LE SAGE (Alain-René)

 

LE SAGE (Alain-René),
né à Vannes vers 1666, mort le 17 novembre 1747.

 

LE DIABLE BOITEUX, in-12, 1707 ; idem, édition augmentée des Entretiens des cheminées de Madrid, et des Béquilles du Diable boiteux (de l’abbé Bordelon), 2 vol. in-12, 1726 ; idem, augmenté d’une Journée des Parques, 3 vol. in-12, 1756. — Le titre et le plan de ce roman sont tirés d’une nouvelles espagnole de don Luiz Velez de Guevara, el Diablo cojuelo, et des satires su même genre qui avaient été publiées depuis longtemps en Espagne par Cervantes et autres. Mais l’imagination, la grâce, le sel, l’esprit et la vivacité appartiennent entièrement à la plume magique de le Sage. Le plan est par lui-même intéressant au plus haut degré ; et la couleur tout à la fois romanesque et mystérieuse de la fable originaire plaît et attache aussi bien par son propre mérite que par les anecdotes amusantes et les observations fines sur la vie humaine dont elle est pour ainsi dire le cadre. On ne saurait imaginer un être plus propre par sa nature à gloser sur les vices, et à tourner en ridicule les folies de l’humanité, qu’un esprit follet tel qu’Asmodée, création aussi remarquable dans son genre que celle d’Ariel et de Caliban de Shakspeare, dont le caractère se soutient d’un bout à l’autre dans tout ce qu’il dit et fait avec tant de verve, d’esprit et de malicieuse gaieté, qu’on ne perd jamais de vue le démon lui-même, dans les moments où en occupant des autres il est presque aussi aimable qu’amusant. Don Cléofas, auquel il fait toutes ses divertissantes communications, est un jeune Espagnol ardent, fier, altier, vindicatif, et tout juste assez libertin pour être digne de la société d’Asmodée ; il intéresse à lui personnellement par sa bravoure et sa générosité, et l’on éprouve un sentiment de plaisir en voyant son bonheur futur assuré par le démon reconnaissant. — Il existe peu de livres qui contiennent autant de vues profondes sur le caractère de l’homme, et tracés dans un style aussi précis que celui du Diable boiteux. Dès son apparition, ce livre eut une vogue prodigieuse. On en jugera par l’anecdote suivante : Deux jeunes seigneurs arrivèrent ensemble chez le libraire qui le débitait, et auquel il ne restait qu’un seul exemplaire ; ni l’un ni l’autre ne voulant le céder, l’expédient qu’ils imaginèrent pour savoir auquel des deux il demeurerait, fut de sortir devant la boutique, de mettre l’épée à la main, de se battre, et le vainqueur emporta le volume en signe de victoire. Il faut convenir que le livre méritait un pareil succès. La critique en est vive et piquante, les traits y ont de la finesse et de la naïveté, il y en a pour les vivants et pour les morts. L’auteur a l’art d’y mêler des récits épisodiques qui soutiennent l’intérêt et raniment l’attention que pourrait fatiguer la série trop continuée des tableaux et des saillies qu’ils occasionnent ; c’est d’un de ces récits, de l’histoire des amours de Belfor et de Léonor, que Beaumarchais a tiré son drame d’Eugénie. La popularité que le Diable boiteux obtint dès son apparition, s’accrut encore quand l’opinion générale prétendit que le Sage avait, sous des noms espagnols et des circonstances de son invention, raconté beaucoup d’anecdotes parisiennes, et tracé les portraits de maints personnages de la cour et de la ville. Le dissipateur Dufresny fut reconnu pour le vieux garçon d’une haute naissance qui épouse sa blanchisseuse afin d’acquitter sa dette envers elle. L’histoire de la baronne allemande, qui faisait des papillotes d’une promesse de mariage que lui avait souscrite un amant généreux mais imprudent, fait allusion à un trait pareil de la célèbre Ninon de l’Enclos. Baron, le fameux acteur, est le héros théâtral qui rêve que les dieux lui décernent une apothéose en le transformant en décoration scénique, etc., etc. — Outre ce qu’il y a d’esprit et de malice dans cet ouvrage, on y remarque aussi des passages où l’auteur prend un ton plus sérieux et plus moral ; il est quelquefois pathétique, et s’élève même jusqu’au sublime : tel est le passage de la personnification de la mort ; mais l’humeur satirique de l’écrivain éclate de nouveau lorsque, après avoir peint sur une des ailes de cet effroyable fantôme, la guerre, la peste, la famine et les naufrages, il décore l’autre d’une assemblée de jeunes médecins prenant leurs grades. — Dix-neuf ans après avoir été publiée en un seul volume, le Diable boiteux reparut avec des augmentations, formant un volume de plus : les Dialogues des cheminées de Madrid, qui furent joints pour la première fois à cette nouvelle édition, furent justement critiques comme inférieurs à cet excellent ouvrage.

