SOULIÉ (Frédéric), né à Foix (Ariége), en 1800.

 

 

LES DEUX CADAVRES, 2 vol. in-8, 1832. — Dans ce titre, on n’aperçoit à l’horizon que le gibet ou les charniers ; le sol est partout inondé de sang ; la peste infecte l’air ; puis tous les personnages, nobles, prêtres, bourgeois, soldats, se font à l’envi bourreaux et déterreurs de cadavres. Au milieu de ce groupe de figures hideuses, il y avait pourtant une douce jeune fille non encore souillée ; mais pouvait-elle rester pure dans l’atmosphère empoisonnée qui l’entourait ? Aussi son amant va-t-il, par un viol exécrable, la flétrir et la déshonorer sur le cercueil même de son père. — Le grand ressort du roman, le gond sur lequel la fable roule tout entière, c’est la haine effrénée et mortelle qui pousse incessamment l’un contre l’autre Rolph Salusby et Richard Barkstead, les deux principaux acteurs du drame. Au commencement de l’action, on les voit, encore tout enfants, s’attaquer le leurs dagues et se blesser sous l’échafaud du roi d’Angleterre Charles Ier ; lorsqu’elle touche à son terme, on les retrouve se battant encore, et, de peur d’interrompre ce duel acharné, dans lequel ils succomberont tous deux, laissant mourir l’un sa maîtresse, et l’autre sa mère, qu’ils pouvaient sauver peut-être, et qui les invoquent en vain tandis qu’ils se déchirent. — Ce livre est une longue exécution, un spectacle atroce, où l’auteur a fait abus de l’horrible au delà de ce qu’il paraissait possible de jamais imaginer.

LE PORT DE CRÉTEIL, 2 vol. in-8, 1833. — Sous ce titre, M. Soulié a rassemblé plusieurs nouvelles, dont les plus remarquables sont : la Trappistine, la Mort d’un Montmorency, et l’Écrivain public. — La Trappistine est une histoire fort touchante. L’auteur y montre une femme jeune, belle, riche, qui, du haut d’une position heureuse et considérée, se voit tomber tout à coup dans un état voisin de la misère et du déshonneur. Il y a quelque chose de poignant et de terrible dans la découverte subite d’un secret qui, mis par hasard au jour, vient un beau matin vous apprendre que le bonheur où la vie s’épanouissait, n’était qu’une hypothèse fragile. Il était difficile de rendre d’une manière plus dramatique que ne l’a fait l’auteur, la position d’une femme à qui amour, aisance, considération, ces trois grandes bases du bonheur domestique, viennent à manquer tout à coup. — La mort de Montmorency, pris en 1632 par l’armée royale, contre laquelle il combattait, et décapité à Toulouse par ordre de Richelieu, est un drame fort intéressant. — L’Écrivain public est une satire spirituelle et légère du temps présent.

