BALZAC (Honoré de), né à Tours, le 20 mai 1799 et mort à Paris le 18 août 1850 (à 51 ans)

 

 

BALZAC (Honoré de), né à Tours, le 20 mai 1799 et mort à Paris le 18 août 1850 (à 51 ans) M. Balzac a publié une partie de ses productions sous le pseudonyme de Lord R’Hoone, Horace de Saint-Aubin, etc.

 

 CLOTILDE DE LUSIGNAN, ou le Beau Juif, manuscrit trouvé dans les archives de la Provence, 4 vol. in-12, 1822. — Jean de Lusignan, roi de Chypre, détrôné par les Vénitiens, se réfugie avec ses trésors, sa fille Clotilde, et quelques serviteurs fidèles, dans le château de Casin-Grandes, en Provence. Non loin de là est un autre château habité par Enguerry le Mécréant, qui porte la terreur dans toute la contrée. Pour échapper au massacre général, le beau juif Nephtaly va se réfugier à Casin-Grandes, où il parvient à se faire aimer de Clotilde. Cependant Enguerry, payé par les Vénitiens pour s’emparer du roi de Chypre, se rend au château de ce dernier, et lui demande sa fille pour épouse. On la lui refuse, et il s’éloigne en jurant de détruire le château. Lusignan allait succomber sous les efforts de ce cruel ennemi, lorsque Gaston arrive à la tête de ses chevaliers, et délivre Casin-Grandes. Le roi, reconnaissant, voit avec plaisir Gaston épris de sa fille, et il prépare tout pour son hymen ; mais Clotilde, toujours fidèle à Nephtaly, ne consent à épouser Gaston qu’avec la ferme volonté de se donner la mort en marchant à l’autel. Le jour où elle va consommer cet étonnant sacrifice, au moment où elle s’approche de l’autel, Gaston, qui s’était jusqu’alors caché sous la visière de son casque, se fait connaître, et Clotilde étonnée retrouve en lui le beau Nephtaly, pour lequel elle voulait mourir.

L’HÉRITIÈRE DE BIRAGUE, histoire tirée des manuscrits de dom Rago, 4 vol. in-12, 1822. — Cette production a plusieurs caractères qui décèlent une grande verve comique ; on y remarque surtout les deux anciens compagnons de Henri IV, dont l’originalité, les saillies et la franchise provoquent le rire, malgré la teinte sombre qui règne dans l’ouvrage. L’intendant Robert, fidèle serviteur de la famille des Morvan, dont la finesse est déguisée par une bonhomie touchante, est un caractère fort bien tracé.

JEAN-LOUIS, ou la Fille retrouvée, 4 vol. in-12, 1822 — Jean-Louis Granivel, charbonnier de son état, est un héros de cinq pieds dix pouces, un peu philosophe. Élève de son oncle Barnabé le pyrrhonien, il est cependant convaincu qu’il aime une petite Fanchette, ravaudeuse, fille trouvée par le père Granivel dans la forêt de Senart. Les deux amants allaient être unis, lorsque maître Plaidanon, procureur au Châtelet, croit reconnaître sa fille dans Fanchette. Bientôt il s’aperçoit qu’il s’est trompé et la renvoie à son père adoptif. Un nouveau père se présente, et c’est le véritable ; c’est le duc de Parthenay. Ce nouvel incident prive le charbonnier de sa bien-aimée, devenue Léonie de Parthenay. Fanchette, cependant, a promis à Jean-Louis qu’elle n’aurait jamais d’autre époux que lui. Pour l’obtenir, il va chercher la gloire en Amérique, y bat les Anglais, devient colonel, puis général, revient ensuite, et obtient enfin la main si désirée de Fanchette.

LE VICAIRE DES ARDENNES, 4 vol. in-12, 1822. (Publié sous le pseudonyme d’Horace de Saint-Aubin). — Joseph est un jeune créole fort simple et si peu avancé pour son âge, qu’il croyait pouvoir épouser sa sœur Mélanie. Lorsqu’en avançant en âge, il fut forcé de perdre cette illusion, il se réfugia dans un séminaire, d’où il sortit pour exercer les fonctions de vicaire dans un village des Ardennes. Là il retrace le souvenir de sa jeunesse, nous raconte l’histoire d’Argow le pirate, et plusieurs autres aventures. Plus tard, il apprend qu’il n’est pas le frère de Mélanie, et après bien des traverses, les deux amants s’épousent.

