ANNÉE 1853

Janvier 1853. — Les bureaux du PARIS, d’abord établis, 1, rue Laffitte, à la Maison d’Or, furent, au bout de quelques mois, transférés rue Bergère, au-dessus de l’ASSEMBLÉE NATIONALE.

La curiosité de ces bureaux était le cabinet de Villedeuil où le directeur du journal avait utilisé la tenture, les rideaux de velours noir à crépines d’argent de son salon de la rue de Tournon, où se donnaient, un moment, toutes bougies éteintes, des punchs macabres. A côté du cabinet, la caisse, une caisse grillée, une vraie caisse, où se tenait le caissier Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe siècle, que nous avions retiré avec Pouthier des bas-fonds de la bohème. Un échappé du CORSAIRE faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C’était un petit homme, jaune de poil, à l’œil saillant du jettatore, un des seuls écrivains échappés au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramassé les journalistes, le 2 Décembre.

Il était père de famille et père de l’Église, prêchait les bonnes mœurs, se signait parfois comme un saint égaré dans une bande de malfaiteurs, et, malgré tout, allait dans la définition libre des choses plus loin qu’aucun de nous. En ses moments de loisir, il rédigeait pour le journal : LES MÉMOIRES DE Mme SAQUI.

A la table de la rédaction s’asseyaient journellement : Murger à l’air humble, à l’œil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d’estaminet ; Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l’orbite, ses colères spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes ; Banville, avec sa face glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques silhouettes des gens ; Karr, toujours accompagné de l’inséparable Gatayes. Et c’était encore un maigre garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis, qui en voulait personnellement à l’Académie ; et c’était Delaage, l’Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon pâteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant ; et c’était l’ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d’une glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d’un air diplomatique, des articles artistiquement pointus ; et c’était Louis Enault, orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et gracieusée de chanteur de romances de salon ; enfin Beauvoir, se répandait souvent dans les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et parlant de tuer les avoués de sa femme, et jetant en l’air de vagues invitations à des dîners chimériques.

Gaiffe avait élu domicile sur un divan, où il demeurait des après-midi, couché et somnolent, ne se réveillant que pour jeter des interjections troublantes dans la phraséologie vertueuse du père Venet.

Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, pérorant, allant, courant, correspondant, innovant, et découvrant tous les huit jours un système d’annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom, devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonnés.

A l’heure présente, le journal remue, il ne fait pas d’argent, mais il fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l’héritage des convictions littéraires de 1830. C’est dans ses colonnes l’ardeur et le beau feu d’une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais tous pleins de mépris pour l’abonnement et l’abonné. Oui, oui, il y a là de la fougue, de l’audace, de l’imprudence, enfin du dévouement à un certain idéal mêlé d’un peu de folie, d’un peu de ridicule… un journal, en un mot, dont la singularité, l’honneur, est de n’être point une affaire.

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Dimanche 20 février. — Un jour de la fin du mois de décembre dernier, Villedeuil rentrait du ministère en disant avec une voix de cinquième acte :

— Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incriminés. L’un est de Karr ; l’autre, c’est un article où il y a des vers… Qui est-ce qui a mis des vers dans un article, ce mois-ci ?

— C’est nous ! disions-nous.

— Eh bien ! c’est vous qui êtes poursuivis avec Karr.

Or, voici l’article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une pissotière. Cet article, paru le 15 décembre 1852, avait pour titre : Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte (1). Un voyage de notre domicile d’alors au bureau du journal, et qui passait en revue, d’une façon fantaisiste, les industries, les officines de produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d’une femme célèbre autrefois, comme modèle, dans les ateliers de peinture.

Donnons le paragraphe incriminé :

« Dans cette boutique, ci-gît le plus beau corps de Paris. De modèle qu’il était, il s’est fait marchand de tableaux. A côté de tasses de Chine se trouve un Diaz, et j’en connais un plus beau. C’est un jeune homme et une jeune femme. La chevelure de l’adolescent se mêle aux cheveux déroulés de la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau :

Croisant ses beaux membres nus Sur son Adonis qu’elle baise ; Et lui pressant le doux flanc ; Son cou douillettement blanc, Mordille de trop grande aise.

Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé ; mais, Dieu merci, il est revenu au bercail. J’ai vu quelqu’un qui sait tous ses voyages et qui m’a conté le dernier. Mlle *** (2) l’avait envoyé à Mlle *** (3). Mlle *** l’a renvoyé à Mlle *** avec cette lettre :

« Ma chère camarade,

« Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l’ornement de ma petite maison. J’aime le déshabillé d’un esprit charmant, je ne puis admettre cette nudité que l’Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais pourquoi vous priverais-je d’un tableau que je serais obligée de cacher, moi !

« Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.

« *** »

Et Mlle*** a repris son Diaz, ô gué ! elle a repris son Diaz, turelure ! et a répondu à Mlle *** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste :

« Chère camarade,

« Je suis une folle, et presque une impie d’avoir cru mon petit tableau digne de votre hôtel. Mais ma sottise m’a du moins valu un précieux renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici un peu à contre-sens, car c’est justement dans les tableaux qu’Arsinoé n’aime pas les nudités,

Elle fait des tableaux couvrir les nudités, Mais elle a de l’amour pour les réalités.

« Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire, et je cache sa confusion dans ma chambre où M. A… peut seul le voir.

« Votre très dévouée,

« *** »

Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont les éditions originales sont de la plus grande rareté, nous les avions pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE ET DU THÉATRE FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE de Sainte-Beuve, — oui, dans ce livre couronné par l’Académie. N’est-ce pas, ça n’a pas l’air vraisemblable ? Et cependant c’est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la justice d’alors, qui nous faisait poursuivre, n’avait-il pas eu, vingt-quatre heures, l’idée de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens obscène à M. Latour-Dumoulin.

Mais dans cette poursuite, il s’agissait vraiment bien de littérature. Le PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce temps d’aplatissement, était personnellement blessé par les allures de Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte n’était pas immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l’accusait, à tort ou à raison, de jouer à la baisse. On allait même jusqu’à lui faire un grief de ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux soirées de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu’il paraît, nous passions, à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes fougueux. Il circulait même, dans le faubourg Saint-Germain, un refus très insolent de nous — une pure légende — à une demande de cantate de la part du gouvernement.

M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer, procureur général, qui lui répondait une lettre ne laissant aucun doute sur l’imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous aurions même de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un recours en grâce à l’Empereur, il serait le premier à l’appuyer.

Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d’une chambre correctionnelle sous un Empire — nerveux et insomnieux pendant de longues semaines — lorsque dans la fumée de tabac d’une fin de dîner d’amis, tombaient chez nous les assignations.

Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge d’instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq vers incriminés, tout vifs imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE.

Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde, avocat à la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de confier notre défense à un avocat brillant dont le talent pouvait blesser et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat « ayant l’oreille des juges », un nom et une parole très peu sonores, une de ces médiocrités dont le néant attire sur ses clients une sorte de miséricorde ; enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement, soutirent un acquittement comme une aumône. L’homme qu’il nous indiqua réunissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinière dont le pied était fait par un serpent en bois verni qui montait en s’enroulant vers un nid d’oiseau. En voyant cette jardinière, j’eus froid dans le dos, et je devinai l’avocat qui m’était échu. Nous étions pour lui un composé d’hommes du monde et d’êtres louches. D’une main il nous eût confié sa montre, de l’autre main il nous l’eût retirée.

Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle devant la 6e chambre. C’était une chambre pour ces sortes d’affaires, une chambre dont on était sûr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient valu l’honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations politiques.

