La gloire du Comacchio - Maurice Renard (1875 - 1939)

 


 

 

À Edmond Pilon

« Et réciproquement. »

(La Géométrie.)

 

 

Tout finissait dans la splendeur : le jour, l’année, le siècle, l’époque. Un soir d’automne enluminait Ferrare, et sur la ville d’or le ciel important massait une apothéose de formes et de couleurs digne de la Renaissance qui allait mourir.

Le sculpteur Cesare Bordone habitait contre le rempart. On reconnaissait son logis à la haute bastille de planches dont il l’avait agrandi récemment, et qui, à cette heure, retentissait d’un fracas de démolition.

Le camérier ducal, guidé par un élève, s’arrêta au seuil de la baraque, et vit dans une nuée vermeille quatre hommes s’activant à défaire un échafaudage autour d’une grande statue blanche.

– Qu’est-ce que c’est, Felipe ? cria l’un d’eux.

– Quelqu’un du Palais.

– Messer Cesare Bordone ? interrogea le camérier.

– Moi !

Courtaud, râblé, la jambe athlétique sous le maillot poudré de plâtre, Cesare sauta de la charpente, et resta non sans orgueil dans un rayon d’éblouissement qui fendait la clarté douce. Sa laideur superbe apparut, exposée. Il offrait à la lumière un visage bilieux, criblé par la petite vérole. Ses cheveux courts grisonnaient, comme sa barbe rare traversée d’une cicatrice. Le profil et l’œil étaient ceux d’un aigle. Sa chemise bâillait sur une toison. Des bras velus et musculeux sortaient des manches retroussées. Il avait gardé sa tenaille à la main.

– Messer, commença l’envoyé, d’un ton froid, Son Altesse…

– Silence, là-haut !

Les apprentis, faisant relâche, regardaient la figure pincée du visiteur.

– Messer, reprit-il, Son Altesse m’a dépêché vers vous, afin de vous rappeler que demain dimanche, un an se sera écoulé depuis la mort du regretté Ser Milanello – dont veuille Dieu recevoir l’âme ! – qui fut, de son vivant, statuaire attitré de la cour…

L’artiste, avec un sourire, écoutait parler le fonctionnaire. Celui-ci retraçait en longues phrases officielles ce que nul n’ignorait. Le duc Alfonso da Este, voulant donner un successeur à Milanello « sans que, disait-il, la brigue et la faveur eussent la moindre part à cette élection », avait institué un tournoi de sculpture dont le vainqueur obtiendrait la place convoitée. Lui-même avait fixé le sujet : Andromède, avec toute liberté d’exécution. Et c’était le lendemain que les œuvres des concurrents devaient être rassemblées sur la place, où, devant le peuple de Ferrare, Son Altesse viendrait les juger.

– Vous vous êtes mis sur les rangs, Messer Cesare Bordone. Avez-vous persévéré ? J’ai mission de toiser les statues. Notre Grand Camérier, Messer Fraschino, est chargé de les faire transporter au lieu du concours, et souhaite connaître leurs dimensions. La vôtre mesure… ?

D’un geste oratoire, Cesare montra la grande statue blanche à moitié libre d’échafauds.

L’autre ne sourcilla point. Il nota seulement :

– Quinze palmes. Et termina : C’est parfait. Demain, à la sixième heure, nos hommes seront là. Dieu vous conserve !

Là-dessus, il tourna les talons.

Cesare lui fit par derrière un beau salut dérisoire, et ses élèves riaient comme des pages. Il bredouilla (car il s’exprimait toujours trop vite, en balbutiant) :

– Délicieux motif ornemental pour une porte de prison ! Puis, la voix brusquement rauque : Eh bien ! fainéants ! vous tiendrez-vous les côtes jusqu’à minuit ? À l’ouvrage, Felipe, Bartolommeo, Goro, Arrivabene ! Dépêchons-nous ! Le soleil se couche.

D’un bond, il avait regagné la plate-forme.

– Deux soleils se lèveront demain, fit Bartolommeo : Phébus et l’autre, vous savez lequel !…

Un rude coup de pied l’interrompit :

– Assez de prédictions, flagorneur ! Cela coupe la chance. La Fortune déteste qu’on la précède. – Fais-moi sauter cette poutrelle, Hardi !

Les bois volaient, s’empilant au hasard sur le sol jonché de spatules, de grattoirs, de ciselets…

Enfin la statue se dressa pure et nue. Elle figurait une jeune femme très belle et infiniment triste. Son attitude était une harmonie ; et tout, dans l’inclinaison de sa tête petite, dans la pose de son corps allongé, indiquait la résignation la plus noble et la superbe indomptée.

Maintenant la baraque était silencieuse comme un temple où l’idole vient tout à coup de manifester qu’elle est vraiment divine. On admirait.

– Au-dessus de tout ce qui existe ! s’écria Felipe.

Cesare, plein de joie cependant et de vanité, regrettait :

– Et encore ! elle n’est qu’en plâtre !…

– Qu’importe ! lança Goro qui tremblait, soulevé par une émotion voluptueuse. « C’est une merveille, maître, et vous voilà victorieux ! Sainte Madone, ah ! qui pourrait, dans toute l’Italie, muscler une académie avec autant de force et de délicatesse ! Voyez ! »

Le torse du sculpteur se gonfla puissamment. On aurait dit qu’il allait célébrer son génie et son triomphe par quelque fanfare surhumaine… On l’entendit souffler, puis déclarer sans trop de conviction :

– Il faut avoir beaucoup disséqué. L’anatomie, tout est là. Disséquez ! Disséquez !

– Vous voilà riche aussi, remarqua le petit Arrivabene, presque un enfant.

Mais Felipe Vestri :

– Vous battrez demain les morts eux-mêmes, et d’abord feu Milanello, dont les crânes ont toujours été trop lourds et le modelé trop lisse ! Hein, Goro ?

– Pardieu ! L’Andromède de Cesare Bordone est plus belle que le Mercure de Milanello, plus belle que le Persée de Cellini, plus belle que…

Furieux, Cesare l’arrêta :

– Pourquoi tant de comparaisons, imbécile ! C’est beau, cela suffit ! C’est beau, voilà tout.

Felipe corrigea :

– Non, non, maître, ce n’est pas tout, du moins dans les circonstances actuelles. Et réjouissez-vous d’avoir fait une Andromède qui surpasse le bronze de Benvenuto Cellini. Depuis trop longtemps le duc Alfonso envie aux Médicis la possession du Persée. N’en doutez pas : si pour thème du concours, il a choisi Andromède – Andromède, l’épouse et, pour ainsi dire, le pendant de Persée –, oh ! oh ! ceci fleure la taquinerie de voisinage ! Malheur donc au statuaire qui aurait surmonté ses rivaux sans égaler le Florentin !… Mais soyez tranquille. On dit qu’à l’inauguration du Persée, vingt sonnets furent épinglés aux tentures. Demain soir, vous en lirez le double sur le piédestal que voici !

– Maître, c’est bon de vous voir rire… Je croyais que vous ne saviez pas, dit Goro.

Le petit Arrivabene s’approcha, les bras levés, rouge et pâle dans un seul instant.

– Laissez-moi vous embrasser, s’il vous plaît, fit-il d’une voix mal assurée.

Et comme Cesare tout remué se penchait vers lui et l’étreignait, l’enfant chuchota :

– Peut-être, quand vous serez riche et renommé, peut-être que Monna Chiarina reviendra…

Cesare Bordone se redressa comme on s’éveille en sursaut. Deux soufflets claquèrent sur les joues d’Arrivabene.

– J’ai défendu… J’ai défendu qu’on m’en parle ! Je veux qu’on m’obéisse, chez moi, entends-tu ? Vipère ! Mauvais gamin ! Judas ! Ordure !

Mais le petit avait refoulé ses larmes, et il contemplait la statue avec tant d’amour, que Cesare Bordone lui pardonna dans son cœur.

– Allons ! dit-il joyeusement. Sauvez-vous, mes gaillards. On n’a pas perdu sa dernière journée. Soyez discrets, surtout ! Rappelez-vous que jusqu’à la suprême minute il est interdit de révéler quoi que ce soit, sous peine de disqualification ! À demain, mes braves, ici, à la cinquième heure, pour abattre un pan de la baraque… – Arrivabene, viens que je t’embrasse, mon fils.

– Si nous passions la nuit à veiller sur la statue ? proposa Felipe. Il suffirait d’un jaloux et d’un marteau…

La réponse fut :

– Va boire, mon garçon. Les gens de Comacchio n’ont peur de rien. Va boire avec tes camarades. Tiens, voilà deux pistoles. Je n’en ai plus d’autres. Mais demain !…

– Demain, vous serez la lumière de Ferrare !

– Oui, oui. À demain, Goro.

– Honneur à vous, Cesare Bordone !

– À demain, Bartolommeo.

Felipe Vestri se retourna dans la porte, et brandissant très haut sa toque de feutre à la plume écarlate :

– Gloire au Comacchio ! s’écria-t-il.

Enthousiasmés de la découverte, les autres s’arrêtèrent. Et les disciples transfigurés acclamaient Cesare du même cri :

– Gloire au Comacchio !

Le Comacchio !…

Seul, immobile, campé face à face avec la géante de plâtre, Cesare Bordone écoutait le vivat se répercuter dans son esprit devenu profond de souvenir et d’espoir, et semblable au paysage de sa destinée.

Il revoyait son enfance pouilleuse et boueuse au bord des lagunes adriatiques, parmi la marmaille des pêcheurs, sa vie d’acharnement et de déboires…

Et voilà que lui, le fils d’un muletier de Comacchio, le fils du plus humble citoyen de la plus humble bourgade, on l’appellerait le Comacchio, du nom de sa ville natale, comme le Pérugin, comme le Vinci !…

Oh ! Felipe avait crié cela vers l’avenir ! Le monde futur le redirait jusqu’à la fin des temps !… Et puis, du reste, quoi de plus raisonnable ? Le Comacchio ! Que ces syllabes se prononçaient aisément !…

Ainsi, c’était donc lui, Cesare Bordone, qui aurait illustré l’obscure cité maritime, et grâce à Madame Andromède : quelques sacs de poussière gâchés avec industrie !…

Cesare Bordone se sentit grandir à la taille de son destin. La masure disparaissait à ses yeux. Il était grand seigneur, logé aux frais de la cassette, dans un palais, peut-être même dans ce palais Belfiore où le duc avait hébergé Cellini.

