FABLES

SOMMAIRE

 

1. Éloge de La Fontaine (1774) - Chamfort (1740 - 1794)

2. Les Fables de La Fontaine ; Conférence faite à l'Université Laval - l'Abbé Gustave Bourassa (1860 – 1904)

3. Apologie de la fable - Jacques Delille (1738 - 1813)

4. Eloge de La Fontaine - Voltaire (1694 – 1778)

5. Apologie de la Fable – Voltaire (1694 – 1778)

06. Jean de La Fontaine - De Rouillon, en 1821

7. Eloge de La Fontaine - La Harpe (1739-1803)  

8. La Fontaine et la morale - Charles Bourcier (1882-1914)

9. La vie et les écrits de La Fontaine - M. Guinat

 

 

 

 

1. Les Fables de La Fontaine ; Conférence faite à l'Université Laval - l'Abbé Gustave Bourassa (1860 – 1904)

 

Un éminent critique a dit de La Fontaine : «  La Fontaine est le lait de nos premières années, le pain de l’homme mûr, le dernier mets substantiel des vieillards. Nous avons bégayé ses fables tout enfants. Devenus pères, en les faisant réciter à nos fils, nous nous étonnons d’y trouver de graves plaisirs pour notre âge mûr, après y avoir pris un si vif intérêt dans notre enfance ; c’est le génie familier de chaque foyer. » (1)

Rechercher le secret d’une popularité qu’aucun écrivain, même des plus grands, n’a gardée après sa mort, c’est dire les qualités du fabuliste et le mérite des fables qui ont fait sa renommée : car les autres œuvres de La Fontaine, poèmes, épîtres, comédies, contes, malgré quelques beautés de détail, ne l’auraient jamais classé parmi les grands écrivains classiques.

« Nommer la fable, c’est nommer La Fontaine. Le genre et l’auteur ne font qu’un. » C’est dans la fable qu’il a révélé son génie, comme Molière et Racine ont manifesté le leur au théâtre.

C’est dans ses fables qu’il faut donc l’étudier, pour savoir quel écrivain il a été et pourquoi il ne cesse de charmer, depuis des siècles, les hommes de tout âge qui comprennent et goûtent la langue française.

 

  • Le genre même de la fable…
  • Un des grands mérites du fabuliste…
  • Les fables de La Fontaine…
  • Voilà deux caractères et deux personnages des fables…
  • Le fabuliste français…
  • Un jour, dans un pré, dit Esope…

 

I- Le genre même de la fable, traité par un homme de son caractère et de son esprit, devait lui assurer un très spécial succès.

De tous les genres littéraires il n’en est pas qui plaise à un plus grand nombre d’esprits. La Fontaine n’a-t-il pas dit lui-même, dans la première préface de ses fables : « Ce qu’elles nous représentent, confirme les personnes d’âge avancé dans les connaissances que l’usage leur a données et apprend aux enfants ce qu’il faut qu’ils sachent. »

M. Nisard, dans son Histoire de la littérature française, a très heureusement développé cette pensée, en ce qui touche aux enfants.  « Dans l’enfance, dit-il, ce n’est pas la morale de la fable qui frappe ni le rapport du précepte à l’exemple ; mais on s’y intéresse aux propriétés des animaux et à la diversité de leur caractère. Les enfants y reconnaissent les mœurs du chien qu’ils caressent, du chat dont ils abusent, de la souris dont ils ont peur ; toute la basse-cour où ils se plaisent mieux qu’à l’école. Ils y trouvent ce que leur mère leur a dit des bêtes féroces : le loup dont on menace les méchants enfants, le renard qui rôde autour du poulailler, le lion dont on leur a vanté les mœurs clémentes. Ils s’amusent singulièrement des petits drames dans lesquels figurent ces personnages ; ils y prennent parti pour le faible contre le fort, pour le modeste contre le superbe. Ils en tirent ainsi une première idée de la justice. Les plus avisés, ceux devant lesquels on ne dit rien impunément, vont plus loin : ils savent saisir une première ressemblance entre les caractères des hommes et ceux des animaux. J’en sais qui ont cru voir telle de ces fables se jouer dans la maison paternelle. L’esprit de comparaison se forme insensiblement dans leurs tendres intelligences. Ils apprennent du fabuliste à reconnaître leurs impressions, à se représenter leurs souvenirs. En voyant peint si au vif ce qu’ils ont senti, ils s’exercent à sentir vivement ; ils regardent mieux et avec plus d’intérêt. (1)

On pourrait donner une seconde raison de l’intérêt que l’enfant trouve dans les fables. Il est charmé de voir attribuer une voix, une intelligence, des gestes, des paroles humaines à ces bêtes qui l’intéressent déjà telles qu’elles sont, qu’il aime et dont il se sent plus près que nous par la simplicité, la naïveté et la spontanéité de son âge. Cette absence de vie intellectuelle et morale, chez ses compagnons et ses amis, le chien, le chat, le cheval, l’agneau, le lapin, toute la domesticité animale qui l’entoure et qu’il associe à ses jeux, cette lacune lui est sensible ; il souffre de ne pas recevoir de réponse aux paroles qu’il leur adresse, aux questions qu’il leur pose, de retour, parfois, aux caresses qu’il leur donne ; ils fuient souvent, quand il les approche ou les appelle, et sans lui dire pourquoi ; leurs allures capricieuses et muettes le déconcertent, quand il veut les plier à ses volontés et à ses caprices, et il perd ses semonces à vouloir les corriger, les transformer.

Le fabuliste opère pour lui cette transformation et lui donne la revanche de ses déceptions; il lui montre des animaux selon son désir, pensant, réfléchissant, aimant et voulant comme lui, avec des qualités et des -défauts semblables aux siens, plus développés même que les siens, qui sont encore en germe et qu’il ne saurait analyser, dans le demi-jour de sa conscience et les défaillances de sa raison à peine éveillée.

Les personnages qui se meuvent dans les fables sont des hommes faits, dérobant leur visage sous le poil ou le plumage de maint animal familier à l’enfant et associant le jeu intéressant des sentiments et des passions humaines à l’exacte description de la physionomie et des mœurs des bêtes : fusion ingénieuse qui séduit l’enfant et le charme, en lui montrant, au-dessous et tout près de nous, dans le règne animal et même dans quelques coins du règne végétal, un monde et une société calqués sur les nôtres.

Est-ce par suite de ce même amour de la fiction et du merveilleux, toujours vivace au fond de notre âme, malgré la maturité qu’elle emprunte à l’âge et à l’expérience des réalités, que nous trouvons encore plaisir aux fables, dans l’âge mûr et jusque dans la vieillesse ?

Ce sentiment y est certainement pour quelque chose, car toujours la chimère et la fantaisie nous plaisent. Nous aimons à nous échapper par quelque ouverture, si petite soit-elle, du cercle étroit où les réalités arides ou douloureuses de l’existence nous enserrent et nous étreignent; la fable est une de ces portes, quoique la plus modeste, et il nous plaît d’en user. Mais nous trouvons aussi dans cette lecture un plaisir plus sérieux et plus réfléchi : celui de vérifier et de goûter la justesse d’une peinture fidèle des défauts, des ridicules et des travers que nous contemplons autour de nous et même en nous ; la vérité d’une maxime de bon sens ou d’expérience, que nous ne saurions aussi bien formuler ; tout un petit code savant de philosophie morale sur l’homme, la société, le devoir ; ou plutôt un petit traité de morale en action, plus agréable qu’un recueil de préceptes et d’une lecture plus aisée qu’un sermon ou un éloge abstrait de la vertu, et nous atteignant d’autant mieux qu’il n’affecte pas l’allure de la leçon ou de la réprimande.

Voilà le mérite essentiel de la fable, le secret de son succès comme genre littéraire, de son aptitude à satisfaire les esprits les plus divers. C’est à ce point de vue que M. Nisard a pu dire avec beaucoup de justesse :  » Si un certain degré de culture est nécessaire pour en goûter toutes les beautés, il suffit d’avoir l’esprit sain, pour s’y plaire. »

Mais on s’y plaira d’autant plus que les beautés seront plus nombreuses, que le fabuliste y aura mis plus de talent et qu’il aura trouvé dans son génie, sa culture, sa manière personnelle, une plus grande puissance d’adaptation à un genre auquel peu de grands écrivains se sont appliqués, et où La Fontaine seul a rencontré la supériorité.

Sans prétendre faire une étude complète de son talent et de son œuvre, ni même présenter une vue d’ensemble de ses fables, je voudrais, en ces quelques pages, indiquer les principaux éléments de cette supériorité. Ce sera, par le fait, procurer à nombre de mes lecteurs le plaisir de réveiller dans leur mémoire, peut-être infidèle, quelques-uns des récits, des personnages et des tableaux qui ont le plus vivement intéressé leur jeune âge.

 

II- Un des grands mérites du fabuliste a été de donner à ses récits une forme dramatique. Il a voulu faire de son recueil, lui-même nous l’apprend,

Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l’univers.

Son livre est un petit théâtre en raccourci, donnant la représentation de tous les genres de drames, depuis les plus élevés, la tragédie et la comédie, jusqu’au plus simple, le vaudeville. Les animaux en sont le plus souvent les acteurs, et il leur attribue toujours un caractère, un langage, des actions conformes à leurs mœurs et à leur physionomie. Ses devanciers ne s’étaient pas montrés aussi fidèles à cette règle d’art.  » Ils ne respectent pas toujours l’espèce et la forme ; ils méconnaissent le caractère ; ils prêtent à l’oiseau ce qui convient au quadrupède ; ils font faire au plus petit ce qui demanderait la force et la taille du plus grand. Leurs ressemblances avec les hommes n’y sont pas tirées de leurs mœurs. Le plus souvent même, le poète ne leur donne aucune propriété particulière, et l’histoire naturelle n’a rien à y prendre ; ce sont des hommes du temps, sous des noms d’animaux.  » (1)

La Fontaine aussi met bien en scène, sous les masques velus et les habits fourrés de ses plaisants acteurs, les hommes et les femmes de son temps, observés dans les salons du grand monde, dans les maisons bourgeoises des villes ou dans les chaumières rustiques. Mais il se garde de leur donner la robe et l’allure d’un animal avec qui ils n’auraient aucun trait de ressemblance ; et, son personnage une fois choisi, il ne réunit pas en lui des traits disparates, pas plus qu’il ne lui attribue des allures qui ne sont pas celles de son type dans la nature.

Ses personnages ont encore un autre mérite : c’est qu’ils sont essentiellement humains, par le fond même de leur nature et de leurs sentiments. Si le visage et le costume sont tantôt d’un Grec ou d’un Français, d’un habitant des rives du Gange ou d’un citoyen d’Athènes, d’un rat du Levant ou d’un renard d’Angleterre, suivant le sujet de la fable, l’auteur qui le lui fournit, ou le souvenir personnel qui l’évoque en lui, les défauts et les qualités qu’il met en relief sont les défauts et Un des grands mles qualités de l’animal humain, sous toutes les latitudes et dans tous les temps. Ils sont d’une vérité universelle ; les lecteurs de tous les pays en peuvent faire leur profit, en appliquer la leçon à leur propre existence. Les traits individuels, la couleur locale sont là pour assurer la vérité particulière de chaque tableau, le décor convenable à chaque scène, le costume de chaque personnage. Mais ces tableaux et ces scènes sont ceux de la grande comédie humaine, dont la scène est l’univers, et vous pouvez transporter sous tous les cieux, sans les dépayser, ces portraits, si spirituellement peints, du potentat orgueilleux et despotique, du courtisan souple et plat, astucieux et cruel, du charlatan verbeux et spirituel,de la péronnelle indiscrète et bavarde,de l’homme d’Église, oublieux du désintéressement apostolique et qui escompte amoureusement les promesses du casuel.

 

III- Arrêtons-nous quelque peu, à la suite de M. Taine, qui a fait des fables de La Fontaine une si profonde et si charmante étude, à quelques-uns des types que le poète a le plus heureusement décrits, dans ses spirituelles et légères comédies de vingt à cinquante vers.

Prenons, par exemple, le potentat, le souverain tout-puissant et arbitraire, qui prétend bien que l’Etat commence et finit à lui et que tout ce qui n’est pas l’Etat ne vit que pour lui et par lui.

Un personnage aussi auguste ne saurait être représenté que par le roi des animaux,  » sa majesté lionne, » ou par l’aigle,  » reine des airs. »

L’un et l’autre sont graves et majestueux par nature, comme lui-même est grave et majestueux par état. Car s’il lui arrive parfois de rire, c’est par exception, et le fait mérite qu’on le note et qu’on l’excuse ; ainsi, du moins, l’entend notre auteur :

Qu’un pape rie, en bonne foi

Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi

Bien malheureux, s’il n’osait rire.

Mais il ne rit pas tous les jours, comme il ne sourit pas à tout venant.

