LIVRE PREMIER.

Fable I. La Cigale et la Fourmi

La Cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue:

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

"Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'Oût, foi d'animal,

Intérêt et principal. "

La Fourmi n'est pas prêteuse:

C'est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse.

- Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

- Vous chantiez? j'en suis fort aise.

Eh bien! dansez maintenant.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n’est très-citée que parce qu’elle est la première. La fourmi qui paiera l’intérêt et le principal. Je chantais, eh bien ! dansez maintenant. La brièveté la plus concise vaudrait mieux que ces prétendus ornemens.

V. 15. La fourmi n’est pas prêteuse ;

C’est là son moindre défaut.

Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine veut dire que d’être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre qu’elle ne l’est pas ; et on peut croire qu’il dit que de n’être pas prêteuse est son moindre défaut, c’est-à-dire qu’elle a de bien plus grands défauts que de ne pas prêter.

 

 

 

 

Fable II. Le Corbeau et le Renard

Maître Corbeau sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard par l’odeur alléché
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phenix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie :
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

 

NOTES DE CHAMFORT :

C’est ici qu’on commence à trouver La Fontaine. Le discours du renard n’a que cinq vers, et n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Monsieur du corbeau, pour entrer en matière ; et à la fin, vous êtes le phénix, etc.

V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui profite de la sottise : c’est le renard qui donne la leçon à celui qu’il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte, théâtrale et comique.

Il est fâcheux que Monsieur rime avec Flatteur, c’est-à-dire ne rime pas ; mais c’était l’usage alors de prononcer l’r de monsieur. On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre, parce qu’elle est moins remarquable.

Fable III. La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf

Une Grenouille vit un Bœuf,
Qui lui sembla de belle taille.
Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse s’étend, et s’enfle et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur ;
Disant : Regardez bien, ma sœur,
Est-ce assez ? dites-moi ? n’y suis-je point encore ?
Nenni. M’y voici donc ? Point du tout. M’y voilà ?
Vous n’en approchez point. La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs ;
Tout petit Prince a des Ambassadeurs :
Tout Marquis veut avoir des Pages.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture, pour le dialogue des deux grenouilles, et pour l’expression élégante qui s’y trouve.

Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d’avoir mis la morale, ou à la fin, ou au commencement de chaque fable ; chaque fable, disent-ils, contient sa morale dans elle-même : sévérité qui nous aurait fait perdre bien des vers charmants.

 

 

 

 

Fable IV. Les deux Mulets

Deux Mulets cheminaient ; l’un d’avoine chargé :
L’autre portant l’argent de la Gabelle.
Celui-ci glorieux d’une charge si belle,
N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
Il marchait d’un pas relevé,
Et faisait sonner sa sonnette :
Quand l’ennemi se présentant,
Comme il en voulait à l’argent,
Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,
Le saisit au frein, et l’arrête.
Le Mulet en se défendant,
Se sent percer de coups, il gémit, il soupire.
Est-ce donc là, dit-il, ce qu’on m’avait promis ?
Ce Mulet qui me suit, du danger se retire,
Et moi j’y tombe, et je péris.
Ami, lui dit son camarade,
Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut Emploi.
Si tu n’avais servi qu’un Meunier, comme moi,
Tu ne serais pas si malade.

 

NOTES DE CHAMFORT :

V. 5. Relevé. Mauvaise rime qu’on appelle suffisante ; La Fontaine pouvait mettre d’un pas dégagé.

V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.

Est un vers heureux, et d’harmonie imitative, qui s’est trouvé sous la plume de l’auteur.

La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu’il le peut, l’occasion de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d’un de ses acteurs. Cette fable des deux Mulets est d’une application bien fréquente.

V. 2. Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,

N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Ce mulet-là fait songer à bien d’honnêtes gens.

 

 

 

 

Fable V. Le Loup et le Chien

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau ;
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille ;
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint qu’il admire :
Il ne tiendra qu’à vous, beau Sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d’assuré ; point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi ; vous aurez bien un meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis ; à son Maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons ;
Os de poulets, os de pigeons :
Sans parler de mainte caresse.
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien pelé.
Qu’est-ce là, lui dit-il ? Rien. Quoi rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup, vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours ; mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte ;
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, Maître Loup s’enfuit, et court encore.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Cette fable du loup et du chien est parfaite d’un bout à l’autre ; il n’y a à critiquer que l’avant-dernier vers.

