Année : 1888


Février.
A quoi bon tant de science pour une cervelle de femme ! Que vous jetiez l'Océan ou un verre d'eau sur le trou d'une aiguille, il n'y passera toujours qu'une goutte d'eau.
Un mot si joli qu'on le voudrait avec des joues, pour l'embrasser.
Un temps de prosateur.
Trois ans. Qui peut dire toutes les fois que nous nous embrassâmes !
Il nous fallut, ainsi qu'un écheveau de laine,
Chacun prenant son coeur, sa chair et son haleine,
Démêler nos deux âmes.
Juin.
Le goût. Qu'on trouve chez un artiste les communes et grosses poteries à fleurs des paysans, on s'émerveille.
Oh ! ce Barfleur ! Y vivre et y mûrir !
12 août.
Au Grand Bois, après déjeuner. Assis sur un pin au-dessus d'un ruisseau qui court dans une écorce. Des bouteilles se rafraîchissent dans l'eau. Des brindilles s'y trempent, comme ayant soif. L'eau se précipite, blanche avec des flaques claires, glaciales, qui font presque mal à force de fraîcheur. Mon gros bébé se penche sur mon épaule pour voir ce que j'écris. Je l'embrasse, et c'est délicieux.
Rien d'assommant comme les portraits de Gautier. La figure est dépeinte trait pour trait, avec des détails, des minuties encombrantes. Il n'en reste rien à l'esprit. C'est là une erreur du grand écrivain, où l'école moderne se garde de tomber. On dépeint par un mot précis qui fait image, mais on ne s'amuse plus à des revues au microscope.
Un matin, D... est venu me trouver et m'a dit : « Si tu veux, nous allons acheter deux tables en bois blanc, chacun une calotte de velours, et nous allons monter une Institution. »
Mettre de son côté toute la quantité possible de possible, et aller droit.
9 octobre.
Reçu de mon père une lettre attristante. Rien sur Crime de village, pas un mot. Encore une vanité qu'il faudra que je perde.
11 octobre.
Il fit un poème et le commença ainsi : « Muse, ne me dis rien ! Muse, tais-toi ! »
13 octobre.
L'éloquence. Saint André, mis en croix, prêche pendant deux jours à vingt mille personnes. Tous l'écoutent, captivés, mais pas un ne songe à le délivrer.
29 octobre.
Lu le premier volume des Entr'actes de Dumas fils. Rien à relire.
10 novembre.
Avec une femme, l'amitié ne peut être que le clair de lune de l'amour.
11 novembre.
La vie intellectuelle est à la réalité ce que la géométrie est à l'architecture. Il est d'une stupide folie (procès Chambige) de vouloir appliquer à sa vie sa méthode de penser, comme il serait antiscientifique de croire qu'il existe des lignes droites.
15 novembre.
Un ami ressemble à un habit. Il faut le quitter avant qu'il ne soit usé. Sans cela, c'est lui qui nous quitte.
Les mots sont la menue monnaie de la pensée. Il y a des bavards qui nous payent en pièces de dix sous. D'autres, au contraire, ne donnent que des louis d'or.
Une pensée écrite est morte. Elle vivait. Elle ne vit plus. Elle était fleur. L'écriture l'a rendue artificielle, c'est-à-dire immuable.
Parfois la conversation s'éteint comme une lampe. On remonte la mèche. Quelques idées jettent encore quelque éclat, mais il n'y a décidément plus d'huile. La parole meurt et la pensée s'endort.
23 novembre
Le poëte n'a pas qu'à rêver : il doit observer. J'ai la conviction que par là la poésie doit se renouveler. Elle demande une transformation analogue à celle qui s'est produite dans le roman. Qui croirait que la vieille mythologie nous opprime encore ! A quoi bon chanter que l'arbre est habité par le Faune ? Il est habité par lui-même. L'arbre vit : c'est cela qu'il faut croire. La plante a une âme. La feuille n'est pas ce qu'un vain peuple pense. On parle souvent des feuilles mortes, mais on ne croit guère qu'elles meurent. A quoi bon créer la vie à côté de la vie ? Faunes, vous avez eu votre temps : c'est maintenant avec l'arbre que le poëte veut s'entretenir.
Pour faire certaines sottises, nous devons ressembler à un cocher qui a lâché les guides de ses chevaux et qui dort.
Tu ne seras rien. Tu as beau faire : tu ne seras rien. Tu comprends les plus grands poëtes, les plus profonds prosateurs, mais, bien qu'on prétende que, comprendre, c'est égaler, tu leur seras aussi peu comparable qu'un infime nain peut l'être à des géants.
Tu travailles tous les jours. Tu prends la vie au sérieux. Tu crois en ton art avec ferveur. Tu ne te sers de la femme qu'avec réserve. Mais tu ne seras rien.
Tu n'as pas le souci de l'argent, du pain à gagner. Te voilà libre, et le temps t'appartient. Tu n'as qu'à vouloir. Mais il te manque de pouvoir.
Tu ne seras rien. Pleure, emporte-toi, prends ta tête entre tes mains, espère, désespère, reprends ta tâche, roule ton rocher. Tu ne seras rien.
Ta tête est bizarre, taillée à grands coups de couteau comme celle des génies. Ton front s'illumine comme celui de Socrate. Par la phrénologie, tu rappelles Cromwell, Napoléon et tant d'autres, et pourtant tu ne seras rien. Pourquoi cette dépense des bonnes dispositions, de dons favorables, puisque tu dois ne rien être ?
Quel est l'astre, le monde, le sein de Dieu, la nouvelle vie où tu compteras parmi les êtres, où l'on t'enviera où les vivants te salueront très bas, où tu seras quelque chose ?
18 décembre.
Quand au sceptique « pourquoi ? » le « parce que » crédule a répondu, la discussion est close.
29 décembre.
Que de gens ont voulu se suicider, et se sont contentés de déchirer leur photographie !
--- 1889 ---
15 janvier.
Il a une chose qui m'a toujours stupéfié : c'est l'admiration universelle des lettrés d'élite pour Henri Heine. J'avoue que je ne comprends rien à cet Allemand qui a le grand tort d'avoir posé pour le Français. Son Intermezzo me paraît l'oeuvre d'un débutant qui aurait voulu faire quelque chose de poétique.
16 janvier.
Qu'on songe à ce que peut être la vie d'un juge de paix parmi les paysans qui le tiraillent avec leur entêtement inlassable ! Dans la rue même on l'attrape. Mais il paraît que le moyen le plus sûr, pour lui, d'arriver à la vérité est encore de leur dire : « En levez-vous la main ? » Le paysan a peur. Il hésite, impressionné. Lui, si finaud, le voilà démonté. Il voudrait bien mentir, mais autrement. Un Christ en croix a plus de puissance sur lui que tous les raisonnements.
Rentré chez lui, le paysan n'a guère plus de mouvement que l'aï et le tardigrade. Il aime les ténèbres, non seulement par économie, mais encore par goût. Ses yeux brûlés de soleil se reposent. Dans un cercle d'ombre le poêle donne son ronflement par sa petite porte ouverte comme une bouche rouge.
17 janvier.
La palpitation de l'eau sous la glace.
Autour du grand feu, au-dessus duquel bout la soupe aux choux, de grands pots sont rangés, des pots au ventre arrondi où se font les fromages durs, une spécialité du Nivernais. Ils sont recouverts avec des tuiles Montchanin hexagones, ornées d'un losange en relief. Les chenets en fer, énormes, sont dépareillés. Deux chats dorment au pied de l'un d'eux, avec un petit chien aux yeux vairons.
Il faut que le paysan soit deux fois sûr d'une vérité pour parier pour elle.
La mère a senti les premières douleurs. On n'appelle jamais le médecin. On a rarement recours à la sage-femme. Le plus souvent, une bonne femme préside à l'accouchement. Elle connaît des herbes et sait bander un ventre. Pendant qu'elle opère, d'autres regardent. C'est un motif de réunion. Pour ne pas effaroucher la malade, elles ont quitté leurs sabots en entrant. Cela se passe bien. La mère ne fait guère plus de manières qu'une vache.
On a vu des bébés avec trois bonnets sur la tête.
Il ne faut pas acheter le berceau avant : d'abord, ça porte malheur. Et puis, le malheur arrivant, qu'est-ce qu'on en ferait ? Le vannier ne vend que la couchette. Les pieds reviennent au menuisier. Il les livre en bois blanc, bien équarris, et conseille de mettre au-dessous une lame de cuir qui étouffe le bruit. On peint l'osier de la corbeille pour éviter les punaises. Le choix de la couleur amène une discussion. On se décide pour un rouge « oeuf de Pâques », qu'on obtient facilement avec des oignons.
L'enfant au monde, on l'emmaillote tout entier, sans laisser les bras libres. On ne voit que sa tête violette et soufflée.