Mais une odeur puissante frappa ses narines et lui fit tourner la tête.

Un maigre vieillard s’était introduit jusque-là dans le silence d’une vision, si furtivement que le sculpteur resta quelques secondes les sourcils haussés, avant de s’ébahir :

– Holà ! mais, par le Diable bicorne, voilà Ser Jacopo Tubal !…

Muet, le nouveau venu considérait la nymphe monumentale à qui le soir prêtait des nuances de chair. Nez pesant, barbe de Moïse, c’était un Juif. Il clignotait derrière des besicles de corne aux verres bleutés, épais et ronds comme des loupes, qui violaçaient et déformaient ses yeux sanglants. Un chapeau flamand lui tombait sur les oreilles, et sa dalmatique de laine sentait le suint à dix pas.

Il fit une révérence de petite vieille.

– Qui t’amène ? interrogea Cesare, le verbe rude.

– La politesse, la politesse, magnifique Messer ! (Il crachotait, ricanait, faisait l’empressé.) Oui. Hé ! hum, hum, hum… Je venais vous rappeler (les grands artistes sont si étourdis !) vous rappeler que demain soir vous devez me compter neuf cents ducats, solde de votre petit emprunt de l’an 1576, dont je ne fus remboursé que d’un quartier ; plus, hé, hé, hé, les deux cent cinquante ducats de l’an passé ; le tout faisant ensemble, avec les intérêts au denier douze, hum ! hum !… quatorze cent soixante ducats, n’est-ce pas vrai ?…

Son regard n’avait pas quitté la statue. Il se frottait les mains perpétuellement et ne cessait d’exécuter inclination sur inclination. Le miel est moins doux que n’était sa parole.

– Les aurez-vous, Messer, ces quatorze cent soixante ducatinets ? Hé ! hé ! je lis sur voue honorable figure que vous les tenez déjà !

Cesare le faisait reculer devant sa truculence :

– Si je les tiens, corps du Christ !… Non ! Mais je les tiendrai quand il faudra, et d’autres encore qui ne tomberont pas dans ton escarcelle ! Je les aurai, tes ducatissimes ! Tu le sais autant que moi, vilain crocodile ! Tu sais bien pourquoi je t’ai demandé de l’argent l’année dernière. Pour les frais de ma statue. J’en voulais davantage, souhaitant qu’elle fût de marbre. Tu ne m’as consenti que la valeur d’un plâtre. Mais, foin !… Et tu sais pareillement que si j’ai fixé l’échéance à demain, c’est que j’étais sûr de vaincre ce jour-là. C’est que demain mon bloc de mortier sera le point de mire de l’univers ! C’est enfin que j’aurai touché les deux mille florins du prix – et sans doute quelque avance sur ma pension.

– Oh ! Messer, si vous êtes sculpteur de Son Altesse, j’attendrai !

– Si je suis… En doutes-tu, vieux bouc ? Ne vois-tu pas mon Andromède ? Ou te déplairait-elle ?

L’œil rouge sembla pétiller, le feu monta aux pommettes du Juif. Il répondit, humblement toujours, mais avec une sorte d’ardeur et comme se parlant à lui-même :

– Certes, je la vois. Et Tubal ne lui mesurera point sa louange. C’est un beau simulacre, et voilà bien Andromède. Je la reconnais, encore qu’on ne découvre ni rocher, ni chaînes, ni monstre marin, ni Persée à cheval sur Pégase. Tous les bannis au cœur vaillant, tous les persécutés qui attendent un sauveur sont de même race. Andromède est du sang de Jacob. Et je n’ai pas besoin qu’on me l’exhibe avec un attirail pour saluer de son nom la sœur d’Israël. – Admirable morceau, Messer Bordone, et d’un caractère sublime !

– À la bonne heure !

Flatté d’un éloge moins banal que de coutume, Cesare se rengorgeait.

– Et, poursuivit le prêteur, si l’on ajoute à ces mérites la perfection du métier, l’œuvre rappelle étrangement certaines figures de certain tombeau…

– J’ai travaillé quatre ans avec Michelagnolo Buonarotti, proclama Cesare Bordone ; et je sens qu’il aimerait mon Andromède.

– Et puis, dites, Messer, vous aviez à coup sûr un modèle incomparable. Qui vous a posé cela ? Oh ! oh ! mais, il me semble… N’est-ce point Monna Chiarina ?… Par le Tout-Puissant ! votre femme vous est revenue, mon bon monsieur ? Loué soit l’Éternel !

Sur le coup, le sang de Cesare lui parut bouillonner. Cependant, le Juif n’avait pas l’air moqueur, et c’était un sire à ménager. Le sculpteur se contint, baissa le front, et dit, les yeux fixés sur la pointe de ses mules :

– Comprends-tu que c’est elle sans que ce soit elle ? Comprends-tu que si je l’avais eue, là, devant moi, réellement, ma statue serait moins vraie d’être trop vraie ?… Je l’ai modelée d’après ces études d’autrefois. Tiens, regarde.

Il empoigna des cartons bourrés d’esquisses, et fit un étalage de sanguines, de fusains, de mines d’argent et de dessins à la plume représentant la même adorable fille dans toutes les postures de la grâce.

– Maintenant, retourne à la statue. Vois : son visage n’est pas celui du modèle impassible. Tous mes désespoirs s’y reflètent !

Il se battait la poitrine, et ses poings massifs la faisaient retentir.

– Amour trompé ? demanda le Juif avec intérêt.

– Ce ne serait rien, Tubal !

– Ambition déçue ?

Cesare confessa dans un souffle rauque :

– Oui !… – Mais demain ! ajouta-t-il aussitôt, rayonnant de bonheur. Ah ! demain, mon cher ami, la Providence acquittera ses dettes envers Cesare, comme Cesare envers Jacopo !

Alors le bonhomme scanda d’un ton plein de sous-entendus :

– En êtes-vous certain ?

– Quoi ? Hein ?… Sans doute… Qui donc l’emporterait ? Je n’ai que deux concurrents : Pico Picci et Scipione Tribolo. Le premier sculpte comme un tailleur de pierre, le second comme un peintre…

– J’ai vu leurs Andromède.

– Comment ! Et la consigne du secret ?…

– Je les ai vues, Messer. Pico Picci présente une statuette de trois palmes, en terre blanche de Faenza. Est-ce Andromède avec le dragon ? cela se peut. Est-ce une Ève au serpent malin ? cela se peut aussi. – Je préfère l’envoi de Tribolo, bien qu’il puisse s’intituler Courtisane appuyée au mur céramique. Vague portait d’Impéria, sa maîtresse du jour. Ivoire et marbre polychrome, cabochons, métaux niellés. La roche est de porphyre, les chaînettes d’argent (des bracelets !). L’héroïne porte une ferronnière ! Jolie pièce montée que l’on dirait mangeable. Vous n’en donneriez pas deux quattrini.

Cesare ne put s’empêcher de rire.

– Que t’avais-je dit ? Tu vois bien ! Je n’ai rien à craindre d’un maçon et d’un orfèvre !

– Messer, vous avez prononcé le mot terrible : orfèvre. Aujourd’hui ces gens-là sont maîtres de la mode.

Le statuaire le saisit au poignet :

– Veux-tu prétendre que Tribolo seul, parce qu’il est orfèvre…

– Non ! – Seigneur, lâchez-moi, vous me faites mal ! – Non. De son Andromède à la vôtre la distance est trop visible. On ne peut s’y tromper. Celle-ci prévaudra, bien qu’elle soit en vérité comme un défi au goût régnant, avouez-le ! D’abord, elle conserve je ne sais quel aspect de maquette, et l’on aime le fini. Vous répliquerez que de la sorte elle a l’air de son propre rocher, ce qui ne va point sans grandeur. D’accord ! Mais l’absence d’attributs, comment la ferez-vous passer ? L’excellentissime duc tout le premier, qui voulait quelque chose dans le genre du Persée, prendra votre statue d’Andromède pour l’ébauche d’un nu quelconque. – Enfin, la matière est misérable…

– La matière serait le marbre, si tu l’avais voulu ! tonna Cesare Bordone hors de lui. La matière sera le marbre quand le duc m’aura pensionné ! C’est un dilettante plus fin que tous les ânes de Juifs qui bavent dessus !… Les imperfections de ma statue – ha ! ha ! je ris à me crever la panse ! – mais ce sont ses principales qualités ! Tout le monde s’en apercevra tout de suite !… Ah ! quand elle sera de marbre blanc ! Toute de marbre !… Bientôt ! – Demain, Tubal, entends-tu, fils de porc, demain matin le camérier Fraschino l’emportera, et demain l’argentier Girolamo Gigliolo m’aura versé deux mille florins ! Ah ! ah ! La richesse et la gloire, maître sot !

– Je parie vingt doublons du contraire dit le Juif tranquillement.

Un furibond se jeta sur lui, et les larges pouces du modeleur s’enfoncèrent dans ses épaules chétives.

– Où veux-tu en venir à la fin ? rugissait-il. Depuis une heure je te vois tourner autour du pot ! Parleras-tu ? Parle, ou je t’étrangle !

– Eh ! tout doux, magnifique Messer ! Tout doux ! Il y a quelqu’un dans ma peau ! bouffonna le vieillard, patelin comme un esclave battu.

– Mais parle donc !

Cesare avait lâché prise et tremblait de colère. L’autre, s’étant rajusté, mit quelque intervalle entre eux, et commença :

– Vous savez, Messer, ce jeune patricien de Ferrare, cousin de Son Altesse, qui s’avisa de travailler les métaux, fit son apprentissage à Bologne, chez l’orfèvre Ascanio Peruzzi, et vint ensuite se perfectionner sous votre direction ?…

Cesare, jaunissant à vue d’œil, respirait fortement, tels ceux qui étouffent. Il vociféra dans un cri de rage et de douleur :

– Baccio della Tacca ! Puis, haletant : Eh bien ? Eh bien ?…

– C’est avec lui, si je ne me trompe, que votre épouse s’est sauvée ?

– Passe ! passe ! grondait le supplicié.

Tubal, doucereux mais vindicatif, s’obstinait :

– … Avec lui, n’est-ce pas, qu’elle vit dans le péché d’amour, au su de tout Ferrare ?