LA DERNIÈRE FÉE, ou la Nouvelle lampe merveilleuse, in-12… seconde éd., 3 vol. in-12, 1824. (Publié sous le pseudonyme d’Horace de Saint-Aubin.) — Un chimiste, accompagné de sa femme et de son valet, nommé Caliban, vient s’établir sur une colline près d’un village aux environs de Paris, où ils vécurent isolés, inconnus, en s’occupant d’alchimie. Le chimiste mourut ; sa femme le suivit au tombeau, laissant un fils, le jeune Abel, dont Caliban fut le tuteur. C’était un adolescent demi-sauvage, qui n’avait lu qu’un seul livre, les contes des Fées. Dans sa nature candide, Abel avait pris ce livre au sérieux, il croyait aux fées et à leurs merveilles. Un jour il rencontra une jeune fille du village voisin, nommée Catherine, qu’il prit pour une fée, qu’il aima, et dont il fut payé de retour. Un autre jour, lady Sommerset, qui habitait un château situé non loin de la cabane d’Abel, rencontra ce jeune innocent, fut charmé de sa beauté, flatta sa manie en se présentant à lui sous le costume d’une fée, et après s’être amusée pendant quelque temps de la charmante crédulité d’Abel, elle l’épousa. Catherine, désespérée de ce mariage, se fit passer pour morte, prit des habits d’homme, et entra au service d’Abel. Celui-ci devint très-malheureux en ménage ; lady Sommerset le trompa ; il la surprit en flagrant délit, devint fou, et partit pour l’Écosse, où Catherine l’accompagna et le rendit à la raison.

LE DERNIER CHOUAN, ou la Bretagne en 1800, 4 vol. in-12, 1828. — La fable de ce roman rappelle au premier aspect le drame des Français en Danemark ; c’est aussi une jeune fille espion qui se prend d’amour pour l’homme qu’elle doit surveiller, et qui, se dévouant pour le sauver, lui révèle sa mission ignoble et se relève à ses yeux de tout l’héroïsme d’un aveu si déshonorant. Mademoiselle de Verneuil est une création d’une élégance, d’une pureté, d’une finesse exquise, et en même temps d’une vérité qui a dû demander une longue étude de l’âme des femmes. Le marquis de Moutauran est aussi un personnage original. Sur le second plan sont deux figures vigoureusement dessinées : celle du commandant Hulot, et celle de Marche à Terre. Rien de terrible comme le massacre des bleus par les chouans à la Vivetière, comme cette scène où l’espionne est démasquée, comme les scènes de chouannerie où l’on chauffe un vieil avare au brasier de sa cuisine pour lui faire révéler sa cachette ; rien d’imposant comme la messe dite par un prêtre en guenilles, au milieu d’une forêt druidique, sur un autel de granit, pendant une matinée d’automne, et tandis que les habitants des campagnes circonvoisines, agenouillés près de leurs fusils, se frappent la poitrine en répétant le chant religieux. Nous citerons encore le combat d’Ernée, le repas d’Alençon, le bal des chefs de chouans, etc. Les mœurs des Bretons, leur justice sans appel, sont décrites avec vigueur, et un grand coloris de vérité d’y fait reconnaître.