Sa grand-mère tricote près du poêle, en chaussons : les sabots sont toujours loin des chaussons. Elle a les jambes croisées et, au pied qui se balance, est attachée, partant du berceau qui oscille, une ficelle composée d'un morceau de vraie ficelle, d'une bordure de robe, d'une ganse de couleur passée.
Le savant généralise, l'artiste individualise.
Mettre en tête du livre : Je n'ai pas vu des types, mais des individus.
Joindre à ce livre une série sur les animaux : le cochon, sa mort, etc.
18 janvier.
Le merle, ce corbeau minuscule.
Ame, c'est bien là le mot qui a fait dire le plus de bêtises. Quand on pense qu'au XVIIe siècle des gens sensés, de par Descartes, refusaient une âme aux animaux ! Outre l'ineptie qu'il y avait à refuser à d'autres êtres une chose dont l'homme n'a pas la moindre idée, il eût autant valu prétendre que le rossignol, par exemple, n'a pas de voix, mais, dans le bec, un petit sifflet fort bien fait, acheté par lui à Pan ou à quelque autre Satyre, bibelotier de la forêt.
23 janvier.
Toute une catégorie de sentiments est surannée.
Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la nature.
24 janvier.
Dans l'ancien style on éprouvait parfois le besoin de traduire quelques mots français en latin. L'imprimerie les rendait en lettres italiques. De nos jours, nous nous demandons pourquoi. C'était, en effet, une pauvre manière de prouver son érudition. Les mots latins n'ajoutaient rien aux mots français. Ce n'était qu'une simple redondance parfaitement vaine. C'est ainsi qu'on lit dans le Génie du Christianisme : « On ne revient point impie des royaumes de la solitude, Regna solitudinis. » Pourquoi « Regna solitudinis » ?
25 janvier.
On reproche aux décadents leur obscurité. C'est une mauvaise critique. Qu'y a-t-il à comprendre dans un vers ? Absolument rien. Des vers ne sont pas une version latine. J'aime beaucoup Lamartine, mais la musique de son vers me suffit. On ne gagne pas beaucoup à regarder sous les mots. On y trouverait vraiment peu de chose. Mais c'est trop exiger que de vouloir qu'une musique ait un sens, beaucoup de sens. Lamartine et les décadents se rencontrent sur ce point. Ils ne considèrent que la forme. Les décadents y mettent un peu plus de façons, voilà tout.
Il devrait être interdit, sous peine d'amende et même de prison, à tout écrivain moderne, d'emprunter une comparaison à la mythologie, de parler de harpe, de lyre, de muse, de cygnes. Passe encore pour les cigognes.
Chênedollé, voilà un joli nom. C'est peut-être pour le mériter que le pauvre poëte a voulu faire des vers.
« Depuis trente ans, dit Chênedollé, je m'occupe de l'étude de la nature. Je l'observe sans cesse, je m'étudie sans cesse à la prendre sur le fait. » Cela dit, il parle du « joyeux babil des moissonneurs », du « métayer robuste ». Il appelle une fourche « un rustique trident » un chariot, un char, « le char des moissons ». Il est bien de cette école de Rivarol qui prétendait que « la poésie doit toujours peindre et ne jamais nommer ».
30 janvier.
L'idéal du calme est dans un chat assis.
2 février.
C'est à croire que les yeux des nouveau-nés, ces yeux qui ne voient pas et où l'on voit à peine, ces yeux sans blanc, profonds et vagues, sont faits avec un peu de l'abîme dont ils sortent.
A noter en ce moment-là le rôle niais, inutile, superflu, le rôle troisième zone du mari, qui reste les bras ballants, la figure embarrassée, devant l'utilité de sa femme et son peu d'importance à lui.
8 février.
Pierre ne fait guère que téter et dormir. On sent que ses yeux vont être bientôt capables de perception. Ses mains ratissent le vide dans une éducation constante du tact.
20 février.
Lu, de Michelet, la Mer. Michelet est le type du grand bavard. Il extrait d'une petite idée une grande page. Blanc bonnet ne lui suffit pas : il lui faut bonnet blanc. En général, il lui faut des faits pour le soutenir. Toute l'histoire de France n'est pas de trop, mais la mer n'est pas assez, parce qu'elle n'a pas d'histoire. On commence par admirer ces écrivains, genre magnifique, qui tiennent des poules pondeuses. Bientôt, on a assez de leurs oeufs.
26 février.
Un aulne se penche dans l'attitude d'un tireur de bateau.
-- Madame, dit une dame mûre à une jeune dame pour a rassurer, quand j'accouche, c'est comme si je faisais un gros caca.
27 février.
Un homme simple, un homme ayant le courage d'avoir une signature lisible.
12 mars.
Paroles de belle-mère.
-- Oui, maman
-- D'abord, je ne suis pas votre mère, et je n'ai pas besoin de vos compliments.
Tantôt elle oubliait de mettre son couvert, tantôt elle lui donnait une fourchette sale, ou bien, encore, en essuyant la table, elle laissait à dessein des miettes devant sa bru. Au besoin, elle y amassait en tas celles des autres. Toutes les petites vexations lui étaient bonnes.
On entendait : « Depuis que cette étrangère est ici, rien ne marche. » Et cette étrangère était la femme de son fils. L'affection du beau-père pour sa bru attisait encore la rage de la belle-mère. En passant près d'elle, elle se rétrécissait, collant ses bras à son corps, s'écrasait au mur comme par crainte de se salir. Elle poussait de grands soupirs, déclarant que le malheur ne tue pas, car, sans cela, elle serait morte. Elle allait jusqu'à cracher par dégoût.
Parfois elle s'en prenait au ménage tout entier. « Parlez-moi d'Albert et d'Amélie. Voilà des êtres heureux et qui s'entendent. Ce n'est pas comme d'autres qui en ont l'air seulement. »
Elle arrêtait une brave femme dans le corridor, sur la porte de sa bru, et lui délayait ses chagrins. « Qu'est-ce que vous voulez ? Ils sont jeunes », disait celle-ci tout en se régalant de ces racontars. « Ah ! Ils ne le seront pas toujours ! disait la belle-mère. Ça se passe. Moi aussi, j'ai bien embrassé le mien, mais c'est fini. Marchez ! La mort nous prend tous. Je les attends dans dix ans, et même moins. »
Il ne faut pas oublier les retours. Soyons justes. Elle en avait, et de bien attendrissants.
-- Ma belle, ma vieille, je suis à votre disposition. J'ai beau dire : je vous aime autant que ma fille. Donnez donc, que je vous remplisse votre cuvette. Laissez-moi donc les gros ouvrages. Vous avez les mains bien trop blanches.
Soudain, sa figure devenait mauvaise :
-- Est-ce que je ne suis pas bonne à tout faire ?
Et elle séparait, dans sa chambre les photographies de ses enfants de celle de sa bru, la laissait isolée, abandonnée, bien vexée sans aucun doute.
19 mars.
Lire deux pages de l'Intelligence de Taine et aller chercher des pissenlits, voilà un rêve, et c'est ma vie pour le moment. J'assiste encore au coucher des grives, au croule des bécasses, à l'endormement du bois. J'en deviens bête. Heureusement, deux pages de Taine me décrassent, et me voilà en pleine fantaisie, au-dessus du monde, acharné à l'étude de mon moi, de sa décomposition, de notre néant.
27 mars.
Des yeux à peindre, mais par un peintre en bâtiment. Un peintre ordinaire n'y arriverait pas.
29 mars.
La plus sotte exagération est celle des larmes. Elle agace comme un robinet qui ne ferme pas.
31 mars.
Je connais un grand garçon qui a vingt-quatre ans qui dirige trois fermes, qui mène durement ses hommes et n'aime que ses bestiaux, qui fait saillir à chaque instant un boeuf ou un étalon, qui aide à pleins bras, manches retroussées, les vaches à faire leurs veaux, qui renfonce les matrices de ses brebis quand elles tombent, qui connaît à fond toutes les choses malpropres de son métier, et qui a dit à ma femme, d'un air timide et embarrassé : « N'allez pas dire à ma mère que je lis la Terre ! »
4 avril.
Les Soeurs Vatard, de Huysmans, c'est du Zola en zinc, du naturalisme en toc.
6 avril.
Huysmans, toujours inquiet des dents de ses personnages.
Tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai pensé, tous mes paradoxes forcés, ma haine du convenu, mon mépris du banal, ne m'empêchent pas de m'attendrir au premier jour de printemps, de chercher des violettes au pied des haies parmi les étrons et les papiers pourris, de jouer aux « chiques » avec les gamins, de regarder des lézards, des papillons à robe jaune, de rapporter une petite fleur bleue à ma femme. Éternel antagonisme. Effort continu pour sortir de la stupidité, et inévitable rechute. Heureusement !
8 avril.
L'homme marié est au garçon ce qu'est un volume relié à un volume broché.
10 avril.
L'horreur des bourgeois est bourgeoise.
3 mai,
Papa a maintenant de ces réponses :
-- Votre baromètre est-il à la pluie, M. Renard ?
