SÉVIGNÉ (Marie RABUTIN, marquise de), née le 5 février 1626, morte le 20 avril 1696.

 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ À SA FILLE ET À SES AMIS, nouvelle édition, 12 vol. in-12, 1811. Édition augmentée de cinquante à soixante lettres de Mme de Sévigné ou à Mme de Sévigné, qui ne se trouvent pas dans les éditions précédentes, et de quelques morceaux inédits, par Ph. A. Grouvelle. — Les mêmes, augmentées de 94 lettres inédites, de 246 lettres auxquelles on a restitué des passages également inédits, et de 256 lettres qui n’avaient pas été réunies à la collection, ou dans lesquelles il a été rétabli des passages imprimés en 1726, en 1734, mais retranchés ensuite ; édition publiée par MM. de Monmerque et de Saint-Surin, 10 vol. in-8, 1818-19.

C’est à Mme de Sévigné que les femmes sont redevables de tenir le premier rang dans un des genres de la littérature ; genre d’autant plus intéressant, qu’il a un rapport direct avec le caractère de sociabilité que l’auteur de la nature donna à l’homme, et qu’il tend, plus que tout autre, à resserrer les liens de la société. Les Lettres de Mme de Sévigné ont un caractère si original, qu’aucun ouvrage du même genre ne peut lui être comparé. Ce sont des traits fins et délicats, formés par une imagination vive, qui peint tout, qui anime tout. Elle y met tant de ce beau naturel qui ne se trouve qu’avec le vrai, qu’on se sent affecté des mêmes sentiments qu’elle : on partage sa joie et sa tristesse ; on souscrit à ses louanges et à ses censures. On n’a jamais raconté tant de riens avec tant de grâces. Ces Lettres ont été si souvent lues et relues, que nous regardons comme inutile d’en extraire et d’en citer des passages qui sont dans la mémoire de tous les lecteurs. Qui ne connaît, en effet, les pages charmantes où elle retrace avec tant d’agrément les anecdotes de la cour la plus brillante et la plus spirituelle de l’univers, et les portraits des personnages intéressants qui composaient cette cour, et les pages sublimes où elle parle de la mort d’un Louvois, d’un Turenne, où elle peint la douleur d’une mère apprenant la mort de son fils ? Quel lecteur n’a pas été frappé mille fois, et de ces traits d’une morale douce, pure et vraiment philosophique, dont elle entremêle ses récits, et de ces détails charmants dont elle orne la narration des plus simples événements, et de cette gaieté piquante qu’elle sait répandre même sur les lettres d’affaires, même sur les comptes de ses fermiers, et les petits traits d’érudition qu’elle sait ramener avec une grâce infinie, sans aucune prétention, sans la moindre apparence d’ostentation et de pédanterie ? Rien n’est plus opposé à l’heureux naturel de Mme de Sévigné que ces défauts. Elle sut se garantir de la contagion de l’exemple, car c’étaient précisément ces défauts qui dominaient dans les lettres de ceux qui, de son temps, s’étaient fait une réputation par leur style épistolaire ; ils n’osaient plus, dans la crainte de compromettre cette réputation, écrire à leurs amis avec cette familiarité et même cette négligence qui fait le charme des lettres. Nous voyons Balzac soupirer de ce rude joug que lui imposait sa renommée ; son contemporain Sarrazin forme les mêmes plaintes, et envie le sort de son procureur qui pouvait impunément commencer ses lettres par ces mots : J’ai reçu la vôtre, etc. Il paraît même que la contrainte du beau style et du beau langage, avec toute la pédanterie qui la suit, tyrannisait jusqu’aux conversations. Pour en revenir au style des lettres, tel était le soin minutieux et pédantesque qu’on y apportait alors et dans le siècle précédent, que nous voyons dans l’histoire littéraire de ce temps, que les Manuce et les autres personnages de cette réputation et de ce mérite employaient quelquefois un mois entier, et même plusieurs mois, à composer une lettre. Heureusement Mlle de Sévigné n’y faisait pas tant de façon, ses lettres en sont plus nombreuses, et bien certainement elles en sont meilleures. Mon papier, mon encre, tout vole, dit-elle ; on s’en aperçoit, et ses lettres tirent leur charme principal de cette facilité, de cet abandon, et même de cette négligence d’un esprit qui s’exprime sans recherches, et dit les choses les plus aimables et les plus agréablement pensées, sans méditation, sans plat, sans méthode. On peut lui appliquer, dit avec raison un de ses éditeurs, ce qu’une femme d’esprit avait écrit sur la première page des Essais de Montaigne : C’est l’écrivain qui sait le moins ce qu’il va dire, et qui sait le mieux ce qu’il dit.

 

 

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