. – Époque, à mon avis, non seulement néfaste, mais nulle et non avenue. Vous parliez gentiment de chef-d’œuvre, Monsieur de La Fayette – or, depuis cinq ans, depuis 89, a-t-on publié, a-t-on exposé, a-t-on joué un chef-d’œuvre ? Non. Rien. Sinon des pièces de circonstance ou des tableaux allégoriques. Et il ne restera rien de tout cela.
LA FAYETTE. – Peut-être aurons-nous des surprises.
BEAUMARCHAIS. – Des surprises ?
LA FAYETTE. – Attendons le retour de ceux qui sont partis.
BEAUMARCHAIS. – Un Français ne peut rien faire de bien à l’étranger – sinon la guerre.
(Il salue Lafayette – qui lui rend son salut.)
Et de tout exil volontaire on ne peut rapporter qu’une tristesse indélébile – ou de la haine. Et Rivarol a été fou de s’en aller ! Sans doute l’a-t-il fait pour faire croire qu’il était vraiment noble !
BONAPARTE. – Permettez-moi de m’étonner de vous voir, vous, vous élever contre un mouvement dont vous avez été, par vos œuvres, l’une des causes déterminantes. Vous avez dépassé Voltaire et Diderot, Monsieur de Beaumarchais. Depuis plus de vingt ans, vous vous plaignez de tout : des magistrats, de la noblesse et du clergé…
BEAUMARCHAIS. – Oui – nous demandions à vivre – et c’était naturel – mais non pas à mourir ! Or, on nous tue en ce moment.
BONAPARTE. – Dame, à l’égal de Jean-Jacques, vous avez plaidé pour le peuple – et réclamé la Liberté !
BEAUMARCHAIS. – La Liberté – oui, en effet, j’ai souhaité qu’on la lui donnât – mais je n’ai jamais désiré les lui voir prendre toutes ! Et pourquoi ? Parce que s’il continue d’en faire un tel usage, un homme se dressera demain qui la lui reprendra, sa liberté, soyez-en sûr.
BONAPARTE. – Un homme ?
BEAUMARCHAIS. – Oui – et n’importe qui, pourvu que ce soit un soldat vainqueur. Il est grand temps de leur mettre un uniforme, à ces gens-là. Quand ils auront tous des fusils, ils cesseront de se battre entre eux, croyez-le bien. Dans l’état de désordre où se trouve la France, elle se jettera au cou du premier vainqueur venu. Quand partez-vous pour l’Italie, mon Général ?
BONAPARTE. – Je pars demain.
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Bien, mais – revenez vainqueur : la France sera sauvée – et le peuple, foutu.
LA FAYETTE. – Pourquoi n’allez-vous pas leur dire tout cela ?
BEAUMARCHAIS. – Leur dire ? À qui ?
LA FAYETTE. – Au Comité de Salut public.
(Marie-Thérèse bondit en entendant ces mots.)
LA FAYETTE. – Eh ! Pourquoi pas ?
BONAPARTE. – Vous qui disiez au Roi ses quatre vérités – quoi, vous n’oseriez pas…
BEAUMARCHAIS. – Ne pas oser ?
BONAPARTE. – Ce n’est pas un défi…
LA FAYETTE. – C’est une proposition.
MARIE-THÉRÈSE. – Oui, en somme, vous lui proposez d’aller se constituer prisonnier !
(La porte s’ouvre et Gudin paraît – brusquement.)
GUDIN. – Pardonnez-moi d’entrer ainsi – mais j’ai un message urgent à te faire.
BEAUMARCHAIS. – Je t’en prie.
GUDIN. – Le Comité de Salut public veut te voir aujourd’hui sans faute avant quatre heures.
(Tous en sont atterrés.)
BEAUMARCHAIS, souriant. – Est-ce que vous saviez que Chamfort, convoqué – comme moi – mais préférant ne pas étendre le cercle de ses relations – s’est ouvert la gorge avec son rasoir, plutôt que de se rendre à leur invitation ?
(À Marie-Thérèse.)
Cachez-moi mon rasoir !
(À Gudin.)
Et dis à ces Messieurs que j’arriverai sans faute à quatre heures moins vingt !
(À tous.)
Je tiens une fois de plus à me mettre en avant !