-- A la pluie ? Oh ! non, il n'est pas à la pluie ! Au contraire, il est dans la cuisine, bien au sec.
13 mai.
Ce matin, assis sur un fagot, en plein soleil, parmi les longues feuilles de muguet, tandis que nos yeux en cherchaient les perles encore closes, nous avons parlé continuellement de la mort et de ce qui adviendrait si l'un de nous s'en allait. Le soleil nous aveuglait, tout notre être s'imprégnait d'une envie de vivre, et nous trouvions un grand charme à parler de cette inévitable mort, loin d'elle. Ah ! ceux qu'on laisse. Pierre, son chapeau sur l'oreille, en casseur d'assiettes, dormait, souriait, suçait son biberon. Des hommes couchaient de jeunes chênes sur deux fourches piquées en terre par le manche, et prestement leur enlevaient l'écorce, une écorce humide de sève, vivante, pareille à une peau et qui se resserrait dans une suprême contraction.
16 mai.
L'odeur forte des fagots secs.
17 mai.
Une araignée glisse sur un fil invisible comme si elle nageait dans l'air.
21 mai.
-- Qu'est-ce qu'il fait donc, Jules ?
-- Il travaille.
-- Oui, il travaille. A quoi donc ?
-- Je vous l'ai dit : à son livre.
-- Faut donc si longtemps que ça, pour copier un livre ?
-- Il ne le copie pas : il l'invente.
-- Il l'invente ! Alors, c'est donc pas vrai, ce qu'on met dans les livres ?
22 mai.
Par les soleils couchants, il semble qu'au-delà de notre horizon commencent les pays chimériques, les pays brûlés, la Terre de Feu, les pays qui nous jettent en plein rêve, dont l'évocation nous charme, et qui sont pour nous des paradis accessibles, l'Égypte et ses grands sphinx, l'Asie et ses mystères, tout, excepté notre pauvre petit maigre et triste monde.
27 mai.
Aujourd'hui, la vache à Marie Piarry a fait veau. Marie pleurait et disait : « Je ne veux pas voir ça. J'vas m'en aller. »
Elle revenait. « Oh ! la pauvre amie ! La pauvre amie ! Tenez ! Elle est morte ! Je vois bien qu'elle est morte. Jamais elle ne sortira ! »
La vache vêlait et poussait des soupirs. Lexandre lui faisait la moue tout en tirant les pattes du veau et disait : « Oui, ma belle ! » Le père Castel présidait et disait : « Mes enfants, tirez, tirez ! »
Tout le monde se sentait mère, et, quand la vache, son veau fait, ayant bu une bouteille de vin sucré, se mit à lécher le sel qu'on avait répandu sur son veau, tout le monde avait les larmes aux yeux.
28 mai.
L'amitié d'un homme de lettres de talent serait un grand bienfait. Il est fort dommage que ceux dont on désire les bonnes grâces soient toujours morts.
29 mai.
-- Les hommes ? Oh ! ça me fait faire pipi.
Compter sur quelqu'un comme sur une planche pourrie.
12 juin.
Noter chez le paysan son épouvante de Paris.
14 juin.
Avons-nous une destinée ? Sommes-nous libres ? Quel ennui de ne pas savoir ! Quels ennuis si l'on savait !
L'horizon est plus près ce soir que ce matin.
23 juin.
Le soleil pareil à un balancier immobilisé.
9 juillet.
Toute femme contient une belle-mère.
14 juillet.
La femme parle toujours de son âge et ne le dit jamais.
16 juillet.
Pierre pèse dix-sept livres.
22 juillet.
Je suis assis sur des pierres entassées que des « tolles » enchevêtrées dans des pieux, empêchent de tomber dans l'eau. Le bassin est une cuvette profonde. A travers l'eau claire le fond paraît ferme. Des cailloux polis rappellent les galets de la mer. Çà et là, de grosses pierres pointues, faites pour labourer le ventre d'un nageur. Une bande de feuilles jaunissantes suit un courant d'eau. Des petites médailles d'écume blanche se détachent d'un bouillon et s'en vont à la dérive, au fil de l'eau. On dirait qu'une bouche d'ange qui s'amuse crache du haut du ciel dans le bassin. D'un coup de queue, une ablette court flairer une brindille de bois. Une perche, zèbre de l'eau, lève la tête, se cabre, et se tient droite dans son fourreau de barres. Mon bouchon penche sur le côté et, sous le roulis, s'agite comme ces lapins en carton dont on branle la tête du bout du doigt. De temps en temps on croit voir, bien bas, au-delà des cailloux, un mouton floconneux traverser le bassin : c'est un nuage qui passe au-dessus de ma tête.
De gros poissons blancs ouvrent leur gueule lentement, lentement, comme on fait avec les mains quand on veut projeter l'ombre d'une gueule de loup sur un mur.
Un poisson qui se retourne met la tache d'une plaque d'argent dans le terne de l'eau.
Et voilà une page de description qui en vaut bien une autre.
25 juillet.
Écrire une série de pensées, de notes, de réflexions à l'usage de Pierre, intitulées « les Cahiers de Boulouloum ».
L'amour : tu aimeras, c'est-à-dire que tu voudras coucher avec une femme, et que tu auras quelque temps du plaisir à coucher avec cette femme.
Littérature : je ne veux pas te faire un cours. Je peux te dire quels livres j'ai relus, et quels écrivains j'ai aimés.
La musique : pêche à la ligne près du pont de Marigny. D'une fenêtre ouverte dans un cadre de branches m'arrivait une mélodie neuve, et j'étais vivement ému quand en même temps, mon bouchon se mettait à danser sur l'eau.
La peinture : je souhaite que tu l'aimes et que tu montres plus de goût que moi qui n'ai jamais pu distinguer un tableau d'une impression lithographique en couleurs.
La famille : j'ai été l'homme de transition. Tu seras le grand homme.
La morale : il est trop tard pour t'en parler. Nul ne pourrait changer ce qui est en toi. On ne revient pas sur des principes. Mon père, qui était entrepreneur de travaux publics, a eu maintes fois l'occasion de voler. Bien qu'il en ait eu la tentation, que mille motifs soient venus à son aide, il n'a jamais pu voler. En morale, la volonté est impuissante.
La politique : fais-en, si tu ne trouves pas que les journaux en dégoûtent.
La philosophie : fais de la philosophie. Quelle expression ! Ce n'est pas moi qui l'ai inventée. Sois mesuré toutefois. Un amateur a risqué plusieurs ascensions en ballon. Il a vu un monde inconnu sous une perspective nouvelle. Il a ressenti une grande joie, éprouvé une grande émotion. Le ballon redescend. Il saute de la nacelle et s'en va, laissant derrière lui le ballon un peu dégonflé. Il ne se fait pas aéronaute.
Boulouloum, je te recommande aussi les contes de fées bien particulièrement. Maintenant encore ils m'enchantent. Les fées nous échappent. Elles sont radieuses et on ne peut les saisir, et, ce qu'on ne peut pas avoir, on l'aime éternellement.
Boulouloum, tout le monde a du talent, du génie aussi, et même de la facilité. Voir l'abbé d'II ne faut jurer de rien. Ne dis pas : cet homme est sans talent. Encore moins imprime-le. Dis simplement : son genre d'écriture, la sorte de pensées qu'il affectionne me déplaisent. C'est tout ton droit.
Boulouloum, quand tu t'ennuieras trop et que la vie te sera lourde, oh ! lourde à en mourir, prends la quatrième page d'un journal quelconque, et cherche le mot du triangle ou du carré proposé. A cet amusement, les plus grandes douleurs fondent.
28 juillet.
Boulouloum, quiconque lit trop ne retient rien. Choisis ton homme. Relis, relis-le pour te l'assimiler, le digérer. Comprendre, c'est égaler. Être l'égal de Taine, par exemple, c'est déjà joli.
Les champs de blé rasés de frais, avec ces taches verdâtres qui rappellent le bleu de la joue des acteurs.
31 juillet.
Chaque matin, boire une tasse de soleil et manger un épi de blé.