Flanqués de notre oncle, M. Jules de Courmont, maître des comptes, nous allâmes faire les visites à nos juges. On nous avait appris que la justice exigeait cette politesse. C’est un petit : Morituri te salutant, dont ces messieurs sont, à ce qu’il paraît, friands. Nous allâmes d’abord chez notre président L… Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout près de la place Monceau… Il était sec comme son nom, froid comme un vieux mur, jaune, blême, exsangue, une mine d’inquisiteur dans un appartement qui sentait le moisi du cloître. Puis, nous vîmes les deux juges. D…, descendant de l’avocat général de Bordeaux, et qui, lui, n’eut pas l’air de nous trouver extraordinairement criminels, et après D…, le juge L…, une sorte d’ahuri qui ressemblait à Leménil prenant un bain de pieds dans le CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE, fourré dans l’affaire comme un comique en un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pièce où il nous reçut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants portraits que j’aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo à l’affût.

La dernière visite fut pour le substitut qui devait requérir contre nous. Celui-ci avait tout à fait les manières d’un gentleman. Il nous déclara que pour lui, il n’y avait aucun délit dans notre article, mais qu’il avait été forcé de poursuivre sur les ordres réitérés du ministère de la police, sur deux invitations de Latour-Dumoulin ; qu’il nous disait cela d’homme du monde à homme du monde, et qu’il nous demandait notre parole de ne pas en faire usage dans notre défense. Et cet homme qui avait de la fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le maximum de la peine pour un délit dont nous n’étions pas coupables. Il nous le déclarait naïvement, cyniquement en face.

— « Quelles canailles que tout ce monde ! » dit mon oncle sur le pas de la porte.

Ce qu’il voyait, ce qu’il entendait, la déclaration de ce substitut, les dénégations de Latour-Dumoulin qui lui avait dit travailler à arrêter les poursuites, tout cela, le sortant de son égoïste optimisme, faisait tout à coup, ainsi que du feu d’un caillou, jaillir de l’indignation de ce vieux bourgeois habitué par sa longue vie à ne s’indigner de rien.

De là, nous allions tous deux chez Latour-Dumoulin, désireux d’avoir une explication avec lui. On nous faisait attendre assez longtemps dans une antichambre, où un garçon de bureau lisait un livre de M. de La Guéronnière devant un portrait de l’Empereur à demi emballé pour une sous-préfecture. Et quand nous entrions, nous avions l’air de si mauvaise humeur que, se méprenant sur notre démarche, il croyait que nous venions le provoquer en duel. Alors c’était une défense maladroite de Rachel « qui ne se serait pas plainte », ce qui était inutile à dire si cela était vrai, ainsi que je le crois. Enfin, c’était une tirade contre Janin, la bête noire du ministère de la police. Car j’ai oublié de dire que les lettres de N… et de R… avaient été copiées par nous sur les autographes, enrichissant un curieux exemplaire de GABRIELLE d’Augier, faisant partie de la bibliothèque du critique des DÉBATS.

Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala de Louis XIV et d’un char d’opérateur. Jamais si triomphante voiture ne mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture, pour lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s’était fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick cannelle à cinq collets, comme on en voit sortir à l’Ambigu des berlines d’émigrés. Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse : ce jeune homme, tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d’une voiture d’or. A la porte de l’audience, l’huissier ne voulant pas le laisser entrer : « Mais, criait Villedeuil, je suis bien plus coupable qu’eux, je suis le propriétaire du journal ! » En ce moment, il eût donné sa voiture avec son cocher et ses chevaux pour être poursuivi.

La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice bourdonnait là-dedans. Le banc des prévenus se vidait et se remplissait à chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années de prison tombaient sur des têtes à peine entrevues. La peur venait à voir sortir de la bouche du président la peine, ainsi que le sourcillement d’une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt. Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le président se penchait à droite et à gauche, les juges faisaient un signe de tête, et le président psalmodiait quelque chose : c’était le jugement. Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommençait. Trois ans de liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d’une existence humaine en un tour de Code ; le délit pesé en une seconde avec un coup de pouce dans la balance, et l’habitude de ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse, pendant des heures, des parts de cachots. — Il faut voir cela pour savoir ce que c’est.

Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux regards d’halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort l’Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On le condamna au pas de course à trois ans de prison (4). 

Enfin on appela notre cause. Le président dit un : « Passez au banc, » qui fit une certaine impression dans le public. Le banc, c’était le banc des voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d’assises, n’avait valu à un journaliste de « passer au banc » ; il restait près de son avocat. Mais on ne voulait rien nous épargner. « Il y a eu répétition hier, je le sais d’un avocat, » me dit Karr, en s’asseyant avec nous entre les gendarmes.

Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix quand on nous demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un tribunal de sang.

Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand’-chose à dire sur les vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de dîner, son corset dans un journal (le second passage souligné au crayon rouge), passa à un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en doute la vertu des femmes, s’étendit longuement sur ce doute malhonnête, puis revint à nous ; et, pris d’une espèce de furie d’éloquence, nous représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans famille, sans mère, sans sœur, sans respect de la femme, et, pour péroraison dernière de son réquisitoire — comme des apôtres de l’amour physique.

Alors, notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous attendions. Il se garda bien de répéter ce qu’avait osé dire Paillard de Villeneuve, l’avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait requérir contre nous, à propos d’un article non incriminé, et dont l’auteur n’était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu faibles d’esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir, pour notre défense, de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles baveuses, nous sentîmes le murmure d’une cause gagnée courir l’auditoire… Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à huitaine. « C’est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre condamnation au commencement, aujourd’hui, ils n’osent pas, l’auditoire nous est trop favorable. »

Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l’affaire. Dans la semaine le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer. Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de Janin qui l’intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore brisées entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait lecture, à la fin de l’audience, du jugement dont voici le texte :

« En ce qui touche l’article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le numéro du journal PARIS, du 11 décembre 1852 ;

« Attendu que si les passages incriminés de l’article présentent à l’esprit des lecteurs des images évidemment licencieuses et dès lors blâmables, il résulte cependant de l’ensemble de l’article que les auteurs de la publication dont il s’agit n’ont pas eu l’intention d’outrager la morale publique et les bonnes mœurs ;

« Par ces motifs :

« Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le gérant du journal) des fins de la plainte, sans dépens. »

Nous étions acquittés, mais blâmés.

Un cocher de fiacre du XVIIIe siècle, blâmé comme nous par une Cour de justice, s’écria, après le blâme :

— Mon président, ça m’empêchera-t-il de conduire mon fiacre ?

— Non.

— Alors je… (Mettez ici l’expression la plus énergique de la vieille France.)

En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l’expression du fiacre (5).

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— Depuis le printemps, on s’en va en bande, presque tous les dimanches, dîner dans un petit vide-bouteille, loué par Villedeuil à Neuilly. On se promène dans un jardin où il n’y a guère que l’ombre d’une table de pierre, et l’on dîne dans une salle à manger, où l’on vous passe beaucoup de bouteilles de toutes sortes de vins, en face de douze Césars peints sur les murs par un vitrier. Après dîner, la Landelle, le romancier de bâbord et de tribord, beugle des chants de marin ; Venet, en chapeau de paille et en cravate printanière, fredonne des airs de Colin et de Collinette ; Mlle R… chante un grand morceau d’opéra, pendant que le maître de la maison, en un coin du logis, est en conférence avec des messieurs étranges, au sujet de quelque affaire extravagante, comme le monopole des sangsues du Maroc… Et l’on monte, en revenant, sur les chevaux de bois des Champs-Élysées.

C’est au retour d’une de ces petites fêtes, un soir où, après dîner, on avait bu du rhum dans des bols à café, que Beauvoir prononça cette mémorable phrase dans l’omnibus de Neuilly. Le conducteur voulait l’empêcher de fumer. Beauvoir se tourna vers une jeune femme et lui dit avec le contournement le plus XVIIIe siècle : « Madame, vous êtes la reine de l’omnibus, dites un mot et nous jetons nos cigares ; mais quant à ce bougre, s’il continue… je lui coupe les oreilles. » Et ce que vraiment il disait vouloir lui couper, était très loin des oreilles,

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— Philipon aurait une très curieuse collection de maquettes en terre coloriée qui servaient à Daumier de modèles pour ses caricatures d’hommes politiques ; maquettes exécutées avec un rare talent par Daumier et vendues par lui à Philipon, 15 francs pièce.