Une voix inconnue et qui hachait les mots questionna :

– Est-ce Baccio qui doit avoir le prix ?

Sur un signe affirmatif, l’orage éclata de nouveau :

– Chien ! Va-t’en ! Sors d’ici, pourceau ! Je te chasse ! Vendeur de Christ ! Marchand de Dieu ! Va-t’en, bête ignoble ! Tu as l’haleine d’un soupirail et tu ris comme une tête de mort. Va-t’en, je te dis ! Mais, devant la retraite du Juif, Cesare se modéra. Non, non, reste. Explique-toi. Comment cela se fait-il ? Je ne savais pas qu’il fût de la joute…

Ils causaient, à présent.

– Nul ne le savait, Messer. Le complot s’est tramé proprement, sous cape. C’est un coup monté avec le duc.

– Mais le concours ?

– Comédie pour satisfaire la ville et les artistes. On a combiné tout en faveur de Baccio.

– Oh !… Le pire de mes élèves ! Un fabricant de fermoirs et de salières ! Un joaillier !

– Précisément !

– Un artisan privé de cœur ! Un bijoutier bellâtre !

– Hem, hem : un cavalier qui sait mettre le poing sur la hanche.

– Je l’aurais déjà tué, si je n’avais préféré ma gloire à ma vengeance !… Ah ! Baccio ! Félon ! Mauvais disciple !… – Mais, Tubal, nous rêvons ! Il n’a point fait une Andromède qui puisse affronter la mienne ?

– Si. Dans un sens.

– De qui le tiens-tu ?

– Son palais avoisine ma maison, là-bas, près de la Porte de la Mer. Depuis quelque temps j’avais surpris des allées et venues dans le jardin. Baccio faisait construire une espèce de cahute. Or, voilà qu’une épaisse fumée s’en échappa durant plusieurs jours, sans relâche. La nuit, des reflets de fournaise empourpraient les verdures. Aucun doute : il fondait une pièce d’importance. Hier, une servante, soudoyée, m’ouvrit la poterne. J’ai pu voir la statue.

– Et tu l’estimes ?…

– Fort au-dessous de la présente, mais pourtant remarquable. Par l’effet d’un prodige, deux titans revivent en vous deux à l’improviste : Michelagnolo Buonarotti et Benvenuto Cellini… Mais vous n’êtes pas Michelagnolo, de qui l’étoile en imposait, et la statue de Baccio, étant de l’école de Cellini l’orfèvre, répond mieux au souhait du prince comme au désir populaire.

Et Cesare anxieusement :

– Bah ! tu crois que le peuple, les grands, tous…

– Allons donc ! Je ne vous enseignerai pas que ni les uns ni les autres n’ont compris Michelagnolo. Trop loin d’eux, il leur semblait petit… – Parbleu ! vous écrasez Pico Picci et Scipione Tribolo ! Mais Baccio della Tacca vous écrase à son tour, d’autant plus aisément que c’est chose convenue !

Le pauvre Bordone, enlaidi par la haine, tournait au hasard, poussé par un besoin d’agir.

– Tout ! Il m’aura tout pris. Amour, fortune, gloire !… Ah ! tu mens, Juif ! Tu m’égares, pour je ne sais quelle fin ! Tu trafiques je ne sais quoi de louche ! Mais, par la Sainte Croix, tu mens !

– Si vous avez l’esprit impartial, je vous prouve sur l’heure que j’ai dit vrai.

– De quelle façon ?

– Je puis vous introduire chez Baccio.

Ils se regardèrent un instant.

– Viens vite, alors !

Avant de mettre son pourpoint, le sculpteur vêtit une cotte de mailles. C’était l’usage. Au surplus, il avait de nombreux ennemis, avec lesquels il ne pouvait faire trêve, ne possédant jamais les trois ou quatre cents écus nécessaires à la caution. Tubal ne s’émut donc pas de la cotte. Mais lorsque Cesare choisit dans ses dagues, au lieu de n’importe laquelle, une lame trapue dont il vérifia le double tranchant, l’inquiétude le prit.

– Halte-là ! Messer. Nous ne sortirons pas que vous ne m’ayez promis d’être sage, au moins dans le palais della Tacca !

– C’est juré !

– Sur la Madone !… Allons, j’attends. Sur… la…

– Mort Dieu ! Peste soit du vieux renard ! Sur la Madone, là ! j’en fais serment.

Il eut un regard indéfinissable vers la statue, s’enveloppa d’un ample manteau, et, la barrette au front, sortit avec le Juif.

Ils allaient maintenant côte à côte à travers les étroites ruelles pavoisées d’oripeaux. Le ciel, au-dessus d’eux, traçait une lézarde couleur d’ibis rose. Des buées commençaient à bleuir les coins éloignés. Les marécages environnants exhalaient sur la ville une humidité chargée de malaria. Ils marchaient vite, au sein de l’animation plébéienne, Cesare d’un pas fougueux, le Juif trottinant auprès, comme un lion suivi d’un chacal.

– Alors, il l’a jetée en bronze ? disait Bordone fronçant les sourcils.

– Et joliment ! répondait Tubal. Un Padouan n’aurait pas fait mieux !

– Combien de haut ?

– Six brasses florentines à peu près.

– Ah ! Comme le Persée !…

Un silence suivit.

Tout à coup, Cesare se mit à grommeler. Son bégaiement redoublait sous l’empire de l’exaspération. Frémissant de dégoût, il mâchonnait qu’il avait été trop bête, aussi ; que pas un sculpteur digne de ce titre ne pouvait espérer quoi que ce fût de Ferrare, sinon d’être le sous-œuvre de ses architectes.

Et comme ils passaient non loin de San Domenico, il montra la façade et les statues de Ferreri, à l’appui de ses dires.

– Voilà ce qu’on nous demande, ici, quand ce n’est pas des ornements d’autel, comme ceux de Bindelli et de Marescotti au dôme ! Nos ducs da Este n’y connaissent rien en sculpture ! Rien ! Depuis qu’un de leurs aïeux a protégé Pisanello (qui ne fut qu’un médailleur !), depuis cent années, il n’y en a que pour les poètes dans cette cour de brutes et dans cette ville de ganaches ! À Ferrare, un madrigal, un concetto vous met son rimailleur au pinacle. Les troubadours commandent. Boïardo capitaine de Modène ! Ariosto gouverneur de Garfagnana ! Si ce n’est pas ridicule !… Ah ! vous êtes poète, mon cher ? Prenez donc ce trône !…

– Tout beau, Messer, dit le Juif en tapant sur le mur de l’hôpital Santa Anna qu’ils longeaient. Vous oubliez que Torquato Tasso est incarcéré là-dedans…

– C’est vrai. Mais pousse la porte de cette église, et que vois-tu ? Le tombeau de Pigna, son rival, enterré comme un doge parce qu’il fut l’ami intime d’Alfonso !

– Le duc Alfonso ne dédaigne pas les sculpteurs, insinua Tubal, puisque c’est Baccio qui succède à Pigna dans ses bonnes grâces…

– J’étais fou ! repartit Cesare. Vil et fou, de briguer les suffrages de ces cagots libertins ! Ils me font horreur. Sortis des priapées et des moineries, à quoi sont-ils bons ? À régler un pas d’armes, courir le taureau, lancer le dard et suivre les préceptes de Baldasare Castiglione, pitoyable codificateur du bel usage !… Notre cour ? Une troupe de comédiens. Leur vie, leurs baptêmes, leurs noces ? Des représentations mythologiques ! Entre-temps, le cardinal est dans sa vigne, entouré de filles, à manger des sorbets ; le gentilhomme s’installe chez le maître d’armes ; et s’ils en sortent, où se rencontrent-ils ? Dans la boutique de l’orfèvre !… Ah ! je voudrais leur cracher mon âme à la face !

Le château ducal, énorme masse carrée, citadelle isolée par une ceinture d’eau, les couvrait de son ombre. Cesare cracha dans le fossé.

– M’ont-ils assez raillé dans leurs pantalonnades, quand je souffrais, humilié, trahi, mais ravalant mon fiel dans l’espoir que les lauriers allaient fleurir !… Ah ! tête de sang ! Les lâches !

Sa véhémence ne tarissait pas. L’idée de sa défaite, virulente, faisait fermenter les autres.

– Ce ne serait rien encore ! Mais toutes ces familles souveraines – fais le compte et vérifie, Tubal : Sforza à Milan, Malatesta à Rimini, Médicis à Florence, Este à Ferrare – ont l’habitude héréditaire du meurtre ! Altesse ou prélat, excellentissime ou révérendissime, tous, façonnés par Michiavelli à l’image de Cesare Borgia, manient le cantarelle et le curare aussi bien que la cordelette et le stylet. On empoisonne, on étrangle, on égorge, puis on marmotte une oraison ; n’y pensons plus !… D’ailleurs, t’imagines-tu qu’on emploie seulement le fer et le feu, le lacet et le venin ? Ouais ! (Cesare se rapprocha de son confident.) Ils se servent de maléfices ! J’en suis sûr. Il y a douze ans, mon protecteur est mort de consomption, d’une manière surnaturelle !

– Qui donc ?

– Galeazzo Biscanti, le provéditeur.

– Ah ! le digne homme ! déplora le Juif. Je me souviens de lui…

– Songe, Tubal à tous ceux qui ont péri singulièrement depuis lors ! Que de puissants anéantis ! Le cardinal Gian Francesco Toria, gonfalonier de la Sainte Église romaine ; Gismondo Poleoni, le condottiere ; et tant, et tant !…

– Oh ! protesta Tubal, cette année, je ne trouve pas qu’on soit mort avec beaucoup de zèle…

– En effet. Cependant, le podestat Borso Strozzi vient d’être emporté bien subitement pour un gaillard dans la fleur de l’âge et dont les héritiers sont à bout de ressources. Et voilà plusieurs semaines que Leonora d’Urbino – trop belle, je suppose, ou trop farouche – languit d’un mal mystérieux, et succombe un peu plus chaque jour.

– Quoi ! une femme ? se récria Tubal. Vous soupçonnez quelqu’un d’immoler une pauvre petite femme ?…

Le Juif étudiait avec curiosité la physionomie de Cesare. Un agacement s’y révéla.