« Petit cochon, vous ne travaillez pas ! » disait Langibout à Anatole. Ainsi je dois me dire : « Petit cochon, tu ne travailles pas ! » Oui, c'est bon ! Tu bois du soleil, tu regardes, tu observes, tu jouis de la vie, tu trouves bien fait tout ce que le bon Dieu a fait. Les lézards t'intéressent, les demoiselles aussi qui, plantées sur le cou l'une de l'autre, volent de brindille en brindille et se posent, l'une toute droite et raide, l'autre en ligne brisée, le bout de sa queue dans l'eau. Tu te dis : avant d'écrire, il faut voir. Flâner, c'est travailler. Il faut apprendre à tout voir, le brin d'herbe, les oies qui crient dans les étables, le soleil couchant, la queue du soleil couché qui s'étend rosée et pourpre sur tout l'horizon comme un voile déplié où se pose l'arc de la lune. Tu t'emplis de tableaux, les deux mains dans tes poches. Tu lèves les pelles de ta rêverie. Elle déborde de droite et de gauche, sort de son bassin, s'épanouit à l'aventure, au hasard. Tu as même des idées pas gaies. Tu penses à la mort, avec effroi quand il tonne, sans peur quand il fait clair, que la lumière diffuse se fourre partout, regarde par chaque fente de volet et fait pencher les avoines lourdes, quand tu voudrais bien être quelque part, à l'ombre, tranquille, loin du monde, et que tu te vois, nullement ému, les pieds joints, allongé, recueilli, presque souriant, à quelques pouces sous terre, tout près des fleurs, des herbes, de la vie et du bruit. C'est bon. Je t'écoute. Tu ne chasses même plus. Tuer un oiseau te répugne. N'ont-ils pas le droit de vivre ? Tu ne pêches pas. Les poissons te semblent des êtres animés, qui intéressent comme d'autres bêtes, qui ont des ailes pour voler dans l'eau, qui luttent, qui rusent, qui existent. Tu te fais élégiaque. Tu comprends tout, ma foi ! Tu panthéises. Tu vois Dieu partout et nulle part. Tu as des idées sereines qui te font sourire avec bienveillance. Tu dégustes le temps. Tu te trouves bien comme le reste, mais je te le redis : « Petit cochon, tu ne travailles pas ! »
1er août.
« Baisse la tête comme Pierre Sicambre ! » dit une bonne femme.
Boulouloum, tu te diras bien des fois : « Il me semble que je vais faire un auteur étonnant. » Il n'y a que ce qu'on fait qui n'est jamais étonnant.
9 août.
Un chien : on dirait une descente de lit empaillée.
Mon gros libraire, qui ne connaît des livres que leurs titres, m'a dit, en me remettant le Disciple de Bourget, avec une voix bon enfant, un ton convaincu et un air imbécile : « C'est amusant, mais c'est un peu dur, par exemple. »
12 août.
La grande facilité qu'il avait de s'approprier les idées et les sentiments de ses auteurs favoris paralysait son originalité. Il ne pouvait se tenir en place. Chaque livre lui semblait renfermer quelque excellente maxime, quelque bonne théorie qu'il adoptait aussitôt. De là, une diffusion dans son esprit, une multiplicité de goûts qui toujours trouvaient leur satisfaction, mais aussi une éclipse du but à atteindre, des pas perdus, d'inutiles voyages littéraires, un obsédant éclectisme qui le contint dans la médiocrité et fit de son âme une véritable âme photographiée, une âme littéraire, parasite des autres âmes et incapable de vivre par elle-même.
16 août.
Quand un train passe sur une plaque tournante, les wagons ont l'air d'avoir le hoquet.
20 août.
Lu Le Portier des chartreux. L'homme a besoin, parfois, de se vautrer comme un porc dans ces saletés bêtement écrites et physiologiquement ineptes.
24 août.
Les écrivains qui n'aiment pas Victor Hugo me sont ennuyeux à lire, même quand ils n'en parlent pas.
28 août.
C'est désespérant : tout lire, et ne rien retenir ! Car on ne retient rien. On a beau faire effort : tout échappe. Çà et là, quelques lambeaux demeurent, encore fragiles, comme ces flocons de fumée indiquant qu'un train a passé.
Dans l'immuable équilibre du monde, le désir que nous avons de voir mourir tel être doit être un préservatif pour lui.
29 août.
Il a une grande répugnance pour tout ce qui est action banale dans la vie courante. Quand il n'a plus de timbres et que, pris au dépourvu, il doit aller lui-même en acheter un au bureau de tabac, à côté du zinc, en face des oeufs rangés qui reposent dans leur ceinture de fil de fer, c'est pour lui un grand supplice.
30 août.
On a beau faire : jusqu'à un certain âge -- et je ne sais pas lequel --, on n'éprouve aucun plaisir à causer avec une femme qui ne pourrait pas être une maîtresse.
Le sommeil est la halle aux souvenirs. Il favorise leur retour. Il est leur lieu de rendez-vous. Telle cousine que, tout jeune, on a aimée pour la fraîcheur de ses bonnes joues, à laquelle on ne songe plus depuis des années, qui a disparu de la vie éveillée, revient dans le rêve, tentante, colle sa bouche à votre bouche, noue son corps au vôtre, vous met en feu et laisse, au matin, un long, un indéfinissable regret.
1er septembre.
Je me laisse facilement abattre, mais je reprends le dessus avec une facilité extraordinaire. Je trouve toujours le bon côté d'un ennui. C'est l'effet d'une pusillanimité rare qui m'empêche de regarder les embêtements en face.
Mlle Blanche a été caissière dans un vater-closet à l'Exposition de 78. On payait cinq sous, et dix sous pour les cabinets avec toilette. Elle fait sonner les prix avec orgueil, et à nous-mêmes il semble, devant la fabuleuse énormité du droit d'entrée, que la chose devait sentir moins mauvais que de nos jours où ces petits endroits deviennent d'un bon marché dérisoire. D'ailleurs, pourquoi les prix ont-ils baissé ? On a envie ou l'on n'a pas envie, n'est-ce pas ?
5 septembre.
L'individu est une plante, l'individu est une graine, l'individu est un fruit. L'art est une plante, la religion est une plante, la société est une plante. Tout est une plante. Malgré toute mon admiration pour le grand écrivain qu'est Taine, je ne peux m'empêcher de remarquer combien toutes ses comparaisons sont pauvres, banales et semblables.
Qu'est-ce que je demande ? La gloire ! Un homme m'a dit que j'avais quelque chose dans le ventre. Un autre m'a dit que je faisais mieux et moins sale que Maupassant un autre. Un autre encore... Est-ce ça, la gloire ? Non, les hommes sont trop laids. Je suis aussi laid qu'eux. Je ne les aime pas. Peu m'importe ce qu'ils pensent. Les femmes, alors ? Une, ce soir, jolie, au beau corsage m'a dit : « Je lis et je relis Crime de village. » Voilà la gloire, je la tiens. Mais cette femme est une belle imbécile. Elle n'a pas une idée. J'aimerais à coucher avec elle si elle était muette. Si c'était ça, la gloire, je n'aurais plus rien à faire. Et cependant, toute proportion gardée, ce n'est pas autre chose ! La quantité change, la qualité reste la même. C'est aussi une question d'oreille. A cette oreille un peu de ouate suffit, à cette autre il faudrait une balle de coton.
6 septembre.
J'envie les peintres. Ils sont maîtres de leur public. J'observais ce matin M. Béraud au Palais des Machines... Sa toile est devant lui. Elle prend figure. Sur la tête du chevalet préside le chapeau gris de M. Béraud. Le peintre prenait sur sa palette une tache de couleur, la posait délicatement. Il se reculait, souriait, m'expliquait l'ingratitude du sujet et son désir de faire neuf. De plus, il avait une petite badine à la main, et qui sifflait parfois d'une manière inquiétante. Il désignait un point lumineux, un fond terrible à débrouiller. Que voulez-vous que le public fasse devant cette mise en scène ? Il est battu d'avance. Sa vanité entre en jeu et le mène par le bout de sa bêtise. Il ne comprend pas, c'est sûr ; mais, s'il le fait voir, un voisin le remarquera : il a tout intérêt à s'y connaître. Il s'y connaît, et lance un mot peu compromettant, en regardant de droite et de gauche. Le peintre, à ce moment, sourit. Le peintre a souri. Le public est empoigné. Il parlera du sourire et du tableau, du sourire surtout. Le mot qu'il a lancé était si juste !
Le peintre domine les badauds par sa présence et par sa canne. Et puis, on le voit à l'oeuvre. Il travaille, au moins, celui-là !
Un littérateur a passé des nuits à faire un livre. Le public l'achète 2 fr. 75. Il l'ouvre chez lui, tout seul, tout seul, comprenez bien cela, sans peur. Il peut le jeter au panier s'il veut, quand il veut. C'est un homme libre. Il ne craint plus le voisin ni la badine cinglante du peintre. Il peut être stupide à son aise, écraser d'un coup de poing le tome à 2 fr. 75, comme une gouvernante qu'on n'observe pas pince la chair d'un baby qui crie trop et l'appelle « vilain monstre » : j'envie les peintres.
7 septembre.
Mlle Blanche fait des vers. Elle trouve qu'il y a des gens qui les font mal. Elle recherche la délicatesse. Une personne l'engage à multiplier ses châles et ses fourrures. Elle lui répond, en vers, qu'une chose tient plus chaud qu'une fourrure : c'est l'amitié. Elle débite ainsi aux amis qui lui offrent à dîner un petit compliment sucré. Pour elle, la poésie, c'est cela. Une idée fine qui lui vient et qu'elle versifie la rend heureuse toute la journée. Elle ne se fait pas un autre idéal du poëte et, par instants, elle pense qu'elle-même est cet idéal. Qui osera lui dire qu'elle se trompe ?
8 septembre.
