MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE - Chateaubriand (1768 – 1848)

PREFACE TESTAMENTAIRE

 

 

Sicut nubes… quasi naves… velut umbra. (Job).

Paris, 1er décembre 1833.   

Comme il m’est impossible de prévoir le moment de ma fin ; comme à mon âge les jours accordés à l’homme ne sont que des jours de grâce, ou plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d’être surpris, m’expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l’ennui de ces heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne sait que faire.

Les Mémoires à la tête desquels on lira cette préface embrassent et embrasseront le cours entier de ma vie ; ils ont été commencés dès l’année 1811 et continués jusqu’à ce jour. Je raconte dans ce qui est achevé et raconterai dans ce qui n’est encore qu’ébauché mon enfance, mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le consulat, mes occupations et mes ouvrages sous L’empire, ma course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la restauration, enfin l’histoire complète de cette restauration et de sa chute.

J’ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un rôle grand ou petit à l’étranger et dans ma patrie. Depuis Washington jusqu’à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu’à Alexandre, depuis Pie VII jusqu’à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, Capo-d’Istrias, jusqu’à Malesherbes, Mirabeau, etc. ; depuis Nelson, Bolivar, Méhémet, pacha d’Égypte jusqu’à SufTren, Bougainville, Lapeyrouse, Moreau, etc. J’ai fait partie d’un triumvirat qui n’avait point eu d’exemple : trois poètes opposés d’intérêts et de nations se sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères, moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en Espagne. J’ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, les années si remplies de l’ère républicaine, des fastes de Bonaparte et du règne de la légitimité.

J’ai exploré les mers de l’Ancien et du Nouveau- Monde, et foulé le sol des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de l’Iroquois et sous la tente de l’Arabe, dans les wigwuams des Hurons, dans les débris d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les ruines ; après avoir revêtu la casaque de peau d’ours du sauvage et le cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pau- vreté, la faim, la soif et l’exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d’or, bariolé d’insignes et de rubans, à la table des rois, aux fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l’indigence et essayer de la prison.

J’ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les armes, l’Église, la politique, la magistrature, les sciences et les arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi particulières, uniques et inconnues. J’ai porté le mousquet du soldat, le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin : navigateur, mes destinées ont eu l’inconstance de ma voile ; alcyon, j’ai fait mon nid sur les flots.

Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j’ai signé des traités, des protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J’ai été initié à des secrets de partis, de cour et d’état : j’ai vu de près les plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes renommées. J’ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves, à la réédification et à la démolition des trônes. J’ai fait de l’histoire, et je pouvais l’écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse, poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les filss de mes songes, Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères, Atala, Amélie, Blança, Velléda, Cymodo En dedans et à côté de mon siècle, j’exerçais peut-être sur lui, sans le vouloir et sans le chercher, une triple influence religieuse, politique el Littéraire. Je n’ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains d’une longue renommée. Aifieri, Canova et Monti ont disparu ; de ses jours brillants, L’Italie ne conserve que Pindemonte el Manzoni. Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg ; les

talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, ou forcés de languir en terre étrangère ; lord Byron et M. Canning sont morts jeunes ; Walter Scott nous a laissés ; Goethe nous a quittés rempli de gloire et d’années. La France n’a presque plus rien de son passé si riche, elle commence une autre ère : je reste pour enterrer mon siècle, comme le vieux prêtre qui dans le sac de Béziers, devait sonner la cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait expiré.

Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes.

Depuis ma première jeunesse jusqu’en 1800. j’ai été soldat et voyageur ; depuis 1800 jusqu’en 1814, sous le consulat et l’empire, ma vie a été littéraire ; depuis la restauration jusqu’aujourd’hui, ma vie a été politique.

