GALLAND (Antoine)

 

GALLAND (Antoine), savant orientaliste, né à Rollot, près de Montdidier, en 1666, mort le 17 février 1715.

 

LES MILLE ET UNE NUITS, contes arabes, traduits par Galland, revues et continuées par Caussin de Perceval, 9 vol. in-8, 1806. — Édition la meilleure et la plus complète que l’on ait de ces contes. — Nouvelle édition, revue sur les textes originaux, et augmentée de plusieurs nouvelles et contes traduits des langues orientales, par M. Destains, 6 vol. in-8, 1827. — De tous les présents que l’érudition nous ait faits, les Mille et une Nuits sont bien certainement le plus agréable. « Les Mille et une Nuits, dit la Harpe, sont une sorte de peinture dramatique des peuples qui ont dominé dans l’Orient. L’audace et les artifices de leurs femmes, qui osent et risquent d’autant plus qu’elles sont rigoureusement captives, l’hypocrisie de leurs religieux, la corruption des gens de loi, les friponneries des esclaves, tout y est fidèlement représenté, et beaucoup mieux que ne pourrait le faire le voyageur le plus exact. On y retrouve aussi de ces traditions antiques que plusieurs nations ont rapportées à leur manière : l’histoire de Phèdre et celle de Circé sont très-aisées à reconnaître. Plusieurs endroits ressemblent à des traits historiques des livres juifs. Cette aventure de Joseph, la plus touchante peut-être que l’antiquité nous ait transmise, cet emblème de l’envie, qui anime des frères contre un frère, se retrouve aussi en partie dans les contes arabes, mais d’une manière bien inférieure à celle de l’ouvrage hébreu. » Un passage de Massoudi a accrédité l’opinion que ces histoires remontent au IVe siècle de l’hégire : on y voit figurer l’empereur Schah-Kiar, le vizir et les deux filles de ce ministre bien digne d’un tel maître, Chehezad et Dinarzad. Ce sont précisément, à un léger changement d’orthographe près, les noms des personnages du premier conte des Mille et une Nuits, qui sert de lien à toutes les autres aventures. Ce qu’il y a de très-remarquable, c’est que cette première histoire a fourni évidemment à l’Arioste le sujet de son charmant épisode d’Astolphe et de Joconde, si ingénieusement adapté au goût français par notre la Fontaine. — Schah-Kiar, roi de Perse, et son père Schah-Zenan, roi de Samarcande ou de Tartarie, ayant acquis la preuve palpable de l’infidélité de leurs épouses, prennent pour se consoler le parti de courir le monde jusqu’à ce qu’ils aient trouvé un époux encore plus infortuné qu’eux. Le hasard leur fait bientôt rencontrer une femme d’une beauté ravissante gardée par un génie, dans une grande caisse de verre fermée de quatre serrures d’acier fin, et qui n’en trouve pas moins le moyen de tromper sa surveillance ; cette beauté obtient leurs bagues et les joint à quatre-vingt-dix-huit autres, qui lui viennent d’un pareil nombre d’adorateurs. Schah-Kiar, persuadé, après cette aventure, qu’il n’y a pas au monde une seule femme fidèle, fait étrangler la sultane favorite et toutes les femmes qui la servent. Il jure de plus d’épouser une nouvelle femme chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain matin. La fille de son vizir parvient à faire cesser ces noces meurtrières, et à sauver sa propre vie en amusant le sultan par des contes. Toutes les premières histoires sont arrangées de manière à exciter tellement la curiosité dès le commencement, qu’en effet il est bien difficile de n’avoir pas envie de savoir le reste, surtout lorsqu’on peut dire ce que le sultan disait de sa première femme en se levant : Je la ferai toujours bien mourir demain.

