NOTICE sur MICHEL DE MONTAIGNE.

Michel, seigneur de Montaigne, naquit le 28 février 1533, au château de Montaigne en Périgord, de Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne. Son père, dont il était le troisième enfant, apporta à son éducation un soin particulier, et l’environna, dès sa plus tendre enfance, des chefs-d’œuvre des anciens. Ce fut à leur école que Montaigne prit ce goût exquis et ce style énergique et franc, dont il n’aurait trouvé aucun modèle autour de lui. Il fut confié, avant le développement de la parole, à un maître, allemand de nation, très-versé dans la langue latine, mais ignorant entièrement le français. Ce maître, qui en avait deux autres en sous-ordre, portait continuellement le jeune Montaigne entre ses bras, et ne lui parlait qu’en latin. Quant au reste de la maison, c’était une règle inviolable, que le père, la mère et les domestiques ne s’exprimeraient en sa présence qu’en autant de mots latins que chacun en avait appris pour jargonner avec l’enfant. Aussi, dès l’âge de dix ans, Michel sut parfaitement la langue de Cicéron et de Virgile. Nous nous latinisâmes tant, dit-il lui-même, qu’il en regorgea jusqu’à nos villages tout autour, où il y a encore et ont pris pied plusieurs appellations latines d’artisans et d’outils.

Quant au grec, Montaigne l’étudia par art, mais sous forme d’ébats et d’exercices : Nous pelotions nos déclinaisons, dit-il, à la manière de ceux qui, par certains jeux de tablier (d’échiquier), apprennent l’arithmétique et la géométrie. On lui faisait aussi goûter la science et le devoir, sans forcer sa volonté, et on l’élevait avec tant de douceur, que, pour ne pas troubler son cerveau encore tendre, en l’arrachant trop brusquement au sommeil profond auquel les enfants sont sujets, son père le faisait éveiller au son d’un instrument.

Malgré le succès que tant de soins semblaient promettre, ce bon père, craignant de faillir en chose qu’il avait tant à cœur, finit par se ranger à la coutume, et envoya son fils, âgé d’un peu plus de six ans, au collège de Bordeaux, où le jeune élève passa d’emblée aux premières classes. Il y eut pour maître l’écossais Buchanam, un des meilleurs poètes latins modernes, et Marc-Antoine Muret, le premier de ces rhéteurs qu’on nommait ciceroniens.

Montaigne, tout en s’applaudissant d’avoir eu de tels maîtres, avoue qu’en sortant de leur classe, à l’âge de treize ans, il n’en savait guère plus que ce qu’il avait appris par les soins et l’affection de son bon père : c’est toujours le nom qu’il lui donne.

Par obéissance, il consacra quelques années de sa jeunesse à l’étude du droit. Mais il venait de parcourir les champs fleuris de la littérature ancienne, et son esprit, ennemi de toute contrainte, ne put souffrir longtemps la sécheresse monotone du texte et des gloses. Il fut pourvu cependant d’une charge de conseiller au parlement de Bordeaux, vers 1554, et jouit comme magistrat de la plus haute estime. Au bout de quelques années, il renonça à des fonctions trop peu d’accord avec ses goûts : car il voulait vivre, non selon les temps, selon les hommes, selon les affaires, mais selon lui ; et désormais il s’appliqua, dans la retraite, à la littérature et à la philosophie.

Pendant sa courte magistrature, Montaigne s’était lié avec Pibrac, Paul de Foix et le chancelier de l’Hospital. Mais l’intimité qu’il y eut entre lui et Étienne de la Boétie y remplit plus particulièrement son cœur : ce sentiment se trouve exprimé en termes des plus touchants, dans plusieurs chapitres des Essais[1].

À trente-trois ans, Montaigne épousa Françoise de la Chassaigne, fille d’un conseiller au parlement de Bordeaux. Sa femme, qu’il aimait à la simple façon du vieil âge, lui donna plusieurs enfants, desquels il ne lui resta que Léonore. Il aima cette fille avec la tendresse éclairée et la sévère douceur tant recommandée dans son livre.

C’est dans sa paisible retraite, au château de son père, qu’en 1572 il entreprit la composition des Essais, dont les deux premiers livres parurent en 1580. Il se mit ensuite à voyager, et visita la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, espérant que des courses lointaines et les eaux minérales de ces diverses contrées apporteraient quelque soulagement à la maladie de la pierre dont il souffrait depuis longtemps déjà, et qui était héréditaire dans sa famille. La relation qu’il a faite de ce voyage et qu’on n’a imprimée que 180 ans après sa mort, est une suite de détails fastidieux, dans lesquels se rencontrent toutefois quelques morceaux dignes du grand écrivain.

À Rome, il obtint, par l’autorité du saint Père, des lettres de citoyen romain. Il était encore dans cette ville quand il fut élu maire de Bordeaux. Cette charge était la première de la province ; mais notre philosophe, préférant aux honneurs le repos et la jouissance de soi-même, voulut d’abord la refuser ; il fallut un ordre de Henri III, pour le contraindre à l’accepter. Il revint donc à Bordeaux, et par sa sagesse, il préserva cette cité des horreurs de la guerre civile. Pleins de vénération pour lui, les Bordelais le continuèrent dans sa charge après deux années de gestion, et ne le virent ensuite s’éloigner d’eux qu’avec tous les regrets de la reconnaissance et de l’amour.

