Le Palais-Royal (1831) - Eugène Roch

 

Parcourez les principales villes de l’Europe, vous y verrez des cathédrales gothiques, des jardins et des palais auxquels Paris et les autres villes de France auront à opposer des monuments de même genre ; remontez aux temps anciens ; embarquez-vous sur le vaisseau d’Anacharsis, vous visiterez la Grèce dans sa splendeur, et lorsque vous aurez admiré les Propylées, le temple de Thésée et le Parthénon, la nouvelle Athènes pourra mettre en regard de ces édifices son Panthéon, son Louvre, sa Bourse et son église de la Madelaine ; mais nulle part vous ne retrouverez un Palais-Royal, ni rien qui lui ressemble.
Venez-vous le voir pour la première fois, et le voulez-vous dans tout son éclat ? C’est au milieu d’une belle soirée du mois de juillet que nous entrons dans ce séjour de la féerie ; la chaleur a rempli les allées de promeneurs, et garni tous les bancs de pierre d’habitués assez économes pour n’aimer à respirer le frais que sur des siéges exempts de tributs. Vis-à-vis, des rangées de chaises, qu’une redevance légère n’empêche point d’être toutes occupées, sont adossées aux grilles des deux rectangles qui enferment chacun une pelouse vierge dans une ceinture de fleurs, et dont on a fait les parterres de Diane et d’Apollon placés au centre sur des piédestaux. D’autres chaises, disposées en cercle, entourent le bassin qui sépare les deux parterres, et d’où s’élance une gerbe d’eau considérable pour retomber en fleur de lis non encore proscrite. Là viennent humer une poussière humide, ceux dont la fraîcheur de l’atmosphère n’attiédit pas suffisamment l’haleine, tandis qu’à l’extrémité de l’un des carrés, une aspiration plus active et des substances moins vaporeuses humectent les gosiers tout-à-fait brûlants.
En cet endroit, une multitude de guéridons verts supportent, pour les convives des deux sexes assis alentour, des plateaux couverts de glaces pyramidales diversement colorées, et sur lesquelles la cuiller de vermeil façonne sans cesse de nouveaux angles qu’elle déforme aussitôt, jusqu’à ce que la base elle-même soit prête à disparaître. Les attitudes, les causeries bruyantes et les rires des gourmets, les cris et l’empressement des garçons qui les servent, les arbustes fleuris dont les caisses établissent les limites latérales de la salle des rafraîchissements, les brillants reflets de la rotonde qu’on imaginerait ressembler à un kiosque oriental, le mouvement non interrompu de la foule plus ramassée ici qu’ailleurs, qui va, vient, se croise, et circule en tout sens, forment un spectacle des plus pittoresques et des plus animés. Aux premières atteintes du froid, toute cette activité disparaît, mais elle ne fait que se déplacer, et on la retrouve dans les galeries. Alors le foyer d’un théâtre royal, pendant l’entracte qui succède à une première représentation, n’offre pas un coup d’oeil plus éclatant ni un aspect plus agité que la galerie d’Orléans enfermant un monde de promeneurs sous son immense dôme de cristal… Cependant, depuis des heures entières, la population laborieuse des faubourgs est livrée au sommeil ; les rues plus centrales sont silencieuses et abandonnées à la seule clarté des réverbères ; vous croiriez la ville complètement ensevelie dans le repos ; mais, en approchant du Palais-Royal, vos yeux et vos oreilles s’étonnent, vos sens, déjà engourdis, se réveillent, et, arrivé dans l’enceinte, vous la trouvez encore pleine de vie et resplendissante de lumière ; c’est le coeur qui reste chaud longtemps après que les extrémités sont devenues froides.
