URFÉ (Honoré), né à Marseille en 1567, mort en 1625.

 

 

L’ASTRÉE. — Cette pastorale est, dit-on, le tableau des intrigues de la cour de Henri IV. Aussi ses bergers sont-ils plus polis que ceux des Églogues de Virgile ; ils le sont même trop ; et l’Astrée, dit Fontenelle, n’est pas moins fabuleuse par la politesse et les agréments de ses bergers, que nos vieux romans le peuvent être par leurs enchanteurs, par leurs fées, et par leurs aventures bizarres et extravagantes. Il y a pourtant des choses dans l’ouvrage d’Urfé, qui sont dans la perfection du genre pastoral ; mais comment soutenir jusqu’au bout la lecture d’une pastorale en cinq énormes volumes.

La scène est dans le Forez, au VIIIe siècle, après l’invasion des barbares, et l’auteur suppose les populations gauloises de cette province, indépendantes, et gouvernées par la nymphe Amasis. Le drame commence sur le bord du Lignon, jolie rivière qui se jette dans la Loire, et un berger nommé Céladon, désespéré d’être banni de la présence d’Astrée, que les artifices d’un jaloux ont persuadée de l’infidélité de son amant, se précipite dans les eaux pour y trouver la mort. Il est rejeté par les ondes sur l’autre bord, et recueilli par la nymphe Galatée, fille d’Amasis, qui s’éprend de lui, et le retient presque de force dans son palais d’Isour ; heureusement Léonide, une des nymphes de Galatée, est devenue amoureuse de Céladon, et, voulant à tout prix éloigner le berger, elle confie la faiblesse de la princesse au grand druide Adamas son oncle, et, dirigée par ses avis, elle le fait évader. Celui-ci, respectant l’arrêt d’Astrée qui l’a banni de sa présence, n’ose retourner dans son village, s’établit au fond d’une forêt, son village, s’établit au fond d’une forêt, ne vivant que de ses larmes et de racines sauvages. Un jour il aperçoit Sylvandre, l’amant de Diane, amie intime d’Astrée, endormi au pied d’un arbre, et il dépose sur ses genoux une lettre qu’il adresse à la plus belle et à la mieux aimée. Sylvandre montre cette lettre à la veillée, et Astrée reconnaît l’écriture de celui qu’elle pleure et dont elle a reconnu l’innocence. Tous les bergers et bergères courent au bois d’où Sylvandre a rapporté le billet mystérieux, et on y trouve un temple rustique érigé à la déesse, et les douze tables de la loi d’amour. Les promeneurs s’endorment dans une clairière sans avoir pu trouver l’architecte. Céladon les voit, vole un baiser à Astrée, et se sauve en lui laissant une seconde dépêche conçue en termes tellement ambigus, que tout le monde pense décidément avoir affaire à l’ombre du berger. Sa triste amante lui élève solennellement un tombeau, et projette de se consacrer au culte de Teutatès. Peu de temps après, Céladon, d’après le conseil d’Adamas, se déguise en druidesse sous le nom d’Alexis, et se présente dans son hameau natal comme la fille du grand druide ; Astrée se prend d’une vive amitié pour l’étrangère qui lui rappelle des traits chéris, et leur intimité se prolonge à travers une foule d’incidents qui donnent lieu à des situations assez galantes sans être absolument neuves. Cependant Polémas, l’un des seigneurs du Forez, furieux de voir ses hommages rebutés par Galatée, prend les armes contre la nymphe et sa mère, assiége les deux princesses dans Marcilly, et voulant se venger d’Adamas qui a éclairé Galatée de ses projets perfides, envoie ses satellites enlever celle qui passe dans le pays pour la fille du grand druide. Les soldats se trompent et prennent Astrée à sa place ; le faux Alexis accourt au camp de Polémas, et réclame son nom, que la généreuse bergère s’obstine à lui disputer pour attirer sur sa tête la vengeance du tyran. Polémas, pour terminer le différend, les fait lier ensemble devant les piques du premier rang de ses soldats, et ordonne l’assaut. Ils sont perdus : mais l’officier qui commande la troupe commise à leur garde, est précisément ce jaloux dont les calomnies ont causé les maux des deux amants ; touché de repentir, il coupe leurs liens et les sauve. — Telle est la donnée primitive sur laquelle messire Honoré d’Urfé a bâti cinq monstrueux volumes de 1,200 à 1,400 pages. Imitant la régularité des formes scéniques, son plan était de faire de l’Astrée une vaste tragi-comédie, dont les cinq tomes, subdivisés en chapitres, figureraient les cinq actes et les scènes des ouvrages de théâtre. Il mourut à la peine, laissant des matériaux que recueillit le Piémontais Baro, l’un de ses plus chers amis, matériaux qui complétèrent l’Iliade du genre pastoral. On y voyait Céladon, qui, résolu de mettre fin à son déplorable sort, est sur le point de se livrer à des monstres qui environnent une fontaine nommée Vérité d’Amour ; Astrée se précipite entre le berger et les animaux enchantés. L’Amour, touché de ce rare dévouement, tourne la fureur des licornes contre les lions, et les abords de la fontaine sont libres. Céladon contemple dans les ondes magiques son image près de celle d’Astrée, et la félicité qu’ils ont si bien gagnée récompense les longs travaux de ces fidèles amants. — Si pour juger cette gigantesque production qui pivote tout entière sur un malentendu facile à détruire en quatre mots, on s’arrête au point de vue de la vraisemblance historique et de la reproduction exacte des passions humaines, on se demandera sans doute quelle monomanie inconcevable put engouer deux ou même trois générations successives, les plus spirituelles peut-être qui aient jamais brillé en France. Cet étonnement cessera si l’on considère la situation intellectuelle qui l’enfanta et sur laquelle elle réagit si puissamment à son tour. Les romans de chevalerie étaient morts avec Pierre du Terrail, le dernier des chevaliers ; l’invasion italienne de l’école de Boccace expirait avec le XIVe siècle, quand un gentilhomme du Forez, doué d’une imagination ingénieuse et romanesque, s’avisa de développer, dans un immense roman, la nouvelle métaphysique amoureuse, reproduisant dans l’un de ses personnages l’amant parfait, le phénix si rarement rencontré par les précieuses ; dans l’héroïne enfin, le type le plus accompli de l’amante.

On a deux critiques de ce livre : l’une sous le titre du Berger extravagant, 3 vol. in-12, 1627 ; l’autre sous celui de l’Anti-Roman, 2 vol. in-8, 1633. — Il existe aussi une suite par Borstel, en cinq ou six parties, 2 vol. in-12, 1626.

 

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