LE MAGNÉTISEUR, 2 vol. in-8, 1834. — La duchesse d’Avarenne, maîtresse du comte d’Artois, se trouve, à la suite d’une intrigue de cour, exilée dans son château d’Étang, où elle attend des nouvelles du prince, qui lui envoie une lettre fort cavalière par le meunier Jean d’Aspert, fort beau garçon de vingt-cinq ans. Introduit le soir près de la duchesse, d’Aspert la trouve dans un négligé plus que galant, et ne dissimule pas l’admiration qu’il éprouve à la vue des beautés qu’abandonne à ses regards le simple et mobile appareil de la grande dame. La duchesse sait fort bon gré à Jean de son admiration, de ses vingt-cinq ans, de sa belle taille, et sous le prétexte de lui faire raconter une histoire du magnétiseur, elle le retient dans sa chambre à coucher, où Jean n’oublia qu’une chose, ce fut de raconter l’histoire que la duchesse lui avait demandés. Onze ans plus tard, en 1798, nous retrouvons à Rome la duchesse d’Avarenne émigrée, et Aspert, devenu général de la république. La duchesse est compromise pour n’avoir pas voulu saluer une madone, lorsque le général la sauve au péril de ses jours. Pour prix de ce service, d’Aspert demande à la duchesse de lui dire ce qu’elle a fait de leur fils ; Mme d’Avarenne répond avec toute la hauteur d’une femme de son rang qui veut bien s’oublier un moment, mais qui ne veut pas qu’on le lui rappelle. Cependant elle est au pouvoir d’Aspert, qui commande dans Rome ; le général fait une recherche dans ses papiers ; la duchesse profite d’un moment pour jeter au feu un paquet de lettres, où le général ne parvient à lire que ces mots : « Nous serons à Rome avec votre fils le 21 février. » Or le 21 février est le lendemain du jour où cette scène se passe. Il n’avait pas été difficile au général de pénétrer les secrets desseins de la duchesse et pourquoi elle voulait lui cacher l’existence de son fils : entre la dernière entrevue que Mme d’Avarenne avait eue avec le prince et la nuit qu’elle avait donnée à Jean d’Aspert, six jours seulement s’étaient écoulés, de sorte qu’il était fort aisé de faire croire au premier que le fils du second lui appartenait ; si aisé, que le prince et la famille de la duchesse en étaient persuadés. D’Aspert, après sa découverte, envoya un homme de confiance au-devant de son fils ; mais pour déjouer les trames que pouvait ourdir la duchesse, il ordonna qu’il lui fût amené sous le nom de Charles Dumont, jeune enfant qu’un de ses amis lui avait recommandé et qu’on supposait avoir péri. Sur ces entrefaites, et au moment où le général s’apprêtait à embrasser son fils, une révolte éclate à Rome, et d’Aspert n’a que le temps de fuir. Dix-sept ans se sont écoulés depuis cette époque. Le général d’Aspert habite un bel appartement du faubourg Saint-Honoré. Chez lui habite le docteur Lussay, grand magnétiseur, qui jadis avait choisi, pour ses expériences, une jeune fille nommée Louise, qu’il épousa avant de partir pour l’armée, où il devint chirurgien en chef et baron. Le baron de Lussay, Louise et leur fille Henriette habitent avec d’Aspert, chez lequel vient souvent un certain Premitz, grand magnétiseur. La baronne de Lussay, qui était d’une faible santé, vit bientôt arriver la fin de son existence. Peu de temps avant sa mort, Henriette, qui veillait près de sa mère, se sentit prise par un malaise subit, et près de perdre connaissance, il lui sembla voir devant elle un homme debout qui, lui posant une main sur le front et l’autre sur le cœur, lui dit d’une voix funèbre et irrésistible : « Dormez ! » Henriette ne reprit ses sens qu’au bout de plusieurs heures et demeura longtemps en proie à ce profond engourdissement qui suit le sommeil magnétique. Quelques mois après elle était enceinte. Vous figurez-vous l’étonnement et la douleur de cette jeune fille qui n’a jamais aimé, qui est pure et qui se trouve mère ? Lussay ne sut pas comprendre l’innocence de sa fille dans la franchise de son désespoir ; mais le général d’Aspert fut plus clairvoyant, et pour prouver à Henriette qu’elle n’avait rien perdu de son estime, il lui offrit sa main, et Henriette devint Mme d’Aspert. Le général possédait une usine considérable, gérée par Charles Dumont, auquel d’Aspert portait une tendresse indécise, dans le doute qu’il fût réellement son fils. Charles s’éprit d’une violente passion pour Mme d’Aspert, et celle-ci, bien qu’elle l’aimât, fuyait toutes les occasions de le rencontrer. Charles, qui s’aperçut qu’on lévitait, chercha de périlleuses distractions à son chagrin, et entra dans une conspiration ; mais un délateur se trouva parmi les conjurés, et Charles fut arrêté. Le commissaire du roi qui présida à l’arrestation, était le baron de Premitz, qui se logea au château de la duchesse d’Avarenne, voisin des forges du général. Il y était en conférence avec la duchesse, lorsque le général d’Aspert se présente le désespoir dans l’âme, et entre dans cette chambre d’où, trente ans auparavant, il était sorti plein d’ivresse. — « L’échafaud réclame notre fils, dit-il à la duchesse ; vous pouvez le sauver ; sauvez-le ! » La duchesse y consent, mais Premitz s’y oppose, et fait arrêter le duchesse et le général. En ce moment entre Lussay qu’un horrible soupçon tourmentait. Premitz, en le voyant, frissonna. Lussay étendit vers lui sa main, et lui dit : « Dormez ! » Premitz voulut en vain se débattre contre cette puissance plus forte que sa volonté ; il tomba dans son fauteuil et dormit. Puis Lussay lui ordonna de signer l’élargissement du général et de Charles, et Premitz signa. Alors Lussay fit venir toutes les personnes que renfermait le château. On se plaça comme pour une séance ordinaire de magnétisme, et la confession de Premitz commença. Elle fut terrible ; Henriette apprit quel était le père de son enfant, et le général quel était son fils. Premitz ayant tout dit, Lussay ne le réveilla pas, mais un coup de poignard l’étendit à ses pieds. Trois ans après, Lussay était mort, et Charles Dumont épousait en Amérique la veuve du général d’Aspert. — Telle est l’action très-dramatique de ce roman, dont le principal défaut est l’absence la plus complète d’un but moral et d’une pensée philosophique.