HISTOIRE DE GILBLAS DE SENTILLANE, 4 vol. in-12, 1715-35 ; id., sous le titre d’Aventures, etc., édition corrigée par l’auteur, 4 vol. in-12, 1747. — Le Sage mit le sceau à sa réputation par la publication de Gilblas. Ce chef-d’œuvre est du petit nombre des romans qu’on relit toujours avec plaisir ; c’est un tableau moral et animé de la vie humaine, où toutes les conditions paraissent pour recevoir ou pour donner une leçon. « De tous ceux, dit Walter Scott, qui connaissent ce charmant ouvrage, qui aiment à se rappeler, comme une des occupations les plus agréables de leur vie, le temps où ils l’ont dévoré pour la première fois, il est peu de lecteurs qui ne reviennent de temps en temps à ce livre délicieux avec toute l’ardeur et la vive émotion qu’éveille un agréable souvenir. Peu importe l’époque où on s’est trouvé pour la première fois sous le charme, que ce soit dans l’enfance, où on était surtout amusé par la caverne des voleurs et les autres aventures romanesques de Gilblas, que ce soit plus tard dans l’adolescence, alors que l’ignorance du monde empêchait encore de sentir la satire fine et amère cachée dans tant de passages, ou enfin que ce soit lorsque l’on était déjà assez instruit pour comprendre toutes les diverses allusions à l’histoire et aux affaires publiques, ou assez ignorant pour ne point chercher à voir dans le récit autre chose que ce qu’il découvre directement, l’enchanteur n’en exerça pas moins un pouvoir absolu dans toutes les circonstances. Si Gray a deviné juste en prétendant que rester nonchalamment étendu sur un sopha et lire des romans nouveaux donnait une assez bonne idée des joies du paradis, combien cette béatitude ne serait-elle pas encore augmentée, si le génie de l’homme pouvait enfanter un nouveau Gilblas. » — Plusieurs traits de ce roman ont passé en proverbe, comme, par exemple, les homélies de l’archevêque de Grenade ; l’interrogatoire des domestiques de Samuel Simon est digne de Molière ; et quelle sanglante satire de l’inquisition ! ailleurs, quelle peinture de l’audience d’un premier commis, de l’impertinence des comédiens, de la vanité d’un parvenu, de la folie d’un poëte, de la mollesse des chanoines, de l’intérieur d’une grande maison, du caractère des grands, des mœurs de leurs domestiques ! c’est l’école du monde que Gilblas. On reproche à l’auteur de n’avoir peint que des fripons ; qu’importe, si les portraits sont reconnaissables ? Il a fait d’ailleurs son métier, car le roman et la comédie sont un genre de satire. On lui reproche trop de détails subalternes ; mais ils sont tous vrais et aucun n’est indifférent ; on connaît les personnages de Gilblas, on a vécu avec eux, on les rencontre à tout moment ; pourquoi ? parce que, dans la peinture qu’il en fait, il n’y a pas un trait sans dessein et sans effets. Le Sage avait bien de l’esprit ; mais il met tant de talent à le cacher, il aime tant à se placer derrière ses personnages, il s’occupe si peu de lui, qu’il faut avoir de bons yeux pour voir l’auteur dans l’ouvrage, et apprécier à la fois l’un et l’autre. — Gilblas était un livre fait pour plaire aux ignorants, aux érudits, aux gens du monde et aux hommes de tous étages : la narration pure, facile, saillante, entremêlée d’historiettes bien racontées et d’un ton divers, attacha les premiers ; de fréquentes imitations des anciens et des traits peu communs cités à propos en rendirent la lecture précieuse aux seconds ; les troisièmes y rencontrèrent une galerie de portraits au bas desquels ils étaient enchantés de mettre le nom : tout Paris savait que le docteur Sangrado n’était autre chose qu’Helvétius. Les poëtes, les comédiens, les comédiennes, les hommes et les femmes célèbres s’y trouvaient peints avec le costume espagnol, et plus d’une anecdote française y est racontée sous des noms castillans. Enfin Gilblas, après avoir reçu une bonne éducation, tombant entre les mains d’une troupe de voleurs qu’il abandonne pour passer successivement au service d’un chanoine, d’un médecin, d’un philosophe, d’un petit-maître, d’une actrice, d’une jeune fille de