– Eh ! mon dieu ! le sexe ne fait rien à l’affaire ! Une vengeance est une vengeance. Ce que je dis, c’est qu’il est bas d’opérer dans les ténèbres pour satisfaire d’aussi piètres rancunes. Cupidité, jalousie, concupiscence, ah ! les nobles passions !… Mais le duc n’en a point d’autres, et chacun d’imiter le tyran… Alfonso da Este parangon de tout un duché ! Non, c’est impayable ! Ce fils de Française, ce petit-fils de notre adversaire Louis XII ; donc un barbare doublé d’un ennemi ! Sa grand-mère ? Lucrezia Borgia ! de sorte qu’il descend peut-être du pape Alexandre VI ou du cardinal Bembo, et qu’il est le fruit d’un inceste ou d’un adultère ! Après cela, comment ne serait-il pas lubrique, envieux, avare…

Le Juif ricanait :

– Qui sait même s’il vous aurait payé vos deux mille florins ? Il faut une maladie de Son Altesse pour que ses trésoriers acquittent les appointements. C’est un sacrifice qu’elle offre au ciel en échange de sa guérison !

– Oui, qui sait ! approuva Cesare, frondeur.

Il réfléchit, le temps de quelques enjambées plus impétueuses, et marquant un arrêt brusque :

– Mais si tu te trompais ?… On a pu te mystifier…

– Nous arrivons, dit Tubal.

Cesare se remit en marche. Au tournant de la rue on apercevait la demeure de l’usurier, presque de face, et le commencement du palais della Tacca. Cesare Bordone évitait de passer par là d’ordinaire, à cause de Chiarina dont il fuyait la rencontre. Il avoua cette faiblesse au Juif et lui demanda s’il la voyait quelquefois.

– Très souvent. Une épouse légitime ne peut habiter sous le même toit que son amant ; cela est cause que Baccio l’a nichée dans une gloriette, non loin de la Porte du Pô. Mais elle vient sans cesse au palais, comme bien vous le pensez !

– Hâtons-nous ! fit Bordone.

– Ne craignez rien, Messer. Elle y viendra ce soir, mais plus tardivement. J’ai mes espions. Ce soir, on soupe en belle compagnie chez mon voisin. Tenez-vous ferme : le duc et ses familiers doivent s’y rendre incognito…

– Tu me bernes !

– Pas du tout. Il s’agit de présenter la statue à Son Altesse, puis de fêter la victoire.

– D’avance ?… Les fourbes !

– … Et la seule beauté admise à la bombance, au nom de l’Art, c’est le modèle, Messer, c’est Madonna Chiarina.

Cesare se retint de battre le vide à poings fermés.

– Diable ! vous l’aimez donc toujours ? persifla Tubal qui le surveillait du coin de l’œil.

– Sache en tout cas, répondit le malheureux, qu’il n’est pas une femme au monde que Cesare n’eût sacrifiée à sa gloire.

La maison de Tubal, étroite et pointue, avait un porche caverneux. Placée de travers, elle faisait penser à quelqu’un de renfrogné qui se détourne. L’ombre de la rue ajoutait à sa noirceur, tandis que le palais della Tacca, édifié devant la place des réjouissances publiques, resplendissait aux derniers feux de l’occident.

Avec le pallazzo dei diamanti, c’était le bijou de Ferrare : un mirifique objet harmonieusement multicolore, simple dans ses lignes, fouillé dans son détail, et faisant l’effet d’un gigantesque meuble de marqueterie. Car nulle part la pierre ne s’y montrait à l’état naturel, mais tournée en colonnes, appareillée en cintres, ciselée en rinceaux, gravée de graffiti, creusée de niches rondes pour les bustes à l’antique. Cela composait une telle profusion de magnificences, que l’extérieur du palais semblait mériter d’être l’intérieur. Une balustrade courait sur le ciel, le long de la terrasse. Au-dessous, l’étage unique découpait une svelte arcature, close par des draperies. Les jours de carrousel on enlevait les draperies, et ces lieux s’emplissaient de fiers attentifs et de belles accoudées qui se pressaient là pour mieux voir les jeux, sans songer que le vrai spectacle était celui de pareils spectateurs dans une loge aussi royale.

Cesare haussa les épaules.

– Ah ! que voilà donc le logis d’un orfèvre et non d’un statuaire !

Au fond du porche, dans le noir, une clef ferraillait. Des gonds grincèrent. Encore ébloui par la façade rutilante, Cesare Bordone se laissa guider comme un aveugle à travers une intimité de puanteurs.

Ils ressortirent par une porte de derrière dans un enclos de broussailles. Tout au bout, Tubal dressa contre le mur, péniblement, une échelle, qui se trouva couchée sous les buissons – et monta, suivi de Cesare.

Une servante barbaresque les attendait de l’autre côté, le doigt sur la bouche.

– Eh bien, Fatima ?

– Le maître s’habille, les domestiques sont à la besogne. Vous pouvez venir.

Ils étaient enfouis dans l’épaisseur d’un bosquet d’acacias et d’orangers garnissant la muraille. Par les trous du feuillage, on découvrait un jardin régulier planté de marbres, avec, parmi les lauriers-roses, entre des urnes fleuries, des bancs d’albâtre et de gazon.

Le crépuscule assombri les invitait à faire diligence. La servante, à pas de loup, rasait le mur. On l’imita du mieux que l’on put.

Ils franchirent ainsi l’espace déboisé dont le four occupait le milieu, maisonnette de briques enfumée, pleine de cendres et de scories, de cabestans et de cordages. Cesare Bordone voulut y pénétrer, le Juif l’entraîna, et les choses se mirent à défiler comme une fantasmagorie devant ses prunelles hagardes.

D’abord l’arrière-façade du palais, unie celle-là, mais entièrement revêtue de dalles polychromes disposées en trompe-l’œil avec un art si merveilleux de la perspective, que d’illusoires galeries feignaient de s’y enfoncer et simulaient une quantité de fuites et d’issues pour le plaisir des yeux. Ensuite une loggia d’entrée, supportée par des atlantes de terre cuite émaillée. Puis l’escalier d’honneur, tapissé d’incrustations. Puis des salles hautes et pompeuses. On y entrait par des portes à fronton, encadrées de pilastres, surmontées de sculptures, où la joaillerie architecturale du dehors venait s’orfévrir à l’extrême. Les cheminées étaient si décoratives sous le baldaquin de leur manteau, qu’on prenait chaque pièce pour une salle de trône. Et c’était partout des chutes de tentures lourdes sur des coffres cordouans ou des tables de malachite chargées de cassettes, de buires et d’émaux. Les glaces de Venise, au-dessus des bahuts plaqués d’ivoire et de nacre, reflétaient des tableaux sans pareils. Des cabinets d’ébène ornés de figurines ouvraient leurs vantaux précieux sur des files de livres cuirassés d’argent. Les sièges durs, amollis de coussins, se miraient aux vastes parquets. Tout cela fait pour les conversations et les danses. – Et tout cela désert. – Deux levrettes blanches, accouplées, vinrent flairer les étrangers aux talons ; l’une voulut les suivre, l’autre s’écarter d’eux. Ils les laissèrent tirailler sur la couple.

– Bénis soient les palais d’artistes ! marmonna le Juif. Partout ailleurs, les murs seraient aux écoutes et les trous de serrure aux aguets. – Messer, n’est-ce pas que la richesse est une jolie chose ?

Cesare répondit évasivement :

– Il est toujours beau l’endroit où l’on est heureux…

Fatima, soulevant un rideau, les fit passer devant elle. Son geste recommandait la prudence.

Ils débouchèrent dans le cortile intérieur.

Au premier moment, Cesare ne discerna que la belle ordonnance d’un cloître profane, rectangulaire, entouré de portiques légers formant deux promenoirs qui superposaient leurs arceaux et leurs colonnades. L’ombre s’amassait dans les galeries. Celle d’en haut, du côté de la place publique, était le siège d’une grande agitation. Aux lueurs de quelques lampes, on y voyait des serviteurs s’affairer aux alentours d’une table, et porter avec mille paroles les mille accessoires du souper qu’ils préparaient.

– Où est la statue ? disait Cesare.

– Regardez, fit Tubal. Mais restez dans l’ombre, derrière ces piliers.

Autour du bassin central empanaché de son jet d’eau, trois statues de bronze étaient debout, chacune sur un piédestal ; et rien d’autre n’enrichissait la cour vide et le dallage nu. Cesare, au comble de la surprise, se repaissait avidement de la représentation préparée pour le duc, et regardait les trois statues tour à tour.

La première, c’était un vieux chef-d’œuvre de Donatello, Judith et Holyopherne. La seconde, le Persée à la Méduse de Cellini. La troisième, Andromède et le dragon, de Baccio.

Cesare comprit. Sous forme de moulages peints, de fantômes, de non-valeurs, Baccio s’était procuré les deux merveilles de la Loggia dei Lanzi, pour mieux persuader au duc que son Andromède les valait bien et qu’elle était sans contredit le pendant du Persée.

Et le plus extraordinaire, c’était que cela fût vrai.

Tubal écoutait Cesare porter son jugement d’une voix basse et sifflante, comme on exhale une douleur :

– Ah ! tu l’avais bien dit : c’est presque une perfection. Cette statue-là serait inestimable, si elle s’éloignait davantage et du Persée et de Chiarina. Mais ce n’est qu’un pastiche dont le seul mérite est d’être un bon portrait… Au surplus, la ressemblance est d’une exactitude émouvante ! On jurerait que c’est elle, Tubal : Chiarina !…

Le Juif pensa que Bordone voyait sa femme poser devant son rival, nudité ferme et tendre à la fois, très fine et bien potelée, telle que la dévoilait son image d’airain. Mais le sculpteur poursuivit :

– Tous ceux qui l’auront pour modèle accompliront subitement des prouesses. Tu t’émerveillais tout à l’heure à propos de nos deux chefs-d’œuvre, et tu parlais de résurrections et de prodige… Le prodige s’appelle Chiarina… Et ce n’est plus moi qui en dispose !…

La statue disparaissait peu à peu dans la nuit venante. Cesare la regardait se simplifier par la vertu de l’ombre, qui est parfois une grande artiste, et ainsi redevenir une ébauche, mais une ébauche en quelque sorte définitive et parfaite, comme son Andromède à lui. L’extase sombre et le regret infini se mêlaient dans ses yeux de vaincu. Un effort le tira de sa pensée comme d’un gouffre.