Combien y a-t-il eu d’éditions de ce livre si ingénieux, si amusant depuis le siècle de Louis XIV, époque de son apparition ? Combien y en aura-t-il encore ? Un livre qui a charmé tous les âges, qui faisait les délices de Voltaire et de la Harpe, de Napoléon (1) et de Canning, qu’un médecin fameux conseillait à tous ceux qui étaient menacés de maladies de poitrine, peut à coup sûr se promettre de longues destinées ! Qui peut avoir oublié, après les avoir lues une fois, les aventures de Ganem, fils d’Abou aïbou, ou l’esclave de l’amour, et de la belle Tourmente ; les aventures de Sindbad le marin ; Aladin et sa lampe merveilleuse ; l’histoire de Noureddin Ali et de Brededdin Hassan ; l’histoire de Camaralzaman et de la princesse de Badoure, de Noureddin et de la belle Persane, et de Beder, prince de Perse, et Gianhare, princesse du royaume de Samandal ? Qui n’a relu vingt fois l’histoire du prince Zeyn Alasnan et du roi des génies ? Qui ne se rappelle les aventures du calife Haroun al Raschide, et le prince Ahmed, et le cheval enchanté, et l’oiseau qui parle, et l’eau qui danse ? Tous ces récits, où sont admirablement conservés les mœurs, les caractères de l’Orient, où sont rappelés tous les usages, ces récits pleins d’esprit, de naturel, et brillants de coloris et d’imagination, sont dans la mémoire de tout le monde. Quelle est la cause d’un succès si universel ? Ce n’est pas parce qu’on y trouve très-bien représentés « l’audace et les artifices des femmes qui osent et risquent d’autant plus qu’elles sont pus rigoureusement captives, l’hypocrisie des derviches, la corruption des gens de loi, etc. », qu’on les relit sans cesse, ce n’est pas là spécialement la source de l’intérêt des Mille et une Nuits. Cet intérêt est surtout dans les leçons de morale si frappantes qu’on rencontre sous le voile ingénieux de l’apologue, dans ces traditions des vérités primitives, mieux conservées dans l’Orient que dans les mythologies des autres peuples ; cet intérêt est aussi dans le goût du merveilleux qui est un besoin de tous les hommes et de toutes les époques. Y a-t-il un apologue plus ingénieux pour exprimer cette noble devise bien faire et laisser dire que celui-ci : On apprend à la princesse Parizade l’existence de l’oiseau qui parle et de l’arbre qui chante. Ses frères la voyant triste de l’idée de ne posséder jamais ces merveilles, se mettent en route pour les découvrir et succombent. La princesse Parizade s’adresse au derviche qui a indiqué le chemin à ses frères, et d’abord elle use de prudence, parce qu’il faut être dans la vie, simple comme la colombe et prudent comme le serpent ; elle met du coton dans ses oreilles, et après qu’elle a bien considéré le chemin qu’elle avait à tenir pour arriver au haut de la montagne, elle commença à monter d’un pas égal avec intrépidité. Elle entendit des voix qui criaient, et elle s’aperçut d’abord que le coton lui était d’un grand secours. Elle entendit plusieurs sortes d’injures et de railleries piquantes qu’elle méprisa et dont elle ne fit que rire ; elle monta enfin si haut, qu’elle commença d’apercevoir la cage et l’oiseau, lequel, de complot avec les voix, tâchait de l’intimider en lui criant d’une voix tonnante : « Folle, retire-toi ; n’approche pas. » La princesse, animée davantage par cet objet, doubla le pas, gagna le haut de la montagne, courut droit à la cage et mit la main dessus, en disant à l’oiseau : « Oiseau, je te tiens malgré toi, et tu ne m’échapperas pas. » Quel est l’homme animé de la noble ambition d’arriver, qui ne doive faire comme Parizade, se boucher les oreilles pour atteindre son but, bien faire et laisser dire ?

Les maximes de tous les contes sont pleines de sens : « Garde ton secret, dit Zobéide, et ne le révèle à personne : qui le révèle n’en est plus maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui à qui tu l’auras confié pourra-t-il le contenir ? » — L’Histoire de l’Envié et de l’Envieux est encore une leçon frappante. Deux hommes demeuraient porte à porte ; l’un avait une envie si violente contre l’autre, que l’envié crut devoir s’éloigner. Il devient chef des derviches, et l’envieux, poursuivi encore de sa bonne renommée, étant venu dans son couvent et ayant jeté le derviche dans un puits, celui-ci apprend là un secret auquel il doit ensuite d’épouser la fille du sultan. Il devient sultan à son tour, et un jour qu’il était au milieu de sa cour, dans une marche, il aperçoit l’envieux, lui fait compter mille pièces de monnaie d’or, et lui fait livrer vingt charges de marchandises les plus précieuses. En effet, n’a pas des envieux qui veut, et combien de gens ont dû leur fortune aux efforts que des ennemis avaient faits pour leur nuire ! — Nous ne ferons qu’indiquer l’Histoire du Calender, des Quarante jeunes dames et de la Clef d’or, dont il ne fallait pas se servir pour ouvrir la centième porte, les longs travaux et la persévérance de Sindbad : tous ces contes sont trop connus pour que nous puissions faire autre chose que de les rappeler au souvenir des lecteurs.

Nous avons fait remarquer précédemment que la meilleure édition des Mille et une Nuits est celle qu’a donnée en 1806 Caussin de Perceval. Galland avait laissé entre autres plusieurs contes encore inédits. Caussin de Perceval en a traduit d’autres encore, et a terminé dignement la collection par le conte qui contient le véritable dénoûment ; savoir, la grâce entière accordée par l’imbécile et féroce sultan à l’aimable narratrice.

L’édition donnée par M. Destains contient un volume de nouveaux contes rapportés d’Orient à Londres par l’ambassade de la Grande-Bretagne, et publiés en anglais par l’orientaliste Jonathan Scott. C’est ce volume que M. Destains a reproduit. On y retrouve presque tous les détails et les incidents qu’on remarque dans les Mille et une Nuits ; ce sont presque les mêmes contes sous d’autres noms et avec de légers changements. Le seul conte tout à fait nouveau a pour titre : Aventures de Mazem, habitant du Khorasan ; il est digne de figurer parmi les contes les plus agréables que nous a donnés Galland.

 

NOTE :

1. Napoléon avait pris un tel goût à ces contes, qu’à Sainte-Hélène, lorsqu’il priait quelqu’un de ses familiers de lui raconter un fait, une anecdote, il disait ordinairement : Allons, ma sœur Dinarzade, si vous ne dormez pas, racontez-moi. ^^

 

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