Notes sur les fables de La Fontaine (1824) - Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort

 

  • Livre premier.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Fable XXI.
  • Fable XXII.
  • Livre deuxième.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fables XI et XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Livre troisième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Livre quatrième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fables XV et XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Fable XXI.
  • Fable XXII.
  • Livre cinquième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Fable XXI.
  • Livre sixième.
  • Fable I.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XVI.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Fable XXI.
  • Livre septième.
  • Dédicace à Madame de Montespan.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.

 

  • Livre huitième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Fable XXI.
  • Fable XXII.
  • Fable XXIII.
  • Fable XXIV.
  • Fable XXV.
  • Fable XXVI.
  • Fable XXVII.
  • Livre neuvième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Livre dixième.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV. Discours à M. le duc de la Rochefoucault.
  • Fable XVI.

 

  • Livre onzième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.

 

  • Livre douzième.
  • Fable I.
  • Fable II.
  • Fable III.
  • Fable IV.
  • Fable V.
  • Fable VI.
  • Fable VII.
  • Fable VIII.
  • Fable IX.
  • Fable X.
  • Fable XI.
  • Fable XII.
  • Fable XIII.
  • Fable XIV.
  • Fable XV.
  • Fable XVI.
  • Fable XVII.
  • Fable XVIII.
  • Fable XIX.
  • Fable XX.
  • Fable XXI.
  • Fable XXII.
  • Fable XXIII.
  • Fable XXIV.
  • Fable XXV.
  • Conclusion

 

 

Livre premier.

Fable I.

Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n’est très citée que parce qu’elle est la première. La fourmi qui paiera l’intérêt et le principal. Je chantais, eh bien ! dansez maintenant. La brièveté la plus concise vaudrait mieux que ces prétendus ornements.

V. 15. La fourmi n’est pas prêteuse ;

C’est là son moindre défaut.

Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine veut dire que d’être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre qu’elle ne l’est pas ; et on peut croire qu’il dit que de n’être pas prêteuse est son moindre défaut, c’est-à-dire qu’elle a de bien plus grands défauts que de ne pas prêter.

Fable II.

C’est ici qu’on commence à trouver La Fontaine. Le discours du renard n’a que cinq vers, et n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Monsieur du corbeau, pour entrer en matière ; et à la fin, vous êtes le phénix, etc.

V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui profite de la sottise : c’est le renard qui donne la leçon à celui qu’il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte, théâtrale et comique.

Il est fâcheux que Monsieur rime avec Flatteur, c’est-à-dire ne rime pas ; mais c’était l’usage alors de prononcer l’r de monsieur. On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre, parce qu’elle est moins remarquable.

Fable III.

Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture, pour le dialogue des deux grenouilles, et pour l’expression élégante qui s’y trouve.

Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d’avoir mis la morale, ou à la fin, ou au commencement de chaque fable ; chaque fable, disent-ils, contient sa morale dans elle-même : sévérité qui nous aurait fait perdre bien des vers charmans.

Fable IV.

V. 5. Relevé. Mauvaise rime qu’on appelle suffisante ; La Fontaine pouvait mettre d’un pas dégagé.

V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.

Est un vers heureux, et d’harmonie imitative, qui s’est trouvé sous la plume de l’auteur.

La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu’il le peut, l’occasion de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d’un de ses acteurs. Cette fable des deux Mulets est d’une application bien fréquente.

V. 2. Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,

N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Ce mulet-là fait songer à bien d’honnêtes gens.

Fable V.

Cette fable du loup et du chien est parfaite d’un bout à l’autre ; il n’y a à critiquer que l’avant-dernier vers.

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Un loup n’a que faire d’un trésor.

Fable VI.

Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers d’après Phèdre. L’association de ces quatre personnages est absurde et contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d’eux pour chasser ? ils sont eux-mêmes le gibier qu’il cherche. Si Phèdre a voulu faire voir qu’une association avec plus fort que soi est souvent dangereuse ; il y avait une grande quantité d’images ou d’allégories qui auraient rendu cette vérité sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer.

Fable VII.

La Fontaine pour nous dédommager d’avoir fait une fable aussi mauvaise que l’est la précédente, lui fait succéder un apologue excellent, où il développe avec finesse et avec force le jeu de l’amour-propre de toutes les espèces d’animaux, c’est-à-dire de l’homme, dont l’espèce réunit tous les genres d’amour-propre.

On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette fable.

V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit.

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...........................................................................

V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.

Et les deux derniers vers.

C’est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l’imitant, dit, et beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De cette manière, la faute n’est point rejetée spécialement sur le fabricateur souverain. La Fontaine aurait mieux fait d’imiter Esope que Phèdre en cette occasion.

Fable VIII.

Autre Apologue, excellent d’un bout à l’autre.

Fable IX.

V. 27. Fi ! Espèce d’interjection qu’on n’emploie que proverbialement et dans le style très-familier.

Fable X.

Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c’est la vérité du dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue qu’une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de celle-ci, c’est la prétention du loup qui veut avoir raison de son injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que lorsqu’il est réduit à l’absurde par les réponses de l’agneau.

V. 19 et 20. Si je n’étais pas né ne rime pas avec l’an passé. Pure négligence.

Fable XI.

Ce n’est point là une fable, quoiqu’en dise La Fontaine ; c’est un compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son livre des Maximes. Un homme qui s’enfuit dans le désert pour éviter des miroirs : c’est là une idée assez bizarre, et une invention assez médiocre de La Fontaine.

V. 21. On voit bien où je veux venir.

On le voit à travers un nuage ; cela est si vrai, que La Fontaine est obligé d’expliquer son idée toute entière, et de dire enfin :

Et quant au canal, c’est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.

Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures, d’un coq, par exemple, ceci est un coq.

Fable XII.

La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le récit de cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la bouche du fameux Gengiskan, à l’occasion du Grand Mogol, prince qui dépendait en quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce récit ne peut pas s’appeler une fable ; c’est une petite histoire allégorique qui conduit à une vérité morale. Toute fable suppose une action.

Fable XIII.

V. 10. Au lieu de deux, etc. Voilà deux traits de naturel qu’on ne trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur simplicité.

V. 12. De nul d’eux. Transposition que de nos jours on trouverait un peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.

V. 13. Un quart, un quatrième.

Un quart voleur survient, etc. Voilà les conquérans appelés voleurs, c’est-à-dire par leur nom. Nous sommes bien loin de l’Epître dédicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses conquêtes.

Fable XIV.

Encore de la mauvaise morale : on peut trop louer sa maîtresse, et tout éloge qui n’a pas l’air d’échapper à un sentiment vrai, ou d’être une galanterie aimable d’un esprit facile, déplaît souvent même à celle qui en est l’objet. On peut trop louer son roi, 1e quand on le loue et qu’il est blâmable ; 2e quand on le loue démesurément pour une bagatelle, etc.

V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.

Au contraire presque toujours mauvaises.

Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel mal avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons ? Cela dut faire grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare.

Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules lui offrit une somme d’argent pour chanter sa victoire. Simonide, mécontent de la somme, répondit : Moi, faire des vers pour des animaux qui sont des demi-baudets ! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence par des vers dont voici le sens : « Nobles filles des coursiers qui devancent les aquilons. »

Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d’Hipparque, fils de Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des présens au premier.

V. 64. Melpomène. Tout cela signifie qu’un poète peut tirer quelqu’avantage de ses travaux.

Fable XVII.

V. 4 et 5. Il avait du comptant,

Et partant.

Ce vers de six syllabes, suivi d’un autre de trois, si l’on peut appeler ce dernier un vers, ne me semble qu’une négligence et non une beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai pas de l’observer.

À proprement parler, cette pièce n’est pas exactement une fable, c’est un récit allégorique ; mais il est si joli et rend si sensible la vérité morale dont il s’agit, qu’il ne faut pas se rendre difficile.

Fable XVIII.

V. 4 Besogne, (autrefois besongne) n’est pas le mot propre ; mais, à cela près, la fable est charmante d’un bout à l’autre. Elle me rappelle le trait d’un riche particulier qui avait fait dîner ensemble un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien célèbre dénué de toute espèce d’érudition. Ces deux messieurs ne surent que se dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison leur avait fait faire le repas du renard et de la cigogne.

Fable XIX.

Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d’annoncer son dessein. Cela diminue la curiosité, d’autant plus qu’il y revient à la fin de la fable, et même d’une manière trop longue et peu piquante.

Fable XX.

Ces deux petits faits mis ainsi à côté l’un de l’autre, racontés dans le même nombre de vers et dans la même mesure, font un effet très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l’explication des six premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte.

V. 3. Le beau premier, le fin premier, mots reçus dans l’ancien style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos jours dans le style familier.

Fable XXI.

V. 7. Les témoins déposaient. Cette formule de nos tribunaux est plaisante : elle nous transporte au milieu de la société. C’est le charme et le secret de La Fontaine ; il nous montre ainsi qu’en parlant des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.

V. 31. Plût-à-Dieu, etc. Tous les procès ne sont pas de nature à être jugés ainsi ; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en préserve. La voici : Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance succincte de l’affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui paraît avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n’avoir pas donné de l’argent au juge comme a fait son adversaire : puis il renvoie les deux parties.

Fable XXII.

Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L’auteur entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.

V. 3. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent qui d’aventure

Fait rider la face de l’eau, etc.

Et puis tout d’un coup l’amour-propre lui fait prendre le style le plus pompeux et le plus poétique.

V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content, etc.

Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d’un orgueil mêlé de bonté.

V. 12. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage.

Enfin il finit par s’arrêter sur l’idée la plus affligeante pour le roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.

V. 18. La nature envers vous m’a semblé bien injuste.

Le roseau, dans sa réponse, rend d’abord justice à la bonté du cœur que le chêne a montrée. En effet, il n’a pas été trop impertinent, et il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu’il n’en a pas besoin.

V. 22. Je plie et ne romps pas.

Arrive le dénouement ; La Fontaine décrit l’orage avec la pompe de style que le chêne a employée en parlant de lui-même.

V. 27. Le plus terrible des enfans

Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

............................................................................

V. 30. Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu’il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Remarquez que La Fontaine ne s’amuse pas plus à moraliser à la fin de sa fable qu’au commencement. La morale est toute entière dans le récit du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier livre, mais il n’y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine. Si l’on considère qu’il n’y a pas un mot de trop, pas un terme impropre, pas une négligence ; que dans l’espace de trente vers, La Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, a pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse, la plus élevée : on ne craindra pas d’affirmer qu’à l’époque où cette fable parut, il n’y avait rien de ce qu’on a dans notre langue. Quelques autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, présentent peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont plus d’étendue, mais il n’y en a pas d’une exécution plus facile.

Livre deuxième.

Fable IV.

V. 10. Il ne régnera plus, etc. Voici encore un exemple de l’artifice et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus simple à celui de la haute poésie. Avec quelle grâce il revient au style familier, dans les vers suivans :

V. 13.... Il faudra qu’on pâtisse

Du combat qu’a causé madame la génisse.

Madame : mot qui donne de l’importance à la génisse. Ce vers rappelle celui de Virgile (Géorg. liv. 3) : Pascitur in magnâ silvâ formosa juvenca.

Fable V.

Cette fable est très-jolie : on ne peut en blâmer que la morale.

V. 33. Le sage dit, selon les gens,

Vive le roi ! vive la ligue !

Ce n’est point le sage qui dit cela : c’est le fourbe, et même le fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine ? Celui de ne pas donner de morale du tout.

Solon décerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps de troubles, ne se déclareraient pas ouvertement pour un des partis : son objet était de tirer l’homme de bien d’une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de sauver la république par l’ascendant de la vertu.