Au milieu des troublés de sa province, pendant lesquels il fut peloté à toutes mains, aux uns gibelin, aux autres guelfe, il composa une partie du troisième livre des Essais, dont il compléta l’impression à Paris, en 1588.

C’est pendant son séjour dans cette ville qu’il adopta, sous le nom de sa fille d’alliance, Marie de Gournay, qui avait conçu pour lui une très-grande estime, à la lecture de ses premiers Essais. Cette demoiselle conserva toute sa vie le titre dont l’avait honorée notre philosophe, et lui prouva une tendresse vraiment filiale, par le soin qu’elle mit à défendre ses écrits, dans une longue apologie, imprimée en tête de la plupart des éditions des Essais.

Montaigne passa ses dernières années tantôt à Paris dont il avait aimé, dès sa jeunesse, la vie facile et douce, tantôt dans sa maison de Montaigne, où il mourut le 13 septembre 1592, âgé de 59 ans, 7 mois et quelques jours.

Étienne Pasquier, qui fut son ami, raconte ainsi ses derniers moments : « Ne pensez pas que sa mort ait été autre que le général de ses écrits. Il mourut en sa maison de Montaigne, où lui tomba une esquinancie sur la langue, de façon qu’il demeura trois jours entiers plein sans pouvoir parler ; au moyen de quoi il était contraint d’avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et comme il sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulletin, sa femme, de semoncer quelques gentilshommes siens voisins, afin de prendre congé d’eux. Arrivés qu’ils furent, il fit dire la messe dans sa chambre ; et comme le prêtre était sur l’élévation du corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s’élança, au moins mal qu’il put, sur son lit, les mains jointes, et à ce dernier acte rendit son esprit à Dieu, ce qui fut un beau miroir de l’intérieur de son âme. »

Son corps fut transporté à Bordeaux et inhumé dans une église qui est maintenant celle du collège : sa veuve lui fit élever un monument, qu’un descendant de sa famille a rétabli en 1803.

 


AVERTISSEMENT SUR CETTE ÉDITION DES ESSAIS.


Montaigne est un auteur qu’il n’est guère permis d’ignorer ; mais c’est peut-être aussi un des plus dangereux à étudier pour la jeunesse. Les moins sévères conviennent que, dans son audacieux cynisme, il ne recule ni devant la plus obscène expression, ni devant les maximes les plus païennes. Que des esprits graves et mûris par des études sérieuses et par l’expérience de la vie, lisent les Essais avec quelque fruit, qu’ils y trouvent surtout la satisfaction d’une curiosité littéraire et philosophique, nous en conviendrons jusqu’à un certain point ; mais que des intelligences à peine initiées aux grandes vérités sociales et religieuses puissent se lancer sans péril dans ce dédale d’opinions qui heurtent si souvent les règles de la morale et ne respectent pas davantage les dogmes les plus sacrés, nous nierons de toutes nos forces qu’il en soit ainsi. Dans cette conviction, nous avons pris le crible d’une main ferme, et séparant, sans pitié, l’ivraie du bon grain, nous avons obtenu un livre, que la plus chaste jeune fille, que le chrétien le plus scrupuleux, ouvriront sans danger pour leur foi et pour leur vertu.

Nous voulons ici nous exprimer avec une entière franchise, au risque de soulever contre nous de violentes clameurs. Autant que qui que ce soit, nous admirons dans Montaigne le piquant, l’imprévu de l’expression, l’étonnante originalité de la pensée, cette fécondité inépuisable, qui lui fera redire vingt fois la même chose avec une verve toujours nouvelle. Eh bien ! malgré ces incontestables qualités, nous affirmons que, sauf un petit nombre d’hommes obsédés par un imperturbable fétichisme, personne ne lira les Essais d’un bout à l’autre, sans ressentir un profond ennui, sans tourner rapidement les nombreux feuillets de chapitres interminables. C’est que, avec la meilleure volonté du monde, l’esprit ne peut longtemps supporter ces fréquentes répétitions, ces exemples plus ou moins bien appliqués, ces citations sans fin, et surtout ce désordre de composition, dont Montaigne se faisait un mérite, et qui n’en est pas moins un véritable défaut.

D’où vient donc l’immense réputation de cet auteur ? On verra dans un instant ce qu’en pensaient les bons esprits de notre grande époque littéraire. Quant à l’engoûment des philosophes du siècle dernier et de nos contemporains, leurs héritiers, le secret en est facile à trouver. Pour eux, les Essais sont un arsenal où se trouvent à peu près toutes les armes qu’ils désirent tourner contre la religion et la morale ; armes d’autant plus dangereuses, qu’elles sont comme enveloppées sous le manteau de la philosophie antique. En effet, Montaigne confond, dans un pêle-mêle universel, la doctrine de Socrate, de Plutarque, de Sénèque, avec la doctrine de Jésus-Christ. Il trouve, dans chaque forme du polythéisme, presque autant de vérité que dans la religion chrétienne ; ou plutôt, cette dernière est pour lui comme non avenue, et ses déductions sont purement païennes.