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal, publiées par un jeune célibataire, 2 vol. in-8, 1828. — Bien que l’auteur cherche à s’en défendre, ces deux volumes sur le mariage ont été composés tout exprès pour s’en moquer. Le mariage, cependant, sous quelque rapport qu’on le considère, n’est pas, que nous sachions, une chose si plaisante. Quant aux maris, après tout ce qu’on nous a dit de leurs infortunes, il ne reste rien de bien neuf et de bien gai à nous en dire ; il y a aujourd’hui trois sujets qui sont tout à fait hors du domaine de la plaisanterie : les maris, les médecins et l’académie ; on en a tant ri, qu’il est difficile d’en rire encore. — L’auteur défend aux femmes de le lire, et c’est assez sans doute pour leur en donner l’envie ; il se pourrait bien encore que quelques-uns de ces maris, qu’on dit de si bonnes gens, fussent curieux aussi de voir comment on se moque d’eux : on lira donc la physiologie du mariage, et voici un résumé de ce qu’on y trouvera. D’après des calculs statistiques dont l’exactitude paraît incontestable à l’auteur, il n’y a dans notre belle France que quatre à cinq cent mille femmes capables d’inspirer une passion, et dont la vertu puisse être en péril ; le reste, suivant lui, ne vaut pas l’honneur d’être compté. Or, dans ce nombre, combien croit-on qu’il trouve de femmes vertueuses ? Il en cherche une, il la cherche longtemps avec la lanterne de Diogène, et l’impertinent a de la peine à la trouver ; puis il entreprend de prouver qu’il est presque impossible à une femme mariée de conserver sa vertu ; et il ajoute même « qu’il faut singulièrement respecter les oreilles du sexe, car c’est la seule chose qu’il ait de chaste. » Cela nous paraît vraiment passer le badinage qu’un auteur puisse se permettre. Sans doute nous n’avons pas la bonhomie de croire que toutes les femmes sont vertueuses, et nous ne sommes pas assez niais pour l’affirmer, mais du moins un très-grand nombre, mais la majorité absolue, mais… presque toutes, et cela ne fût-il pas, il faudrait le dire et le croire pour l’honneur des femmes et aussi pour le nôtre, car l’un et l’autre se touchent un peu. Il suffit de connaître l’opinion de l’auteur sur le sexe, pour n’être pas étonné de le voir s’apitoyer sur la condition des maris ; mais bien avant lui d’autres ont recommandé à notre commisération ces maris qu’il appelle prédestinés : les savants, ils sont si peu aimables ; ils s’occupent tant de leurs livres et si peu de leurs femmes ! les banquiers, ils sont si affairés ! les médecins, ils ont tant de malades à visiter ! les vieillards qui épousent de jeunes femmes, ils sont si téméraires ! Dans la seconde partie de ses méditations, le jeune célibataire s’occupe charitablement de l’éducation de ces pauvres maris, éducation que nous devons croire bien peu avancée, si, comme il l’affirme, ils sont tous dans l’ignorance la plus profonde de l’amour et de la femme. La femme, dit-il, est un admirable solfége ; mais les maris ne savent pas le déchiffrer. Suivant lui encore, la femme est une lyre qui ne livre ses secrets qu’à celui qui sait en jouer : comparaison assurément fort jolie ; mais ce qui ne l’est pas, c’est le régime diététique, tout pythagoricien, auquel l’auteur veut que les femmes soient assujetties par ordonnance maritale ; ce sont aussi ces vilaines sangsues que, par mesure de sûreté, il recommande aux maris de faire appliquer fréquemment à leurs femmes. Au reste, à quoi bon ces précautions et d’autres encore que la Physiologie du mariage nous indique ? elles sont, ainsi qu’on a pu le voir, tout à fait inutiles dans le déplorable système de l’auteur ; elles le sont également dans le nôtre, car nous sommes très-convaincus que le plus sûr moyen de n’être pas trompé par les femmes, qui, on le sait, se piquent toutes de générosité, c’est d’avoir en elles une confiance sans bornes. Or, l’inutilité des précautions une fois reconnue, on demande à l’auteur comment l’idée a pu lui venir de composer son bizarre ouvrage. — En résumé, ce livre est une macédoine de saveur mordante et graveleuse, dans le goput drolatique, où l’auteur rajeunit à la moderne un sujet usé, sans échapper toutefois à des plaisanteries devenues vulgaires. La morale scrupuleuse en est exclue dès le titre ; et il n’en faut pas parler. Cependant certains côtés délicats et sensibles auraient pu être touchés avec plus d’art ; mais l’écrivain, pur épicurien, n’y est pas arrivé encore. Ainsi, plus tard dans le conte du Rendez-vous, M. Balzac nous peindra Julie d’Aiglemont au retour de cette soirée brillante où elle a reconquis, à force de coquetterie et de triomphes, la fantaisie passagère de son mari ; il nous la peindra cédant une dernière fois par bonté et par calcul à l’égoïste faveur dont M. d’Aiglemont l’honore ; puis tout aussitôt, dès qu’elle se retrouve à elle, nous la voyons sombre, sur son séant, dans le lit conjugal, près du mari endormi, rougissant et pleurant, comme d’un crime, de cette espèce de profanation calculée à laquelle elle s’est soumise : il y a là une page admirable de vérité et de douleur. Au lieu de ces peintures vivantes, nous avons, dans la Physiologie du mariage, la théorie du lit, des deux lits jumeaux ou des chambres séparées, tout un étalage que rien n’ennoblit et ne rachète.