Il paraît bien dur de blâmer la chauve-souris de s’être tirée d’affaire par un trait d’esprit et d’habileté, qui même ne fait point de mal à son ennemie la belette ; mais La Fontaine a tort d’en tirer la conclusion qu’il en tire.

Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut rien décider. C’est ce que l’Aréopage donna bien à entendre dans une cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoyé. Le tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent à comparaître de nouveau dans cent ans.

Fable VI.

V. 1. Flèche empennée. Le mot empennée n’est point resté dans la langue ; c’est que nous avons celui d’emplumée, que l’auteur aurait aussi bien fait d’employer.

V. 9. Des enfans de Japet, etc. La Fontaine se contente d’indiquer d’un seul mot le point d’où sont partis tous les maux de l’humanité.

Fable VII.

Cette fable, très-remarquable par la leçon qu’elle donne, ne l’est, dans son exécution, que par son élégante simplicité.

La morale de cet Apologue est si évidente, que le goût ordonnait peut-être de ne pas y joindre d’affabulation ; c’est le nom qu’on donne à l’explication que l’auteur fait de sa fable

Fable VIII.

Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées.

V. 19. Ses œufs, ses tendres œufs, etc. Il semble que l’âme de La Fontaine n’attend que les occasions de s’ouvrir à tout ce qui peut être intéressant. Ce vers est d’une sensibilité si douce, qu’il fait plaindre l’aigle, malgré le rôle odieux qu’il joue dans cette fable.

Fable IX.

V. 36. J’en vois deux, etc. Tant pis ; une bonne fable ne doit offrir qu’une seule moralité, et la mettre dans toute son évidence. Au reste, ce qui peut justifier La Fontaine, c’est que ces deux vérités sont si près l’une de l’autre, que l’esprit les réduit aisément à une moralité seule et unique.

Fable X.

V. 1. Un ânier, son sceptre à la main,

Menait en empereur romain

Deux coursiers à longues oreilles.

Il y a bien de l’esprit et du goût à savoir tout anoblir sans donner aux petites choses une importance ridicule. C’est ce que fait La Fontaine en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus poétiques ou à ses descriptions les plus pompeuses.

V. 21. Camarade épongier.

Épongier. Mot créé par La Fontaine, mais employé si heureusement, qu’on croirait qu’il existait avant lui.

Fables XI et XII.

Ces deux fables ne comportent aucune espèce de notes, n’étant remarquables ni par de grandes beautés, ni par aucun défaut. C’est la simplicité et la pureté de Phèdre, avec un peu plus d’élégance.

Fable XIII.

Encore une fable qui n’est point fable. Un trait que La Fontaine raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur, mais pour le jeter dans des questions métaphysiques auxquelles il n’entendait pas grand’chose. De là il fait une sortie contre l’astrologie judiciaire, qui, de son temps, n’était pas encore tombée tout-à-fait.

V. 21. Aurait-il imprimé ? etc.

Voilà deux vers qui ne dépareraient pas le poème écrit du style le plus haut et le plus soutenu.

V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps.

Les souffleurs, c’est-à-dire les alchymistes, dont la science est à la chymie ce que l’astrologie judiciaire est à l’astronomie.

Fable XIV.

V. 2. Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?

Ce vers est devenu proverbe à cause de son extrême naturel, sans qu’on puisse voir d’ailleurs ce qui a fait sa fortune.

V. 29. Et d’où me vient cette vaillance ?

Il se croit déjà brave, et son amour-propre devient son consolateur. Voilà ce me semble la pensée dont il fallait achever le développement ; et c’est ce que l’auteur ne fait pas. Au contraire, le lièvre qui vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie dans les deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et cette contradiction, supposer que le lièvre finit de parler après ce vers :

Je suis donc un foudre de guerre !

et que c’est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers suivans ; mais cette conjecture n’est pas assez fondée.

Fable XV.

Il fallait ce me semble que le renard commençât par dire au coq : « Eh ! mon ami, pourquoi n’étais-tu pas aux fêtes qu’on a données pour la paix qui vient de se conclure ? » Dans ces vers, nous ne sommes plus en querelle, le renard n’a l’air que de proposer la paix.

V. 17. Que celle

De cette paix.

Ces deux petits vers inégaux ne sont qu’une pure négligence, et ne font nullement beauté.

V. 19. Et ce m’est une double joie

De la tenir de toi, etc.....

Les ressemblances de son déplaisent à l’oreille.

V. 32. Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.

V. 29. Malcontent, etc. On dirait aujourd’hui mécontent.

Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui.

Fable XVI.

V. 8..... Pour la bouche des dieux.

Cette exposition montre la finesse d’esprit de La Fontaine. Les dieux étaient supposés respirer l’odeur des sacrifices, mais non pas manger les victimes. La Fontaine, par ce mot de la bouche des dieux, indique leurs représentans, qui avaient soin de choisir les victimes les plus belles et les plus grasses.

Les quatre derniers vers sont charmans ; le second et le quatrième sont devenus proverbes. Ce rapport de sons répété deux fois entre la rime de eure et celle de eurs, les gâte un peu à la lecture.

Fable XIX.

Cette fantaisie de chasser doit être trop fréquente chez le lion pour qu’il y ait de la justesse à employer cette expression, se mit en tête ; ce mot semble indiquer une fantaisie nouvelle ou du moins assez rare.

Sanglier était autrefois de deux syllabes, ce qui était assez dur à l’oreille.

V. 12. Leur troupe n’était pas encore accoutumée, etc.

Il fallait donc que ce fut au commencement du monde. Cette circonstance paraît bizarre... dit l’âne en se donnant tout l’honneur de la chasse. Il fallait ce me semble que l’âne se rendît tout-à-fait insupportable au lion par ses fanfaronnades ; cela eût rendu la moralité de la fable plus sensible et plus évidente.

Fable XX.

Ce n’est point là une fable ; c’est une anecdote dont il est assez difficile de tirer une moralité.

V. 5 Une histoire des plus gentilles.

Quoique ce soit d’Ésope que La Fontaine parle ici et non pas de lui-même, peut-être eût-il été mieux de ne pas promettre que l’histoire serait gentille : on le verra bien.

V. 22..... Chacune sœur. C’est le style de la pratique ; et ce mot de chacune, au lieu de chaque, fait très-bien en cet endroit.

Livre troisième.

Fable I.

V. 4. Les derniers venus, etc., n’y ont presque rien trouvé.

V. 16. Et que rien ne doit fuir, etc. Locution empruntée de la langue latine.

V. 22. La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.

Vers charmant.

V. 23........... où buter. Ce mot de buter est sec et peu agréable à l’oreille.

V. 74..... Car, quand il va voir Jeanne. La Fontaine, après nous avoir parlé de quolibets coup sur coup renvoyés, pouvait nous faire grâce de celui-là.

V. 81. Quant à vous, suivez Mars, etc. Ce n’est point La Fontaine qui parle à son lecteur, c’est Malherbe qui continue et qui s’adresse à Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye, ni emploi ; il se livra, à son talent pour la poésie, qui lui fit une grande réputation.

Fable II.

La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne paraît pas chercher le moindre embellissement. Il a craint sans doute qu’on ne le soupçonnât d’avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses Épîtres, a mis en vers cet Apologue d’une manière beaucoup plus piquante et plus agréable.

V. 7. Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,

Sans rien faire...

Voilà un trait de satyre qui porte sur le fond de nos mœurs, mais d’une manière bien adoucie. C’est le ton et la coutume de La Fontaine de placer la morale dans le tissu de la narration, par l’art dont il fait son récit.

V. 25..... Et la chose est égale. Pas si égale. Mais La Fontaine n’y regarde pas de si près. On verra ailleurs qu’il ne traite pas aussi bien l’autorité royale, et que même il se permet un trait de satyre qui passe le but.

Fable III.

V. 5. Hoqueton. Ce mot se dit et d’une sorte de casaque que portent les archers, et des archers qui la portent.

V. 10. C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.

Comme ce vers peint merveilleusement les fripons et les attentions superflues qu’ils prennent pour le succès de leurs fourberies ; attentions qui bien souvent les font échouer !

V. 16.... Comme aussi sa musette. Ce dernier hémistiche est d’une grâce charmante. Ce qu’il y a de hardi dans l’expression, d’une musette qui dort, devient simple et naturel, préparé par le sommeil du berger et du chien.

V. 22. Mais cela gâta son affaire.

C’est ce qui arrive. On reconnaît l’imposteur à la caricature : les fripons déliés l’évitent soigneusement : et voilà ce qui rend le monde si dangereux et si difficile à connaître.

V. 32. Quiconque est loup, etc.... Il fallait finir la fable au vers précédent, toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. La Fontaine alors avait l’air de vouloir décourager les fripons, ce qui était travailler pour les honnêtes gens.

Fable IV.

V. 14. Or c’était un soliveau... Il faut convenir que la conduite de Jupiter, dans cet Apologue, n’est point du tout raisonnable. Il est très-simple de désirer un autre roi qu’un soliveau, et très-naturel que les grenouilles ne veuillent pas d’une grue qui les croque.

Fable V.

V. 22. Et vous lui fait un beau sermon.

La Fontaine se plaît toujours à développer le caractère du renard, et il le fait sans cesse d’une manière gaie et comique. Les autres fabulistes sont secs auprès de lui.

Fable VI.

V. 5. Fourbe, moins commun que fourberie.

V. 8. Possible, guères.. Mot que Vaugelas, Ménage et Thomas Corneille ont condamné. L’usage a, depuis La Fontaine, confirmé leur arrêt.

V. 19. Gésine... Mot vieilli, qui ne s’emploie guère que dans les tribunaux.

V. 25. Obligez-moi de n’en rien dire.

C’est la première précaution du fourbe. La Fontaine ne manque pas ces nuances, qui marquent les caractères et les passions.

V. 29. Sottes de ne pas voir, etc... La Fontaine a bien fait de prévenir ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu’ils s’en apperçussent eux-mêmes. Mais elle n’en est pas moins une tache dans cette fable. Il n’est pas naturel que la faim ne force pas tous ces animaux à sortir.

Fable VII.

V. 1.... Où toujours il revient. Où, pour auquel. Selon d’Olivet, auquel ne peut se supporter en vers : pour auquel ne peut se dire. Voilà les poètes bien embarrassés. Racine n’a point reconnu cette règle de d’Olivet.

Fable VIII.

Cette goutte que l’auteur personnifie pour la mettre en scène avec l’araignée, est une idée assez bizarre et peu digne de La Fontaine.

V. 11.... Aragne, vieux mot conservé pour le besoin de la rime ou du vers.

Fable IX.

V. 16.... Vous êtes une ingrate. Mot qui exprime à merveille un des grands caractères de l’ingratitude, qui compte pour un bienfait le mal qu’elle ne fait pas.

Fable X.

V. 1. On exposait en peinture. Une femme d’esprit, lasse de voir dans nos livres des peintures satyriques de son sexe, appliqua aux hommes qui font les livres, la remarque du lion de cette fable. Elle avait raison ; mais les femmes ont mieux fait depuis : c’est de prendre leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes à leur tour.

Fable XI.

V. 1.... Gascon, d’autres disent Normand. Cette incertitude, ce doute où La Fontaine s’enveloppe avec l’apparence naïve de la bonne foi historique, est bien plaisante et d’un goût exquis.

On a critiqué, et bons pour des goujats, et l’on a eu raison ; les goujats n’ont que faire là.

Fable XII.

V. 8. Tantôt on les eût vus côte à côte nager.

Ce vers et les deux suivans sont d’une vérité pittoresque qui met la chose sous les yeux.

