Antoni Deschamps.

 

 

 

 

 

ÉTUDES GRECQUES & LATINES

A ANGELO POLLET, STATUAIRE

Athènes respirait la fraîche violette
Depuis le cap Sunium jusques au mont Hymette ;
L’air était embaumé comme un rayon de miel :
Le beau soleil de Grèce étincelait au ciel.
Le jeune Alcibiade aux paroles légères
Partait pour la Sicile avec trois cents galères,
Et de ses grands vaisseaux peints de mille couleurs,
Les poupes ressemblaient à des vases de fleurs ;
Et de tous les côtés une foule enivrée
Descendait en chantant vers le port du Pirée ;
Femmes, enfants, vieillards, matelots, à la fois,
Saluaient leur guerrier de leur puissante voix,
Et l’Hellespont ému jusqu’au fond de l’abîme
Leur répondait de loin d’une façon sublime,
Et du haut de l’Olympe au sommet radieux
Les Muses regardaient avec les demi-dieux,
Et Mars, dieu de la guerre, et la fière Bellone,
Le front pâle et pensif sous leur verte couronne,
Voyaient d’un œil jaloux l’Athénien vanté
Prince de la jeunesse et de la volupté.

O terre de Cécrops, ô ma divine Grèce,
Ton nom seul nous remplit d’amour et d’allégresse,
Et l’on ne sait pas bien, ô peuple merveilleux,
Lesquels sont les héros et lesquels sont les Dieux ! 

 

 

NAISSANCE D’ANNIBAL

L’œil fixé vers le but où son destin le mène,
Il dévore déjà les champs de Trasymène,
Et là, dans son berceau, de ses petites mains,
Il pèse les anneaux des chevaliers romains ;
Quelle que soit la fin que le sort lui destine,
Un grand travail est né pour la race latine ;
Rome, ville orgueilleuse, ah ! crains de l’oublier :
Prépare ton héros, et que ton bouclier,
Quand tu seras de sang et de larmes trempée,
Au jour de la bataille égale cette épée ! 

 

 

A JULES DE SAINT-FÉLIX

Adieu donc, Ilion, sainte maison des Dieux,
Citadelle d’Anchise aux créneaux radieux,
Adieu, parvis secrets, portique où, demi-nue,
La princesse Andromaque, à petits pas venue,

Tendait au roi Priam, couché sur son lit d’or,
Lorsque brillait le jour, le fils chéri d’Hector ;
Adieu, grand Simoïs, adieu, fumante lice,
Qui vit passer l’empire au dur soldat d’Ulysse ;
Autel où se penchait un antique laurier,
Race de Dardanos, peuple fier et guerrier,
Adieu, terre sacrée au parfum d’ambroisie,
Qui régnas si longtemps sur les choses d’Asie ;
Mais que fais-je, imprudent ? Poëte, c’est à vous
Que Virgile appartient, à vous chantre si doux,
André Chénier romain, dont la voix argentine
Chante si bien français sur sa lyre latine.

 


ÉTUDES ITALIENNES

NAPLES EN 1799

A LA MÉMOIRE D’ANTONIO PACINI
Compositeur jeté sur les pontons anglais malgré la capitulation signée par le cardinal Ruffo.

 

Naple alors présentait un spectacle sublime,
Le vil bourreau toujours vaincu par la victime,
Carracciolo plus grand sur l’échafaud fatal
Que l’assassin Acton sur son haut piédestal ;

Mario Pagano, traitant de l’autre vie
Dans son livre immortel, honneur de l’Italie,
Cirillo, Carafa, mourant à son côté,
Et couvrant de leur sang la jeune Liberté.
Dans ce cercle sacré, le divin Cimarose,
Le gai Napolitain à la bouche de rose,
Étonné de se voir parmi tous ces lauriers,
Le frère des savants et celui des guerriers :
La jeune Pimentel montant à la potence,
Une main dans la main de la belle Décence,
Et les anciens Romains sortant de leurs tombeaux
Pour contempler ravis tous ces martyrs nouveaux ;
Et le Vésuve enfin tout à coup faisant taire
Les sourds mugissements de son vaste cratère,
Et comprimant sa rage et ses feux souterrains,
Pour laisser le champ libre aux fureurs des humains.
Cet éternel volcan qui de sa lave inonde
Depuis les jours d’Adam le sein brûlant du monde,
Et dans la Vicaria, rassasiés enfin,
Les assassins cuvant du sang au lieu de vin,
Et de mille couleurs la terre diaprée,
La lune se levant sur l’île de Caprée,
Le cadavre noyé de l’illustre amiral
Livide se dressant sous le balcon royal,
Et le roi Ferdinand voyant cette figure
Lui demander enfin la sainte sépulture,
Et la nuit poursuivant sa marche dans les cieux,
Et le ciel étoilé, splendide et radieux,
Comme aux heures de paix, de bonheur et de fête,
Qui des villas du golfe illuminaient le faîte ;
Le Pausilippe, où dort le poëte latin,
Silencieux et calme à l’horizon lointain,
Et la chèvre toujours grimpant d’un pied agile
Sur les rochers poudreux du tombeau de Virgile. 

 

 

APRÈS LA MORT DE LAURE

TRADUCTION DE PÉTRARQUE

La vie avance et fuit sans ralentir le pas ;
Et la mort vient derrière à si grandes journées,
Que les heures de paix qui me furent données
Me paraissent un rêve et comme n’étant pas.

