Année : 1899


1er janvier.
A la Gloriette. Au lever, je fais le voeu de renoncer cette année, au plus possible de choses, et, au déjeuner, je commence par me bourrer d'oie aux marrons et de galettes de plomb.
Et l'histoire d'une ferme, est-ce que vous ne croyez pas que, malgré Virgile, il reste à la faire ?
2 janvier.
Clair de lune. L'eau devint sérieuse, pincée, et serra les lèvres. Elle gela, fut nette comme un miroir. Le ruisseau voulait prendre la lune entre ses bords.
Les poules d'eau criaient, cachées dans les racines, le bec prêt.
Et la lune semblait y aider, et tout le froid tombait d'elle sur l'eau.
On la tenait ! Les rats allaient la prendre avec leurs dents.
On ne la tenait pas du tout. Elle s'échappe, comme toujours, sans effort, et laisse l'eau toute morne.
Arbres d'hiver dessinés à la plume. Le marronnier dresse ses baïonnettes. Le saule aux cheveux secs est tout ébouriffé.
Les Philippe. Ils oublient de fermer les portes. Ils chauffent leurs cheminées, mais pas eux. Ils ne voient ni n'entendent personne. Les mendiants même ne viennent plus tirer la sonnette, frapper à la porte.
-- Il fait trop froid, dit Philippe, et ils sont plus riches que nous. Pendant l'hiver, ils peuvent se retirer dans leurs châteaux.
Certainement, ils sont plus riches que lui.
Les Philippe n'ont eu qu'une alerte. Ils dormaient. Tout à coup ils furent réveillés par une forte détonation. Au clair de la lune qui était entrée dans la chambre et l'illuminait comme une flambée de chènevottes, Ils se regardaient, assis sur leur lit, tout pâles de lune et d'effroi.
Longtemps, ils se demandèrent ce que ce pouvait être, n'osant pas remuer. Ce fut elle qui s'aperçut la première que le balancier de l'horloge ne marchait plus. Elle n'en eut que plus peur. Philippe s'enhardit et se leva, pieds nus. Tout s'expliqua.
La corde d'un des poids avait cassé, et le poids était tombé avec un bruit de canon, ébranlant tout. Philippe voulait le raccrocher, mais elle lui dit :
-- Tu le raccrocheras aussi bien demain !
Ils se rendormirent, après avoir bien ri et bien répété à l'horloge détraquée :
-- Mâtine ! Tu nous en as fait, une peur !
La glace sucée par les lèvres de l'eau.
Les plaisirs ne me font pas plaisir.
Je voudrais être la résultante de mon village.
Le vivier. Des morceaux de glace montrent le dos et nagent comme des poissons.
Le premier janvier, ils s'offrent des gouttes de cassis.
Elle est en deuil de son père, qui est mort chez elle. Elle en profite pour ne pas faire de feu dans sa maison et pour aller, le plus possible, se chauffer chez les voisins. Elle dit qu'elle ne peut pas rester seule. Cela paraît bien naturel, et tout le monde lui fait place autour du poêle.
Je suis né maire de village.
Le bruit de soie que font les joncs.
Le berger avec ses moutons a l'air d'une église avec son village.
Les cheminées. Il y descend un tel vent que, si l'on met sa main sur le feu, la paume grille et le dos gèle.
Tiens ! Si l'on colonisait nos campagnes ?
-- Quoi de neuf ?
-- Oh ! rien, dit Philippe. Qu'est-ce qu'il y aurait de neuf dans notre pauvre pays ?
-- Personne n'est mort ?
-- Personne. Moindrement qu'il en mourrait, il n'en resterait plus.
5 janvier.
Baudelaire : «... L'âme du vin chantait dans les bouteilles. » C'est bien là cette fausse poësie qui se préoccupe de substituer à ce qui existe ce qui n'existe pas. Pour l'artiste, du vin dans une bouteille, c'est quelque chose de plus vrai et de plus intéressant que l'âme du vin et que l'âme d'une bouteille, car il n'y a pas de raison pour donner une âme à un objet qui s'en passe fort bien.
Tolstoï pourrait dire à Déroulède : « Il y aura des guerres tant qu'il y aura des hommes comme vous. »
6 janvier.
La supériorité d'une fleur sur un bouquet.
Elle préfère l'allemand, qu'elle apprend depuis deux jours, à l'anglais, parce que les lettres sont plus jolies.
Une veste rouge sur un gilet breton. Des yeux qui se baissent et se relèvent à chaque instant. Si peu petite fille que tout à coup on s'aperçoit qu'on lui parle comme à une femme. Une bouche rouge de femme, et bonne à cueillir, et un sourire d'enfant.
Des cheveux frais. Une innocence qui ne peut pas durer. Des gestes qui gêneraient, et que l'amour réglera.
Des grands yeux perdus dans les bois, dans une herbe profonde.
-- Oh ! dis-je, je voudrais avoir une fille grande comme ça !
-- Oui ! dit-il. C'est gentil. Ça commence à s'ouvrir.
Oh ! chez lui et chez moi, les mots ne provoquent pas la même image.
Tout homme a dans le coeur un orgue de Barbarie qui ne veut pas se taire.
7 janvier.
Il n'y a pas de synonymes. Il n'y a que des mots nécessaires, et le bon écrivain les connaît.
-- Qu'est-ce que tu prépares ?
-- Deux ou trois phrases courtes, et de longues rêveries.
La Fontaine. Individuellement, ses animaux sont vrais, mais leurs rapports sont faux. La carpe a bien l'air d'une commère, avec son dos rond de vieille femme, mais elle ne fait pas mille tours avec le brochet son compère : elle le fuit comme un ennemi mortel.
Barrès est un homme qui joue de la raison, comme, d'autres, de la flûte.
Les rois : les gros numéros de l'Histoire.
Ecoutez les grelots de la diligence ! Elle arrive comme une grosse ménagère exacte qui fait sonner son trousseau de clefs.
Oh ! moi, vous savez, ça m'est égal, d'être inférieur à mon oeuvre.
Je suis sûr que le chat ne pense pas ; pourtant, il a l'air aussi profond que s'il pensait.
Regarder un rayon de soleil dans une chambre obscure. C'est plein de poussière. Il n'y a rien de plus sale qu'un rayon de soleil.
Messieurs, si mes renseignements sont exacts, la patrie est en danger.
Emile Pouvillon, Césette. Il aime son pays et le rend bien, mais, comme il est plus facile de voir un paysage qu'un paysan, ses bergers et ses bergères sont faux. Un bouvier dit : « Très succulente, cette soupe au safran, grasse, nourrie, onctueuse! » Il dit : « Qu'avons-nous besoin du vielleur ? Nos gosiers sauront bien montrer la mesure à nos jambes ! »
15 janvier.
A chaque instant, je coupe moi-même le crin de cheval de l'épée de Damoclès, et je me la passe au travers du coeur.
Vous croyez qu'il s'appelle d'Esparbès ? C'est bien lui ! Il a toujours remplacé Thomas par d'Esparbès, et la vie par la légende.
Je suis un écrivain que, seul, le goût de la perfection empêche d'être grand.
Je ne lis plus que des morceaux choisis de littérature française. J'aurais seulement voulu les choisir moi-même.
Les Espagnols s'obstinent à porter toute la vie leurs petits gilets d'enfants ; dès qu'ils sont trop courts, ils y ajoutent une ceinture.
16 janvier.
Anatole France, qui va faire jouer Le Lys rouge, est tout petit, tout enfant aux pieds de Guitry. Il cherche ses compliments lui dit qu'il l'aime à cause de sa manière de comprendre l'art, et il dit qu'à la lecture ça donne déjà des résultats.
-- Ah ! lui dis-je, je suis content de vous voir en proie au théâtre.
Et il est très aimable, comme un homme qui a toujours la figure prise dans une porte et qui ne tient pas à ce qu'on serre.
22 janvier.
Une première, c'est une pleine salle de gens maladroits qui se gâtent leur plaisir.
Février.
Bernard m'emmène aux Folies-Bergère. On voudrait être quelque chose dans la vie de toutes ces petites femmes, celles qui se promènent, toute leur beauté dehors, et celles qui s'agitent sur la scène. Sur le cinématographe, des régiments défilent au chant de la Marseillaise ; les chevaux frappent du pied dans les coulisses, et l'on voudrait être quelque chose dans cette armée.
9 février.
Dès qu'on dit à une femme qu'elle est jolie, elle se croit de l'esprit.
11 février
Ils vous complimentent d'un livre en disant : « Il est à la reliure. »
Votre lyrisme, Mendès, c'est je ne sais quel ballon qui ne tombe pas sur la terre, parce qu'il ne s'est pas élevé de terre.
Neige. Une campagne poudrée, une campagne de Cour.
La nuit, je crois souvent entendre chanter le coq. Le lendemain matin, je demande à Philippe s'il l'a entendu. Il me dit que non, et cela me trouble.
Je n'ai pensé à mon père que vingt-quatre heures après mon arrivée, quand j'ai vu les murs blancs du cimetière.
Il faut que le mot lutte avec l'idée et ne lui donne pas de croc-en-jambe.
Peut-être que ma littérature serait plus gaie si j'habitais à un cinquième.
Le papillon de nuit avec ses ailes alsaciennes.
Pour décrire un paysan, il ne faut pas se servir de mots qu'il ne comprend pas.
Fantec dit à sa mère : « Allume ! » pour : « Ouvre les volets ! »
Marinette sait percer à leur naissance mes humeurs qui grossiraient et deviendraient des colères.
Changer fréquemment de type de plume, ça change l'écriture et peut-être, un peu, le style.
Un grain de beauté au coin de sa bouche, comme un oeuf de vipère.
Les champignons coiffés comme des coltineurs.
La mode est à la bonté : ça ne durera pas longtemps.
Je sens que quelqu'un me guide.
Ce qui me sauvera, c'est un goût que j'ai, un arrière-goût de sainteté.
Il faut me décorer, parce que je finirais par n'avoir plus pour moi que les ratés et les envieux.
L'oie qui crache par le derrière.
Le chat, c'est la vie des meubles.
20 février.
Oh ! monsieur, votre antipathie ne me gêne pas, et je suis bien persuadé que, si je vous envoyais mon dernier livre avec une belle dédicace, vous me trouveriez du talent.
27 février.
Qu'est-ce que la vie quand elle n'est vue que par des yeux qui ne sont pas des yeux de poëtes ?
28 février.
Une vieille paire de bottines que je lui ai donnée, Philippe la garde pour venir à l'Exposition.