Fable XIII.

V. 13.... Louvats. Mot de style burlesque, qui s’emploie, comme on le sait, pour louveteau.

V. 27. J’en conviens ; mais de quoi sert-elle,

Avec des ennemis sans foi ?

La Fontaine se met ici à côté d’une grande question, savoir jusqu’à quel point la morale peut s’associer avec la politique.

Fable XIV.

V. 2. Prouesse, action de preux, vieux adjectif qui signifie, en style marotique, brave, vaillant.

Fable XV.

V. 8. Depuis le temps de Thrace, etc., n’est pas une tournure bien poétique ni bien française : cependant elle ne déplaît pas, parce qu’elle évite cette phrase : depuis le temps où nous étions ensemble dans la Thrace.

Fable XVI.

V. 25..... Assez hors de saison. C’est mon avis, et je ne conçois pas pourquoi La Fontaine s’est donné la peine de rimer cette historiette assez médiocre.

Fable XVII.

V. 19. Ce que je vous dis-là, on le dit à bien d’autres :

La Fontaine, avec sa délicatesse ordinaire, indique les traitans d’alors, tourne court bien vite, comme s’il se tirait d’un mauvais pas.

Fable XVIII.

Cette fable est charmante d’un bout à l’autre pour le naturel, la gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.

Livre quatrième.

Fable I.

V. 5. Et qui naquîtes toute belle,

A votre indifférence près.

Ces deux vers sont d’une finesse peu connue jusqu’à La Fontaine, mais l’Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette supposition d’un lion amoureux d’une jeune fille, de l’entrevue du lion et du beau-père de ce lion, qui se laisse limer les dents ? Tranchons le mot, tout cela est misérable. Il était si aisé à La Fontaine de composer un Apologue dont la morale eût été comme dans celui-ci :

Amour ! Amour ! quand tu nous tiens,

On peut bien dire adieu prudence.

Fable II.

Cette petite aventure n’est point une fable : La Fontaine l’avoue lui-même par ce vers :

Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.

Il s’en sert pour amener de la morale.

V. 24.... Assuré. Mauvaise rime.

V. 27. Les conseils de la mer et de l’ambition.

Expression très-noble et rapprochement très-heureux, qui réveille dans l’esprit du lecteur l’idée du naufrage pour le marin et pour l’ambitieux.

Fable III.

Le commencement de cette fable est charmant. L’indignation de la fourmi contre l’illusion de l’amour-propre, et l’aveuglement de la fourmi qui se compare à elle, peint merveilleusement le délire de la vanité ; mais La Fontaine a eu tort d’ajouter

V. 17. Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C’est un ajustement des mouches emprunté.

D’abord ajustement n’est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement s’appelle mouche en français, et autrement dans une autre langue. Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous ceux qui se trouvent dans la réponse de la fourmi.

V. 39. Les mouches de cour chassées :

Les mouchards sont pendus, etc.

Ce sont de mauvais quolibets qui déparent beaucoup cette fable, dont le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du grenier et de l’armoire des deux derniers vers.

Fable IV.

Voici une fable presque parfaite. La scène du déjeûné, les questions du seigneur, l’embarras de la jeune fille, l’étonnement respectueux du paysan affligé, tout cela est peint de main de maître. Molière n’aurait pas mieux fait.

Fable V.

Jolie fable, parfaitement écrite d’un bout à l’autre ; la seule négligence qu’on puisse lui reprocher est la rime toute usée, qui rime avec pensée.

Fable VI.

V. 4..... Étroites. La rime veut qu’on prononce étrettes, comme on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en certaines provinces. C’est une indulgence que les poètes se permettent encore quelquefois.

V. 17. Plus d’un guéret s’engraissa.

Ce ton sérieux emprunté des récits de bataille d’Homère, est d’un effet piquant, appliqué aux rats et aux belettes.

V. 50. N’est pas petit embarras.

Il fallait s’arrêter à ces deux vers faits pour devenir proverbe. Les six derniers ne font qu’affaiblir la pensée de l’auteur.

Fable VII.

Le fait est faux, mais c’est une tradition ancienne. D’ailleurs, La Fontaine évite plaisamment l’embarras d’une discussion ; au surplus, on ne voit pas trop quelle est la moralité de cette prétendue fable, qui n’en est pas une.

Fable VIII.

V. 18. Pline le dit : il faut le croire.

Même défaut dans cet Apologue. Qu’y a-t-il d’étonnant qu’une idole de bois ne réponde pas à nos vœux, et que, renfermant de l’or, l’or paraisse quand vous brisez la statue ? Que conclure de tout cela ? qu’il faut battre ceux qui sont d’un naturel stupide. Cela n’est pas vrai, et cette méthode ne produit rien de bon..

Fable IX.

V. 1. Un paon muait, un geai prit son plumage, etc.

Esope met une corneille au lieu d’un geai : la corneille valait mieux, attendu qu’elle est toute noire ; sa fantaisie de se parer des plumes du paon n’en était que plus ridicule, et sa prétention plus absurde. C’est Phèdre qui a substitué le geai à la corneille, et La Fontaine a suivi ce changement, qui ne me paraît pas heureux.

Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable où il suppose que les autres oiseaux, en ôtant au geai les plumes du paon, lui arrachent aussi les siennes : c’est ce qui arrive à tous les plagiaires. On finit par leur ôter même ce qui leur appartient.

Fable X.

V. 1. Le premier, etc. La précision qui règne dans ces quatre premiers vers, exprime à merveille la facilité avec laquelle l’homme se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les plus effrayans. Au reste, ce n’est pas là un Apologue.

Fable XI.

V. 7..... L’avent ni le carême, n’avaient que faire là.

V. 13. Elle allégua pourtant les délices du bain.

La Fontaine n’évite rien autant que d’être sec. Voilà pourquoi il ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu’il pût s’en dispenser après avoir dit : Il n’était pas besoin de plus longue harangue.

Fable XII.

V. 2. Et la raison ne m’en est pas connue.

Ni à moi non plus, attendu que cette fable n’est pas bonne. Alexandre qui demande un tribut aux quadrupèdes, aux vermisseaux, ce lion porteur de cet argent, et qui veut le garder pour lui, tout cela pèche contre la sorte de vraisemblance qui convient à l’Apologue. Au reste, la moralité de cette mauvaise fable, si l’on peut l’appeler ainsi, retombe dans celle du loup et de l’agneau.

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Fable XIII.

V. 10. Or un cheval eut alors différent.

Cette fable ancienne, l’une de celles qui renferment le plus grand sens, était une leçon bien instructive pour les républiques grecques.

Les trois derniers vers qui contiennent la moralité de la fable, n’en indiquent pas assez, ce me semble, toute la portée. C’est aussi le défaut que l’on peut reprocher au prologue.

Fable XIV.

V. 1. Les grands, etc. La Fontaine ôte le piquant de ce mot, en commençant par en faire l’application aux grands. Il ne fallait que le dernier vers.

Fables XV et XVI.

Ces deux fables me paraissent assez médiocres, et on se passerait fort bien du dicton picard.

Fable XVII.

Pourquoi mettre ce mot de Socrate dans un recueil d’Apologues ?

Fable XVIII.

V. 4. C’est peindre nos mœurs, etc.

Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne ne l’avait eu avant lui.

Il était inutile d’ajouter et non pas par envie ; le désir de surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut s’appeler envie. C’est une noble émulation qui ne peut être suspecte. Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom d’envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival.

V. dernier. Profiter de ces dards unis et pris à part.

La consonnance de ce mot dards, placé à l’hémistiche avec la rime à part, offense l’oreille.

Fable XIX.

V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc.

Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant un défaut. Il s’agit d’un prêtre d’Apollon, par conséquent d’un fourbe, d’un payen incrédule, par conséquent d’un homme de bon sens ; et La Fontaine se fâche et parle comme s’il s’agissait du vrai dieu, d’un prêtre du dieu suprême.

Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de Rollin. Ce digne professeur s’emporte contre ceux qui ne croyaient pas à Jupiter, à Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces gens-là, nés parmi nous, n’auraient pas cru à notre religion.

Fable XX.

Cette petite pièce n’est point une fable ; c’est une aventure très-bien contée, dont La Fontaine tire une moralité contre les avares. Le trait qui la termine, joint au piquant d’un saillie épigrammatique l’avantage de porter la conviction dans les esprits.

V. 13. Son cœur avec..... n’est ni harmonieux ni élégant ; mais est d’une vivacité et d’une précision qui plaisent.

Fable XXI.

V. 1. Un cerf s’étant sauvé.... Cette fable est un petit chef-d’œuvre. L’intention morale en est excellente, et les plus petites circonstances s’y rapportent avec une adresse ou un bonheur infini. Observons quelques détails.

V. 3. Qu’il cherchât un meilleur asyle.

Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers.

V. 5. Mes frères... je vous enseignerai...

Il parle là comme s’il était de leur espèce.

V. 5.... Les pâtis les plus gras.

Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d’utilité dont le cerf puisse être aux bœufs.

V. 12.... Les valets font cent tours,

L’intendant même.

Maison très-bien tenue ! tout le monde paraît à sa besogne et ne fait rien qui vaille.

V. 14. N’apperçut ni cor, ni ramure.

Cela ne paraît guère vraisemblable, et voilà pourquoi cela est excellent.

V. 20.... L’homme aux cent yeux...

Cette courte périphrase exprime tout, et le discours du maître est excellent.... Je trouve bien peu d’herbe....... Cette litière est vieille...... Qu’ont fait les valets avec leurs cent tours ?

101 V. 34. Ses larmes ne sauraient...

La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de jeter de l’intérêt dans son récit.

V. dernier. Quant à moi, j’y mettrais encor l’œil de l’amant.

Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces beautés que Phèdre ni Esope n’ont point connues.

Fable XXII.

V. 2. Voici comme Esope le mit

                  En crédit.

Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui était facile, et ce qui sauvait en même temps les trois rimes consécutives en it.

V. 6..... Environ le temps

Que tout aime....

Un mot suffit à La Fontaine pour réveiller son imagination mobile et sensible. Le voilà qui s’intéresse au sort de cette alouette, qui a passé la moitié d’un printemps sans aimer.

V. 13. À toute force enfin elle se résolut

D’imiter la nature et d’être mère encore.

L’importance que La Fontaine donne à cet oiseau est charmante.

V. 24..... Avecque... Ce mot, dans La Fontaine, se trouve souvent de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte plus cette licence.

V. 34.... Il a dit..... Avec quelle vivacité est peint l’empressement des enfans à rendre compte à leur mère.

Aider, écouter, manger, mauvaises rimes, c’est dommage. On voudrait que cette fable fût parfaite.

V. 36. S’il n’a dit que cela..... Peut-on mettre la morale en action d’une manière plus sensible et plus frappante ?

V. 50. Il a dit ses parens, mère ! c’est à cette heure...

Non......

Comme la leçon se fortifie par la sécurité de l’alouette.

V. 67. Voletans et se culbutans.

Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec lequel la petite famille déménage. La Fontaine ne pouvait guère finir par une plus jolie fable.

Livre cinquième.

Fable I.

Vers 6. Un auteur gâte tout... On voit, par ce petit prologue, que La Fontaine méditait plus qu’on ne le croit communément sur son art et sur les moyens de plaire à ses lecteurs. Madame de la Sablière l’appelait un fablier, comme on dit un pommier ; et d’après ce mot, on a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La multitude de ses négligences a confirmé cette opinion ; mais sa négligence n’était que la paresse d’un esprit aimable qui craint le travail de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a quelques négligences même dans ce Prologue :

V. 11. Enfin si, dans mes vers, je ne plais et n’instruis,

Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose.