Depuis qu’on a découvert le moyen de donner un fluide invisible pour aliment à la flamme, et de conduire le gaz dans des tuyaux, comme l’eau de la Seine, pour le répandre en flots lumineux jusqu’au sommet des édifices, le Palais-Royal a reçu un éclat nouveau qui ne permet point de comparaison avec son éclairage d’autrefois. Plus de deux cents jets d’une lumière aussi limpide qu’abondante, plus douce, plus égale et plus vive en même temps que son ancienne et ignoble rivale, dessinent les cintres d’un même nombre d’arcades et versent un jour pur sous les portiques. A cette clarté vient se mêler celle des magasins qui s’échappe par des issues dix fois plus nombreuses ; elle glisse, s’étend et rayonne sur les étalages où tout est acier, or, soie, argent, cristal ou pierres précieuses ; mille feux en jaillissent et sont réfléchis par les surfaces d’acajou poli ou les parois de glace étamée ; car le nombre de glaces qui tapissent le Palais-Royal, à tous les étages, est incalculable ; l’étranger, ébloui, se demande si du rez de chaussée jusqu’au faîte, le Palais-Royal ne serait pas tout entier un bazar, et s’il existe une partie secrète et invisible où la population qui l’habite puisse goûter les douceurs du sommeil.
En effet, l’Industrie a tout envahi dans ce palais : au-dessus des magasins, des salles de bains, de jeux, de restaurants, de billards, d’estaminet, de lecture, d’exhibitions, occupent le premier ; et les étages supérieurs semblent appartenir à des artistes de tout genre, peintres, graveurs, dentistes, coiffeurs, etc., et à un certain nombre de sultanes que la sévérité de la police oblige à ne contempler, pendant le jour, le théâtre de leurs conquêtes que par la fenêtre. Aucune famille bourgeoise ne saurait y fixer son domicile ; on n’habite point le Palais-Royal comme un autre lieu, on ne l’habite pas si l’on n’est marchand, car c’est à être marchand que s’y borne presque toute l’existence ; quiconque vient s’y établir renonce aux commodités et aux agréments domestiques, aux doux charmes de l’intérieur et au plaisir proprement dit d’être chez soi ; au contraire, partout le public est chez vous, on se resserre, on se rétrécit, on s’amincit, pour ainsi dire, afin de laisser plus de place à la marchandise et aux acheteurs ; on n’est point là pour vivre, mais pour vendre. Aussi quelle parcimonie et quelle exigence dans la concession du moindre espace ! Le seul droit de la location des chaises, dans le jardin, rapporte trente-deux mille francs par an au Roi-citoyen et propriétaire.
Tous les magasins sont consacrés, dans ce riche bazar, aux objets de luxe et aux brillantes superfluités. Vainement y chercheriez-vous les gros meubles et la plupart des ustensiles de ménage ; ils en sont exclus, non-seulement parce qu’ils exigeraient des locaux trop spacieux, mais parce que le Palais-Royal n’est point le bazar des Parisiens ; c’est se tromper que de donner le nom d’habitants de ce lieu aux locataires qui en sont les simples desservants ; il semble qu’ils aient été commis par leurs compatriotes pour étaler aux yeux des étrangers tout ce que le génie culinaire a imaginé de plus savoureux ; tout ce que les soins de la culture produisent de plus beau, de plus exquis, de plus suave ; tout ce que les arts exécutent, en tout genre, de plus parfait. Le commerce la mode, les saisons et même les heures courent sans cesse de magasin en magasin pour y faire entrer la nouveauté sous toutes les formes, et le Palais-Royal est à tous les instants une école de goût pour les autres marchands de la capitale.
