Année : 1894


1er janvier.
L'ironie est surtout un jeu d'esprit. L'humour serait plutôt un jeu du coeur, un jeu de sensibilité.
Il a chassé le naturel : le naturel n'est pas revenu.
3 janvier.
Il disait aux guêpes qui l'agaçaient :
-- Allez-vous en butiner.
Faire le doux anarchiste du détail. Il refuserait d'aller dîner dans le monde en cravate blanche, de complimenter une jeune fille qui chante au piano, etc. Avant de s'affranchir de toute loi, il commencerait par s'affranchir des usages.
Mettre, par l'absurde, l'anarchiste au pied du mur.
Faire, en quelques pages, pour l'amitié, ce que j'ai fait pour l'amour, en un volume, L'Écornifleur. Mettre les choses au point.
Henry Céard. Quarante-deux ans avoués. Attardé à la psychologie. Très ferré sur L'Écornifleur, dont il se rappelle surtout les lampions et la partie de promenade en mer.
-- Vous, Renard, me dit-il, vous êtes un monsieur constamment préoccupé de ne pas accepter pour douze sous des pièces de dix sous.
Les doigts qui ont des fourmis plein la tête.
A chaque instant la vie passe à côté de son sujet. Il faut refaire tout ce qu'elle fait, récrire tout ce qu'elle crée.
-- Que faites-vous en ce moment ?
-- Mon testament, dit Goncourt.
La couleur glacée du froid.
Triste à voir comme un être cher qui s'enfonce dans le brouillard.
Respirer une bonne bouffée de servitude et de respect.
Les feuilles bruissent comme un jupon empesé.
Soyez tranquilles ! Nous qui avons peur de la mort, nous mettrons toute notre coquetterie à bien mourir. Auprès de ces dames il a remplacé un Russe qui n'en pouvait plus.
Est-il veinard, le soleil, de se coucher déjà !
Fantec voudrait avoir, comme un cocher de fiacre, une voiture où mettre des personnes « dedans ».
Se souvenant que les clous doivent crever pour qu'on soit guéri, et sa maman ayant mal à un oeil, il lui dit :
-- Ne pleure pas, va, maman ! Ton oeil crèvera demain.
Un coup de sifflet avait raison contre mille mains battantes.
La tête glacée. Ses pensées s'arrêtent dans son foulard.
Vivre et juger sa vie : quel est l'homme capable des deux ?
Des pattes de mouche estropiée.
Il embrassait la jeune institutrice sur les yeux frais de son lorgnon.
4 janvier.
Institution Rigal. -- Le portier et ses gâteaux, ses choux à la crème ; mais le plus beau chou était sa tête frisée qu'il secouait avec fureur quand on voulait se servir soi-même. Poil de Carotte et ses trois brioches : il étouffait. Il prenait le portier en horreur. Un jour, il apprit que celui-ci venait de mourir d'un abcès dans la gorge : chacun son tour. Il s'imagina que le destin le vengeait. -- Madame Alexandre. L'infirmerie. Les orages : M. Rigal, en robe de chambre, traverse les dortoirs. A chaque éclair on distinguait ses brandebourgs. Un enfant poussa un cri, les autres disparaissaient sous leurs draps. Le tonnerre était tombé sur l'hospice ; et cette croix, était-ce un paratonnerre ?
Ma tête est comme une basse-cour. Quand j'appelle les idées poules pour leur donner du grain, ce sont les idées canes, oies ou dindes, qui accourent.
Il n'y a pas d'amis : il y a des moments d'amitié.
5 janvier.
La belle dame, qui traînait avec peine sa robe de velours, demandait un tyran, d'une voix de nez mourante.
8 janvier.
-- Car, enfin, vous êtes aussi un peu artiste, dans votre genre, puisque vous êtes journaliste, me dit M. D..., ingénieur-constructeur de maisons démontables et portatives.
9 janvier.
Dès que je commence un rêve, je le vois déjà irréalisable, et tout de même ça m'amuse tristement de l'achever.
Je crois en vous, je vous crois, j'te crois.
Il me faudrait une maison de campagne avec une salle des dépêches.
Comme quelqu'un qui ayant une mouche dans l'oreille ou elle ferait un bruit épouvantable, demanderait aux autres : « Entendez-vous ? » et serait tout étonné s'ils lui disaient qu'ils n'entendent rien.
10 janvier.
Il renvoyait les cartes de visite en mettant : « Vu et approuvé. »
11 janvier.
La pluie faisait dans les gouttières le bruit de quelqu'un qui mâche du caoutchouc.
Des regards comme des éclairs de chaleur.
Une langue comme cette huître qu'on appelle pied-de-cheval.
C'était un homme méthodique : il déjeunait en mâchant du côté droit, et dînait en mâchant du côté gauche.
Elle demanda si à Chitry-les-Mines il n'y avait pas une succursale de La Société Générale.
Mon cher Moréas, celui qui brise les vers les paie.
Le cheval s'emportant et caracolant, la locomotive eut peur et dérailla.
Il ouvrait l'oeil à se déchirer les paupières.
A sa pièce, on lui serra la main comme pour l'enterrement d'un être cher.
-- Papa, dit Fantec, comment elles font, les montres, pour marcher la nuit quand elles ne voient pas clair ?
Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir vivre à Paris, chère demoiselle ? Vous feriez si bien dans un bordel de province !
Il se fait un sang d'encre.
12 janvier.
Les gens sont étonnants : ils veulent qu'on s'intéresse à eux !
Il consentait à manger très mal au restaurant parce que le patron le connaissait très bien, tout en l'appelant toujours d'un faux nom, autre que le sien.
Notes jetées à la hâte sur le papier : dégraissage du cerveau.
-- Fantec, tu es trop grand, maintenant, pour coucher avec ta mère.
-- Mais je suis moins grand que toi, papa !
Oh ! faire son voyage de noces tout seul !
Baïe. Elle n'a jamais voulu tirer son cheval que par la queue. Quand il tombe, elle ne le ramasse pas, et trépigne de colère. Sans doute, pour elle, un cheval doit savoir se relever tout seul.
Il y a trop de petits os dans ce lièvre : on a l'air de manger ses dents.
-- Il a fait un article sur vous.
-- Y en a-t-il long ?
La bonne, dans sa cuisine, fait beaucoup de tapage en remuant ses casseroles pour couvrir le bruit du monsieur dérangé, à côté, dans les cabinets.
13 janvier.
B..., pour voir s'il est bon à marier, essayant quinze jours de collage avec une pauvre petite femme qui voudrait le retenir ; mais, plein de scrupules, il s'éloigne... ou reste.
15 janvier.
Que ne fait-elle, de temps en temps, brûler dans son coeur du papier d'Arménie !
Comme ces grands châteaux dont on ne voit qu'un peu de fumée.
Se pousser dans le monde avec une charrue devant soi.
-- Il recherche trop la simplicité.
-- Qu'est-ce que ça fait, s'il la trouve ?
D'Esparbès, officier d'Académie, se demandait l'autre jour, avec une sorte d'épouvante d'illuminé, ce que Goethe et Napoléon se sont dit dans leur entrevue de Weimar.
D'abord, ils se sont dit bonjour, puis :
-- Je suis bien heureux de vous connaître.
-- Le plaisir est partagé.
-- Vous faites un beau bruit dans le monde.
-- Il y a, comme partout, des braves gens dans l'armée. Et vous nous préparez quelque chose ?
-- Oui... une machine... en vers ou en prose.
Puis, il y a gros à parier qu'ils se sont dit :
-- Au plaisir de vous revoir.
Le copain qui vous fait une visite parce qu'il a lu votre nom dans les journaux.
On le reçoit froidement, mais il est exubérant, et il dit :
-- Te rappelles-tu la pile que je t'ai flanquée un jour ?
A Madame :
-- Si vous aviez vu !... Il me mordait, rageait et hurlait !
A moi :
-- Tiens, voilà comment je t'ai pris.
Et il fait voir sur l'enfant. Il simule la lutte.
-- Absolument comme ça ! Tu ne m'en veux pas ? Ah ! pour la tête, tu es un malin, mais, par exemple, pour le corps, tu n'as jamais été qu'un freluquet. Tout le monde te tombait dessus. Ah ! t'en as reçu, mon vieux, des tripotées !
L'imbécile ! Il va rester à déjeuner. Et je l'invite à déjeuner ! Et il passera la journée !
17 janvier.
On se lève, frileux, avec un sourire énigmatique et persistant. Nous n'aimons de façon sentimentale que les femmes de nos rêves, de nos sommeils, celles qui déposent dans notre coeur une petite fleur bleue qui vit encore une heure, une matinée après notre réveil.
18 janvier.
Poète ? Non. Je n'ai de ma vie touché une lyre.
Poète, il lui eut fallu une tour Eiffel en ivoire.
19 janvier.
Esprit facile, descendez en nous !
Il n'écrit pas : il grossoie.
En cet instant, si je frappais sur mon coeur, il rendrait un son argentin.
20 janvier.
Elle ne lisait que les livres qu'elle prenait au cabinet de lecture, en suivant le catalogue par lettre alphabétique, et elle n'avait pas encore pu sortir d'Amédée Achard.
La plus franche cordialité cessa de régner.
Fantec cherchant la clef qui fait marcher les vrais chemins de fer.
22 janvier.
Comme un monsieur faisait la cour à deux dames qui avaient des dents fausses :
-- Oui, dit Veber : il voudrait manger à deux râteliers.
-- Je ne comprends le vers que sans lyrisme, dit Docquois.
23 janvier.
Ma place au soleil : ce rayon est à moi.
24 janvier.
Le secrétaire de Daudet a vu, un jour, une boule rouge qui « marchait » sur la route, qui a passé devant lui, l'a renversé sans le toucher, et est allé tuer un peuplier, qu'elle a cassé comme une allumette. Il n'a pu ensuite que se mettre au lit, après avoir télégraphié à Daudet : « Impossible venir dîner vu boule rouge me couche. »
Il montrait le bout de son oreille à son oeil de derrière la tête.
25 Janvier.
Et puis, il y a la mort. Vous ne songez donc jamais à la mort, et que nous allons tous pourrir ?
Il paraît que Barrès n'aime pas du tout la littérature de Schwob.
-- C'est la haine des gens maigres contre les gens gras, dit Lorrain.
Il faudrait, en effet, distinguer le fantastique précis, analytique, géométrique, justifié, de Poe, du fantastique de ceux qui imitent ce qu'il y a en lui de moins bon, de cette terreur qui consiste (Lorrain) à voir des pieds nus sous les portes, des rideaux écartés par une main, et des mains de femme franchement coupées sur le marchepied d'un wagon, et à voir (Schwob) des gens dans un brouillard de Londres, qui collent aux visages des passants un masque de poix, et les étouffent presque, et les traînent, ce qui fait dire aux autres passants : « Voilà encore un homme saoul ! » Le fantastique qui n'est que le rêve d'une imagination déréglée, pas dégraissée, n'a rien de commun avec le fantastique de Poe. La vie peut se passer de logique, la littérature, pas.
-- Monsieur n'est pas là.
-- Dites-moi qu'il n'est pas là, mais dites-lui tout de même que je suis ici, et que je veux lui parler.
26 janvier.
Si tu pouvais voir sur ce jardin la couleur dont le teint mon esprit !
D'Esparbès est un garçon qu'on embête avec Renan.
Les hommes sentent leurs vices Marzac pue l'envie. Le fiel lui brûle la peau, et sa poignée de main suinte.
On m'avait dit qu'il y a, dans les journaux, des littérateurs de vaisselle, sorte de cuisiniers spécialement chargés de faire des saletés aux hommes de talent, de rayer un mot de leur manuscrit ou d'en ajouter un, de supprimer, de recoudre. On me l'avait dit, mais je ne voulais pas le croire.
27 janvier.
Je ne vais dans le monde que quand j'ai envie de ne pas m'amuser.
Prononcer vingt-cinq aphorismes par jour et ajouter à chacun d'eux : « Tout est là. »
Il passe son temps à chercher des gens du même avis que lui.
Caresse : une calotte de velours.
Ses pieds laissaient des empreintes de petits violons.
En dormant sur son bras elle s'est mis des écrouelles à la joue.
Tristan Bernard : une petite tête d'enfant chaude comme une pomme de terre en robe de chambre.
Ce ne sont pas les rentes qui nous manquent : c'est l'argent de poche.
Nous sommes amis comme ça, mais commencez le premier ! Dites-moi, écrivez sur moi quelque chose de désagréable, et vous verrez comme je vous répondrai, et quelle bonne haine réciproque couvait chacun de nous deux.
30 janvier.
Ce qui me donne le plus de fièvre, c'est encore de feuilleter un indicateur de chemins de fer.
1er février.
Elle se faisait quotidiennement servir le thé dans un cercle de figures de cire.
Mommsen a dit : « Les Français sont très honnêtes », rapporte Schwob. « Quand je donnais un sou de pourboire aux cochers, ils me rendaient mon sou avec toute sorte d'injures. »
Il ne discutait pas. Il disait seulement d'un petit ton sec : « J'aime ça... Je n'aime pas ça. »
2 février.
La mélancolie soudaine de celui à qui l'on dit : « Vous savez que je pars en voyage ? »
Aujourd'hui les hommes de lettres prennent copie de leurs lettres afin que la postérité puisse sans trop de mal réunir leur correspondance.
Le ciel est plein d'yeux sanglants. Le ciel, la plus belle queue de paon du monde.
3 février.
Vrai, cette pièce d'Hauptmann m'a ému. Je sens quelque chose là, dans le gros intestin.
Un ami de Schwob vient lui emprunter La Seconde Vie de Michel Tessier.
-- Prenez, dit Schwob, mais à la condition que vous ne le rapporterez jamais.
4 février.
Les enfants devraient être des apparitions facultatives.