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Un loup n’a que faire d’un trésor.

 

 

 

 

Fable VI. La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion

La Génisse, la Chèvre, et leur soeur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie ;
Puis en autant de parts le Cerf il dépeça :
Prit pour lui la première en qualité de Sire ;
Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison,
C’est que je m’appelle Lion,
À cela l’on n’a rien à dire.
La seconde par droit me doit échoir encor :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant je prétends la troisième.
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième
Je l’étranglerai tout d’abord.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers d’après Phèdre. L’association de ces quatre personnages est absurde et contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d’eux pour chasser ? ils sont eux-mêmes le gibier qu’il cherche. Si Phèdre a voulu faire voir qu’une association avec plus fort que soi est souvent dangereuse ; il y avait une grande quantité d’images ou d’allégories qui auraient rendu cette vérité sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer.

 

 

 

 

Fable VII. La Besace

Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire
S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur.
Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur :
Je mettrai remède à la chose.
Venez Singe, parlez le premier, et pour cause.
Voyez ces animaux : faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Êtes-vous satisfait ? Moi, dit-il, pourquoi non ?
N’ai-je pas quatre pieds aussi-bien que les autres ?
Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché.
Mais pour mon frère l’Ours, on ne l’a qu’ébauché.
Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre.
L’Ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.
Tant s’en faut ; de sa forme il se loua très fort ;
Glosa sur l’Éléphant : dit qu’on pourrait encor
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ?
Que c’était une masse informe et sans beauté.
L’Éléphant étant écouté,
Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles.
Il jugea qu’à son appétit
Dame Baleine était trop grosse.
Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit ;
Se croyant pour elle un colosse.
Jupin les renvoya s’étant censurés tous :
Du reste contents d’eux : mais parmi les plus fous
Nôtre espèce excella : car tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
Le Fabricateur souverain
Nous créa Besaciers tous de même manière,
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui.
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.

 

NOTES DE CHAMFORT :

La Fontaine pour nous dédommager d’avoir fait une fable aussi mauvaise que l’est la précédente, lui fait succéder un apologue excellent, où il développe avec finesse et avec force le jeu de l’amour-propre de toutes les espèces d’animaux, c’est-à-dire de l’homme, dont l’espèce réunit tous les genres d’amour-propre.

On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette fable.

V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit.

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...........................................................................

V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.

Et les deux derniers vers.

C’est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l’imitant, dit, et beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De cette manière, la faute n’est point rejetée spécialement sur le fabricateur souverain. La Fontaine aurait mieux fait d’imiter Esope que Phèdre en cette occasion.

 

 

 

 

Fable VIII. L’Hirondelle et les Petits Oiseaux

Une Hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu,
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages.
Et devant qu’ils fussent éclos
Les annonçait aux Matelots.
Il arriva qu’au temps que la chanvre se sème
Elle vit un Manant en couvrir maints sillons.
Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons,
Je vous plains : Car pour moi, dans ce péril extrême
Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra qui n’est pas loin,
Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper ;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison.
Gare la cage ou le chaudron.
C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
Mangez ce grain, et croyez-moi.
Les Oiseaux se moquèrent d’elle :
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L’Hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin
Ce qu’a produit ce maudit grain ;
Ou soyez sûrs de votre perte.
Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton.
La chanvre étant tout-à-fait crue,
L’Hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien :
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien ;
Dés que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu’à leurs blés
Les gens n’étant plus occupés
Feront aux Oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits Oiseaux ;
Ne volez plus de place en place :
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le Canard, la Grue, et la Bécasse.
Mais vous n’êtes pas en état
De passer comme nous les déserts et les ondes,
Ni d’aller chercher d’autres mondes.
C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr :
C’est de vous renfermer aux trous de quelque mur.
Les Oisillons las de l’entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément,
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres.
Maint oisillon se vit esclave retenu.
Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Autre Apologue, excellent d’un bout à l’autre.