Il est des notabilités, et je le dis, des réputations européennes dont la réunion sur un si petit espace vous surprendrait : « Vous êtes grand comme le monde, » disait Kléber à Bonaparte ; à quoi donc comparer le Palais-Royal qui renferme en son giron tant d’illustrations du premier ordre ? Soit que le gastronome sans argent se plaise à promener un odorat exercé par le jeûne, et plus subtil que le flair du meilleur chien de chasse, sur les émanations de ces comestibles recherchés dont le fumet se donne gratis aux passants ; soit que le riche gourmand veuille se cautériser le palais avec ces jus délicieux qu’il faut servir chauds et humer comme on les sert ; soit enfin que le mondain opulent appelle autour de lui comme avec une baguette magique, le luxe sous tous les travestissements et toutes ses séductions, partout s’offrent la perfection, le génie et les grands hommes. Combien de pages ne réclamerait pas chacune de ces gloires ? le temps et l’espace permettront peut-être un jour de les passer en revue ; qu’on sache bien, en attendant, que chaque magasin du Palais-Royal est une renommée. Sans doute il y a aussi de l’éclat au dehors et des noms dignes d’être enviés ; mais les châteaux modernes que l’on admire dans les environs de Paris, n’empêchent point que l’enceinte de ses murs n’enferme seule la ville des palais.
Pourquoi une sorte de pudeur aristocratique m’interdirait-elle de suivre la civilisation où il lui plaît de prendre un nouveau cours, et de franchir le seuil des restaurants à deux francs par tête ? Il faut bien le dire, l’existence des cartes secondaires s’est évanouie devant les prix fixe. Pourrais-je offrir à mes lecteurs un spectacle plus digne d’intérêt que de lui montrer, dans des salons richement ornés, deux cents convives dont l’appétit visible est aux prises avec les quatre plats au choix qu’a précédés le potage et que le dessert doit couronner ? Ils verront fréquemment cet appétit croître en allant, comme la colère et la renommée, s’égarer dans les suppléments, se perdre au milieu des entremets sucrés et des vins fins, et puiser dans les accessoires d’un dîner économique les éléments de la carte à payer d’un dîner au Rocher de Cancale.
C’est de là que sort en grande partie cette foule active de promeneurs que l’on voit vers sept heures inonder les cafés, ou avide de renouveler d’abord l’oxigène de leurs poumons après un repas trop complet, tournoyer devant le Rotonde, et agiter l’importante question de savoir où s’achèvera leur soirée ; ce point central leur permet en effet toutes les directions, et place à leur proximité tous les autres lieux de promenades et de divertissements. Voyez-les en ce moment ; ils se livrent à un exercice préliminaire nécessité par l’impulsion digestive ! Ils ne font pas plus d’attention que les autres hommes qui s’occupent, au milieu d’eux, d’affaires politiques ou de spéculations industrielles, aux femmes rangées sur une triple ou quadruple ligne de chaises, comme un beau front de bataille. Celles-ci, pour la plupart, accompagnées de leurs maris, viennent bien réellement chercher le frais, et goûter le délassement du repos plutôt que solliciter des hommages, dans un lieu où les hommes paraissent tant affairés ; aussi n’y voit-on jamais figurer ni les petites-maîtresses en titre, ni les fashionables de l’ancien boulevard de Gand.
La physionomie particulière du Palais-Royal ne se forme donc pas seulement du brillant assemblage des richesses que j’ai décrites, mais aussi du genre de public qu’elles attirent et pour qui elles sont faites. Les vrais habitants du Palais-Royal, qu’il est temps de désigner, sont précisément ceux qui n’y couchent pas, ceux auxquels il peut offrir toutes les jouissances, excepté un refuge pour le sommeil ; du moins il n’existe pas d’hôtels garnis.
Tout ce qui n’a point à Paris une existence régulière, complète et stable, vient se fondre et faire nombre parmi le public spécial du Palais-Royal. L’observateur y reconnaît pêle-mêle les étrangers de tous les pays, les voyageurs de tous les départements, les célibataires,les étudiants, les réfugiés, les officiers en congé ou à demi-solde, les intrigants, les agitateurs politiques, enfin quiconque attend du hasard et d’une rencontre heureuse un repas, une entrée au spectacle ou une soirée agréable.