qualité, d’un vieux seigneur, d’une grande dame qui tient un bureau d’esprit ; devenant intendant d’un grand d’Espagne, secrétaire de l’archevêque de Grenade, puis d’un marquis portugais, puis factotum d’un comte sicilien ; Gilblas, commis et favori du premier ministre, le duc de Lerme, prisonnier d’État et finissant par se retirer à la campagne, essayant ainsi de toutes les conditions, et en décrivant les mœurs d’une manière vraie, ingénieuse, pittoresque, dut amuser, intéresser l’universalité des lecteurs à la portée desquels il se met sans cesse, et qui, maîtres ou valets, font tour à tour une connaissance particulière avec lui. Toute la composition de Gilblas constitue l’essence d’un œuvre littéraire aussi original que la lecture en est délicieuse. Le héros qui raconte lui-même son histoire avec ses propres réflexions est une conception qui n’a pas encore été égalée dans aucune fable romanesque ; et cependant Gilblas se montre un personnage si réel, qu’en le lisant on ne peut se dissuader de l’idée qu’on lit le récit de quelqu’un qui a véritablement joué un rôle dans les scènes dont il nous entretient. Gilblas a toutes les faiblesses et les inconséquences inhérentes à notre nature, et que nous reconnaissons chaque jour en nous ou dans nos amis. Il n’est point, par nature, hardi et fripon, tels que ceux que les Espagnols ont peints sous les traits de Paolo ou de Gusman, et tel que celui que le Sage a créé dans Scipion. Gilblas, au contraire, est naturellement porté à la vertu ; mais son esprit est par malheur trop facilement séduit pour résister aux tentations du mauvais exemple ou de l’occasion. Il est timide par tempérament, et cependant capable d’une action courageuse ; rusé et intelligent, mais souvent dupe de sa vanité. Il a assez d’esprit pour nous faire souvent rire avec lui des sottises d’autrui, et assez de faiblesse pour que la plaisanterie retombe souvent sur lui-même. Généreux, bon et humain, il a assez de vertus pour nous forcer à l’aimer ; et, quant au respect, c’est la dernière chose qu’il demande au lecteur. — Le Sage a su, dans l’histoire de Gilblas, trouver l’art de fixer l’attention par l’exacte observation du costume et des localités, par une fidélité et une couleur animée de détails qui rappellent un grand nombre de circonstances insignifiantes en elles-mêmes, et dont personne autre qu’un témoin oculaire ne pourrait garder le souvenir ; c’est par ces petites circonstances accessoires qu’il nous fait connaître les quatre pavillons et le corps de logis de Lirias, aussi parfaitement que si nous avions dîné nous-même avec Gilblas et son fidèle Scipion. La tapisserie, si bien conservée, quoique aussi ancienne que le royaume de Valence, les fauteuils de damas à l’antique, ces meubles d’une si mince valeur, et qui dans leur place convenable avaient cependant isolément un air si respectable, le dîner, la sieste, tout donne à cette scène simple un air de réalité, et persuade que le héros va jouir enfin, après ses travaux et des dangers, du repos et du bonheur ; aussi les derniers chapitres, qui dans les autres romans sont passés par les lecteurs comme jetés dans le moule commun, sont peut-être ceux qui intéressent le plus vivement dans les aventures de Gilblas ; il ne reste pas dans l’esprit des lecteurs le plus léger doute sur la continuation de la félicité champêtre du héros. C’est à cette heureuse conclusion que se terminaient dans le principe les aventures de Gilblas. Mais la popularité toujours croissante de l’ouvrage engagea le Sage à y ajouter un quatrième volume, dans lequel on voit Gilblas sortir de sa retraite pour affronter de nouveau les écueils de la vie et des cours. Cette continuation a le défaut ordinaire de toutes les suites ; elle est maladroitement liée à la première partie, et écrite évidemment avec moins de vigueur et d’originalité. L’accueil qu’elle reçut du public, au dire de l’Essai sur le Goût, ressemble à l’admiration qu’excite une beauté déjà sur le retour, et dont les traits sont encore les mêmes, quoique le temps en ait fané la fraîcheur et l’éclat.