– En vérité, dit-il avec l’intonation d’un critique indifférent, on se demande si c’est un hommage ou un affront à la mémoire de Cellini. Quel parallélisme ! Vois donc : le rocher d’Andromède encombre ni plus ni moins que le coussin du Persée, et le dragon s’y roule aux pieds de la demoiselle comme la Méduse aux pieds du sabreur…

– Le piédestal est ingénieux dans son imitation, dit le Juif.

Cesare se penchait en avant pour distinguer les détails. Une même ordonnance appareillait les deux bases. Toutefois, dans l’œuvre de Baccio, des retombées d’algues remplaçaient les guirlandes de fruits, et des têtes de dauphins les têtes de chèvres. Ici les cariatides étaient des sirènes, là des cybèles. Et dans les niches à coquille, Amphritrite supplantait Pallas, et Neptune Mercure.

Mais les regards de Bordone remontaient malgré lui vers la statue, et le prêteur y démêla de si terribles sentiments, qu’il voulut faire diversion.

– Croirez-vous cela, Messer : la similitude le hantait si fort, votre Baccio, qu’il a fait couler avec le bronze deux cents livres de plats d’étain, parce qu’il avait ouï dire que Benvenuto s’y était vu contraint, faute d’assez de métal !…

Cesare ne disait mot. Ses yeux errants semblaient chercher quelque chose. Le Juif aperçut dans un recoin, tout près d’eux, les leviers et les marteaux qu’on avait employés à dresser les trois groupes. Il prévit un scandale irréparable…

– Vous m’avez juré ! dit-il avec force en s’accrochant aux habits de Cesare. Vous m’avez juré sur la Madone, seigneur !

– C’est une chance pour Baccio, grogna le sculpteur après une courte hésitation. Oui, c’est une vraie chance pour lui, que j’aie juré ! Mais si tu veux que je tienne mon serment, partons, Tubal, oh ! partons !

Fatima les reconduisit, tout effrayée de cette espèce de lutteur halluciné qui étouffait entre ses dents des clameurs de bagarre : À feu ! À sac ! À sang ! Pille ! pille ! Sus au traître ! À mort le gueusard ! et toutes les violences qu’il aimait à brailler dans l’action.

Maintenant, le Juif l’a fait entrer dans une chambre de sa maison. Par la fenêtre, qui est en retour, la vue enfile les zigzags de la rue déjà nocturne où des lumières jaunes vacillent. Le clair-obscur neutralise la chambre, et Cesare, par un flot de paroles, soulage en liberté sa colère. Tubal, silencieux, l’écoute bégayer :

– Je le tuerai, Baccio, entends-tu ? Ah ! comme tu avais raison ! Sa statue ! Ah ! tiens, voilà une statue qu’on aimera pour ses défauts, précisément ! pour tout ce qui en fait un travail d’orfèvre ! parce qu’elle est fouillée, trifouillée, quadrifouillée !… Sang du Christ ! Dire que c’est encore un porteur de tablier de cuir qui va me passer sur le ventre !… Mais je le tuerai ! dans les supplices. J’en ai tué d’autres moins sournois, moins pervers ! On m’a vu dans les coups de main, dans les assauts de boutiques ! J’en ai tué pour moins que cela !… Je te tuerai, Baccio, voleur de gloire !

– À quoi bon ? dit Tubal tout doucement. Il n’en aurait que plus de gloire, et vous plus de honte.

– Ah ! pardieu ! c’est la statue qu’il fallait détruire ! Tu aurais dû me la laisser briser tout à l’heure. Il suffirait qu’elle ne soit pas demain sur la place…

– D’accord. Mais si vous l’aviez brisée, à présent vous seriez arrêté. Il y avait trop de gens sur la galerie.

– Alors, cette nuit, n’est-ce pas ? Dis ? Veux-tu, cette nuit ?…

– Cette nuit ? Vous n’y songez pas ! Ils vont festoyer jusqu’au matin.

– Tubal ! Tubal ! Pourquoi m’as-tu prévenu si tard !

– Je ne savais pas. Non, sur l’honneur, aussi vrai que nous voilà tous les deux, par la tête de mon père, je ne savais rien du tout, rien du tout… – Vous vous rattraperez une autre fois, Messer.

– Non, riposta Cesare. Et son accent devint grave et profond : Je suis trop vieux. La gloire est jouvencelle, comme Chiarina. Il leur faut de jeunes amants. Ce concours, c’était mon va-tout. J’ai joué ; j’ai perdu. Mon Andromède : chant du cygne ! fleur d’aloès ! L’ayant créée, je n’ai plus qu’à mourir… Sa voix tremblait. Et ce n’est que du plâtre éphémère ! À peine me survivra-t-elle. La postérité ne pourra lui faire justice… Pas de gloire, Cesare Bordone !… Allons, c’est fini. J’ai toujours rêvé de mourir aux bras d’une statue, comme Pétrarque le front sur un livre. Voici le moment.

Le Juif sursauta.

– Hein ? fit-il.

– J’oubliais ! reprit Cesare avec un triste sourire. Mes dettes ! Il faut que je les paye ! Eh bien, Tubal, rassure-toi. Je vivrai donc pour les payer.

– Et comment les payerez-vous ? demanda l’usurier. Si demain soir je n’ai pas mes quatorze cent soixante ducats, outre vos ennuis d’époux et d’artiste, mon pauvre Messer, vous pourriez, savez-vous, connaître ceux de… la prison…

Cesare, démonté, fut pris d’un frémissement :

– Que dis-tu ? Que dites-vous, Tubal ? Moi ? La prison ?… Vous riez ?… Vous ne répondez pas ?… Oh ! j’aperçois que vous aviez un dessein caché…

– Mais non, mais non…

– Vous m’accorderez bien un délai ? Je travaillerai ! Je vais faire des portraits de bourgeois… Non ?…

Tubal, sentant que la menace allait suivre la prière, se décida :

– Écoutez. Parlons franc. Voulez-vous que j’annule ce prêt ? Voulez-vous non seulement déchirer vos billets, mais encore gagner autant d’argent que feu Milanello, dont le traitement ducal était la plus maigre ressource et qui amassait des trésors, malgré ses crânes trop lourds et son vilain modelé reluisant ?

– Hé ? fit Cesare abasourdi.

– J’ai l’œil sur vous depuis sa mort. Vous devez être un des premiers de la ville. Vous ressemblez à l’aigle, emblème de Ferrare ; vous ressemblez au plus illustre des Ferrarais, à Savonarole. Je veux aider votre destin, vous donner la meilleure part dans la succession de Milanello, la part occulte – l’or.

Il faisait sombre. Bordone se taisait, oppressé de stupeur. Tubal se méprit à ce silence.

– Voyons, Messer, votre Andromède, la voulez-vous en marbre ? Ah ! ah ! songez ! un beau bloc indestructible, de Carrare ou de Pietra-Santa !

– Il ne serait plus temps, si Baccio doit triompher demain avec la sienne ! murmura Cesare ébranlé. Dans son trouble, il pressentait quelque toute-puissance ténébreuse dont peut-être on pouvait jouer. Ma renommée dépend de cette aventure. Je veux la gloire, dit-il faiblement.

– Je ne puis vous donner que la richesse… Allons donc ! ne faites pas l’enfant ! Le Juif se rapprocha : Messer Bordone, Lodovico Ariosto, que vous jalousiez tout à l’heure, s’est fait peindre par Dosso Dossi dans le Paradis de Bonifazzio Veronese qui décore le réfectoire de San Benedetto. Savez-vous pourquoi, Messer ? C’est afin, disait-il, de se trouver toujours dans ce paradis-là, n’étant pas sûr d’être dans l’autre. – Que diable, imitez-le ! Prenez d’abord la fortune ! Prenez-la surtout plutôt que la mort ou la prison. Vous verrez ensuite à courtiser la gloire. Elle est fille, vous l’avez dit. On l’achète.

– On l’achète toujours : au prix des larmes, au prix du sang. L’or ne compte pas ici. – Mais j’entrevois que l’affaire est d’importance, car tu l’as menée de loin, Tubal. Et après tout, peut-être, ô Jacob, la Vérité, sort-elle de ton puits… Que faudrait-il faire ?

– S’il vous plaît, Messer, commencez encore par un petit serment !

– Je ne trahirai rien. Je ne te vendrai pas, Juif, foi de chrétien !… Que faudrait-il commettre ?

– Tout bonnement des portraits – des statues bien ressemblantes. Vous les feriez de mémoire, sur des croquis, dans un atelier qui se trouve là.

Cesare connut l’épouvante. Il s’écria :

– Des statues… Des statues de cire ?…

Pour toute réponse, Tubal prit une lanterne qu’il alluma.

– Venez, dit-il. J’ai du vin dans ma cave dont vous me direz des nouvelles.

La porte n’était pas dérobée, l’escalier n’avait rien de sépulcral, le caveau regorgeait de futailles pansues. L’une d’elles pivota sous la main du Juif, démasquant une ouverture et les marches d’un autre escalier. Celui-ci s’enfonçait profondément, vers le froid, l’humidité, le silence épais. Il déboucha devant une obscurité opaque. Tubal leva sa lanterne ; une voûte luisante la réverbéra. C’était un lieu si retiré, si loin de toute oreille humaine, que Cesare ne put retenir un mouvement de défense.

Tubal goguenardait :

– Cette maison-là est pratique comme pas une ! Elle a servi naguère aux caprices de Madonna Lucrezia Borgia. Ceci explique cela.

La lanterne s’abaissa. Confusément, sur une table, une formé couchée apparut. Cesare, ayant saisi la lumière, éclaira cette façon de cadavre, et reconnut le podestat Borso Strozzi, trépassé de la veille. Lui-même ? Non. Mais une poupée de cire jaune à son effigie, costumée de ses ajustements, et qui avait un poignard planté à l’endroit du cœur.

Il se retourna vers Tubal. Des lueurs bleues dansaient aux murailles suintantes. Le Juif venait d’enflammer un réchaud sous une autre figure de cire, entièrement nue, jolie et féminine.

– Je la fais fondre un peu tous les jours, expliqua le vieil homme.

Léonora d’Urbino !