On imagine facilement de quelles rencontres imprévues et bizarres la Rotonde doit être le théâtre. Combien de fois, sous l’empire et même sous la restauration, n’a-t-on pas vu des frères d’armes, l’un revenant d’Espagne et l’autre de Moscou, se retrouver à la Rotonde, et s’y presser les mains en roulant des larmes sous leurs paupières. Je pourrais citer les noms de deux personnes qui, au moment de se séparer à Pondichéry, se donnèrent rendez-vous à trois ans de là, jour et heure fixes, à la Rotonde, et eurent le bonheur, au jour et à l’heure indiqués, de se précipiter dans les bras l’un de l’autre. On part pour faire le tour du monde, et l’on se retrouve à la Rotonde. Que de milliers de gens, si on la supprimait, resteraient souvent la bouche béante au moment d’indiquer un rendez-vous !
Un amateur qui avait fait ses délices, pendant huit ans, des galeries du Palais-Royal, et qu’une série de malheurs avait forcé de se réfugier au pied des Pyrénées, interrogé un jour par un passant qui lui demanda où conduisait la route qu’il suivait, répondit très-naïvement : au Palais-Royal. Il disait vrai ; car c’est à ce point qu’aboutissent les grandes routes de toutes les capitales de l’Europe ; et si l’on était tenu de dire toujours le fond de sa pensée aux gendarmes, il n’est pas d’étranger, arrivant sur la terre de France, qui, sommé de déclarer le lieu de sa destination, ne nommât le Palais-Royal, comme l’objet le plus pressant de sa curiosité.
Les salles de jeux qui subsistent encore au Palais-Royal, et les femmes qu’on en a renvoyées, n’ont pas été, peut-être, inutiles à sa splendeur, et ont dû longtemps attirer les étrangers, les uns comme acteurs, les autres comme simples curieux. Combien de malheureux, encore aujourd’hui, sont victimes du plus funeste de ces appâts, de celui que le budget protége contre la morale ! Il n’y a pas d’armurier au Palais-Royal ; mais Lepage demeure tout auprès. Souvent un joueur désespéré, craignant de hasarder sur le tapis vert sa dernière ressource, entre chez lui par précaution avant que de monter au cent treize ; alors il fait son va-tout avec assurance, et une détonation, bien connue du voisinage, annonce la fin de la partie. J’achevais, l’hiver dernier, un couplet de vaudeville, chez un de mes amis, lorsque le bruit d’un coup de pistolet me fit tressaillir : « Ne vous dérangez pas, me dit-on, ce n’est rien, sinon probablement l’arrêt d’une rouge ou d’une noire qui s’exécute. » J’ouvris la fenêtre, et cette conjecture se trouva vraie. Un jeune homme qui sortait d’une maison de jeu avait escaladé la grille d’un parterre et s’était tué sur le gazon.
Une longue possession semblait avoir lié, d’une manière inséparable, l’existence des courtisanes à celle du Palais-Royal ; contraste étrange ! on reprochait au duc de Chartres d’avoir spéculé sur le vice, et les marchands se plaignent aujourd’hui, du moins on l’assure, que son fils l’ait exilé. Il est assez curieux de se représenter de nos jours ce genre de femmes telles que nos pères les ont vues, les cheveux crêpés et recouverts de larges coiffes gaufrées à gros plis, en karaccos, en petits casaquins et en paniers. Il devait se trouver sous ces costumes étranges, des figures charmantes. Nous les avons vues, pour nous, dans la simplicité piquante des habillements modernes, répandues au café Montansier, qu’un petit théâtre, succursale du Gymnase, vient de remplacer ; au café des Aveugles, abandonné désormais, et que la garde impériale faisait vivre ; au caveau du Sauvage, dont le tambourin étonne toujours l’oreille du passant, et où Borel, après Fitz-James, faisait aussi parler le ventre ; enfin, aux principaux abords du Palais. Elles animaient tout, et imprimaient à tout, par leur présence, une empreinte de volupté, très-différente sans doute de celle que la Vénus pudique peut inspirer, mais qui convenait parfaitement au plus grand nombre des habitués, et se gravait dans l’esprit des étrangers comme le trait le plus saillant alors de la physionomie du Palais-Royal. Cependant les vraies sultanes de ce sérail public se tenaient sous les galeries de pierre ; attirant les regards par l’éclat ambitieux de leur parure, et par la nudité des charmes que les femmes du grand monde ne dévoilent aussi complètement qu’au bal ou à l’Opéra. Elles excitaient même dans certaines classes de leur sexe une vive curiosité, que les maris ne manquaient pas de prendre assez mal.