Dans mes trois carrières successives, je me suis tou- jours proposé une grande tâche : voyageur, j’ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur, j’ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines ; homme d’état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai système monarchique représentatif avec ses diverses libertés : j’ai du moins aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de toute constitution, la liberté de la presse. Si j’ai souvent échoué dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis par la fortune ; ils avaient derrière eux des amis puissants et une patrie tranquille. Je n’ai pas eu ce bonheur.

Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, poète, publiciste, c’est dans les bois que j’ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j’ai peint la mer, dans les camps que j’ai parlé des armes, dans l’exil que j’ai appris l’exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j’ai étudié les princes, la politique, les lois et l’histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose publique et en partagèrent le sort. Dans l’Italie et l’Espagne de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, d’Ercilla, de Cervantes !

En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats : Thibault, comte de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de leur style des aventures de leur carrière ; Froissard va cherher l’histoire sur les grands chemins, el l’apprend des chevaliers et des abbés, qu’il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais, à compter du règne de François Ier, nos écrivains ont été des hommes isolés dont les talents pouvaient être l’expression de l’esprit, non des faits de leur époque. Si j’étais destiné à vivre, je représenterais dans ma personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes, L’épopée de mon temps, d’autanl plus que j’ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où j’étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles.

Les Mémoires, divisés en livres et en parties, sonl écrits à différentes dates et en différents lieux : ces relions amènent naturellement des espèces de prolo- gues qui rappellent les accidents survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je reprends le lil de ma narration. Les événements variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres : il arrive que, dans les instants de mes prospérités, j’ai à parler du temps de mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d’expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu’à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d’unité indéfinissable à mon travail : mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau ; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et l’on ne sait si ces Mémoires sont l’ouvrage d’une tête brune ou chenue.

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j’y songeasse, par l’inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et qui souvent ne m’ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie que l’écueil de mon naufrage.

J’ai mis à composer ces Mémoires une prédilection toute paternelle, je désirerais pouvoir ressusciter à l’heure des fantômes pour en corriger les épreuves : les morts vont vite.

Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes : les premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les éclaircissements et pièces justificatives /les secondes, au bas des pages, sont de l’époque même du texte ; les troisièmes, pareillement au bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l’achèvement de mes Mémoires ; mais je n’ai eu de repos que durant les neuf mois où j’ai dormi la vie dans le sein de ma mère : il est probable que je ne retrouverai ce repos avant-naître, que dans les entrailles de notre mère commune après-mourir.

Plusieurs de mes amis m’ont pressé de publier à présent une partie de mon histoire ; je n’ai pu me rendre à leur vœu. D’abord, je serais, malgré moi, moins franc et moins véridique ; ensuite, j’ai toujours supposé que j’écrivais assis dans mon cercueil. L’ouvrage a pris de là un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans préjudice ; il m’en coûterait d’étouffer cette voix lointaine qui sort de la tombe et que l’on entend dans tout le cours du récit. On ne trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester après moi sur la terre. Si Minos jugeait que j’ai assez souffert dans ce monde pour être au moins dans l’autre une Ombre heureuse, un peu de lumière des Champs-Élysées, venant éclairer mon dernier tableau, servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre : la vie me sied mal ; la mort m’ira peut-être mieux.

 

 

AVANT-PROPOS

 

 

Paris, 14 avril 1846.

Revu le 28 juillet 1846.

Sicut nubes quasi naves… velut umbra.

JOB.

 

Comme il m’est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon âge les jours accordés à l’homme ne sont que des jours de grâce ou plutôt de rigueur, je vais m’expliquer.

Le 4 septembre prochain j’aurai atteint ma soixante-dix-huitième année : il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que je ne regrette pas.

Les Mémoires à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent, dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières.

La triste nécessité qui m’a toujours tenu le pied sur la gorge m’a forcé de vendre mes Mémoires. Personne ne peut savoir ce que j’ai souffert d’avoir été obligé d’hypothéquer ma tombe ; mais je devais ce dernier sacrifice à mes serments et à l’unité de ma conduite. Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces Mémoires comme des confidents dont je ne m’aurais pas voulu séparer ; mon dessein était de les laisser à Mme de Chateaubriand ; elle les eût fait connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais plus que jamais aujourd’hui.