Cesare, tragique, restait figé d’horreur. – Donc, il avait pressenti la vérité. Le coup de sang du podestat, la consomption de la marquise : des envoûtements ! – Oh ! ce n’était pas que la sorcellerie l’étonnât. Il y croyait comme tout le monde, et portait dans un anneau l’œil droit d’une fouine, pour se préserver du nœud de l’aiguillette. Non, ce qui le bouleversait jusqu’aux moelles, c’était de se trouver dans un de ces laboratoires dont chacun parlait sans les avoir jamais visités, comme de l’Enfer ; c’était de toucher du doigt la chose abominable, de voir de ses yeux la source clandestine des forfaits maléfiques, et d’apprendre que Tubal – ce Tubal ordinaire, quotidien, fréquent – était ce sous-dieu redoutable : un sorcier !… Maintenant, il comprenait. Sacrificateur des rancunes opulentes et perfides, le Juif avait lié partie avec Milanello (la manière du sculpteur défunt s’accusait dans les effigies par ses travers coutumiers). Et morts toutes les équivoques dont Ferrare avait tressailli : celles des Biscanti, des Toria, des Poleoni, et tant, et tant – c’était à leur connivence que Ferrare les devait.

Comme s’il eût deviné les réflexions de Cesare, Tubal les compléta :

– Ce sont les dernières statues de Milanello. Il les avait faites d’avance. J’attendais, pour les employer, qu’on m’en donnât l’ordre… (Puis, tout bas, contre l’oreille, afin de mettre en valeur l’importance de révélations qui resserraient leur complicité :) Voyez-vous, on mêle à la cire de l’huile baptismale et des cendres d’hosties. La cire n’est pas rituelle, c’est une substance commode et voilà tout ; quant à l’huile et aux cendres, une cérémonie cabalistique peut y suppléer. Mais la ressemblance de la mumie doit être aussi parfaite que possible. (Sans cela, je ne m’adresserais pas à la fleur des statuaires !) Ensuite, vous habillez la mumie avec des nippes ayant appartenu au condamné ; vous lui administrez les sacrements ; vous prononcez sur elle des formules d’exécration et de malédiction… Le tour est joué. À partir de cette minute, tout ce qu’on fait à la copie, l’original en souffre, et la chair succombe aux blessures de la cire. C’est le septième des sept maléfices, celui qui provoqua la mort du roi Dufas d’Écosse, de Charles IX de France…

– Et de mon protecteur Galeazzo Biscanti, n’est-ce pas ? Infâme !

– Messer, l’illustrissime provéditeur vous aurait-il donné plus d’argent que Tubal ?

– Immonde sorcier !

– Insultez-nous ! Vous insultez deux papes et un empereur ! – Et puis, le ghetto se venge comme il peut.

Cesare roulait dans sa tête l’histoire d’un Juif brûlé, dans le temps, près de Santa Maria in Vado, pour vol et profanation d’une hostie que ses lacérations avaient fait saigner et qui, jetée au feu, s’était mise à voltiger. L’acharnement des Hébreux lui parut formidable.

Tubal reprit :

– Je vous ai tiré que la suppression d’une femme n’était pas pour vous répugner. Or donc, voici la première tâche qui vous attend : finir cela.

Démailloté de linceuls humides, un embryon de statue montrait sa glaise larvaire. Tout autre qu’un sculpteur eût pris l’acte pour une violation de sépulture. Bordone se pencha sur le rudiment. Le masque, suffisamment « poussé », reproduisait les traits enfantins de Marguerite de Gonzague, duchesse da Este, deuxième femme du duc Alfonso, qu’il venait d’épouser.

– Dix mille florins pour vous ! annonça le Juif.

– Mais qui paye cela, grand Dieu ?

– Ah ! qui paye ? qui paye ?… Ah ! ah ! ah !

Cesare tomba dans une rêverie. Ses regards se posaient avec indifférence sur les curiosités de l’hypogée : des formules inscrites partout, vingt et un pots de faïence (trois fois sept) reliés entre eux par des fils de cuivre, un crapaud moribond empalé sur une pointe dans un cercle de conjuration, de la terre rouge au fond d’une jarre pleine d’eau.

Tout à coup, relevant ses manchettes, il atteignit cette motte d’argile et commença de la pétrir. Elle simula très vite une figure, et, les deux pouces experts l’ayant manipulée quelque temps, Cesare, avec le geste du Persée, brandit enfin le chef de Baccio della Tacca.

Tubal se divertissait. Alors Cesare, qui menaçait d’une longue aiguille les prunelles de la tête, se souvint de paroles antérieures.

– En effet, dit-il. À quoi bon ?

Son poing frappa. Le visage de terre, aplati, devint monstrueux et grotesque.

Un fou rire secouait la grêle carcasse du magicien. Ce que voyant, Cesare s’emporta, soutint qu’il y avait ici de quoi faire pendre ou rôtir tous les Juifs de Ferrare, et parla de dénoncer Tubal. Mais Tubal opposa la foi jurée, tout en riochant d’un air de fanfaronnade.

– Au demeurant, ajouta-t-il, quiconque tenterait une visite domiciliaire chez moi culbuterait foudroyé avant d’avoir trouvé le ressort de la futaille. Mais je ne crains guère l’Inquisiteur, allez ! On a des protections. Tenez, vous désirez savoir qui payera l’envoûtement de la duchesse ? Devinez ! C’est…

Le maintien du Juif laissait prévoir un nom sonore. Cesare le lisait sur ses lèvres.

– Tais-toi ! conjura-t-il.

– Vous y êtes, Messer. Il voudrait tâter d’une troisième alliance. – Mais vous semblez absent… À quoi pensez-vous ? À quoi pensez-vous derrière ces yeux-là ?…

Cesare, sans un mot, continuait de le regarder d’une façon terrible. L’instant fut chargé de risques ; la chance flotta. Goutte à goutte, on entendait la cire grésillante tomber de l’effigie dans le feu. Cesare fit un pas. Vivement, le Juif renversa la lanterne et souffla le réchaud. La nuit souterraine les étouffait.

– Je dois vous avertir que la porte est refermée, dit une voix aigrelette, et que je suis seul à pouvoir l’ouvrir.

– Ouvre-la donc, fit une voix résignée. Mais où prends-tu que j’aie voulu te nuire ?… Ouvre.

– Causons d’abord.

– Pas ici. Là-haut. En liberté.

– Soit.

Ils remontèrent.

Cesare, pensif, gagna l’embrasure de la fenêtre et s’y adossa. Le jour n’était plus. Les meubles de la chambre se distinguaient à peine. La rue serpentait, déserte et louche.

– Nous traitons ? dit le Juif.

Un homme sortait du vague, au bout de la rue, se dirigeant vers la place. Cesare le regardait venir. Il passa, couvert jusqu’aux yeux d’une cape élégamment drapée ; la médaille d’or à la mode brillait au devant de sa barrette.

Un invité de Baccio, songea le sculpteur.

– Alors ? insista Tubal.

Cesare laissa couler négligemment :

– Je veux la gloire.

Le Juif toussa pour déguiser une exclamation d’impatience.

– Je ne vous comprends pas ! Je ne vous comprends pas avec votre fringale de gloire ! Enfin, la gloire, qu’est-ce que c’est ? Un empaillage ! Qu’est-ce que Praxitèle, Phidias, Lysippe ? Des momies ! Et rien d’autre !…

Plusieurs passants firent un gai tapage. Cesare discerna des plumes abondantes, des médailles de fastueux éclats métalliques…

– Je veux la gloire ! Pour elle, je consens à mourir en pestilence d’impiété. Faut-il renoncer à Dieu, perdre son salut : je suis prêt ! Veux-tu mon âme ? Je te la donne.

– Vous me prenez pour un autre, fit Tubal très amèrement.

Cesare continuait, dans une surexcitation grandissante :

– Je la veux, moi vivant et moi poussière ! Il est impossible que tu n’aies pas les moyens de me la donner, toi qui donnes la mort si aisément !… Allons ! les événements nous pressent. Regarde : ces beaux muguets qui vont chez Baccio. Demain, c’est la ville entière qui verra son Andromède. Il ne sera plus temps !… Tubal, je te ferai des cires autant que tu en voudras, mais donne-moi la gloire ! Sinon, c’est résolu : je choisis la mort.

Tubal tressauta.

– Je n’ai pas assez de puissance, Messer Bordone… Que voulez-vous que je fasse ! Hors l’envoûtement, je ne sais rien.

– C’est déjà si formidable ! Avec une telle arme, on devrait défoncer tous les obstacles… Comment faire ?

Le pavé retentit. Un homme encore arrivait à pas pressés. Il fit un écart et passa vite, au large, à cause du porche suspect, favorable aux embuscades.

– Si vous appréhendez la vue de Monna Chiarina, quittez ce poste, Messer. Elle ne saurait tarder maintenant.

Cesare aussitôt s’éloigna de la fenêtre. Il répétait :

– Comment faire ? Ah ! disposer d’un pouvoir surnaturel, et rester là, stupide… Comment faire ?

Et ce furent cent questions à propos de l’envoûtement. Tubal y répondait avec lassitude, et laissait l’ambitieux Bordone s’épuiser en vaines recherches.

– Trouve donc ! Mais trouve donc ! s’écriait par moments le sculpteur. Je suis sûr que tu ne connais pas toutes les ressources de ta magie. Ah ! je trouverai bien, moi, sans être sorcier ! Sang du Christ ! je trouverai !

Brutal, il cognait ses poings l’un contre l’autre et les faisait se battre comme deux béliers. Il les contempla subitement, et poussa des rires imprévus.

– Qu’avez-vous ? s’enquit le Juif.

– Ce que j’ai, mon mignon ? Ah ! ah ! j’ai que si ma dextre s’endolorit des coups de ma senestre, ma senestre s’endolorit aux coups de ma dextre !… J’ai, charmant Tubal, qu’on ne se frotte pas seulement l’œil gauche pour éclaircir l’œil droit, mais encore l’œil droit pour éclaircir l’œil gauche !… J’ai…

« Il est fou ! » pensa le Juif.

La rue s’animait au passage d’un nouveau groupe : une dizaine de gentilshommes derrière un porteur de fanal, tous enveloppés de sombre, coiffés d’autruche et masqués. Ils disputaient d’une manière importante, et l’un, de taille avantageuse, marchait cambré, les coudes aux épaules de ses voisins.