Il marchait sans bruit, comme un poisson.
Il n'avait besoin que de deux amis et d'un ennemi, juste ce qu'il faut pour se battre en duel.
Quand Fantec me revit au bout de quinze jours, il me dit que j'avais grandi.
Le fil télégraphique de son lorgnon sur la porcelaine de son oreille.
Les articles qu'on fait, à la sortie des théâtres, sur le pavé gras et qu'on ne publie jamais.
Les cent francs que je lui ai prêtés, il les avait déjà dépensés en démarches pour me les emprunter.
Voyage Nice du 4 au 19.
Seul le marchand de programmes avait un petit banc qu'il portait sous son bras en toute propriété ; et il l'offrait à une dame, le plaçait sous ses pieds, attendait un peu, et le reprenait si on ne lui donnait pas tout de suite un pourboire.
Il avait un rôle où il devait roter pendant cinq actes.
Affiches : dents à crédit, payables 5 francs par mois. Dents pour soirées, payables d'avance et garanties saines.
Le bouton de culotte du chanteur. Il brillait comme une épingle de cravate mal placée. Un musicien lui fit signe. Il fit un grand salut, aperçut son bouton, rougit, hurla. La salle riait. On dut baisser le rideau.
La diseuse impeccable aux bras de charbonnière.
Goûté une banane pour la première fois de ma vie. Je ne recommencerai pas, jusqu'au purgatoire.
Bien manger, bien dormir, aller où l'on veut, rester ou l'on se plaît, ne jamais se plaindre, et, surtout, éviter comme la peste « les principaux monuments de la ville ».
Pour deux sous, il voyait encore d'autres paysages étrangers dans les kaléidoscopes des gares.
Ça sent le pays pour tous.
Voyager doucement, comme un poisson mort.
Elle pressa les yeux de la langouste pour lui faire battre de la queue.
Un teint d'une telle sensibilité qu'il change avec les nuages, comme la mer.
Vous tenez à moi, à mon coeur, comme un coquillage au rocher.
Il y a un certain plaisir d'orgueilleux à se laisser voler par ces gens-là.
J'envoyai une dépêche. Ils attendirent jusqu'à dix heures. L'unique garçon s'était mis en habit, et la bonne en bonnet blanc.
Les grands cuirassés rouges au soleil comme des tuileries sur la mer.
Toulon. De grands mouchoirs à carreaux pendent aux arbres. On y voit la place de Victor Hugo et son petit-fils.
20 février.
Les mauvais pas.
Céder sa place à une dame dans un omnibus. Et quelquefois elles vous reçoivent si mal !
-- Merci, monsieur. Je ne suis pas fatiguée.
-- Je vous en prie, madame.
-- Non, monsieur. J'aime mieux rester debout pour prendre l'air et regarder la campagne.
On se rassied, penaud comme quelqu'un qui s'est levé avant d'être arrivé et quand ce n'était pas son tour, comme un bon petit élève qui veut à toute force réciter sa leçon qu'il sait si bien et auquel le maître d'école dit sèchement : « Asseyez-vous ! »
La vieille qui tâtonne avec son bâton au bord du trottoir et regarde de droite et de gauche. Tant pis, j'y vais ! Mais elle me sourit, me complimente : avec les jeunes, il y a toujours de la ressource. Elle voudrait faire la causette. Si elle ne se dépêche pas, je la lâche, je la fais écraser. Elle me remercie, pose ses doigts sur ma manche. Qui est-ce qui lui demande quelque chose ?
Et je me sauve, rouge, honteux de ma bonne action ridicule.
J'aime à lire comme une poule boit, en relevant fréquemment la tête, pour faire couler.
Vu Louis Ganderax. Décoré, gros, satisfait, un Marcel Prévost avec moins de cheveux, plus de barbe, et des lunettes.
-- Si vous avez une idée, venez, nous en causerons.
-- Voulez-vous des fantaisies ?
-- Oh ! ma clientèle, qui, je crois, sera surtout étrangère, n'aime ni l'esprit, ni l'ironie. Que de Français, d'ailleurs, sont étrangers ! Ainsi, le vieux Buloz...
Suit une histoire interminable, qui prouve que Buloz ne comprenait rien à l'ironie.
-- Alors, dis-je, pourquoi m'avez-vous fait venir ? Vous voulez faire concurrence à La Revue des Deux Mondes en étant une autre Revue des Deux Mondes ?
22 février.
Je t'aime comme cette phrase que j'ai faite en rêve, et que je ne peux plus retrouver.
-- Oui, dit Schwob. J'ai reçu une invitation pour la représentation d'Une journée parlementaire de la part du Figaro. Mais j'ai répondu qu'à mon grand regret il me serait impossible d'y aller. Et je suis sûr d'être le seul à avoir fait ça. Et je suis très content de moi. Je trouve honteuse la réclame que se fait Barrès. C'est un crime de faire une pièce avec Baïhaut. Qu'il fasse donc une pièce avec lui-même ! Ce sera encore plus ignoble, et, au moins, ce ne sera pas lâche.
Je peux dire que, grâce à Poil de carotte, j'aurai doublé ma vie.
Aujourd'hui, trente ans, et je sens mourir tout autour de moi des flots de mélancolie.
Un de mes professeurs de rhétorique, M. Roy, me disait : « Vous passerez par l'École Normale et vous ferez tout de suite de la littérature. Mais, je vous en supplie, n'écrivez pas avant d'avoir trente ans. » Je les ai, et quatre ou cinq livres derrière moi. Sais-je mieux ou moins bien écrire que si je n'avais jamais écrit ?
Quand tu écris une lettre, pense que, sous le sceau du secret, elle sera communiquée à tout le monde.
-- Les mots qui ont la poussière du voyage, dit Tristan Bernard.
Et toi, cher ami, es-tu bien ? N'as-tu plus à souffrir des voisins frivoles, et, si tu vérifies mon amitié, ne vois-tu pas trop clair, et qu'il s'y mêlait de l'envie avec un peu d'hostilité taquine ? Comme c'est doux, de se rappeler qu'on a vécu dans l'intimité de ceux qui sont morts !
Trente ans ! Et, maintenant, je suis sûr de ne pas échapper à la mort.
Parfois, ce que j'écris me semble de la littérature de furet.
23 février.
Avec les idées qu'il épouse Barrès ne fait jamais que des mariages de convenance.
Si vous pensez du bien de moi, il faut le dire le plus vite possible, parce que, vous savez, ça se passera.
24 février.
-- Je me suis interrogé, sondé, dit Bernot, et je me suis répondu que, depuis l'âge de dix ans, je n'avais pensé qu'à la littérature. Dernièrement encore, un ami me disait : « Comment ! Toi, tu es marchand de vins en gros ? Mais, mon pauvre garçon, il faut lâcher ça tout de suite ! Tu ne feras rien dans le vin » Alors, j'ai vendu mon fonds, et me voilà prêt à l'épreuve. Je n'ai pas besoin de gagner de l'argent tout de suite. J'ai gardé une petite affaire qui me permettra de vivre. J'ai vingt-sept ans. J'ai fait des tas de vers et de prose. De quel côté vas-tu me lancer ?
26 février.
-- Axel, oui, c'est beau ; mais une cathédrale aussi, c'est beau, et, pourtant, si l'on vous jouait une cathédrale !... Et ce docteur Janus avec ses bottes, qui avait l'air de l'égoutier de la science !... « Corps splendide », « ciel radieux », avouez qu'il ne s'est pas foulé pour trouver ces adjectifs.
Et d'autres admiraient, parce qu'ils avaient peur de paraître ridicules.
Enfin, elle avait fini. Nous poussâmes un gros soupir d'applaudissement.
27 février.
Ce qui n'est pas du théâtre m'ennuie, mais ce qui est du théâtre m'ennuie aussi.
28 février.
Antichambre de Flammarion. -- Une petite femme brune, sèche, parle au petit employé qui ne sait que lui répondre.
Elle a fait, hier, l'essai de son titre sur des bourgeois, des artistes et des hommes du monde. Ils faisaient une tête ! « Je ne bois que de l'eau à chaque repas, un demi-verre d'eau où il avait mis une goutte de vin blanc pour lui donner du goût. »
Paul Adam lui fera un article. Elle n'aura pour elle ni Le Figaro, ni L'Écho de Paris, ni Le Gaulois_. Mendès voulait la pousser dans un café pour lui faire boire des liqueurs fortes. « Il est très gentil avec moi, mais il ne peut pas me souffrir. Nous nous disons poliment des choses désagréables. Je suis peut-être bête, mais j'ai peur des bombes. Je mourrais bien tout de suite, mais, avoir un bras cassé, un oeil crevé, non, je n'y tiens pas. »
1er mars.
Direz-vous qu'il est idéaliste, celui qui parle de temps en temps des étoiles du firmament et lit Flammarion dans le train ?
Je trouve cette jacinthe admirable. Elle n'a pas besoin d'amour. Elle ne se nourrit que d'eau fraîche. Car, enfin, si l'on te mettait comme elle dans un pot, tu n'irais pas loin.
Et les sauterelles qu'on décapite, et qui, sans perdre la tête pour si peu, d'un coup d'ailes s'envolent par la fenêtre !
Le docteur prit la tête. Il sentait tomber sur sa cuisse des gouttes de sang chaud. Il lui tira l'oreille et lui souffla sur les yeux. Il lui pinça le nez, mais Vaillant ne répondit pas. Pâle et déjà froid, il avait vraiment perdu la tête.
Les tuer, d'abord, et les forcer d'avouer ensuite.
On entendait remuer encorer les oies couchées.
Elles bavardaient de la gorge. Elles soulevaient un peu leurs ailes pour les refermer commodément. Elles s'installaient comme des dames qui se serrent en froufroutant autour du conteur qui va leur dire une histoire.
Et lui, quand il les tenait, il avait la coquetterie de leur demander :
-- Faut-il continuer, mesdames ?
Le froid désordre de Gustave Doré.
2 mars.
Gêné comme quelqu'un qui fait trop de bruit dans un vase.
Il y a le bavardage insignifiant, et le bavardage pompeux qui signifie moins encore.
-- Il ne peut y avoir que deux jeunes revues, dit Pierre Louÿs : celle de la rive droite, et celle de la rive gauche, Verlaine d'un côté, Mallarmé de l'autre.
-- Faguet est « enthousiasmé » de Bonne Dame, dit Estaunié.
Jeantet me dit :
-- Nous vous paierons comme les poëtes, car, enfin, c'est un peu des vers, ce que vous faites. Faire un livre sur Chitry et dire, par exemple : « Ce cochon, je l'ai vu, je le connais et j'ai mis ma canne dans l'anneau de sa queue. Nous avons ensemble d'excellentes relations. »
Régnier me demande trop d'attention. Je lis péniblement ses contes durs. Encore, s'il était mort !
Une grosse femme dont l'amour pesant l'aplatissait comme un calepin.
-- On s'efforce de faire du Christ un homme, dit Bosdeveix. On s'efforce de faire de Napoléon un dieu.
Je t'aimerai, le temps de voir dans ce grain de beauté une verrue.
3 mars.
Pour que le chef-d'oeuvre vienne à vous, au moins faites-lui un signe.
L'ombre d'un arbre mort.
5 mars.
Il met de la haine ou de l'amour en bouteille de Leyde.
Une grande oreille où il pouvait aisément se servir de son pouce comme auriculaire.
Nul n'aura de talent hors nous, moins mes amis.
Hier, nous étions quelques-uns réunis chez Vallette pour faire, du Mercure, une société anonyme par actions. Et nous étions honteux de notre ignorance, et nous tâchions de la dissimuler par des attitudes des hochements de tête d'hommes d'affaires, et nous nous taisions prudemment, et celui qui parlait par hasard roulait dans sa bouche endolorie des mots techniques qui lui faisaient mal comme des aphtes.
6 mars.
Schwob va vers la mort, et, lui parti, je reprends vite mes soucis journaliers, ma vie puérile.
Barrès soutient avec des procédés d'enfant une autorité qui l'embarrasse.
A mon hôte :
-- J'ai redemandé de ton plat, non parce que je l'aimais, mais par politesse, et pour t'empêcher de t'apercevoir que je ne l'aimais pas.
Je serais anarchiste si j'étais malheureux. Mais je n'ai pas à me plaindre.
-- Comment pourrais-je être à la fois anarchiste et satisfait ?
Un paysan, c'est un tronc d'arbre qui se déplace.
Sachez écouter. Malheur à celui qui, sans la ramasser, laisse tomber une parole d'or de la bouche d'autrui.
-- Nous ne voyons jamais un paysage que comme une toile de fond, dit Willette.
La fatigue de nouer jusqu'au bout ses cordons de souliers.
Ne peut-on pas dîner chez les gens et ne leur trouver aucun talent ?
De ce grand corps, il ne sortait que la voix de sa femme.
La vie est arrangée pour qu'à chaque instant le plus faible soit le plus fort, et que le plus bête ait le plus d'esprit.
9 mars.
Je n'ai rien oublié d'elle, que sa mort.
10 mars.
Pour bien arriver, il faut d'abord arriver soi-même puis, que les autres n'arrivent pas.
Son genre d'esprit : il ne faut pas abuser, même des pires choses.
Comme toute comparaison originale doit forcément, à la longue se banaliser, n'en jamais faire.
12 mars.
Le critique de livres ne lit plus que sa critique, que lui rédige son secrétaire.
-- J'ai la prétention, dit Courteline, d'être l'homme de France qui a le plus de bon sens.
14 mars.
Songe-t-on à jalouser M. Bertin qui lit des vers au petit lait, dans le monde bureaucratique, le jour de réception du sous-chef ?
Vraiment, aussi, il trouve que cet arbre a trop l'air en bois.
15 mars.