3 mars.
Les lames de fond de l'amitié. Tout à coup on se sent séparés par la pleine mer.
C'est une femme toujours couchée, une femme qui ne tient pas debout.
4 mars.
Capus est de cette génération d'hommes de tripot devant qui, nous, les jeunes hommes rangés, nous nous sentons toujours un peu effarés.
Ce qu'on ressent pour certaines femmes, ce n'est pas de l'amour, ce n'est pas de l'amitié non plus : c'est de la tendresse.
Rostand ne va plus jamais au théâtre.
Claretie lui a écrit :
Quand vous nous donnerez la Maison des Amants,
Nous illuminerons la Maison de Molière.
Il y a des femmes qui lui demandent des lettres d'amour.
Dans un magasin, il ne dit pas son nom tout de suite. Il indispose d'abord les gens par sa mauvaise humeur ; puis, il se nomme, et les visages changent.
Mme Rostand donne son nom à un guichet de poste. La jeune fille lève la tête, sourit avec attendrissement et dit : « Oh ! madame, ce nom me rappelle une bien douce soirée ! »
Toujours fatigué, toujours la migraine, toujours accablé de gloire.
Veston marron et gilet de velours.
Ses doigts s'effilent de ses lourdes bagues.
6 mars.
Capus parle de ces pièces d'amis où l'on n'a même pas besoin de faire effort pour s'empêcher de les trouver bien.
Peut-être qu'à cinquante ans, las de la réalité, j'aurai un grand plaisir à l'imaginer.
7 mars.
Concours agricole. Bernard joue avec les cornes d'un boeuf qui lui écrase presque le doigt contre le bois de sa stalle.
-- Qu'on serait bien, tout nu, sur ce mouton !
-- Oui, dit Bernard, avec un autre mouton par-dessus.
La queue de certains boeufs est comme une tresse de graisse cordelée.
Les truies ont sous le ventre un gilet avec double rangée de boutons.
C'est beau, ce Prix d'Honneur ; mais il lui manque de l'herbe jusqu'au ventre. Immobile sur ses pattes inébranlables, il semble construit par un maçon.
Des moutons ont un gardénia de laine à l'épaule.
Les coqs de combat n'ont pas de crète : une épée à chaque patte, ils ont des jambes comme des pincettes.
Un lapin allongé, les yeux mi-clos, semble dire : « Le monde me fatigue. »
Je me crois chez moi. Je dirais presque à tous ces gens : « Merci de votre bonne visite. »
-- Pour vider cette galerie en un clin d'oeil, dit Bernard, il n'y aurait qu'à lâcher deux ou trois taureaux avec une pancarte « On ferme ».
Ces énormes boeufs avec un tout petit trou de balle. Qu'est-ce qu'ils attendent pour se révolter et monter en haut de l'échelle des êtres ?
9 mars.
Faire une édition critique de Crime de village.
16 mars.
Je suis né avec deux ailes, dont une, cassée.
18 mars.
J'ai l'air stupide. C'est l'heure où mon esprit est au pâturage.
21 mars.
Richepin fort en vers. C'est notre vrai Coppée.
Polaire. Comment fait-elle pour mettre ainsi sa taille dans une alliance ?
-- Et votre petite fille va bien, madame ?
-- Oui, monsieur. Merci.
-- Et vous la destinez toujours à la prostitution ?
Son jeune mari a des attaques. Elle en a peur et reste dans sa cuisine. Elle souffre surtout de ne plus pouvoir faire son petit ménage comme autrefois. Elle ne devine pas qu'il va peut-être mourir. Elle dit seulement : « Croyez-vous que j'en ai, de la chance ! » On l'emmène à Beaujon. Elle est comme délivrée.
-- Il sera très bien, dit-elle.
Elle ouvre les fenêtres toutes grandes et se remet à faire son petit ménage.
Elle ira voir son mari demain.
Un cheval juif, un mouton juif.
Si Ragotte fermait ses volets, la nuit, elle se croirait en enfer.
-- Je suis né un trente janvier.
-- Vous ne paraissez pas votre âge.
Pour être original, il suffit d'imiter les auteurs qui ne sont plus à la mode.
A l'exposition du corps de Félix Faure, Baïe prenait les prie-Dieu pour des automobiles.
Les araignées dessinent des plans de villes capitales.
27 mars.
A la Gloriette. Les oiseaux semblent coudre les uns aux autres, avec le fil de leur vol, tous les arbres du bois.
Les arbres marqués de rouge ne sont pas ceux qu'on égorge.
On ne regarde plus le paysage qu'on a toujours devant les yeux.
14 avril.
Il faut tout dire. Quand on a bien envie et qu'on peut -- enfin ! -- mettre son derrière sur la lunette, c'est une joie d'attendre encore un peu.
Pour un écrivain qui vient de travailler, lire, c'est monter en voiture après une marche à pied pénible.
Quand un acteur rentre dans la coulisse, il semble se déshabiller brusquement, se mettre à nu.
J'abonde dans mon sens.
La douce mélancolie du travail, le dimanche, quand les autres se promènent.
17 avril.
L'idéal : un rêve précis.
19 avril.
Je ne me contente pas de la vie intermittente : il me faut de la vie à chaque instant.
Elle se défie de son homme et ne lui dit rien de ses affaires. Elle a du bien pour plus de 80.000 francs, et il ne s'en doute pas. On lui offre d'acheter ses vignes à l'amiable : elle accepte le prix. Son notaire, qui n'a rien sur la vente, lui dit qu'elle fait une bêtise. Troublée, et n'ayant rien signé, elle reprend tranquillement sa parole.
Il faut qu'elle ait toujours dans son armoire un billet de cent francs d'avance.
Rien ne l'obligerait à déplacer son argent placé. Elle aime mieux emprunter et payer des intérêts avec ses revenus.
Venant à Paris en seconde, elle avait droit à l'express à partir de Laroche. Pas pressée, elle a préféré rester dans le train omnibus.
Plus elle amasse, et plus elle est désolée que ses enfants n'aient pas d'enfants. A qui tout ce bien va-t-il aller ?
Sur le retour, elle a des éblouissements, des lourdeurs. Elle va trouver son pharmacien qui lui donne une purge et lui dit que ça passera.
Elle a moins peur de mourir que de quitter son bien.
-- Je n'ai pas besoin d'eux, dit-elle de ses enfants. Qu'ils tâchent de n'avoir pas besoin de moi !
Il m'endort. Tout ce qu'il dit est plat. Nous mangeons des gaufres à la terrasse d'un café. Un peu de sucre tombe sur son gilet. Avec l'autorité d'un grand capitaine, il demande une brosse. Le groom le brosse.
-- C'est assez, dit-il d'un ton qui fait ma joie, et il ajoute : Brossez aussi ces messieurs. Mais nous n'en avons pas besoin. D'ailleurs, le groom interloqué n'a pas entendu et s'éloigne.
Comme c'est Capus qui paie les consommations :
-- Payez aussi le groom, dit-il.
-- Qu'est-ce qu'il faut lui payer ? dit Capus. Son mois ?
-- Donnez-lui quatre sous, dit-il sans hésiter.
C'est un garçon admirable.
Il a sur le dos un veston tout fripé qui sort de l'armoire. Ces plis m'étonnent : ce doit être très chic.
Il parle sans cesse, explique tout. Ce qu'il dit est quelconque, mais on sent très bien qu'à des gens cela peut paraître ingénieux et spirituel. Souvent, tandis qu'il parle, Guitry flûte. On ne l'interrompt pas aisément. Il a un « Permettez ! » qui vous arrête, net et sec.
-- Nous autres, dit-il, les quinze ou vingt connaisseurs de Paris...
Il ne peut pas manger un fruit sans en dire l'espèce et sans la comparer aux autres.
On ne peut pas prononcer un nom de ville sans qu'il en parle comme un guide.
Il mesure la qualité d'un éditeur aux avances d'argent qui lui ont été faites.
Bernard, qui se promène avec un petit Montaigne de cinq sous, avant que d'entrer dans une vespasienne, frappe à la porte, sur la tôle.
Chaque poule, la tête sous un cachet de cire rouge.
Capus dit, d'une bouche de femme, qu'elle a une telle odeur « qui ne dit mot qu'on sent ».
Faire de temps en temps un petit voyage de la rue du Rocher à Paris. S'en aller passer huit jours à Paris.
-- Au Concours agricole, j'ai vu une vache qui était belle comme toi, dit Baïe à sa maman.
Poil de Carotte. Je n'ai jamais pu faire un geste de décision sans que mon frère pouffe de rire. De là ma vie humble et plate.
Je n'ai pas une tour, je n'ai qu'un carnet d'ivoire.
Ronfler, c'est dormir tout haut.
-- Je n'ai qu'un défaut, dit-elle : j'ai toujours froid aux pieds.
Comme femme, mon idéal, c'est l'Elmire de Tartuffe.
Ah ! faire des choses que les petits enfants copieraient sur leurs cahiers ! C'est ça, être classique.
Huysmans s'affiche en plein boulevard avec des prêtres.
Un souci en vaut un autre.
Barrès est professeur d'énergie comme on l'est de philosophie : ça n'oblige pas à être sage.
Regarder la nature, ça vaut tout de même mieux que de traduire Virgile.
22 avril.
Les romantiques, des gens qui n'ont jamais vu l'envers de rien.
Je refuse de savoir ce que peut penser des hommes de talent un homme qui n'en a pas.
Sors, va ! Promène-toi ! Le beau temps perdu ne se retrouve jamais.
Deux canards traversent les airs à des hauteurs où notre cruauté n'atteint pas.
Les canards viennent tous les soirs des étangs, ou s'abattent, et leur vol claque comme une voile.
Les geais crient sur le bois comme des charrues.
Baïe demande ce que font les sergents à la guerre.
-- Pan ! Pan ! lui dis-je.
-- Ah ! on les fouette ?
23 avril.
-- Qu'est-ce qu'un critique ? Un lecteur qui fait des embarras.
24 avril.
La fausse modestie, c'est déjà très bien.
Le tremble, quel joli nom d'arbre !
Quand ils communient, ils se font une raie pour l'amour de Dieu.
La truie a sur le dos une raie blanche qu'elle n'a pas pu tremper dans la boue.
J'écoute pousser ma barbe.
Chaque fois qu'on a le dos tourné, un bourgeon éclate.
Quand je me suis marié, j'ai dû mener ma jeune femme dans ma famille. Mon père chercha ce qu'il pourrait faire en son honneur. Il décida de faire remettre quelques tuiles neuves au toit de sa maison, puis il y renonça.