Ce n’est pas le roi primitif des cités et des petits états antiques, père de son peuple, d’un abord familier et facile. C’est le monarque de Versailles, dominant de très haut, du sommet d’une cour hiérarchisée à l’infini et presque agenouillée devant lui, la nation lointaine qui l’entrevoit de très bas dans sa gloire de roi-soleil. Louis XIV, du moins, était toujours d’une politesse exquise, très souvent aimable dans son toujours très grand air : c’était pour lui devoir de roi. Celui des fables, au contraire, est superbe avant tout et le plus souvent dédaigneux. S’il est condescendant parfois aux petits, c’est quand il a bien dîné et que s’ennuyant, tout comme Jupiter, il trouve certain plaisir à leur babil.

Mais qu’ils aient garde, même en ces moments de bonne grâce et de bonne humeur, de lui faire maladroitement leur cour, de lui offrir de malencontreux services, car il leur fera sentir son mépris et sa colère ; il leur dira comme à la pie :

Ne quittez point votre séjour, Caquet-bon-bec, ma mie ; adieu ; je n’ai que faire D’une babillarde à ma cour : C’est un fort méchant caractère.

S’il appelle ses sujets autour de lui, c’est avant tout pour  » étaler  » devant eux  » sa puissance. » Il tient cour plénière, pour connaître la multitude et la variété de son peuple, et le festin dont il les régale d’abord, suivi des  » tours de Fagotin,  » ne lui est qu’ un prétexte à faire montre de sa magnificence.

Au cours de la fête, sa griffe de prince envoie prestement chez Pluton et l’ours maladroit qui bouche sa narine à l’odeur de ce charnier et le singe flagorneur qui loue avec excès la colère du maître.

Avec l’orgueil, il a l’ambition et le mépris du droit des faibles.

Il ne souffre pas qu’on réclame sa juste part de profit dans l’œuvre commune ; et du gibier abattu il s’arroge les quatre portions, la première, parce qu’il s’appelle lion, la seconde, par droit du plus fort, la troisième comme au plus vaillant, et quant à celle qui reste,

Si quelqu’un de vous touche à la quatrième, Je l’étranglerai tout d’abord. A ce point de vue, il ne vaut guère mieux que le loup? Bête roturière, bandit de bas étage, qui emporte l’innocent agneau et le mange  » sans autre forme de procès. » Chez l’un comme chez l’autre, c’est la force érigeant en droit ses convoitises et ses violences.

La préoccupation, la recherche de son moi domine tout autre sentiment ; et même lorsqu’il fait mine de songer au bien public, c’est encore et surtout au sien qu’il songe. Témoin cet hypocrite examen de conscience, qu’il fait en présence des animaux assemblés en conseil pour aviser au moyen d’apaiser la colère du ciel par le sacrifice du plus coupable d’entre eux :

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,

J’ai dévoré force moutons.

Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense. Même il m’est arrivé quelquefois de manger

Le berger. Je me dévouerai donc, s’il le faut. Mais je pense Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.

Vous savez le résultat de cette confession.

Le plus coupable, aux yeux de cette cour de flatteurs, ne fut pas le mangeur de moutons, le mangeur de bergers, mais le pauvre baudet qui avait tondu  » d’un pré la largeur de sa langue. » Le faux pénitent ne cherchait pas autre chose.

Ce roi, du reste, sait régner ; il a les talents de son rôle, s’il en a les vices. Il observe soigneusement toutes les formalités d’une bonne administration,  » tient ses conseils de guerre, »  » envoie ses prévôts, » expédie  » de circulaires écritures avec son sceau, » ou des passeports contenant  » promesse très bien écrite, »  » foi de lion, » pour les députés du peuple et leurs Vassaux.

Malgré son orgueil et son égoïsme, qui le rendent tour à tour ou même à la fois ambitieux, méprisant, hypocrite et cruel, il ne manque à l’occasion ni de clémence ni de grandeur.

Il épargne noblement le rat qui se jette étourdiment entre ses pattes, montrant en cela  » ce qu’il est ;  » et vieux, affaibli par l’âge, livré à ses sujets  » devenus forts par sa faiblesse, » il demeure digne et calme sous leurs outrages, attendant son destin sans proférer une .plainte, sans laisser échapper un murmure, et n’exhalant qu’un gémissement sous l’opprobre du coup de pied de l’âne.

Ainsi meurent les lions, au sentiment du poète, dans leur majestueuse douleur. Ainsi doivent mourir les rois. Si le malicieux bonhomme qui a raillé discrètement deçà et delà à travers ses rimes, mais toujours avec une verve bénigne, les excès du pouvoir absolu, avait pu contempler, vingt ans après sa propre mort, la fin du grand roi qui avait ébloui l’Europe de sa gloire, tout en la liguant contre lui par ses prétentions ambitieuses, il se serait incliné avec respect devant la majesté sereine et triste de ses derniers moments.

Du maître passons au valet, c’est-à-dire du roi au courtisan ; car il n’est valet d’âme plus basse et plus fourbe. Et La Fontaine, fort au courant des mœurs de cour, non par lui-même, car la liberté de son esprit et de ses mœurs, peu agréable à Louis XIV, l’en tint toujours éloigné, mais par les conversations de ses amis, La Fontaine a peint avec beaucoup de finesse les défauts et les vices du courtisan. Il attribue parfois ce personnage au loup, au singe, au cerf ou à quelque autre ; mais c’est au renard qu’en revient presque toujours l’honneur, et à bon droit, car il a tous les talents et tous les vices de l’état.

Infiniment adroit d’abord, astucieux jusqu’au mensonge, il louvoie à merveille au milieu des écueils du métier. Il sait se tirer habilement d’un piège que lui a dressé un bon camarade pour le faire tomber en disgrâce, et même retourner contre lui son embûche.

Un jour par exemple il apprend que le loup vient de lui faire un mauvais parti auprès du prince, interprétant malicieusement son absence de la cour, alors que tous les animaux ont été invités à venir proposer un remède au mal dont souffre Sa Majesté. Mandé par elle en hâte, il s’approche humblement, et d’un ton doux et insinuant présente ainsi sa justification :

Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère

Ne m’ait à mépris imputé,

D’avoir différé cet hommage :

Mais j’étais en pèlerinage Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.

Et voyez comme le ciel est propice aux âmes pieuses ! En route, il a justement trouvé, auprès de  » gens experts et savants  » qu’il a consultés sur la maladie royale, le remède qui convient à Sa Majesté : c’est, ni plus ni moins,.. .la peau de son rival. Mais il suggère la chose du ton de l’homme de l’art qui recommande un spécifique, en tout désintéressement et pour le plus grand bien de son patient :

Vous ne manquez que de chaleur,

dit-il au royal malade,

Le long âge en vous l’a détruite : D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante : Le secret, sans doute, en est beau Pour la nature défaillante.

Et il termine par un trait aigu qu’il décoche à son adversaire, savourant sa vengeance dans ce sarcasme insinuant :

Messire loup vous servira,

S’il vous plaît, de robe de chambre.

Il a du reste la raillerie naturelle et facile, comme les malins égoïstes qui vivent de la naïveté d’autrui, et il ne se gêne pas de se moquer des sots qui se sont mis dans l’embarras pour le tirer d’un mauvais pas. Tel, l’adieu moqueur qu’il jette au pauvre bouc à qui il a demandé le secours de ses pattes et de ses cornes, pour sortir du puits où tous deux étaient si inconsidérément descendus boire sans songer à la sortie :

Si le ciel t’eût donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton, Tu n’aurais pas à la légère Descendu dans ce puits.

Il a donc de l’esprit, beaucoup d’esprit, et l’on ne peut s’empêcher d’admirer ses réparties et ses tours ; mais il ne s’en sert jamais que pour railler, tromper ou nuire ; car il n’a ni cœur, ni bonté, ni respect, ni honnêteté. Si, il respecte son prince, mais parce qu’il le craint ; et son respect ne se traduit que par la flatterie la plus adroite et la plus audacieuse ; les crimes et les abus du pouvoir n’ont pas de meilleur avocat ; et ce n’est pas lui qui favorisera jamais chez le prince la velléité passagère de reconnaître ses torts et d’amender sa vie. A sa confession la plus entière il oppose la plus spécieuse justification. Le royal mangeur a dévoré, englouti mainte brebis et même plus d’un berger. Peuh que tout cela !

Sire…, vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien ! Manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,

En les croquant, beaucoup d’honneur.

Et quant au berger, l’on peut dire

Qu’il était digne de tous maux,

Étant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.

Jamais juriste épris des droits et des prérogatives royales n’a poussé plus loin la complaisance pour l’omnipotence du souverain, et ce renard était bien de la famille des avocats de cour dont parlait le grand Frédéric à son neveu :  » Quand vous voudrez, lui disait-il, revendiquer une province, faites provision de troupes. Vos orateurs prouveront surabondamment vos droits. »

Son talent d’avocat, du reste, lui sert autant pour assurer ses propres intérêts que pour flatter les convoitises du prince. Il nous en donne un délicieux échantillon dans le discours qu’il adresse à  » compère loup, » pour l’attirer dans un puits où il est lui-même descendu, dans l’espoir d’y goûter certain fromage, qui n’était autre que l’image de la lune réfléchie dans l’eau noire. Entendez ces considérations qu’il lui fait valoir, plus alléchantes cent fois que la vaine apparence qui l’a trompé lui-même ; voyez comme il tire parti de toutes les circonstances, comme il explique à son profit tout ce qui peut mettre l’autre en défiance :

……Camarade,

Je veux vous régaler. Voyez-vous cet objet ? C’est un fromage exquis ; le dieu Faune l’a fait,

La vache Io donna le lait ;

Jupiter, s’il était malade, Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets. J’en ai mangé cette échancrure, Le reste vous sera suffisante pâture. Descendez dans un seau que j’ai là mis exprès.

En faut-il plus pour convaincre un affamé ? Le loup descendit ; il y est peut-être encore.

Fécond en expédients, en tours inépuisable, presque toujours heureux, grâce à son adresse et à son audace, il ne se trouble pas dans son insuccès et sait dérober ses défaites sous un air galant et dégagé.

Un vieux coq, qu’il a voulu attirer dans ses pattes, mais aussi rusé que lui, le paie de sa monnaie ; du haut de la branche où il le nargue, il lui annonce l’approche de deux lévriers, porteurs sans doute de l’heureuse nouvelle de la paix générale, qu’il vient lui-même de lui annoncer et qu’il voudrait sceller par une accolade :  » Attendez un peu, lui dit-il, nous allons nous embrasser tous ensemble. » Mais non, il est trop pressé, il faut qu’il coure vite au terme de sa route ;  » sa traite est longue à faire. »

Adieu…, dit-il,

Nous nous réjouirons du succès de l’affaire

Une autre fois.

Et son superbe dédain pour ces raisins qu’il trouve « trop verts  » et  » bons pour des goujats, » parce qu’ils sont hors de sa portée ! Personne n’en a oublié la formule ; elle est devenue proverbe ; et nous l’avons tous peut-être appliquée, un jour ou l’autre, à d’autres renards qui n’étaient pas aussi renards que celui-là.

 

IV- Voilà deux caractères et deux personnages des fables, que j’ai choisis de préférence entre vingt autres, parce qu’ils reviennent plus souvent et qu’ils sont plus complètement et plus parfaitement traités. Dans ceux-ci comme dans les autres, la ressemblance du portrait avec son modèle est achevée ; le personnage reste partout et toujours fidèle à lui-même ; ses traits génériques sont ceux du groupe humain ou animal auquel il appartient. Ce sont des traits typiques, qui n’excluent pas d’ailleurs les traits individuels qu’exige la vérité particulière de chaque scène, de chaque tableau. Par leurs personnages, les fables sont donc vraiment dramatiques.

Les fables ont encore un autre grand mérite : elles révèlent une observation juste et fine de la nature, un sentiment exquis de ses beautés, une compréhension sympathique de tous ses mouvements et de tous ses aspects. On reconnaît, en les lisant, l’homme qui a fait de longues promenades et des rêveries sans fin à travers le monde des animaux et des plantes. Les bois, avec leurs hautes voûtes feuillues, leurs buissons épais, leurs racines moussues où l’on s’assied pour lire et pour rêver ; les plaines ondulant sous la moisson, à travers laquelle sautille l’alouette et où les petits oiseaux viennent picorer les épis en bravant la faucille du moissonneur ; le ruisseau où grouillent, dans l’eau transparente et rapide, les tanches que dédaigne le héron qui se promène sur ses bords ; la basse-cour, bruyante de gloussements et de caquets ; l’étable et l’écurie qui fument, bêlent et mugissent : il a tout traversé, tout observé, tout noté il y a pris mille images pittoresques et vivantes qui peuplent sa mémoire et viennent à son appel colorer et animer ses récits. Dans ses petits tableaux vifs, où il a peint des scènes champêtres, on reconnaît l’observateur attentif et l’ami de la nature.

Voyez, par exemple, ce serpent qu’un villageois vient de ramasser sur la neige,

Transi, gelé, perclus, immobile, rendu,

N’ayant pas à vivre un quart d’heure.