Notre vie, c'était comme un lac d'amitié traversé par un courant d'amour.
16 mars.
Le soleil ne s'est pas levé aujourd'hui. Il a sucé un peu de neige et s'est recouché, bien affaibli.
Lire une page de ce livre et le poser, pour ne plus le reprendre.
17 mars.
Lire un livre du bout du pouce.
Pierre Sales raconte à Collache mon élection. Devant l'hostilité de quelques vieux membres, Zola dit : « Messieurs, si nous ne sommes pas sûrs de faire passer M. Jules Renard, il faut remettre l'élection, car la Société des gens de Lettres se rendrait ridicule. » Et M. Edmond Thiaudière ajouta : « Je viens seulement de lire un de ses livres : c'est plein de chefs-d'oeuvre. »
Il ne faut pas avoir trop faim pour bien manger, car, dès qu'on se met à table, on n'a plus faim. De même il ne faut pas se sentir trop passionné quand on veut écrire.
20 mars.
D'une race d'escargots plus sensibles et dont les cornes ne sortent jamais.
Un goût si mauvais que c'est encore du goût.
Chiromancie. Quand on a l'index plus court que l'annulaire, on préfère la gloire à l'argent ; mais, si l'on se suce l'index de façon à l'allonger, on a tout de même des chances de devenir riche. Un doigt effilé est signe d'imagination : sucez donc votre doigt avec opiniâtreté. Un doigt carré est signe de raison : écrasez-vous donc le pouce, et nul n'osera vous contredire, etc., etc.
Graphologie : mettez les points sur les i, et votre esprit deviendra net. Paraphez en coup de sabre, et vous n'aurez pas peur.
La gloire d'hier ne compte plus ; celle d'aujourd'hui est trop fade, et je ne désire que celle de demain.
21 mars.
Vous devez faire dans ce journal des choses très bien, mais précisément. Je ne lis pas ce journal.
On se met en colère contre les vieux, mais je vois très bien que, dans deux ou trois années, je ne pourrai plus lire un livre de jeune.
22 mars.
Qui dira, qui peindra les étranges choses que je vois !
L'orgueil de dire, quand tout va mal : « Ça va bien. »
24 mars.
Vu hier Anatole France. Il me parle de L'Écornifleur, qu'il aime beaucoup, beaucoup. C'est toujours un plaisir que d'entendre les gens vous louer mal. Je lui demande pourquoi il m'a appelé « le plus sincère des naturalistes ».
-- J'entends par naturaliste, dit-il, qui aime la nature.
Tout va bien. D'ailleurs, ça n'a pas d'importance. Il aura l'occasion de reparler de moi et se rattrapera, comme les autres.
Je lui dis :
-- Mon procédé est très simple. Je m'intéresse à ce que je fais, et je tâche d'y intéresser les autres.
Et France, avec sa tête vissée se retournait du côté de Veber, et disait :
-- C'est très bien, ce qu'il dit là. C'est très bien.
Pierre Veber. Il ne parle pas, mais, avec l'élancement d'une jeune chèvre, il broute une branche.
-- J'ai beaucoup de volonté, dit-il.
Poil de Carotte. Ce frisson dont il tremble à l'approche du ridicule.
Mot de femme : « Elle est jolie, mais elle le sait trop. »
25 mars.
Ensuite, ils mangèrent un plat de gravier où il y avait quelques lentilles.
Il écrit à vol d'oiseau.
Du talent, tu en as assez. Maintenant, perfectionne un peu ta morale.
-- Il court, il court, le furet !
-- Pour quelle maison ?
28 mars.
Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt.
29 mars.
Mon cher directeur, vous avez tort de ne pas prendre aujourd'hui ma copie. Elle est bonne. Je la soigne. Avec elle je veux me faire un nom. Je manque d'habileté pour tromper les autres, et d'indifférence pour me tromper moi-même. Prenez-la, car, plus tard, vous me la paierez très cher, quand elle ne vaudra plus rien.
Ce soir, commander le bouillon de poule, tandis que l'invité n'y est pas : lui laisser les plats mensongers et les filets plus faux encore.
-- Oh ! Je n'ai pas de jour, mais je reste un jour par semaine à la maison pour coudre, et pour permettre à mes amies de venir me voir.
Ce n'est pas difficile, d'être exquis de temps en temps ; mais l'être tout sa vie !...
Les revenants de Salis font entendre, au lieu d'un bruit de chaînes, un bruit de verres cassés.
Willette, qui a l'air d'un oiseau élevé par des serpents, dit :
-- Un paysan est un accident de terrain.
Et sa femme lui dit :
-- Tu bois trop d'absinthe, Pierrot.
-- Vous croyez tous ces racontars ? dit Verlaine. Je ne me saoule, monsieur, que pour soigner ma réputation, dont je suis l'esclave. Je ne me saoule que quand je vais dans le monde.
Palmier, arbre absalonien, aux cheveux de poëte idéaliste.
Je serai un petit enfant, et il faudra bien me soigner, me dorloter, me couper mon bonheur dans une assiette, me l'écarter sur ma tartine.
Notre amitié ne pouvait pas durer : nous nous sommes trop vides l'un l'autre.
C'est le premier jour de l'année, et, grand Dieu Seigneur ! ce n'est sûrement pas le dernier.
Me réserver dans le Mercure cinq ou six pages où, sous le titre du Grand Saint Éloi, je ferai un peu ce que fait « le Chasseur de chevelures », où je dirai sous l'anonymat des choses énormes.
Le mot que Barrès écrit le plus, c'est « émotion » ; mais, ce qu'il a le moins, c'est l'émotion.
A l'affût, j'attends tout ce qui me passera par la tête.
Paul Hervieu : « Bon ! » dis-je. « Voilà encore... » Et déjà, ivre de « vingince », j'ai pris Diogène le Chien, et, l'ayant lu, je ne me suis pas envoyé dire : « Imbécile ! »
31 mars.
Les gens qui veulent suivre des règles m'amusent, car il n'y a dans la vie que de l'exceptionnel.
Un jardin d'une vingtaine de mètres qu'il avait fait enclore de murs pour pouvoir y chasser en tout temps.
2 avril.
Fausse nouvelle de Tristan Bernard : « Les bureaux du Journal sont transformés en vastes entrepôts de vins. On a congédié tout l'ancien personnel. Seuls ont été gardés MM. Fernand Xau, Alexis Lauze et V..., dont les connaissances spéciales seront très utiles à la nouvelle entreprise. »
J'ai horreur de l'originalité.
Les gens heureux n'ont pas de talent.
Il est vrai que nous ne lisons pas assez Lycurgue.
3 avril.
-- Ils s'en fichent, du théâtre ! Ce qu'ils veulent, c'est frapper sur un tambour à peau bien raide.
4 avril.
Dans le monde, multiplier son ennui par celui des autres.
-- Camille Mauclair, cette pâle jeune fille, aux dents de loup, dit Hervieu.
Vandérem « faisant une exécution », refusant d'accepter la main des trois Natanson parce qu'on a mal parlé de La Cendre à La Revue blanche.
Elle me dit qu'elle lit mes ouvrages à sa fille qui a dix-huit ans et qui s'occupe beaucoup de littérature.
5 avril.
Quelques-uns, Marcel Schwob, par exemple, aiment les écrivains étrangers quels qu'ils soient, par goût du dépaysement. Moi, je me défie d'eux, par goût de mon intérieur. Pour que je leur trouve quelque talent, il faut qu'ils en aient le double. J'ai lu du Mark Twain, hier, pour la première fois. Cela me paraît fort inférieur à ce qu'écrit notre Allais ; et puis, c'est trop long. Je ne supporte que l'indication d'une plaisanterie. Ne nous rasez pas ! Et puis, il y a la traduction, ce crime de gens malhonnêtes qui, ne connaissant ni l'une ni l'autre langue, entreprennent avec audace de remplacer l'une par l'autre.
Les gens qu'on connaît de vue, et jamais de nom. Dans une réédition d'A vau-l'eau, Huysmans maintient une faute que Jules Lemaitre lui avait signalée : « Un grand découragement le poigna. » Peu importe de faire des fautes de français quand on ne sait pas la langue ; mais, quand on la sait, pourquoi s'entêter ? Les fautes voulues n'ont pas de valeur.
6 avril.
Vallotton, un air doux, simple, distingué, des cheveux plats nettement séparés par une raie bien droite, des gestes sobres, des théories peu compliquées, et je ne sais quoi de très égoïste dans tout ce qu'il dit.
Titres : Les Tablettes d'Éloi. Les Tablettes d'argile.
La vérité sort de la bouche dentelée des blanches marguerites.
7 avril.
Pour détruire les mouches, se mettre tout nu et s'enduire de glu liquide, mélangée d'un peu de miel ou saupoudrée de sucre, et se promener dans sa chambre. Les mouches attirées viennent se coller sur votre peau. Vous les prenez comme vous voulez. Le procédé manque d'élégance, mais il est infaillible.
L'insupportable procédé de Twain. Ces gens-là doivent s'exercer à pincer les lèvres avant d'écrire.
8 avril.
Société des gens de lettres. -- Étonnant, comme ils savent peu parler !
M. Zola me dit :
-- Monsieur, nous sommes très heureux d'avoir fait votre acquisition.
Il y avait aussi un petit vieux, tombé dans un fauteuil, qui cherchait à attraper un bras, un pan de redingote pour se faire traîner jusqu'à l'urne. M. de Kératry distillait et vaporisait sur Zola. A voir tous ces inconnus de figure, dont le talent m'était encore plus inconnu que la figure, je me sentais tout modeste.
Un membre qui n'est pas content (on ne gagne plus sa vie dans ce sale métier-là !), M. Marc Anfossi, je crois, s'écrie, s'adressant au comité :
-- A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Un autre parla de l'immortel commentateur de Bossuet, Brunetière, et de l'armée qui saurait bien, encore une fois, chasser l'étranger. Th. Cahu a parlé de « sous-entendus formels » Ernest Daudet ne parvient pas à se faire entendre. Marcel Prévost fait une quête de voix pour Toudouze, et on dirait qu'il parle à de jolies femmes.
9 avril.
On se voit trop, on se voit moins, on ne se voit plus.
-- Pourquoi êtes-vous méchant ?
-- Parce que je n'ai pas la force d'être bon.
Nous ne pouvons plus nous voir, mais nous aimons encore à nous écrire. Notre amitié est devenue littéraire. Elle se sert de phrases bien faites et de sous-entendus, de réticences, etc. Et on exagère : « A X., mon cher ami, son ami reconnaissant, fidèle jusqu'à la mort. » Eh ! bien, puisqu'il est mort, je n'ai plus besoin de lui rester fidèle. Je ne l'aime plus.
Tout le jour, je me suis drogué de tristesse.
La douce manie de l'épigraphe en latin.
10 avril.
L'homme est un animal qui lève la tête au ciel et ne voit que les araignées du plafond.
Jean Aicard, un peu, un peu plus qu'un Jean Rameau, un Jean Rameau et quart.
Elle me dit :
-- Quand il rentre d'avec ses maîtresses, je le lave physiquement et moralement. Je ne vous conte pas cela pour vous raser, monsieur mais parce que je le vois aller à vau-l'eau, son talent perdu aux mains de cette fille que je n'ose nommer. Moi, je suis une femme propre. J'ai dix ans de plus que lui, c'est malheureux. Je ne veux pas entraver sa vie. Je le laisse libre ; mais, dernièrement, ses parents, qui me connaissent, qui savent ce que je vaux et que je travaille, car je travaille, moi, monsieur, lui ont envoyé une photographie de lui quand il était petit et lui ont dit : « Remets-ça à qui de droit. » Qui de droit c'était moi. Oui, monsieur ! Ses parents m'ont donné la photographie de G... enfant.
11 avril.
Aurélien Scholl sort d'ici avec sa rosette d'officier moins rouge que ses yeux. Il a gagné beaucoup d'argent : une année, 120 000 francs, mais aujourd'hui il en gagne peu, et il trouve que les jeunes revues ont trop de tendances à la commandite. Il ne peut plus s'asseoir dans un fauteuil : c'est trop bas. Il lui faut une chaise.
Quand il me quitte, je lui dis de prendre garde à l'escalier, qui est obscur. Il me répond d'un ton jeune qu'il n'y a pas de danger, mais il descend lentement ; ses pieds tâtonnent, ont l'air d'écraser des choses sur chaque marche. Et il sent que, là-haut, de mon palier, penché sur la cage, je le surveille, que j'ai peur d'une catastrophe, et, pour me rassurer, il chantonne, ou pour montrer que, s'il descend ainsi, c'est parce qu'il le veut bien et qu'il n'est pas pressé.
12 avril.
A la Haye, dit Courteline, les gens sont tellement propres que, quand ils ont envie de cracher, ils prennent le train pour aller cracher à la campagne.
13 avril
-- Un journal, ce n'est pas beaucoup plus littéraire qu'une table d'hôte.
14 avril.
-- Dieu, celui que tout le monde connaît, de nom. Quelques photographies et une bonne loupe, et je voyage suffisamment.
15 avril.
Ridicule comme quelqu'un qui, de joie, lève une jambe et tombe sur son derrière.
Goncourt échafaudant sur des chenêts Louis XV, avec des pincettes Louis XVI, des bûches fumeuses qui retombaient toujours.
Merki voulut faire entrer un éléphant dans le Mercure de France : la queue, seule, ne pouvait point passer.
16 avril.
Pâle comme la blanche chicorée des caves.
17 avril.
L'Impérieuse Bonté. La phrase des Rosny, telle une personne un peu ivre qui marcherait de travers sur une route magnifique.
18 avril.
Il voyait le moins de personnes qu'il pouvait afin de s'épargner le plus possible l'ennui des enterrements.
Les cavernes des loges où grouille la bêtise.