Cela est commun et ne valait pas trop la peine d’être dit ; mais il y a plusieurs vers charmans, comme :

V. 6. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire ;

Non qu’il faille bannir certains traits délicats :

Vous les aimez ces traits, et je ne les hais pas.

V. 20. Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie.

Ce vers et cent autres prouvent que La Fontaine ne manque point de force, quoiqu’il ne s’en pique point ; mais il la cache sous un air de bonhommie.

V. 27. Une ample comédie à cent actes divers.

C’est là le grand mérite de La Fontaine, et c’est son secret qu’il nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux ; mais La Fontaine entre, plus qu’eux tous, dans le secret de nos passions, quand il les fait parler.

V. 31..... Aux belles la parole. Parole et rôle riment très-mal. La difficulté de la rime a fait pardonner cette faute à des poètes moins négligés que La Fontaine.

V. 33. Un bûcheron.... Cette fable, et les quatre suivantes, sont du ton le plus simple. Elles n’ont ni de grandes beautés, ni de grands défauts. Elles n’offrent rien de bien remarquable.

Fable II.

V. 25. Au moindre hoquet qu’ils treuvent.

Treuvent... avecque... Ces mots-là, qu’on pardonnait autrefois, sont devenus barbares. Je l’ai déjà observé, et je n’y reviendrai plus.

Fable III.

V. 26. Quelques gros partisans...

Voilà un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler ainsi le petit poisson.

Fable IV.

V. 11. N’allât interpréter à cornes leur longueur.

Ce tour n’est guère dans le génie de notre langue, et la grammaire trouverait à chicanner ; mais le sens est si clair que ce vers ne déplaît pas.

V. 20.... Et cornes de licornes.

Cette consonnance fait ici un très-bon effet, parce qu’elle arrête l’esprit sur l’idée de l’exagération qu’emploient les accusateurs.

Fable V.

V. 15. Mais tournez-vous de grâce...

Molière n’aurait pas dit la chose d’une manière plus comique.

Fable VI.

Voici une fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie, ce mélange de tours et cette variété de style qui est propre. La peinture du travail des servantes, celle de l’instant de leur réveil, sont parfaites. Dans la plupart des éditions, il y a une faute qui défigure le sens, toutes entraient en jeu : il faut lire, vers 7, tourets entraient au jeu. Ce sont de petits tours à dévider le fil.

Fable VII.

Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts, et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir ; que la duplicité d’un homme qui dit tantôt une chose et tantôt l’autre n’a rien de commun avec cette conduite, et qu’ainsi il fallait trouver une autre emblème, une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de vil et d’odieux.

Fable VIII.

V. 2. Que les tièdes zéphirs ont l’herbe rajeunie.

Cette transposition, au lieu de ont rajeuni l’herbe, était autrefois admise dans le style le plus noble ; elle n’est plus reçue que dans le style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit tous les jours.

Prés... propriétés.... Mauvaises rimes.

V. 24. Mon fils... L’hypocrite redouble de tendresse au moment où il se croit sûr de réussir.

Fable IX.

V. 10.... Dès qu’on aura fait l’oût.

L’oût. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore en quelques provinces.

Fable X.

V. 8. Dont le récit est menteur,

Et le sens est véritable.

Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent être dans le même cas, et cacher un sens vrai sous le récit d’une action inventée. D’où vient donc La Fontaine n’applique-t-il cette réflexion qu’à l’Apologue actuel ? Serait-ce qu’une montagne prête d’accoucher lui aurait paru plus contraire à la vraisemblance qu’une lime qui adresse la parole à un serpent ? Cela serait une grande bonhommie.

V. 14. Du vent.

Ce vers de deux syllabes fait ici un effet très-agréable ; et on ne peut exprimer mieux la nullité de la production annoncée avec faste.

Fable XI.

Celte fable n’est guère remarquable que par la simplicité du ton et la pureté du style.

Fable XII.

Cette fable est moins un apologue qu’une épigramme. Comme telle, elle est même parfaite, et elle figurerait très-bien parmi les épigrammes de Rousseau.

Fable XIII.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor.

Cette consonnance de l’hémistiche et de la rime est désagréable à l’oreille.

Fable XIV.

Les deux derniers vers de cette petite fable sont devenus proverbe.

D’un magistrat ignorant,

C’est la robe qu’on salue.

Fable XV.

V. 2.... En de certains climats. En Italie, par exemple, où l’on marie la vigne à l’ormeau, au tilleul, etc.

V. 6. Broute sa bienfaitrice... Est une expression hardie, mais amenée si naturellement, qu’on ne songe point à cette hardiesse.

Fable XVI.

V. 13. Je ne crains que celle du temps.

Cette idée très-philosophique, jetée dans le discours que La Fontaine prête à la lime, fait beaucoup d’effet, parce qu’elle est entièrement inattendue.

Fable XVII.

V. 2. Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?

Cette raison de ne pas se moquer des misérables, a l’air d’être peu noble et peu généreuse. En effet, une âme honnête ne se moquerait pas des misérables, quand même elle serait assurée d’être toujours dans le bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer au simple bon sens, et fonde sa morale sur la nature commune et sur la raison vulgaire. On a remarqué qu’il n’était pas le poète de l’héroïsme, c’est assez pour lui d’être celui de la nature et de la raison.

V. 15. Sur leur odeur ayant philosophé,

Conclut.........

Et Rustaut qui n’a jamais menti.

La Fontaine se sert exprès de ces expressions qui appartiennent à l’art de raisonner, que l’homme dit être son seul partage, et que Descartes refuse aux animaux.

Fable XVIII.

V. 9. Comme vous êtes roi, vous ne considérez

Qui ni quoi........

N’est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et une suite naturelle de la royauté, de n’avoir d’égard ni pour les choses ni pour les personnages ? Ce tour est très-satyrique, et sa simplicité même ajoute à ce qu’il a de piquant.

V. 21.... Dieu donna géniture.

Les cinq rimes en ure font un effet très-mauvais, et c’est pousser la négligence, c’est-à-dire la paresse un peu trop loin. Il était bien aisé de corriger cela.

V. 37. Ou plutôt la commune loi.

Cela est vrai ; mais s’il est ainsi, à quoi sert la morale en général, et où est la morale de cette fable en particulier ? Pour donner une moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l’esprit consiste à s’élever au-dessus des illusions de l’amour propre, et que notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse de notre vanité.

Fable XIX.

La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est très-ingénieuse ; ces quatre vers qui expriment la moralité de cette fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait.

Le monarque prudent et sage,

De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,

Et connaît les divers talens.

Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens

Fable XX.

V. 4.... Du moins à ce qu’ils dirent.

Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu’à ce mot, on croirait que l’ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.

V. 15.... Il fallut le résoudre... se défaire.

Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La Fontaine.

V. 28.... Otons-nous, car il sent.

Peut-on peindre mieux l’effet de la prévention ? Cela me rappelle une farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la 108 rue. Il se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d’un rideau qu’on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se trouve à présent. Oh ! dit celui-ci, il n’y a pas de comparaison.

V. 37. Il m’a dit qu’il ne faut jamais

Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre.

La morale dans la bouche de celui qui vient d’être châtié, fait ici un effet d’autant meilleur que le trait est saillant et l’épigramme excellente.

Fable XXI.

Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est du ton le plus simple : les deux meilleures sans contredit sont celles de l’ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus heureux dans le livre suivant.

Livre sixième.

Fable I.

V. 1. Les fables ne sont pas, etc.

Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable que celui du livre précédent ; cependant on y reconnaît toujours La Fontaine, ne fût-ce qu’à ce joli vers :

V. 6. Et conter pour conter me semble peu d’affaires.

Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et même des contes.

V. 18.... L’un amène un chasseur...

Cette fable et la suivante semblent être la même et n’offrir qu’une seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans la première, c’est un paysan qu’on ne peut accuser que d’imprudence, quand il suppose que sa brebis n’a pu être mangée que par un loup. Il se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve à décompter quand il voit qu’il a affaire à un lion. Il n’en est pas de même de la fable suivante. Celui qui en est le héros, sait très-bien qu’il va combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit le lion paraître. C’est un fanfaron qui l’est, pour ainsi dire, de bonne foi, et en se trompant lui-même.

Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence et donnât deux moralités diverses. Le paysan n’est nullement ridicule et le chasseur l’est beaucoup. Je crois que la morale du premier Apologue aurait pu être : connaissez bien la nature du péril dans lequel vous allez vous engager. Et la morale du second : connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en rapportez pas au faux instinct d’un courage qui n’est qu’un premier mouvement. Au surplus, l’exécution de ces deux fables est agréable, sans avoir rien de bien saillant.

Fable III.

V. 1. Borée et le soleil... Voici une des meilleures fables. L’auteur y est poète et grand poète, c’est-à-dire grand peintre, comme sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons tous ce vers imitatif... siffle, souffle, tempête, etc. N’oublions pas surtout ce trait qui donne tant à penser :

... Fait périr maint bateau ;

Le tout au sujet d’un manteau.

Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers :

Plus fait douceur que violence.

Je n’y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de paroles et d’épaules.

Fable IV.

V. 9.... Pourvu que Jupiter, etc.

L’idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce qu’il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique ; mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les prendre comme elles viennent, et qu’il consentirait volontiers à laisser doubler ses baux à cette condition. À cela près, la fable est très-bonne, quoiqu’un goût sévère critiquât peut-être comme trop familiers et voisins du bas ces deux vers :

V. 13. Enfin du sec et du mouillé,

Aussitôt qu’il aurait baillé.

V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.

Ces mots pleut, vente, pour dire, fait pleuvoir, fait venter, ne sont pas français en ce sens.

Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels, parce que personne n’agit par eux ; mais La Fontaine a si bien préparé ces deux expressions, par ce mot tranche de roi des airs ; ces mots, pleut, vente, semblent en cette occasion si naturels et si nécessaires, qu’il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L’auteur brave la langue française et a l’air de l’enrichir. Ce sont de ces fautes qui ne réussissent qu’aux maîtres.

Fable V.

V. 1. Un souriceau tout jeune, etc....

Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un chef-d’œuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue des personnages, et l’auteur s’y montre à peine, si ce n’est dans cinq ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du souriceau, la peinture qu’il fait du jeune coq, cette petite vanité,

V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique.

Ce beau raisonnement, cette logique de l’enfance, il sympathise avec les rats.

V. 29.... Car il a des oreilles

En figure aux nôtres pareilles.

Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait : pas un mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence.

Fable VI.

V. 1. Les animaux au décès d’un lion.

Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me semble, le défaut de n’avoir qu’un but vague, incertain, et qu’on a de la peine à saisir.

V. dernier. A peu de gens convient le diadème,

dit La Fontaine ; mais il y avait bien d’autres choses renfermées dans cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne aux talens d’un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe, et il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi. L’assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il en est, ainsi que les animaux que l’auteur introduit dans cette fable.

Fable VII.

Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans ornemens.

Fable VIII.

V. 1. Le mulet d’un prélat...

V. 15. Notre ennemi c’est notre maître.

On ne cesse de s’étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine, lui qui dit ailleurs :

On ne peut trop louer trois sortes de personnes,

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Lui qui a dit dans une autre fable :

Je devais par la royauté

Avoir commencé mon ouvrage.

On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on ne voit pas pourtant qu’on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les écrivains de nos jours, qu’on a le plus accusés d’audace, n’ont pas poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine que notre maître n’est pas toujours notre ennemi, qu’il ne l’est pas lorsqu’il veut nous faire du bien et qu’il nous en fait ; que Titus, Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis ; que l’ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV.

Fable IX.

V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile.