A peine ranimé par la chaleur de l’âtre,

Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt,

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut,

puis, un instant après, devenu  » trois serpents  » sous les deux coups de cognée qui le tranchent,

Un tronçon, la queue et la tête,

 » Sautillant,  »  » cherchant à se réunir. « 

Voilà en quelques lignes, en quelques mots, une description complète, courte et vive, où l’on sert et la chose vue et l’intérêt de l’observateur qui a saisi et noté les moindres mouvements du reptile.

Ailleurs, c’est la description, si lestement enlevée, d’un âne prenant ses ébats dans  » un pré plein d’herbe et fleurissant », où son maître l’a lâché :

…Le grison se rue

Au travers de l’herbe menue,

Se vautrant, grattant et frottant,

Gambadant, chantant et broutant,

Et faisant mainte place nette.

Non seulement on croit le voir, dans ses gambades extravagantes de bête libre et heureuse, mais on sent presque son plaisir tout physique, tout animal, qui éclate dans la consonance répétée et prolongée de ces participes accumulés.

Beaucoup de ces portraits de bêtes sont charmants de vérité. Souvent, un ou deux traits en font tous les frais :  " la dame du logis avec son long museau,  » la belette ;  » le héron au long bec emmanché d’un long cou ;  » le mulet  » marchant d’un pas relevé, en faisant sonner sa sonnette. » D’autres fois, plus complets et se dessinant avec plus de relief par l’opposition et le contraste : tels, le lièvre et la tortue, dans leur gageure et leur course ; l’un qui » regarde d’où vient le vent, »  » broute, »  » se repose, »  » s’amuse à tout autre chose que la gageure, »  » part enfin comme un trait, » multiplie ses  » élans, » pendant que l’autre part tout de suite et  » d’un train de sénateur, »  » s’évertue,  »  » se hâte avec lenteur,  » et finalement arrive la première. Tels, ce chat et ce jeune coq, décrits par le souriceau naïf et sans expérience, qui compare entre eux ces deux animaux d’aspect si différent, l’un  » doux, bénin et gracieux, »  » velouté comme nous, »  » longue queue, »  » une humble contenance, »  » un modeste regard,  » et  » pourtant l’œil luisant ;  » l’autre « turbulent et plein d’inquiétude, » avec une  » voix perçante et rude, »  » sur la tête un morceau de chair, » et « une sorte de bras dont il s’élève en l’air comme pour prendre sa volée, »  » la queue en panache étalée. »

Remarquez que ces portraits sont mis au compte d’un jouvenceau qui ignore certains mots, parce qu’il ignore les choses qu’ils désignent ; ce  » morceau de chair  » et cette  » sorte de bras  » sont bien d’un tout jeune souriceau qui n’a jamais vu de bête portant aile et crête, et qui rentre de sa première exploration au-delà des « monts qui bornent l’état  » où il a vu le jour. Ces traits nous montrent avec quelle fidélité La Fontaine adapte ses discours à l’âge, au caractère et à la situation de ses personnages.

Car il n’est pas moins soucieux de la vérité des discours que de celle des caractères et des descriptions, et c’est là encore une qualité essentielle du draine.

Qu’il nous révèle lui-même les sentiments et les impressions intimes de ses acteurs, ou qu’il les fasse parler, la note est toujours juste, toujours celle du caractère de l’acteur et de sa situation.

Aussi vrai que celui du souriceau novice est le mono­logue du  » petit rat de peu de cervelle « , qui,  » soûl des lares paternels, » part un jour en découverte, loin du trou et du cercle exigu où se sont étiolés ses premiers jours.

La moindre taupinée est mont à ses yeux, et dans les premières huîtres qu’il rencontre, il

Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.

Sa fatuité égale sa naïveté, et c’est de la meilleure foi du monde qu’il en vient très vite à dédaigner l’existence casanière de l’auteur de ses jours :

Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :

Il n’osait voyager, craintif au dernier point.

Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire ;

J’ai passé les déserts…

Ils parlent presque tous ainsi, avec la même sincérité d’accent, le même bonheur d’expression, le même sen­timent de leurs besoins et de leur état.

Ecoutez le petit poisson, pris à l’hameçon du pêcheur et sollicitant sa pitié :

Que ferez-vous de moi ? Je ne saurais fournir

Au plus qu’une demi-bouchée.

Laissez-moi carpe devenir :

Je serai par vous repêchée ;

Quelque gros partisan m’achètera bien cher :

Au lieu qu’il vous en faut chercher

Peut-être encore cent de ma taille Pour faire un plat : quel plat ! croyez-moi, rien qui vaille.

C’est là de l’éloquence de carpillon, et de la meilleure î Et celle des grenouilles donc !

Elles ont appris que le soleil, dont elles ont si souvent à souffrir, est sur le point de contracter mariage, et voici dans quels termes elles s’en plaignent au sort :

Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ?

……un seul soleil à peine

Se peut souffrir ; une demi-douzaine

Mettra la mer à sec, et tous ses habitants.

Adieu, joncs et marais : notre race est détruite ;

Bientôt on la verra réduite

A l’eau du Styx.

 

V- Cette couleur, ce mouvement, cette vie en parole et en action, qui font tout le drame, sont essentiellement propres au fabuliste français.

Il ne faut pas croire que ses admirateurs, devenus injustes par le fait d’un enthousiasme aveugle, se plaisent à l’exalter au détriment de ses devanciers, Esope, Phèdre, Bilpay, Abstémius, Rabelais et les auteurs de fabliaux du moyen âge, à qui il doit une très grande partie de son fonds. Non, cette supériorité de la mise en œuvre des mêmes matériaux est bien réelle chez lui ; elle est saisissante ; et pour s’en assurer, on n’a qu’à comparer le même sujet, traité par lui et par l’un des autres. On voit immédiatement de quel côté se trouve l’action, le mouvement, la vie. M. Taine a fait plusieurs de ces rapprochements décisifs ; je lui emprunte celui-ci.

Il s’agit de la fable de la Vieille et les deux Servantes, que La Fontaine a prise à Esope. Voici comment Esope en raconte la première partie :  » Une femme veuve, laborieuse, ayant des servantes, avait coutume de les éveiller la nuit, au chant du coq, pour les mettre à l’ouvrage. Celles-ci, lassées de leur travail continu, résolurent d’étrangler le coq, car elles croyaient qu’il causait leurs maux, en éveillant la nuit leur maîtresse. »

Voilà un récit bien sec et bien terne, fait uniquement pour conduire au dénouement et à la morale dont il est le prétexte ; ce n’est pas un tableau, c’est tout au plus un sujet de tableau. Ouvrez maintenant La Fontaine. Il prend ce croquis à peine tracé ; il saisit sa palette et ses pinceaux, et voici le tableau qu’il nous donne :

Dès que l’aurore, dis-je, en son char remontait, Un misérable coq à point nommé chantait. Aussitôt notre vieille, encore plus misérable, ». S’affublait d’un jupon crasseux et détestable, Allumait une lampe, et courait droit au lit Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

Dormaient les deux pauvres servantes. L’une entr’ouvrait un œil, l’autre étendait un bras;

Et toutes deux, très mal contentes, Disaient entre leurs dents : Maudit coq! tu mourras.

C’est de la peinture, et faite, pour emprunter les paroles de M. Taine,  » avec des couleurs aussi vraies, aussi familières, aussi franches que celles de Van Ostade et de Téniers. »

 

VI- Ce qu’il fait par le récit, il le fait aussi par le discours. Il fait parler ses personnages, où les autres s’étaient contentés de les faire agir. Il recourt presque toujours au discours direct, qui est celui du drame. Voyez, par exemple, comment une toute [petite fable d’Esope se transforme et s’anime par ce procédé.

 » Un jour, dans un pré, dit Esope, une grenouille vit un bœuf; et, envieuse d’une telle grandeur, elle enfla sa peau ridée, puis demanda à ses enfants si elle était plus grosse que le bœuf. Ceux-ci dirent que non.

 » Alors elle tendit de nouveau sa peau, par un effort plus grand, et demanda qui des deux était le plus grand. Ils dirent que c’était le bœuf. A la fin, indignée, et voulant s’enfler encore plus fortement, son corps creva et elle resta morte. »

Prenez La Fontaine ; il n’a rien ajouté, mais il a mis le récit en dialogue ; voyez la différence.

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille

Pour égaler l’animal en grosseur ;

Disant : Regardez bien, ma sœur,

Est-ce assez ? Dites-moi ; n’y suis-je point encore ?

Nenni. —M’y voici donc? — Point du tout. —M’y voilà? Vous n’en approchez pas. La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Voilà à coup sûr le ton et la forme du drame, que La Fontaine a su donner à beaucoup de ses fables et qui lui ont assuré un si vif attrait.

Mais il ne les a pas toutes soumises à cette forme.  » Il craindrait, dit M. Nisard, qu’on ne s’en lassât ; ou plutôt il en change par plaisir. Plus d’une fable n’est qu’un récit sans interlocuteur et sans dialogue. D’autres sont mélangées de description et de récit. Souvent le poète intervient de sa personne, comme un auteur qui interromprait les comédiens pour dire son avis sur la pièce ; il s’amuse de ses propres inventions, il se met lui-même en scène ; il sourit, il se plaint doucement ; il regrette les années qui s’envolent. Que ne lui passerait-on pas ? il a rendu le moi aimable. C’est du caprice ; mais ce caprice se montre si à propos et si en passant qu’on est tenté de le prendre pour une des lois du genre. Tel est le privilège du génie ; la physionomie même par laquelle le génie est une personne, l’humeur, l’abandon y paraissent autant de conditions du genre. »

C’est ce caprice qui fait le charme de ton et de style de ses fables. Il a un style unique, parce qu’il ne contient pas sa verve et son humeur, et qu’il a l’humeur et la verve d’un véritable artiste, sentant vivement tout ce qu’il voit, se l’assimilant par l’imagination et la mémoire, et trouvant, sur chaque sujet qu’il aborde, des images et des impressions personnelles.

Il ne contraint pas davantage son vers, en l’attachant à un mètre déterminé ; ses vers s’allongent tour à tour et s’accourcissent d’après les exigences du sujet ; la même pièce en contient presque toujours de plusieurs sortes : l’alexandrin, en général, pour les choses importantes ; le petit vers pour les indifférentes ; les vers de deux et trois syllabes, pour finir le sens.

Il arrive, par cette variété du rythme, à des effets saisissants. Il produit par la seule sonorité du vers une impression analogue à celle que l’objet même ferait sur nous ; et ses vers, comme des phrases musicales, jettent souvent notre esprit dans l’état voulu par leur auteur.

En voici, au hasard, quelques-uns de cette espèce :

C’est promettre beaucoup ; mais qu’en sort-il souvent ?

Du vent.

Même il m’est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants.

Et ces petits, en même temps,

Voletant, se culbutants,

S’éloignent tous sans trompette.

L’insecte du combat se retire avec gloire :

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire.

Il avait formé son style aux sources les plus variées. Les anciens, les Italiens de la Renaissance, Rabelais et les vieux conteurs français, il les avait tous lus et il les relisait tous avec un égal plaisir, leur empruntant avec une intelligente liberté ce qu’ils avaient de meilleur et de plus approprié à ses besoins.  « J’en lis qui sont du nord et qui sont du midi, » écrit-il quelque part. On trouve dans ses vers la langue classique et la langue populaire, sans compter certains mots pittoresques qu’il fabrique hardiment avec des racines prises en toutes les langues. Il a fait rentrer dans la littérature du grand siècle la plupart des locutions proverbiales et des termes vieillis que nous aurions perdus sans lui. La richesse de son vocabulaire et la variété de ses tours de phrases sont étonnantes, au point qu’un critique contemporain n’a pas craint de dire  « qu’après Ronsard et avant Victor Hugo, c’est le seul de nos poètes qui ait travaillé efficacement au développement normal de la langue française.  » (2)

J’ajouterai, pour la consolation des jeunes littérateurs que pourrait effrayer, dans leurs premiers efforts, la perfection des grands modèles de notre langue, que La Fontaine, comme Boileau et Racine, faisait laborieusement des vers faciles, et qu’un de ses brouillons, celui du Renard et le Hérisson, ne contient que deux vers de la rédaction définitive.

Conclusion

Faut-il tirer une conclusion de ce travail, une morale de cette étude d’un recueil de fables qui toutes ont leur morale ? La conclusion, le lecteur peut la tirer lui-même : c’est qu’il faut lire La Fontaine de temps à autre ; pour goûter un plaisir d’esprit exquis ; pour ranimer au contact d’un de ses maîtres les plus sûrs et les plus charmants l’admiration et le goût de notre belle langue française ; pour rapprendre à propos une de ces saines et spirituelles leçons de bon sens et d’expérience, que ces aimables bêtes nous donnent en nous amusant et que nous demanderions quelquefois en vain à nos semblables. - FIN

 

NOTES :

(1) D. Nisard, Histoire de la littérature française, 13ème édition, t. III, p. 134-135. (Fables de La Fontaine par l’Abbé G. Bourassa)^^

(2) M. Emile Faguet.^^

 

 

 

2. Éloge de La Fontaine (1774) - Chamfort (1740 - 1794)

 

Statuam posuere Attici.
PHED. liv. II,épil.