Prendre la vie au sérieux burlesque.
19 avril.
Faire quelque chose sur le crédit et le débit de l'amitié.
Défie-toi de ta fantaisie. Je n'aime que les gâteaux qui ont un peu le goût du pain.
Le blanc cadavérique des maisons par temps d'orage, et le bleu de dents gâtées des fenêtres.
21 avril.
J'aime la pluie qui dure un jour, et je ne me crois bien à la campagne que quand je suis crotté.
Vu de la Villehervé, lamentable, le dos comme voûté par la crainte d'autres coups de couteau, la tête basse, les mains dans les poches, l'oeil tourné en dedans vers le passé, du côté du crime, un assassiné impressionnant comme un assassin.
-- Je vous ai donné mon prix, donnez-moi le vôtre, maintenant.
-- Mon prix, c'est : rien.
-- Ouvrez ces placards. Regardez-moi ces matelas. (Justement la laine de l'un d'eux sortait, comme du coton d'oreilles.) Voilà une cage où vous pourrez mettre un oiseau, si vous en avez.
-- Je n'en ai pas.
-- Vous pourriez en avoir.
Etre franc c'est-à-dire marcher sur les pieds des autres en le faisant exprès... A combien de calottes, de gros mots, etc., on s'expose !
23 avril.
Je paie les duretés de coeur que j'ai eues.
Retombé en âge mûr.
24 avril.
Oui, mais quelle doit être la vie d'Allais ! Il faut qu'il garde toujours son air abruti, qu'il se laisse taper sur le ventre, qu'il écoute sans broncher les « Est-il rigolo, ce type-là ! » du premier venu.
L'Épouse bâillonnée. Elle n'y prit jamais goût. Parfois, elle s'endormait, et il était obligé de la réveiller d'une chiquenaude sur le nez. Surtout, elle n'aimait pas à être dérangée au milieu de son travail. S'il voulait jouer, lui parler gentiment, elle se mettait à coudre.
Tu as assez d'ennemis pour que je ne manque pas d'amis.
Il présentait sa femme en disant : « Mon ordinaire. »
Il voulait qu'elle eût toutes les qualités d'une bonne grosse paysanne, mais il voulait aussi qu'elle fût distinguée comme une grande dame.
D'une épingle elle frappa deux fois le miroir pour s'y changer les yeux en étoiles.
Des idées à peine remuantes, comme des crabes écrasés.
25 avril.
Il venait me voir de temps en temps, pas trop souvent, seulement pour respirer d'aigres bouffées d'amertume.
Ne confondons pas l'homme intelligent avec l'homme de talent.
Il fut toujours sentimental : la petite fleur bleue avait en lui des racines de chêne. Les plus fortes tempêtes ont passé sur elle sans l'arracher. Elle se refermait un peu pour se rouvrir tout de suite, le temps calmé.
27 avril.
Le bon ménage. Ce qui les amusait, c'était de voir sur la figure des autres les ravages d'un mauvais régime. Les maris avaient encore les narines froncées par un reste de colère, et quelques femmes étaient marquées, aux joues, de taches violettes, dernières traces d'un violent orage.
Et, dès que l'enfant leur paraissait avoir encore embelli, ils le faisaient photographier.
Une cabane si petite et si pauvre que le tonnerre même ne tomberait jamais dessus.
Il serait facile de noter les petits ridicules de Barrès. Aucun auteur de mon âge ne m'exaspère à ce point, ou ne me fait si souvent sourire. Remarquez d'abord la manie qu'il a de s'enfiévrer à tout propos. Et, malgré cela, un charme mystérieux, l'invincible séduction des gens qu'on aime et à qui l'on voudrait résister, au moins pour la forme. Si je ne le connaissais pas, j'avouerais la sorte d'hypnotisme qu'il exerce sur moi.
Les ambitieux, les gens habiles, dont la curiosité vacille comme une flamme de gaz. Ils vont dans la rue toujours flairant. Ils sont à gifler.
Une sensibilité toujours inquiète, qu'il voulait tuer par un travail méthodique dont il fut d'ailleurs incapable.
Nous passons notre vie à causer de ce mystère : notre vie.
La préoccupation de la mort, c'est comme une nacelle d'où l'on peut voir, de haut, le petit monde.
28 avril.
-- Vous connaissez Antoine ?
-- Qui est-ce qui ne connaît pas Antoine !
-- Il est gentil, ce monsieur ?
-- Très gentil. J'ai entendu dire beaucoup de mal de lui, mais on dit tant de choses !
29 avril.
Roinard fait les courses de la Révolution.
1er mai.
A Maisons-Laffitte.
Les autres développent en nous surtout le mauvais instinct de la propriété ; il suffit d'être un instant chez eux pour vouloir aussitôt être chez soi.
Dans une maison meublée, les globes de verre qu'on tourne du côté où ils ne sont pas fêlés. Le vase brisé de Sully-Prudhomme lui-même n'échapperait pas à cette tricherie. Les tapisseries qui sont des Gobelins, et les stores qui marcheront quand on aura donné un peu d'air, et la pompe qui donne 500 litres d'eau par 24 heures et qui coule à peu près comme un nez pris, et le : « D'ailleurs, si vous avez besoin de quelque chose, vous n'aurez qu'à le demander. »
7 mai.
Une jeune femme :
-- C'est joli, tout de même, des soldats en tenue de campagne. Et puis, la musique les aide à avaler la poussière.
L'amour du drapeau, de la patrie, c'est que ce petit soldat perdu dans les rangs, qui traîne un pied, et dont la figure reluit de cambouis, se croit regardé comme s'il était colonel à cheval.
Cette jolie idée de Saint-Pol-Roux que les arbres échangent des oiseaux comme des paroles.
Les oiseaux qui mâchent dans leur bec des brins de paille musicaux.
Le petit coq qui mène toute la bande comme un marquis, et ce petit chien ! Monsieur, vous secoueriez votre pipe sur le mur qu'il vous entendrait, et vos coups de pied ne le feraient pas reculer.
Cela fait peur comme le vent qui soulève les vieilles tapisseries.
Il faut bien laisser refroidir sa prose, comme une crème avant d'y goûter.
Si j'étais très riche, je louerais, pour le plus dur soir d'hiver, le plus vieux des manoirs, et j'y lirais, à la clarté d'une chandelle, les aventures de d'Artagnan, ou celles, moins populaires mais plus admirables, de Sigogne du Capitaine Fracasse.
8 mai.
-- Mais, monsieur, si l'orage faisait tant de victimes, il y aurait déjà, dans les bazars de Paris, des paratonnerres à vingt-neuf sous !
Il ne fait que cracher, et pourtant il ne méprise personne : il est asthmatique.
9 mai.
Quand le merle voit les vendangeurs entrer dans la vigne, il s'étonne surtout de les voir qui n'ont pas, comme lui, peur de l'épouvantail.
A Fantec :
-- Comprends la vie mieux que moi, moins petitement, et garde toujours ta pensée à la hauteur des arbres.
Rêve de grandes choses : cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites.
Un sommeil d'enfant que ne troubleraient pas même des cris d'enfant.
11 mai.
Ces locations meublées si douteuses qu'on y coucherait dans des journaux, et qu'on en étale partout.
J'écris tout de même de gentilles lettres. Si les gens savaient, ils voudraient ne jamais me connaître que par correspondance.
Il faut que notre Journal ne soit pas seulement un bavardage comme l'est trop souvent celui des Goncourt. Il faut qu'il nous serve à former notre caractère, à le rectifier sans cesse, à le remettre droit.
Elle donnait volontiers un sou à son pauvre, mais il devait ne venir qu'une fois par semaine. Avec un sou, n'est-ce pas ? un pauvre, quand il est seul, peut bien vivre huit jours.
Il y a, sur ma table, des pensées dans un verre à champagne. Ce doit être un symbole. Il faut faire la noce de temps en temps pour épurer l'intelligence.
-- Papa, dit Fantec, est-ce vrai que le bon Dieu entend tout ?
-- Oui, Fantec.
-- Eh ! bien, il ne doit pas être sourd !
M. Rielter, qui est un peintre « connu », mais qui est surtout mon propriétaire, me refuse des casseroles, et je le menace de l'huissier. Bien que ces petits ennuis me rendent malade, je les adore parce qu'ils me donnent l'illusion d'une lutte pour ma vie. C'est bon, de ne pas regarder à la dépense de son énergie !
Les plus hautes feuilles des arbres impalpées.
Notre amour de la campagne : un feu de paille rural.
Mon âme, qui a glissé sur toutes les pentes, est déchirée et rapiécée comme un fond de vieille culotte.
Les lys noirs des cheminées.
Et des cheveux comme peuvent, seuls, en avoir au derrière quelques chevaux hors de service et particulièrement négligés.
14 mai.
Don Quichotte, c'est une fièvre chaude.
15 mai.
D'une nature confiante, il voyait trop vite l'envers de tout.
Je me plains, et je viens de voir un petit enfant qui a une jambe de bois et qui frappait durement la terre par rage de ne pouvoir suivre les autres.
Inventeur de la ligne-parasol qui permet de se tenir à l'abri du soleil tout en prenant du poisson.
16 mai.
Il ne suffit pas d'être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas.
Ce qui est long et difficile, c'est de se mettre en état d'esprit, de créer l'atmosphère de ce qu'on va écrire.
Mon rêve d'hier renaît aujourd'hui de ses cendres, et, tout entier, je brûle d'une douce flamme. J'oublie mon corps, le monde et mes manies : celle de gagner de l'argent, et celle de friser ma moustache. Tout à coup midi sonne. Il me faut aller déjeuner, m'emplir le ventre, faire la bête, etc.
Mais un singe a grimpé dans l'arbre de ma vie
Et me fait la grimace au plus haut de ses branches.
L'épée de Damoclès : la suspension à la mode du temps.
Il se souvenait avec goût. Dans ce qu'il avait vu le choix se faisait tout seul. Il ne se rappelait que l'essentiel.
17 mai.
Faire quelque chose avec la peur de tuer un veau, un chien, un oiseau, un insecte, une fleur, un légume, une herbe vague, et de marcher sur la terre.
Un souvenir sur Léonide Leblanc. Comme on me présentait à elle, elle dit :
-- En effet, ce n'est pas un petit jeune homme.
Et, gauche, les mains sur les genoux, je subissais l'examen de cette grande cocotte à l'oreille mal faite, qui voulait bien me prendre sous sa protection.
Rousseau converse avec son âme et Goncourt plutôt avec le petit esprit de ses voisins. Jean-Jacques se sent vieux, mais, décrépit, il se préfère aux jeunes gens qui sont en bonne santé.
Les petites bobonnes. -- Celle qui se saoule, allume son feu, casse le charbon avec une bouteille d'absinthe, est aveuglée par la fumée et roule des yeux blancs.
Celle qui donne mes cordelières à son frère.
Celle qui s'en va sans rien dire.
Ma littérature, c'est comme des lettres à moi-même que je vous permettrais de lire.
On écrit toujours ses livres trop tôt.
Il fait calme : mon paysage est au fond de la mer.
21 mai.
Jean Lorrain :
-- Oui, j'ai eu beaucoup de reconnaissance à François Coppée. J'aurais voulu le lui montrer, mais, quand je suis arrivé pour déjeuner, il y avait là Jean Blaize, Abel Hermant... et je n'ai pu que dire à Coppée :
-- Je ne sais comment vous remercier.
Je crois qu'il m'a répondu
-- Mais comment donc ! C'est bien le moins.
Son article a illuminé la vie de ma mère. Je tenais la pauvre vieille un peu à l'écart, non de mon coeur, mais de ma pensée. Sans doute elle serait morte inquiète, avec des doutes sur son fils qui aimait trop les livres. Maintenant, grâce à l'article du grand poëte, de l'académicien, surtout, la voilà rayonnante pour toute sa vie.
Hier, à la Société des gens de lettres, Maël et Rameau, tous deux boiteux, mais d'une jambe différente, se complétaient fort bien pour danser la polka piquée. Il y avait aussi une jeune confrère, jolie de loin et coquettement mise ; mais, quand on s'approchait, on était choqué par son nez, pointu et blanc ; on ne voyait que lui. Il semblait avoir été pincé dans tous les livres d'une bibliothèque, et il défendait la bouche contre la menace du baiser.
Il y avait de vieilles femmes qui disaient :
-- Moi, je ne manque pas une réunion. Je considère cela comme un devoir, et, tout ce que je fais, je le fais sérieusement.
Un vieux noble avait des bagues vertes aux doigts et un foulard rouge autour du cou. Alph. Labitte écartait désespérément sur son crâne une dernière mèche de cheveux. Ernest Daudet, à qui l'on ne faisait que parler de son frère, répondait d'un ton compassé et élogieux, en regardant le plafond. Un autre demandait qu'on organisât, de temps en temps, « des petites réunions de famille ».
Jean Aicard se promenait, le buste droit et l'oeil franc. Il ressemblait au jeune frère du Maître de forges, moins gras, moins grand que l'autre, mais pouvant s'écrier enfin :
-- C'est mon tour !
Ce gros parapluie que semble être un curé dans la campagne.
Fantec appelle une allée de grands arbres un tunnel vert.
Un orage comme on n'en avait pas vu depuis plus de trente ans, comme tous les orages, enfin.
L'azur : « Je suis la grande fleur bleue. »
Les feuilles toutes fleuries de pluie.
Un pigeon se posa sur ma fenêtre et s'envola avec un bruit de serviette claquante.
Une de ces têtes couleur de son qu'elle semblait avoir ramassée dans le panier de justice.
23 mai.
Elle aimait à regarder la campagne à travers des yeux qui pleurent doucement.
Vraiment, ce petit M... que d'intelligence et de prétention : il ignore qu'il ne faut ni trop aimer Ibsen, ni trop mépriser Sarcey.