Mais Cesare et Tubal n’étaient plus dans la chambre pour les remarquer.

 

La bande emplumée franchit le seuil du palais della Tacca. Les masques sautèrent, et, des manteaux rejetés, surgirent, en leurs costumes du dernier galant, Monsieur da Este et ses âmes damnées.

Baccio, tout habillé d’aurore, s’avançait à la rencontre de ses hôtes. Sa chevelure retombait en lourdes coques. Il avait le col flexible et le doux visage d’une femme. À Ferrare, certains raillaient sa mine de travesti, mais d’autres, se souvenant de Raphaël, penchaient à vénérer cette grâce hermaphrodite.

Il s’adressa au grand diable de cavalier qui faisait bouffer ses manches à gigot :

– Salut, libéral protecteur des Arts ! Monseigneur, votre esclave est honoré plus qu’il ne saurait dire…

– Moins de bavardage, cousin ! La statue, voilà ce qui m’intrigue.

– Par ici, Magnifique !

Baccio lui-même avait choisi l’heure de la visite, en mémoire d’une anecdote qui courait sur le Jupiter de Cellini et dans l’assurance que son Andromède gagnerait encore au jeu d’un éclairage savant. Plus de cent torchères illuminaient le cortile, chacune concourant à ce but.

À l’entrée des nouveaux venus, un concert de musique se fit entendre sur la galerie, et ceux qui les avaient devancés les saluèrent. Alors il y eut aux parages des statues la plus courtoise mêlée du monde ; les toques à médaille confondirent leurs panaches, la soie des simarres brochées crissait sur le taffetas des justaucorps, et les belles épées, dans leurs fourreaux de cuir, se donnaient des caresses.

Il fallut se taire. On attendit le jugement de Son Altesse. Il ne tarda. Le duc, ayant tourné suffisamment, prononça :

– Bellissima ! C’est là, de point en point, ce que je voulais. Bravo ! Tu as bien suivi mes indications. Elle fera merveille demain sur la place. Bellissima, encore un coup !

Baccio, comblé, lui baisa la main.

Ce fut le signal de l’alléluia. Chacun se récria sur l’idée astucieuse des trois statues ; et pour l’Andromède, dès que l’on connut l’agrément du duc et qu’il avait participé à l’inspiration du chef-d’œuvre, le superlatif bellissima fut tant de fois redit, qu’on se serait cru dans l’église San Francesco, dont l’écho répétait seize mots pour un qu’on lui jetait.

– Bellissima ! savourait le cardinal Pompeo Malatesta, commissaire apostolique.

– Bellissima ! décidait Falciero le jeune, peintre de la cour.

– Bellissima ! appuyait Ercole Torrigiani, l’inséparable écuyer d’Alfonso.

– Bellissima ! concluait le graveur sur pierres fines Faliero Belli, dont les camées faisaient fureur.

– Bellissima ! reprenaient Hannibale Stecchi et Lapo de’ Platti, les spadassins ducaux, deux rudes chiens de garde qui ne connaissaient pas la peur.

Baccio triomphait, splendide comme un jeune dieu. Par instants, il regardait le ciel étoilé, d’un air bienheureux.

Mais déjà le duc, affectant l’indifférence, avait pris à l’écart Ippolito Malespini, maître cavalcadour, et l’entretenait de la parade équestre dont il voulait rehausser son entrée à Modène. – On circulait en devisant. Des épagneuls nains et des levrettes deux à deux rôdaient entre les jambes, soupçonneux et craintifs. Et là-haut, dans la galerie du banquet, les serviteurs rangés le long de la balustrade assistaient à la réception. Cette contrée-là était brillamment éclairée ; les fresques semblaient sortir des murs, et les tapisseries de Flandre qui bouchaient les arcades montraient tout le relief de leurs verdures bleues et de leurs personnages épiques. Elles faisaient au lieu du régal un fond de singulière opulence, sur lequel on voyait d’en bas les musiciens souffler dans la cornemuse, le cornet et le fifre, gratter le luth et le théorbe, ou racler de la viole d’amour. – La nuit répandait une mansuétude.

Après un temps désœuvré, Baccio entendit le duc qui l’interpellait :

– Eh bien, Unique ! Va-t-on souper ?

– Sur-le-champ, Magnifique !… Votre Altesse avait daigné prévenir l’heure… Mais nous voilà, je pense, au complet…

– Eh ! gentil cousin, tu fais la grimace ! Il y a de la contrariété dans tes sourcils… Mais, pardieu ! monsieur mon sculpteur, où est donc le divin modèle de ta divine statue : cette précieuse Chiarina que j’avais demandé à voir ?… Nous la réserves-tu jaillissant d’une tourte, sans plus de voiles qu’Andromède, afin que nous estimions la ressemblance tout à notre aise ?… Si cela est, bravissimo ! Et sus au repas !

– Je n’y comprends rien, Monseigneur,… Chiarina n’est pas encore arrivée… dit Baccio en chiffonnant la pointe brodée de son col. Dans un moment, sans doute…

– J’ai faim, brusqua le duc.

– Montons ! montons ! Si Votre Altesse veut bien nous précéder…

Le majordome toussa fictivement. La musique s’éteignit aussitôt. Mais trois pinceurs de guitare jouèrent la ritournelle d’un chant carnavalesque composé par le duc lui-même, et le chanteur Bridone entonna la première strophe. Dans le cortège, les poètes repassaient des vers, pour les déclamer de place en place au cours du festin.

Baccio se sentait de fort méchante humeur.

– Bast ! lui dit le duc : Ne taquine pas les ferrets de ton aiguillette, apaise-toi. Les femmes ont toujours quelque parure qui rétive juste à point pour les retarder…

Malgré tout, le jeune homme restait maussade. L’étincellement de la table chargée de lampadaires, de surtouts ciselés, de flacons cristallins et de coupes à anse de dragon, lui semblait terne à faire peur. Les valets portaient comme autant de bélîtres les aiguières de vin de Frioul. Dans leurs plats aux fins guillochis, les mets d’apparat, dressés pourtant de la bonne façon, n’offraient plus rien que de burlesque. Bien que le cuisinier s’y fût évertué à reproduire l’aimable édicule que l’on voit dans la cathédrale de Lucques, il méprisa le temple à huit faces, à dôme et à colonnes, qui était un pâté. Moins toutefois que la paysanne napolitaine dont un cochon de lait fournissait les appas. Mais il décréta hideux les chapons rôtis en forme d’hommes. Des confitures sèches imitant une grotte où reposait certaine Calypso de frangipane, il la fit enlever, comme blessant les regards ; si bien que la nef d’Ulysse vogua désormais sans but, avec sa coque en poitrines de paons, ses voiles de pâte, ses rames de vanille et sa cargaison d’aromates.

On s’assit dans les cathèdres altières.

– Laissez une place à ma droite, pour Chiarina, dit Son Altesse. Je prétends jouir d’un pareil trésor, et premièrement lui passer ce collier d’émeraudes.

Ercole Torrigiani, l’écuyer, se mit à sa gauche.

– Que votre statue est admirable, Messer Baccio, quel que soit le point de vue ! dit l’éminentissime Pompeo Malatesta. Voyez d’ici comme elle produit grand effet ! Dans l’aube rousse des torchères, ne jurerait-on pas qu’elle met à profit la solitude pour se mirer au bassin ? Mais le jet d’eau lui trouble son miroir, et la voilà comme Andromède au-dessus de l’onde océane qui n’est jamais spéculaire ! – Connaîtrons-nous ce soir Monna Chiarina, ou bien est-ce une feinte de votre part, et craignez-vous les entreprises d’Alfonso ?

Bridone cessa de chanter. Les conversations bourdonnèrent…

Il s’y mêla bientôt une rumeur plus rauque et pour ainsi dire envahissante, qui venait du dehors.

– Qu’est-ce ? fit le duc en éveil.

Une alerte dérangea le souper. Ercole Torrigiani, se levant d’un saut, disparut derrière les tapisseries pour aller regarder sur la place. Hannibale Stecchi et Lapo de’ Platti, la main aux armes, apprêtaient déjà leur bravoure légendaire. Mais, d’un regard, Falciero le jeune arrêta les bretteurs. Penché sur le dossier d’Alfonso da Este, il tranquillisait le duc :

– Ce n’est rien, Monseigneur. Selon vos instructions et pour fomenter l’engouement dès ce soir, j’ai répandu le bruit que la statue de Baccio était une merveille des cieux. Notre annonce éclata comme l’explosion d’une vérité que nulle défense humaine ne pouvait contenir plus longtemps. Vous en voyez l’effet. Conduits par des gens à nous, voilà tous les apprentis et tous les connaisseurs de Ferrare qui viennent acclamer votre cousin !

Ercole, issu des tapisseries, grommelait :

– La place est noire de croquants. On demande à voir la statue… En tout cas, Magnifique, soyez sans crainte : nos mesures sont prises comme d’habitude. (Il tapotait un cor d’ivoire suspendu à sa ceinture.)

« N’empêche que je n’aime pas les attroupements », termina l’écuyer.

À travers les hautes lices flamandes et par le ciel ouvert du cortile, on entendait un grondement sourd relevé d’apostrophes distinctes qui étaient comme des éclairs de chaleur dans un couchant :

– Baccio ! Baccio ! La statue ! L’Andromède ! Montre-nous ton œuvre, Baccio ! Elle est à nous, à la ville !

Baccio tout pâle, incertain, questionnait le duc par ses yeux élargis.

– Voici la renommée, beau cousin ! publia Son Altesse. Va ! Montre-toi ! Parle ! Dis-leur qu’ils verront la statue demain, et qu’ils se dispersent !… Ah ! pas tout de suite, mordieu ! Laisse-les s’égosiller un peu. Par Apollon ! la fière sérénade ! Écoute-la, Baccio, de toutes tes oreilles. Il n’y a point de choral ici-bas qui vaille un tel charivari !

Les fumées de la gloire montaient…

Cependant le majordome Ernando, prenant son air le plus confidentiel, s’en vint chuchoter quelque information dans le cou de son maître.