Mme Barat, après nous avoir dit qu'elle adorait son mari, nous raconte qu'il met des bas, qu'il porte des jarretières, et qu'il lui faut en été des petits caleçons en toile bleue, pareils à des culottes de suisse. C'est elle qui les confectionne. Il les veut bleus : rien à faire. Elle finit en disant : « Oh ! ces vieux maris qui ont des manies ! »
Cela me rappelle celui de Mme G... Il voulait, chaque matin, passer sa jambe dans sa culotte sans toucher le drap. Il recommençait jusqu'à réussite complète. Il exigeait autour de lui, dans son cabinet de toilette, une douzaine de serviettes au complet, pas onze, pas treize, qu'il mettait toutes en train, chacune ayant son petit bout de peau à essuyer.
9 septembre.
Boulouloum, tu auras beau t'ennuyer, plus tard, dans un salon. La maîtresse de maison ne s'en apercevra pas, ne le croira pas. Elle trouvera simplement que tu as l'air « anglais ».
18 septembre.
Ce qui n'a pas été fait, c'est un livre moderniste sur la campagne.
La campagne se prête à toutes les divagations du rêve. On questionne bien tranquillement le ruisseau, l'arbre, les grandes luzernes : ils ne répondent pas et ce qui dégoûte des hommes, c'est qu'ils veulent toujours répondre aux questions qu'on leur pose. Chacun nous offre une certitude, une solution : c'est désolant.
Je ne sortirai pas de ce dilemme : j'ai les ennuis en horreur, mais ils me fouettent, me rendent talentueux. La paix et le bien-être me paralysent, au contraire. Donc, être nul, ou être éternellement embêté. Il faut choisir.
J'aime mieux être embêté, je le dis.
Cela m'ennuiera bien, d'être pris au mot.
24 septembre.
Commencé Obermann de Sénancour. Illisible. Non, vraiment, je ne peux pas aller jusqu'au bout. C'est insensé, ce culte de l'ennui. Était-ce assez idiot, cet ancien « vague à l'âme ! » L'âme, ce n'est pas grand-chose, mais cette école-là arrivait à en faire rien du tout.
25 septembre.
Je lis roman sur roman, je m'en bourre, je m'en gonfle, j'en ai jusqu'à la gorge, afin de me dégoûter de leurs banalités, de leurs redites, de leur convenu, de leurs procédés systématiques, et de pouvoir faire autre.
26 septembre.
Je n'ai vu qu'une fois Théodore de Banville. C'était chez M. Labitte, un poëte lamartinien d'un très médiocre talent, mais très aimable, et qui me faisait pitié par la façon dont il me racontait les vilenies de sa femme. Banville fit ce soir-là une courte apparition. Il a, je crois, l'habitude de se coucher de bonne heure. Je me rappelle sa figure, large et pâteuse comme un fromage blanc, sans poils dessus. Il m'était entièrement inconnu comme poëte. A ce moment-là, je ne lisais guère que moi-même. C'était toutefois une célébrité pour moi, mais une célébrité que je n'avais pas contrôlée. Je n'avais pas à cette époque, chose curieuse, en 84, à vingt ans, cette timidité invincible qui m'est venue plus tard, qui m'empêche d'aller dans le monde, qui me tient comme un mal intime, et qui me fait trembler dès que je m'approche d'une gloire, ce qui d'ailleurs m'arrive rarement. Banville ne me produisit donc aucune espèce d'impression. Labitte me présenta comme poëte et comme étudiant en droit.
-- Poète, c'est bien, dit Banville. Mais étudiant en droit !...
Je lui affirmai que j'allais au cours aussi peu que possible. Il parut me sourire d'une manière bienveillante. Ce fut à peu près tout. Je crois qu'il me reprocha encore d'avoir fait lire, au lieu de les lire moi-même, mes premiers vers, les Étoiles, qu'il trouva « très bien », par une espèce d'imbécile, M. Ruef, poëte aussi, mais vieux poëte raté, qui sans doute avait voulu se redorer un peu en me patronnant, en me faisant complaisamment, avec abnégation, un petit succès de salon.
Vaniteux alors plus que je ne le suis maintenant -- j'ai déjà suivi le convoi de un grand nombre de mes rêves -- tout plein du petit bourdonnement amical qu'avait provoqué la levée de mes étoiles, je n'écoutais pas Banville. Je le regrette amèrement, et j'ai perdu ce jour-là une belle occasion d'entendre sa causerie triomphale, métaphorique, lyrique et continûment spirituelle dont ses Souvenirs nous donnent la sensation lointaine et affaiblie.
Je me souviens encore que, le poëte Grangeneuve désirant lire, avec sa voix profonde de Gaulois, quelques vers du maître, Banville tendit la main d'un mouvement lent, onctueux comme un geste de prêtre, et dit :
-- Non, je vous en prie ! Cela me ferait de la peine.
Le mot était joli, mais combien de fois Banville l'a-t-il servi !
Plus tard, si le bon Dieu me donne à choisir le paysage où je devrai revivre, je lui demanderai un paysage toujours lunaire, afin de voir éternellement la molle et belle lune épancher « sur les forêts ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers ». Une superbe phrase d'Atala, qui m'a toujours produit une impression énorme de solitude et d'ampleur.
Un franc succès, c'est-à-dire une chute qu'on n'a pas la franchise d'avouer.
28 septembre.
Tu n'es pas assez mûr, dis-tu. Attends-tu donc que tu pourrisses ?
30 septembre.
Il me vient à l'idée de réunir mes notes en un volume, de les grouper en chapitres. Généralités : l'homme, la femme, les amants, les littérateurs, la ville, la campagne, la mer, le poëte, l'ami du poëte, Dieu, la politique, conseils à Boulouloum.
Pour achever un roman, il faudra toujours que je me propose d'en faire deux.
Mérimée. Oh ! le méchant ! Faisons-lui les cornes. Rageur et boudeur, ses colères ressemblent à celles d'un enfant auquel on donne un os de côtelette à ronger.
Lecture à un ami. Ah ! mon ami, tu m'as fait bien souffrir ! Je vois encore ton visage... Non, je ne veux plus le voir. Je te disais : « En veux-tu encore un peu ? » Était-ce du thé ou des vers ? Tu hésitais.
Quelle souffrance pour moi ! Je me dévouais et remplissais ta tasse ; puis, je feuilletais mon manuscrit avec des sourires, des petits oh ! oh !, des clins d'yeux qui tentent, pour t'enjôler, te remettre en goût. Mais tu buvais ta tasse avec lenteur, les yeux à moitié clos, dans un nuage de vapeur légère.
Amis idiots, à quoi servez-vous donc ? Je rentrais mon manuscrit dans sa chemise, mais avec quelle maladresse ! Certes, la maîtresse nue qui remet aux yeux de son amant une chemise jetée au loin tout à l'heure et qui veut retarder la mort de son désir n'invente pas plus de ménagements, de difficultés à trouver la manche, de prudence à rabattre les plis... L'artilleur qui remet dans le manège, au trot saccadé de son cheval, son sabre au fourreau...
Mais, ami, ton désir à toi était bien mort. Le manuscrit rentra dans sa peau de toile, et je t'aurais volontiers jeté a la figure la théière bouillante. Amis, chers amis, criez donc toujours : « C'est beau, bien beau ! Encore ! Encore ! » Cela vous coûte si peu de le dire, et, quand vous ne le dites pas, nous sommes tant peinés, et pour si longtemps !
Il est des gens maladifs et condamnés qui vous recommandent, à mots voilés, de faire votre caca avec soin, sur le même ton qu'ils vous diraient : « Honore ton père et ta mère. »
A la salle d'armes, un tas de marquis, de comtes. Ces gens-là vivent de leur nom comme d'autres de leur travail. Ils me produisent une forte impression. Plébéien, fils d'un paysan, je les crois tous imbéciles. Pourtant, ils m'imposent, et, quand je passe devant leurs tristes académies nues, je leur demande pardon avec timidité.
4 octobre.
Il avait des façons de parler délicates et disait : « N'est-ce point ? » au lieu de « N'est-ce pas ? »
5 octobre
M. B... est si petit et il a une bouche si grande qu'il tiendrait aisément tout entier dans sa bouche.
6 octobre.
Ce que j'ai fait de plus utile jusqu'ici, c'est certainement d'avoir fait tourner des gros sous sur mon bureau pour amuser François.
Un jour, on mettra des phonographes dans les pendules. Elles diront, au lieu de sonner « Il est 5 heures, 8 heures. » On leur répondra. « Tu retardes ou tu avances. » Nous causerons avec le temps. Il s'arrêtera pour tailler une bavette, comme un simple concierge ou une bonne chez le fournisseur.
Une femme très bien, une femme à bonne tenue, qui fait son possible pour ne pas avoir l'air trop cochon.
8 octobre.