25 mai.
Il disait modestement : « Il y a en moi du Rousseau et du Voltaire. Il s'agit seulement de savoir qui, des deux, l'emportera. »
Mon coeur était pour vous comme une chaudière brûlante, mais, d'une main maladroite, vous avez renversé la vapeur.
-- Mais oui, Fantec, les arbres vivent.
-- Mais ils ne vivent pas autant que moi, dit-il.
26 mai.
Si vous saviez comme je me sens bon quand je suis tout seul, comme j'ai toujours de bonnes relations avec moi !
Hier, comme je corrigeais au Figaro les épreuves de La Promenade du chien, Bernard Lazare m'a tiré dans un coin et m'a dit :
-- Qu'avez-vous donc fait à Périvier ? Il ne veut pas que je vous mette dans « Ceux de demain ».
-- Moi ? Rien. Pourquoi ne veut-il pas ?
-- Je le lui ai demandé, et il m'a répondu : « Parce que. »
C'est vraiment curieux, cette hostilité, dirait Goncourt, et je me souviens d'un incident dont j'aurais volontiers fait un accident si Huret m'y avait autorisé. Et puis, je me rappelle les débuts modestes de M. Périvier. Je considère aujourd'hui sa haute situation littéraire, et je me dis : « Il suffit d'avoir du talent, une bonne conduite et de l'application, pour arriver. J'arriverai. »
Et, pour commencer, je me ferme la porte du Figaro.
Bernard Lazare :
-- On dira ce qu'on voudra ! Je n'attaque que des gens qui sont plus forts que moi.
Rencontré, hier, sur le trottoir, Mme Bonnetain retour du Soudan. Sa jolie figure au vent, les narines vibrantes, elle donnait le bras à une petite fille jaune, exotiquement parée, qu'elle a adoptée et ramenée de là-bas. Quant à la petite fille blanche, la légitime, elle marchait toute seule et suivait le couple de sa maman et de sa soeur d'élection qui faisait se retourner les passants.
Rodenbach : « Un souvenir d'enfance remonté au fil de mon âme...Les longs doigts gothiques de Mlle Moreno. » Dieu ! qu'il est doux, ce poëte-là, dirait une dame.
Samain, le doux poëte, ouvrant de grands yeux étonnés parce que j'ai dit dans la conversation : « papa Goncourt ».
Le Français crible d'épigrammes surtout ce qu'il voudrait être : le député, et ce qu'il voudrait avoir : le ruban rouge.
Bien tuberculeux, à le juger par la pomme de terre de son nez !
29 mai.
Enfin, me voilà chauve. Tant mieux ! A quoi me servaient mes cheveux ? Ils n'étaient pas une parure, et j'étais la proie de l'être ignoble, le coiffeur, qui me soufflait au visage son mépris, ou me caressait comme une maîtresse, ou me tapotait la joue comme un prêtre.
-- Je viens de me laver les mains, dit Fantec ; et elles sont si blanches que c'est à croire qu'on vient de m'acheter.
-- Qu'importe aux gens que je les méprise, si je leur fais du bien !
Levant la tête, on voyait là-haut, entre les plus hautes branches des arbres, couler une rivière de ciel.
Fantec, auteur, n'étudie qu'une femme, mais fouille-la bien, et tu connaîtras la femme.
A la manière dont il... se fouillait le nez, je vis quel était son genre de talent.
Je n'ai pas eu ce que je désirais tant, et, un peu plus tard, je me suis aperçu qu'il était heureux pour moi de n'avoir pas réalisé mon désir têtu.
Qui donc nous protège ainsi ?
Cette idée que j'ai trente ans me navre. Toute une vie morte derrière moi. Devant, une vie opaque où je ne vois rien. Je me sens vieux, triste comme un vieux. Ma femme me regarde, tout étonnée de me voir si sombre. Mon Fantec me dit : « Alors tu vieillis, papa ? » Et, du dehors, personne ne m'écrit, ne m'adresse une preuve de sympathie, ne s'intéresse à ma lamentable aventure.
Et les arbres tendaient la froide lune eucharistique au bout de leurs branches.
30 mai.
La vie de M. Schwob. Et nous, égoïstes, nous étions agacés par cette façon de souffrir si longtemps à cause d'une morte.
Rodenbach : une littérature de cave fraîche.
Ma littérature n'est qu'une continuelle rectification de ce que j'éprouve dans la vie.
Comme quelqu'un qui cherche fiévreusement dans un livre ce qu'il faut faire pour ranimer le noyé couché sur la rive.
Les feuilles clignent comme des paupières, et on voit un oeil de jour.
31 mai.
Une barbe rare, comme mangée par les grillons.
2 Juin.
Cela juge la critique, qu'un jeune homme de vingt ans, Camille Mauclair, puisse s'y montrer de première force. C'est un genre du même ordre que les courses à pied et le cyclisme.
4 juin.
Il n'achetait que son sel, son poivre et son vinaigre. Tout le reste, il le faisait lui-même. Il ne dépensait pas dix francs par an.
Vu, hier, un jeune homme de vingt ans qui en a déjà passé deux au Vénézuela. Fait prisonnier, a failli être fusillé. Il a traversé une forêt, seul avec un guide qui voulait le tuer pour avoir ses bottes. Le soir, la nuit tombait tout à coup comme une toile noire. Il grimpait sur un arbre, installait son hamac à sept ou huit mètres de haut et disait à son guide : « Reste en bas, ou je te loge, au premier mouvement, un pruneau dans la tête ! » Il ne dormait que d'un oeil. D'ailleurs, des vampires se collaient sur sa face ; le matin, elle était en sang, à son réveil, et couverte de choses visqueuses.
Entre-temps, il fut piqué au genou par un trigonocéphale. Heureusement au genou ! Il pouvait sucer sa plaie, la ronger, la manger, manger la mort qui était là, tapie dans ce coin de chair. Et son guide allumait du feu, au risque de faire flamber la forêt, faisait rougir un éperon et lui brûlait sa plaie. « Et » dit-il, « je vous promets que ça sentait le roussi ! »
Avant de partir, il était allé voir Elisée Reclus qui lui dit : « Vous savez, moi, je ne suis jamais allé là. »
Pour revenir, il était en retard. Le bateau partait déjà ; mais, au risque de tomber et d'être dévoré par les caïmans, il sauta, et un marin le rattrapa à bout de bras.
Parlant de ces pays lointains, il disait : « Là... au coin... plus haut... à gauche », comme s'il avait renseigné sur une rue de Paris.
En amour, des femmes de treize ans, dures comme le fer, mais des négresses surtout, parce que les Indiennes sont presque toutes contaminées.
Comme nourriture, du riz à l'eau, sans sel et sans pain.
Pendant qu'il parlait, mon ennui, c'était de ne pas savoir, malgré les noms qu'il citait, si ces belles aventures se passaient en Amérique ou en Afrique. Je les distinguerai toujours mal.
Il a bien déjeuné, surtout il a bien bu, et il fermente sur le banc, au soleil.
Nous éprouvons une double joie à lire quelque chose de bien, signé par un maître : la joie de lire quelque chose de bien, et la joie de constater que ce maître n'est pas un imbécile.
Elle avait l'aspect vieux de certaines femmes jeunes encore.
Je vis une date gravée sur le mur à la pointe du couteau. Je lui demandai si c'était celle de son mariage, ou d'une fête, ou d'une naissance.
-- Non, me répondit-elle. C'est la date du jour où nous avons mené la vache au taureau. Il y a juste six mois et demi, et je ne trouve pas que son ventre soit gros comme il devrait. Je la tâtais encore tout à l'heure.
Pour certains paysans, la couleuvre n'est qu'une anguille de haie, et ils la mangent comme l'anguille d'eau.
5 juin.
Monographie de la paresse. -- Décrire une journée, et montrer que le cerveau est comme une grosse fleur qu'il faut cultiver tout le matin pour qu'elle s'épanouisse le soir. Et, comme à Paris, on sort surtout le soir, jamais le cerveau n'y atteint à sa maturité complète. A la campagne seulement il peut s'ouvrir tout à fait. Le matin, remuer des journaux, des livres, flairer les idées des autres, écrire des notes du bout de la plume, chercher d'où vient le vent, amener son esprit au point où il a besoin de produire. Enfin, développer cette méthode d'entraînement, de chauffage, avec des mots légers, une langue ni scientifique, ni charabia.
Barrès, Encore un petit âne dans Un amateur d'âmes. C'est une rage. A ce propos, rechercher l'animal préféré de chaque auteur dans ses livres. Moi, j'ai le lapin.
Des rognons luisant comme des marrons, l'écorce enlevée.
Où je serais bien ? Entre deux rayons d'armoire, sur une couche de linge blanc.
8 juin.
-- Moi, dit Léon Daudet, je mets au-dessus de tout Shakespeare et Dante. Victor Hugo et Goethe viennent ensuite, sur la même ligne, mais en second lieu.
11 juin.
Châtrez « désopilant », et vous avez « désolant ».
Le dandinement d'ours des arbres.
Comment, n'est-ce pas ? le tonnerre tomberait-il sur ma maison, quand il peut tomber sur celle du voisin ?
13 juin.
Le cèdre aux cuisses rouges.
14 juin.
Je voudrais un cabinet de travail dont la fenêtre ouvrirait sur une ferme. Je verrais chauffer au soleil le café de la mare, se dandiner les canes, et les oies dresser leurs têtes aux ouïes fines comme des trous d'aiguilles. Devant les vaches rangées dans les étables et soufflant fort, je me dirais : « C'est nous, les hommes qui devrions être à la place de ces grosses bêtes. Pourquoi d'un coup de corne au derrière, ne jettent-elles pas dehors le vacher qui les trait, assis sur son escabeau, et qui vide leurs tétines deux par deux, comme s'il grimpait avec les mains le long d'une corde ? Et, quand on veut les caresser, elles reculent. D'ailleurs, le vacher n'a guère conscience de sa force, de sa supériorité humaine. Moi seul, je m'émeus, je crois comprendre et m'imagine dominer. C'est que je reviens de loin, pour arriver là, dans cette écurie. Et le vacher y est né. »
Et j'aurais une casquette avec ces mots en lettres d'or : Interprète de la Nature.
Tous les animaux parlent, excepté le perroquet qui parle.
Le pétrole allumé de ses yeux.
16 juin.
-- Oui, dit-il : je l'ai échappé laide.
18 juin.
Les fils télégraphiques rayaient la lune, comme une lune à musique, au moment précis où, attendri, j'avais envie de chanter quelque chanson qui me serait venue du coeur.
S'obstiner à comprendre une tête d'épingle.
20 juin.
Des champignons comme des petits bancs.
Les êtres, formés des objets, qui nous regardent quand nous nous réveillons. Sans doute nous regardaient-ils dormir. Dès que nous ouvrons les yeux effarouchés, ils fondent, s'immobilisent et redeviennent choses inertes.
Un coq aux plumes flamboyantes comme un chef de Peaux-Rouges.
Les arbres, moutons de la forêt.
22 juin.
Décidément ce qui m'empêche d'admirer Barrès comme il faudrait, c'est qu'il n'a que quelques années de plus que moi.
Coppée et Theuriet, des rossignols de lettres, le mot étant pris dans son double sens.
Du bout de mes pieds qui dépassaient le confessionnal je frappais sur le sol, parce que j'avais mal aux genoux.
-- Voyons, monsieur, dis-je. Vous êtes intelligent. Nous pouvons nous comprendre, entre hommes du monde.
Mais le vieux prêtre me dit :
-- Ce n'est pas tout ça ! Êtes-vous chrétien, oui ou non ? Si oui, répondez-moi en chrétien, et non en journaliste.
Mourant, il prononça ces mots : « C'est aujourd'hui le jour de ma fête. »
Raoul Ponchon disait à Mme Steinlen, de sa voix douce et appuyée :
-- J'avais lu L'Écornifleur, mais je ne croyais pas Renard comme ca. Il me plaît, oui. Ce garçon-là me plaît par des qualités que je lui prêtais si peu que je lui croyais plutôt les défauts contraires.
Ponchon, un poëte qui doit dire : « Les femmes sont belles, les hommes sont doux, le vin est bon et j'aime la vie de toute ma vie. »
-- Ponchon, dit Courteline, habite depuis plus de vingt-cinq ans dans la même maison. Elle a été vendue plusieurs fois, et les différents propriétaires ont toujours stipulé sur l'acte de vente que Ponchon n'avait pas de loyer à payer, cela, sans qu'il l'ait jamais demandé.
Au moment où le condamné a la tête dans la guillotine, il devrait y avoir un silence avant que le couteau tombe. Un garde républicain sortirait des rangs et remettrait au bourreau une enveloppe et celui-ci dirait au condamné : « C'est ta grâce ! » Et il ferait tomber le couteau.
Ainsi le condamné mourrait dans la joie.
26 juin.
Baïe, voyant couper les cheveux de Fantec, dit : « Oh ! qu'il a la tête sale ! » Elle prenait pour de la saleté les cheveux qui tombaient.
29 juin.
A Schwob sur Le Livre de Monelle.
-- Mon cher ami, j'ai lu Le Livre de Monelle avec une scrupuleuse minutie. Il me semble que je suis très près de tout à fait comprendre votre art, et je crois bien que je pourrais en écrire une page amusante et épluchée. Ce petit livre me parait si « sorti » de vous qu'à certains moments je m'imaginais tenir votre âme enfantine et changeante au bout d'une pince. Si vous mourez avant moi, je demanderai à prononcer votre éloge. Je me sens capable de le faire dignement.