ET LE RIDEAU SE FERME

DIX-HUITIÈME TABLEAU

Dans le même décor.
Marie-Thérèse attend le retour de Beaumarchais. Elle est à la baie vitrée, anxieuse.
Sans doute le voit-elle, car elle court à la porte – et Beaumarchais paraît.
Son visage est empreint d’une gravité sereine.
MARIE-THÉRÈSE. – Alors ?
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Bien…
MARIE-THÉRÈSE. – Dis vite.
BEAUMARCHAIS. – Le Comité de Salut Public me demande de remplir une mission secrète à l’étranger.
MARIE-THÉRÈSE. – Tu as refusé, je pense ?
BEAUMARCHAIS. – Non. Non, parce qu’il s’agit de leur procurer des armes. Or je sais soixante mille fusils qui sont retenus en Hollande.
MARIE-THÉRÈSE. – Oh ! Tu vas recommencer !
BEAUMARCHAIS. – Oui. Et ce qui me contrarie le plus, vois-tu, c’est de penser que, dès que j’aurai tourné le dos, ces Messieurs ne manqueront pas de me porter sur la liste des émigrés.
MARIE-THÉRÈSE. – Alors – refuse.
BEAUMARCHAIS. – Non.
MARIE-THÉRÈSE. – Mais – pourquoi ?
BEAUMARCHAIS. – Parce que, mon aimée, bien que ce soient des gens affreux, c’est tout de même mon pays qui me le demande.