Fils légitime de mes oeuvres.
Je me relève aussi facilement que je tombe. Légère comme une araignée, mon âme remonte à un fil.
La truie et son troupeau de seins.
En un instant, l'esprit parcourt d'immenses pays de rêves, cependant que les yeux passent sur la réalité comme des tortues.
Le réveil déchire brusquement la toile fine de nos rêves.
J'écris des pensées pour quand je serai mort. Elles ne me servent à rien pendant ma vie ; j'oublie même de les penser.
Mon anneau de Gygès qui me rend invisible, c'est ma timidité.
Je compte un triomphe de plus à mon passif.
Déplaisant comme un morceau de papier dans une prairie.
Ma tête est peuplée de mots, comme une forêt, d'oiseaux. Quand ils se mettent tous à chanter, c'est un vacarme !...
Au Jardin d'acclimatation. Le kangourou marche sur ses mollets.
Celui-là, pas d'écriteau : il n'a pas encore dit son nom.
Le yack, fertile en laine comme un champ.
Le lama sourit comme Sarah.
Le tatou, une tortue perfectionnée.
Les éléphants s'approchent l'un de l'autre, croisent leurs trompes et se soufflent dans la bouche comme pour se demander s'ils n'ont pas l'haleine trop forte. Leur soupir gonflerait une voile. Puis ils dansent, plutôt de la tête que des pieds, en l'honneur du monsieur. Et toute cette masse molle, et ce petit oeil comme un oeillet dans un gros sac.
29 avril.
Tout de même, peu à peu je renonce à un tas de choses que je ne peux pas avoir.
Le coq voudrait être monogame.
Il me faudrait, madame, pour dire ce que j'éprouve, un mot qui serait à « larmes » ce que « sourire » est à « rire ».
1er mai.
Samedis populaires de Sarah. -- Les poëtes organisateurs de ces goûters choisissent dans Victor Hugo des choses bien dures, longues et mal dites, afin que le public dépense son ennui.
Sarah, qui dit une pièce de vers, est aussi fiévreuse que si elle jouait Phèdre pour la première fois. On applaudit un peu le petit Brûlé qui croit à un rappel, rentre, et on n'applaudit déjà plus.
Mendès dit élégamment à Guitry : « Vous faites corps avec les proses de Jules Renard. » Rostand arrive. C'est décidément un grand homme. Il n'offre que celle de ses mains qui tient sa canne. Il répond à peine. Je trouve cela très bien, parce qu'il fait des frais pour moi.
Guitry récite. Bernard vient me trouver. « Venez donc, Renard ! Guitry en est à son troisième rappel. »
Sarah, glaciale, feint de ne pas savoir que tout ce qu'a dit Guitry est de moi.
L'arbre avec ses jeunes branches est beau comme un cerf immobile.
Nous sommes tout dans notre premier livre. Nous ne faisons plus tard qu'arracher nos défauts et cultiver nos qualités, quand nous le faisons.
L'avenir n'est peut-être qu'un perfectionnement.
On n'est plein que de promesses déjà tenues. Il ne faut pas compter sur des choses nouvelles.
Il y a les conteurs et les écrivains. On conte ce qu'on veut ; on n'écrit pas ce qu'on veut : on n'écrit que soi-même.
Je dis à Léon Blum que sa femme est de celles qui nous font sentir notre vulgarité ordinaire. On est respectueux et dérouté. On fait une plaisanterie : elles ne répondent pas, elles sourient à peine, et nous voilà honteux.
La pie à longue queue perchée sur sa branche, comme une pipe.
C'est par pudeur, sans doute, qu'ils disent : « Elle veut voir les boeufs », d'une vache qui demande le taureau.
Ils ont bien de la misère, mais ils dorment comme des enfants.
-- Mon mari ? Il est mort.
-- Oh ! pardon, dis-je.
-- Oh ! ce n'est pas votre faute.
Le coquelicot chante déjà dans les blés.
Vous ne direz jamais autant de mal de moi que j'en penserais de vous, si je pensais à vous.
Ils sont tellement orgueilleux qu'ils disent, quand il a plu, que leur rue sèche plus vite que les autres.
Henry Bataille, un Rostand de vingt-six ans, et qui ne réussira pas. Plus laid, et moins glorieux. Une figure jeune et vieille, sans que l'oeil puisse nettement y localiser les âges. Un peu neurasthénique, mais prend plaisir à prononcer ce mot.
-- Je suis sûr de mourir à trente ans, dit-il.
Paresseux, ennuyé, très artiste. Buveur de thé. Presque pas de corps dans des vêtements gris clair. Fait d'admirables portraits en deux ou trois heures, et dit, quand il se trompe :
-- Voilà ce que c'est que d'avoir la prétention de fixer la nature en une séance.
Quand on se regarde cinq minutes dans une glace, on ne se trouve plus ressemblant.
Bady, vivante, nerveuse ; des yeux comme des encriers. Elle prétend qu'elle pleure quelquefois en cachette, la nuit. Bataille, étonné, l'ignorait. Ils se disent des mots gentils, et, tout à coup, semblent séparés par des mondes d'indifférence.
Bataille, des doigts comme des crayons.
-- Francis Jammes, qui est clerc de notaire à Orthez, dit Bady, est insincère et méchante langue, et, avec tout ça, exquis. Nous l'aimons bien. Il arrive à Paris, nous saute au cou, et tout de suite dit par derrière que Bataille le plagie.
5 mai.
Dans les passages sentimentaux de Courteline, il y a un bizarre mélange de Bossuet et de grisette.
6 mai.
Bientôt, le cheval sera sur la terre quelque chose d'aussi étrange que la girafe.
9 mai.
J'ai beaucoup entendu parler des cyprès : je ne sais pas encore ce que c'est.
15 mai.
Je suis le monsieur qui a toujours, hélas ! le petit mot pour rire.
16 mai.
Mort de Sarcey. A la mort d'un ancien, on est comme sur une écluse : on change de niveau vers la mort.
Sarcey me renseignait à mon goût sur le théâtre. Si j'allais à l'étranger, je serais heureux qu'on m'indiquât, non pas les hôtels de premier ordre, mais un hôtel moyen et confortable. Pour cela, je m'adresserais au Sarcey des voyageurs, s'il existe.
17 mai.
Je me destine à la profession de pontife.
20 mai
Il est touchant, Léon Blum, avec sa vieille tante aveugle. Gracieux comme Antigone, il la sert, lui nomme les plats, lui coupe sa viande. Depuis trente-cinq ans aveugle, elle regarde dans la direction de la voix entendue. Son visage ridé est pâle comme du linge blanc qui se déplie un peu. Une jeune fille lui sert de demoiselle de compagnie et lui fait la lecture. Elle s'intéresse à toute la vie qu'elle ne voit pas, et cela nous étonne, nous qui croyons la voir.
Blum m'explique très bien la différence qu'il y a entre Lemaitre et France. Lemaitre a l'air de tout comprendre, mais il ne comprend pas l'essentiel ; il n'a ni solidité, ni fond. France n'a qu'une légèreté apparente ; il a, dessous, l'intelligence sérieuse. Dans l'affaire Dreyfus, il ne pouvait pas broncher. Lemaitre a été le jouet de son intelligence superficielle ; il va çà et là, partout, avec agilité. France ne se sépare jamais de la raison. Il y est planté. Il peut faire, de la main, des gestes capricieux.
-- L'attitude actuelle de Barrès, dit Blum, donne la peur de relire ce qu'il a fait. Impossible que ce soit aussi bien qu'on croyait : on a du se tromper. Je suis patriote, de ce patriotisme que chante Victor Hugo dans Les Châtiments, et qui voudrait, même par la force, imposer au monde l'humanité, et dont le rêve serait de supprimer toute espèce de patriotisme. Je suis fier d'être Français, à cause d'un héritage d'idées que je n'aurais peut-être pas fait si j'avais été Anglais ou Allemand.
Il admire beaucoup Bernard Lazare qui a eu le courage de mettre en train l'affaire Dreyfus, et qui, le succès assuré, se retire discrètement et laisse la gloire aux autres.
29 mai.
Rostand dit qu'il s'embête. Veut un théâtre où il sera le maître. Il affecte de s'intéresser beaucoup à Dreyfus, à Marchand aussi. Il dit, d'un air fuyant, qu'il lui faut, comme à tout le monde des amis sûrs. Près de lui, on l'envie. On sent toute l'inutilité de l'effort qu'on ferait pour le rattraper ; on se venge en le trouvant grêle maigre, pâle, chauve d'une calvitie à laquelle ajoutent de longues mèches de cheveux sur le cou, un peu ridicule. Des traits fins, mais de près, tout cela n'est pas net. Il n'a l'air ni vaniteux, ni dédaigneux mais je crois qu'il tâche d'avoir l'air impénétrable et malin. Il s'enfermera à Paris cet été, dira qu'il est à Pougues, et on lui fichera la paix. Très indifférent à une estime comme la mienne, dont il est sûr, mais très sensible, je crois, aux éloges nouveaux des petits jeunes gens. Trouve du talent à Sée. Trouve le théâtre de Capus ennuyeux et lourd ce qui l'étonne de la part d'un homme de tant d'esprit.
1er juin.
Chez Bailby. Des figures que j'ai vues il y a douze ans. Tous les soirs elles vont en soirée et, tous les soirs, s'extasient du même sourire devant la chanteuse mondaine, la harpiste et le diseur de vers. Elles n'ont pas trop vieilli, parce qu'elles changent de plâtre chaque jour.
Mounet-Sully dit Le Testament de Murger, un sonnet de Soulary, des vers de Gautier. C'est bien, mais c'est trop composé. Familier, il met une main dans sa poche, tragique, il se tourne brusquement à droite ou à gauche, effaré, il cherche la queue du piano.
Il y a un diplomate qui dit : « Moi, vieilli dans les Cours européennes... »
La harpiste, une grande harpie dorée. Ah ! ça se voit, que c'est une harpe ! La femme écureuil. Ses doigts grimpent sur les cordes. Il y en a une qu'ils n'ont pas touchée, sans compter celles de mon coeur.
Une Russe chante : voilà ce que nous a valu M. Hanotaux.
Un monsieur très riche, à l'accent belge, et qui a des châteaux en province, dit qu'il va recevoir prochainement un évêque, et qu'il nous invitera.
Bailby présente et explique.
-- Quel luxe ! lui dis-je. Je suis ébloui.