LA PEAU DE CHAGRIN, 2 vol. in-8, 1830. — Raphael de Valentin sortait d’une maison de jeu vers la fin d’une journée du mois d’octobre, et se dirigeait vers la rivière pour mettre fin à son existence ; mais comme il faisait encore jour et qu’il ne voulait pas se donner en spectacle, il se mit à errer sur le quai Voltaire en attendant la nuit, et entra dans un magasin d’antiquités ; là un vieux marchand le conduisit devant une peau de chagrin pendue au mur, dans le tissu de laquelle étaient incrustés ces mots en caractères magiques : « Si tu me possèdes, tu posséderas tout ; mais à chacun de tes désirs tu me verras décroître, et tes jours diminuer. » Raphael acheta le talisman, et pour en éprouver la vertu, demanda un magnifique dîner, avec du vin de choix, des convives aimables, des femmes ravissantes, et sortit de la boutique après avoir désiré que le vieillard devînt amoureux d’une danseuse, ce qui arriva le jour même ; ainsi, d’une première fois, et par ce double souhait d’un bon repas pour lui et d’un fol amour pour le vieux marchand, il venait de se retrancher plusieurs années. À peine descendu dans la rue, il heurte trois de ses amis qui l’entraînent à un dîner de journalistes avec lesquels il fait une nouvelle orgie ; et l’on peut juger de ce qui se passa par la posture de Raphael racontant à un de ses amis l’histoire de sa vie, les deux pieds placés sur une ravissante courtisane. Son histoire est longue. Raphael est riche d’abord ; puis il devient pauvre et est obligé de se réfugier au sixième étage d’un hôtel garni, tenu par la femme d’un chef d’escadron, mère d’une jeune et jolie personne nommée Pauline. Pauline aima Raphael ; mais Raphael ne voit que femme à blason, à laquais, à carosse. Il fit la connaissance d’une comtesse, qu’il aima et dont il ne fut pas aimé ; pour elle il se passait de manger, afin d’économiser le prix d’un fiacre ou le blanchissage d’un gilet ; il se fondait devant cette femme de glace, devant cette femme sans cœur, et n’en obtint que des dédains ; il voulut tenter la fortune, joua, perdit, et allait se jeter à l’eau, quand il devint possesseur de la peau de chagrin. La fin du récit de Raphael se rejoint avec le commencement du roman. Que devint-il ensuite ? Il demanda deux cent mille livres de rente à sa peau de chagrin, qui se contracta de telle sorte que cette fortune lui valut une phtisie. À cette époque, il retrouva Pauline, dont le père était devenu millionnaire. Raphael et Pauline s’aimèrent, mais Raphael commençait à tousser beaucoup. Il partit pour les bains d’Aix, fut insulté par un fat, désira le tuer, et lui mit une balle dans le cœur ; mais la peau de chagrin se trouva tout à coup à peine grande comme une feuille de peuplier, et à peine lui resta-t-il assez de temps pour aller mourir à Paris, dans son bel hôtel, aux genoux de sa Pauline. — Ainsi finit ce roman, où l’on trouve des pages éblouissantes, de la moquerie légère et gaie, du trait, mais çà et là de l’exagération et du clinquant. Mais quel que soit le talent dépensé par l’auteur dans cette composition, les pages qui offrent le plus d’intérêt sont loin d’être aussi saisissantes que celles de la touchante nouvelle insérée dans le cinquième volume de la Revue des Deux Mondes, et intitulée le MESSAGE.

CONTES BRUNS PAR UNE TÊTE À L’ENVERS (par MM. Balzac, Chasles et Raban), un vol. in-8, 1832. — M. Balzac est l’auteur de la Conversation entre onze heures et minuit, collection d’anecdotes à passions brutales et scandaleuses, et du Grand d’Espagne, nouvelle empreinte d’une teinte aussi sombre pour le moins : c’est une nuit castillane avec ses intrigues d’amour, ses secrets de sang, ses poignards, ses hommes à manteaux ; c’est cette jalousie délirante qui ne recule devant aucun crime, qui assassine un bienfaiteur et mutile une amante. — Les productions de M. Chasles sont au nombre de quatre, diverses de sujet, diverses d’inspirations. On trouvera dans l’Œil sans paupière, une maladroite copie de Tam O’shanter de Burns, une imagination forte ; dans une Bonne fortune, un intérêt puissant ; dans la Fosse de l’avare, une création spirituellement burlesque ; mais le conte de prédilection est celui des Trois sœurs. Ce conte contraste d’une façon bien étrange avec les autres ; autant le fantastique et l’horrible sont prodigués dans ceux-ci, autant celui-là est simple, pur, vraisemblable. En voici l’analyse : Trois sœurs qui meurent de la poitrine ; et c’est là que l’auteur a rendu si doucement lugubre, c’est là ce qui intéresse, ce qui attache davantage que les amours violents. Mais aussi ces trois sœurs sont de si aimables, de si douces créatures ; l’amitié qu’elles se portent est si tendre, les soins qu’elles se prodiguent si sincères, leur caractère si naïf, quoique différent : l’une rieuse et enfant jusqu’à sa dernière heure ; l’autre mélancolique et poëte ; l’aînée enfin, raisonnable, sérieuse, regardant avec calme arriver sa mort prochaine, plaignant ses sœurs, et malheureuse surtout de leur survivre la dernière. Ce conte est une exception dans le livre. Le style est triste et touchant comme le récit ; c’est Bernardin de Saint-Pierre en face d’Hoffmann. — Quant à M. Raban , le premier de ses contes est Sara la danseuse, nouvelle incomplète, d’une invention bizarre et d’une touche indécise ; c’est l’histoire d’une jeune et jolie juive que son père maudit, qu’un ambassadeur conduit à Paris, qui se casse la tête en route, et que le diable emmène en enfer, où sa danse n’obtient aucun succès. — Le second est Tobias Guarnérius, pauvre luthier, qui introduit l’âme de sa grand’mère dans un violon, auquel il fait rendre des sons d’une inconcevable harmonie ; c’est une imitation laborieuse du violon de Crémone d’Hoffmann. — Le Ministère public est une leçon hardie, énergiquement donnée à ceux qui font briller leur talent aux dépend de leur conscience. — Les Regrets sont une suite de scènes frappantes de naturel ; c’est le monde dans sa laideur, c’est bien l’égoïsme qui profite de tout, et s’applaudit d’une mort qui lui donne un cachemire. Les Regrets vous peignent toutefois la famille beaucoup plus mal faite qu’elle ne l’est réellement : jamais un mari, le jour où meurt sa femme, ne va dîner chez Véry ; jamais un fils, si jeune qu’il soit, n’insulte au cadavre de sa mère.