Je m’en vais mesurant d’un sévère compas
Mon sinistre avenir, et vois mes destinées
De tant de maux divers sans cesse environnées,
Que je veux me donner de moi-même au trépas.


Si mon malheureux cœur eut jadis quelque joie,
Triste, je m’en souviens ; et puis, tremblante proie,
Devant, je vois la mer qui va me recevoir.

Je vois ma nef sans mâts, sans antenne et sans voiles,
Mon rocher fatigué, le ciel livide et noir,
Et les beaux yeux éteints qui me servaient d’étoiles.

 

 

 


A TERESA CONFALONIERI

IMITÉ DE G. RICCIARDI

 

Toi qui portas si haut pour ta chère Italie
Du dévouement sacré la sublime folie,
Regarde, ô magnanime, ah ! regarde des cieux
Le spectacle imposant qui s’étend sous tes yeux,
Et dans ce grand moment de solennel silence,
Vers l’union enfin fait pencher la balance.
Sainte de la patrie, en cet auguste lieu
Assise dans le ciel parmi les saints de Dieu,
Avec ces deux martyrs auxquels la mort te lie,
Avec les Bandiera protége l’Italie,
Et de ton doigt divin, à l’heure du danger,
Comme unique ennemi, montre-lui l’étranger !
Et nous, Français, et nous, pour les peuples eu peine,
Pour l’affranchissement de notre race humaine,
Du lointain avenir préparons les décrets,
Et gardons ce faisceau, symbole du progrès,
Plus encore que l’épée, en cette grande guerre,
Qu’il soit le bouclier qui sauvera la terre !
Où serions-nous, hélas ! si nos braves aïeux,
Dont l’âme en ce moment nous regarde des cieux,
S’arrêtant tout à coup dans l’ardente carrière,
Se fussent rejetés pâlissants en arrière,
Et, rappelant la nuit qui venait de finir,
Eussent dit au passé d’étouffer l’avenir,
Et de faire rentrer en sa folle colère
La jeune Liberté dans le sein de sa mère !

Si la démocratie est née avant le temps,
Et si sa fleur n’a pas attendu le printemps,
Il faut de plus d’amour l’environner encore,
Et de plus de baisers caresser son aurore,
Car ce dernier enfant des révolutions,
Il est le bien-aimé, l’élu des nations,
Et déjà vers le ciel lève sa tête blonde,
Belle comme le front de l’avenir du monde !

 

 

 


RÉPONSE DE GIUSTI A CETTE PAROLE : L’ITALIE EST LA TERRE DES MORTS

 

Étrangers, en passant du séjour de la vie

Dans ce lieu sépulcral,

Qu’y venez-vous chercher et quelle est votre envie ?

Cet air vous fera mal.


Puisqu’a sonné pour nous le glas des funérailles,

Pourquoi tous ces efforts ?

Pourquoi nous enchaîner et ronger nos entrailles

Dans la fosse des morts ?


Pères de l’Occident, trépassés que nous sommes,

A vos pleurs condamnés,

Nous étions déjà grands sur la terre des hommes,

Que vous n’étiez pas nés !


O trépas glorieux, nuit pareille à l’aurore,

O magnifique deuil !

Vigilant fossoyeur, enterre, enterre encore,

Couvre bien le cercueil !


Cependant le soleil, dans l’atmosphère ardente,

Veille comme un flambeau,

Et la rose, et l’olive, et la vigne pendante,

Entourent le tombeau.


Autour du monument de l’antique poussière

Se taisent tous les vents ;

Quel divin catafalque et quel beau cimetière

Envié des vivants !


Chantez le Requiem, préparez tous les baumes

Qui conservent les corps,

Mais le Dies iræ n’est-il pas un des psaumes

De l’office des morts !

 

 


LA JEUNE FEMME

(LÉOPARDI)

 Par un sentier longeant la mer et les collines
Parfumé d’aloès et de senteurs divines,
Elle allait, et jamais la lumière des cieux
Ne vit rien d’aussi pur et d’aussi glorieux ;

La brise avec douceur caressait son visage
Et les petits oiseaux chantaient sur son passage.
Comme ils sont beaux et courts, au terrestre séjour,
Les moments du jeune âge et du premier amour !
Voilà que tout à coup la tempête s’élève,
Tout se trouble et s’émeut, dans l’air et sur la grève ;
La mer rugit et monte, et de sa voix d’airain
L’ouragan parle en maître et barre le chemin ;
Elle hésite un instant, la belle jeune femme,
Et le doigt sur la bouche interroge son âme,
Et puis baissant la tête elle presse le pas,
Et pour mieux résister se croise les deux bras ;
Comme le frêle esquif fend la vague marine,
Elle fendait le vent de sa tendre poitrine ;
A travers la tempête et le ciel en courroux,
La brave jeune femme allait au rendez-vous ;
Son châle et ses cheveux rejetés en arrière,
Intrépide elle avance en son âpre carrière,
Mais elle sent, hélas ! malgré tous ses efforts,
Ses vêtements mouillés se coller sur son corps ;
Et l’éclair éblouit et brûle sa paupière,
Et le tonnerre éclate, et la nature entière,
Autour d’elle évoquant les ombres du trépas,
Semble se conjurer pour arrêter ses pas ;
Cependant peu à peu s’apaisa la tempête,
Les collines au loin découvrirent leur tête,
Dans son manteau de pourpre, à l’horizon vermeil,
Le front humide encor, reparut le soleil ;
Et les oiseaux voyant sa féconde lumière,
Reprirent leurs chansons, mais elle… était de pierre !

 

 

 

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