 

 

 

 

Fable IX.  Le Rat de ville et le Rat des champs

Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
D’une façon fort civile,
À des reliefs d’Ortolans.
Sur un Tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête :
Rien ne manquait au festin ;
Mais quelqu’un troubla la fête
Pendant qu’ils étaient en train.
À la porte de la salle
Ils entendirent du bruit.
Le Rat de ville détale,
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire,
Rat en campagne aussitôt :
Et le Citadin de dire,
Achevons tout notre rôt.
C’est assez, dit le Rustique ;
Demain vous viendrez chez moi :
Ce n’est pas que je me pique
De tous vos festins de Roi.
Mais rien ne me vient interrompre ;
Je mange tout à loisir.
Adieu donc, fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre.

 

NOTES DE CHAMFORT :

V. 27. Fi ! Espèce d’interjection qu’on n’emploie que proverbialement et dans le style très familier.

 

 

 

 

Fable X. Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;
Et que par conséquent en aucune façon
Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tète encor ma mère,
Si ce n’est toi, c’est donc ton frère :
Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c’est la vérité du dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue qu’une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de celle-ci, c’est la prétention du loup qui veut avoir raison de son injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que lorsqu’il est réduit à l’absurde par les réponses de l’agneau.

V. 19 et 20. Si je n’étais pas né ne rime pas avec l’an passé. Pure négligence.

 

 

 

 

Fable XI. L’Homme et son image

Un homme qui s’aimait sans avoir de rivaux,
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde.
Il accusait toujours les miroirs d’être faux,
Vivant plus que content dans son erreur profonde.
Afin de le guérir, le sort officieux
Présentait partout à ses yeux
Les Conseillers muets dont se servent nos Dames ;
Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,
Miroirs aux poches des galants,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,
N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure :
Mais un canal formé par une source pure
Se trouve en ces lieux écartés.
Il s’y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau.
Mais quoi, le canal est si beau,
Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
On voit bien où je veux venir.
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.
Notre âme c’est cet Homme amoureux de lui-même.
Tant de Miroirs ce sont les sottises d’autrui ;
Miroirs de nos défauts les Peintres légitimes.
Et quant au Canal, c’est celui
Que chacun sait, le Livre des Maximes.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Ce n’est point là une fable, quoiqu’en dise La Fontaine ; c’est un compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son livre des Maximes. Un homme qui s’enfuit dans le désert pour éviter des miroirs : c’est là une idée assez bizarre, et une invention assez médiocre de La Fontaine.

V. 21. On voit bien où je veux venir.

On le voit à travers un nuage ; cela est si vrai, que La Fontaine est obligé d’expliquer son idée toute entière, et de dire enfin :

Et quant au canal, c’est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.

Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures, d’un coq, par exemple, ceci est un coq.

 

 

 

 

Fable XII. Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues

Un envoyé du Grand Seigneur
Préférait, dit l’Histoire, un jour chez l’Empereur
Les forces de son Maître à celles de l’Empire.
Un Allemand se mit à dire :
Notre Prince a des dépendants
Qui de leur chef sont si puissants,
Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée.
Le Chiaoux homme de sens
Lui dit : Je sais par renommée
Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J’étais en un lieu seur, lorsque je vis passer
Les cent têtes d’une Hydre au travers d’une haie.
Mon sang commence à se glacer,
Et je crois qu’à moins on s’effraie.
Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal.
Jamais le corps de l’animal
Ne pût venir vers moi, ni trouver d’ouverture.
Je révais à cette aventure,
Quand un autre Dragon qui n’avait qu’un seul chef,
Et bien plus d’une queue à passer se présente.
Me voilà saisi derechef
D’étonnement et d’épouvante.
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi.
Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.
Je soutiens qu’il en est ainsi
De votre Empereur et du notre.

 

NOTES DE CHAMFORT :

La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le récit de cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la bouche du fameux Gengiskan, à l’occasion du Grand Mogol, prince qui dépendait en quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce récit ne peut pas s’appeler une fable ; c’est une petite histoire allégorique qui conduit à une vérité morale. Toute fable suppose une action.

Fable XIII.

V. 10. Au lieu de deux, etc. Voilà deux traits de naturel qu’on ne trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur simplicité.

V. 12. De nul d’eux. Transposition que de nos jours on trouverait un peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.