C’est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le plus d’applications, et qu’il faut le plus souvent répéter à notre vanité, qui est, comme il dit ailleurs,

Le pivot sur qui tourne aujourd’hui notre vie.

Fable X.

V. 7. Avec quatre grains d’ellébore.

C’était l’herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a perdu chez nous cette propriété.

V. 25. Croit qu’il y va de son honneur

De partir tard....

Toujours la vanité.

V. 31. Furent vains... La coupe de ce vers et ce monosyllabe au troisième pied, expriment à merveille l’inutilité de l’effort que fait le lièvre.

V. 34.... Et que serait-ce

Si vous portiez une maison ?

Trait admirable ; la tortue non contente d’être victorieuse, brave encore le vaincu. C’est dans la joie qui suit un avantage remporté, que l’amour-propre s’épanche plus librement. La nature est ainsi faite chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de vers, il est bien rare que l’auteur n’ajoute, je n’ai mis qu’une heure, un jour, plus ou moins ; et s’il s’abstient de dire cette sottise, c’est qu’il y réfléchit, c’est qu’il remporte une victoire sur lui-même, c’est qu’il craint le ridicule.

Fable XI.

V. 20.... Quoi donc ! dit le Sort en colère...

Il faut convenir que l’âne n’a pas tout-à fait tort de se plaindre. Le Destin, dans cette-fable-ci, a presque autant d’humeur que Jupiter dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l’hydre. Mais j’ai déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remède.

Fable XII.

V. dernier..... Pour un pauvre animal,

Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.

Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu’avec finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup ; et ce dernier vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout ce qu’il ne dit pas. Cela vaut mieux que, notre ennemi, c’est notre maître.

Fable XIII.

V. 2. Charitable autant que peu sage ;

Et à la fin,

Il est bon d’être charitable ;

Mais envers qui ? c’est là le point.

Voilà ce qu’il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la société, est souvent un mal plutôt qu’un bien ; que, pour être louable, elle a besoin d’être éclairée. C’est-là la matière d’un bon Prologue. La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au reste, il n’y a rien à dire à l’exécution de cet Apologue. Le tableau du serpent qui se redresse, le vers

V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,

mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer, cherche à se réunir, pour dire à réunir les trois portions de son corps ; mais La Fontaine a cherché la précision.

Fable XVI.

V. 1. De par le roi des animaux,

..............

Fut fait savoir, etc.

J’ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des hommes et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d’être plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c’est de nous qu’il s’agit dans les fables.

V. 18. Pas un ne marque de retour.

Peut-être était-il d’un goût plus sévère de s’arrêter là et de ne pas ajouter les vers suivans, qui n’enchérissent en rien sur la pensée. Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et c’est ce qui justifie La Fontaine.

..... Mais dans cet antre,

Je vois fort bien comme l’on entre,

Et ne vois pas connue on en sort.

Fable XV.

V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau.

Voyez combien ce vers de sentiment jette d’intérêt sur le sort de cette pauvre allouette.

V. 12. Elle sent son ongle maligne.

Maligne rime très-mal avec machine. C’est ce qu’on appelle une rime provinciale.

V. 17..... Ce petit animal

T’en avait-il fait davantage ?

Le défaut de cet Apologue est de manquer d’une exacte justesse dans la morale qu’il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu’il est dans la nature qu’un autour mange une allouette, et qu’il n’est pas dans la nature bien ordonnée qu’un homme nuise à son semblable. De plus, l’autour aurait bien pu manger l’alouette, quand celle-ci n’aurait pas été prise dans le filet.

Fable XVI.

Cette fable très-simple n’est susceptible d’aucune remarque intéressante.

Fable XVII.

Un chien qui est dans l’eau trouble l’eau, et ne saurait y voir l’ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un bateau, il fallait le dire.

Fable XVIII.

V. 1. Le phaéton d’une voiture à foin.

Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art plaisant d’employer des expressions nobles et prises de la haute poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C’est un des artifices qui jette le plus d’agrément dans le style.

V. 21. Hercule veut qu’on se remue.

Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme l’est devenu le dernier vers :

Aide-toi, le ciel t’aidera.

Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix d’Hercule.

Fable XIX.

V. 7. Un des derniers se vantait d’être......

Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville d’Italie ; mais le charlatan n’avait fait cette promesse qu’à l’égard d’un sot, d’un stupide, et non pas d’un âne : cela était moins invraisemblable, mais n’était pas si plaisant. Que fait La Fontaine ? Il charge, pour rendre la chose plus comique ; à la place du stupide, il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant de la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine sait tirer des détails plaisans ; et le tout finit par une leçon excellente.

Fable XX.

V. 4. Chez l’animal qu’on appelle homme,

On la reçut à bras ouverts.

Bonne satire de l’humanité en général ; puis vient la satire de la société, de l’homme civilisé qui n’a fait, par les conventions sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort pas du ton de la plus simple bonhommie, et c’est ce qui rend cette fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu’il n’y avait point de couvent de filles, est un trait imité de l’Arioste, qui la loge chez les moines ; mais La Fontaine qui voulait la loger chez les époux, a su tirer parti de cette imagination de l’Arioste.

Fable XXI.

V. 1. La perte d’un époux ne va pas sans soupirs.

Le seul défaut de cette fable est de n’en être pas une. C’est une pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent presque par cœur.

Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment, de douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est un mot qui appartient encore à la passion ou du moins le paraît. La description de divers changemens que le temps amène dans la toilette de la veuve ; ce vers :

Le deuil enfin sert de parure ;

Et enfin le dernier trait :

Où donc est le jeune mari ?

On ne sait ce qu’on doit admirer davantage. C’est la perfection d’un poète sévère avec la grâce d’un poète négligé.

Épilogue.

V. 1. Loin d’épuiser une matière,

On n’en doit prendre que la fleur.

On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le conseil qu’il donne ici. On verra que plusieurs des fables qu’il fit dans sa vieillesse, déparent un peu son charmant recueil.

V. 5. Il s’en va temps.... Tournure un peu gauloise, mais qui n’est pas sans grâce, pour dire, il est bien temps.

V. 15. Heureux ! On sait que l’époux de Psyché, c’est l’Amour.

Livre septième.

Dédicace à Madame de Montespan.

V. 1. L’Apologue est un don qui vient des immortels.

Ce que dit La Fontaine est presque d’une vérité exacte, et est au moins d’une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans les plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire :

Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier et lui dirent : règne. L’olivier répondit : je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson ; le buisson répondit : Je vous offre mon ombre.

On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée ; et si on trouvait une telle fable dans les écrits de ceux qu’on nomme philosophes, on se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n’est pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu’il ne les inspire ou ne les approuve.

V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de Montespan eût sans doute été plus flatté d’une louange plus fine. Tout ce que lui dit La Fontaine est assez commun ; mais il y a deux vers bien singuliers :

V. 37. Et d’un plus grand maître que moi

Votre louange est le partage.

Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un autre que La Fontaine n’eut pas osé s’exprimer aussi simplement ; mais la bonhommie a bien des droits.

Fable I.

Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine, et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l’exécution, qui dans son genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau, cette fable a l’avantage d’un fond beaucoup plus riche et plus étendu ; et les applications morales en sont bien autrement importantes. C’est presque l’histoire de toute société humaine.

Le lieu de la scène est imposant ; c’est l’assemblée générale des animaux. L’époque en est terrible, celle d’une peste universelle ; l’intérêt aussi grand qu’il peut être dans un Apologue, celui de sauver presque tous les êtres ; hôtes de l’univers sous le nom d’animaux, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et l’âne, sont d’une vérité telle que Molière lui-même n’eût pu aller plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d’une bonne comédie, le mérite d’être préparé sans être prévu, et donne lieu à une surprise agréable, après laquelle l’esprit est comme forcé de rêver à la leçon qu’il vient de recevoir, et aux conséquences qu’elle lui présente.

Passons au détail.

L’auteur commence par le plus grand ton... Un mal qui répand la terreur, etc... C’est qu’il veut remplir l’esprit du lecteur de l’importance de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec le ton qu’il va prendre dix vers plus bas.

V. 13. Les tourterelles se fuyaient ;

Plus d’amour, partant plus de joie.

Quel vers que ce dernier ! et peut-on mieux exprimer la désolation que par le vers précédent ?... Les tourterelles se fuyaient. Ce sont de ces traits qui valent un tableau tout entier.

Il paraît, par le discours du lion, qu’il en agit de très-bonne foi, et qu’il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce grand vers :

V. 28. Même il m’est arrivé quelquefois de manger

Remarquons ce petit vers...

Le berger.

Il semble qu’il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa prononciation le mot de cette petite, ste-p-tite fille.

Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son roi le remords des plus grands crimes.

V. 37.... Vous leur fîtes, seigneur,

En les croquant beaucoup d’honneur.

Puis vient ce trait de satire contre l’homme et contre ses prétentions à l’empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux pour justifier leur roi d’avoir mangé le berger même. Aussi le discours du renard a un grand succès.

Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes, mais pesons chaque circonstance de la confession de l’âne.

V. 49..... J’ai souvenance....

Qu’en un pré de moines passant....

Il ne faisait que passer. L’intention de pécher n’y était pas. Et puis un pré de moines ! la plaisante idée de La Fontaine d’avoir choisi des moines, au lieu d’une commune de paysans, afin que la faute de l’âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique.

V. 56. Un loup quelque peu clerc.....

Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il arrive, et n’épargnant pas les injures, ce pelé, ce galeux, etc.

Enfin vient la morale énoncée très-brièvement :

V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable,

Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.

Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je crois ceux de village. Presque partout, l’opinion publique est aussi partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans l’Amphytrion de Molière :

Selon ce que l’on peut être,

Les choses changent de nom.

Fable II.

V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....

Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu’il fut marié. Oublierait-il sa femme ? Rien n’est plus vraisemblable ; il vécut loin d’elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent, voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n’est pas une fable. C’est une aventure fort commune qui ne méritait guère la peine d’être rimée.

Fable III.

V. 1. Les Lévantins, etc...

On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le Levant.

V. 2..... Las des soins d’ici bas,

...................................................

Se retira, etc.....

Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C’est ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche de Tartuffe.

V. 5. La solitude était profonde.

Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que cette solitude était un vaste fromage.

V. 10..... Que faut-il davantage ?

Quelle modération !

V. 11..... Dieu prodigue ses biens...

Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens du siècle.

V. 14. Des députés...

Otez des huit vers suivans ces mots de Rats, Chats, Ratopolis, vous croiriez qu’il s’agit d’une grande république, et que c’est ici une narration de Vertot ou de Rollin.

V. 25. Les choses d’ici bas ne me regardent plus.

Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le goût de toutes les jouissances. Nous voyons l’égoïsme et la dureté monacale, cachés sous l’air de la sainteté. C’est après avoir parlé du ciel, qu’il ferme sa porte a ces pauvres gens. L’auteur de Tartuffe dut être bien content de cette petite fable. C’est vraiment un chef-d’œuvre. Un goût sévère n’en effacerait qu’un seul mot, c’est celui d’argent dans le récit du voyage des députés. Il fallait un terme plus général, celui de provisions, par exemple.

V. 35. Je suppose qu’un moine....

C’est pour cela qu’il a mis la scène dans le Levant. Que de malice dans la prétendue bonhommie de ce vers ! et c’est le même auteur qui vous a dit si crûment : votre ennemi, c’est votre maître. Craignait-il plus les moines que les rois ? Peut-être n’avait-il pas tout-à-fait tort.

Fable IV.

V. 1. Un jour sur ses longs pieds....

M. de Voltaire critique ces deux vers comme d’un style ignoble et bas. Il me semble qu’ils ne sont que familiers, qu’ils mettent la chose sous les yeux, et que ce mot long répété trois fois exprime merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.