Près de moi, Mme de Saint-Victor, la fille de l'écrivain, se livre tout de suite comme dreyfusarde et dit :
-- Je ne sais pas si nous sommes du même avis ?
On l'appelle « Notre-Dame de la Revision » : elle descendrait dans la rue.
Montesquiou, bavard, et qui se croit artiste parce que toutes ses paroles sont cueillies aux diverses branches de l'art. Il parle des voix, tâche de les décrire, emprunte, pour parler musique, ses métaphores à la peinture, tâche d'être documenté, précis, fin, et est insignifiant.
2 juin.
Il s'agit d'être, non pas le premier, mais unique.
Ah ! le beau couplet que Molière aurait mis dans la bouche d'Alceste, contre le patriotisme !
3 juin.
Dans une carrière j'arrache avec mes ongles des cailloux polis : je ne construirai jamais rien.
13 juin.
La Gloriette. La vache, il faut tout de même y faire attention : d'un doux hochement de tête, elle vous crèverait le ventre.
14 juin.
Du coq, Guitry dit très joliment qu'il court les mains dans ses poches.
-- Songe que tu as charge d'âmes.
-- Oh ! s'il n'y avait que des âmes...
C'est déjà bien, de trouver de jolies choses. S'il faut encore qu'elles soient vraies !...
Je pose encore, hélas ! quand je dis que je pose.
Il rencontre une petite femme dans un Moulin plus ou moins rouge. Elle est venue à Paris avec un amoureux qui l'a tout de suite lâchée. Il lui offre un bock et lui promet le mariage. Il est très content. Il l'a sauvée de la boue. Il a fait une bonne action, et, comme il a 43 ans, elle, qui n'en a que 20, croit aussi avoir fait une bonne action. Bien entendu, ils couchent ensemble avant la cérémonie. Elle est gentille, un peu vulgaire de visage, dit Mme Steinlen. Elle a reçu une bonne éducation. Elle est musicienne. Rousse, elle est « couverte en briques et à cheval sur un écureuil », dit Steinlen.
Steinlen, vêtu, sous son pardessus, d'un gilet de velours bleu et d'une culotte bleue de charpentier. Il traite sa femme de vieille scie et parle à sa fille comme un pasteur protestant.
Au fond de tout patriotisme il y a la guerre : voilà pourquoi je ne suis point patriote.
Promenade. Je passe devant le cimetière. Je n'ose pas songer à ce qui reste de mon père derrière ce mur, à quelques pas. Je m'éloigne. Tout le long d'un sentier fleuri, mon âme joue avec des idées de mort. A chaque instant je tourne la tête et cherche la Gloriette. Je me demande si elle est plus haut placée que le château, que l'école, si elle a plus de chances qu'une autre maison d'être frappée par la foudre. Cette peur imbécile de l'orage, même par les plus beaux jours, me tient en haleine. Grâce à elle, je paresserai un peu moins.
Je marche dans les blés, qui sont beaux, cette année. Le vent du nord leur est bon. Le vent du midi en aurait brûlé la fleur. Ma canne, que je tiens derrière mon dos, courbe les épis. Des coquelicots courent devant moi. J'arrive au bois frais, silencieux et sacré comme une église, et j'entre par une grande allée qui le coupe en deux. Mes narines sont agacées de fraîcheur, et soudain je me sens léger vêtu.
Qui est-ce qui vient à moi, de là-bas, à travers les arbres ? Personne.
Qui est-ce qui marche sur les feuilles ? Des âmes sans corps.
Des oiseaux de soleil se sont posés à terre et se cachent ou se déplacent selon l'agitation des feuilles.
... Vitaï lampada tradunt Les arbres se passent l'un à l'autre le vent, qui est leur âme.
Heureusement, au bout de l'allée, voici le jour. Tout en moi s'éclaire.
J'entends le sifflement de la faux dans le foin. De loin, je la vois : elle semble valser doucement. Des mouches me piquent. Le temps... Non : mon humeur va changer.
Derrière moi, le coucou, mystérieux, invisible, mal famé, chante. On l'accuse de déposer ses oeufs, un par un, dans des nids de fauvette, de rouge-gorge, de rossignol, de bergeronnette, de grive ou de merle. Le beau crime ! Eh ! bien, et vous ? Avec ça que vous ne déposez jamais vos petits dans le lit des autres ! Mais vous n'avez pas la loyauté de chanter : « Coucou ! » pour prévenir.
Tiens ? Un porte-monnaie. Non ! C'est une taupe qu'un faucheur a tuée et jetée dans le chemin.
Je devine qu'un chariot de foin a passé par ici. Mainte ronce, au passage, en a mordu un brin et le garde.
De ma première promenade je rapporte une rose sauvage, une pauvre rose qui n'a qu'une robe mince, et pas de dessous.
Quel vent ! Que de saluts ! Tous les arbres s'inclinent. Il y a grande réception chez eux, ce soir.
15 juin.
Le coq. Le cochinchinois de Guitry, qui a du poil jusqu'aux talons, à peine lâché dans la basse-cour, nous a joué le retour du marin. Grattant le sol, il appelait les poules. Elles s'approchaient avec défiance et coquetterie. Il a même osé s'adresser à une mère de famille qui, après sa courte honte, a vite caché ses poussins sous son aile.
Ce que je regarde d'abord d'une maison, c'est si elle a un paratonnerre.
Le coq tâche, sans y réussir, de faire sonner ses éperons.
18 juin.
Les meules de foin comme un petit village de huttes régulièrement disposées, et la lune s'y promène dans les rues.
19 juin.
Les étoiles. Il y a de la lumière chez Dieu.
20 juin.
Hier, anniversaire de la mort de mon père. Sans Marinette, je n'y pensais pas.
Ma mère, qui est au lit, fait dire une messe. Ainsi, trois ou quatre vieilles femmes écoutent un prêtre qui prie pour mon père.
Marinette et moi, nous lui portons une couronne assez lourde, en faïence, vernie. On donne aux morts des fleurs de métal, de métal qui dure.
Je suis sur la tombe de mon père. Mes tablettes ! Mes tablettes !
Sur la tombe d'une pauvre vieille femme fleurissent des oeillets de poëte.
Sur une autre, un bol renversé dont on se sert pour arroser les fleurs.
Leurs noms de famille, qu'on avait oubliés, réapparaissent ici.
Telle pierre tombale est le pavé de toute une famille d'ours.
Il est moins cruel de n'aller jamais voir un mort que de n'y plus aller après un certain temps.
Il faut vivre à la campagne en abusant d'elle aussi peu que si l'on était à Paris. Alors, elle « se maintient ».
Ne regarder que la vie, mais ne choisir que les faits qui ont une signification.
J'ai mes défauts comme tout le monde ; seulement, je n'en tire aucun bénéfice.
21 juin.
Cyrano qui a la langue encore plus longue que le nez.
22 juin.
L'oiseau a toujours l'air neuf, né d'hier.
23 juin.
Une feuille tombe, et c'est un grand désastre : elle couvrait un nid.
Pluie. Les arbres marchent dans l'eau, branches retroussées. Les boeufs, inquiets, se réunissent sur les hauteurs. De temps en temps des piles de bois rangées au bord de la rivière, une bûche se détache et va se promener.
Philippe, quand il creuse un trou, a la préoccupation de trouver des os humains. Il dit qu'autrefois on enterrait partout les morts.
24 juin.
Plusieurs fois, dans mes rêves, j'ai inventé le dendromètre, appareil à mesurer les arbres sur pied.
Je gratte la nature jusqu'au sang.
La tête lourde comme un épi.
25 juin.
Les jeunes filles de Chaumot veulent toutes aller à Paris. Celles qui n'osent pas dire « à Paris », disent « en grande ville ». Elles veulent gagner de l'argent pour se marier. Comme elles ne savent rien faire, elles ajoutent qu'elles feraient n'importe quoi, que ça leur est égal. Elles ont un corsage plissé et une petite broche, les cheveux au vent, les pieds dans des savates, des mains propres et des ongles sales, des yeux frais, du rose aux joues, mais des dents inquiétantes.
27 juin.
Ces heures où l'on a envie de lire quelque chose d'absolument beau. Le regard fait le tour de la bibliothèque, et il n'y a rien. Puis, on se décide à prendre n'importe quel livre, et c'est plein de belles choses.
La lune. Cette lueur rose, cette clarté d'incendie, ce reflet de Paris qui la précède à l'horizon. C'est très difficile de voir le premier liséré de son ongle rouge : c'est déjà du feu. Elle monte vite. Elle apparaît tout entière comme un globe de feu couvé. Un petit arbre de l'horizon se dessine sur elle comme sur un écran jaune foncé. Déjà, elle n'est plus intéressante, et puis, c'est toujours la même chose. Elle-même, dont on prenait en pitié la solitude, semble nous dire : « Va ! Va ! Tu n'es pas obligé de rester là toute la nuit. »
28 juin.
Dès que je suis seul, c'est-à-dire sans un livre, me voilà médiocre : mon tirant d'eau diminue.
A trente ans j'étais déjà comme Goncourt à soixante-dix : seule, la note m'intéressait.
Quand je voyais mon père se promener d'une fenêtre à l'autre, voûté, les mains derrière le dos, silencieux, le regard profond, je me demandais : « A quoi pense-t-il ? » Aujourd'hui, je le sais par moi-même qui me promène comme lui, avec son air, et je peux répondre en toute certitude : « A rien. »
29 juin.
Eclairs. Celui-là casse comme du bois sec. Cet autre crépite comme du bois qui brûle.
J'apprends mon village comme de l'histoire.
30 juin.
Mon père. Des vieilles femmes se souviennent encore de la blouse qu'il portait quand il est venu de Paris pour tirer au sort, une blouse d'un bleu pas trop fané, avec des lisérés blancs et je ne sais combien de rangées de petits boutons de nacre qui montaient l'un sur l'autre.
Moi aussi, je l'ai connu avec des blouses. Elles s'ouvraient sur le plastron blanc de la chemise empesée. Ah ! cette chemise ! C'est encore un étonnement pour moi. Il la gardait pour se coucher, il la portait une semaine, et elle était toujours blanche et jamais cassée. Par quel mystère ?
Jour de foire. On dirait La Marche à l'étoile sur la route. Tous ces boeufs, ces vaches, ces gens, vont peut-être voir l'Enfant nouveau-né. Et ces cochons criards comme si l'on ne faisait que les pincer !
Les hommes ont mis leur blouse des dimanches, et, les femmes, ce qu'elles ont de plus noir. Quelques-unes s'abritent du soleil sous un parapluie.