V. 13. Un quart, un quatrième.

Un quart voleur survient, etc. Voilà les conquérans appelés voleurs, c’est-à-dire par leur nom. Nous sommes bien loin de l’Epître dédicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses conquêtes.

 

 

 

 

Fable XIV. Simonide préservé par les Dieux

On ne peut trop louer trois sortes de personnes ;
Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi.
Malherbe le disait : j’y souscris quant à moi :
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille, et gagne les esprits.
Les faveurs d’une belle en sont souvent le prix.
Voyons comme les Dieux l’ont quelquefois payée.
Simonide avait entrepris
L’éloge d’un Athlète ; et la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
Les parents de l’Athlète étaient gens inconnus,
Son père un bon Bourgeois ; lui sans autre mérite ;
Matière infertile et petite.
Le Poète d’abord parla de son Héros.
Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire ;
Il se jette à côté ; se met sur le propos
De Castor et Pollux ; ne manque pas d’écrire
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces frères s’étaient signalés davantage.
Enfin l’éloge de ces Dieux
Faisait les deux tiers de l’ouvrage.
L’Athlète avait promis d’en payer un talent :
Mais quand il le vit, le galant
N’en donna que le tiers, et dit fort franchement
Que Castor et Pollux acquitassent le reste.
Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant.
Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie.
Les conviés sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis.
Soyez donc de la compagnie.
Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
Il vient, l’on festine, l’on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
Il sort de table, et la cohorte
N’en perd pas un seul coup de dent.
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.
Tous deux lui rendent grâce, et pour prix de ses vers
Ils l’avertissent qu’il déloge,
Et que cette maison va tomber à l’envers.
La prédiction fut vraie ;
Un pilier manque ; et le plafond
Ne trouvant plus rien qui l’étaie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N’en fait pas moins aux Échansons.
Ce ne fut pas le pis ; car pour rendre complète
La vengeance due au Poète,
Une poutre cassa les jambes à l’Athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La renommée eut soin de publier l’affaire.
Chacun cria miracle ; on doubla le salaire
Que méritaient les vers d’un homme aimé des Dieux.
Il n’était fils de bonne mère
Qui les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n’en fît faire.
Je reviens à mon texte, et dis premièrement
Qu’on ne saurait manquer de louer largement
Les Dieux et leurs pareils : de plus, que Melpomène
Souvent, sans déroger, trafique de sa peine :
Enfin qu’on doit tenir notre art en quelque prix.
Les Grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce.
Jadis l’Olympe et le Parnasse
Étaient frères et bons amis.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Encore de la mauvaise morale : on peut trop louer sa maîtresse, et tout éloge qui n’a pas l’air d’échapper à un sentiment vrai, ou d’être une galanterie aimable d’un esprit facile, déplaît souvent même à celle qui en est l’objet. On peut trop louer son roi, 1e quand on le loue et qu’il est blâmable ; 2e quand on le loue démesurément pour une bagatelle, etc.

V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.

Au contraire presque toujours mauvaises.

Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel mal avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons ? Cela dut faire grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare.

Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules lui offrit une somme d’argent pour chanter sa victoire. Simonide, mécontent de la somme, répondit : Moi, faire des vers pour des animaux qui sont des demi-baudets ! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence par des vers dont voici le sens : « Nobles filles des coursiers qui devancent les aquilons. »

Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d’Hipparque, fils de Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des présens au premier.

V. 64. Melpomène. Tout cela signifie qu’un poète peut tirer quelqu’avantage de ses travaux.

 

 

 

 

Fable XVII. L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses

Un homme de moyen âge,
Et tirant sur le grison,
Jugea qu’il était saison
De songer au mariage.
Il avait du contant.
Et partant
De quoi choisir. Toutes voulaient lui plaire ;
En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant.
Bien adresser n’est pas petite affaire.
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part ;
L’une encor verte, et l’autre un peu bien mûre ;
Mais qui réparait par son art
Ce qu’avait détruit la nature.
Ces deux Veuves en badinant,
En riant, en lui faisant fête,
L’allaient quelquefois testonnant,
C’est-à-dire ajustant sa tête.
La Vieille à tous moments de sa part emportait
Un peu du poil noir qui restait,
Afin que son amant en fût plus à sa guise.
La Jeune saccageait les poils blancs à son tour.
Toutes deux firent tant que notre tête grise
Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,
Qui m’avez si bien tondu ;
J’ai plus gagné que perdu :
Car d’Hymen, point de nouvelles.
Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon
Je vécusse, et non à la mienne.
Il n’est tête chauve qui tienne ;
Je vous suis obligé, Belles, de la leçon.