A force de regarder les toiles de M. Béraud, l'éducation de mon oeil se fait. Je goûte une tache et je m'imagine comprendre un effet de lumière. J'ai eu autant de peine a aimer les gâteaux, mais, maintenant, je les mange sans trop de haut-le-coeur. Je vais même jusqu'aux confiseries. Est-ce que je finirai par m'empeinturlurer l'esprit ?
9 octobre.
Pour se faire une tête, il se coupait soigneusement les cheveux a tort et à travers, afin que, çà et là une mèche droite et protestante pût indiquer l'excentricité de ses pensées et l'audace de ses intentions.
Vous dites : « Je suis vaniteux », mais vous l'êtes surtout parce que vous dites que vous l'êtes.
R... porte des cols sales comme des fromages, et des gilets peints où l'on voit, sur un fond vieil or, de petits bonshommes lumineusement blancs jongler avec des fleurs roses.
La conversation, ce soir, a roulé sur le succès de Barrès, du fond de nous tous montait, avec la vapeur du potage et le fumet du poulet farci, le dépit de n'avoir pas eu le nez long comme le sien.
10 octobre.
Femme pareille à une cheminée. Il est temps de lever ta robe : le feu doit être pris.
15 octobre.
Une personne embrouillée, subtile, à complications, qui donne la sensation d'une toile d'araignée.
21 octobre.
Un La Bruyère en style moderne, voilà ce qu'il faudrait être.
Il y a des gens qui donnent un conseil comme on donne un coup de poing. On en saigne un peu, et on riposte en ne le suivant pas.
Quand je serre une femme dans mes bras, je me rends parfaitement compte qu'à ce moment encore je fais de la littérature. Je dis tel mot parce que je dois le dire, et parce qu'il est littéraire. Même alors, il m'est impossible d'être naturel. Je ne sais pas l'anglais, mais je dirais plus volontiers : « Je t'aime », en anglais, que « Je t'aime » en naturel.
Rien de plus mauvais que les nouvelles de Balzac. C'est trop petit pour lui. D'ailleurs, quand il avait une idée, il en faisait un roman.
Les souvenirs, ce soir, ont pris pour tambourin mon cerveau.
Une jolie femme doit être propre et coquette dès le matin en faisant son ménage, et briller comme une pièce d'argent dans un tas d'ordures.
22 octobre.
Papa, aujourd'hui, met des gants comme un jeune homme. C'est une coquetterie qui lui vient sur le tard. Si on lui demandait pourquoi, il répondrait que la vieillesse lui glace déjà le bout des doigts.
28 octobre.
On rencontre dans les bureaux de commissaires police des gens du genre qui suit. L'inspecteur :
-- Combien avez-vous d'enfants ?
-- Cinq, non, six. Non, cinq.
-- Voyons ! Cinq ou six ?
-- Monsieur l'inspecteur, c'est plutôt six.
-- Où demeurez-vous ?
-- Rue Legendre.
-- C'est bon. Allez-vous-en.
-- Ah ! pardon, monsieur l'inspecteur. J'ai dit : rue Legendre. Mais c'est pas celle-là : c'est celle d'à côté.
-- Combien y a-t-il de temps que vous habitez dans cette rue ?
-- Un an.
-- Et vous ne savez pas son nom ?
-- Je l'ai oublié, monsieur l'inspecteur.
Ces gens-là ont le droit de voter comme M. Renan.
1er novembre.
Il a toujours le petit mot pour faire rire de lui.
4 novembre.
Non, décidément, Barrès se retient trop. Il sera malade quelque jour. Sa sincérité contenue fera péter sa peau. Il mourra d'une conviction rentrée, étouffera de civilisation comme d'autres d'un manque d'air. Des sensations courtes rendues par des phrases brèves. Est-ce neuf, ce qu'il dit ? Il adore la tranche des manuels classiques. Quand on a dit : « Il n'y a rien », une fois, une seule, n'est-ce pas suffisant ? Restent les apparences, les belles et variées apparences qui composent un Univers bien assez réel pour notre petite vie jusqu'à notre petite et proche mort. Barrès, mon ami, déboutonnez-vous : vous sentez le concentré. On étouffe chez vous ! Aérez !
5 novembre.
Autre préface pourFrançoise (Les Cloportes) :
« Une petite préface vaut bien un long chapitre. Jusqu'ici, je trouvais mon roman très bien dans son entier développement. Il n'y a rien, là, qui doive étonner. Toutefois, en corrigeant mes épreuves, je me suis aperçu qu'une aventure épisodique me déplaisait. Après des hésitations variées qui m'ont tenu éveillé même la nuit, j'ai pris sur moi de la supprimer. J'espère que tout le monde s'en plaindra. Pourtant, si, parmi mes deux ou trois lecteurs (ô hypocrite !), il s'en trouve un qui, non content d'être assuré que Françoise est morte, veuille connaître la manière dont elle mourut, je me ferai un plaisir de lui communiquer le manuscrit. »
Ah ! si j'avais un secrétaire de mes rêves ! Quelles belles choses il écrirait ! Le jour, j'allume seulement ma pensée. Elle est parfois morne comme un feu qui ne veut pas prendre. Mais, dès le sommeil, elle flambe. Mon cerveau est une usine de nuit.
Une peau douce comme la pulpe d'un fruit.
6 novembre.
Nous voulons fonder une revue. Chacun de nous disait : « Qui fera la chronique ? » Personne ne voulait faire la chronique. Quelqu'un proposa : « Nous la ferons (chacun) à notre tour. »
A la fin, il s'est trouvé que, tous, nous avions une chronique en poche, à livrer, tout de suite, au premier numéro...
Vallette, comme rédacteur-directeur, agrémente sa conversation d'expressions telles : majoration, fonds de caisse, rentrées, comptes rendus.
En somme, notre mépris de l'argent proclamé haut et fort, nous serions grandement enorgueillis si le premier numéro nous rapportait dix sous.
9 novembre.
Les marins et les marines sont en honneur. Moi aussi, je les aime, les marins et la mer ; mais vous verrez que j'arriverai à parler d'eux quand ils seront communs comme la Tour Eiffel, usés jusqu'à l'ancre, quand on aura multiplié leur collier de barbe comme la lune son croissant, quand on ne pourra plus en voir un sans avoir le mal de mer !
10 novembre.
La honte de pleurer qui donne l'effronterie de rire.
14 novembre.
Hier soir 13, première réunion de La Pléiade au Café Français, vu des têtes étranges. Je croyais qu'on en avait fini avec les longs cheveux. J'ai cru entrer dans une ménagerie. Ils étaient sept. Retrouvé Court. Il n'a pas grandi, et, bien que je ne l'aie pas vu depuis cinq ans au moins, il m'a semblé qu'il n'avait pas encore pris le temps de renouveler son faux col, ni ses dents. Vallette me présente. Nous nous sommes tous connus de nom. On se lève avec politesse, car je suis le gros capitaliste de l'affaire. Déjà je m'effraie de certaines odeurs qui se lèvent. On s'assied, et, sur mon calepin en dedans, je commence à prendre des notes. Quelles chevelures ! l'un d'eux ressemble à l'homme qui rit, mais il rit mal, parce qu'un bouton gros de pus pend à sa lèvre inférieure. On peut compter ses poils de barbe, mais je n'ai pas le temps. Sa chevelure me captive, son chapeau mou, son dolman à col d'officier qui lui gante le buste, et son monocle qui tombe, qui se relève, éclate, inquiète. Elle cache ses oreilles, sa chevelure ! A-t-il des oreilles ? J'espère qu'une porte, en s'ouvrant, un journal, en se déployant, va faire, d'un souffle, envoler une ou deux boucles, et que je pourrai les découvrir. Mais non, les boucles sont trop lourdes et je finis par croire qu'il a les oreilles coupées. Les vilaines mains ! Des doigts rouges et pareils à des cigarettes mal roulées. Je ne peux pourtant pas toujours les regarder. Cela devient indécent. Il va m'emprunter dix francs pour le coup d'oeil. Je tourne la tête à gauche. Autre chevelu. Une tête de bois, d'un lion de ménagerie pauvre qu'on oublie de peigner. C'est encore surprenant : des cheveux touffus comme un chêne en juin, et presque point de barbe. Le menton est blanc, le nez long, aplati un peu, un nez de lion, quoi ! une bouche petite, mais encore trop grande pour les dents jolies comme des fins de cigare. Il se nomme Auriet, je crois (Aurier). De temps en temps il passe ses doigts dans sa chevelure et retire ses ongles pleins d'un élément gris, gras, résineux. Cela me fatigue je coeur, et, comme une cire de coiffeur tournante sur une vis, ma tête se déplace.