Les boeufs que d'autres boeufs, dans les prés, regardent passer. Les grosses juments qui relèvent prétentieusement leurs sabots.
Dans une mouche, il y a une goutte de sang humain, humainement rouge.
2 juillet.
Un drame à écrire. Il dormait. Il se réveilla et mourut.
Dire qu'un jour je serai un vieux monsieur décoré !
4 juillet.
Bouvard et Pécuchet, le livre de la guigne ; mais c'est trop : on ne les croit plus.
5 juillet.
Baïe met un escargot à côté d'une tortue, pour voir ce qu'ils vont se dire.
Rien de sale comme un lys sale.
Des chevaux labourent. Comme c'est loin, on ne voit pas la charrue, on voit à peine l'homme. Et les chevaux semblent se promener tout seuls, de long en large, à l'horizon.
6 juillet.
Les coudes levés, les poings aux yeux, la grenouille pleure.
Les deux pattes de devant sur une pierre, les yeux hors de la tête menaçante, très « quos ego !... » Mais elle ne trouve rien à dire.
Les oies mangent en marmonnant je ne sais quoi.
Elles vous regardent de leur paire de boutons et portent leur bec comme un sifflet.
Leurs trous de nez pincés et rapprochés les font parler du nez.
Elles ont un petit oreiller blanc au derrière.
Elles naviguent en marchant, et leur queue va et vient comme un gouvernail.
10 juillet.
Les cloches habitent l'air comme les oiseaux.
11 juillet.
Nos enfants, pauvres petits ! Nous pouvons les froisser avec la précision d'un marteau-pilon.
12 juillet.
De vieilles voitures à capote. Ils sont là-dessous comme de vieux porte-monnaie ouverts.
Le jars siffle comme un tuyau d'arrosage.
13 juillet.
L'air, à midi, brûle et bourdonne.
Ce Journal ne pourra être lu que par Fantec, et, encore, que s'il a l'âme trouble de l'homme de lettres ; et il faudra que j'écrive une « Lettre-Préface » pour lui expliquer le mot et la lettre.
15 juillet.
L'arbre, pour m'attirer, me fait des clins de feuilles. D'un mouvement rapide, elles se baissent et se relèvent.
D'énervement je me suis levé à cinq heures. Etonné que dorment encore des gens que je croyais plus matinaux. Ferme déjà vidée dans les champs, portes ouvertes. On retrouve les mêmes boeufs encore occupés à manger. Sur la route, une petite servante en corsage rose ramène des veaux au pré.
Les oiseaux ont la voix fraîche. On peut voir le sauvage loriot jaune.
Le vent, lui, ne s'est pas encore levé. Une fumée monte toute droite.
Le soleil est doux comme une haleine tiède. Il achève un nuage, dont il déjeune.
Les brumes du sommeil, qui pesaient sur les toits, remontent.
Par hasard, ils ont acheté Le Journal. Il y a un article signé de moi. Ils se sont dit : « Voyons voir ça ? » Ils m'en parlent, mais je dis que je me rappelle vaguement, et que j'en fais tant que je les oublie.
-- Je les oublie, dis-je, dès qu'ils me sont payés.
Je les aide à me rabaisser.
16 juillet.
Les sauterelles à tête d'âne.
Louis Paillard me dit en baissant les yeux, une petite rougeur aux pommettes :
-- J'ai cru, d'abord, que le talent chez vous était une longue patience, mais c'est bien plus spontané. Seulement, au lieu de la page abondante, c'est la ligne que vous trouvez, les trois mots. Il y a chez vous telle petite phrase qui fait l'effet d'un volume. A la première lecture, presque tout ce que je dis de vous me produit mauvaise impression. Je relis, et c'est meilleur.
-- Cela vient, dis-je, de votre paresse de lecteur. Pour m'aimer, il faut faire un effort et se mettre dans l'état d'esprit nécessaire, comme en état de grâce. Tout ce que j'écris, j'ai, à un moment, la joie de l'écrire. Cette joie passe, revient, mais elle existe, et elle est communicable, et vous devez la ressentir. A quel instant ? Je ne sais. A la première, à la seconde lecture ? Je ne sais, mais il est fatal que vous la ressentiez.
-- Plus simplement, il faut plutôt, comme pour les poëtes, vous relire que vous lire. Je voudrais faire sur vous une étude où je ne parlerais pas du « brillant fantaisiste », etc. C'est plus compliqué. Il me faudrait d'abord étudier les écrivains nivernais : Adam Billaut, Bussy-Rabutin, etc., puis, vos maîtres, le réalisme qui vous a influencé. Je connais très mal Flaubert, très mal Maupassant, après la lecture duquel vous avez écrit Crime de village, qui est déjà autre chose que du Maupassant. Vous n'en aviez que certaines formes de phrases, mais l'esprit était déjà vôtre. Je n'aurais aucun regret de consacrer deux ans à cette étude. Vous êtes un écrivain unique, et mes relations avec vous sont uniques. Je vous connais dans le milieu même de votre oeuvre. Je connais le milieu, et je suis le seul, ici, avec qui vous causiez. C'est une vraie occasion, et j'ai de la chance.
-- Faites donc, dis-je. Ce travail serait aussi important pour vous que pour moi. Je vous y aiderai. Vous pensez bien que je ne réclame pas de vous, pour l'ajouter aux autres, un petit article sur moi. Je me considère comme un cas littéraire : il vous appartient comme à moi. Chacun peut l'étudier. Je suis impersonnel, c'est-à-dire que je ne suis pas responsable du littérateur. Je n'ai ni à le blâmer, ni à le vanter : il est. Regardez-le. J'en fais autant de mon côté. En un mot, considérez-moi comme votre Philippe.
-- Je vais m'y mettre, dit-il. J'ai déjà des notes. Je suis sûr que vous allez de plus en plus vers l'humanité et la bonté, mais que celle-ci est chez vous quelque chose d'acquis et de raisonné. Au fond, il ne faudrait pas s'y fier.
-- Nous sommes presque tous amis, dis-je.
-- Poil de Carotte dit à chaque instant des choses audacieuses. On éprouve une gêne, non à cause des audaces, mais parce qu'il nous renseigne mal sur lui-même. On ne sait trop l'âge qu'il a.
-- Parce qu'il est fait de moments. Ce n'est pas un être qui se compose : c'est un être qui existe. J'aurais pu l'arranger, le tailler : je ne l'ai pas voulu. C'est un travail que vous faites vous-même, agacé peut-être, mais peu importe, et, par ce travail, vous accroissez, bon gré, mal gré, la vie de Poil de Carotte.
-- Une chose m'étonne, dit-il : c'est que vous décriviez si peu notre pays.
-- C'est parce qu'une description n'existe pas en tant que description par détails. On regarde un pays : on ne l'énumère pas. C'est l'impression par ce regard que je voudrais rendre, mais il n'y faut pas plus de deux ou trois mots. Je les cherche, et je les trouverai.
17 juillet.
La mort lui a mis son clair de lune sur la face.
Les deux pigeons. Ils s'aiment d'amour tendre, mais ce sont deux femelles. Chaque fois, rien.
18 juillet.
Chauve, quand il se découvre, on croit qu'il ôte sa chemise.
Se dompter, n'est-ce pas aussi tuer de bons moments ?
Une fois ma résolution bien prise, je reste encore indécis.
Le remords qui relève notre âme en bosse.
Si Baïe avait fait les chiffres, il y en aurait un pour chaque nombre : ce serait bien plus commode.
Le rat au bout de la branche, le chat sur le tronc. Ni l'un, ni l'autre ne bouge. Coup de fusil. Le rat tombe. Le chat vole, flaire et s'éloigne, un peu étonné tout de même de sa puissance.
Penser ne suffit pas : il faut penser à quelque chose.
La voix inarticulée et pâle de ceux qui rêvent tout haut.
19 juillet.
Les brumes montent çà et là comme des fumées éparses. Les hommes souterrains allument leur foyer.
20 juillet.
Les choses ne me frappent pas : elles me reviennent.
Le noyer est le plus taciturne des arbres.
La Marche à l'étoile. Passent un gros cheval noir, une pleine voiture de femmes dont on voit les jupons blancs, une vieille sous son parapluie qui lui sert d'ombrelle, un troupeau de boeufs et d'hommes qui meuglent et jurent, courent et montent les uns sur les autres, un paysan tout seul qui ne vendra ni n'achètera, qui verra, un petit veau dans une caisse à jour sur une voiture, un tape-cul à roues rouges, des boeufs, des boeufs, et encore des boeufs.
Un coeur dur qu'il faut à chaque instant que je serre, pour l'amollir.
21 juillet.
Victor Hugo, un génie qui ne tâtonne jamais.
Notre vie a l'air d'un essai.
23 juillet.
La batteuse, grosse mouche qui bourdonne dans le village.
Dans les plus joyeuses sonneries de cloches il y a toujours quelque chose de grave, de mortel.
24 juillet.
On les voit dans les champs. Ils n'ont plus que la culotte et la chemise, et leurs bretelles ressemblent à des harnais.
C'est leur aptitude à la misère qui les fait vivre.
-- On peut vivre ici, dit Borneau, quand on a les qualités d'un âne, qu'on est sobre et laborieux.
Leur langage est plein de petites images d'un sou qui les amusent.
Je crois être dans une mine d'or, et je ne gratte que de la terre.
26 juillet.
Renan. Quelques-unes de ses pages les plus saines remettent tout en place.
L'homme naît avec ses vices ; il acquiert ses vertus.
J'ai plus d'une fois essayé d'être triste un jour entier. Je n'ai pas, pu. Pas même ça !
L'âne qui essaie de pleurer, et qui ne peut que braire.
Une légère brise du nord me souffle au coeur.
27 juillet.
Sensible à tout, j'ai pris la sotte habitude de dire : « Tout m'est égal. »
Les paysans ont quelquefois la charrue trop longue.
Il faut aller à la sagesse par le plus court, par des chemins de traverse.
On ne méprise bien que ce qu'on aime secrètement.
28 juillet.
Le style, c'est l'habitude, la seconde nature de la pensée.
Si l'homme avait le pouvoir de compléter la nature, au serpent il ajouterait des épines.
Les arbres se réfléchissent dans le canal : des masses d'ombre pendues sous terre par une grosse corde.
L'arbre fait traverser la route à son ombre.
L'arbre déchaussé, son pied et ses gros doigts tordus visibles au bord du fossé.
29 juillet.
Une fois, elle a vu un ramonat au faîte de Paris.