Baccio lui fit face comme un automate violent :

– Elle était partie ?… déjà partie ?… Et le coureur ne l’a pas rencontrée ?… Alors, elle devrait être ici !… – Pardon, Monseigneur… Je ne sais… Chiarina devrait être au milieu de nous… Permettez-moi de m’enquérir…

Assailli de pressentiments, il avait quitté sa chaire sans plus attendre.

– Un flambeau !

La foule redoublait d’impatience. Au fond du vestibule, des poings allègres martelaient la grand-porte, et le heurtoir frappait en cadence, parmi les chansons d’atelier.

– C’est ce rassemblement qui l’empêche d’entrer ! dit Faliero Belli.

– Gageons plutôt qu’elle est dans le palais, aventura le duc, et qu’elle n’ose se présenter devant nous !

– Dieu le veuille !… Ernando, viens !

Baccio s’éloigna, portant comme un bouquet de flammes un candélabre à plusieurs branches. Son majordome le suivit. Un guichet les escamota. Puis on entendit l’infortuné parcourir sa demeure somptueuse et la bouleverser. Des portes battirent, un rideau craqua, déchiré. Des choses sans prix dégringolèrent avec un tintamarre de vaisselle et de casseroles. Ernando le majordome poussait des plaintes à chaque désastre. Mais le vacarme d’affolement continuait de plus belle, et le nom de Chiarina résonnait de chambre en chambre, clair ou confus, proche ou distant. Il fut crié dans le jardin, jusqu’au fond, se perdit tout là-bas, et revint plus angoissé vers le palais.

Ces appels, en dépit de leur force, étaient noyés parfois dans l’immense clameur d’humanité qui s’enflait perpétuellement. « Chiarina ! Chiarina ! » hélait Baccio. Et le peuple impérieux réclamait : « Andromède ! Andromède ! Andromède ! » avec sa voix bariolée.

D’autre part, les convives de la cène interrompue se regardaient, indécis. Ercole Torrigiani maniait son cor d’ivoire. Les autres émiettaient le pain, tournaient des hanaps… Le duc seul, réjoui de la confusion, réprimait à grand-peine son envie de rire. Une idée lui vint qui déchaîna le transport des courtisans.

– Musique ! ordonna-t-il. Musique !

La compagnie de maître Bridone attaqua le passe-pied favori de Son Altesse ; et la foule d’y répondre par un tumulte de joyeuse sédition.

Baccio reparut alors, au creux du cortile, avec son candélabre éteint. Il traversait à la hâte, voulant gagner la porte de la place. – Tout à coup, ceux qui l’observaient du haut de la galerie entendirent un choc ; ils virent Baccio s’arrêter brusquement près de l’Andromède et lâcher le candélabre qui roula de la margelle dans le bassin. Le majordome survenant poussa des cris de calamité.

Comment cela s’était-il fait ? Un bras de la statue venait de se rompre et gisait à terre.

On descendit précipitamment, tous, valets, grands seigneurs, musiciens, pêle-mêle. Ils reculèrent sitôt qu’arrivés. L’autre main, se détachant du poignet de bronze, tomba sur les dalles…

On ne comprenait pas ce qui se passait. C’était un prodige obscur et détestable. On voyait seulement de grands sillons labourer sans bruit le corps de la statue et la détériorer comme à plaisir. Puis, soudain, l’outil invisible offensa la noble matière au pli du bras survivant. Et le plus atroce, c’est qu’on n’eût pas dit que ce fût là du métal raviné, mais de la chair lacérée, jamais le bronze ne s’étant ruiné de cette façon. Oui : de la chair tailladée avec une lame ! Oui : avec une lame méchante ! Une lame experte aussi, puisque le peintre Falciero le jeune, qui suivait d’un œil épouvanté les progrès de la blessure, croyait voir désosser un coude par quelque anatomiste rompu aux minuties de la dissection, un émule d’Ambroise Paré ou de Michelagnolo…

L’avant-bras s’abattit… Ce n’était pourtant qu’un morceau de bronze !…

Or, la statue démembrée avait l’air d’un bel antique. Sa face immobile et placide contrastait avec la torture qu’elle semblait endurer… Baccio l’enlaça désespérément. Malgré son étreinte, une jambe fut coupée net, comme une jambe véritable qu’on eût tranchée d’un coup de hache. Et Baccio n’avait rien senti, rien vu, rien empêché !

Maintenant, la destruction s’acharnait au bas-ventre avec une fureur érotique.

– Il y a de la magie là-dessous ! fit le cardinal. Et s’étant signé, il prononça des formules d’exorcisme.

Maintenant, la gorge d’Andromède subissait affront sur affront.

– Le bargello ! s’écria le duc passablement égaré. Qu’il vienne ! Justice ! Justice ! Hannibale ! Lapo !

Les spadassins se présentèrent. Hannibale était blême et Lapo tremblait.

– Courez chercher le bargello !

Pendant qu’ils tâchaient d’obéir, soudainement on ne s’entendit plus, à cause de la foule infatigable qui reprenait :

– L’Andromède ! L’Andromède ! Baccio !

Des milliers de cris soufflaient en bourrasque. Une tempête redoutable exigeait la statue et le statuaire.

Baccio chancela. Une lueur naissait enfin… Des rapports s’établissaient… Andromède, portrait, effigie de Chiarina… et… la disparition de cette même Chiarina… et… et… les envoûteurs, mon Dieu !… Il concevait, encore que sans précision, l’odieuse pratique renversée, L’ENVOÛTEMENT À REBOURS ! Ah !… Et c’est alors qu’il fut semblable à son propre fantôme et que ses hurlements éclatèrent si lugubres.

– Où es-tu, Chiarina ? mon cœur ! ma bien-aimée ! Réponds-moi ! Chiarina ! Chiarina ! Courage ! Me voici, j’arrive !…

Personne n’osa le retenir dans sa fuite.

Il ouvrit la grand-porte. Et Ferrare était là tout entière, et les têtes sans nombre houlaient, et des torches rougeoyaient sur l’océan des hommes.

Une ovation satisfaite l’accueillit :

– Aaaah !… La statue ! La statue ! L’Andromède !

Mais déjà les plus rapprochés se taisaient à la vue de ce Baccio qui n’était plus Baccio.

Ses yeux fous sondaient l’espace vivant, la nuit maudite.

– Laissez-moi passer ! implorait-il.

– La statue !

– Il n’y a pas de statue ! Il n’y a pas de statue !… C’est Monna Chiarina que je cherche… On la martyrise !… Il appela de toutes ses forces : « Chiarina !… »

Devant ses larmes, la terreur et la pitié ouvrirent un passage. Il prit sa course à travers les rues, et ses cris enroués s’enfoncèrent dans l’ailleurs.

Quelqu’un le remplaçait sur les marches de l’entrée, silhouette jeune et virile, les mains en porte-voix :

– Citoyens de Ferrare, on se moque de vous ! L’Andromède de Baccio della Tacca n’existait pas ! La merveille du monde, je le jure à la face de Dieu, c’est la statue de mon maître, l’Andromède de Cesare Bordone !…

C’était Felipe Vestri qui saisissait l’occasion par les cheveux.

Un son nasillard, aigu, lui coupa la parole. On sonnait du cor à l’intérieur du palais. Signal convenu. Des sbires mêlés aux citadins tirèrent dague et flamberge. Le guet surgit, et les arquebusiers entreprirent d’écarter la foule. Cela produisit un désordre à la faveur de quoi des inconnus masqués s’échappèrent du palais dans une escorte de bravi et de gens d’armes. Dès leur éclipse, la tranquillité se rétablit.

– On vous trompait ! reprit d’un autre côté le harangueur opiniâtre. Venez voir la statue de Cesare Bordone, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre !

Des voix éparses le soutenaient :

– C’est vrai ! – Il a raison ! – Vive Cesare Bordone !

C’étaient les élèves et les amis de Cesare.

Felipe Vestri avait été refoulé sous le porche de la maison voisine. Il aperçut dans l’ombre une tache blanche… un visage livide… Il s’approcha…

– Tenez ! cria-t-il. Et traînant un homme vers l’assemblée : Le voilà ! Vive Cesare Bordone de Comacchio ! Vive le Comacchio !

Le peuple était venu pour acclamer, c’est-à-dire pour s’acclamer lui-même en la personne d’un citoyen d’élite. Après la déception que Baccio venait de lui infliger, un âpre besoin de revanche le tourmentait. Le génie de Cesare sauvait son orgueil. Comme une brusque illumination retentissante, mille cris saluèrent le sculpteur du nom de Comacchio. En même temps s’élevaient de nombreux : « À la statue ! – Chez lui ! – Chez Bordone ! – En avant ! » Et d’une poussée, l’entassement reflua vers le héros.

Il sentit qu’il fallait marcher, conduire cette multitude. Il se mit donc à marcher dans la rougeur mouvante des torches. Et comme un fleuve impétueux soumis aux lois d’un enchanteur, sa patrie exaltée le suivait.

Il se laissait faire. Entouré de ses disciples, ballotté de l’un à l’autre, il avançait à la manière d’un ivrogne qui se raidit. Arrivabene le soutint, Felipe lui prit le bras :

– Vous étiez donc là, mon pauvre maître ? Vous aussi, vous étiez venu pour assister au sacre de Baccio !

Cesare Bordone remua les lèvres sans parler.

La foule débordait autour d’eux. On se heurtait. Les femmes surtout désiraient contempler la tête immortelle au profil d’aigle.

– Qu’il est pâle ! disait-on.

– La joie, perbacco ! si forte et si soudaine !

– Il l’a bien gagnée, depuis le temps !

– Ah ! l’enragé ! il s’est encore battu : voyez sa joue !

– C’est parbleu vrai ! Mauvais coucheur, mais bel artiste ! On l’aura griffé dans la bagarre…

La joue rayée de quatre griffes rouges, le Comacchio n’entendait rien, sinon la formidable marée triomphale qui porterait son nom jusqu’aux suprêmes postérités. Il essayait de sourire et gardait un front sévère. Il avait l’impression d’aller vers l’avenir en marchant dans la rue. Grâce aux torches et la nuit aidant, cette rue perçait un défilé plein d’écarlate et de noirceur, tapissé d’or, semé de trous. Et Cesare Bordone regardait devant lui comme un homme qui a des visions de gloire et d’horreur. (M. D’Outremort - Suite fantastique - 1913)

 

 

 

 

 

 

FIN

 

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