 

  Le plus modeste des écrivains, La  Fontaine, a lui-même, sans le savoir, fait son éloge, et presque son apothéose, lorsqu'il a dit que « si l'apologue est un présent des hommes, celui qui nous l'a fait, mérite des autels ». C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est vous, Messieurs, qui dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, élever, en son honneur, l'autel que lui doit notre reconnaissance. Il semble qu'il vous soit réservé d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands poètes, ses deux poètes les plus aimables. Celui que vous associez aujourd'hui à Racine, non moins admirable par ses écrits, encore plus intéressant par sa personne, plus simple, plus près de nous, compagnon de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les moments. Mais, s'il est doux de louer La Fontaine, d'avoir à peindre le charmé de cette morale indulgente, qui pénètre dans le cœur sans le blesser, amuse l'enfant pour en faire un homme; l'homme pour en faire un sage, et nous mènerait à la vertu en nous rendant à la nature ; comment découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et sans modèle, qui réunit tous les tons sans blesser l'unité ? Comment parler de cet heureux instinct qui sembla le diriger dans sa conduite comme dans ses ouvrages ; qui se fait également sentir dans la douce facilité de ses mœurs et de ses écrits, et forma, d'une âme si naïve et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original ? Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grâces, et ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charmé les siens ? Pour moi, Messieurs, évitant de discuter ce qui doit être senti, et de vous offrir l'analyse de la naïveté, je tâcherai seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, la finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier que l'une et l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses mœurs ; et dans ces différents points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits qui le caractérisent.

    L'apologue remonte à la plus haute Antiquité, car il commença dès qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à son égal, on la laisse entrevoir de profil à son maître: mais quelle que soit l'époque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale. Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias dans la Grèce, revêtirent la vérité du voile transparent de l'apologue. Mais le récit d'une petite action réelle ou allégorique aussi diffus dans les deux premiers, que serré et concis dans les deux autres, dénué des charmes du sentiment et de la poésie, découvrait trop froidement, quoique avec esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans l'esclavage comme ses trois premiers prédécesseurs, n'affectant ni le laconisme excessif de Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant, plus orné, parlant à la cour d'Auguste le langage de Térence, Faërne, car j'omets Avienus trop inférieur à son devancier, Faërne, qui dans sa latinité du seizième siècle semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à tous les esprits cultivés ; et leurs bonnes fables donneraient même l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un homme unique dans l'histoire des lettres qui devait porter la peinture des mœurs dans l'apologue, et l'apologue dans le champ de la poésie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de génie, et qu'on peut s'écrier comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui inspire ce bel art : « C'est proprement un charme. » Oui, c'en est un sans doute, mais on ne l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à lui que le charme a commencé.

    L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous: de tous les écrivains profanes, Montagne seul (car pourquoi citerais-je ceux qu'on ne lit plus) avait approfondi avec agrément cette science si compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même être une science. Mais outre l'inconvénient d'un langage déjà vieux, sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des inconséquences de l'esprit humain, qu'un traité de philosophie pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, facile, aimable, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les états, pour tous les âges, et qui pût remplacer enfin dans l'éducation de la jeunesse « les quatrains de Pibrac et les doués sentences du conseiller Matthieu ».

    Car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire.- La Fontaine cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si profond aux yeux éclairés, semble avoir adopté l'idée de Quintilien, et écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il prend sa philosophie dans les sentiments universels, dans les idées généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale des proverbes, qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles. C'était le seul moyen d'être l'homme de toutes les nations; car la morale si simple en elle-même, devient contentieuse au point de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où dérivent ses maximes ; principes presque contestés. Mais La Fontaine en partant des notions communes et des sentiments nés avec nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une froide moralité. Il fait de son livre,

Une ample comédie à cent acteurs divers

    C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les considérer; et s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image des différents vices que réunit la nôtre, s'ils ont pu se dire comme lui

Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts,
Que ses sujets»,

    Lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce sont des sages qui nous conseillent de nous étudier, La Fontaine nous dispense de cette étude, en nous montrant à nous-même; différence qui laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des métiers aux individus de chaque espèce, qui lui fait envisager les espèces même comme des républiques, des royaumes, des empires, est une sorte de prestige qui rend leur feinte existence réelle aux yeux de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos yeux les nuances les plus délicates ; autre caractère essentiel, né de ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre fabuliste.

    Je pourrais, Messieurs, saisir une multitude de rapports entre plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine, montrer entre eux des ressemblances frappantes, dans la marche et dans le langage des passions. Mais négligeant les détails de ce genre, j'ose considérer l'auteur des fables d'un point de vue plus élevé. je ne cède point au vain désir d'agrandir et d'enfler mon sujet; maladie trop commune de nos jours ; mais sans méconnaître l'intervalle immense qui sépare l'art si simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie, j'observerai pour être juste envers La Fontaine, que la gloire d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de la société doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans chacune de ses pièces, ramenant la peinture des mœurs à un objet philosophique, donne à la comédie l'unité, et, pour ainsi dire, la moralité de l'apologue. La Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des mœurs, donne à l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères. Doués tous les deux au plus haut degré, du génie d'observation, génie dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond secret de nos travers et de nos faiblesses. Mais chacun, selon la double différence de son genre et de son carabe, les exprime différemment : le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus ferme, celui de La Fontaine plus délicat et plus fin. L'un rend les grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux nuances, l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché aux ridicules et a peint quelquefois les formes passagères de la société ; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de mon voisin, le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge davantage des sottises d'autrui, celui-là me fait mieux songer aux miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de bienséance choquant pour la société, l'autre avoir vu les vices comme un défaut de raison fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opinion publique ; après la lecture du second, je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux; corrigé par La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et bon ; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était philosophe sans le savoir.

    Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands hommes ; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérite, j'observerai que nés l'un et l'autre précisément à la même époque, tous deux sans devanciers parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit après leur mort, et que la même poussière couvre les deux écrivains les plus originaux que la France ait jamais produits.

    Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la facilité insinuante de sa morale, c'est cette sagesse naturelle, comme lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du cortège effrayant qui l'accompagne d'ordinaire. Rien d'affligeant, rien de pénible : offre-t-il quelque exemple de générosité quelque sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment si simple, si doux pour celui qui l'éprouve, que ce sacrifice même a dû lui paraître un bonheur. Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de privations, de dévouements, il semble qu'ils cesseraient d'être nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous parle que de vous-même ou pour vous-même ; et de ses leçons, ou plutôt, de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point écrit pour des hommes, et qui « taillent », comme dit Montagne, « nos obligations à la raison d'un autre Être » ? Telle est en effet la misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui-même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne, et qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil, aussi méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet par sa folie. Mais après tous ces vains efforts, rendu à sa médiocrité naturelle, son cœur lui répète ce mot d'un vrai sage, que c'est une cruauté de vouloir élever l'homme, à tant de perfection. Aussi, tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple, mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut combattre souvent les lois par la nature; c'est par la nature que La Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est la loi naturelle en action. C'est la morale de Montagne épurée dans une âme plus douce, rectifiée par un sens encor plus droit, embellie des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être, mais non pas moins brillante.

    N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait naturellement, et la facilité même de son caractère semblait l'en avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme, il est celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer. L'amour, cet objet de tant de déclamations, « ce mal qui peut-être est un bien' », dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les écrits de Montagne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours d'une raison sévère, ni cette dureté misanthropique de La Bruyère et de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du cœur humain, jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il peint, il le rencontre; les autres l'ont cherché. Pour eux, nos ridicules sont des ennemis dont ils se vengent; pour La Fontaine, ce sont des passants incommodes dont il songe à se garantir : il rit et ne hait point. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens naturel. Mais s'il n'éprouve et n'inspire point,

Ces haines vigoureuses»,
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,

au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misanthropie, effet ordinaire de ces haines; l'âme, après la lecture de ses ouvrages, calme, reposée, et pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à la nécessité, aux lois de l'ordre établi, enfin l'heureuse disposition de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens : leçon qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la philosophie.

    Ici, Messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a fait l'âme de sa morale ; et déjà l'auteur des fables a sans doute obtenu la grâce de l'auteur des contes : grâce que ses derniers moments ont encore mieux sollicitée; je le vois dans son repentir imitant en quelque sorte ce héros dont il fut estimé, qu'un peintre ingénieux nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même, j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son caractère; car c'est lui qui plus que Boileau « fit, sans être malin, ses plus grandes malices' ». Je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent longtemps que pour des jeux d'esprit, « des joyeusetés folâtres», comme le dit Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite et publiquement avouée des hommes les plus graves de la nation. J’ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite irréprochable et même de mœurs austères publia des contes beaucoup plus libres, sinon par le fond du moins par la forme, sans que la médisance se permît, même à la Cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des mœurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes le modèle de la narration badine; et puisque je me permets d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût, observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que Boileau dans sa dissertation sur Joconde lui donne sur l'Arioste lui-même; et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer ? Serait-ce ou Vergier ou Grécourt qui, dans la faiblesse de leur style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de l'expression, oublient que les grâces, pour être sans voile, ne sont pourtant pas sans pudeur ? ou Sénecé estimable pour ne s'être pas traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur, ou l'auteur de La Métromanie dont l'originalité, souvent heureuse, paraît quelquefois trop bizarre ? Non sans doute, et il faut remonter jusqu'au plus grand poète de notre âge, exception glorieuse à La Fontaine lui-même, et par laquelle il désavouerait le sentiment qui lui dicta l'un de ses plus jolis vers,

L'or se peut partager, mais non pas la louange.

    Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer, de fonder comme sans dessein les incidents, de généraliser des peintures locales, de ménager au lecteur ces surprises qui sont l'âme de la comédie, d'animer ses récits par cette gaieté de style qui est une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie légère, qui se montre et disparaît tour à tour. Que dirai-je de cet art charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet, de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections, sur les invraisemblances, talent d'un esprit supérieur à ces ouvrages- et sans lequel on demeure trop longtemps au-dessous ? Telle est la portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier, et j'aurais essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.

 

    Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui assigne les rangs, d'après la distance reconnue entre les différents genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la société, d'après la différence des conditions; et quoique la considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi, quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile. La Fontaine, seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent tout ce qui peut réveiller l'idée du génie, l'invention, la combinaison des plans, la force et la noblesse du style ; La Fontaine paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à lui, et dont le style est ordinairement familier. Il se place parmi tous ces grands hommes, comme l'avait prévu Molière, et conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet que pour lui ; mais elle prouve au moins, que quelles que soient les conventions littéraires, qui distribuent les rangs, le génie garde une place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe, en effet, de quel ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier ordre ? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.

    Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était réservé de faire admirer dans la brièveté de l’apologue l'accord des nuances les plus tranchantes, et l'harmonie des couleurs les plus opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie, et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la mémoire; nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de l'imagination, qui suit tous les mouvements de son sujet. Le plus familier des écrivains devient tout à coup, et naturellement, le traducteur de Virgile ou de Lucrèce ; et les objets de la vie commune sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix d'expressions qui le rendent digne du poème épique. Tel est l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable du Chêne et du Roseau, dans celle du Soleil et de Borée, que l'exposé même du fait qu'il raconte. Ici, Messieurs, le poète des grâces m'arrête et m'interdit en leur nom les détails et la sécheresse de l'analyse. Si l'on a dit de Montagne qu'il faut le transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable à La Fontaine ? Et combien de fois, en effet, n'a-t-il pas été transcrit? Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette foule de traits présents au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés dans tous ces livres, devenus une partie de notre éducation, comme le livre qui les a fait naître je suppose en effet que mes rivaux relèvent, l'un l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté de ses figures, d'autant plus étonnantes qu'elle paraissent plus simples ; l'autre, ce charme continu de style, qui réveille une foule de sentiments, embellit de couleurs si vives ou si douces tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'Aigle qui vient de perdre « ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance » ; qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie, qui rapproche si heureusement les grands et les petits objets, voit tour à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal, Alexandre dans un chat, rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre de Troie pour Hélène, met de niveau Pyrrhus et la laitière, se représente dans la querelle des deux chèvres qui se disputent le pas, fières de leur généalogie, si poétique et si plaisante, Philippe IV et Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence ; que prouveront-ils ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies par le mérite de l'expression ? Et d'ailleurs comment peindre un poète qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile; qui citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne lui-même de la trouver là»; dont les beautés paraissent quelquefois une heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il aimait, la grâce de la soudaineté ; qui s'est fait une langue et une poétique particulières ; dont le tour est naïf, quand la pensée est ingénieuse; l'expression simple, quand son idée est forte ; relevant ses grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la physionomie ajoute à la beauté ; qui se joue sans cesse de son art ; qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un oiseau ?

    Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vues naître. je remarquerai que son carabe distinctif est cette étonnante aptitude à se rendre présent à l'action qu'il nous montre, de donner à chacun de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot dans un grand ordre de choses. Quand le Loup, par exemple, accusant auprès du Lion malade, l'indifférence du Renard sur une santé si précieuse, «daube au coucher du roi son camarade absent' » : suis-je dans l'antre du Lion ? suis-je à la Cour ? Combien de fois l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets si frivoles en apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les plus importants de la morale et aux plus grands intérêts de la société ? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du Lapin et de la Belette qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence du maître, l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se moquant des prétendus droits de Jean Lapin, l'autre réclamant les droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur la propriété ; et La Fontaine faisant dire à la Belette -. « Et quand ce serait un royaume ? » ; disant lui-même ailleurs, « mon sujet est petit, cet accessoire est grand », ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les applications générales de son sujet dans le badinage même de son style ? Voilà sans doute un de ses secrets, voilà ce qui rend sa lecture si attachante même pour les esprits les plus élevés. C'est qu'à propos du dernier insecte, il se trouve plus naturellement qu'on ne croit, près d'une grande idée et qu'en effet il touche au sublime en parlant de la Fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait, tout est bien», paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus clair, après le discours de Garo dans la fable de la Citrouille et du Gland qu'après la lecture de Leibniz et de Pope lui-même?

     S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus obscures, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se placer dans ses écrits ? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre sans faste; car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe. Il semble même avoir craint de le paraître, c'est en effet ce qu'un poète doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret, et il ne doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis à sa confiance intime. Aussi La Fontaine rie veut-il être qu'un homme, et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté ?

Un philosophe, un marbre, une statue
Auraient senti comme nous ces plaisirs.

    C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire d'un vice, il raconte simplement ce que ce vice fait faire au personnage qui en est atteint ; et voilà la satire faite. C'est du dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement; c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille. Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses ouvrages, le ramène sans cesse à ce genre d'une poésie simple qui adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive, en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit, sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style qui communique tous les mouvements de l'écrivain. Son sujet le conduit à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance de ses sentiments dans cette fable charmante où la peinture du bonheur de deux Pigeons, attendrit par degrés son âme, lui rappelle les souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il a perdues.

    Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du fabuliste, en le représentant comme un poète, qui, dominé par un instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination. Sans doute le fablier était né pour porter des fables ; mais par combien de soins cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé ? Qu'on se rappelle cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis, répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages. Qu'on se rappelle ce vers si heureux qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même :

Il me faut du nouveau, n'en fut-il plus au monde.

    Doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi que la fortune, ne vende « ce qu'on croit qu'elle donne ». Si ses lecteurs séduits par la facilité de ses vers refusent d'y reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle récompense. Ô La Fontaine, ta gloire en est plus grande! Le triomphe de l'art est d'être ainsi méconnu.

    Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans cet homme extraordinaire, la marche même de son esprit ? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Malebranche à celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être née pour elle. Mais pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace et de Virgile ? C'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français, quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même illustrer un jour. Dans sa juste admiration pour Malherbe auquel il devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit d'abord pour son modèle ; mais bientôt revenu au ton qui lui appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le vrai caractère de son esprit : caractère qu'il cultiva par la lecture de Rabelais, et de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la noblesse de leur style : mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé perdre ; et qui, comme certains curieux rassemblant avec soin des monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou pittoresques, qui présentaient sa pensée avec toutes les nuances accessoires ; car nul auteur n'a mieux senti le besoin de « rendre son âme visible ». C'est le terme dont il se sert pour exprimer un des attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique, à laquelle il parait avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire de notre versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce qu'il en brave les règles. Et le goût ne peut-il pas les enfreindre comme l'équité s'élève au-dessus des lois ?

    Cependant La Fontaine était né poète ; et cette partie de ses talents ne pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su peindre. je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare écrivain par le plus grand peintre de nos jours, qui refuse à La Fontaine ce titre de peintre. je sens comme il convient, le poids d'une telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine, serait indigne d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint rapidement d'un trait, il peint par le mouvement de ses vers, par la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie imitative des figures vraies et frappantes, mais peu de bordures et point de cadres, voilà La Fontaine : sa muse aimable et nonchalante rappelle ce riant tableau qu'il fait de l'Aurore dans un de ses poèmes, où il représente cette jeune déesse, qui,, se balançant dans les airs,

La tête sur son bras et son bras sur la nue
Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.

    Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs, et l'image de sa poésie.

    Ainsi se formèrent par degrés les divers talents de La Fontaine, qui tous se réunirent enfin dans ses fables; mais elles ne purent être que le fruit de sa maturité : c'est qu'il faut du temps à de certains esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage forme leur vrai caractère, pour fortifier ces traits primitifs, par l'imitation des écrivains qui ont avec eux quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un genre propre à faire valoir tous leurs talents. Jusqu'alors l'auteur ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force réelle, mais qui n'a point encor appris à se placer dans une attitude qui puisse la développer tout entière. D'ailleurs les ouvrages qui, tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance du cœur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri par l'étude et par l'expérience ; mais aussi, devenus une source féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur auquel ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens, à mesure qu'il a lui-même, par sa propre expérience, étendu la sphère de ses idées; et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montagne, à Molière, et à La Fontaine.

    Tels sont les principaux mérites de ces écrits, « toujours plus aux, plus il sont regardés», et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou français ; tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin ; et s'il eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme : un seul plus confiant s'est permis l'espérance de lutter avec lui, et cette hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une exception. La Motte qui conduisit son esprit partout, parce que son génie ne l'emporte nulle part, La Motte fit des fables..

    Ô La Fontaine ! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la France combien tu étais un homme rare; mais après un moment d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux, ne joignant à la finesse, ni le naturel, « ni la grâce plus belle encore que la beauté », ne possédant point « ce qui plaît plus d'un jour », dissertant sur son art et sur la morale, laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre niveau, tâchant d'être naïf et prouvant qu'il a dû plaire ; faible avec recherche . quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence, ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours vrai, qui laisse dans le coeur le souvenir de tout ce qu'il dit à la raison, joint à l'art de plaire celui de n'y penser pas et dont les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il a dit d'une femme aimable.

La négligence à mon gré si requise,
Pour cette fois fut sa dame d'atours.

    Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs, sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations et pour tous les âges, sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer ainsi tous les esprits et tous les goûts? Qui peut frapper les enfants d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés ? C'est la simplicité de ses formules où ils retrouvent la langue de la conversation ; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes et si animées. C'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses personnages en les mettant sous leurs yeux, illusion qu on ne retrouve plus chez ses imitateurs qui ont beau appeler un singe Bertrand, et un chat Raton ne montrent jamais ni un chat ni un singe. Qui peut frapper tous les peuples ? C'est ce fond de raison universelle répandu dans ses fables, c'est ce tissu de leçons convenables à tous les états de la vie ; c'est cette intime liaison des petits objets à de grandes vérités... Car nous n'osons penser que tous les esprits puissent sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction ; et si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours être mieux senties chez un peuple gouverné par les mœurs, surtout par les mœurs et par l'opinion publique, où l'esprit de société, vrai caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre, où le supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur plaire sans s’avilir, le besoin de savoir traiter avec tant d'espèces différentes d'amour -propre, l'habitude de ne point les heurter dans la crainte d'en être blessé nous-mêmes, donne à l’esprit ce tact rapide, cette sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue, les bienséances du style et ces convenances générales dont le sentiment se perfectionne par le grand usage de la société ; s'il est ainsi, comment les étrangers supérieurs à nous sur tant d'objets et si respectables d’ailleurs pourraient-ils.. Mais quoi ! Puis-je hasarder cette opinion, lorsqu’elle est réfutée d’avance par l’exemple d’un étranger qui signale aux yeux de l’Europe son admiration pour La Fontaine ? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi nous sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence qu’il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes dans le zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve, à moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt,  qu'inspirent sa personne et son caractère.

 

    Un homme ordinaire, qui aurait dans le coeur les sentiments aimables dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine serait cher à tous ceux qui le connaîtraient, mais le fabuliste avait pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous) un attrait encore plus piquant, c’est d’être l’homme tel qu’il parait être sorti des mains de la nature. Il semble qu’elle l’ait fait naître pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples qui supposent l'innocence des moeurs et la douceur de l'âme. Il a lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché où il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Poliphile, qui « aime les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers et réunit toutes ces passions douces qui remplissent le coeur d'une certaine tendresse ». On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance générale, qui l'intéresse à tous les êtres vivants. « Hôtes de l'Univers sous le nom d'animaux. » C'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir dans les animaux des membres de la société universelle, enfants d'un même père disposition si étrange dans nos moeurs, mais commune dans les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve encore chez plusieurs orientaux ; La Fontaine est-il bien éloigné de cette disposition, lorsque attendri par le malheur des animaux qui périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il s'écrie par la bouche d'un vieillard :

Les animaux périr! Car encor les humains,
Tous devaient succomber sous les célestes armes ?

    Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes qu'il anime, non seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il déclare lui-même, lorsque voyant le cerf brouter la vigne qui l'a sauvé, il s'indigne,

Que de si doux ombrages
Soient exposés à ces outrages.

    Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie dans son caractère, et qu'averti par ses premiers succès il l'eût soigneusement cultivée ? Car cet homme qu'on a cru inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans cesse le goût du public, c'est-à-dire, tous les moyens de plaire : il est vrai que quoiqu'il se soit fait une théorie très fine et très profonde de son art, quoiqu'il eût reçu de la nature ce coup d'oeil qui fit donner à Molière le nom de contemplateur, sa philosophie, si admirable dans les développements du coeur humain, ne s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes; de là quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop sacrifiée à la prudence ; de là quelques contradictions sur différents objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont la solution n'est point dans le coeur et dans un fond de raison universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque, à Platon et abandonne le monde aux disputes des philosophes. Mais toutes les fois qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne consulte que son coeur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands mots, ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre : goutteux, impotent, perclus, a beau invectiver contre cet opprobre, La Fontaine ne prend point l'échange, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il le juge digne d'être conservé. Selon lui, « Mécénas fut un galant homme » ; et je reconnais celui qui déclare plus d’une fois vouloir vivre un siècle tout au moins.

    Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même quelquefois dans sa conduite. Toujours droit, toujours bon sans effort, il n'a point à lutter contre lui-même, mais a-t-il un mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on peut remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli par lequel il s'était vu trompé, et comme il dit « enquinaudé » ; car on ne peut dissimuler que l'auteur des fables a fait des opéras peu connus. Le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet Italien, lui fit trouver « dans le peu qu'il avait de bile » de quoi faire une satire violente, et sa gloire est qu'on puisse en être si étonné; mais après ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il reprit son caractère véritable qui était celui d'un enfant dont en effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans intérêt que d'observer les mouvements d'une âme, qui, conservant, même dans le monde, les premiers traits de son caractère, sembla toujours n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les passions ; et tandis que la plupart des moralises les considéraient comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de notre âme, et en devint même l'apologiste. Cette idée que les philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à l'Antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle, et si l'auteur des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était pour lui une vérité de sentiment ; c'est que des passions modérées étaient les instruments de son bonheur. Sans doute le philosophe dont la rigide sévérité voulut les anéantir en lui-même, s'indignait d'être entraîné par elles, et redoutait comme l'intempérant craint quelquefois les festins. La Fontaine défendu par la nature contre le danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des penchants qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant d'autres, l'occupa longtemps, et reprit dans son âme sa simplicité naturelle. Fidèle à l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce qu'il aima le plus dans les femmes fut celui de leurs avantages dont elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des grâces de son esprit ; et la plus aimable sensibilité prit le ton de la galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?

Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune.
Quelque ingrate beauté qui nous donne des lois,
Encore en tire-t-on un souris quelquefois.

    C'est ce goût pour les femmes dont il parle sans cesse, comme l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduisit  sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit sa plume dans son roman de PsychéCette déesse nouvelle que le conte ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une exigence égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère; et il eut l'honneur de créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule toutes les faiblesses des femmes ; et, comme il dit, leurs trois plus grands défauts, « la vanité, la curiosité et trop d'esprit ». Mais il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et de l'art, qu'ils s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes : satires toujours générales, et dans cette Psyché même il place au Tartare « ceux dont les vers ont noirci quelque belle ». Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette fameuse duchesse de Bouillon, qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la littérature, se déclara si hautement contre Racine car ce tragique qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses passions les plus constantes. Il nous l'apprend lui-même, « un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans, », et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment l'occupait encore : « adieu plaisirs, honneurs, louange bien aimée », s'écriait-il dans le regret que lui laissent les moments perdus pour la gloire. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse, il jouit de cette gloire si chère ; et ses succès le mirent au nombre de ces hommes rares, à qui le suffrage public donne le droit de se louer, sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir qu'il usa quelquefois de cet avantage ; car tout étonnant que paraît La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité ; mais ne se louant que pour promettre à ses amis un temple dans ses vers, pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de faire de sa personne, lorsqu'il ose dire :

 Qui n'admettrait Anacréon chez soi?
Qui bannirait Waller et La Fontaine

    Est-il vraisemblable en effet qu'un homme admis chez les Conti, les Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses naïves échappées à ses distractions ?