RIDEAU

DERNIER TABLEAU

DEVANT LE TRIBUNAL DE L’IMMORTALITÉ

Sont assis, aux deux tiers d’une longue table, recouverte d’un tapis rouge, Colletet, Desmarets, Gombaud, Bois-Robert, Saurin, Danchet et Campistron, qui préside. Une chaise est libre en face d’eux.
CAMPISTRON. – Messieurs, si le Comité d’Épuration des Auteurs Dramatiques se réunit d’urgence aujourd’hui, c’est à seule fin d’examiner un cas qui nous est apparu, loin d’être négligeable. Hier, est mort à Paris, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.
TOUS. – Ah !
CAMPISTRON. – Oui. Le personnage est d’importance – tant par sa notoriété…
COLLETET. – Regrettable, ô combien !
DESMARETS. – Je suis de votre avis.
CAMPISTRON, continuant. –… que par son caractère…
GOMBAUD. – Encombrant.
BOIS-ROBERT. – Sarcastique.
SAURIN. – Odieux.
DANCHET. – Haïssable !
CAMPISTRON. – Dans les dispositions d’esprit où je vous vois, Messieurs, allons-nous lui ouvrir les portes de l’Immortalité ? Telle est la question qui se pose.
COLLETET. – Elle ne se pose pas, Monsieur le Président.
DESMARETS. – Monsieur de Beaumarchais ferait mauvaise figure parmi les Immortels.
GOMBAUD. – Nous l’estimons…
CAMPISTRON. – Vous l’estimez ?
GOMBAUD. – Nous l’estimons indésirable.
BOIS-ROBERT. – Souillé.
SAURIN. – Taré.
DANCHET. – Indigne.
CAMPISTRON. – Nous sommes tous d’accord, Messieurs – j’en suis charmé.
(Il agite sa sonnette. Un huissier paraît.)
CAMPISTRON. – Faites entrer Monsieur de Beaumarchais.
(Ces messieurs se préparent à lui faire un accueil glacial.
Entre Beaumarchais. Campistron l’invite à s’asseoir sur la chaise qui leur fait à tous vis-à-vis.
Beaumarchais les salue en souriant – puis il s’assied.)
CAMPISTRON. – Monsieur de Beaumarchais, vous comparaissez aujourd’hui devant le Tribunal de l’Immortalité.
BEAUMARCHAIS. – Vous êtes ce Tribunal ?
COLLETET. – Nous en sommes l’émanation la plus active.
DESMARETS. – Car nous lui préparons sa tâche.
GOMBAUD. – En épurant les nôtres.
BEAUMARCHAIS. – Vous filtrez vos confrères ?
CAMPISTRON. – Exactement, Monsieur.
BEAUMARCHAIS. – Besogne assez infâme, il faut en convenir – et j’aimerais savoir qui vous êtes, Messieurs ?
(Les Membres du Comité d’Épuration, hostiles dès l’abord, sont maintenant hors d’eux.)
BOIS-ROBERT, se présentant. – Bois-Robert, auteur dramatique, Membre de l’Académie Française.
BEAUMARCHAIS. – Bois – comment ?
BOIS-ROBERT, – Bois-Robert.
SAURIN, se présentant. – Saurin.
BEAUMARCHAIS. – Serin ?
SAURIN, se présentant. – Non Saurin – auteur dramatique, Membre de l’Académie Française.
DANCHET, se présentant. – Danchet.
BEAUMARCHAIS, cherchant à se souvenir. – Danchet ?
DANCHET. – De l’Académie Française.
BEAUMARCHAIS. – Ah – je me demandais pourquoi votre nom ne me disait rien. Auteur dramatique ?
DANCHET. – Mais oui.
CAMPISTRON, se nommant. – Campistron.
BEAUMARCHAIS. – Je l’ignore.
CAMPISTRON. – Non – je dis : Campistron, poète dramatique, Membre de l’Académie Française.
BEAUMARCHAIS. – C’est bon à savoir.
DESMARETS, se présentant. – Desmarets, auteur dramatique, Membre de l’Académie Française.
BEAUMARCHAIS, très étonné. – Non ?
DESMARETS. – Mais si.
COLLETET, se présentant. – COLLETET.
BEAUMARCHAIS. – Le chimiste ?
COLLETET. – Mais non – l’auteur, Membre de l’Académie Française.
BEAUMARCHAIS. – Bien entendu.
GOMBAUD, se présentant. – Gombaud, auteur dramatique et Membre de l’Académie Française.
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Bien, mais – j’en apprends des choses aujourd’hui ! Et l’on vous a choisis pour épurer les vôtres ?
TOUS. – Oui.
CAMPISTRON. – Et chaque profession a son Comité propre.
BEAUMARCHAIS. – Voilà bien la malice !… Et il eût été préférable, à mon sens, de confier les peintres aux avocats, les architectes aux médecins – et les critiques aux fossoyeurs.
CAMPISTRON. – Mais, dites-moi, Monsieur – qui donc vous autorise à nous communiquer vos idées personnelles ?
BEAUMARCHAIS. – À vrai dire, personne – mais, du moins, me permettrez-vous de m’étonner de l’absence en ces lieux de Sedaine et de Marivaux. Ils étaient bien auteurs dramatiques l’un et l’autre – et, tous deux, ils étaient de votre Académie – n’est-ce pas ?
CAMPISTRON. – Sedaine et Marivaux… heu… se sont récusés.
COLLETET. – Ils préfèrent n’être pas membres du Comité d’Épuration.
BEAUMARCHAIS. – Je les reconnais bien là : ce sont de grands auteurs.
CAMPISTRON. – Abordons la question…
GOMBAUD. –… brûlante, s’il en fut, de votre admission.
CAMPISTRON. – Monsieur, quels sont vos titres à l’Immortalité ?
BEAUMARCHAIS. – Mes titres ?… Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro.
CAMPISTRON. – Soit – et vos comédies sont verveuses, en effet…
COLLETET. – Encore que triviales.
BOIS-ROBERT. – Mais – laissons de côté l’auteur – et regardons l’homme privé…
DESMARETS, finement. –… qui s’est trouvé mêlé à bien des aventures.
BEAUMARCHAIS. – Les gens aventureux passent aux yeux des méchants pour des aventuriers.
CAMPISTRON, aux siens. – Laissons-le s’accuser lui-même, voulez-vous.
(À Beaumarchais.)
Comment vous êtes-vous comporté durant votre existence ?
BEAUMARCHAIS. – Eh ! Mon Dieu, le plus intelligemment possible. J’ai mis les bouchées doubles en toutes circonstances – et je n’ai pas un seul instant cessé de vivre.
DANCHET. – Nous croyons cependant savoir que vous vous êtes suicidé.