Et cependant, on peut croire que ses plus intimes convictions étaient catholiques : ce phénomène singulier n’est pas inexplicable. Enseveli, pour ainsi dire, dans l’étude des philosophes anciens, Montaigne n’est plus de son siècle ; il écrit comme un ardent disciple de Socrate, de Platon, de Sénèque et de Plutarque : sorti de sa librairie, il redevient enfant du Christianisme. Entendez-le, au reste, expliquer lui-même les contradictions de sa philosophie : « Il faut accommoder mon histoire à l’heure : Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues, et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, sois que je saisisse les sujets par autres circonstances ou considérations : tant y a, que je me contredis bien à l’aventure ; mais la vérité, je ne la contredis point. Mon âme est toujours en apprentissage et en épreuve. » Et ailleurs : « Maintes fois, comme il m’advient de faire volontiers, ayant pris, pour exercice et pour ébat, à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s’appliquant et tournant de ce côté-là, m’y attache si bien, que je ne trouve plus la raison de mon premier avis et m’en départs. Je m’entraîne quasi où je penche, comment que ce soit, et m’emporte de mon poids. »

Voulez-vous l’expression précise de sa croyance ? écoutez : « Ô Dieu ! quelle obligation n’avons-nous pas à la bénignité de notre souverain créateur, pour avoir déniaisé notre créance et l’avoir logée sur l’éternelle base de sa sainte parole !… Ainsi me suis-je, par la grâce de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes créances de notre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que notre siècle a produites… Tout au commencement de mes fièvres et maladies qui m’atterrent, entier encore et voisin de la santé, je me réconcilie à Dieu par les derniers offices chrétiens, et m’en trouve plus libre et déchargé, me semblant en avoir d’autant meilleure raison de la maladie. »

Maintenant, aux louanges exagérées des panégyristes de Montaigne, à ceux qui vantent sans réserve sa dangereuse philosophie, nous opposerons seulement le témoignage de trois philosophes chrétiens du grand siècle, Malebranche, Pascal et Nicole. Ces autorités ne sont pas sans quelque valeur ; et nous pouvons jurer sur la parole de tels maîtres.

« C’est la beauté, la vivacité et l’étendue de l’imagination qui font passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le brillant et non pas le solide, parce qu’on aime davantage ce qui touche les sens que ce qui intéresse la raison. Ainsi, en prenant beauté d’imagination pour beauté d’esprit, Montaigne avait l’esprit beau, et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles ; ses expressions irrégulières ou hardies, mais agréables ; ses discours mal raisonnés, mais bien imaginés. On voit dans tout son livre un contraste d’original qui plaît infiniment. Il a enfin ce qu’il est nécessaire d’avoir pour imposer. Je pense avoir assez montré que ce n’est point en convainquant la raison qu’il se fait admirer de tant de gens, mais en tournant l’esprit à son avantage, par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante. » (Malebranche, Rech. de la Vérité, liv. II, part. iii, ch. 3.)

« Les défauts de Montaigne sont grands. Il est plein de mots sales et déshonnêtes. Cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l’homicide volontaire et sur la mort sont horribles. Il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir. Son livre n’étant point fait pour porter à la piété, il n’y était pas obligé ; mais on est toujours obligé de n’en pas détourner. Quoi qu’on puisse dire pour excuser ses sentiments trop libres sur plusieurs choses, on ne saurait excuser en aucune sorte ses sentiments tout païens sur la mort ; car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or, il ne pense qu’à mourir lâchement et mollement par tout son livre. » (Pascal, Pensées, ch. XXVII, n°40).

« Montaigne est un homme qui, après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour juger ce qu’il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de lumières pour en reconnaître la sottise et la vanité. Il a très-bien découvert le néant de la grandeur et l’inutilité des sciences : mais comme il ne connaissait guère d’autre vie que celle-ci, il a conclu qu’il n’y avait donc rien à faire, qu’à tâcher de passer agréablement le petit espace qui nous est donné… Il représente très-naïvement dans son livre les mouvements naturels de l’esprit humain, ses différentes agitations, ses démarches pleines de tiédeur, et la fin brutale où il se réduit, après avoir bien tourné de tous côtés. Dans ce misérable état, l’âme ne s’attache point aux plaisirs par l’estime qu’elle en fait, mais par le mépris et le dégoût qu’elle a de toutes les autres choses. C’est une espèce de désespoir qui l’y porte, et ce n’est pas tant pour en jouir, que pour y noyer ses déplaisirs et ses tristesses. » (Nicole, Essais de Morale, tom. VI, art. 29.)

Après avoir entendu ces trois graves auteurs, que chacun juge s’il était possible d’offrir les Essais complets aux lecteurs chrétiens.


 

1. Le chapitre xvii de la présente édition, et la lettre de Montaigne à son père, à la suite des Essais.

 

 

L’Auteur au lecteur   

  

 

 

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