À l’occasion de ce mot l’oiseau, qui finit le vers 12, et qui recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j’ai omises jusqu’à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète n’a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie française de l’espèce de monotonie qu’on lui reproche. Le genre dans lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette variété de mesure, de rimes et de vers ; mais il faut convenir qu’il a été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût, et par la délicatesse de son oreille.

Fable V.

V. 4.... Notez ces deux points-ci.

La Fontaine a raison d’arrêter l’attention de son lecteur sur le bon esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout ; mais que de grâces dans cette précision : notez ces deux points-ci !

V. 25. Sans chagrin quoiqu’en solitude.

Pourquoi donc le dit-elle ? Pourquoi y pense-t-elle ? La Fontaine nous le dit plus bas.

V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.

Quelle finesse dans cette peinture du cœur !

V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l’amour.

Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en elle-même ?

Sa préciosité. Ce mot est employé si naturellement qu’on ne songe pas qu’il est nouveau, et peut-être de l’invention de La Fontaine. On sait que le mot précieuse se prenait d’abord en bonne part ; il voulait dire simplement des femmes distinguées par l’agrément de leur conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes sont d’un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et plusieurs se rendirent ridicules ; on distingua alors différentes espèces de précieuses, mais le nom fut encore respecté. Molière même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela précieuses ridicules celles qu’il mit sur la scène ; depuis ce temps le mot précieuse se prit en mauvaise part, et c’est en ce sens que La Fontaine s’en sert dans cette petite historiette, qu’il lui plaît d’appeler une fable.

Fable VI.

V. 11. Peuple ami du démon....

C’est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.

V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.

Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente naïveté !

V. 49.... Trésor, fuyez : et toi, déesse,

Mère du bon esprit....

On voit que La Fontaine parle ici d’abondance de cœur. C’est ce sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.

V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.

Ne dirait-on pas que c’est une souveraine à la clémence de laquelle il faut recourir, quand on a fait l’imprudence de la quitter pour la fortune ?

V. 58. Le follet en rit avec eux.

La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet était l’ami de ces bonnes gens, et s’intéressait véritablement à eux. Cependant le follet n’a aucun regret qu’ils aient perdu cette abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu’il voit qu’ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la morale plus aimable et plus naturelle ?

Fable VII.

V. 28. Fut parent de Caligula.

La note de Coste, qui est au bas de la page, n’explique rien. Caligula était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux ; et on ne savait souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. Sa sœur Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas : les premiers, parce qu’ils pleuraient une déesse ; les autres, parce qu’ils étaient contens de sa mort. C’est à ce trait et à quelques autres de la même espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette fable. C’est ce qui n’est point indiqué par la note de Coste.

Fable VIII.

V. 3..... Non ceux que le printemps

Mène à sa cour.....

Tournure poétique qui a l’avantage de mettre en contraste, dans l’espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems, les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la description du peuple vautour.

V. 27. Au col changeant....

Description charmante, qui a aussi l’avantage de contraster avec le ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers précédens.

V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.

Ceci n’est pas à la vérité une règle de morale : ce n’est qu’un conseil de prudence ; mais il ne répugne pas à la morale.

Fable IX.

V. 1. Dans un chemin montant.....

Ces cinq premiers vers n’ont rien de saillant ; mais ils mettent la chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche, et son sérieux est très-plaisant ; mais peut-être fallait-il être La Fontaine pour songer air moine qui dit son bréviaire.

Ce petit Apologue est un des plus parfaits : aussi a-t-il donné lieu au proverbe, la mouche du coche.

Fable X.

Cette fable est charmante jusqu’à l’endroit adieu veau, vache, etc.

Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de transportée et couvée.

Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la femme en danger d’être battue ; le récit qui en fut fait en une farce ; tout cela est froid ; mais La Fontaine, après cette petite chute, se relève bien vite. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu’il fait de cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d’ouvrir leur âme à la moindre lueur d’espérance ! Il se met lui-même en scène, car il ne se pique pas d’être plus sage que ses lecteurs ; et voilà un des charmes de sa philosophie.

Fable XI.

Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette à qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l’honneur de la mettre en vers. Elle a d’ailleurs l’inconvénient de retomber dans la moralité de la précédente, qui vaut cent fois mieux ; aussi personne ne parle de Messire Jean Chouart, mais tout le monde sait le nom de la pauvre Perrette.

Fable XII.

V. 9. Pauvres gens ! je les plains ; car on a pour les fous, etc.

C’était le caractère de La Fontaine ; et c’est ce qui a rendu sa satire moins amère que celle de tant d’autres satiriques, qui ont pour les fous plus de colère que de pitié.

V. 17. Le repos ? le repos, trésor si précieux,

Qu’on en faisait jadis le partage des dieux ?

Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le vœu d’une âme douce et insouciante ; mais ce sentiment est encore mieux exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue : Heureux qui vit chez soi, etc.

V. 28. Cherchez, dit l’autre ami, etc.

Cette amitié-là n’est pas bien vive, ce n’est pas comme celle des deux amis du Monomotapa, livre 8, Fable II. Mais dans cette fable-ci, il y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux ; et ces gens-là sont aimés froidement et aiment encore moins.

V. 31. Vous reviendrez bientôt....

Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti.

V. 33. L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare.....

Vers admirable. En effet, l’ambition dans nos états modernes n’est guère que de l’avarice. Cela est si vrai qu’on demande sur les places les plus honorables : combien cela vaut-il ? quel en est le revenu ?

V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n’arrivant à rien...

Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que l’on connaît.

V. 5.... Des temples à Surate.

Voilà qu’il se fait marchand.

V. 78. Il ne sait que par oui-dire.

La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et d’abondance, lorsqu’il s’agit d’inspirer l’amour de la retraite, de la douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette apostrophe : Et ton empire, Fortune ! Et puis cette longue période qui semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune nous donne, et l’adresse avec laquelle il garde pour la fin : Sans que l’effet aux promesses réponde. Ce sont là de ces traits qui n’appartiennent qu’à un grand poète.

Fable XIII.

V. 2. Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ;...

Quelle rapidité ! quel mouvement ! quel rapprochement heureux des petites choses et des grands objets ! c’est un des charmes du style de La Fontaine.

V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint.

Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes Xanthe teint.

V. 9. Plus d’une Hélène, etc....

Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la guerre de Troie.

V. 13. Ses amours, qu’un rival, etc....

Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition ! Le reste du tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.

V. 23. Tout cet orgueil périt, etc....

Ce vers est très-beau, mais il fallait s’arrêter là. La plaisanterie sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine ; d’ailleurs ce caquet des poules n’avait rien de nouveau pour le coq.

Fable XIV.

V. 3.... N’exigea de péage.

Belle expression qui rajeunit une idée commune.

V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.

La Fontaine, en disant qu’il plut dans la bourse de ce marchand, a voulu exprimer avec force qu’il avait fait fortune, sans qu’il l’eût mérité par ses soins et par sa prévoyance ; comme il a soin de dire ensuite que, s’il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute, et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces deux vers admirables :

Le bien nous le faisons : le mal c’est la Fortune.

On a toujours raison, le Destin toujours tort.

Fable XV.

V. 6. C’est un torrent, qu’y faire ? il faut qu’il ait son cours.

Cela fut et sera toujours.

Il est aisé de voir qu’il y a ici, dans les mots, une contradiction qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l’idée d’une chose qui passe, et cela fut et sera toujours, exprime précisément l’idée contraire.

V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....

Ces cinq vers sont charmans. C’est une peinture de mœurs qui est encore fidèle de nos jours ; et ce dernier trait : Pour se faire annoncer ce que l’on desirait, développe les derniers replis du cœur humain.

Il y a un mot d’omis dans l’imprimé, il faut lire :

Chez la devineresse aussitôt on courait.

Sans quoi il n’y a point de vers. Voyez le vers 13.

Fallut deviner.

Dans ce style familier, on peut supprimer il et dire fallut au lieu de il fallut.

Et gagner malgré soi...

C’est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière.

Force écoutans....

Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est l’oracle du barreau. Point du tout ; il ajoute, demandez-moi pourquoi, et se moque à la fois et du public et de l’avocat. C’est une épée à deux tranchans. C’est l’art des grands maîtres de savoir se jouer à propos de leur sujet.

Fable XVI.

V. 6.... Faire à l’Aurore sa cour,

Parmi le thym et la rosée.

La Fontaine possède cet art, qui dit sans s’avilir les plus petites choses, selon l’expression de Boileau ; mais nous verrons cette idée exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième du livre 10.

V. 19..... Où lui-même il n’entrait qu’en rampant !

Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n’est pas elle-même bien sûre de ses droits.

V. 20. Et quand ce serait un royaume.

Il est plaisant de voir l’importante question de la propriété très-bien discutée à l’occasion d’un trou de lapin. Le dénouement de cette fable ressemble un peu à celui de l’huitre et des plaideurs, sauf qu’il est plus tragique pour les parties disputantes.

Fable XVII.

V. 1. Le serpent a deux parties.

Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée que les précédentes, n’est pas d’une grande application dans nos mœurs ; mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties.

Je n’aime pas ces petits vers,

V. 8. Pour le pas....

V. 11. Et lui dit :

Tout cela me paraît de pures négligences ; mais il y en a deux très-bons.

V. 28. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchans effets.

Fable XVIII.

La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu’il plaît à La Fontaine d’appeler une fable.

V. 14. J’en dirai quelque jour les raisons amplement.

Cela n’a l’air que d’une plaisanterie : cependant La Fontaine s’avisait quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique, auxquels il n’entendait pas grand-chose. Il s’est donné la peine de faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le treizième vers ; que l’on passât tout de suite au trentième, quand l’eau courbe un bâton. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec autant d’exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait en prose.

V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.

On croyait encore que les astres avaient de l’influence sur nos destinées.

V. 54. Peuple heureux ! quand pourront les Français,

Se donner comme vous entiers à ces emplois ?

Ne serait-il pas mieux de dire ?

Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix !

Car emplois ne rime même plus aux yeux, depuis qu’on a adopté l’orthographe de Voltaire pour le mot Français.

Livre huitième.

Fable I.

Ce premier Apologue est parfait ; non qu’il soit aussi brillant, aussi riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d’autres. Ce n’est que le ton d’une raison sage, simple et tranquille. On a dit que Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il me semble qu’il est le premier qui ait mis en vers les préceptes de la raison, en matière de goût et de littérature ; mais La Fontaine a mis en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis ceux qui sont relatifs à la société ; et ces deux empires sont plus étendus que ceux du goût et de la littérature.

Le ton du Prologue est touchant comme il devait l’être sur un sujet qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci !

V. 5. Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps.

Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre :

V. dernier. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

Fable II.

V. 1. Un savetier chantait, etc....

Voici un Apologue d’un ton propre à bannir le sérieux du précédent. C’est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce, sa variété ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas indigne de Molière lui-même ; il dut être surtout frappé du trait :

V. 45. Si quelque chat faisait du bruit ;

Le chat prenait l’argent, etc...

Et de cet autre :

V. 37.... Dans sa cave il enserre

L’argent et sa joie à la fois.

Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c’est celui, plus content qu’aucun des sept Sages. Molière, si philosophe, et malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention à ce vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de monsieur, qu’on pardonnait alors parce qu’elle rimait aux yeux ; et cette autre, naïveté et curé.

Fable III.

V. 5..... Il en est de tous arts.

Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine ? en ce cas, cela est mal exprimé. Ce n’est pas sa coutume.