LE MÉDECIN DE CAMPAGNE, 2 vol. in-8, 1833. — Benassis, le médecin de campagne, est une sorte de bonhomme Richard, qui regarde sa profession comme un sacerdoce, et qui s’occupe tout à la fois de la réforme politique et sociale de sa commune. De là d’interminables discussions entre lui, le curé, le maire, et tous les personnages qui représentent les diverses classes de la société. Ces conversations forment une suite de contes sur l’économie politique, qui rappellent ceux de miss Harriet Martineau, moins la science sociale que miss Harriet Martineau possède fort bien, et dont M. Balzac connaît à peine les éléments. Dépouillé de ses prétentions scientifiques, il reste peu de pages au livre de M. Balzac ; mais dans ce peu de pages on retrouve l’esprit observateur du fécond romancier. Nous citerons particulièrement la mort d’un fermier des montagnes du Dauphiné et ses funérailles, tableau vrai, original et parfaitement senti de ces mœurs primitives si peu connues. M. Balzac a vu cette fois, il n’a pas créé, comme il le fait souvent, des types imaginaires, en les donnant pour l’expression de la vérité, et ce court épisode suffirait pour faire oublier tout ce que le Médecin de campagne renferme de fastidieuses descriptions, de plaisanteries lourdes et prolongées, de discussions sans profondeur et sans portée. Nous devons encore signaler un morceau naïf et déjà populaire, l’Histoire de Napoléon racontée par un ancien soldat ; l’Élégie de la Fosseuse ; la Cuisinière heureuse ; le Poitrinaire ; la Vie du commandant Genestas, etc, etc.