    La grandeur encourage, l'orgueil protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle ou n'admet que celui qui sait Plaire ; et les Chaulieu, les La Fare, avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne méthode de négliger la personne, en estimant les écrits. Leur société, leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans la suite, ceux de l'auguste élève de Fénelon, récompensèrent le mérite de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la Cour, s'il y pensa.

    C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui, né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savants du Nord, vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité chercher loin de sa patrie les secours nécessaires à la simple existence. C'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement à Foucquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas été indigne de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un courage qu'il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine n'eût-il pas été déplacé et la postérité ne reprocherait point à sa mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié un homme qui fut un des ornements de son siècle, qui devint le successeur immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l'être toujours, suivant l'usage et le mérite de La Fontaine n'était pas d'un genre à toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain. Il leur faut des tableaux d'histoire plutôt que des paysages; et Louis XIV mêlant à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV si sensible au mérite des Corneille, des Racine, des Boileau ne se retrouvait point dans des fables.  C’était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux fit un précepte de l’art poétique, de former tous les héros de la tragédie sur le monarque français ; et la description du passage du Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette.
Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de l’auteur des fables à l’Académie française; malgré la médiocrité de sa fortune, La Fontaine (et l’on aime à s’en convaincre), La Fontaine fut heureux ; il le fut même plus qu’aucun des grands poètes ses contemporains. S’il n’eut point cet éclat imposant attaché aux noms des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au déchaînement de l’envie, toujours plus irritée par les succès de théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public, cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les écrivains médiocres ; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins domestiques, d’inquiétude sur son sort, possédant le repos , de douces rêveries et le vrai dormir dont il fait de grands éloges : ses jours parurent couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la solitude, malgré son goût pour la campagne , ce goût si ami des arts auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien partout. Il s’écrie, dans l’ivresse des plus doux sentiments, qu’il aime à la fois la ville, la campagne ; que tout est pour lui le souverain bien ;

Jusqu’au sombre plaisir d’un coeur mélancolique,
Les chimères, les rien, tout est bon.

Il retrouve en tout lieu le bonheur qu’il porte en lui-même, et dont les sources intarissables sont l’innocente simplicité de son âme et la sensibilité d’une imagination souple et légère. Les yeux s’arrêtent, se reposent avec délices sur le spectacle d’un homme, qui, dans un monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d’intérêts di­vers , marche avec l’abandon d’une paisible sécu­rité, trouve sa sûreté dans sa confiance même, et s’ouvre un accès dans tous les cœurs, sans autre artifice que d’ouvrir le sien , d’en laisser échapper tous les mouvements, d’y laisser lire même ses faiblesses, garants d’une aimable indulgence pour les faiblesses d’autrui. Aussi La Fontaine inspira-t-il toujours cet intérêt qu’on accorde involontaire­ment à l’enfance. L’un se charge de l’éducation et de la fortune de son fils; car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva marié : l’autre lui donne un asile dans sa maison ; il se croit parmi des frères; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les vertus de l’âge d’or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi. Il reçoit des bienfaits: il en a le droit, cir il rendrait tout sans croire s’en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu’une simplicité noble élève naturellement au-dessus de la fierté; et, sans blâmer le philosophe, qui écarte un bienfaiteur dans la crainte de se don­ner un tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n’est-il pas plus beau, peut-être, n’est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine mon­trer à son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner généreusement à l’amitié le droit pré­cieux qu’elle réclame, et lui rendre hommage par le bien qu’il reçoit d’elle ? Il aimait, c’était sa reconnaissance, et ce fut celle qu’il fit éclater envers le malheureux Fouquet. J’admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d’œuvre de poésie et de sen­timent dans sa touchante élégie sur celte fameuse disgrâce. Mais, si je le vois , deux ans après la chute de son bienfaiteur, pleurer à l’aspect du château où M. Fouquet avait été détenu; s’il s’ar­rête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne s’arrache qu’avec peine; si je trouve l’expression de cette sensibilité, non dans un écrit , monument d’une reconnaissance souvent fastueuse , mais dans l’épanchement d’un com­merce secret, je partagerai sa douleur : j’aimerai l’écrivain que j’admire. O La Fontaine ! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des Deux amis; et je sais où tu trouves l’éloquence du cœur et le sublime de sentiment : je reconnais le maître de cette vertu qu’il nomme, par une expression nouvelle, le don d’être ami. Qui l’avait mieux reçu de la nature ce don si rare ? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment? Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi naïve, associant dans un même recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix , ne se livre-t-il pas à l’espé­rance d’une commune immortalité ? Que mettre au-dessus de son dévouement à ses amis, si ce n’est la noble confiance qu’il avait lui-même en eux ? O vous ! messieurs , vous qui savez si bien , puis­que vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier ce charme inexprimable de la facilité dans les vertus , partage des mœurs antiques, qui de vous, allant offrir à son ami l’hospice de sa maison , n’éprouverait l’émotion la plus douce, et même le transport de la joie, s’il en recevait cette réponse aussi attendrissante qu’inattendue : j’y allais? Ce mot si simple, cette expression si naïve d’un abandon sans réserve, est le plus digne hommage rendu à l’humanité généreuse ; et jamais bienfaiteur, digne de l’être , n’a reçu une si belle récompense de son bienfait. Tel est l’image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme, d’après ses ouvrages mêmes , plus encore que d’après une tradition ré­cente , mais qui, trop souvent infidèle, s’est plu, sur la foi de quelques plaisanteries de société, à montrer, comme un jeu bizarre de la nature , un homme qui en fut véritablement un prodige; qui offrit te singulier contraste d’un conteur trop libre et d’un excellent moraliste ; reçut en partage l’esprit le plus fin qui fut jamais , et devint en tout le modèle de la simplicité ; posséda le génie de l’observation , même de la satire, et ne passa jamais que pour un bon homme; déroba, sons l’air d’une négligence quelquefois réelle , les artifices de la composition la plus savante ; fit ressembler l’art au naturel, souvent même à l’instinct; cacha son génie par son génie, même ; tourna au profit de son talent l’opposition de son esprit et de son âme , et fut, dans le siècle des grands écrivains , sinon le premier , du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, observés même dans son éloge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs ; et l’intérêt qu’inspirent ses ouvrages s’étendra toujours sur sa personne. C’est que plusieurs de ses défauts même participent quelquefois des qualités aimables qui les avaient fait naître ; c’est qu’on juge l’homme et l’auteur par l’assemblage de ses qualités habituellement dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant par l’épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conserva, comme écrivain , le surnom d’inimitable , titre qu’il obtint avant même d’être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par l’admiration d’un siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom. - FIN

 

 

3. Apologie de la fable - Jacques Delille (1738 - 1813)

 

Votez dans ses récits le fabuleux Ovide,
Qui d’erreurs en erreurs conduit l’esprit avide,
De prodiges sans nombre embellir l’univers.
La raison , en secret, présidait à ses vers :
C’étaient des fictions, mais non pas des chimères.
Chaque être, en dépouillant ses traits imaginaires,
Reste dans la nature et dans la vérité :
Les bois offrent encore à l’œil désenchanté
L’arbre de Philémon, celui de sa compagne,
Narcisse est une fleur; Atlas une montagne;
Hyacinthe expirant ne meurt pas tout entier ;
Que Daphné disparaisse, il nous reste un laurier.
Du palais du Sommeil les brillantes demeures,
Ses coursiers enflammés attelés par les Heures,
En s’évanouissant laisseront sous vos jeux
lit l’ordre des saisons, et la marche des cieux.
Dans Ixion enfin, dans la vapeur qu’il aime,
L’Imagination se peignit elle-même :
Ainsi la vérité sort de la fiction ,
Ainsi la vigilante et sévère raison
Ne se laisse bercer que par d’heureux mensonges,
Et veut à son réveil aimer encor ses songes.

(Œuvres de J. Delille: L’imagination Par Jacques Delille 1824 (extrait) -Apologie de la fable par Dellile)

 

 

4. Eloge de La Fontane – Voltaire (1694 – 1778)

« Il avait  ce grand don de la nature, le talent. L’esprit le plus supérieur n’y saurait atteindre. C’est par les talents que le siècle de Louis XIV sera distingué à jamais de tous les siècles, dans notre France si longtemps grossière. Il y aura toujours de l’esprit ; les connaissances des hommes augmenteront ; on verra des ouvrages utiles. Mais des talents, je doute qu’il en naisse beaucoup. Je doute qu’on retrouve l’auteur de Cinna, celui d’Iphigénie, d’Athalie, de Phèdre, celui de l’Art poétique, celui de Roland et d’Armide ; celui qui força en chaire, jusqu’à des ministres, de pleurer et d’admirer la fille de Henri IV, veuve de Charles Ier, et sa fille Henriette, Madame… Nous avons quelques comédies très agréables ; mais un Molière ! je vous prédis très hardiment que nous n’en aurons jamais. Quelle gloire pour La Fontaine d’être mis presque à côté de tous ces grands hommes !…

Quand je dis qu’il est presque égal, dans ses bonnes fables, aux grands hommes de son mémorable siècle, je ne dis rien de trop fort. Je serais un exagérateur ridicule si j’osais comparer :

Maître corbeau sur un arbre perché 
Tenoit en son bec un fromage,

et

La cigale ayant chanté tout l’été,

à ces vers de Corneille qui tient l’urne de son époux :

Éternel entretien de haine et de pitié,
Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié;

et à ceux de César :

Restes d’un demi-dieu dont à peine je puis
Égaler le grand nom, tout vainqueur que j’en suis !

Le Savetier et le Financier, les Animaux malades de la peste, le Meunier, son Fils et l’Âne, etc… tout excellents qu’ils sont dans leur genre, ne seront jamais mis par moi au même rang que la scène d’Horace et de Curiace, ou que les pièces inimitables de Racine, ou que le parfait Art poétique de Boileau, ou que le Misanthrope et le Tartuffe de Molière. Le mérite extrême de la difficulté surmontée, un grand plan conçu avec génie, exécuté avec un goût qui ne se dément jamais dans Racine, la perfection enfin dans un grand art, tout cela est bien supérieur à l’art de conter. Je ne veux point égaler le vol de la fauvette à celui de l’aigle. Je me borne à vous soutenir que La Fontaine a souvent réussi dans son petit genre autant que Corneille dans le sien. » (Dans une lettre écrite sous le nom de M. de La Visclède à M. le secrétaire perpétuel de l’Académie de Pau)  

 

   

5. Apologie de la Fable – Voltaire (1694 – 1778

 

Savante antiquité, beauté toujours nouvelle,
Monumens du génie, heureuses fictions,
Environnez-moi des rayons
De votre lumière immortelle :
Vous savez animer l’air, la terre et les mers ;
Vous embellissez l’univers.
Cet arbre à tête longue, aux rameaux toujours verts,
C’est Atys, aimé de Cybèle.
De l’éclat de leur vermillon
Flore avec le Zéphyr ont peint ces jeunes roses.
Des baisers de Pomone on voit dans ce vallon
Les fleurs de mes pêchers nouvellement écloses.
Ces montagnes, ces bois qui bordent l’horizon
Sont couverts de métamorphoses.
Ce cerf aux pieds légers est le jeune Actéon :
L’ennemi des troupeaux est le Roi Lycaon.
Du chantre de la nuit j’entends la voix touchante ;
C’est la fille de Pandion, .
C’est Philomèle gémissante.
Si le Soleil se couche, il dort avec Thétis.
Si je vois de Vénus la planète brillante,
C’est Vénus que je vois dans les bras d’Adonis.
Ce pôle me présente Andromède et Persée ;
Leurs amours immortels échauffent de leurs feux
Les éternels frimas de la zone glacée;
Tout l’Olympe est peuplé de héros amoureux.
Admirables tableaux ! séduisante magie !
Qu’Hésiode me plaît dans sa Théogonie,
Quand il me peint l’Amour débrouillant le Chaos,
S’élançant dans les airs et planant sur les flots !