V. 10..... Daube, au coucher du roi,

Son camarade absent....

On dit, sur ce trait, dans l’éloge de La Fontaine : Suis-je dans l’antre du lion ? suis-je à la cour ? On pourrait presque ajouter que l’illusion se prolonge jusqu’à la fin de cette charmante fable.

Fable IV.

V. 1. La qualité d’ambassadeur.

Ce M. de Barillon était l’un des plus aimables hommes du siècle de Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il disait : En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop. Il avait le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit dans les mémoires de Dalrimple imprimés de nos jours ; mais de son temps, il ne passait que pour un homme de beaucoup d’esprit et un homme de plaisir. C’est qu’il méprisait la charlatannerie de sa place, et qu’alors cette morgue faisait plus d’effet qu’à présent.

Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît assez médiocre ; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette prétendue fable, est très-agréablement contée.

V. 65. Nous sommes tous d’Athènes en ce point...

Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu’il s’amuserait du conte de Peau-d’âne, il peint les effets de son caractère. Il eut la constance d’aller voir, trois semaines de suite, un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre sur le champ. Il est vrai qu’il trouvait toujours des prétextes de 134 différer jusqu’au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain n’arriverait pas. Il en fut d’une surprise extrême.

Fable V.

V. 1. Par des vœux importuns, etc....

Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur celle du coq et de la perle, liv. I, fable 20.

Fable VI.

V. 1. Rien ne pèse autant qu’un secret :

Cette petite historiette, dont la moralité n’est pas neuve, est bien joliment contée. Renommée, journée, mauvaise rime. Le dialogue des deux femmes est très-naturel. C’est un des talens de La Fontaine, et voilà ce que n’ont pas les autres fabulistes.

Fable VII.

V. 1. Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles.

Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces deux idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont très-souvent,

Pour les présens des mains, pour les belles des yeux.

V. 6. S’était fait un collier, etc....

Précision très-heureuse et qui fait peinture.

V. 7. Il était tempérant plus qu’il n’eût voulu l’être.

Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l’appétit du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter sur lui-même.

V. 23..... Et, lui sage, il leur dit :

Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien ; cependant comme il est, dans cette fable, le représentant, d’un échevin ou d’un prévôt des marchands, La Fontaine n’aurait pas dû lui donner l’épithète de sage. Il a l’air d’approuver par ce mot ce voleur qui suit l’exemple des autres : proposition insoutenable en morale. Mais l’échevin doit dire : Messieurs, volez tant qu’il vous plaira, je ne puis l’empêcher, je me retire. Mais d’où vient le même fait offre-t-il un résultat moral si différent, quant au chien et quant à l’échevin ? La cause de cette différence vient de ce que le chien n’étant pas obligé d’être moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon usage. Mais l’homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes ses actions, il cesse, lorsqu’elles n’en ont pas, de faire un bon usage de sa raison.

Fable VIII.

V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite.

Cela est vrai ; et quand on le possède, on n’est pourtant qu’un rieur, un plaisant, et c’est un triste rôle. On dit avec raison : l’honnête homme ne met aucune affiche.

V. 26. J’en doute, etc....

Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n’est point du tout mauvaise, surtout dans la bouche d’un de ces hommes que les anciens appelaient parasites.

Fable IX.

V. 1. Un rat, hôte d’un champ, etc...

On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat, dans la peinture de l’huitre bâillant au soleil, dans celle du rat surpris au moment où l’huitre se referme ; et voyez comme ce dernier mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension qui met la chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui termine la phrase.

On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers :

V. 16. J’ai passé les déserts ; mais nous n’y bûmes point.

C’est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien ; mais il n’appartient qu’à La Fontaine de rendre cette sorte de naturel supportable aux honnêtes gens ; nous en verrons plus bas un autre exemple dans la fable du singe et du léopard.

V. 34. Cette fable contient plus d’un enseignement.

Il n’en faut qu’un dans une fable bien faite. J’aurais voulu que La Fontaine exprimât l’idée suivante : Quand on est ignorant, il faut suppléer au défaut d’expérience par une sage réserve et par une défiance attentive.

Fable X.

V. 4. Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire....

Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l’amour de la retraite, et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue sont deux choses bien différentes. La première est le besoin du sage, et la seconde est la manie d’un fou insociable ; c’est ce que La Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans :

V. 14. Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,

Il l’était de Pomone encore.

Ces deux emplois sont beaux : mais je voudrais parmi

Quelque doux et discret ami.

Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et d’intérêt encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons.

Fable XI.

V. 2. L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre.

Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n’ajoute plus rien. Quelle grâce encore et quelle mesure dans ce mot, dit-on ? Avec moins de goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis de notre pays. C’est l’art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu’il ne dit.

V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais.

Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le naturel.

V. 16. J’ai mon épée, allons....

Voici qui paraît bien français, et l’on croirait que nous ne sommes point au Monomotapa.

V. 18..... Voulez-vous qu’on l’appelle ?

Nous ne sommes plus en France ; nous voilà dans le fond de l’Afrique.

V. 21. Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu.

Quel sentiment dans ce mot, un peu. La fin de cet Apologue est au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par cœur.

Fable XII.

V. 1. Une chèvre, un cochon, etc....

Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée ; mais quelle morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer ? Aucune. La Fontaine l’a bien senti.

V. 29. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage.

Mais que lui servait-il ?...

Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s’ôter la prévoyance ? Dépend-il de nous de voir plus ou moins loin ? Il ne faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.

Fable XVIII.

V. 1. Un marchand grec, etc....

J’ai déjà observé que c’est la manière de Pilpai d’amener une fable à la suite d’une historiette ; et on sent combien cette manière est défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine, n’avait nul besoin de cette espèce de Prologue : c’est ce qu’on verra aisément, en sautant le Prologue et en commençant à ces mots : Il était un berger, etc.....

Fable XIX.

V. 4. L’autre riche, mais ignorant.

Il serait très-malheureux que l’utilité de la science ne pût se prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine d’une ville. La société ordinaire offre une multitude d’occasions, où ses avantages deviennent frappans ; et l’Apologue de La Fontaine ne prouve pas assez en faveur de la science. Il laisse à l’ignorant trop de choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu’il s’agit de la science unie au bon sens ; car, comme a dit Molière :

Un sot savant est sot, plus qu’un sot ignorant.

Fable XX.

V. 1. Jupiter voyant nos fautes....

Cette fable pouvait avoir plus d’intérêt et plus de vraisemblance chez les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens départemens. Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une providence, dispensatrice immédiate des biens et des maux.

N’oublions pas de remarquer un vers charmant :

V. 41. Tout père frappe à côté.

Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire huit vers après :

V. 49. On lui dit qu’il était père.

Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l’autre.

Fable XXI.

V. 5. Un citoyen du Mans, etc....

Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la chèvre, avec cette différence que le chapon est plus maître d’échapper à son sort. Il faut supposer que le chapon s’envole de la basse-cour pour n’y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au reste, elle est contée plus gaiment que l’autre.

V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.

Cela est plaisant ; et le chapon qui

V. 19. Devait le lendemain être d’un grand souper !

Je voudrais seulement que l’Apologue finît par un trait plus saillant.

Fable XXII.

V. 9. Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie

Le filet....

Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris.

V. 16. Sont communes en mon endroit.

Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n’est pas bien exprimé ; mais remarquons qu’il feint d’avoir déjà reçu du rat plusieurs services. Il sait qu’on est porté à faire du bien à ceux auxquels on en a déjà fait.

Le résultat de cette fable n’est pas une leçon de morale, mais elle est un conseil de prudence ; et cette prudence n’a rien dont la morale soit blessée. Ainsi l’Apologue est très-beau.

Fable XXIII.

V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.

Voyez comme La Fontaine varie ses tons ; voyez comme il monte, comme il descend avec son sujet. Opposez à cette peinture du torrent, celle de la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de poésie du voyageur qui va traverser

V. 23. Bien d’autres fleuves que les nôtres.

On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé de passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et que la fable serait meilleure, c’est-à-dire, la vérité que l’auteur veut établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de passer par la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela peut être, mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait être meilleure.

Fable XXIV.

V. 1. Laridon et César,....

Voici une fable qui, pour être courte, n’en est pas moins une des meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans croire, comme certains philosophes, que la nature partage également bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c’est l’éducation qui met, entre un homme et un autre, l’énorme différence qui s’y trouve quelquefois : c’est d’ailleurs une opinion qu’on ne saurait trop répandre, parce qu’elle est le meilleur moyen d’encourager les réformes que l’on peut faire dans l’éducation, réformes sans lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les mauvaises mœurs.

V. 4. Hantaient l’un les forêts, et l’autre la cuisine.

La naissance est la même, mais l’éducation est, comme on voit, bien différente.

V. 6. Mais la diverse nourriture...

Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme d’éducation. Corneille l’emploie plusieurs fois en ce sens.

V. 18. Tourne-broches par lui, etc....

Il est plaisant d’avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches viennent de cette belle origine, comme d’avoir fait honneur au marmiton du surnom de son élève.

V. 19... A part.... hasards.

Cette consonnance déplaît à l’oreille.

Les quatre derniers vers sont parfaits.

Fable XXV.

V. 1. Les vertus devraient être sœurs.

Ce petit Prologue est excellent ; mais il amène une fable à mon gré bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand, il ne l’est pas au point de donner la moindre vraisemblance à cet Apologue. Il était aisé d’établir la même morale sur une supposition moins absurde.

V. 38. Tout cela c’est la mer à boire.

M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c’est qu’elle fait allusion à une fable où il s’agit de boire une rivière.

Fable XXVI.

V. 1. Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire !

Pensers ; le penser est un mot poétique, pour la pensée.

V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.

Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche de porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interposé entre nous et l’objet que nous voulons juger.

V. 13...... Disaient-ils en pleurant.

Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent ; car on ne pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire de cette espèce. Cependant ce qui ferait croire que c’est le peuple qui parle, ce sont les vers suivans :

V. 14.... La lecture a gâté Démocrite.

Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.

V. 17. Peut-être même ils sont remplis

De Démocrites infinis.

Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n’est pas absurde de dire qu’il y a un nombre infini de mondes, mais qu’ils soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire.

V. 22. Il connaît l’univers et ne se connaît pas.

On a appliqué ce vers à l’homme en général.

V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles.

Vers devenu proverbe.

V. 47. En quel sens est donc véritable....

La Fontaine prend l’air du doute, par respect pour l’écriture, dont ces paroles sont tirées.

Fable XXVII.

V. 1. Fureur d’accumuler, monstre, etc....

Cette fable commence avec la même violence qu’une satire de Juvénal ; c’est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire.

V. 5.... A ma voix comme à celle du sage...

Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner pour un sage.

V. 9. Jouis. — Je le ferai, etc....

Tout ce dialogue est d’une vivacité et d’une précision admirables.

Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être excellent, me paraît beaucoup meilleur que l’autre. Il n’est pas impossible qu’un chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix, mais qu’un loup devant quatre corps se jette sur une corde d’arc, cela ne me paraît pas d’une invention bien heureuse. Les meilleurs Apologues sont ceux où les animaux se trouvent dans leur naturel véritable.

Livre neuvième.

Fable I.

V. 2. J’ai chanté des animaux.

Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la vieillesse ; car tous les livres de cette seconde partie n’ont pas été donnés à la fois : même la plupart des fables du douzième livre ne parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de ces derniers livres se ressentent de l’âge de l’auteur ; il y en a qui rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes ; d’autres qui ont une moralité vague et indéterminée ; d’autres enfin qui n’en ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans des morceaux plus ou moins considérables.