LE CONSEILLER D’ÉTAT, 2 vol. in-8, 1835. — La fable de ce roman est fort simple. L’auteur suppose un mariage de convenance le mieux assorti, celui qui approche le plus de l’amour, où tous les avantages se rencontrent des deux côtés, la jeunesse, la beauté, l’éducation, mais dont l’union, capable de résister au train ordinaire de la vie, n’est pas à l’épreuve des circonstances extraordinaires et des violentes passions. De Lubois, clerc de notaire, achète la charge et le titre au moyen d’un emprunt de quatre cent mille francs. Camille, orpheline et sans fortune, est livrée par une grande dame qui la protége, comme la condition du prêt. Pendant longtemps le ménage est ce qu’on appelle heureux ; la vie se dissipe en bals et en spectacles ; les égards mutuels tiennent lieu d’un sentiment plus tendre et plus vrai. Cela dure sept ans, au bout desquels de Lubois rencontre sur son chemin une courtisane et une révolution : la révolution renverse sa fortune, et la courtisane son bonheur. La brèche une fois ouverte s’agrandit rapidement ; la perte d’une partie de la fortune du mari, le monde et les amis aidant, dut entraîner la perte de la femme. D’abord vint une femme de mœurs faciles, qui, ne pouvant convertir Camille à son laisser-aller, la compromet et la calomnie. Ensuite arriva une amie de pension, femme forte et dévouée, mais de mauvais conseil. Puis une Mme Brémont, marraine hypocrite comme l’étiquette, qui ferme sa porte au moindre bruit équivoque, et laisse sa pupille sans appui. À ces femmes se joint un de ces jeunes gens qui courent les jouissances sans s’enivrer, despote avec les courtisanes, chevaleresque en amour, le voisinage le plus dangereux pour une femme trahie par son mari. Enfin, sur le tout plane le Méphistophélès du roman, Camisard le conseiller d’État, dévoué à la restauration et que la révolution emploie : il fut l’amant de Mme Brémont, et convoita son héritage ; il fut le tuteur d’Alicia, et il lui fit violence pendant son sommeil ; il aime maintenant Mme de Lubois, et pour la réduire à accepter sa protection, il cherche à tuer Maurice, l’amant chevaleresque, par le mari, se réservant de consommer la ruine de celui-ci pour rester maître du terrain. Le plan ne s’accomplit cependant qu’à moitié. Maurice survit au duel ; de Lubois s’expatrie ; Camille, arrachée au suicide et au besoin par la générosité de Maurice, fait le sacrifice de son honneur, et part avec lui pour l’Italie. — Il y a des scènes d’un effet puissant dans le Conseiller d’État. Cependant l’action languit, parce qu’il y a trois ou quatre actions principales dont aucune n’est dominante.

DEUX SÉJOURS, Province et Paris, 2 vol. in-8, 1836. — Dans le premier de ces deux volumes, M. Soulié, tout en racontant les épisodes de ses excursions dans l’Ariége, le Languedoc et la Bretagne, décrit les mœurs et retrace l’histoire des contrées qu’il parcourt. Le château de Montfilhon, les souvenirs de l’Ariége, et la visite fiscale dans la Mayenne, forment trois chapitres, où de piquantes anecdotes, répandues avec profusion, s’unissent au charme de la description. Le second volume se compose de tableaux de mœurs parisiennes, précédés d’une dramatique nouvelle, dont le théâtre est l’école de droit de Poitiers. Viennent ensuite les existences problématiques, où l’auteur passe en revue tout le côté équivoque de la société, du haut en bas de l’échelle ; la Bourse, les marchands de nouveautés, et les théâtres de Paris, morceaux remarquables par la justesse des critiques et la vérité des appréciations.