L’empire exclusif du Palais-Royal est donc demeuré aux femmes honnêtes que les filles en avaient longtemps exclues, tandis qu’autrefois elles se contentaient de le partager.
Cette réforme date de deux ou trois ans et a donné au Palais-Royal un aspect plus décent, des habitudes plus bourgeoises ; on le quitte plus tôt, on y ferme les boutiques et on s’y couche de meilleure heure. Ne cherchons pas si les moeurs en ont profité. Ce qui se passe ailleurs n’est pas de notre ressort. Nous ne sortons pas du Palais-Royal.
Après cette grande révolution, il en restait, pour l’embellissement du Palais, deux autres également difficiles à accomplir. L’une consistait à faire rentrer dans l’encadrement des pilastres intérieurs les devantures des magasins en saillie, afin de rendre à l’architecture sa régularité ; l’autre à remplacer par cette superbe galerie construite aujourd’hui entre une double colonnade, les célèbres et ignobles galeries de bois, désignées d’abord sous le nom de Camp des Tartares, et un des mille exemples de ce provisoire devant lequel passent des générations. La première s’opéra sous l’édilité de M. de Belleyme, et il fallut toute la fermeté de ce magistrat pour donner gain de cause au Vitruve de monseigneur contre les enseignes, les lanternes, les écussons, les tableaux et les façades en relief qui rétrécissaient et obstruaient les galeries. Combien de réclamations il a fallu braver aussi pour accomplir la seconde ! on en triompha néanmoins ; mais qui dira les angoisses des malheureux locataires toutes les fois qu’ils apercevaient l’architecte M. Fontaine, montrant au prince entrepreneur l’aspect repoussant de ces baraques, et discutant avec son altesse sur des plans et des devis ? Chacun se demandait où porter des pénates établis depuis quarante ans sous ces toits de planche ; car, par un bonheur inconcevable, ces échoppes que la plus légère négligence suffisait pour incendier, avaient toujours échappé aux flammes au milieu des cloisons et des quinquets, des livres et des chaufferettes, et ce qui était pis, d’une population de modistes, dont la prudence n’était nullement le trait distinctif.
Je n’ai point, certes, le dessein de rappeler ici les gloires éclipsées du Palais-Royal, mais il en est une que l’on ne me pardonnerait point de passer sous silence : qu’est donc devenu le café des Mille Colonnes ? Hélas ! que sont devenues Babylone et Ninive ! et que deviendra Paris après le colera ? Je le sens bien, la première question en dissimule une seconde ; à celle-là du moins je puis répondre : Eh bien ! la belle limonadière est à Neuilly comme Charles X à Holy-Rood, méditant sur les grandeurs passées, mais son exil est volontaire, ses méditations sont toutes d’agréables souvenirs, sa demeure lui appartient, son trône n’a point été renversé par une révolution, la mode a soufflé dessus et il s’est évanoui. Capricieuse ! ce sont là de ses jeux. Reine de comptoir, la belle limonadière est rentrée dans la vie privée au même village d’où une princesse est sortie pour devenir reine de France !.. La plus heureuse, me demandez-vous ? Qui sait ?.. N’aimez-vous pas le bonheur domestique et ne trouvez-vous pas bien douce l’existence de celle qui commença par être la modeste et brillante souveraine du café du Bosquet ? Je le dis en confidence à mes lecteurs, la semaine dernière je me suis trouvé avec elle en vis-à-vis dans une Caroline. Un de mes voisins l’a reconnue et a sollicité la faveur de payer sa place, innocente galanterie dont elle s’est mise à sourire ; elle se rappelait en ce moment tous les hommages qu’elle avait reçus sur le trône d’un des frères de Napoléon ! Ce trône, on ne l’a point encore oublié, avait été mis à l’encan, et une spéculation toute commerciale y fit asseoir la beauté sans diadème.