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— A propos d’un viol, le bon Dieu accusé d’avoir fait le printemps.

— Accusé, passez au banc… Qui vous a poussé à faire le printemps ?…

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— Post-scriptum d’une lettre du petit Pierre Gavarni à son frère Jean qui demeure avec son père :

« P. S. — Les têtards du bassin sont-ils bien gros ? »

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— Le père de Terrien, qui fait le sport anglais au PARIS, était, pendant la Terreur, le commandant de la frégate la VERTU, chargée de porter en Irlande des forçats et des loups, et qui avait à bord une petite guillotine d’acajou pour couper le cou aux poulets.

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GAVARNIANA.

— Gavarni nous dit aujourd’hui : « Vous ne savez pas ce que c’est que les mathématiques et l’empoignant qu’elles ont… La musique, n’est-ce pas, est le moins matériel des arts, mais encore il y a le tapement des ondes sonores contre le tympan… Les mathématiques sont bien autrement immatérielles, bien autrement poétiques que la musique… On pourrait dire d’elles que c’est la musique muette des nombres ! »

— Gavarni nous dit aujourd’hui : « Chaque jour la science mange du Dieu… N’a-t-on déjà pas mis la foudre du vieux Jupiter en bouteille de Leyde ?… Oui, oui, je crois qu’il est dans les données probables qu’un jour on expliquera scientifiquement la pensée, comme on a expliqué le tonnerre… Qu’est-ce qu’une chose immatérielle sur laquelle un coup de pied dans le c… agit ? Non, non, il n’y pas de séparation entre l’âme et le corps. »

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27 juillet. — Je vais voir Rouland pour savoir si je puis publier la LORETTE sans retourner en police correctionnelle. Et dans la conversation que j’ai avec lui sur notre poursuite, il me confirme une chose qui m’avait été déjà dite : c’est que le ministère de la police, outre ce qu’il poursuivait en nous, poursuivait encore certaines idées littéraires : « Il ne voulait pas, me dit Rouland, de la littérature qui se grise et grise les autres, une idée, ajoute-t-il, que je n’ai pas à apprécier… » Oui, nous fûmes poursuivis, en l’an de grâce 1853, pour le délit de littérature anticlassique, de littérature révolutionnaire. Latour-Dumoulin n’avait-il pas dit à M. Armand Lefebvre : « Je dois vous dire que je suis désolé de la poursuite de ces messieurs… vous savez, les magistrats, c’est si vétilleux, ces gens-là… Au reste, je les crois dans une mauvaise voie littéraire et je crois leur rendre service par cette poursuite. »

— La LORETTE paraît. Elle est épuisée en une semaine. C’est pour nous la révélation qu’on peut vendre un livre.

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Septembre. — Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains de mer à Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement découverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix ; il est l’ennemi des prêtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et cache, sous des apparences de truculence et de férocité physique, une parfaite bonne enfance et des idées pas mal prud’hommesques. Sa femme, fine, délicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une sorte de réduction de Mme Roland dont elle a l’exaltation républicaine, mais dans un petit corps plein de grâce parisienne, toutefois de la grâce un peu rêche de la bourgeoise distinguée. Le ménage Leroy est le plus uni des ménages… sauf quelques discussions entre les conjoints à propos des difficultés grammaticales, qui sont un des divertissements aimés et préférés du couple.

Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et, couchés par terre, dans l’ombre, nous passons une partie des journées à l’entendre parler de Jacques, de Millet, etc.