ROMANS HISTORIQUES DU LANGUEDOC, 2 vol. in-8, 1836. — Ces romans historiques remontent aux premiers temps historiques du Languedoc, et se divisent en quatre époques, sous les quatre titres de Celtes, Gaulois, Romains et Chrétiens. Au temps des Celtes, les ténèbres de la barbarie ne sont pas encore dissipées ; les peuples obéissent au fanatisme religieux et au fanatisme guerrier ; ils ne connaissant d’autre droit que celui de la force, et les druides exploitent largement leur brutale et crédule croyance. Cette période se termine par une alliance que fait Ambigat, roi des Celtes, avec les Phocéens de Marseille. Dans le second roman, les Gaulois, Monabal, un des premiers chefs de la cité de Toulouse, veut se servir des Romains pour rejeter les Cimbres hors des contrées qu’ils envahissent. Une indiscrétion romanesque fait échouer ce plan, et plus tard, une défaite vient anéantir les derniers efforts tentés par Monabal pour l’affranchissement de son pays. — Sous les Romains la scène se passe à Nîmes, où règnent le luxe, la corruption et la tyrannie romaine. L’édile Bibulus donne une fête, et le cirque s’ouvre à la foule empressée. Aux jeux du cirque succède un festin, pendant lequel de graves et terribles événements se préparaient. Fortunata, femme de Bibulus, avait furtivement quitté la table pour aller trouver, dans un galant rendez-vous, un gladiateur qui s’était signalé aux combats du cirque. Bibulus, voulant surprendre sa femme en flagrant délit, interrompt le repas et dit à ses convives de le suivre ; mais Fortunata avait été prévenue, et au lieu d’une épouse trahissant ses devoirs, Bibulus trouva une citoyenne qui sauvait sa patrie ; le gladiateur lui avait appris qu’une conspiration se tramait, et que les conjurés, commandés par Vindex, devaient le soir même frapper l’édile, et se rendre maîtres de Nîmes. Vindex est arrêté ; mais Cnéius, pour venger sa sœur, arrivée le jour même avec lui à Nîmes et qui avait été outrageusement traitée par de jeunes patriciens, frappe Bibulus de son poignard, soulève une légion romaine, et donne le signal de la révolte des Gaules contre Néron. — La nouvelle intitulée les Chrétiens est une légende consacrée au martyre de saint Saturnin, évêque de Toulouse, et au dévouement de Sidonie et de Valérie, saintes sœurs qui de leurs pieuses mains élevèrent un tombeau au martyr de la foi chrétienne.

SATHANIEL (2e partie des romans du Languedoc), 2 vol. in-8, 1836. — L’action de ce roman se passe sous le règne de Théodoric II, roi des Visigoths. Théodoric est monté sur le trône en assassinant son frère Thorismond, et il craint que son frère Euric ne prenne le même chemin pour usurper le pouvoir, Euric, en effet, conspire contre son frère, et ne fait trêve un instant à ses projets ambitieux que pour se livrer à la passion que lui a inspirées Sathaniel, fille du Maure Haben-Moussi. Euric aimait Sathaniel et lui avait promis de l’épouser ; mais pensant que cette union ne lui serait d’aucun secours pour parvenir à ses desseins, il tourna ses vues sur Alidah, fille du comte Bold, et se disposait à la conduire à l’autel, lorsque Haben-Moussi se présenta, accompagné de sa fille, pour demander justice au roi, qui, la loi à la main, condamne son frère à exécuter sa promesse. Euric fut donc contraint de donner à Sathaniel le titre d’épouse, mais il lui assigna dans son palais le rang d’une esclave. La fille du Maure gémissait sur l’ingratitude de son époux et cherchait les moyens de reconquérir son amour, lorsqu’il fut pris dans un combat devant Narbonne. Par le pouvoir de ses charmes, Sathaniel pénètre dans Narbonne, délivre Euric, et la ville est livrée aux Visigoths. Sathaniel accuse Alidah d’adultère avec Firmin, fils de Thorismond, que Théodoric veut associer à son pouvoir pour déjouer les complots d’Euric. dès que celui-ci a découvert ce secret, il se rend dans la tente royale, trouve Firmin avec le roi, et frappant Théodoric d’un coup mortel, il accuse le fils de Thorismond d’avoir voulu venger son père. Firmin est condamné à mort ; Euric monte sur le trône, et le premier acte de sa souveraineté est de répudier Sathaniel. — Sathaniel est un drame plein d’intérêt, qui anime une histoire merveilleusement recomposée.

LE COMTE DE TOULOUSE (3e partie des romans du Languedoc), 2 vol. in-8, 1834. — La première période de ce roman commence à l’époque où le pape excommunie le comte de Toulouse, et publie une croisade contre les Albigeois, dont Simon de Montfort est le chef. La déroute de Muret et le triomphe de Simon de Monfort à Montpellier et à Toulouse en forment la seconde partie, qui abonde en situations fortes et pleines d’intérêt. Il est, du reste, peu question du comte de Toulouse et des Albigeois ; le livre tout entier est consacré au développement d’une action imaginaire, qui se noue, se déroule et s’accomplit sous l’empire d’une passion terrible, le vengeance, que l’auteur n’abandonne pas à ses propres ressources, mais qu’il a soin de placer sur un théâtre animé, au milieu des fêtes et des guerres. Un défaut capital de ce livre, c’est qu’on ne s’y intéresse à personne ; on n’y rencontre ni un caractère noble et pur, ni une figure attachante ; rien qui repose et qui console de tant de mauvaises passions mises en jeu ; nul personnage que l’on puisse aimer, sur lequel on puisse s’attendrir ; aussi le dénoûment, qui est à grand spectacle, trouve-t-il le lecteur froid et sans émotion.