 

NOTES DE CHAMFORT :

V. 4 et 5. Il avait du comptant,

Et partant.

Ce vers de six syllabes, suivi d’un autre de trois, si l’on peut appeler ce dernier un vers, ne me semble qu’une négligence et non une beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai pas de l’observer.

À proprement parler, cette pièce n’est pas exactement une fable, c’est un récit allégorique ; mais il est si joli et rend si sensible la vérité morale dont il s’agit, qu’il ne faut pas se rendre difficile.

 

 

 

 

Fable XVIII. Le Renard et la Cigogne

Compère le Renard se mit un jour en frais,
Et retint à dîner commère la Cigogne.
Le régal fut petit, et sans beaucoup d’apprêts ;
Le galant pour toute besogne
Avait un brouet clair (il vivait chichement.)
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La Cigogne au long bec n’en put attraper miette ;
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
À quelque temps de là la Cigogne le prie :
Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie.
À l’heure dite il courut au logis
De la Cigogne son hôtesse,
Loua très fort la politesse,
Trouva le dîner cuit à point.
Bon appétit sur tout ; Renards n’en manquent point.
Il se réjouissait à l’odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande.
On servit pour l’embarrasser
En un vase à long col, et d’étroite embouchure.
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer,
Mais le museau du Sire était d’autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis ;
Honteux comme un Renard qu’une Poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.
Trompeurs, c’est pour vous que j’écris,
Attendez-vous à la pareille.

 

NOTES DE CHAMFORT :

V. 4 Besogne, (autrefois besongne) n’est pas le mot propre ; mais, à cela près, la fable est charmante d’un bout à l’autre. Elle me rappelle le trait d’un riche particulier qui avait fait dîner ensemble un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien célèbre dénué de toute espèce d’érudition. Ces deux messieurs ne surent que se dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison leur avait fait faire le repas du renard et de la cigogne.

 

 

 

 

Fable XIX. L’Enfant et le Maître d’école

Dans ce récit je prétends faire voir
D’un certain sot la remontrance vaine.
Un jeune enfant dans l’eau se laissa choir,
En badinant sur les bords de la Seine.
Le Ciel permit qu’un saule se trouva
Dont le branchage, après Dieu, le sauva.
S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule ;
Par cet endroit passe un Maître d’école.
L’Enfant lui crie : Au secours, je péris.
Le Magister se tournant à ses cris,
D’un ton fort grave à contre-temps s’avise
De le tancer. Ah le petit babouin !
Voyez, dit-il, où l’a mis sa sotise !
Et puis prenez de tels fripons le soin.
Que les parents sont malheureux, qu’il faille
Toujours veiller à semblable canaille !
Qu’ils ont de maux, et que je plains leur sort !
Ayant tout dit, il mit l’enfant à bord.
Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.
Tout babillard, tout censeur, tout pédant,
Se peut connaître au discours que j’avance :
Chacun des trois fait un peuple fort grand ;
Le Créateur en a béni l’engeance.
En toute affaire ils ne font que songer
Aux moyens d’exercer leur langue.
Hé, mon ami, tire-moi de danger :
Tu feras après ta harangue.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d’annoncer son dessein. Cela diminue la curiosité, d’autant plus qu’il y revient à la fin de la fable, et même d’une manière trop longue et peu piquante.

 

 

 

 

Fable XX. Le Coq et la Perle

Un jour un Coq détourna
Une Perle qu’il donna
Au beau premier Lapidaire.
Je la crois fine, dit-il,
Mais le moindre grain de mil
Serait bien mieux mon affaire.
Un ignorant hérita
D’un manuscrit qu’il porta
Chez son voisin le Libraire.
Je crois, dit-il, qu’il est bon
Mais le moindre ducaton
Serait bien mieux mon affaire.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Ces deux petits faits mis ainsi à côté l’un de l’autre, racontés dans le même nombre de vers et dans la même mesure, font un effet très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l’explication des six premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte.