D'autres, à ma place, monsieur, ont interrogé l'Infini. Ils ont voulu l'embrasser : ils sont revenus, la tête et les bras vides.
1er août.
Si l'on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce en serait la salle d'attente.
Tâchons de voir un peu clair en Dieu.
Philippe à tête de terre.
Oh ! notre pauvre oeil humain ! Dès qu'il regarde, on ne voit plus.
Philippe a bu trop d'eau, et il a des coliques. Il n'a plus de jambes.
-- Il faut lui faire du thé, dit Marinette à Ragotte.
-- Oh ! je n'ai pas de cette denrée-là.
-- Je vous en donnerai. Mettez de l'eau sur le feu.
-- Oh ! mon feu est éteint. Je ne veux pas le rallumer avant ce soir.
-- Mettez votre eau sur le mien.
-- Oh ! ma foi, non. Philippe aime bien la soupe aux choux. Je lui en ferai ce soir une bonne qui le guérira.
3 août.
L'impression que nous fait dans les champs une fille qui, de loin, nous paraît jeune et jolie.
Bucoliques. Et si je disais qu'ils sont de la Nièvre, en seraient-ils plus de la Nièvre ? Ce sont des hommes de la campagne, de la nature.
Honorine. Elle laissera ses sabots à la porte du Paradis.
5 août.
Francis Jammes joue un peu trop. L'art est plus sévère et résiste mal au goût épuré. Le simple n'est pas le mièvre.
Monsieur le curé est venu me voir. Je me suis dit : « Il ne va toujours pas me manger ! » Maigre, voûté, minable. Un accent de terroir. On sent tout de suite l'ennemi borné. Il accorde qu'on puisse avoir des qualités sans aller à la messe, qu'on peut être entre Dieu et le diable, mais tout de suite :
-- L'épreuve ramène à Dieu. On en est quitte pour prier pour les égarés. Rien n'empêche de les voir.
Il parle de sa conscience comme d'un rond de cuir où il serait solidement assis. Je voudrais lui tendre la main, mais j'y sens du plomb. Il vient me voir parce qu'un curé doit voir tout le monde, et il me fait l'éloge de ma mère : il tombe bien !
Un front étroit, comme martelé sur l'enclume de la foi. Il trouve que les paysans ne travaillent pas.
-- Ils n'en sont pas plus heureux, dis-je.
Sa soutane, luisante, ressemble un peu à une peau de serpent par endroits trop large.
8 août.
Oh ! la niaiserie des femmes distinguées de province ! Leur bavardage continu, appliqué et prétentieux ! Chaque phrase est un cliché, et c'est dit doucement, du bout des lèvres, de l'air résigné d'une femme qui sait le fond des choses.
Déprimantes et asphyxiantes, elles sont les femmes supérieures pour les petits curés de campagne, les maîtresses d'école, les commerçants de village.
Celle-ci préfère les vêpres à la messe, on ne sait pourquoi.
Un orage ! Mets-toi vite à ta table de travail afin que, si tu es frappé, ce soit sur le champ de bataille.
Le papillon, ses ailes repliées, ressemble à une petite vieille dans son châle
9 août.
D'un orage qui gronde au loin et ne bouge ni à droite ni à gauche, et n'avance ni ne recule, Ragotte dit, comme si elle s'en prenait aux gens :
-- Qu'est-ce qu'ils ont donc à toujours tonner comme ça, là-bas ?
Je n'aime que les conversations pleines de surnaturel.
22 août.
Après avoir bien sondé le ciel impénétrable, il faut en revenir à l'image du papier bleu percé de petits trous.
Des prés, c'est des prés, mais, des champs, c'est des terres.
Il faut rentrer : déjà les araignées dressent leurs petites tentes pour la nuit.
6 septembre.
Une vieille. Elle a filé au fuseau. Son rouet marche toujours. Elle ne se met jamais à table parce qu'elle est à peine aussi haute. Elle mange quand elle a faim, jamais aux heures des repas, et toujours le pain rassis le plus dur. Elle boit le vin qui tourne à l'aigre.
Il n'y a pas beaucoup de vieilles femmes pour filer aussi fin qu'elle.
Elle a connu les chènevottes qu'on trempait dans le soufre et qui servaient d'allumettes. Il y en avait toujours dans un pot, sur la cheminée.
Lamartine. Son génie femelle.
Deux hirondelles se sont choquées dans l'air.
Elle crie comme si l'on ne voulait pas attenter à sa vertu.
Il a un cheval qui n'a que les pattes de devant de mauvaises.
Le chat tâte l'univers avec sa patte.
Je n'admets pas que l'on contrarie mes projets, surtout quand j'ai la certitude de ne jamais les mettre à exécution.
Les feuilles jaunissantes donnent aux arbres l'air d'être mûrs.
10 septembre.
Les paraphes à encre rouge de l'éclair.
23 septembre.
Les jardins qui s'éteignent, à l'automne.
Lever d'un paysage dans la brume. Voici les arbres du verger, la meule de paille, la ferme, le canal qui bleuit, et, tout le long du canal, les peupliers fantômes écartent peu à peu leurs draps de brume.
-- On devrait faire une pièce, une grande pièce comme Cyrano, dit Baïe, avec tout ce que j'ai dit quand j'étais petite.
Le plain-chant du laboureur.
Au contraire de César, je ne suis pas le premier dans mon village, et je ne suis rien à Rome.
Le gîte d'un lièvre même absent est plein de peur.
Dickens, oui, oui ! Mais il n'a pas le son d'humour qui plaît à mon oreille.
25 septembre.
Chasse. Le vent chante à mon oreille dans le canon court de mon fusil.
La luzerne verte, ondulée et mystérieuse comme un lac, quelles surprises nous cache-t-elle ? La flûte de Pan, c'est une éteule dont les tiges sèches et creuses flûtent au moindre vent. Lorsque s'y mêle un chant de caille, c'est exquis.
Ce village isolé, entouré de bois, sans horizon, où le facteur n'arrive qu'à trois heures du soir. Tel châtelain envoie tous les jours son domestique à la ville.
Des fermes, on a l'impression que ces gens-là ne lisent jamais un journal et n'apprennent les nouvelles qu'aux foires.
Des prés et des prés. Le pays ne semble habité que par des boeufs. Je me demande : « Pourquoi cette ferme est-elle là plutôt qu'ailleurs ? » Philippe me dit qu'elle est toute proche d'une source qui ne tarit jamais. Voilà l'explication.
Il est un peu gêné quand, avec son fusil, sa carnassière, son paletot de monsieur, il passe près d'une charrue dont les laboureurs le connaissent.
Voici un pré que le père Perrin a gagné aux cartes au vieux père Chat. Lui-même a perdu, un dimanche, son cheval et sa voiture, mais il les a regagnés le dimanche suivant.
Autrefois ce ruisseau était flottable. Voici la place où l'on empilait le bois.
Des fumées de feuilles de pommes de terre qu'on brûle.
Des arbres vieux comme le monde. Vivre ? Rien de meilleur que la vie. Une petite rate se sauve dans son trou. En plein midi, un renard gratte au pied d'une haie.
Et il faut se promener le matin et le soir, car le soir est aussi beau que le matin.
28 septembre.
Un lièvre, c'est gros, c'est lourd, et on est tout pâle, un peu comme si l'on venait de tuer un homme.
Quand deux maisons ne se touchent pas, ça fait une rue.
16 octobre.
Rentrée à Paris. Le soleil couchant est rose comme l'intérieur d'une coquille
17 octobre.
Est-ce donc si sûr qu'on soit né pour vivre ?
Oh ! ces poëtes de terroir qui n'ont même pas un petit goût de fumier !
Les mots sont comme une voûte sur la pensée souterraine.
La route passe sur le mont comme une bretelle sur une épaule.
Le vent claque dans la nuit comme un drap noir.
Le bal. Ils étaient trois : le père, qui jouait du violon, le petit, du triangle, la mère, du violoncelle ; mais elle faisait seulement figure : elle ne rendait aucun son. Elle n'osait pas appuyer son archet sur les cordes.
Il y a en moi un Musset auquel il n'a manqué que l'absinthe.
Ce soir, Paris me fait l'effet d'une grosse farce. Il y a de jolies femmes qui font le trottoir à leurs risques, alors qu'en province elles feraient sûrement de riches mariages.
Tout cet été, j'ai vécu de mes rentes intellectuelles. Oh ! j'ai des goûts modestes ! Il suffit à mon esprit de joindre les deux bouts.
Je suis chez mes paysans comme Chateaubriand chez ses sauvages : inutile d'aller si loin.
Lys, c'est trop pour moi : liseron suffit.
Le van, cette coquille Saint-Jacques.
Tout là-haut, une alouette se pose sur un rayon de soleil.
Chasse. Je me mets dans la peau du lièvre.
Ils se croient des hommes d'action parce qu'ils prennent toujours les meilleures places en chemin de fer.
De tout ce que nous écrivons, la postérité ne retiendra qu'une page, au plus. Je voudrais la lui choisir moi-même.
Capus a fait trois pièces, deux dont il est sûr, et une mauvaise, c'est-à-dire qui a plus de chances de réussir que les autres. Après avoir attendu dix ans sa décoration, il affecte de dire qu'elle ne l'a fait loucher que dix jours. Arène et Calmette ont invité Leygues à dîner et lui ont dit : « Il faut décorer Capus. » Il connaît tout le ministère, excepté Leygues.
-- Ça se porte sur le pardessus, dit-il. Moi, je ne le fais pas.
22 octobre.
Promenades parisiennes. Vu une édition illustrée de Cyrano : c'est riche et banal. Les Histoires naturelles de Lautrec ont une autre allure : il y a un cochon qui est déjà en charcuterie.
Echo de Paris. Henry Simond diminue les conteurs. Il ne garde que François de Nion, Margueritte, Foley (il hésite), et Henry Fèvre parce que c'est un bon garçon pas heureux. Il me dédommagera. Que je donne toujours deux contes d'avance à Rosati !
Il y a encore des terrasses de cafés de gens de lettres devant lesquelles je n'ose passer.
Chez Guitry. Le plaisir de remettre ma main dans la large main de cet homme. Brandès a toujours une jolie taille. Elle met beaucoup de vin dans les verres et de viande rouge dans les assiettes.
Nous lisons du Molière. Guitry récite du Misanthrope avec une intelligence dont son public ordinaire ne se doute pas. Quelle pauvreté d'images dans Molière, mais quelle amère éloquence ! Un rire et des larmes irrésistibles.
24 octobre.