LE VICOMTE DE BÉZIERS (4e partie des romans du Languedoc), 2 vol. in-8,1834. — On sait que les deux héros de la guerre sanglante des Albigeois furent Roger, vicomte de Béziers, et Simon de Montfort, tous deux vaillants guerriers ; l’un plein d’un mépris hautain pour ses ennemis et d’ardeur pour la cause qu’il défendait ; l’autre instrument aveugle de l’Église, fanatique jusqu’à la cruauté, et par-dessus ambitieux d’honneurs et de biens. En traçant la vie du vicomte de Béziers, M. Soulié a suivi la marche réelle des événements. Tout d’abord, il nous montre ce seigneur jeune, vaillant, insouciant de ses intérêts ; irrité des envahissements de l’autorité du saint-siége, et résolu à dévoiler les intentions perfides de l’Église. Il se rend à cet effet à Montpellier, où il convoque tous les seigneurs du Languedoc, leur expose ses griefs, et les engage à secouer le joug ; déjà ses paroles ont soulevé des murmures approbateurs dans l’assemblée, lorsque tout à coup un moine se lève, formule une accusation de sacrilége contre le fougueux vicomte, et prononce contre lui une sentence d’excommunication. Roger, d’abord victorieux, se voit abandonné immédiatement de la plupart des seigneurs ses voisins. Livré ainsi tout d’abord à ses propres forces et à celles du routier Buat, il accepte la guerre. Le reste est bien connu. L’auteur nous fait assister au sac de Béziers et à la prise de Carcassonne, qui fut le tombeau du courageux vicomte. La trahison qui livra Roger à son ennemi était machinée de longue main ; elle vient d’être découverte par la sollicitude de Foë, jeune esclave africaine que le vicomte a possédée. Pour le sauver, cette femme court révéler le secret à Agnès, son épouse, et aussi à sa maîtresse, Catherine Rebuffe, jeune bourgeoise de Montpellier. Rien n’est plus touchant que le dévouement de ces trois femmes, oubliant tout à coup leur rivalité pour ne songer qu’au salut du vicomte, renfermé dans Béziers, cerné de toutes parts ; rien n’est plus dramatique et plus saisissant que cette marche de la vicomtesse et de la jeune bourgeoise vers la ville assiégée, que leur entrée la nuit dans Béziers, saccagé et déserte, que leur visite à cette église remplie de cadavres. On sait comment le vicomte de Béziers périt. Simon de Monfort fut soupçonné de l’avoir empoisonné parce qu’il fut mis en possession de ses biens. Dans le roman de M. Soulié, Roger est retenu captif sous la surveillance du juif Raymond. Buat est sur le point de sauver son frère et Agnès qui a voulu partager sa prison. De son côté, Foë l’Africaine est parvenue à endormir la vigilance du gardien qui l’obsède, en feignant de céder à ses infâmes désirs , mais Kaeb, jeune esclave noir au servie de Roger, épris d’amour pour Foë, juge le moment favorable à l’exécution d’une vengeance depuis longtemps méditée : Foë et Raymond tombent sous ses coups, et le vicomte, qui allait être libre, meurt empoisonné par son esclave. — Le vicomte de Béziers est un des bons romans historiques, semé çà et là de larges aperçus, de riches peintures, que soutient toujours un style plein d’éclat.

LES MÉMOIRES DU DIABLE, 8 vol. in-8, 1837-38. — Sous ce titre, M. Soulié a livré au public une série de contes diaboliques fort piquants, très-extraordinaires, auxquels il a donné pour lien le diable, qui fournit à l’auteur autant de transitions, d’apparitions, d’explications et de dénoûments que le roman en demande. Parmi deux ou trois contes d’un intérêt supérieur, on distingue surtout l’histoire d’Henriette Buré, qui remplit à peu près la moitié d’un volume, et se détache complétement du fond de l’ouvrage ; histoire simple et vraie, d’une naïveté ravissante, et qui, enchâssée dans le chrysocale du roman de M. Soulié, ressemble à un diamant de la plus belle eau, mêlé à des pierres fausses dans le collier d’une danseuse. Henriette Buré est une des plus délicieuses créations de l’auteur.

 

 

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