J’ai représenté, dans le début de cet article, le tableau du Palais-Royal sous les prestiges de l’illumination qui s’y répète chaque soir ; il serait peu intéressant de le montrer le matin lorsqu’il n’est encore que le domaine des écoliers, des enfants et des bonnes. Cependant, vers dix heures, il commence à s’animer. Les lecteurs de journaux arrivent et s’amassent autour de ces petits pavillons à toit doré, dans l’un desquels Perustault a placé son quartier-général, dont il sort à chaque instant pour des rondes nouvelles, et va, jetant ses regards de côté sur les feuilles qu’il rencontre dans les mains de lecteurs trop à l’écart, afin de les engager, s’il reconnaît son estampille, à vouloir bien graviter autour de son kiosque. Les cafés s’emplissent aussi tandis que les restaurants, auxquels ils ont complétement ravi le privilége des déjeuners à la fourchette, restent encore déserts ; bientôt les commis de commerce, les gens d’affaires, et les gens affairés, sillonnent les allées dans toutes les directions ; déjà les oisifs flaneurs, et un attroupement quotidien de trois ou quatre cents personnes, vers un point fixe, indiquent aux passants que midi va sonner. Plût à Dieu que les canons du monde entier fussent pareils à l’artillerie du Palais-Royal, et que leur détonation n’eût jamais causé d’autre mal que le tressaillement léger dont quelques demoiselles de comptoir, et plusieurs marchandes trop nerveuses, ne peuvent triompher malgré l’habitude ! Pendant les cinq minutes qui précèdent l’explosion, la plupart des assistants tiennent leurs montres en évidence, ceux qui n’en ont point regardent les autres, et il y a un moment d’attente solennelle, quelquefois même on semble douter de la puissance du canonnier… Le coup part ; et aussitôt les uns avancent ou reculent leurs aiguilles ; et d’autres, avec une petite nuance d’amour-propre, font tout haut l’éloge de leur horloger ; chacun va semer bénévolement l’heure officielle sur son chemin, et le groupe serait entièrement dispersé s’il ne restait les badauds qui sont venus voir de quelle manière s’y prend le soleil pour mettre le feu à la poudre, et les retardataires qui, pendant un quart d’heure, se chargent de répéter à tout venant que le canon est parti. Ce serait prendre un soin superflu que d’indiquer le carré où ce canon est placé ; ce ne peut être évidemment que dans le carré d’Apollon, puisque c’est lui qui le tire.
Je ne saurais terminer ce que j’avais à dire sans faire remarquer que le Palais-Royal a toujours été et doit rester le centre des mouvements politiques populaires ; c’est une conséquence de sa situation et de la nature de ses habitués. Ainsi, la plupart des cafés s’y recommandent à leurs clients par quelque souvenir particulier : le café de Foy, par les discours de Camille Desmoulins, saisissant avec tant d’énergie l’insurrection dans l’âme du peuple ; le café de Chartres, par les luttes violentes des deux cocardes verte et blanche, et ensuite des Montagnards et des Girondins ; le café Montansier, par les orgies patriotiques des cent jours et les vengeances du retour de Gand ; le café Lemblin, par l’affluence constante, sous la restauration, de la jeunesse libérale et des militaires proscrits ; enfin le café Valois, comme le sanctuaire des têtes éternellement blanchies par la poudre de l’ancien régime. C’est au Palais-Royal que s’ouvrit le premier club, et c’est là aussi que tinrent plus tard leurs conciliabules les jeunes contre-révolutionnaires qui auraient voulu pousser la réaction du mois de thermidor à des excès non moins déplorables que les excès dont elle avait arrêté le cours.