AVENTURES DE M. ROBERT CHEVALIER, DIT DE BAUCHÊNE, capitaine de flibustiers dans la Nouvelle-France, 2 vol. in-12, 1732. — Le Sage prétend avoir obtenu les matériaux de cet ouvrage qui ne fut jamais achevé, de la veuve de M. de Bauchêne, célèbre corsaire de cette époque dans les mers des Antilles. Le caractère franc et à demi civilisé du marin aventurier est fortement dessiné ; mais il paraît que l’auteur trouva sa tâche pénible, si l’on en juge par le grand nombre d’épisodes qu’il a entés sur le récit principal.

HISTOIRE D’ESTIVANILLE GONZALÈS, surnommé le Garçon de bonne humeur, 2 vol. in-12, 1734. — C’est une imitation de l’Estivanillero de Vicentio Espinel, qui n’a rien ajouté à la réputation de le Sage. Ce roman, modelé sur Gilblas, en rappelle parfois la gaieté, l’esprit et les situations ; cependant, il est moins varié, moins fortement dessiné, et les deux dernières parties sont fort inférieures aux précédentes.

LE BACHELIER DE SALAMANQUE, ou les Mémoires de don Chérubin de la Ronda, tirés d’un manuscrit espagnol, 2 vol. in-12, 1736. — Comparé à ses deux premiers ouvrages, le Bachelier de Salamanque est une faible production, où l’on trouve cependant plusieurs morceaux remarquables. La scène, par exemple, où il montre Carambola, employé à endormir par sa lecture un membre du conseil des Indes qui s’éveille impitoyablement toutes les fois que le lecteur s’arrête un instant pour se rafraîchir, ne dépasserait point les récits d’Asmodée lui-même ; mais le bachelier est un insignifiant personnage, comparé aux autres héros du roman de le Sage. On retrouve toutefois dans ce roman cette marche simple, ce style dégagé de sentences et de prétentions qui caractérise l’auteur.

LA VALISE RETROUVÉE, 2 parties in-12, 1740. — Dans un cadre assez simple, le Sage a renfermé une trentaine de lettres qu’il suppose écrites par divers personnages sur différents sujets satiriques ; ce sont autant d’esquisses ou extraits d’un roman de caractère.

 

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