Jacques, le fils d’un maître d’école de Chalon-sur-Saône… Cinq ans, il a été militaire… Au siège d’Anvers, il est passé en revue par le duc d’Orléans qui remarque l’intelligence de sa figure parmi toutes les brutes qu’il a sous les yeux : « Voltigeur, êtes-vous content de la nourriture ? — Non, Monseigneur. — Enfin, vous êtes heureux ? — Non, Monseigneur. » Le duc se tournant vers un officier : « Cet homme-là a de l’esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer caporal. — Monseigneur, je ne suis pas ambitieux ! »

De là, sa drolatique MILITAIRIANA.

Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pâmait d’aise à ses charges, et qui le faisait appeler à tout moment :

— Ah ! cré nom de D… ! qu’est-ce que c’est, Jacques, encore un manquement de service, f…..Je devrais vous faire fusiller, sacré nom de D… ! Je vous ferai f…..huit jours à la salle de police, nom de D… ! Tenez, f…..vous là, et faites-moi la femme de l’adjudant. — La charge faite — Ce bougre-là, c’est charmant, charmant… oh ! que c’est bien la femme de l’adjudant. » Et aussitôt, par la fenêtre : « Lieutenant, venez voir la charge de ce bougre de Jacques ! »

Millet, un fils de paysan auprès de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de la ville où il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et tourmentait son père à l’effet d’avoir des sous pour acheter des crayons. Ses premiers dessins furent les copies des images de piété du livre de messe de sa grand’-mère. A quelques années de là, mené chez un maître de dessin à Cherbourg par son père qui lui montrait les crayonnages de son fils, le maître de dessin disait : « C’est un meurtre de laisser aux champs un enfant comme ça ! » Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite pension qui lui permettait d’entrer à l’atelier de Paul Delaroche.

Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni écrire. Quand Millet s’absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont convenus.

Dans les premiers temps de son séjour à Barbizon, un jour qu’il se promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent à se moquer d’eux, à blaguer les Parisiens. Millet s’approche d’eux, fait la bête, demande si une faux ça coupe bien, et si c’est difficile de faire ce qu’ils font, puis prend la faux, et la lançant à toute volée, donne une leçon aux paysans éplafourdis.

Pendant que nous sommes à Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques qui vient passer une journée avec nous. Il est en habit noir et en chapeau tuyau de poêle qu’il ne quitte jamais et qu’il a perpétuellement sur la tête, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album, grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une vingtaine de lignes géométrales qui sont les plans des terrains, les lignes des horizons, qu’il est en train de prendre depuis une dizaine de jours. Lui, l’habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant aquafortiste, le maître au cochon, affecte doctoralement de répudier toutes les habiletés, les adresses, les procédés, tout ce dont est fait son petit, mais très réel talent, pour n’estimer que les maîtres primitifs, les maîtres spiritualistes, et ne reconnaître dans toute l’école moderne qu’un seul homme : M. Ingres.

Puis, Mme Leroy couchée, il quitte l’Hymalaya de l’esthétique, descend à des sujets plus humains, et nous donne les détails d’une enquête faite par un médecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison les quartiers de la basse prostitution, — enquête qui paraîtra prochainement en un gros et curieux volume.

Veules est un coin de terre charmant, et l’on y serait admirablement s’il n’y avait pas qu’une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de pattes de canards… Nous passons là un mois, dans la mer, la verdure, la famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis avec l’humanitaire Leroy, au sujet de l’homicide d’un petit crabe, écrasé par moi sur la plage.

Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer : ils l’ont appelé le Menteux.