Maintenant, je fais face à une tête aride. J'éprouve la sensation de sortir d'un bois pour entrer dans une plaine. Ici, la végétation manque. Tout est brûlé par le soleil. Pas de sève. Les yeux sont rouges. Il leur faudrait un peu de charpie, un linge imbibé d'eau fraîche. Les oreilles à incrustations primitives ressemblent à des rochers où rien ne germe, des rochers creusés par des chutes de cataractes. Le regard a peine à se tenir sur cette figure-là, se bute à des nervures osseuses, enfin tombe dans une bouche profonde et large où rien de blanc n'apparaît. Comment ce monsieur ne se couvre-t-il pas d'une perruque ? Mais non. Sa tête est moissonnée, rasée d'une manière prodigue. Elle n'a rien gardé. Avec une pince à épiler, on pourrait plutôt extraire de ce crâne une idée qu'un cheveu. Il ne dit rien. Est-ce un idiot ? Tout à l'heure, quand il va parler, nous dresserons la tête, comme des cerfs qui sentent les chiens.
Cependant, j'entends la voix de Vallette.
-- Peut-on considérer la revue comme une personne morale ? Voilà la question.
-- Ah !-- Oh !-- Oui.
-- Car, enfin, si on opérait une saisie-arrêt...
On se consulte. Ils n'ont assurément jamais rien eu à faire saisir. Toutefois, l'inquiétude naît. Le mot paralyse. Chacun se voit en prison, assis sur un banc, au milieu des petits paniers de provisions qu'apporteraient ses amis.
-- Permettez ! Mais, si on saisissait la revue comme personne morale, c'est qu'alors elle serait immorale.
Je crois que c'est moi qui ai dit cela. Est-ce assez bête ! Pas de succès, et je rougis comme un bocal sous un réflecteur.
Le danger d'une saisie semble écarté. Vallette, rédacteur en chef, consulte un petit bout de papier écrit au crayon, et continue :
-- Et, d'abord, le titre. Conservons-nous le titre de La Pléiade?
Moi, je n'ose pas le dire, mais je le trouve un peu vieillot, ce titre astral, Marpon-Flammarion. Pourquoi pas le Scorpion ou la Grande Ourse ? Et puis, des groupes de poëtes ont déjà pris ce titre sous Ptolémée Philadelphe, sous Henri III et sous Louis XIII. Néanmoins le titre est adopté.
-- Et la couleur de la couverture ?
-- Beurre frais. -- Blanc mat. -- Vert pomme. -- Non ! Comme un cheval que j'ai vu -- Gris pommelé alezan. Non ! Non !
Vallette ne se rappelle plus bien le cheval qu'il a vu.
-- Couleur d'un tabac sur lequel on aurait versé du lait.
-- Si on faisait l'expérience ?
On fit apporter un bol de lait, mais personne ne voulut livrer son tabac à gâcher.
On commença à parcourir la série des nuances, mais les mots manquaient. Il eût fallu Verlaine. On y suppléait par le geste, des écartements de doigts, des attitudes impressionnistes, des gestes suspendus en plein air, des projections d'index qui faisaient des trous dans le vide.
-- Et vous, Renard ?
-- Ça m'est égal, moi.
J'ai parlé avec indifférence, mais au fond j'adore le vert de certains Scapins retour de kiosque, un certain vert délayé par les intempéries.
-- Et vous, Court ?
-- Je suis de l'avis de la majorité
-- Tout le monde est de l'avis de la majorité. Où est-elle ?
Elle se concentre sur le mauve. Les rideaux mauves sont si jolis ! Et puis, le mot rime un peu avec alcôve, et l'association d'idées mouille les prunelles d'Aurier ; il doit connaître une grande dame élégante.
Vallette reprend :
-- Au verso, nous mettons, n'est-ce pas ? les titres des ouvrages parus.
Chacun se tait.
-- Et des ouvrages à paraître.
Tout le monde veut parler, Aurier : le Vieux, Vallette : Babylas, Dumur : Albert. Et la liste s'allonge, titrée comme si elle descendait des Croisades.
-- Et vous, Renard ?
-- Moi, je n'ai pas de titres. Ah ! par exemple, j'ai de la copie !
J'ai l'air de dire qu'ils n'en ont pas. On me regarde obliquement.
-- Passons au format, dit Vallette. On aurait peut-être dû commencer par là.
-- M'est égal. -- Je m'en f...
-- Pardon, dit Aurier. Il faut de l'air, des marges, de belles marges. Il faut que le texte ait la possibilité de se mouvoir sur le papier.
-- Oui, mais cela se paie. -- Ah ! Ah ! -- Je demande le format in-18 à cause de ma bibliothèque.
-- C'est mesquin. -- Ça ressemble à un carnet de blanchisseuse. -- Oui, mais ça se relie très bien, et cela permet de garder la composition pour une plaquette. Ainsi, par exemple... -- Affaire commune.
-- Voyons maintenant le contenu. Au premier numéro, tout le monde doit donner.
-- Nous serons tassés comme des harengs en caque.
On découpe la revue en tranches.
-- J'en prends dix, parfaitement. Je les paie trente francs.
Enfin, on s'arrange comme des voyageurs de diligence. On me pardonne parce que je n'ai pas de vers à donner, et tous offrent des vers.
-- Frontispice et culs-de-lampe, bien entendu.
-- Oui, beaucoup de culs-de-lampe pour détacher les pièces de vers les unes des autres, car elles se tiennent comme on fait queue au théâtre avec la peur de ne pas entrer. Si on allait les confondre !...
Vallette va faire un article sur La Pléiade. Voici à peu près le fond. Il y a trois raisons de fonder une revue : 10 pour gagner de l'argent. Nous ne voulons pas gagner d'argent...
On se dévisage. Qui est-ce qui va dire, ici, qu'il veut gagner de l'argent ? Personne. C'est heureux, vraiment.
-- Serons-nous décadents ?
-- Non ! A cause de Baju. Vous savez qu'il est instituteur.
-- Tant pis ! Le dieu Verlaine ne nous placera pas à sa droite.
-- Serons-nous clairs ?
-- Oui, clairs. -- Très clairs. -- Oh ! Très clairs. N'exagérons rien. Mettons clairs-obscurs.
-- N'apportez que le dessus de vos paniers, dit Vallette.
Samain, un jeune homme distingué, en gants pomme, qui n'a encore rien dit, tout occupé à dessiner sur la table un gros fessier de femme nue :
-- Et nous donnerons le dessous au Figaro.
-- Il ne faut pas blaguer le Figaro. Aurier en est.
-- Et Randon aussi.
Aurier, c'est le lion. Randon, c'est la tête aride. Dès lors, ils eurent toute notre considération, et voici comme Aurier nous parla :
-- Oui. Sapeck était devenu fou. Je savais sur son compte quelques fumisteries. Un ami me conseille de les porter au Figaro. J'y cours et, le samedi suivant, je suis tout étonné de retrouver mes brins de suie (puisqu'il s'agit d'un fumiste), en plein Supplément du Figaro. Je passe à la caisse. On me donne 86,40 F. On m'a volé de 0 fr. 60. A six sous la ligne, j'avais droit à 87 francs net.
Vallette :
-- On vous a retenu les 60 centimes pour votre retraite.
Ce fut au tour de Randon.
-- Moi, j'ai la spécialité des nouvelles à la main. Je les adresse à Magnard lui-même. On en a fait passer quatre. A trois francs l'une, cela fait douze francs. Le matin, en me levant, je cours au kiosque voisin. J'achète le Petit Journal et je feuillette le Figaro. Si je vois ma nouvelle, je cours vite à la caisse. On me connaît. J'entre comme un rédacteur en chef.
-- Mais comment sait-on que les nouvelles sont de vous ?
-- D'abord, je les signe. Cela regarde ensuite la conscience du « Masque de fer » qui fait établir son bordereau. D'ailleurs, si le caissier hésite en consultant ses livres, je lui récite par coeur la nouvelle à la main. Il se tord, et, convaincu, me paie rubis sur caisse. Allez, mes amis ! Courage ! Trouvez des mots, faites de l'esprit : ma vie est assurée. Je ne viens pas ici pour en être de mes frais, de mon café de cinquante. J'écoule les nouvelles à la main des autres. On les appelle ainsi parce qu'on les fait d'un tour de main, et qu'elles fleurissent entre les doigts comme des manches à gigot en papier.
Il voulut nous en réciter quelques-unes, mais elles nous parurent détestables, sans doute parce que le « Masque de fer » ne les avait pas encore acceptées et fait imprimer...
Par malheur, la question des cotisations fut agitée. Vallette fit observer qu'il allait les écrire sous la dictée de chacun, mais au crayon, afin de pouvoir les effacer plus facilement au premier repentir possible. Renard, 30, Dumur, 20 ; Vallette, 10 ; Raynaud, 10 ; Court 5. Cela allait en se raccourcissant comme une queue de lézard. J'ai cru que quelqu'un allait mettre un bouton, pour finir. Justement fier, je me fis aussitôt, pour mes 30 francs, une haute idée de moi-même et de l'Univers, et, dédaigneux, je me gardai de dire quoi que ce fût pour écraser sous une pile de garanties les soupçons qui certainement éclosaient dans le coeur de ces hommes au sujet de ma solvabilité.