Ah ! si, avant de quitter la terre, j’avais pu trouver quelqu’un d’assez riche, d’assez conûant pour racheter les actions de la Société, et n’étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de mettre l’ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas ! Quelques-uns des actionnaires sont mes amis ; plusieurs sont des personnes obligeantes qui ont cherché à m’être utiles ; mais enfin les actions se seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en première ligne ; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage. Enfin, si j’étais encore maître de ces Mémoires, ou je les garderais en manuscrit ou j’en retarderais l’apparition de cinquante années.

Ces Mémoires ont été composés à différentes dates et en différents pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j’avais sous les yeux, les sentiments qui m’occupaient au moment où se renoue le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les autres : il m’est arrivé que, dans mes instants de prospérité, j’ai eu à parler de mes temps de misère ; dans mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d’expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu’à son couchant, se croisant et se confondant, ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l’on veut, une sorte d’unité indéfinissable ; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau : mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces Mémoires, s’ils sont d’une tête brune ou chenue.

J’ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou déplaira ; il est le fruit des inconstances de mon sort : les tempêtes ne m’ont laissé souvent de table pour écrire que l’écueil de mon naufrage.

On m’a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil ; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre. Si j’ai assez souffert en ce monde pour être dans l’autre une ombre heureuse, un rayon échappé des Champs-Elysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière protectrice : la vie me sied mal ; la mort m’ira peut-être mieux.

Ces Mémoires ont été l’objet de ma prédilection : saint Bonaventure obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort ; je n’espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à l’heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus, quand l’Éternité m’aura de deux mains bouché les oreilles, dans la poudreuse famille des sourds, je n’entendrai plus personne.

Si telle partie de ce travail m’a plus attaché que telle autre, c’est ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j’ai eu à réveiller un monde qui n’était connu que de moi ; je n’ai rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et le silence ; de toutes les personnes que j’ai connues, combien en existe-t-il aujourd’hui ?

Les habitants de Saint-Malo s’adressèrent à moi le 25 août 1828, par l’entremise de leur maire, au sujet d’un bassin à flot au’il désiraient établir. Je m’empressai de répondre, sollicitant, en échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre, pour mon tombeau, sur le Grand-Bé. Cela souffrit des difficultés à cause de l’opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27 octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius. Il me disait : « Le lieu de repos que vous désirez au bord de la mer, « à quelques pas de votre berceau, sera préparé par « la piété filiale des Malouins. Une pensée triste se « mêle pourtant à ce soin. Ah ! puisse le monument « rester longtemps vide ! mais l’honneur et la gloire « survivent à tout ce qui passe sur la terre. » Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de M. Hovius : il n’y a de trop que le mot gloire.

Je reposerai donc au bord de la mer que j’ai tant aimée. Si je décède hors de France, je souhaite que mon corps ne soit rapporté dans ma patrie qu’après cinquante ans révolus d’une première inhumation. Qu’on sauve mes restes d’une sacrilège autopsie ; qu’on s’épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un cadavre courant la poste me fait horreur ; des os blanchis et légers se transportent facilement : ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.

 

Livre 1

Livre 2

Livre 3

Livre 4

Livre 5

Livre 6

Livre 7

Livre 8

Livre 9

Livre 10

Livre 11

Livre 12

Livre 13

Livre 14

Livre 15

Livre 16

Livre 17

Livre 18

Livre 19

Livre 20

Livre 21

Livre 22

Livre 23

Livre 24

Livre 25

Livre 26

Livre 27

Livre 28

Livre 29

Livre 30

Livre 31

Livre 32

Livre 33

Livre 34

Livre 35

Livre 36

Livre 37

Livre 38

Livre 39

Livre 40

Livre 41

Livre 42

Livre 43

 

 

 

 

 

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