Toutefois, les paroles de Monelle me troublent un peu. Je ne l'entends pas toujours. Elle m'échappe deux ou trois fois, et je lui en veux. Je lui ai donné quelques coups de crayon d'une main fâchée. Je tâcherai de revenir sur cette impression d'agacement. Une causerie avec vous m'y aidera. Je suis plus à mon aise au milieu de ses soeurs, qui toutes tiennent de l'oiseau, de la fleur et de la petite fille que nous avons aimée. Je les admire d'autant plus que, sur la fin, Monelle prendra encore plaisir à se dérober, à éviter ma pince, à mériter les bleus de mon crayon.
En résumé, votre livre est si ténu, si peu appuyé, que je l'abîme au courant de ma trop grosse plume. Ce que je vous dis plus facilement, C'est que Le Livre de Monelle m'a donné une joie rare, spéciale, et qu'il m'a pris, ces jours-ci, les meilleures de mes heures.
30 juin.
Je suis franc, moi, c'est-à-dire que je parle tout le temps d'une franchise que, malgré mes efforts, je n'arrive pas à m'approprier.
Qu'est-ce que la mâchoire d'âne de Samson au prix de la sienne ?
Un pas si vif et si menu qu'elle a sûrement plus de deux jambes.
Il faudrait pouvoir recommencer ses études avec son intelligence de trente ans.
Si elle était la femme du président de la République, elle voudrait tous les soirs coucher dans des draps neufs qui sortiraient de l'armoire.
Le misanthrope : le soleil ne sert qu'à faire éclore des mouches qui me sucent la chair.
1er juillet.
Quand j'ouvre ma fenêtre, le matin, C'est comme si mon amie me lavait les yeux à l'eau fraîche.
De petits nuages blancs montent de la terre comme si on lui tondait la laine sur le dos.
Les coqs, à la voix gamine ou grave, jettent des commandements comme de jeunes ou de vieux chefs peaux-rouges.
Bon ! Un train lointain.
Et la voix d'une tourterelle, c'est comme si la ménagère râpait dans une casserole, avec une cuiller de bois, un reste de crème brûlée, ou, plutôt comme si tu ne faisais que rentrer et sortir pour essayer les gonds d'une porte.
Et voilà une poule qui chante comme si elle finissait de marteler sur l'enclume, à coups brefs, son oeuf pondu.
Et voilà une mouche bourdonnante qui passe, comme le son court sur un fil de fer.
Et les trois coups lents d'une cloche, suivis de trois coups lents, suivis d'un carillon vif et léger.
Et la voix des canards, c'est comme des cailloux qui rebondissent, l'hiver, sur la glace des canaux.
Mais les hommes n'ont pas encore dit un mot.
Le premier qu'ils disent, c'est : « Ferme la fenêtre, et recouche-toi ! »
Des abeilles se sont posées sur mes lèvres et y meurent, prises à la glu.
2 juillet.
Il aime la nature, mais il ne connaît, de verdure, que le vert de ses stores.
La nuit, nous avons bien plus peur que les enfants.
3 Juillet.
Ah ! la bonne femme que j'ai perdue ! De son temps, je pêchais au bord de la rivière, tout le long ; et, quand je voulais passer sur l'autre bord, je n'attendais pas un pont. J'entrais gaillardement dans l'eau avec mes souliers, mes chaussettes, tenant ma ligne haute.
Je ne relevais même pas mon pantalon. Je me mouillais avec joie jusqu'au ventre.
Si, de ton temps, je t'avais cru pas plus de raison qu'un gamin, ne me gronderais-tu pas ? Ne te fâcherais-tu pas ?
Or, de son temps, la bonne femme que j'ai perdue ne me disait rien ; et, même, je la voyais qui souriait en détournant la tête.
Et, même, si mon pied venait à glisser, je m'asseyais un peu sur les cailloux.
Le chien concasse sa voix de sabot. Des ciseaux de son bec, le corbeau déchire la solide toile de l'air.
Pour arriver, il faut mettre de l'eau dans son vin, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de vin.
Pour peu qu'on tâche de se perfectionner, on voit les autres rapetisser, comme s'ils s'enfonçaient dans le sable.
Moi, dictant une lettre : « Mets donc des points, voyons ! »
Marinette : « Mais oui, tiens ! J'en ai déjà mis un là-haut. »
Son idéal, dit Ernest Hello de la Fontaine, c'est le renard. Mon idéal à moi, c'est La Fontaine.
Médiocre en tout, excepté en génie.
4 juillet.
Il gardait ce calme qui convient à une grande nation.
Il lui conseillait de lire chaque jour les faits divers pour se rendre compte de son bonheur.
Lisez-moi donc quelque chose de court qui ne me fasse pas manquer le train.
A chaque instant son âme craquait. Elle ne lui allait pas comme un gant.
6 juillet.
-- Dieu, que j'ai chaud !
-- Et moi, donc !
-- Mais vous me parlez toujours de vous. Vous, qu'est-ce que ça me fait ?
Un perroquet, dit Veber, c'est un oiseau peint par une main d'enfant.
7 juillet.
Il montra le plafond blanc de ses yeux tournés.
Que la main qui écrit ignore toujours l'oeil qui lit !
8 juillet.
Je dis à Baïe :
-- On va montrer ton bobo au pharmacien.
-- Il ne va pas pleurer ? dit-elle.
9 juillet.
Pour elle, des bottines fraîchement cirées, c'est des bottines neuves.
Le meilleur interviewer est celui qui dit que j'ai un oeil d'aigle et une crinière de lion.
10 juillet.
Quand elle comprit qu'elle ne verrait jamais Dieu, elle se mit à pleurer comme si elle avait perdu quelqu'un.
Elle disait : « Quoi ? Qu'y a-t-il ? Vous voulez coucher avec moi ? Faites ! Depuis que j'ai vu mourir mon pauvre frère, je ne refuse rien à personne. »
Vos illuminations ? Mais, simplement en me frottant les yeux, j'en fais de bien plus belles !
J'écrirai un livre qui étonnera mes amis. Je ne me croirai pas supérieur aux autres, comme Goncourt. Je ne dirai pas de mal de moi pour qu'on m'excuse, comme Rousseau. Je tâcherai seulement de voir clair, de faire en moi la lumière pour les autres et pour moi. J'ai trente ans. Comment ai-je vécu jusqu'ici ? Et maintenant, que ferai-je ? Me laisserai-je aller ? Chercherai-je à me rendre utile ?
Je crois que, une fois qu'on m'a bien vu, l'on ne m'oublie plus. Je suis d'une vanité qui me stupéfie, quand je la considère, l'attaque passée. Si Paris m'offrait de me couronner de lauriers, comme autrefois Pétrarque, par une démonstration officielle, je ne serais pas étonné et je saurais bien justifier cette faveur.
J'aimerais à gagner beaucoup d'argent, pour le plaisir de dire, en versant sur la table l'or et les billets pliés comme des mouchoirs de poche : « Voilà, payez-vous ! », Tantôt je réclame toute justice et je donne deux sous comme un sou à mes pauvres, tantôt je veux, moi aussi, lutter pour mes pauvres.
Mes peurs. Ce que je ferais dans un duel. Répondre aux lettres : d'abord, je veux envoyer promener les gens, puis je m'en voudrais de leur faire de la peine. Et pourquoi se créer des ennemis ? Enfin, il verra comment je sais tourner une lettre.
Oui, j'aime à prendre un petit air penché.
A vingt ans, il a déjà eu son heure de célébrité.
Quand son chien mourut, elle dit à son mari :
-- Je t'aimerais tant si tu mettais un crèpe à ton chapeau, deux doigts seulement, un rien.
Il avait un museau ridé, une tête de vieille femme, l'air frileux et paralysé. D'ailleurs il vivait dans un panier qui s'en allait en lambeaux humides, sous des couvertures puantes. D'ailleurs, j'oubliais de le dire : il est mort.
-- Où ça ? où ça ? cria-t-elle.
-- Dans son lit, comme un pauvre vieil homme de chien qui n'est pas un héros.
11 juillet.
Que fait l'oiseau dans la tempête ? Il ne se cramponne pas à la branche : il suit la tempête.
12 juillet.
Ce qui exaspère :
-- Tiens ! Nous avons eu tous deux la même idée. Dans le temps, j'ai écrit une chose comme ça.
Sa tour d'ivoire, quelque arrière-boutique.
Toujours casser la glace qui se reforme dans le cerveau. L'empêcher de geler.
Titre : L'OEil-de-boeuf.
17 juillet.
L'imagination, je n'en ai pas pour un sou. Je serais incapable d'inventer une histoire d'Épinal.
Le choc brisa mon sommeil comme une coquille.
La lune sur un paratonnerre, tel un clown qui fait tourner un chapeau de couleur au bout d'une baguette.
Je cite l'exemple de Pascal qui combattait ses maux de tête avec des problèmes de géométrie.
-- Moi, dit Tristan Bernard, je combattais la géométrie en feignant d'avoir des maux de tête.
18 juillet.
L'été, pour l'aveugle, c'est peut-être seulement quand bourdonnent les mouches.
La liberté d'une presse qui fonctionne plutôt comme un pressoir.
Ne dites pas que ce que j'écris n'est pas vrai : dites que je l'écris mal, car tout est vrai.
20 juillet.
Il comptait sur ses doigts ceux qui devaient écrire un article au lendemain de sa mort. Que de mains il lui aurait fallu !
J'ai en moi une nichée de sentiments mauvais qu'il faut écraser.
Ils goûtaient, assis ou couchés sur le côté dans le champ, et nous donnaient faim et soif, et la gorge brûlée des femmes nous donnait envie.
L'air enfantin des vieilles maisons les unes sur les autres. Une fillette, qui a une jambe trop courte, bondit sur la béquille. Des gosses qui ont l'air d'être en mie de pain noir, façonnée par des doigts malpropres. Qu'on serait bien là, là encore, partout, excepté où nous sommes ! Des maisons de terre habitées par des êtres de terre.
22 juillet.
Comme le bruit subit d'une clef dans une serrure que personne ne touche.
Jules Renard, ce Maupassant de poche.
Quand on le priait à dîner, Schwob apportait toujours quelque chose. C'était son plat à lui : un volume de Rabelais ou de Pascal. Il lisait admirablement, je ne dis pas : sans prétention à bien lire. Après chaque phrase il levait les yeux sur ses auditeurs comme pour s'assurer qu'ils se tenaient là, immobiles, captivés et reconnaissants. Il pouvait manquer de goût. Je me rappelle qu'un soir, chez Mme Léon Daudet, où on l'écoutait avec une complaisance charmante, il faillit confondre Oscar Wilde avec Shakespeare. On dut l'arrêter.
Il avait des manies enfantines. Il semblait alors, sa belle intelligence mise de côté, jouer avec les petites soeurs de Monelle. Il prenait son petit dé, son petit coton, ses petites aiguilles, et il cousait de plaisantes bavettes sous le nez des directeurs de journaux. Il les avait tous en horreur. Il contait bien et y prenait plaisir. Il s'exerçait peut-être à domicile, car, au bout de trois ou quatre ans, il nous parut que quelques-unes de ses histoires restaient les mêmes.
Il ne faut pas sournoisement respecter les morts. Il faut traiter leurs images en amies et aimer tous les souvenirs qui nous viennent d'eux. Il faut les aimer pour eux-mêmes et pour nous, dût-on déplaire aux autres.
Ses taquineries. Ses calembours sur des noms haïs, des titres de livres écoeurants.
23 juillet.
Un doigt d'eau pure dans un dé à coudre de cristal.
De temps en temps se retirer de ce qu'on fait, et gagner quelque hauteur pour respirer et dominer.
J'ai le cerveau comme une noix fraîche, et j'attends le coup de marteau qui doit l'ouvrir.
Devant la stupidité des peintres, on a envie d'apprendre à dessiner avant de mourir.
Explication de Marcel Schwob sur l'impossibilité de fonder un journal du matin à Nantes : à cause de l'exiguïté des trottoirs, les Nantais ne peuvent lire en allant à leurs affaires.
25 juillet.--J'aurai tout de même tiré six années de bonheur depuis mon mariage, en 1888.
Il a manqué à Goncourt d'avoir beaucoup d'enfants.
26 juillet.
Baïs et Fantec ne veulent pas qu'on leur achète les mêmes joujoux, afin de pouvoir s'envier l'un l'autre et se disputer en criant.
Quand j'ai eu beaucoup de mal à écrire une page, je la crois bien écrite.
-- Avec quoi fait-on les plus belles boucles d'oreilles ?
-- Avec des cerises.
Titre : Pommes sauvages.
Je n'ai pas pu m'empêcher de dire à la marchande de journaux.
-- Il est de moi, ce petit bouquin-là.
-- Ah ! dit-elle, je n'en ai pas encore vendu.
Il faut pouvoir dire, quand on se sépare de quelqu'un : « Je regrette de ne l'avoir pas connu davantage. »
A Fantec : « La mort, c'est comme le petit oiseau que tu n'as jamais revu. »
Des ennuis, tout le monde en a, mais on ne s'ennuie pas.
Le paysan âpre au gain ! C'est bientôt dit : je voudrais vous y voir.
Schwob, qui vient de se faire payer un voyage par Léon Daudet me dit :
-- Vous comprenez que, si j'avais refusé, il aurait été très froissé.
Et, pour que je n'aille pas chez son éditeur, il me dit :
-- C'est un imbécile.
Il dit des histoires de flibustiers et de corsaires, cet homme qui, même en habit, a toujours l'air d'être en robe de chambre, et il s'en inspirera, en les copiant...
A la fin du déjeuner, tandis que je lui souriais, que je lui offrais à boire et d'excellent gruyère, j'avais envie de lui dire : « Schwob, je vous hais. Et, si vous me répondez un mot, un seul, je vous enfonce cette table, ces plats, ces carafes, tout, dans le ventre. »
31 juillet.
Arromanches.
La grande horloge était couchée par terre, comme si on avait mis le temps dans un cercueil.
6 août.