LE PÈRE GORIOT, 2 vol. in-8, 1835. — Le Père Goriot est une création qui ressemble beaucoup à celle du roi Léar de Shakspeare ; cependant, tout en se ressemblant par les traits principaux, les deux personnages diffèrent entre eux par des nuances fortement tranchées. Shakspeare avait voulu représenter dans son vieux roi la paternité aveugle et folle, se dépouillant de tout, sceptre, grandeur, fortune, au profit de deux filles dont la noire ingratitude le payait de ses sacrifices. Mais, pour l’honneur de la nature humaine, en regard de deux filles perfides et barbares, Gonaril et Regane, Shakspeare avait placé Cordelia, fille pieuse et dévouée. Pour l’honneur de la paternité, autant le poëte lui avait donné de tendresse pour les enfants qui devaient la trahir, autant, la trahison consommée, il l’avait embrasée de fureur contre ces indignes objets d’une passion non moins vive que malheureuse. M. Balzac, au contraire, n’a rien accordé à l’honneur de la nature humaine, rien à l’honneur de la paternité. Le père Goriot n’a point d’Antigone qui le console, point de colère qui le venge. Loin de se désenchanter de ses odieuses filles, son idolâtrie augmente avec les souffrances qu’elles lui causent. Après s’être laissé piller, dévorer, épuiser d’or et de sang par elles, il expire sur le plus triste des grabats, sans cesser de les adorer, de les appeler ses anges, de les bénir dans les convulsions de son agonie. Malheureusement encore, parmi les personnages dont l’auteur a environné son héros, il n’y en pas qui repose la vue. Hormis la jeune et pure Victorine Taillefer, dont la physionomie n’est que vaguement indiquée ; hormis l’étudiant en médecine Bianchon, dont les traits se dessinent un peu mieux, quel monde ! quel société ! Des maris qui trompent leurs femmes et se ruinent pour des maîtresses ; des femmes qui trompent leurs maris ; dont l’une engage ses bijoux pour un amant dissipateur et volage, dont l’autre se vend tantôt pour de l’argent, tantôt pour la gloriole d’une invitation à un bal aristocratique ; un jeune homme renonçant au travail pour l’intrigue, se dégoûtant systématiquement de l’étude, et posant le pied sur l’échelle des femmes ; un forçat prêchant, dogmatisant, prouvant, avec la logique du bagne, qu’il n’y a ici bas ni principes, ni lois, mais seulement des événements et des circonstances, que le secret des grandes fortunes, sans cause apparente, est un crime oublié parce qu’il a été adroitement commis ; et sur le second plan, à quelques pas en arrière, une collection grotesque de niais, d’égoïstes, une petite exhibition de la Béotie parisienne. Oh ! comme en fermant le livre où se font, se disent et se voient tant de choses affligeantes, on a du plaisir à se serrer près d’un foyer domestique autour duquel siégent quelques bonnes vertus, à regarder autour de soi et à retrouver quelques amitiés généreuses et sincères, quelques dévouements éprouvés ! c’est que dans ce livre tous les sentiments sont cruellement blessés, flétris ; c’est que toutes les conclusions en sont désespérantes.

LA FLEUR-DES-POIS, in-8, 1835. — La Fleur-des-Pois, c’est la comédie du Contrat de mariage. Le jeune comte Paul de Manerville, héritier d’une fortune considérable, dont en six ans il a mangé la moitié, a été surnommé la Fleur-des-Pois par une vieille marquise de Bordeaux, qui a baptisé aussi du nom de la Reine-des-Bals la belle Nathalie Évangelista, fille d’un négociant espagnol et d’une créole issue de l’une des plus illustres famille de l’Ibérie. Le négociant est mort, et sa veuve, habituée à la dépense, a continué son existence splendide, sans faire attention qu’elle a entamé la portion des biens dévolue à sa fille, et que même, en se dépouillant de tout ce qu’elle possède, elle ne pourrait combler le déficit. Paul de Manerville, retiré à Bordeaux, a été reçu chez Mme Évangelista, et toute la ville, d’une voix unanime, a sur-le-champ marié la Fleur-des-Pois avec la Reine-des-Bals ; et la question du mariage ayant en effet été agitée, quelques mots ont suffi pour la résoudre ; mais celle du contrat, plus grave, plus compliquée, devait entraîner des discussions plus longues, que M. Balzac s’est complu à décrire peut-être avec un peu trop d’étendue. Le contrat se conclut, les jeunes gens se marient et pourraient être passablement heureux ; mais Mme Évanlégista, qui a conservé une profonde rancune d’une humiliation légère et méritée, voue à son gendre une haine mortelle, ardente, inextinguible ; elle ne se donne pas de relâche qu’il ne soit ruiné, trahi, perdu, forcé de s’expatrier au bout de cinq années d’hymen, et d’aller demander une fortune nouvelle à une terre étrangère, où il n’emporte pas même la consolation de se savoir aimé ; dénoûment triste, et qui ne satisfait personne. — La grande bataille du contrat de mariage est savamment et plaisamment décrite, et les caractères des deux notaires sont parfaitement tracés ; mais le caractère de Henri de Marsay, l’ami de Paul, est ignoble ; l’épître qu’il écrit à Paul, après lui avoir prêté cent cinquante mille francs pour aller refaire sa fortune à Calcutta, et où il transporte dans les affaires communes son cynisme effronté, paraît avoir été dictée par Lacenaire ou Robert Macaire.