BEAUMARCHAIS. – Oh ! Mais c’est une invention diabolique et franchement absurde !… Je suis sorti de la vie à mon insu – comme j’y étais entré. Mais vais-je m’étonner de cette calomnie ?… Non – car je dois m’attendre à tout – ayant été l’homme le plus haï et le plus adoré du XVIIIe siècle !… Avec de la gaieté – et même de la bonhomie, j’ai eu des ennemis sans nombre – et n’ai pourtant croisé la route de personne. Or, j’ai trouvé la cause de tant d’inimitiés. Dès ma folle jeunesse, j’ai joué de tous les instruments, mais je n’appartenais à aucun corps de musiciens – les musiciens m’ont détesté. J’ai inventé quelques bonnes machines, mais je n’étais pas du corps des mécaniciens – et l’on a dit du mal de moi. Je faisais des vers et des chansons, mais qui m’eût reconnu pour poète ? – j’étais le fils d’un horloger ! N’aimant pas le jeu de loto, j’ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : « De quoi se mêle-t-il ? Ce n’est pas un auteur, car il fait d’immenses affaires ». Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j’ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu’on m’avait intentés. Les avocats se sont écriés : « Peut-on souffrir qu’un pareil homme prouve sans nous qu’il a raison ! » J’ai traité avec les ministres de grands points de réformation dont nos finances avaient besoin, mais l’on disait encore : « De quoi se mêle-t-il, puisqu’il n’est point financier ? » Luttant contre tous les pouvoirs, j’ai relevé l’art de l’imprimerie française par les superbes éditions de Voltaire – mais je n’étais pas imprimeur et j’ai eu tous les marchands pour adversaires. J’ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde – mais je ne m’étais point déclaré négociant. J’ai eu quarante navires à la fois sur la mer – mais, n’étant pas un armateur, on m’a dénigré dans nos ports. Un vaisseau de guerre à moi de cinquante-deux canons a eu l’honneur de combattre en ligne avec ceux de Sa Majesté, mais regardé comme un intrus, j’y ai gagné de perdre ma flottille ! De tous les Français, quels qu’ils soient, je suis celui qui a fait le plus pour la liberté de l’Amérique – mais je n’étais point classé parmi les négociateurs…
BOIS-ROBERT. – Or donc, qui étiez-vous ?
BEAUMARCHAIS. – Je n’étais rien que moi, et moi tel que je suis : resté libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tête à tous les orages, paresseux comme un âne et travaillant toujours, en butte à mille calomniées, mais heureux dans mon intérieur, n’ayant jamais été d’aucune coterie, ni littéraire, ni politique, n’ayant fait de cour à personne, et partant, repoussé de tous.
CAMPISTRON. – Oui – repoussé de tous, mais enchanté de vous !
COLLETET. – Sévère avec autrui – mais indulgent à votre égard !
BEAUMARCHAIS. – J’ai voulu, sur ce point, vous ressembler, Messieurs.
(Mouvement général.)
CAMPISTRON. – Laissez-moi le confondre. Vous vous appelez Caron – vous vous êtes offert le nom de Beaumarchais – vous avez pris celui de Monsieur de Ronac – et vous êtes devenu Roderigue Hortalez ! Vous vous êtes donc fait connaître sous quatre noms différents !
BEAUMARCHAIS. – Je n’en devrais avoir que plus de mérite encore à vos yeux. Quatre noms – pensez donc ! – quand il n’est déjà pas facile, n’est-ce pas, d’en faire connaître un seul ?
BOIS-ROBERT. – C’en est assez, Monsieur. Nous-mêmes, accusons-le. Vous avez reçu de l’argent du Banquier Pâris-Duverney !
BEAUMARCHAIS – J’aimerais savoir de qui vous en avez refusé !
DESMARETS. – Vous avez tué un homme en duel !
BEAUMARCHAIS. – Et l’idée ne vous vient pas de m’envoyer vos témoins ?
GOMBAUD. – Vous trouvant, un jour, à Madrid, vous avez offert votre maîtresse au Roi d’Espagne.
BEAUMARCHAIS. – Je me suis toujours sacrifié pour mon pays, car je ne l’offrais pas, cette femme ravissante – je l’échangeais contre la concession du commerce exclusif de la Louisiane à une Compagnie française établie sur le modèle de la Compagnie des Indes.
DANCHET. – Vous avez vendu à l’Amérique des fusils, des canons, de la poudre…
BEAUMARCHAIS. – Et je n’ai pas encore été payé.
SAURIN. – Vous fûtes insolent.
BEAUMARCHAIS. – Et je le suis resté.
BOIS-ROBERT. – Et combien vaniteux !… Vous avez dit un jour que vous étiez le premier poète de Paris !
BEAUMARCHAIS. – Oh – j’ai dit que j’étais le premier poète de Paris… en entrant par la porte Saint-Antoine.
DANCHET. – Oui, oh ! vous êtes malin !
BEAUMARCHAIS. – Là, je n’en faisais vraiment qu’une question d’adresse !
COLLETET. – Vous ne nierez pas que vous êtes fat.
BEAUMARCHAIS. – Mettez-vous à ma place, Messieurs.
CAMPISTRON. – Oui, vous êtes sûr de vous-même ?
BEAUMARCHAIS. – Je n’aurais pas la sottise de compter sur vous.
CAMPISTRON. – Et vous avez raison, Monsieur de Beaumarchais – car vous ne passerez pas le seuil de l’Immortalité.
L’HUISSIER, paraissant. – Monsieur Molière est là, Messieurs, qui voudrait vous parler.
TOUS. – Molière !
CAMPISTRON. – Messieurs, nous avons tous ici le même sentiment à l’égard de Molière – mais n’oublions pas qu’il n’a pas été de l’Académie Française.
SAURIN. – « Rien ne manque à sa gloire – il manquait à la nôtre. »
CAMPISTRON. – Saurin, je vous en prie.
SAURIN. – Je n’ai fait qu’un vers fameux – j’aime à le répéter.
(Molière paraît. Tous se lèvent.)
MOLIÈRE. – Je n’ai qu’un mot à dire – ou, plus exactement, je n’ai qu’un geste à faire. Monsieur de Beaumarchais, donnez-moi votre bras.
(Beaumarchais passe son bras sous celui de Molière.)
MOLIÈRE, aux autres. – Essayez donc de nous séparer, maintenant – je vous en défie. Messieurs, si vous retiriez d’une bibliothèque les deux pièces de Beaumarchais, cela ferait un vide affreux que rien ne saurait combler. (À Beaumarchais.) Venez – que je vous présente à Jean de La Fontaine.


RIDEAU


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