Raynaud me demande s'il y a une différence entre La Tour d'ivoire et Les Cornes du faune.
-- Non pas du point de vue de l'esthétique, dit-il. Je suis sûr de ce que je fais, mais quant à l'impression que ces deux livres peuvent produire sur le public.
Il parle de son talent, lui aussi, des envieux, des ratés. De Heredia, ce sonnettiste inférieur à Soulary, lui fait des crasses. Il croit à la presse, et voudrait des petites notes dans les jeunes revues. Il compte sur Coppée pour entrer dans un journal. Il croit que les éditeurs perdent les manuscrits, et il tient aux siens. Il se demandé s'il pourrait avoir une note à La Vogue.
-- Toi qui connais tout le monde..., me dit-il.
Je le regarde : il a pourtant l'air aussi vieux que moi.
26 octobre.
Je n'aime pas la musique, mais j'aime toutes les musiques.
Quelque vulgarité souligne le talent.
Le soleil diminue au fil de l'horizon comme un noeud qui se serre.
Les feuilles tristes semblaient me dire : « Tu as de la chance, toi, de ne jamais pouvoir mourir ! »
29 octobre.
Bavard, gueulard, banal, insupportable. Il ne lui faut pas plus d'un quart d'heure pour mettre entièrement à nu son coeur souffrant de petit littérateur. Son livre va-t-il se vendre ? L'éditeur va-t-il en reprendre un autre ? Il serait content d'être cocu s'il pouvait en tirer un chef-d'oeuvre.
Il a connu la misère. Il voudrait avoir la certitude que ce qu'il fait est bien.
Y être de ma résignation comme d'une seconde peau, tannée.
30 octobre.
André Beaunier. Trente ans, figure grasse, blanche, imberbe. Tout petit, riant, jeunet, l'air d'un séminariste qu'un excès amuse. Prétend que Lemaitre est très ennuyé, que l'homme politique de Mme de Loynes, c'est Barrès. Brunetière a l'ambition qui lui va le moins : celle d'être populaire. Beaunier a cet esprit qui consiste à tout dire avec l'air de s'en amuser.
Ne jamais se plaindre et toujours consoler.
31 octobre.
Chose effroyable, se mettre en habit, s'asseoir sur un bout de fesse, manger sans goût, parler sans abandon, puis jouer, ou regarder jouer aux cartes.
Certaines femmes disent qu'elles ne trouvent aucun talent à Guitry de la même façon qu'elles diraient : « Ce monsieur ne m'offre pas do coucher avec moi. »
Ces jolies femmes parlent, sourient, mangent et boivent comme des anges, puis, la taille desserrée, elles se mettent à jouer aux cartes, comme de vieilles sorcières.
Ils mangent une poire avec une fourchette, et ils doivent tout faire comme ça.
1er novembre.
-- Mon grand défaut, dis-je à Bernard, c'est de ne pas distinguer admiration et compliments de l'obligeance, et, parce qu'on m'offre des éloges, de compter sur des services. Je ne devrais pas vous le dire, à vous qui justifiez le moins, entre tous mes amis, cette remarque.
-- Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites en ce qui concerne les autres, un peu aussi en ce qui me concerne.
-- Les mots que je fais sur vous, Bernard, sont toujours bien.
-- Vous êtes sûr, dit-il, de ne pas entamer mon cuir épais et de tirer une petite flamme d'approbation de mes yeux de pachyderme.
En enfer, je recevrai des coups de bec de toutes les perdrix que j'ai tuées.
16 novembre.
Nous laissons la nuit venir entre nous deux. Il me dit soudain :
-- Vous avez les yeux phosphorescents.
Il me dit ça d'une voix de gorge : il a peur. J'ai la modestie de répondre :
-- Non ! C'est le reflet, par la fenêtre, du bec de gaz qu'on vient d'allumer dans la rue.
23 novembre.
Aux premières. Théâtre. Ce château de cartes entouré d'un fossé de vagues humaines.
24 novembre.
Ce qu'on appelle une situation neuve au théâtre, c'est une situation impossible.
26 novembre.
Chez Nohain. Petits carreaux, petits rideaux, aquarelles jolies de Mme Franc-Nohain. Lui, peut-être pas si artiste, mais un sérieux désir d'arriver, de gagner de l'argent, de ne pas trop plaisanter avec le succès. Déjà, une hostilité bandée contre les juifs.
Prétend juger froidement et nettement nos hommes politiques, au lieu de hausser les épaules et de dire : « Je m'en moque. »
Nous parlons décoration.
-- Voilà, dit-il. A divers moments de notre vie le gouvernement nous prouve qu'il nous tient. Année de caserne, vingt-huit jours, croix. Il se rappelle à notre souvenir et n'est pas fâché de nous humilier un peu dans notre dédain affecté pour la politique.
La vieille fille. Un couple sans enfants.
-- Ma chatte vient d'avoir un petit, dit-elle.
-- C'est toujours ça !
Concierge : Sursum cordon !
Le vent mesuré d'un beau jour d'automne.
L'oiseau de cage facilitant l'entrée d'un autre oiseau dans la même cage.
On est pris de pitié pour quelqu'un qui dit une bêtise énorme comme pour celui qui tombe et qu'on relève en pouffant de rire.
Femme : une âme dans un corset.
Le touriste. En un quart d'heure de conversation il me dégoûte de la moitié de la terre.
-- Elle aime son enfant comme on aime une bête.
-- C'est déjà bien gentil de sa part !
Je suis un littérateur qui ne tire qu'à coup sûr.
Conversation. Il tombe de la neige.
Poil de Carotte. Lecture à Antoine. Avant la scène de la grange, j'entends : « C'est une merveille. » A partir de ce moment, je lis avec plus d'assurance, c'est-à-dire moins bien. Je n'ai d'ailleurs jamais été moins troublé. Après la scène du fenil, je me sens moins pris, et mon public m'échappe un peu. Antoine allume une cigarette. J'entends des sonneries, des pas de gens qui marchent à côté. Je pousse un peu. Ça va mieux quand M. Lepic s'attendrit. C'est fini.
-- C'est une merveille, répète Antoine. Une toute petite longueur. (Il ne peut me dire exactement où, là, sans doute, où j'ai senti que je poussais). Mais c'est fugitif. J'ai rarement entendu quelque chose de pareil. Je ne croyais pas que vous puissiez tirer ça de Poil de Carotte. Vous aurez cent représentations.
-- Vous ne bluffez pas ?
-- J'en suis incapable.
-- Et vous acceptez de jouer Lepic ?
-- Ah ! je crois bien !
Je m'aperçois que j'ai déjà mis mon chapeau. Je l'ôte gravement. Ça a dû faire plaisir à Antoine.
Comme la joie est vite fatigante ! Pour rien au monde je ne voudrais être trop heureux. La joie fait au coeur l'effet d'une glace qui brûle.
Théâtre. Mon unique théorie, c'est de ne jamais faire qu'un acte.
1er décembre.
Il ne faut pas dire toute la vérité, mais il ne faut dire que la vérité.
2 décembre.
Un auteur dramatique qui fait une pièce ne doit pas aller au théâtre, car il trouve, dans toutes les pièces qu'il voit, quelque chose de la sienne.
Théâtre. Eviter les effets vulgaires, et de donner un nom ridicule à un personnage ridicule.
4 décembre.
Concours du Journal. De Heredia, qui précipite sa phrase et ne peut jamais arriver au bout : il bégaie avant le dernier mot.
-- Je suis un de vos plus anciens admirateurs, me dit-il.
Je ne dis pas le contraire. Je ne dis rien.
Dans un coin, Mme Judith Gautier, la seule femme qui ait écrit sur moi des choses désagréables. Le première femme de Mendès, et Mendès est là.
D'Esparbès me reproche de n'être pas allé à son banquet. Il m'appelle bourgeois Bornet, en se frappant sur les cuisses. Tout cela est bas, sans aucune drôlerie, et peut-être que cet homme, décoré par la République pour crier : « Vive l'Empereur ! » n'a jamais pensé un mot de ce qu'il a dit.
De tous, c'est peut-être Mendès qui donne le plus l'impression d'aimer la littérature, celle qu'il comprend.
5 décembre.
Chez Antoine. Pas un mot de Poil de Carotte, et nous sommes seuls. Il me parle de La Révolte, de Villiers, qu'on joue ce soir, et qu'il trouve une belle chose : il me fait peur. Le public a suivi tout de travers. Mellot a pu sauter trois pages sans que ça paraisse. « Tant mieux ! » dit Antoine avec un faux air de dompteur.
-- Avez-vous connu Villiers ?
-- Ah ! oui. Il était épatant. Il buvait des absinthes vertes. Quel type !
Un employé vient dire : « Larroumet est dans la salle. »
-- Il vient quand on ne l'invite pas, dit Antoine.
-- Il vient, dis-je, pour apprendre son métier.
Et, tout à l'heure, sur l'ordre d'Antoine, un autre employé ira dire, dans toutes les loges : « Attention ! Larroumet est dans la salle ! »
7 décembre.
Il faut être dans la vie comme le trappeur dans une forêt.
8 décembre.
Henry Bataille. Ses admirations : Jammes et Loti. Ses mains pâles et maigres, et de grands poils noirs tout de suite, dès le poignet, des dents ruinées, des cheveux trop noirs, un beau front un peu terreux.
Théâtre. Dis toujours à ton ami : « Tu vas avoir un gros succès. » Il ne t'en voudra pas si tu te trompes, s'étant trompé avec toi.
10 décembre.
Tâche d'aborder le poëte avec quelques-uns de ses vers sur les lèvres.
Faites à ma statue un petit trou sur la tête, afin que les oiseaux y viennent boire.
11 décembre.
Déjeuner Capus, Guitry, Bernard, Porto-Riche, et moi. Porto-Riche, qui admire Victor Hugo et en sait par coeur des tas de vers, dit que ce n'est pas un penseur et ne craint pas d'ajouter que c'est un idiot. Il lui préfère Shakespeare.
De chaque grand rôle il dit : « C'est un rôle à reprendre. » Il le dit d'Elmire.
Il est surtout sensible à la pudeur d'une femme au théâtre.
Il est heureux de l'admiration des jeunes gens : ça fait toujours plaisir.
-- Victor Hugo est un Latin, dit-il. Il a refait tous les vers de Virgile.
Cependant, Capus croit qu'il nous fait manger du cassoulet rare : c'est des haricots et de l'oie, le tout pas même salé. Ah ! ce Midi !...
13 décembre.
Il faut avoir le courage de préférer l'homme intelligent à l'homme très gentil.