LE LYS DANS LA VALLÉE, 2 vol. in-8, Paris, 1836. — Félix de Vandenesse, jeune homme élevé à la campagne, rencontre, dans un bal à Tours, une jeune et belle femme, pour laquelle il s’éprend d’une passion romanesque, mais dont il ignore le nom et la demeure. En parcourant une vallée située entre la Loire et Montbazon, il retrouve sa belle inconnue, Mme de Mortsauf. Ce lys de la vallée habitait le château de Clochegourde, où bientôt Félix est introduit, mais qu’il quitte sans avoir osé faire connaître sa passion. À Paris, il fait la connaissance de la marquise de Dudley, la plus excentrique lady que l’on puisse imaginer. La marquise s’éprend d’une furieuse passion pour Félix. Un jour, à un dîner diplomatique, où elle se trouvait à côté de lui, elle lui dit : — Monsieur, si j’étais aimée comme Mme de Mortsauf, je vous sacrifierais tout. Surpris de cette déclaration à brûle-pourpoint, Félix demeure froid, et la marquise ajoute : — Je veux être votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous voudrez. Félix, de plus en plus embarrassé, et ne trouvant rien à répondre à ces avances britanniques, prit le parti de la retraite. Miss Arabelle eut recours alors à un expédient décisif ; un soir, en rentrant chez lui, Félix la trouva dans sa chambre à coucher, et l’on pense bien qu’il succomba. Quand, fatigué de cette intrigue, il revint au château de Clochegourde, il trouva son lys desséché ; Mme de Mortsauf se mourait de jalousie. — Il serait difficile d’imaginer rien de plus insipide que l’amour platonique de Félix pour Mme de Mortsauf, dont toute la vertu repose sur l’inconcevable réserve de son amant, ainsi qu’elle le lui avoue dans une lettre écrite à ses derniers moments, alors que, dans le délire et le désespoir d’une lente agonie, cette femme si chaste met en doute la vertu, et regrette de n’avoir pas fait comme lady Dudley. La donnée générale de ce roman est beaucoup moins heureuse que celle des autres livres qui ont fait la réputation de M. de Balzac. Elle est trop vague, et l’imagination n’a rien à saisir dans ces situations abstraites où le romancier place ses personnages. M. Mortsauf est un émigré rentré qui ne ressemble en rien à ce que nous avons vu ; Félix de Vandenesse est un jeune homme ambitieux et cupide dont sont pleins sous tous les régimes les salons ministériels : Mme de Mortsauf est un peu plus digne d’attention, mais c’est encore une esquisse peu arrêtée, qui semble loin des portraits de femmes que M. de Balzac nous a quelquefois donnés ; miss Arabelle est le seul personnage qui ait quelque saillie, mais il n’est qu’accidentel et ne se développe qu’imparfaitement. Le drame, avec de pareils acteurs, ne pouvait avoir qu’un médiocre intérêt ; il est d’ailleurs entravé par d’interminables longueurs.

LE SORCIER, 2 vol. in-8, 1837. — Le Sorcier est un vampire qui, à part le besoin de se repaître de sang humain, afin de prolonger son immense longévité, est une créature fort douce, fort aimable, fort obligeante, même sensible, pleurant sur les jeunes filles qu’il tue, mais les tuant quand il a pleuré sur elles. Ce vampire s’appelle Beringheld le centenaire ; il était venu au monde en 1572, le jour même de la Saint-Barthélemy ; il va et vient sans cesse ; il est ici, il est là, poursuivant les jeunes filles, leur prodiguant des monceaux d’or, afin de gagner leur confiance. Une fois qu’il y est parvenu, il obtient d’elles un rendez-vous qu’il a soin de leur assigner dans un lieu « inconnu au reste des mortels ; » alors il les expédie par un genre de mort à lui tout particulier : il s’empare de leurs facultés vitales, puis il brûle leur cadavre et leurs vêtements.

LA RECHERCHE DE L’ABSOLU. — La Recherche de l’absolu est une histoire assez longue où il y a beaucoup de mouvements et d’intérêt. M. Balthazar Claës, qui unit les richesses de l’antique Flandre à la plus haute noblesse espagnole, habite à Douai une maison où se sont accumulées toutes les merveilles héréditaires de ces ménages opulents. Jeune, il est venu à Paris, où il s’est fait présenter dans les meilleures sociétés ; il a même étudié la chimie sous Lavoisier, et ne s’est retiré du tourbillon mondain que pour épouser Mlle de Temninck, avec laquelle il vit dans un long et fidèle bonheur. Mais, à partir de 1809, les manières de Balthazar s’altèrent graduellement ; une passion secrète le saisit et l’arrache bientôt à tout, à la société, même aux joies domestiques dont il se repaissait avec candeur. Il redevient chimiste, ou plutôt alchimiste, et se livre avec ardeur à la recherche de l’absolu, ce qui veut dire pour lui la transmutation des métaux et le secret de faire de l’or. Il s’y oublie, il s’y acharne ; il tue sa femme de chagrin ; il s’y ruine, ou du moins il s’y ruinerait, si l’imagination du romancier ne venait sans relâche au secours de cette fortune qui se fond dans le creuset, et si la fille aînée de Claës ne réparait à temps chaque désastre, comme une fée qui étend coup sur coup sa baguette d’or. À travers toutes les chimères de l’alchimiste, ce qui ressort à merveille, c’est l’insatiable espoir de l’adepte ; ce qui palpite, c’est sa fièvre ardente, incurable, une fièvre d’avide crédulité ; on s’impatiente de l’entendre louer pour son génie par des imbéciles, on le traite de fou délirant ; on accuse la faiblesse de ses proches, qui ne l’ont pas fait enfermer déjà ; on tremble quand on voit sa fille aînée lui obtenir, pour l’arracher à son laboratoire, une recette générale au fond de la Bretagne ; on froisse la page sous la main, mais on y revient ; on est ému enfin, entraîné ; on se penche malgré soi vers ce gouffre inassouvi.