 

 

6. Jean de La Fontaine - De Rouillon, en 1821.


Dans tous les genres de poésie, la supériorité plus ou moins disputée a partagé l’admiration. S’agit-il de l’épopée; Homère, Virgile, le Tasse; Milton, se présentent à la pensée. Dans la tragédie , l’ode, la satire; Athènes, Rome, Paris, Londres, nous offrent des talents rivaux. Après Molière on peut encore citer Regnard. Il n’existe qu’un genre de poésie dans lequel un seul homme ait si particulièrement excellé, que ce genre lui est reste en propre, et ne rappelle pas d’autre nom que le sien. Nommer la Fable, c’est nommer La Fontaine; le genre et l’auteur ne font plus qu’un. La plupart des fables de La Fontaine sont des scènes parfaites pour les caractères et le dialogue. Dans cette fable sublime des Animaux malades de la peste, quoi de plus parfait que la confession de l’âne! comme toutes les circonstances sont faites pour atténuer sa faute ! … L’intérêt qu’il prend à ses personnages, et qui nous divertit, devient quelquefois attendrissant; comme dans cette belle fable où le serpent accusé d’ingratitude invoque le témoignage de la vache ; les plaintes de celle-ci peuvent-elles être plus touchantes? elle rappelle tous ses services; et avec quel langage? Peut-on- n’en être pas ému? le cœur ne vous parle-t-il pas en faveur de ranimai qui se plaint? Le fabuliste fait de ses animaux ce qu’un dramatiste habile fait de ses acteurs. II observe les mêmes convenances dans le ton et dans les mœurs; et l’intérêt et l’illusion ne sauraient aller plus loin.

A tant de qualités qui dérivent d’un genre d’esprit qui lui était particulier, de sa manière de concevoir et rie sentir, de son imagination facile  et flexible, se joint le charme inexprimable de son style; don précieux qui couronne tous les autres: don précieux de la nature qui l’avait créé grand poète.
Patru, dit-on, voulait détourner La Fontaine de faire des fables. Il ne croyait pas qu’on pût égaler dans notre langue, l’élégante brièveté de Phèdre. Je conviendrai que notre langue est essentiellement plus lente dans sa marche que celle des Romains. Aussi La Fontaine ne se propose-t-il pas d’être aussi court dans ces récits que le fabuliste latin. Mais sans parler de tant d’avantages qu’il a sur lui, il me semble que si La Fontaine dans ses fables n’est pas remarquable par la brièveté, il l’est par la précision. J’appelle un style précis, celui dont on ne peut rien ôter, sans que l’ouvrage perde une grâce ou un ornement, et sans que le lecteur perde un plaisir. Tel est le style de La Fontaine dans l’apologue. On n’y sent jamais ce qu’on appelle langueur. On n’y trouve jamais de vide.

La correction qui suppose une composition soignée, est d’autant plus admirable dans ses fables, qu’elle est accompagnée de ce naturel si rare et si enchanteur qui semble exclure toute idée de travail. Le plus original de nos écrivains en est aussi le plus naturel. Je ne crois pas qu’en parcourant les ouvrages de La Fontaine on y trouvât une ligne qui sentit la recherche ou l’affectation. Il ne compose point, il converse; s’il raconte, il est persuadé; s’il peint, il a vu. C’est toujours son âme qui vous parle, qui s’épanche, qui se trahit; il a toujours l’air de vous dire son secret et d’avoir besoin de le dire; ses idées, ses réflexions, ses sentiments, tout lui échappe; tout naît du moment, rien n’est cherché, rien n’est préparé ; il se plie à tous les tons, et il n’en, est aucun qui ne semble être particulièrement le sien; tout, jusqu’au sublime, parait lui être facile et familier. Il charme toujours et n’étonne jamais.

Ce naturel domine tellement chez lui, qu’il dérobe au commun des lecteurs les autres beautés de son style; il n’y a que les connaisseurs qui sachent à quel point La Fontaine est poète, ce qu’il a vu de ressource dans la poésie, ce qu’il en a tiré de richesses. On ne fait pas assez d’attention à cette foule d’expressions créées, de métaphores hardies toujours si naturellement placées, que rien ne parait plus simple.

Aucun de nos poètes n’a manié si impérieusement la langue, aucun surtout n’a plié avec tant de facilité le vers Français à toutes les formes imaginables. Cette monotonie qu’on reproche à notre versification, chez lui disparaît absolument: ce n’est qu’au plaisir de l’oreille, au charme d’une harmonie toujours d’accord avec le sentiment et la pensée, qu’on s’aperçoit qu’il écrit en vers. II disposé si heureusement ses rimes, que le retour des sons semble toujours une grâce, et jamais une nécessité. Nul n’a mis dans le rythme une variété si prodigieuse et si pittoresque; nul n’a tiré autant d’effets de la mesure et du mouvement. Il coupe, brise ou suspend son vers comme il lui plaît. L’enjambement qui semblait réservé aux vers Grecs et Latins, est un mérite si commun dans les siens, qu’il est à peine remarqué. Il est vrai que tant d’avantages, qui dépendent en partie de la liberté d’écrire en vers d’inégale mesure, et des privilèges d’un genre qui admet toute sorte de tons, ne pourraient plus se retrouver, au même degré, dans le style noble et dans le vers héroïque. Mais tant d’autres ont écrit dans le même genre! Pourquoi ont-Us si rarement approché de cette perfection? L’harmonie imitative des anciens, si difficile à égaler dans notre poésie, La Fontaine la possède dans le plus haut degré, et l’on ne peut s’empêcher de croire en le lisant que toute sa science en ce genre est plus d’instinct que de réflexion. Chez cet homme si ami du vrai et si ennemi du faux, tous les sentiments, toutes les idées, tous les caractères ont l’accent qui leur convient, et l’on sent qu’il n’était pas en lui de pouvoir s’y tromper. Je sais bien que de lourds calculateurs aimeraient mieux y voir des sons combinés avec on prodigieux travail. Mais le grand poète, l’enfant de la nature, La Fontaine aura plutôt fait cent vers harmonieux, que des critiques pédans n’auront calculé l’harmonie d’un vers.

Faut-il s’étonner qu’un écrivain, pour qui la poésie est si docile et si flexible, soit un si grand peintre en vers? C’est de lui surtout que l’on peut dire proprement qu’il peint avec la parole. Dans lequel de nos auteurs trouvera-t-on un si grand nombre de tableaux dont l’agrément soit égal à la perfection ?
Avec quelle étonnante facilité cet écrivain si simple s’élève quelquefois au ton de la plus sublime philosophie et de la morale la plus noble! Quelle distance du corbeau qui laisse tomber son fromage, à l’éloquence du paysan du Danube, et à celle de l’introduction à la fable des deux rats, du renard et de l’œuf, si pourtant on ne doit pas donner un titre plus relevé à un ouvrage beaucoup plus étendu que ne doit l’être un simple apologue, à un véritable poème sur la doctrine de Descartes, plein d’idées et de raison, mais dans lequel la raison parle toujours le langage de l’imagination et du sentiment! ce langage en effet est partout celui de La Fontaine: il a beau devenir philosophe; vous retrouverez toujours le grand poète et le bon homme.
Vous retrouverez surtout cette sensibilité, l’âme de tous les talents : non celle qui est vive, impétueuse, énergique, passionnée, et qui doit animer la tragédie ou l’épopée, et tous les grands ouvrages d’imagination : mais cette sensibilité douce et naïve qui convenait si bien au genre d’écrire que La Fontaine avait choisi; qui se fait apercevoir à tous moments dans ses ouvrages, sans qu’il paraisse y penser, et joint à tous les agréments qui s’y rassemblent, un nouveau charme, plus attachant encore que tous les autres. Quelle foule de sentiments aimables répandus dans ses écrits; comme on y trouve l’épanchement d’une âme pure, et l’effusion d’un bon cœur: avec quel intérêt il parle des attraits de la solitude, et des douceurs de l’amitié! Qui ne voudrait être l’ami de l’homme qui a fait la fable des deux amis? Se lassera-t-on jamais de relire celle des deux pigeons, ce morceau dont l’impression est si délicieuse, auquel peut-être on donnerait la palme sur tous les ouvrages de La Fontaine, si parmi tant de chefs-d’œuvre on avait la confiance de choisir? Qu’elle est belle, cette fable ! qu’elle est touchante ! que ces deux pigeons sont un couple charmant! quelle tendresse éloquente dans leurs adieux! quel intérêt dans les aventures du pigeon voyageur! quel plaisir dans leur réunion ! et lorsqu’ensuite le fabuliste finit par un retour sur lui-même, qu’il regrette les plaisirs qu’il a goûtés, quelle tendre mélancolie ! on croit entendre les soupirs de Tibulle.
Quel écrivain a réuni plus de titres pour plaire et pour intéresser? mais aussi quel écrivain est plus souvent relu, plus souvent cité; quel autre est mieux gravé dans la mémoire de tous les hommes instruits, et même de ceux qui ne le sont pas? Le poète des enfants et du peuple est en même temps le poète des philosophes. Cet avantage qui n’appartient qu’ à lui seul, peut être: dû en partie au genre de ses ouvrages : mais il l’est surtout à son génie. Nul auteur n’a dans ses écrits plus de bon sens joint à plus de bonté. Nul n’a fait un si grand nombre de vers devenus, proverbes. Dans ces moments qui ne reviennent que trop, où l’on cherche à se distraire de soi-même, et à se défaire du temps, quelle lecture choisit-on plus volontiers? sur quel livre la main se porte-t-elle plus souvent? sur La Fontaine: vous vous sentez attiré vers lui par le besoin d’un sentiment doux. Il vous calme et vous réconcilie avec vous-même: on a beau le savoir par cœur, on le relit toujours, comme on est porté à revoir-les gens qu’on aime, sans avoir rien à leur dire.
Nous allons faire l’examen de quelques-unes de ses fables, avec des détails que nous abrégerons dans les autres genres, à mesure que nous irons en avant.
Il y a deux manières de juger les ouvrages de l’art, l’une qui ne demande que du goût, l’autre qui suppose le génie : la première est de comparer ensemble deux ouvrages de différents auteurs sur le même sujet, et d’observer leurs avantages ou leurs désavantages réciproques. Nous l’avons fait en comparant Phèdre avec La Fontaine; la seconde est de comparer un ouvrage avec la nature elle-même, ou, ce qui est la même chose, avec les idées que nous avons de ce qu’on peut, et qu’on doit dire dans le sujet choisi.

La Fontaine est assez connu par le gracieux et la naïveté: c’est pour cela que nous l’avons présenté d’abord par le côté noble et sublime. L’ascendant qu’il a sur tous les esprits prouve qu’il sait donner autre chose que des fleurs. Il fait les délices de tous les âges et de toutes les personnes : privilège unique. Les esprits élevés sont touchés de Corneille ; les délicats se plaisent surtout dans Racine; Molière charme ceux qui connaissent les hommes; Les bergeries amusent à quinze ans; le lyrique plaît dans le temps des passions: La Fontaine est l’homme de tous les temps de la vie et de tous les états. Il est le jouet de l’enfance, le Mentor de la jeunesse, l’ami de l’homme fait. Dans les mains d’un philosophe, c’est un recueil précieux de morale; dans celles de l’homme de lettres, c’est un modèle partait du bon goût; dans les mains de l’homme du monde, c’est le tableau de la société. Il saisit apparemment le point où tous les goûts se réunissent; je veux dire, cette portion lumineuse du vrai, qui est comme la base du bon sens, et l’élément de la raison; et comme il la présente sans nuage et sans fard, il n’est pas étonnant qu’elle jouisse de tous ses droits dans ses ouvrages. - FIN

 

07. Eloge de La Fontaine - La Harpe (1739-1803)  

 

 

Quando ullnm invenient parem . - Horace.

 

Il est donc aussi des honneurs publics pour l'homme simple et le talent aimable ! Ainsi donc la postérité , plus promptement frappée en tout genre de ce qui se présente à ses yeux avec un éclat imposant, occupée d'abord de célébrer ceux qui ont produit des révolutions mémorables dans l'esprit humain , ou qui ont régné sur les peuples par les puissantes illusions du Théâtre (1) ; la postérité a tourné ses regards sur un homme, qui, sans avoir à lui offrir des titres aussi magnifiques, ni d'aussi grands monuments, ne méritait pas moins son attention et ses hommages; sur un écrivain original et enchanteur, le premier de tous dans un genre d'ouvrages plus fait pour être goûté avec délices , que pour être admiré avec transport; à qui nul n'a ressemblé dans le talent de raconter; que nul n'égala jamais dans l'art de donner des grâces à la raison et de la gaîté au bon sens; sublime dans sa naïveté, et charmant dans sa négligence; sur un homme modeste qui a vécu sans éclat en produisant des chefs-d'œuvre, comme il vivait avec sagesse , en se livrant dans ses écrits à toute la liberté de l'enjouement; qui n'a jamais rien prétendu , rien envié , rien affecté; qui devait être plus relu que célébré, et qui obtint plus de renommée que de récompense; homme d'une simplicité rare, qui, sans doute, ne pouvait pas ignorer son génie, mais ne l'appréciait pas , et qui même, s'il pouvait être témoin des honneurs qu'on lui rend aujourd'hui, serait étonné de sa gloire, et aurait besoin qu'on lui révélât le secret de son mérite.