Il fut décidé qu'on se réunirait le premier et le dernier vendredi de chaque mois dans un café sur son déclin, « afin de le relever ». Il fut décidé qu'on verserait deux cotisations à la fois, car il faut qu'une revue puisse dire : j'existe, et le prouver, et cela n'est pas aussi facile que le pensait Descartes...
Les verres étaient vides. Il restait trois morceaux de sucre dans une soucoupe. Aurier les prit entre le pouce et l'index et les offrit de loin. Les têtes allèrent de droite et de gauche. Il n'insista pas et, avec simplicité, il serra le sucre dans sa poche de redingote. « C'est pour mes lapins », dit-il, en parodiant un mot de Taupin. Pour son déjeuner du lendemain, peut-être.
Tous se préparaient au coup de la fin. On y travailla de onze heures à minuit et quart, chacun en silence. Il en valait la peine. Qui paierait les consommations ? Les hypothèses se promenaient sous les bancs, sournoises et muettes, comme des araignées. Le capitaliste à 30 francs se devait cette générosité à lui-même, mais il s'obstina à rester son débiteur. Peu à peu, les femmes d'amour s'en allaient, celle-ci solitaire, celle-là tenant avec âpreté par le bras ou par le pan de sa redingote un homme en proie aux démangeaisons. Déjà les garçons prenaient la liberté de s'asseoir sur le matériel de l'établissement, table ou chaise... La caissière comptait sa caisse, et nous entendions avec douleur sonner entre ses doigts les baisers des républiques d'argent entrechoquées avec bruit.
Ce que voyant, l'un de nous, M. Samain, appela un garçon et dit :
-- Combien ?
-- Tous les cafés ?
-- Non : un.
-- Quarante centimes, monsieur.
Il en donna cinquante et se leva. Chacun pour soi, et deux sous pour le garçon. C'était un homme, celui-là !
16 novembre.
Une grande bouche, une petite voix. Figurez-vous un vent coulis qui sortirait par une porte cochère.
19 novembre.
Revue Rachilde, Mme Vallette : un corsage rouge flamboyant, colliers au cou et au bras, colliers d'ambre. Les cheveux coupés à la garçon, et raides, et va comme je te peigne. Toujours des cils comme de gros et longs traits de plume à l'encre de Chine. Arrivent Dumur, Dubus. Le premier, toujours colère, le second, neuf pour moi, mais, au bout d'un instant, vieux jeu. Je n'ai plus besoin d'avoir de l'esprit, et il m'est insupportable de retrouver celui que j'avais du temps du Zig-Zag. Dubus parle de gardes-malades qu'il a eues après un duel, je crois. Il n'avait qu'à dire : « Je suis blessé, venez. » Elles venaient. Elles étaient une douzaine. Elles ont dû passer leur temps à l'épiler, car il a les lèvres et le menton blancs comme un élève du Conservatoire. Il se marie, on le marie. Il est en procès avec son grand-père. Il pose, parle, interrompt, dit des paradoxes vieux comme des cathédrales, ennuie, assomme, mais continue, a des théories sur la femme. Encore ! Ce n'est donc pas fini d'avoir des théories sur la femme ? Imbécile ! Tu fais comme les autres quand tu es sur une femme. Tu dis : je t'aime, je jouis, et tu lui bois sa salive simplement, comme un homme. A moins que tu ne sois pas un homme.
Vallette arrive. On sent qu'il a un domicile. Il se tait suffisamment. Rachilde voit que je m'embête et me parle du bébé. Mais je m'embête tout de même, car j'ai en dégoût l'originalité de Dubus. Il me semble qu'on me fait manger quelque chose pour la millième fois. C'est peut-être aussi le chouberski, mais j'ai mal au coeur. On sonne. C'est Louis Pilate de Brinn Gaubast. Je me sauve. J'ai à peine le temps de voir une sorte de Méphisto élégant, et puis je crois n'avoir rien vu.
C'est toujours le procédé de Rachilde : faire croire aux autres qu'ils sont plus malins qu'elle. Elle dit : « Vous qui faites de l'art. » En effet, ils en font, ils en font trop. Ils puent l'art, ces messieurs. Non ! Assez ! Plus d'art, que je me débarbouille en embrassant Marinon et Fantec !
Lu des vers de Dubus dans La Pléiade. Ce n'est pas mal, mais pourquoi être si vieux jeu, si épatant, si fastidieusement peu naturel !
20 novembre.
Dubus à un homme froid :
-- Moi, monsieur, je ne peux travailler, quand je travaille, qu'à la lumière des lampes. Je me suis fait faire des volets doubles. Dans le jour, je les ferme et j'allume.
L'homme froid :
-- Oh ! moi, monsieur, je suis bourgeois comme un aigle. Le soleil me suffit et ne me fait point peur.
23 novembre.
Je lis aujourd'hui, dans La Revue bleue un article sur Barrès. Barrès est à la mode. Si on le considère comme littérateur, ce qu'on pourrait dire de plus exact, c'est ce que Rivarol disait de Lauraguais : « Ses idées ressemblent à des carreaux de vitres entassées dans le panier d'un vitrier, claires une à une, et obscures toutes ensemble. »
25 novembre.
J'aime les hommes plus ou moins, selon que j'en tire plus ou moins de notes.
26 novembre.
Vallette dit : « Voir la vie en encre de Chine. »
3 décembre.
Vu, chez Rachilde, Trézenik, figure bien franche et sympathique. Il essaie, lui, l'ancien directeur de Lutèce, de faire un journal qui soit lu de tous les lettrés. Tout le monde y vient donc !
Trézenik nous disait qu'aucun étudiant ne lisait Lutèce, ce petit journal qui faisait tant de tapage dans la grande presse.
4 décembre.
Les tailleurs ont de l'esprit. « Monsieur, me dit l'un d'eux en m'essayant des cols de pardessus, nous en avons pour tous les cous. »
5 décembre.
Hier, Raynaud m'a amené, non deux gendarmes, mais trois poëtes, Maurice du Plessys, Marius André et l'autre. Ah ! l'autre, c'est un muet.
Étonnant, Raynaud ! Il amène ses amis, les plante là, dit qu'ils sont tous distingués, et ne s'en occupe plus. Marius André, ex-rédacteur en chef du Faune, cheveux longs, barbe rare (décidément, ça revient à la mode), Méridional, connaît tout et tous, parle de tout et de tous, et trouve que le boulangisme, par exemple, n'a commencé à être fort qu'aux élections dernières, celles d'octobre, a une voix grave, des chaussettes et des souliers qui, manifestement, ne sont pas faites les unes pour les autres. A un tas d'amis qui regorgent de talent. Il a des lettres de René Ghil où il est avoué que le Grand OEuvre est parfait, et même à recommencer. Les uns le vomissent, les autres le retiennent, comme Louis Lecardonnel qui fait la coquette avec les éditeurs. M'a promis de revenir me voir sans que je le lui demande. A montré une animation particulière quand on a parlé des voyelles peintes de Rimbaud. Fantec en a crié. Papa s, est sauvé. Marinette avait peur pour les tasses. Raynaud parlait d'un savant allemand et des couleurs complémentaires...
Du Plessys s'est d'abord chauffé les pieds. Il a une jaquette galonnée, des boutons en fer rouge à son gilet et un pantalon collant. Un peu terne, un peu sans audace à côté du Méridional. Rachilde tenait tête à tous et disait : « Moi, dans ma petite jugeote de femme... » Suivait une énormité... Elle a un culte pour le latin. Elle aime les mots en us, qui lui semblent gonflés de signification. C'est peut-être pour cela qu'elle a fait Monsieur Vénus.
6 décembre.
Rosny, une sorte de Zola compliqué, avec une phrase artiste où les incidentes se bousculent.
7 décembre.
Les romanciers parlent souvent de l'odeur de la femme habillée qu'on approche d'un peu près. Il faudrait s'entendre : ou la femme se sert de parfums, et ce n'est pas elle qui fleure, ou cette odeur provient des aisselles et du bas-ventre, et alors c'est qu'elle ne se lave pas. La femme saine et propre ne sent rien, heureusement !
11 décembre.
Un homme qui apprend la mort de sa maîtresse en présence de sa femme, et qui, ne pouvant montrer sa douleur, la résume en ces simples mots : « Je suis veuf. »
20 décembre.
Il dressait soigneusement la liste de ceux qui sont arrivés tard, et il se réjouissait de constater que tel contemporain en vogue dépassait la quarantaine. Il se disait : « J'ai bien le temps ! »
26 décembre.
Cette sensation poignante qui fait qu'on touche à une phrase comme à une arme à feu.
28 décembre.
Écrire un dialogue entre un monsieur qui est en villégiature et connaît la campagne d'après George Sand, et un vieux paysan très simple et point chimérique. Le monsieur questionne le paysan sur ses « instruments aratoires », sur sa « chaumine ». Les illusions du monsieur poëte tombent une à une, cassées aux réponses sèches du bonhomme.

 

 

Année : 1889

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