LA VIEILLE FILLE. — La Vieille fille est un livre que nulle femme ne peut lire sans rougir, une impure et triste composition, où le cynisme est partout. Une vieille fille habite Alençon ; elle est riche, elle a trois galants, elle en épouse un, et éprouve des déceptions d’une telle nature, que l’histoire peut s’intituler jusqu’au bout la Vieille fille : voilà tout le roman. Sur ce frêle sujet, l’auteur a écrit un volume de portraits érotiques et de détails graveleux, dont on nous dispensera de faire une plus longue analyse.

ILLUSIONS PERDUES. — Monsieur Nicolas Séchard est un vieil imprimeur avare, qui vend à son fils David ses presses, son brevet et sa clientèle, au prix de trente mille francs, sur lesquels il lui en vole au moins vingt-cinq, et qui, après ce marché avantageux, se retire à la campagne. Après avoir tracé le portrait du père et du fils Séchard, l’auteur les abandonne pour s’occuper du héros de ses illusions perdues, le jeune Lucien Chardon, dandy de province, qui se prend d’une belle passion pour Mme de Bargeton, surnommée la Reine d’Angoulême, par sa beauté et les avantages de sa position sociale. Un jour qu’ils se donnaient des témoignages non équivoques de leur passion, deux visiteurs indiscrets les surprirent ; Mme de Bargeton est compromise, elle ordonne à son mari de se battre avec le plus indiscret des deux visiteurs, et expose ainsi ce vieillard qu’elle trompe aux chances d’un duel avec un jeune homme. Après cette infamie, et lorsque le vieillard est sorti vainqueur de la lutte, elle l’envoie à la campagne et part pour Paris avec Lucien. Au bout de huit jours, Mme de Bargeton, que Lucien n’avait vue qu’à travers les prestiges de la passion, lui apparut telle qu’elle était réellement, grande, sèche, coupe-rosée, fanée ; bref, Lucien était complétement désillusionné. Aussitôt il prend son parti, écrit une lettre emphatique à M. de Bargeton, et se retire rue de Cluny pour se livrer à la composition d’un roman, et pour achever un grand poëme commencé à l’époque où il était encore sous l’empire des illusions. — Voilà comme finit, ou plutôt ne finit pas, cette longue et lourde diatribe contre la province. Que deviennent le père et le fils Séchard, Mme de Bargeton, Lucien et tous les autres personnages de l’œuvre ? on n’en sait rien, et il est à présumer que l’auteur de ce roman, sans action et sans intérêt, n’en savait pas davantage.

Ces trois derniers ouvrages ont paru dans divers recueils.

Nous connaissons encore de M. Balzac : Scènes de la vie privée, 2 vol. in-8, 1830. — Contes philosophiques, 2 vol. in-8, 1832 (ces 2 vol. contiennent douze contes, qui forment le 3e vol. des 2e et 3e éd. de la Peau de Chagrin). — Nouveaux Contes philosophiques, in-8, 1832. — Histoire intellectuelle de Louis Lambert, in-18, 1833. — Les Cent contes drolatiques, 3 vol. in-8, 1833-37. — Scènes de la vie de province, 4 vol. in-8, 1834-37. — Scènes de la vie parisienne, 2 vol. in-8, 1834. — Séraphita, in-8, 1834. — Jane la Pâle, 2 vol. in-8, 1836. — Études Philosophiques (sous ce titre on a réimprimé plusieurs ouvrages de l’auteur qui avaient paru sous divers pseudonymes), 5 vol. in-12, 1835-36. — L’Excommunié, 2 vol. in-8, 1837. — M. Balzac est encore auteur de plusieurs nouvelles insérées dans divers recueils dont nous n’avons pu parvenir à nous procurer les titres.

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