Une illustre Académie a proclamé La Fontaine, et toutes les voix ont applaudi. Pour le louer, l'homme sensible a désiré d'avoir du talent, et le talent a souhaité de s'approcher du génie. Un étranger généreux semble s'être chargé d'offrir à sa mémoire les tributs de l'Europe lettrée, en enrichissant la couronne de l'orateur (2). Il s'est honoré, sans doute; mais pouvait-il ajouter à l'émulation? Quiconque est digne de louer La Fontaine, peut-il le louer autrement que pour lui-même? Ses Panégyristes sont récompensés d'avance en le lisant. Il est doux de parler de ses plaisirs. Mais ces plaisirs sont ceux de l'âme et du goût. Est-il si facile de s'en rendre compte? Définit-on ce qui nous plaît? Peut-on discuter ce qui nous charme ? Quand nous croirons avoir tout dit, le lecteur ouvrira La Fontaine, et se dira qu'il en a senti cent fois davantage; et peut-être, si ce génie heureux et facile pouvait lire ce que nous écrivons à sa louange, peut-être nous dirait-il, avec son ingénuité naturelle: « Vous vous donnez bien de la peine pour expliquer comment j'ai su plaire; il m'en coûtait bien peu pour y parvenir ».

 

 

NOTES :

(1) Descartes, Corneille et Racine, dont l'éloge avait été proposé par l'Académie Française, quelques aunées avant celui de La Fontaine.

(2) Ce fut M. Necker qui demanda à l'Académie de Marseille la permission d'ajouter la somme de 2,000 lire à la médaille académique. Le prix fut décerné à M. de Chamfort, dont le discours est imprime dans l'édition des trois Fabulistes, publiée par le savant et estimable professeur, M. Gail. En rendant justice au talent qui éclate dans l'ouvrage de M. Chamfort, nous rappellerons que d'Alembert trouvait dans celui-ci plus de littérature, et assurément, pouvons-nous ajouter, autant d'esprit et d'éloquence.

 

8. La Fontaine et la morale - Charles Bourcier (1882-1914)

 

 

La Morale de La Fontaine : Ce que l’on peut dire de bien :

Que penser de la « morale » proprement dite des fables de La Fontaine ? On n’est pas encore arrivé à se mettre d’accord sur ce point. Les uns ont attaqué les Fables avec indignation ; les autres les ont soutenues presque avec enthousiasme. Les uns comme les autres avaient raison.
La Fontaine — et c’est là le caractère fondamental de sa physionomie — fut l’homme le plus « divers » qu’on puisse imaginer. Lui-même s’était surnommé : Polyphile, celui qui aime tout, qui s’intéresse à tout. Lui-même appela son œuvre :
Une ample comédie à cent actes divers.

Et dont la scène est l’univers.
Poète, il répudia la métaphysique pour les sciences exactes. Savant, il crut en Dieu et en la religion chrétienne. Chrétien, il attaqua le clergé. Artiste, il employa toutes les sortes de rimes ; riches, pauvres, suffisantes, etc. ; il entremêla toutes les espèces et toutes les coupes de vers. Je crains bien que, moraliste, il n’ait entremêlé toutes les espèces de morales.
Il lui est arrivé de soutenir, en une de ses fables, et où il venait d’attaquer en la fable précédente.

Son œuvre, faite de pièces courtes, indépendantes les unes des autres, renfermant chacune un sens complet, son œuvre est chaotique. Elle justifie également et ses admirateurs et ses détracteurs. Pour la morale particulière, on peut dire beaucoup de bien ou beaucoup de mal : Il suffit de choisir ses exemples. Les deux thèses se soutiennent que les fables de La Fontaine sont morales ou immorales. (La Chimère, 15 février 1909).

 

 

9. La vie et les écrits de La Fontaine - M. Guinat

 

La vie et les œuvres de La Fontaine sont pleines de contrastes. Comment l’auteur de contes charmants, mais licencieux, a-t-il pu songer à écrire alternativement, et de la même plume, des fables morales pour l’éducation de la jeunesse, et même des poésies chrétiennes pour l’édification des âmes ? Comment l’épicurien, le voluptueux, faisait-il ses délices de la lecture de Platon et de Plutarque ? Comment, au temps même où il écrivait des contes, eut-il pour amis Huet, le savant et vertueux évêque d’Àvranches, les Pères Bouhours et Commire, et l’abbé Camus ? Comment cet esprit si vif, si alerte, ouvert à toutes les impressions sur le beau, dans les arts et dans les lettres ; comment ce. critique si fin et si profond; comment ce railleur spirituel, ce satirique enjoué, a-‘t-il passé et passe-t-il encore pour un bonhomme ? Comment ce poète aimable, délicat et tendre, qui vécut pendant vingt ans dans l’intimité journalière de madame de la Sablière, qui fut goûté des femmes les plus belles et les plus spirituelles de son temps, qui fut distingué par les plus grands seigneurs, recherché par tous les gens d’esprit, par tous les hommes dé lettres, par les plus célèbres artistes, a-t-il pu être dépeint par La Bruyère comme un homme « grossier, » lourd, stupide, qui ne sait pas parler, ni raconter ce » qu’il vient de voir ? » Comment cet esprit libre, indépendant, qui ne croyait qu’au Dieu des bonnes gens, est-il devenu , à la fin de sa vie, un chrétien convaincu, fervent et austère?
Walckenaer a écrit « une excellente Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, dans laquelle on peut trouver des. réponses à toutes ces questions ; mais cette histoire,en deux volumes, écrits à la manière des érudits, est faite pour les lecteurs patients et peu pressés, et c’est le petit nombre. Je voudrais donc tâcher de suppléer à cette longue étude par une courte biographie dont La Fontaine lui-même, personne ne s’en plaindra, ferait tous les frais; car notre poète, il faut qu’on, le sache, a pris plaisir, c’est lui qui le dit, à « rendre son âme visible, » à se peindre en ses écrits avec ingénuité et franchise, et à peindre aussi les personnes qu’il aimait. Seulement, quand il s’agit des personnes qu’il aime, il faut se défier, car avant tout il est poète, et il nous a avertis de nous tenir en garde contre les faiseurs de vers : « Savez-vous pas bien que pour peu que j’aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu’une Taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle?.. Dès que j’ai un grain d’amour, je ne manque pas d’y mêler tout ce qu’il y a d’encens dans mon magasin; cela fait le meilleur effet du monde, je dis des sottises en vers et en prose….., enfin, je loue de toutes mes forces : homo sum qui ex stultis insanos reddam. Ce qu’il y a, c’est que l’inconstance remet les choses en leur ordre Et puis fiez-vous à nous autres faiseurs de vers.»
Ainsi, nous voilà bien avertis, il ne faut pas prendre au pied de la lettre les louanges que prodigue notre poète aux grands et aux belles ; il brûle par enthousiasme son encens, qu’il avait, dit-il, « le secret de rendre exquis et doux, » mais il n’entend pas pour cela tomber dans la flatterie et la servilité ; il entend, au contraire, traiter sur le pied de l’égalité avec ceux qu’il loue, et il le leur fait savoir :
Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :

Jadis l’Olympe et le Parnasse
Etaient frères et bons amis.

Il pense que les poètes ne doivent pas faire antichambre; aussi n’allait-il jamais à la Cour. Un jour, Fouquet l’ayant fait attendre, il s’en plaint en badinant, mais enfin il s’en plaint.

Renvoyez donc en certains temps
Tous les traités, tous les traitants,
Les requêtes, les ordonnances,
Le Parlement et les finances,
Le vain murmure des frondeurs,
Mais, plus que tout, les demandeurs.
Renvoyez, dis-je, cette troupe
Qu’on ne vit jamais sur la croupe
Du Mont où les savantes Sœurs
Tiennent boutique de douceurs.
Mais que pour les amants des Muses
Votre Suisse n’ait point d’excuses,
Et moins pour moi que pour pas un.

Les Vendômes et les princes de Conti avaient admis La Fontaine dans leur société, et il était de ces dîners du Temple où la licence était poussée très loin. La Fontaine perdait quelquefois la raison dans ces dîners, mais il n’y perdait jamais la liberté de. discuter detoutavec les princes et de discuter sur le pied de l’égalité. En septembre 1689, il écrit au maréchal duc de Vendôme, qui était alors en campagne sur le Rhin, une lettre en vers fort curieuse dans laquelle la politique se mêle au récit d’un dîner où tous les convives se grisèrent.

Nous faisons au Temple merveilles.
L’autre jour on but vingt bouteilles,
Régnier en fut l’Architriclin.
La nuit étant sur son déclin,
Lorsque j’eus vidé mainte coupe,
Langeamet, aussi de la Troupe,
Me remena dans mon manoir.
Je lui donnai, non le bonsoir,
Mais le bonjour ; la blonde Aurore,
En quittant le rivage Maure,
Nous avoit à table trouvés,
Nos verres nets, et bien lavés,
Mais nos yeux étant un peu troubles,
Sans pourtant voir les objets doubles.
Jusqu’au point du jour on chanta,
On but, on rit, on disputa.
On raisonna sur les nouvelles,
Chacun en dit, et des plus belles.
Le Grand Prieur eut plus d’esprit
Qu’aucun de nous sans contredit.
J’admirai son sens, il fit rage,
Mais malgré tout son beau langage,
Qu’on étoit ravi d’écouter,
Nul ne s’abstint de contester.
Je dois tout respect aux Vandosmes;
Mais j’irois en d’autres Royaumes,
S’il leur falloit en ce moment
Céder un ciron seulement.

Nous venons de voir La Fontaine dans un joyeux dîner en compagnie de gens de lettres et d’hommes d’esprit. Voyons-le dans un dîner qu’un gros et sot financier s’avisa un jour de lui donner.
« Un certain Le Verrier qui, nous dit Walckenaer, avait le triple travers de vouloir passer pour homme à bonnes fortunes, pour ami des seigneurs et pour protecteur des lettres, avait invité La Fontaine à dîner, dans l’espérance qu’il amuserait les convives. Notre poète mangea et but, et ne parla point. Comme le dîner se prolongeait, il s’ennuya et se leva de table sous prétexte de se rendre à l’Académie. On lui fit observer qu’il n’était pas encore temps.  » Ah bien ! dit-il, je prendrai par le plus long, et il sortit.  »
Walckenaer ne voit dans cette réponse qu’une des distractions habituelles de notre poète; j’y vois, au contraire, une leçon donnée à ce sot financier, qui probablement ne renouvela pas son invitation.
La Fontaine était distrait surtout quand il avait envie de l’être, et la plupart des anecdotes citées à ce sujet le prouvent. Ainsi, quand Boileau, abusant de sa bonhomie et de sa douceur, poussait les plaisanteries un peu trop loin, notre poète feignait d’être distrait et de ne pas les entendre, afin de n’avoir pas à s’en fâcher.
Taine a dit que Là Fontaine « quêtait humblement de l’argent, mais que le poète au dedans restait libre, et que, derrière ce retranchement impénétrable, nulle servitude n’eut pu l’envahir.» La distinction est subtile. Quoi qu’il en soit, l’homme était aussi libre que le poète : la lettre au duc de Vendôme et l’anecdote que nous venons de rapporter le démontrent, et La Fontaine, qui recevait du duc une pension, plaisante avec lui sur l’emploi qu’il en fera.

Je ne vous réponds pas qu’encor
Je n’emploie un peu de votre or
A payer la Brune et la Blonde,
Car tout peut aimer en ce monde.
Non que j’assemble tous les jours
Barbe fleurie, et les Amours.
Même dans peu votre finance
Au Sacrement de Pénitence
A mon égard échappera .

La Fontaine était bien convaincu que ceux auxquels il adressait ses vers devenaient ses débiteurs, et il l’a dit très finement dans son Remerciement à l’Académie française :
« On dirait que la Providence a réservé pour le règne de Louis le Grand des Hommes capables de célébrer les actions de ce Prince : car bien que tant de victoires l’assurent de l’immortalité, ne craignons point de le dire, les Muses ne sont point inutiles à la réputation des Héros : quelle obligation Trajan n’a-t-il pas à Pline le jeune ? Les oraisons pour Ligarius et Marcellus ne font-elles pas encore à présent honneur à la clémence de Jules César ?»
Walckenaer a fait remarquer avec raison que dans aucune des épîtres dédicatoires de La Fontaine on ne trouve ce ton de basse humilité qu’on a tant reproché au grand Corneille et à Molière, qui se conformaient en cela aux protocoles en usage alors dans ces sortes d’écrits.
S’il ne faut pas prendre au pied de la lettre l’encens que La Fontaine prodigue aux grands et aux belles, on ne doit pas non plus prendre au pied de la lettre ce qu’il nous a dit de son inconstance : il nous fournira lui-même des preuves du contraire. Ces réserves faites, nous pourrons continuer à l’interroger; nous le trouverons toujours prêt à répondre avec franchise, car si le poète est enthousiaste, l’homme est honnête et sincère. (Marius Guinat - La morale des fables de La Fontaine et le temps présent souvenirs, impressions et réflexions d’un vieux fonctionnaire. 1886).

 

 

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