V. 3. Le beau premier, le fin premier, mots reçus dans l’ancien style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos jours dans le style familier.

 

 

 

 

Fable XXI. Les Frelons et les Mouches à miel

À l'oeuvre on connaît l’Artisan.
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent.
Des Frelons les réclamèrent.
Des Abeilles s’opposant,
Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.
Il était malaisé de décider la chose.
Les témoins déposaient qu’autour de ces rayons
Des animaux ailés bourdonnants, un peu longs,
De couleur fort tannée ; et tels que les Abeilles,
Avaient longtemps paru. Mais quoi, dans les Frelons
Ces enseignes étaient pareilles.
La Guêpe ne sachant que dire à ces raisons,
Fit enquête nouvelle ; et pour plus de lumière
Entendit une fourmilière.
Le point n’en put être éclairci.
De grâce, à quoi bon tout ceci ?
Dit une Abeille fort prudente.
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gâte.
Il est temps désormais que le Juge se hâte :
N’a-t-il point assez léché l’Ours ?
Sans tant de contredits, et d’interlocutoires,
Et de fatras, et de grimoires,
Travaillons, les Frelons et nous :
On verra qui sait faire avec un suc si doux
Des cellules si bien bâties.
Le refus des Frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir :
Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties :
Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès ;
Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode :
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de Code.
Il ne faudrait point tant de frais.
Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge ;
On nous mine par des longueurs :
On fait tant à la fin, que l’huître est pour le Juge,
Les écailles pour les plaideurs.

 

NOTES DE CHAMFORT :

V. 7. Les témoins déposaient. Cette formule de nos tribunaux est plaisante : elle nous transporte au milieu de la société. C’est le charme et le secret de La Fontaine ; il nous montre ainsi qu’en parlant des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.

V. 31. Plût-à-Dieu, etc. Tous les procès ne sont pas de nature à être jugés ainsi ; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en préserve. La voici : Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance succincte de l’affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui paraît avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n’avoir pas donné de l’argent au juge comme a fait son adversaire : puis il renvoie les deux parties.

 

 

 

 

Fable XXII. Le Chêne et le Roseau

Le Chêne un jour dit au Roseau :
Vous avez bien sujet d’accuser la Nature.
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du Soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon ; tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage ;
Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
Je vous défendrais de l’orage :
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos :
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon, le Roseau plie ;
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.

 

NOTES DE CHAMFORT :

Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L’auteur entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.

V. 3. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent qui d’aventure

Fait rider la face de l’eau, etc.

Et puis tout d’un coup l’amour-propre lui fait prendre le style le plus pompeux et le plus poétique.

V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content, etc.

Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d’un orgueil mêlé de bonté.

V. 12. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage.

Enfin il finit par s’arrêter sur l’idée la plus affligeante pour le roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.

V. 18. La nature envers vous m’a semblé bien injuste.

Le roseau, dans sa réponse, rend d’abord justice à la bonté du cœur que le chêne a montrée. En effet, il n’a pas été trop impertinent, et il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu’il n’en a pas besoin.

V. 22. Je plie et ne romps pas.

Arrive le dénouement ; La Fontaine décrit l’orage avec la pompe de style que le chêne a employée en parlant de lui-même.

V. 27. Le plus terrible des enfans

Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

............................................................................

V. 30. Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu’il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Remarquez que La Fontaine ne s’amuse pas plus à moraliser à la fin de sa fable qu’au commencement. La morale est toute entière dans le récit du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier livre, mais il n’y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine. Si l’on considère qu’il n’y a pas un mot de trop, pas un terme impropre, pas une négligence ; que dans l’espace de trente vers, La Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, a pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse, la plus élevée : on ne craindra pas d’affirmer qu’à l’époque où cette fable parut, il n’y avait rien de ce qu’on a dans notre langue. Quelques autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, présentent peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont plus d’étendue, mais il n’y en a pas d’une exécution plus facile.

 

LIVRE DEUXIEME.

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