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— LES DRAPEAUX. Dans la Cité une allée se perdant dans les profondeurs d’une noire bâtisse. A droite de l’allée, tout en entrant, la porte d’une petite boutique ayant sur la rue une devanture grillagée de fer de la largeur d’une fenêtre, et voilée par un rideau du jaune sale d’un drap d’enfant qui pisse au lit. Trois marches à monter, et derrière la porte un établi hors de service, sur lequel, les coudes posés à plat, une vieille dormichonne, brinquebalant de la tête comme les gens sommeillant en voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois côtés de laquelle se développe un antique banc de chêne scellé à la muraille, et sur l’autre côté un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatinées, sept à huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres, les genoux ramassés sous les corps voûtés, et sur les genoux un gueux au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui sont sur les tombeaux. A votre entrée, vous êtes cloué au sol par un féroce : « Qu’est-ce que vous prenez ? et il faut prendre un petit verre d’eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre dans la gorge comme un glaive à triple lames. Dans cette maison où il n’y a pas de prostituées au-dessous de 60 ans, et où ces femmes ont de vieux béguins de linge maternels, — on débite de l’amour depuis 50 jusqu’à 10 centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du peuple.

Dans le quartier, ce lupanar est plutôt connu sous ce terrible nom : LES PARQUES.

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— Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait exposé au foyer les portraits que Gavarni a publiés dans le PARIS, et parmi lesquels figuraient les nôtres. A ce qu’il paraît, m’apprend un ami, une jeune et jolie fille s’est toquée de mon portrait.

Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu’elle avait tenté de se noyer, elle avait passé la nuit, toute la nuit, jusqu’à quatre heures du matin, à se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer à la maison, mais empêchée par la crainte d’une moquerie. La rivière allait en pente très douce, elle y entrait pas à pas, et quand elle avait de l’eau jusqu’aux genoux, elle était entraînée par le courant… mais, à demi noyée, elle ne perdait pas toute connaissance ; à un moment, elle avait parfaitement le sentiment que sa tête cognait contre un câble tendu et que ses cheveux dénoués se répandaient autour d’elle, et, quand elle entendit un chien sauter à l’eau, de la Verberie, elle éprouvait l’appréhension anxieuse qu’il ne l’empoignât par un endroit ridicule.

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Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses dans ce coup de sonnette : un chagrin, une larme, un dépit colère et la modestie de carillon de l’amour qui n’a plus le droit de tapage. Ah ! que de visites de femmes dites d’avance par le coup de sonnette. La première fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement ! Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l’amour qui s’affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait.

La porte de la salle à manger ouverte, fermée plus vite qu’on ne peut dire, la portière du salon vivement écartée. Céleste était déjà assise, les mains enfoncées au fond de son manchon, l’œil dur, et raidie dans une pose de pierre.

— J’ai lu votre lettre…. Vous avez bien pensé que je vous demanderais des explications ?

— Je n’ai rien de plus à vous dire que ce que je vous ai écrit.

— Je veux que vous me le répétiez de vive voix.

— Vous êtes trop romanesque pour moi.

X…me disait qu’à l’hôpital, il attendait avec impatience la mort de son voisin le n° 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous les matins au garçon de salle : « Eh bien, comment va-t-il ? » Le garçon de salle lui répondait : « Oh ! très bien, il ne passera pas la journée ! »

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— Un beau mot dit à Leroy par Daumier un peu éméché, en sortant d’une soirée chez Boissard, à l’hôtel Pimodan :

« Ah ! comme j’ai vieilli, autrefois les rues étaient trop étroites, je battais les deux murs… Maintenant, c’est à peine si j’accroche un volet ! »

 

NOTE:

  1. J’ai donné l’article en son entier dans PAGES RETROUVÉES, volume publié, l’année dernière, chez Charpentier. ^^

 2. Mlle Nathalie.^^

3. Mlle Rachel.^^

4. C’était lui qui, quelques années après, tirait sur l’Empereur, à la sortie de l’Opéra-Comique.^^

5. En dépit de tout ce qu’on écrira, de tout ce qu’on dira, il est indéniable que nous avons été poursuivis en police correctionnelle, assis entre les gendarmes, pour une citation de cinq vers de Tahureau imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE par Sainte-Beuve — couronné par l’Académie. Or, je puis affirmer qu’il n’y a pas d’exemple d’une pareille poursuite en aucun temps et en aucun pays.^^

ANNÉE 1854 

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