Une vieille femme, enfouie sous l'énorme gerbe de blé qu'elle porte, tient toute la route, accroche les haies, et des brins de paille font, à sa tête, une auréole hérissée.
8 août.
Titre : Pierre ou Paul et Virginie.
9 août.
A trente ans, je n'ai pas encore lu un vers de Léon Daudet.
13 août.
Heureux ceux qui sont nés parfaits ! On a beau faire : on ne le devient jamais.
14 août.
La lune allonge sur la mer l'ombre des maisons. L'écume des vagues se brise aux dents de l'ombre. Le coup d'éventail lumineux d'un phare tournant.
15 août.
Sur la plage, deux petits bonshommes se disputent une bêche. Ils la serrent de leurs quatre mains et cherchent à se l'arracher. Ils vont se battre, mais, de force égale, ils se défient. Enfin, ils se décident à bêcher ensemble en tenant tous les deux la bêche, sans la lâcher.
18 août.
Dans l'admiration qu'on a pour Verlaine, je sens une trop grande part de pitié pour le pilier d'hôpital.
19 août.
Avec des casquettes de marins ils se donnent des airs d'amiraux.
23 août.
D'Arromanches à Isigny. -- Le paysan bien renseigné dit : « Suivez le fil électrique. » Jusqu'à Grandcamps, tout le long de la route, des chiens, attelés à des voitures à trois roues, traînent des paysans, dont quelques-uns sont en blouse, et pour qui c'est un attelage de promenade. Les autres sont marchands de moules. Ils se dirigent au moyen d'un gouvernail. Aux descentes, ça va tout seul.
A Grandcamps, joie d'apercevoir au loin la côte de Quineville, Saint-Waast, Barfleur. Il semble qu'il n'y ait qu'à enjamber pour se trouver dans un pays de doux souvenirs.
Un petit mendiant, dont on dit qu'il fait la bête mais qu'au fond il est finaud, vient rôder autour de nous. On lui commande : « Fais ta prière, tu auras un sou. » Il hésite, puis se fourre un doigt dans la bouche, en arrache une énorme chique qu'il jette à terre, puis se met à genoux et dit sa prière en chantonnant : « Mon Dieu, je vous offre mon coeur. » Il se relève après un signe de croix dépêché, ramasse sa chique et attend son sou. Il amuse et il écoeure.
Des gens ne sont jamais contents : on leur sert une sole, ils disent tout de suite que c'est une plie.
... D'énormes marins, les loups des égouts de la mer, avec leurs bottes gigantesques et ruisselantes, s'avancent, tassés, les jambes écartées, les bras en bois, et crachent dans leur barbe...
Isigny. Il semble que tous les gens qu'on rencontrera auront à la main une tartine de beurre, mais ni aux vitrines, ni ailleurs, on ne voit le moindre petit pot. En échange, beaucoup de mouches, et, sur le cheval qui conduit à la mer, des crapauds que j'ai de la peine à ne pas écraser sous ma bicyclette.
Vouilly, Colombiers. Des routes qui se croisent sans écriteaux, des bornes dont on a pris soin d'effacer l'inscription, ou, plutôt, pas de bornes, mais, à un carrefour, un grand diable de Christ, plus haut qu'un homme, qui se dresse tout à coup sur sa croix géante et qui épouvante, jaune, caleçonné comme un baigneur, tête penchée, bouche ouverte.
Des maisons basses, des portes au-dessous du niveau de la route, et un paysan, assis sur le sol en terre battue, comme s'il voulait encore s'éloigner du soleil, écosse des pois.
30 août.
Retour à Paris. A quelques lieues de Paris, je veux le conquérir, et, dès que j'y suis, me revoilà tout timide.
31 août.
Au mariage de Raynaud, l'église Saint-Laurent, toute pleine de sergents de villes déguisés, gauches et rasés de frais, avait l'air d'un bagne le jour du dimanche.
3 septembre.
Quand je relis au hasard une page de ce que j'ai fait jusqu'ici, tout de même elle me paraît un peu sèche.
5 septembre.
-- Veux-tu me donner le petit cochon de porcelaine ? dit Baïe.
-- Mais, mon chéri, ça ne t'amuserait pas : il est mort.
-- Oh ! alors, tu me le donneras quand il ne sera pas mort, dit ?
7 septembre.
On m'a coupé les pâles couleurs, dit-elle. J'ai vu un vieux qui m'a conduite au bord d'un vivier où il y avait des truites. Il en a pêché une, et il me l'a mise sur la poitrine, entre les deux poitrines. Je l'ai laissée gigoter et battre de la queue jusqu'à ce qu'elle soit morte. Puis, il faut la garder jusqu'à ce qu'on trouve une eau pour l'y jeter.
C'est trois francs : deux pour la truite, un pour l'homme et son travail. Et maintenant, vous voyez, je n'ai plus les pâles couleurs.
10 septembre.
A Schwob : « Aucune de ces deux publications : Poil de carotte et Le Vigneron dans sa vigne, ne me satisfera. Poil de carotte surtout est un mélange déplaisant, où je ne trouve plus les joies passées. C'est, plutôt qu'une oeuvre, l'étalage d'un esprit loqueteux où l'on rencontre un peu de tout : de la pitié, de la méchanceté, du déjà dit et du mauvais goût. Je vous donne, bien entendu, ma dernière impression. Il me faut, pour que je me remonte un peu, me rappeler votre précieuse lettre à propos du Chat.
« Enfin, n'en parlons plus. Je me juge avec autant de sincérité que de sévérité. Vous seul n'en douterez pas. Mais mon ennui - ajouté à d'autres - vient de ce que je ne me renouvelle pas et de ce que je suis incapable de me renouveler. Je suis né noué, et rien ne tranchera le noeud. Vous avez dit à Byvanck : «... si la vie ne lui donne la forte secousse morale dont le talent a besoin pour se délivrer des entraves qu'il se forge lui-même. » Cette condition même ne suffirait plus. Peut-être aussi que je suis mécontent d'avoir donne Poil de carotte trop vite, de l'avoir bâclé sur la fin pour gagner quelque argent immédiat. C'est possible. Les temps sont durs pour ceux qui tendent à la perfection... »
Le parquet était si bien ciré qu'elle releva sa robe comme si elle eût voulu passer une flaque d'eau, pour ne pas se mouiller les pieds.
11 septembre.
Vu entre Houilles, Carrières-Saint-Denis et Sartrouville, dans ces jardins de maraîchers où l'on recueille la pluie dans des tonneaux et dont les propriétaires habitent des maisons de cuir bouilli, sept ou huit chasseurs sans chien, les uns sur les autres, et qui avaient toutes les peines du monde à s'éviter, à ne se point gêner dans leurs petites battues hygiéniques.
Titres : Vignettes, Scènes de paravent.
Un plaisir, ce serait d'écrire de longues scènes et de m'amuser ensuite à les résumer en trois lignes.
15 septembre.
-- Je suis un honnête homme, moi, monsieur !
-- Vous avez tort : c'est un mauvais métier.
20 septembre.
Si le dieu préposé à l'art me disait : « Voulez-vous être heureux par moi, mais sans gloire ? », je traiterais tout de suite.
Traiterais-je ? Est-ce que je ne tiens pas encore un peu aux compliments de telle petite dame ?
Je ne suis qu'une boiteuse, mais je vous garantis que, si je me mariais et si j'étais grosse, je porterais bien comme une autre ma petite butte.
21 septembre.
Poil de carotte est un mauvais livre incomplet, mal composé, parce qu'il ne m'est venu que par bouffées.
On n'est pas heureux : notre bonheur, c'est le silence du malheur.
27 septembre.
Poil de carotte, on pourrait indifféremment le réduire ou le prolonger. Poil de carotte c'est une tournure d'esprit.
Capus toujours criblé de dettes, en proie aux huissiers. N'ose plus parler, car ce qu'il veut dire, (et il sait ce qu'il veut dire), il n'arrive jamais à le dire.
29 septembre.
Les Goncourt ont dit ce qu'il fallait des autres ; ils n'ont pas dit ce qu'il fallait d'eux-mêmes.
1er octobre.
S'étant brouillées, elles se redemandèrent froidement leurs rouleaux de musique.
Faire pour mon village ce que Sainte-Beuve a fait pour Chateaubriand et son temps. Raconter tout par notes, petits drames ou tableaux muets, tout, jusqu'aux terreurs du soir. Fouiller jusqu'au fond, donner la plante de la vérité avec ses racines.
Mémoire, apporte-moi mon pays, mets-le là sur la table. L'ennui c'est qu'avant de se souvenir d'un pays il faut le voir, mettre les pieds dans sa boue.
9 octobre.
Je veux loyalement me réfléchir et savoir l'état de cet être qui est moi, qui pousse depuis trente ans. Je ne me regarde pas sans surprise. Ce qui me frappe d'abord, c'est mon inutilité, et pourtant je n'arrive pas à me persuader que je n'arriverai jamais à rien.
13 octobre.
Il a un style à lui dont les autres ne voudraient pas.
17 octobre.
Tirer toute ma littérature à mon village. Lui appliquer tout ce que j'aime littérairement.
Un cerveau bien soigné ne se fatigue jamais.
J'appelle « classiques » les gens qui ne faisaient pas encore de la littérature un métier.
23 octobre.
Poil de carotte. -- Quand les couturières, Marie et Angèle, venaient à la maison, elles prenaient leur repas avec nous, à la même table, et elles avaient peur de manger. Est-ce qu'on se tassait ainsi à cause d'elles ? Bien plutôt, Mme Lepic faisait des frais en leur honneur, et Poil de Carotte bénissait leur présence. Il pouvait manger un peu plus sans que Mme Lepic s'en aperçût ; elle le surveillait moins. Mais, ignorant qu'elles étaient l'occasion d'une détente, les couturières avaient hâte de se lever de table, ensemble, comme une seule femme, et d'aller prendre l'air.
Se promener le jour de l'apparition d'un livre, regarder obliquement la pile de volumes, comme si le garçon fixait sur vous des yeux de mépris, considérer comme un ennemi mortel le libraire qui ne l'a pas mis à l'étalage et qui tout simplement ne l'a pas encore reçu, être un écorché douloureux. Ces pains de savon que deviennent les livres !
J'entendais le garçon de Flammarion crier : « Un Poil! Deux Poil! Trois Poil! »
Il paraît que, si l'on est bien avec Achille, le vendeur de Calmann-Lévy, boulevard des Italiens, c'est une vente assurée de 100 exemplaires ; mažs c'est un monsieur pas commode. Il a ses têtes. L'offre banale d'un exemplaire avec une belle dédicace peut être insuffisante. Il met même des clients à la porte. C'est un original, qui doit avoir un rude mépris pour les hommes de lettres.
26 octobre.
Baïe. En colère, elle serre les lèvres et, tandis que sa mère la gronde, donne des coups de pied dans les jambes de Fantec, griffe la chaise et, par derrière, tire les poils du chien.
2 novembre.
Par ces temps d'indifférence, de prose abondante, où un beau vers ne rime à rien.
3 novembre.
Je suis une horloge dont le balancier va sans lassitude de l'orgueil à l'humilité ; mais, solide sur mes pieds, je garde l'équilibre et reste debout.
5 novembre.
-- Si vous aviez comme moi, dit C..., deux ménages et pas d'intérieur !..
6 novembre.
Hier, à L'OEuvre, Annabella ou « Quel dommage que ce soit une prostituée ! » pièce de Ford, traduction de Maeterlinck, causerie de Marcel Schwob. Respiré tout de même une odeur de barbares. Mais ces incestueux parlent comme deux amants. L'inceste ne devrait être que l'aboutissement tranquille de deux jeunesses. Si on acceptait l'inceste avec calme, le monde pourrait être refait. Rachilde furieuse parce que je trouve les acteurs au-dessous de tout. Courteline trouve que tous ces gens font bien du chichi. Léon Daudet prétend que toute l'humanité repose sur un fond louche. Maeterlinck se balance avec son air de charpentier arrivé et satisfait. Le faune Mallarmé file avec douceur entre les couples et tremble d'être enfin compris. Le barbu Georges Hugo porte sur sa large poitrine l'étendard d'un nom illustre. Mme Willy, traînant la corde à puits de ses cheveux, regarde le doux Julia et éclate de rire. Bauër fait le taureau aussi petit que la grenouille, et mon ami Schwob, qui autrefois se rasait la tête jusqu'au sang, a maintenant sur le front un petit saule pleureur, noir, en cheveux plats, qui répond bien à l'état actuel de son âme triste.
8 novembre.
Bernard est venu ce soir et m'a réconcilié avec moi-même. Il m'a dit : « Tous vos amis trouvent que Poil de carotte est ce que vous avez fait de mieux. Personne ne sent aussi bien que moi l'humanité de votre petit héros. Toulouse-Lautrec veut vous voir... Selon moi, Poil de carotte, moins Les Joues rouges, est un livre où l'on prendra plus tard une série de thèmes allemands. »
Et me voilà glorieux, soufflé d'aise comme une pomme de terre, disant : « Quel dur métier ! Ah ! la gloire se fait payer cher, mais c'est ce qu'il y a de plus enviable au monde. »
Et voilà que je me rêve entouré de mes amis, et que je leur donne des conseils de volonté et d'honnêteté, et que je leur distribue des paroles de moribond !
12 novembre.
Ce que je voudrais être, c'est maître d'école de village, envoyant des articles au journal de l'arrondissement, de petites lettres à la Sarcey, loin des regards sceptiques.
Le vent, ce taureau épars.
Poil de carotte. Lui donner comme exergue :
« Le père et la mère doivent tout à l'enfant. L'enfant ne leur doit rien. J.R. »
14 novembre.
Il eut la hardiesse de substituer à la formule « par ce courrier », celle-ci : « par ce facteur ».
15 novembre.