Le mois dernier, un vieillard qui a servi dans les gardes suisses de Louis XV était revenu voir Paris dont il était absent depuis 1780, car la France n’est point son pays ; je le conduisais, et nous approchions du Palais-Royal : « Allons d’abord, me dit-il, sous l’arbre de Cracovie, nous y lirons les journaux et je serai charmé d’apprendre des nouvelles des Polonais, là où mon coeur battait pour eux il y a bientôt soixante ans » ; mais l’arbre avait été abattu peu d’années après le partage de la Pologne, avec l’allée entière de marronniers plantés par le cardinal de Richelieu dans toute la longueur du jardin ; il était le plus beau de tous et remarquable par l’étendue de son feuillage. Autour de cet arbre se réunissaient les lecteurs du Courrier de l’Europe et la Gazette de Leyde, à peu près les seuls journaux du temps, et mon bon vieillard m’en montra la place vis-à-vis le café de Foy. D’autres arbres verdissaient sous lesquels on lisait d’autres journaux. Mais la sympathie de la France pour nos braves frères du Nord vivait toujours.
Les vicissitudes des édifices ou plutôt de l’amas d’édifices que comprend tout l’ensemble du Palais-Royal feraient le sujet d’une longue histoire ; je me bornerai à dire qu’il fut commencé et achevé par deux architectes de la même ville, par Jacques Lemercier, architecte du cardinal de Richelieu, et M. Fontaine, architecte de la maison d’Orléans, l’un et l’autre nés à Pontoise. Combien de fois n’a-t-on pas vu ce dernier et son royal client discuter vivement sur les toits, et tenir conseil sur un faîte d’où le prince n’aspirait pas à descendre ? Si l’art de bâtir servait d’apprentissage à l’art le plus élevé, je laisse à penser quel présage on pourrait tirer du goût, de la splendeur et de la belle harmonie du palais de la rue Saint-Honoré.
Je me contenterai aussi, pour satisfaire la curiosité du lecteur sous un autre rapport, de faire connaître brièvement les habitants de ce palais, depuis sa fondation ; ce furent, après Richelieu qui l’avait fait continuer sous le nom de Palais Cardinal, Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, alors âgé de cinq ans, et qui se laissa tomber un jour dans le bassin du petit jardin appelé Jardin des princes ; puis Henriette d’Angleterre ; Philippe d’Orléans, chef de branche de ce nom et frère de Louis XIV ; Philippe le régent ; Louis, duc d’Orléans, son fils ; Louis-Philippe, et au moment de la révolution Louis-Philippe-Joseph, l’un père et l’autre grand-père du roi Philippe Ier. Le tribunat l’occupa pendant la république ; on ne sut qu’en faire sous l’empire ; et la bourse, ainsi que le tribunal de commerce, son satellite inséparable, furent établis provisoirement au rez de chaussée vis-à-vis le grand escalier, pendant qu’on leur construisait un des plus beaux édifices de notre architecture moderne. A la rentrée des Bourbons, la famille d’Orléans reprit le palais qui était son apanage ; Lucien s’y installa durant les cent jours ; et enfin après avoir été sous les quinze années de restauration la demeure de la branche collatérale des Bourbons, il a été pendant dix-huit mois l’hôtel provisoire de la royauté simple citoyenne ; mais un trône au milieu des magasins les éclipsait trop ; les gens affairés, obligés quelquefois à de longs détours, n’ont point trouvé commode d’avoir un roi sur leur passage ; Louis-Philippe l’a senti lui-même, et à l’heure où je trace ces lignes la dynastie du Palais-Royal a emménagé au palais des Tuileries. (Paris ou le livre des cent-et-un, Tome premier, publié à Paris : Chez Ladvocat en 1831.)

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