Celui qui ne tient pas à mourir te salue.
17 décembre.
Concours du Journal. Comme on discute, d'Esparbès, plus petit encore qu'il n'en a l'air, va dire à Mendès : « Il n'y a que vous qui ayez le droit de parler. » Mendès a un léger petit cri de protestation.
D'Esparbès fait la gaffe de me présenter à Judith Gautier. Oh ! ce salut ! Et, peu après, il lui communique ma liste en disant : « Cet homme-là a du goût. Vous n'avez qu'à copier. »
Tous ces gens ne sont pas difficiles en esprit. Ils donnent un prix à une histoire d'oeil de verre qui est de la dernière imbécillité.
Claretie, ce lièvre furieux depuis les articles de Muhlfeld.
Vandal, tout de même étonné de mon arrogance, vient me serrer la main.
De Heredia, lourd, bon garçon et bègue, me demande si je suis content du concours.
Theuriet, et son air de vieux colonel bougon.
-- Je n'ai peut-être qu'une qualité, dit Marni, mais je veux, en littérature, rester femme.
Chère femme !
22 décembre.
Guitry me parle de Curel, ce sauvage.
Il flanque un coup de fusil à un magnifique chien noir qui passe sur ses terres.
A une chasse, Guitry voit arriver des chevreuils qui jouaient, faisaient des mines, se donnaient des coups de pattes. Ils venaient à la mort. Guitry frappe dans ses mains : ils se sauvent, emportant leurs pattes sous eux. Curel voulait le tuer.
Misogyne, c'est-à-dire amoureux de la première venue.
Elle vient. Je la prie de repasser à quatre heures. Elle revient. Elle a froid. Elle a goûté et bu un verre de Bordeaux pour se donner du coeur. Elle s'installe, baisse l'abat-jour pour que son visage reste dans l'ombre, et me lit sa petite chose en mettant partout des accents toniques. Je lui dis :
-- Mais ce n'est pas mal du tout ! Evidemment, on ne peut pas vous prédire, d'après ça, un grand avenir d'auteur dramatique.
Et puis, j'ai envie de lui dire : « Ecoutez, ma petite dame. Vous êtes bien gentille, mais qu'est-ce que nous faisons là tous deux ? Nous n'allons pas coucher ensemble. Je vous parle de votre talent, auquel je ne crois pas, de votre avenir, dont je me fiche pas mal. En somme, je me moque de vous, et je suis sans excuse, parce que ça ne m'amuse pas. Défiez-vous des hommes qui s'amusent de vous ! Si votre mari ne vous est pas trop insupportable, restez avec lui. Sinon, prenez un amant qui vous aime ; ou plusieurs, qui vous enrichissent ; mais que voulez-vous qu'il y ait de commun entre nous deux ? »
Elle est là, le menton appuyé sur la corne de mon bureau, et elle se gratte les dents du bout du doigt.
-- Qu'est-ce que vous voulez faire ?
-- Je ne sais pas.
-- Où cela va-t-il vous mener ?
-- Je n'en sais rien.
Mais, moi, je sais bien que mon discours se retournerait contre moi et que, quand vous sortiriez d'ici, vous me laisseriez barboter en plein ridicule.
Une jolie femme. Dès qu'elle pense bassement, elle a autour des yeux quelque chose de flétri.
Rien ne gâte une jolie femme comme la langue qu'elle affecte de montrer. C'est comme si, sans être prévenu, tout à coup on voyait son sexe.
Pourtant je la laisse ôter et remettre son manteau toute seule.
Et cet acte pourrait finir ainsi : « Et maintenant que je vous ai dit ce que je devais vous dire... » Et le monsieur ôterait son paletot.
Je voudrais être vieux et pouvoir regarder une jolie femme sans qu'elle s'imagine que je désire coucher avec elle.
-- Si un petit chat savait que sa mère est morte, dit Baïe, aurait-il du chagrin ?
Mes petites joies ne sont que le feuillage de l'ennemi qui approche, du malheur.
Jammes ne connaît pas la poësie de ce qui nous déplaît dans la nature : il est trop pot de miel.
-- Les chevaux qui traînent un escalier, dit Baïe, les chevaux d'omnibus.
Si j'avais fait autre chose que ce que je pouvais faire, vous verriez comme ce serait mauvais !
Décentralisation. Il est arrivé de la campagne en sabots.
J'ai l'air d'une araignée au centre de mon moi.
Conférence de Bernard. Un monsieur sort vers le milieu. C'est surtout ce monsieur-là que je verrais, moi. Bernard raconte des histoires drôles ; mais, après chaque histoire, il met un entr'acte. Il faut toujours tenir le public avec une laisse. Peu importe qu'elle soit de soie ou de chanvre.
Le Fardeau de la liberté est une des plus jolies pièces de Bernard.
26 décembre.
Donnay. Réveillon. Cadet ne voulait pas venir, malade parce que la presse avait été injuste pour lui dans Les Plaideurs. Faguet, Larroumet l'avaient trouvé mauvais : il était bien sûr d'avoir été seul bon. Tout à coup, il voit entrer Vanor qui l'a traîné dans la boue. Il feint de reprocher à Donnay sa gaffe ; tout à l'heure, Vanor et lui seront les meilleurs amis du monde.
Cependant Huret, avec ses lèvres doubles, mange deux fois de tout.
-- Je suis avec les Anglais contre les Français, dit Capus. Je suis contre les Anglais avec les Boërs.
Donnay et La Révolution de Michelet. Il trouve ça passionné. Il range ses livres par ordre alphabétique : je suis presque par terre.
Cadet a reçu une lettre d'une Anglaise qui devait autrefois se marier avec lui. Elle lui écrit : « Je vous aime toujours comme homme ; comme Français, je vous exècre. » Et je ne peux dire le nombre d'x et d'r que le sociétaire de la Comédie-Française met dans ce mot.
Chez Brandès. Elle dit à quelqu'un qui se tait :
-- Bien ! Ne vous fatiguez pas.
A quelqu'un qui tousse :
-- Faites pas ça. Vous savez, c'est très dangereux.
Elle trouve ses camarades de la Comédie-Française trop conventionnels.
Capus raconte :
Micheau, le directeur des Nouveautés, qui a gagné trois millions, (sa femme en veut six), est le plus triste des hommes. Il a acheté aux environs de Paris une maison qui est un tombeau. Sa femme est encore plus triste que lui. Ils ont une fille de vingt ans, gaie, fine, charmante, et il veut la marier à un architecte. Il ne donnera pas de dot : il lui servira une rente et l'obligera à habiter une cellule du tombeau.
-- Quand Mirbeau parle de son chien, dit Guitry, il prétend que c'est un chien de race préhistorique, qui tuerait deux cents moutons en une nuit et les mangerait. Mirbeau devient nationaliste. Il estime que Picquart est un traître et que France n'a jamais rien écrit de propre. Il souffre d'avoir été toujours obligé de cacher son âme de conservateur.
Allais, un homme qui s'excuserait de venir dîner sans sa femme en disant tout haut : « Elle a mal aux parties génitales. »
L'ironie ne dessèche pas : elle ne brûle que les mauvaises herbes.
Le verre de lampe met au plafond un oeil de cyclope.
-- Dans mon monde, dit Bernard, je suis devenu l'homme célèbre. Des femmes qui m'appelaient Paul m'appellent tout à coup Tristan, et ça m'agace.
Puis, il va voir Lintilhac au ministère, pour moi. Il a mis son chapeau haute forme, et c'est en fronçant les sourcils, presque d'un air méchant, qu'il dira à Lintilhac : « Vous n'allez pas encore ne pas décorer Jules Renard ! »
28 décembre.
On ne se prépare du bonheur que pour jusqu'au soir ; et il faut recommencer le lendemain, et tous les jours.
Faire un Journal où je ne donnerais que mes notes de l'année précédente. Qui les reconnaîtrait ? Et les pensées, n'étant plus actuelles, auraient l'air profond.
Salle de théâtre vide. Toutes ces gencives nues font mal à voir. Une bouche sans dents.
29 décembre.
Poil de Carotte. Lecture chez Guitry. Après la scène de la servante il dit : « C'est beau. » A la scène du suicide : « Ça, c'est bien. » Je lis jusqu'au bout, en poussant un peu. Quand c'est fini, je vois qu'il a les larmes aux yeux.
-- C'est beau, dit-il.
-- Et maintenant, dis-je, les critiques.
-- Attendez ! D'abord, il faut absolument donner ça à la Comédie-Française. Moi seul, je peux vous jouer M. Lepic. Sa bonté. » (Je pense à part moi : « M. Lepic n'est pas un homme bon ; c'est un homme qui a des attendrissements poignants »).
Guitry insiste. Je réponds que je ne peux pas.
-- Les critiques, dis-je.
-- Le public aura la gorge étranglée : il ne faut pas dépasser une certaine émotion. Après la sortie de Mme Lepic, je finirais le tout en cinq pages. A ce moment, on n'attend qu'une chose : que le père et le fils s'embrassent. Il ne faut plus que du comique et du tendre. Supprimer les duretés et les phrases générales : Poil de Carotte sur la famille, trop dur ; c'est une phrase trop haute pour lui. M. Lepic sur ceux qui acceptent tout d'une femme, etc. Supprimez. Songez que vous travaillez dans la peau, et les autres dans l'alpaga. Il ne faut pas que Poil de Carotte soit un martyr. Antoine ne vous donnera pas la grande bonté apitoyée de M. Lepic. Il faut que, dans chaque phrase de M. Lepic, on sente le « pauvre petit ! » la caresse dans les cheveux roux de Poil de Carotte, et qu'il le prenne paternellement par l'oreille. Faire faire quelque chose à Poil de Carotte et à la servante. Il ne faut pas que Poil de Carotte ait l'air d'une vengeance de Jules Renard.
30 décembre.
Léon Deschamps enlevé par un érysipèle. Ce serait impressionnant, ce corps dans cette boîte, sous ces voûtes immenses et sonores, si les prêtres ridicules n'enlevaient tout sérieux.
Paul Adam a le nez, les moustaches, le dos, voûtés. Scholl se dit : « La vie est belle ! » Il promène sa vieille figure parcheminée et ne reconnaît plus personne.
C'est commode, un enterrement. On peut avoir l'air maussade avec les gens : ils prennent cela pour de la tristesse.
Rebell, rasé comme un derrière de prêtre. Et Bibi la Purée ! Et Jean Moréas intelligent comme un corbeau ! Des visages glabres et des cheveux gras.

 

 

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