Pour arriver, il faut faire ou des saletés, ou des chefs-d'oeuvre. Êtes-vous plus capable des unes que des autres ?
17 novembre.
La mort doit parler de moi : j'ai un glas dans les oreilles.
22 novembre.
Le mot juste ! Le mot juste ! Quelle économie de papier le jour où une loi obligera les écrivains à ne se servir que du mot juste !
Allais, qui a toujours l'air entre deux vins, pas drôle entre deux vies drôles, entre deux ahurissements. Et sa figure fleurie, ses cheveux d'enfant, sa barbe de fauve apprivoisé pour serre parisienne !
Cette petite fleur que personne n'a jamais vue et qui, sur ce rocher, dans une touffe d'herbe, attend d'être respirée.
23 novembre.
Comiques, nos relations ! Nous échangeons des lettres adorables, deux ou trois par an, et, quand nous nous voyons, nous avons envie de nous donner des claques.
24 novembre.
Il prit un secrétaire pour se forcer à travailler, pour avoir à lui donner de l'ouvrage.
Pour faire porter sa malle à la gare quand il vient à Paris, papa cède le raisin de sa vigne.
Hier, Raynaud me traitait de journaliste (lui étant artiste) et me donnait l'opinion de sa femme sur mes livres : « C'est enfant », et il ajoutait : « Le mot est juste. » Sa femme lui avait mis la main sur la bouche pour l'empêcher de répéter, et il lui criblait les doigts de baisers. Enfin, elle le laissa dire.
-- Je veux dire, ajouta-t-elle, rougissante, que dans chacun de vos contes il y a des choses drôles, amusantes, enfantines, etc.
Je m'amusais, sans rire trop jaune.
26 novembre.
Pourquoi ne pas donner au théâtre un drame dans un wagon, un assassinat dans un train ?
Ce monde où des jeunes femmes très bien disent : « Au bout de trois mois, mon mari me faisait une queue avec la marchande de journaux d'en face. »
Il désirait faire quelques portraits à la « duc de Saint-Simon ».
Lautrec : un tout petit forgeron à binocle. Un petit sac à double compartiment où il met ses pauvres jambes. Des lèvres épaisses, et des mains comme celles qu'il dessine, avec des doigts écartés et osseux, des pouces en demi-cercles. Il parle souvent de petits hommes avec l'air de dire : « Je ne suis pas si petit que ça, moi ! »
Il aime Zimmermann et Péan surtout, qui a l'air, en fouillant les ventres, de chercher de la monnaie dans sa poche.
Il a sa chambre dans une « maison », est bien avec toutes ces dames, qui ont des sentiments exquis, inconnus des femmes honnêtes, et qui posent admirablement. Il est aussi propriétaire d'un couvent, et il va du couvent à la « maison ».
Il fait mal d'abord par sa petitesse, puis très vivant, très gentil, avec un grognement qui sépare ses phrases et soulève ses lèvres, comme le vent les bourrelets d'une porte.
Il a la taille de son nom.
Il revient à Péan, vivement amusé par toute cette charcuterie, la table en aluminium, qui vaut dix mille francs, et qu'on lève ou qu'on abaisse au moyen d'un piston, par l'opéré qui glisse et qu'on ramène, par la force de Péan qui enlève tout : les aides, l'opéré, la table, d'un seul effort, qui arrache une molaire avec ses doigts, et qui, charcutant, parle gracieusement à l'assistance...
Et toujours le grognement, et toujours le désir de raconter des choses « tellement bêtes qu'elles sont bien ».
Et des bulles de bave volent à ses moustaches.
Elle est de ces petites femmes fragiles qui aiment mieux aimer que faire l'amour.
28 novembre.
L'Herbe. Appliquer à la description de ce village le style de Pascal ou de Saint-Simon.
Je me promène, je renifle les odeurs, j'écoute, un peu gêné seulement parce que je ne connais pas les noms de tous ces oiseaux que je dérange. Ce ne sont pas des oiseaux aux mille couleurs. Ceux-ci n'en ont que deux ou trois, ceux-là, qu'une.
Vallotton me raconte qu'une femme, après avoir lu L'Écornifleur pleurait, tant elle se sentait froissée dans sa dignité.
J'aime beaucoup votre livre parce que j'en vois bien les défauts.
29 novembre.
Je n'ai réussi nulle part. J'ai tourné le dos au Gil Blas, à L'Écho de Paris, au Journal, au Figaro, à La Revue hebdomadaire, à la Revue de Paris_, etc., etc. Pas un de mes livres n'arrive à un second tirage. Je gagne en moyenne 25 francs par moi. Si mon ménage reste pacifique, c'est grâce à une femme douce comme les anges. J'ai vite assez de mes amis. Quand je les aime trop, je leur en veux, et, quand ils ne m'aiment plus, je les méprise. Je ne suis bon à rien, ni à me conduire en propriétaire, ni à faire la charité. Parlons de mon talent. Il me suffit de lire une page de Saint-Simon ou de Flaubert pour rougir. Mon imagination, c'est une bouteille, un cul de flacon déjà vide. Avec un peu d'habitude un reporter égalerait ce que, plein de suffisance, j'appelle mon style. Je flatte mes confrères par lettres et je les déteste à vue. Mon égoïsme exige tout. Une ambition de taille à regarder par-dessus l'Arc-de-Triomphe, et ce faux dédain des médailles ! Si l'on m'apportait la croix d'honneur sur une assiette, je me trouverais mal de joie, et je ne reviendrais à moi que pour dire : « Remportez ça ! » Le pli que j'ai au front se creuse chaque jour davantage, et bientôt les hommes auront peur de le regarder et se détourneront, comme si c'était une fosse. Je ne travaille même pas comme quelqu'un qui veut mériter l'abrutissement, et, malgré cela, il y a, ma parole, des quarts d'heure où je suis content de moi.
La corde sur laquelle il danse est bien à lui.
1er décembre.
La roue de la Fortune lui a passé sur le corps.
Il écrivait à ses parents : « Dans ce métier d'écrivain, quand on gagne de l'argent avant quarante ans on est perdu. »
4 décembre.
Les vieilles comparaisons ne nous semblent plus supportables que chez les écrivains étrangers.
5 décembre.
L'entraînement du porte-plume. Toute seule, la pensée va où elle veut. Avec le porte-plume, elle n'est plus libre. Elle tire de son côté, lui du sien. Elle est comme un aveugle que son bâton conduit de travers, et ce que je viens d'écrire n'est déjà plus ce que je voulais écrire.
7 décembre.
Et tout le monde se plaint. Et Veber, qui me parle avec son air d'élégante chèvre qui broute, en mangeant ses mots, se plaint que la copie ne passe pas. Et il se révolte. Il a déjà écrit dans les journaux, que diable ! Le Figaro le traite en débutant... On croit qu'il a fait un mariage très riche. D'abord, ce n'est pas une chose à lui jeter à la figure, ensuite, c'est faux. Il a maintenant une femme à nourrir... Et il disait l'autre jour à Xau : « Nous devrions tous imiter Renard et filer à la moindre offense. Car vous ne pouvez pas faire un journal sans nous, et, s'il y a quelqu'un que vous devriez retenir, même par force armée, c'est Renard. »
Moi, je remercie, je balbutie : « J'ai mes ennuis aussi, et même mes ennuis d'argent, sous une autre forme. Trois ou quatre heures par jour je me désespère. J'ai une bonne femme qui me remonte. Si Veber a, comme moi, une bonne femme intelligente - et je n'en doute pas, - le voilà sauvé. Tout s'arrange ».
Et je répète : « Tout s'arrange. » J'ajoute : « Il y a une ligne de sommets, et une autre de bas-fonds. Il s'agit de rester sur les sommets », etc., etc.
Ainsi, les malheurs des autres nous sont indifférents, à moins qu'ils ne nous fassent plaisir.
Et Veber, devant la boutique de charcuterie, disait : « Qu'est-ce que je pourrais donc bien acheter pour ma femme ? »
9 décembre.
Hier, chez Lautrec avec Tristan Bernard. D'une rue où il pleuvait à verse, passé dans un atelier de chaleur étouffante. En chemise, perdant sa culotte et coiffé d'un chapeau de farinier, le petit Lautrec nous ouvre sa porte. Et d'abord, au fond, sur un sofa, je vois deux femmes nues : l'une montre son ventre, et l'autre son derrière. Bernard va leur tendre la main en disant : « Bonjour, mesdemoiselles ! » Moi, gêné, je n'ose regarder franc ces deux modèles. Je cherche où mettre mon chapeau, mon pardessus et mon parapluie qui pisse.
-- Que nous ne vous empêchions pas de travailler, dit Bernard.
-- Nous avons fini, dit Lautrec. Rhabillez-vous, mesdames.
Et il va chercher une pièce de dix francs qu'il pose sur la table. Elles s'habillent, un peu derrière des toiles, et, de temps en temps, je risque un oeil, sans réussir à les bien voir ; et il me semble toujours que j'ai sur mes yeux clignotants, leur regard de défi. Enfin, elles partent. J'ai vu des fesses mates, des choses tombantes, des cheveux roux, des poils jaunes.
Lautrec nous fait voir ses études de « maisons », ses oeuvres de jeunesse : il a tout de suite fait hardi et vilain. Il me paraît surtout curieux d'art. Je ne suis pas sûr que ce qu'il fait soit bien, mais je sais qu'il aime le rare, que c'est un artiste. Ce petit homme qui appelle sa canne « mon petit bâton », qui souffre certainement de sa taille, mérite, par sa sensibilité, d'être un homme de talent.
12 décembre.
J'étais né pour les succès de journalisme, la gloire quotidienne, la littérature abondante : la lecture des grands écrivains a changé tout cela. De là, le malheur de ma vie.
16 décembre.
Alphonse Daudet me dit :
-- Malgré mon admiration pour Poil de carotte, je lui préfère encore des choses comme Le Bijou et L'Horloge du vigneron dans sa vigne. Je ne sais rien de plus parfait dans la littérature française. Vous faites des chefs-d'oeuvre sur l'ongle.
Vous êtes un homme du XVIIe siècle. Il vous faudrait la cassette du roi ou d'un grand seigneur, car jamais on ne pourra vous payer ce que vous faites, et vous y êtes si particulier, si « chez vous » que je crois que vous ne pourriez pas faire autre chose. Je ne vous vois que dans un jardin d'un mètre carré, et renté par l'État. Que ne faites-vous comme Céard, qui gagne 5 000 francs à Carnavalet, comme Henry Fèvre, qui ne sait même pas ce qu'il fait ! Et n'attendez pas d'être au bout : c'est le moment. Vous voilà en vedette. Tous vos admirateurs, et moi le premier, nous nous mettrons en quatre, et je dis pas ça en l'air. Ce n'est pas une plaisanterie d'ami. Demandez quelque chose, la lune si vous voulez, et nous vous l'aurons.
« Ainsi » me dis-je, « on conseille aux jeunes littérateurs de prendre d'abord un emploi. Peut-être vaut-il mieux commencer par la littérature pour obtenir facilement un emploi. »
Depuis, je me réveille chaque matin avec le bonheur de ne pas aller à mon bureau.
18 décembre.
Qu'est-ce que cette nouvelle littérature d'humanité ? Serions-nous meilleurs aujourd'hui qu'hier ? On vient de découvrir un millième sujet de roman : l'humanité. Jusqu'ici l'on s'en était peu préoccupé. On peut dire que le sujet humanité n'existait pas et que nul ne l'avait traité. De quoi parlaient nos pères, je me le demande.
Toutes les dédicaces sont d'admirateurs. Le mot « admiration » commence d'avoir cours : ça fait une pièce fausse de plus dans la circulation.
Hier, avec Léon Daudet, nous nous demandions si, de nos jours, un pamphlet avait quelque chance de réussir. Il faudrait frapper fort, avec une massue. En sommes-nous capables ? Barrès s'essouffle vite. Il en reste aux panamistes. Quelle virtuosité, au contraire, chez Rochefort ! Celui-là a cent bonnes manières d'appeler les gens voleurs. Il frappe toujours le même coup de marteau, mais toujours dans une attitude nouvelle. Il varie ses han ! Aujourd'hui, pour être pamphlétaire, il faudrait être d'abord un grand lyrique. L'ère des coups d'épingle a passé. Le lecteur ne s'amuserait que si nous nous jetions, à la tête les uns des autres, des immeubles.
19 décembre.
Nul ne devine mieux qu'Éloi l'heure où les gens du monde vont se laisser aller. Ils attendaient le départ de quelques personnes graves ou respectées. Et les voilà entre intimes. Aussitôt, les oreilles s'allument, et les bouches prennent la forme de délicats égouts.
21 décembre.
-- Si j'étais tout seul dans une mansarde, dit Léon Daudet, d'ici trois ans je serais quelqu'un.
26 décembre.
L'Herbe. Dans ce livre, je me propose de pénétrer jusqu'au coeur du village, c'est-à-dire jusqu'au coeur de Marie Pierry, car le curé et le maître d'école ne sont pas du pays : ils n'y vivent que de passage. Je voudrais mériter leur confiance, mais je n'y arrive pas. Ils se défient de moi. J'ai appris trop de choses. J'ai trop grandi. Je ne peux plus me baisser jusqu'à mes racines. D'abord, ils ont dit de ma jeune femme : « Elle n'est pas fière. » Puis, comme elle avait du plaisir à leur parler de son intérieur, de sa chambre, du prix des rideaux, des meubles, ils ont dit : « Elle est trop riche. » Et ils la méprisèrent parce que pouvant porter de belles toilettes et avoir plusieurs domestiques, elle n'avait qu'une bonne et s'habillait simplement.
31 décembre.
Si, au lieu de gagner beaucoup d'argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d'argent ?

 

 

Année : 1895

 

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