V. 22. Que les gens du bas étage,

Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu’aux autres ? Le mensonge est vil partout, et partout il est destructeur de toute société.

V. 29. Et même qui mentirait

Comme Esope et comme Homère.

Cela est trivial à force d’être vrai. C’est jouer sur les mots que de confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les mensonges des poètes et ceux des marchands ? Le mal moral du mensonge réside dans le dessein de flatter, d’affliger, de tromper ou de nuire.

V. 38. Sans fin, et plus, s’il se peut :

Ce mot, et plus, s’il se peut, est ridicule. Tout ce Prologue pêche par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de détail ne rachète ce défaut.

Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n’étaient la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil de prudence qui les termine, n’est pas assez imposant pour mériter tant d’apprêts.

Fable II.

V. 1. Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre :

Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du cœur qui y règne d’un bout à l’autre, a obtenu grâce pour les défauts qu’une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des deux pigeons :

V. 5..... Qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

Est plein de traits de sentiment.

V. 8. Non pas pour vous, cruel, etc....

V. 11. Encor si la saison, etc....

V. 16. Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste ?

Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot et le reste, caché comme négligemment au bout du vers ?

Tout le morceau de la fin, depuis amans, heureux amans, est, s’il est possible, d’une perfection plus grande. C’est l’épanchement d’une âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les répand avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle expression dans le regret qui les accompagne ! On a souvent imité ce morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu’il exprime sont cachés au fond de tous les cœurs, mais on n’a pu surpasser ni peut-être égaler La Fontaine.

Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu’on ne sait quelle est l’idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du voyage, ou de l’inquiétude de l’amitié, ou du plaisir du retour après l’absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n’eût pas essuyé de dangers, mais qu’il eût trouvé les plaisirs insipides loin de son ami, et qu’il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de le revoir, tout m’aurait ramené à cette seule idée, que la présence d’un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte n’est peut-être pas sans fondement ; mais que dire contre un poète qui, par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit votre cœur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait plaire même par elles ? On est presque tenté de s’étonner que Lamotte ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu’il pouvait employer à la relire.

Fable III.

V. 1. Le singe avec le léopard.

Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que dans les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de l’agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par l’idée de donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans de la foire. C’est par-là qu’il fait passer ce propos populaire, arrive en trois bateaux ; on pardonne ce trait en faveur de 146 l’argent qu’on rendra à la porte. D’après un trait de la vie de La Fontaine, que j’ai raconté, on a vu qu’il allait quelquefois entendre les charlatans de place, et on voit par cette fable qu’il ne perdait pas son temps.

Fable IV.

V. 1. Dieu fait bien ce qu’il fait, etc....

Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des milliers de volumes sur des matières impénétrables à l’esprit humain. Le paysan Mathieu Garo est plus célèbre que tous les docteurs qui ont argumenté contre la providence.

Fable V.

V. 4. Qu’ont les pédans de gâter la raison....

Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine s’emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre absolument dans la même moralité que celle du jardinier et son seigneur. (livre 5, fable 4.) Mais celle-ci est fort inférieure à l’autre. Remarquons pourtant ce vers charmant :

Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance....

La Fontaine s’intéresse à toute la nature animée.

Fable VI.

Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout ; ce n’est pas-là le sujet d’un Apologue : aussi cette prétendue fable n’est-elle qu’une suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la dernière.

Chacun tourne en réalités,

Autant qu’il peut ses propres songes.

L’homme est de glace aux vérités,

Il est de feu pour les mensonges.

Le mouvement : il sera Dieu, appartient à un véritable enthousiasme d’artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était parfaite.

Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot poète de deux (trois ?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent jamais que deux.

Fable VII.

V. 1. Une souris tomba du bec d’un chat-huant....

Je n’ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable, qui rentre d’ailleurs dans le même fond que celui de la fable XVIII du livre deuxième. C’est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La Fontaine. Remarquons seulement ce vers : on tient toujours du lieu dont on vient... Si La Fontaine a voulu dire : on se ressent toujours de ses premières habitudes, c’est-à-dire, de son éducation ; cette maxime peut se soutenir et n’a rien de blâmable ; mais s’il a voulu dire : on se ressent toujours de son origine, il a débité une maxime fausse en elle-même et dangereuse ; il est en contradiction avec lui-même, et il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon.

V. 79. Parlez au diable, employez la magie

est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l’air de supposer qu’il y ait une magie et qu’on puisse parler au diable.

Fable VIII.

V. 5. On en voit souvent dans les cours.

La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des éloges plus justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d’avoir banni ces fous de cour si multipliés en Europe, d’avoir substitué à cet amusement misérable, les plaisirs nobles de l’esprit et de la société. C’était un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de jolis vers. La Fontaine avait le choix. On ne l’eût point accusé de flatterie ; et il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette réforme dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule usage.

Fable IX.

V. 1. Un jour deux pèlerins, etc....

Cette fable est parfaite d’un bout à l’autre. La morale, ou plutôt la leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C’est un de ces Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir la popularité basse et ignoble.

Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux grands écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître.

Un jour, dit un auteur, n’importe en quel chapitre,

Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.

Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,

La justice passa la balance à la main.

Devant elle, à grand bruit ils expliquent la chose.

Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.

La justice, pesant ce droit litigieux,

Demande l’huitre, l’ouvre, et l’avale à leurs yeux ;

Et par ce bel arrêt terminant la bataille :

Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille.

Des sottises d’autrui nous vivons au palais ;

Messieurs, l’huitre était bonne ; adieu, vivez en paix.

On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la vérité, a plus de précision ; mais en la cherchant, il n’a pu éviter la sécheresse. N’importe en quel chapitre, est froid et visiblement là pour la rime. Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause. Cela n’a pas besoin d’être dit ; et les deux parties ne sont point par-là distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers vers sont plus plaisans que dans La Fontaine ; mais le mot sans dépens de La Fontaine, équivaut, à peu-près, à Messieurs, l’huitre était bonne.

La Fontaine ne s’est point piqué de la précision de Boileau. Il n’oublie aucune circonstance intéressante. Sur le sable, l’huitre est fraîche, ce qui était bon à remarquer ; aussi le dit-il formellement, que le flot y venait d’apporter, et ce mot fait image.

L’appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la chose.

V. 3. Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent :

A l’égard de la dent il fallut contester.

L’un se baissait déjà....

L’autre le pousse, etc....

Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime la scène. L’arrivée de Perrin Dandin lui donne un air plus vrai que celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de Boileau.

Cette fable de l’huitre et des plaideurs est devenue, en quelque sorte, l’emblême de la justice, et n’est pas moins connue que l’image qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance à la main.

Fable X.

V. 1. Autrefois carpillon fretin.

Après l’Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en voici un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même dans celle d’une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit Prologue assez médiocre.

V. 10. Ce que j’avançai lors, de quelque trait encor.

Cela n’avait pas besoin d’être appuyé de cette consonnance de lors et d’encor insupportable à l’oreille. Il n’y avait qu’à mettre ce qu’alors j’avançai, etc... Il est impardonnable d’être si négligent.

Fable XI.

V. 1 Je ne vois point de créature.

Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite pièce sur un sujet de morale si heureux : tout y porte à faux. La providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres et des blés, qui gouvernent l’instinct des animaux, qui forcent les moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons. C’est elle qui a donné à l’homme la raison qui lui conseille de tuer les loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligés, en conscience, à en conserver l’espèce ? Si cela est, les Anglais, qui sont parvenus à les détruire dans leur île, sont de grands scélérats. Que veut dire La Fontaine avec cette permission donnée, aux moutons de retrancher l’excès des blés, aux loups de manger quelques moutons ? Est-ce sur de pareilles suppositions qu’on doit établir le précepte de la modération, précepte qui naît d’une des lois de notre nature, et que nous ne pouvons presque jamais violer sans en être punis ? Toute morale doit reposer sur la base inébranlable de la raison. C’est la raison qui en est le principe et la source.

Fable XII.

V. 10. Maint cierge aussi fut façonné.

Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge la fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.

V. 13. Et nouvel Empédocle....

Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on peut le lui passer ; mais comment lui pardonner l’Empédocle de cire ? On s’est moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un phénomène potager.

Fable XIII.

V. 8. Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?

Le tonnerre n’est point un huissier. C’est le bruit formé par le choc des nuages inégalement chargés d’un fluide électrique. C’est un résultat d’une des lois de la puissance divine, comme tous les météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve cette puissance ; mais il ne l’annonce pas plus que la neige ou la pluie. Les découvertes sur l’électricité ne laissent rien à désirer à cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d’admirer l’Être suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur Jupiter.

Fable XIV.

V. 3. C’était deux vrais tartuffes, etc....

Cette fable est très-agréablement contée ; mais la moralité en est vague et indéterminée. L’auteur a l’air de blâmer le renard, en disant :

V. 33. Le trop d’expédiens peut gâter une affaire.

Et cependant le renard fait ce qu’il y a de mieux pour se sauver, et ce qui le sauve très-souvent. La Fontaine ajoute, à propos d’expédiens :

V. 35. N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.

Il ne songe pas qu’il est en contradiction avec lui-même, et que, dans la fable XXIII du douzième livre, il dit, à propos d’une ruse admirable d’un renard, qui ne réussit que la première fois :

V. 49. Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème.

Fable XV.

V. 1. Un mari fort amoureux...

Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathématicien, après avoir lu l’Iphigénie de Racine : Qu’est-ce que cela prouve ? Quelle morale y a-t-il à tirer de-là ?

Remarquons cependant trois jolis vers :

V. 13. Mais quoi ! si l’amour n’assaisonne

Les plaisirs que l’amour nous donne,

Je ne vois pas qu’on en soit mieux.

Fable XVI.

V. 1. Un homme n’ayant plus, etc...

Cette fable n’est que le récit d’une aventure dont il ne résulte pas une grande moralité. J’y ferai, par cette raison, très-peu de remarques.

V. 8.... De goûter le trépas.

C’est-à-dire, de prolonger les souffrances de la mort : cela ne me paraît pas heureusement exprimé.

V. 20. Absent.

Ce petit vers de deux syllabes exprime merveilleusement la surprise de l’avare, en voyant la place vide et son argent disparu.

V. 29. L’avare rarement finit ses jours sans pleurs.

Ce vers et les trois suivans sont très-bons.

V. 34. Ce sont là de ses traits, etc....

J’ai déjà dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand rôle à la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes gens l’idée d’une fatalité inévitable.

Fable XVII.

V. 1. Bertrand avec Raton ; etc....

Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui sont les acteurs de la pièce, y sont peints dans leur vrai caractère. Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du chat tirant les marrons du feu, est digne de Téniers. Il y a, dans la pièce, plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci :

V. 3. D’animaux malfaisans c’était un très-bon plat.

V. 12. Nos galans y voyaient double profit à faire,

Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.

Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue, quand La Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan : Pourquoi n’écrit-il pas toujours de ce style ?

Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse. Il me semble que les princes qui servent un grand souverain dans ses guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des subsides souvent très-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils servent dans un grade militaire considérable, ont de grosses pensions, de grandes places, etc... Enfin, cette fable me paraît s’appliquer beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d’hommes timides et prudens, ou quelquefois de fripons déliés qui se servent d’un homme moins habile, dans des affaires épineuses dont ils lui laissent tout le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce n’est même qu’en ce dernier sens, que le public applique ordinairement cette fable.

Fable XVIII.

V. 1. Après que le Milan, etc...

Cet Apologue est bien inférieur au précédent. La seule moralité qui en résulte, ne tend qu’à épargner au malheureux opprimé quelques prières inutiles que le péril lui arrache. Cela n’est pas d’une grande importance.

V. 4.... Tomba dans ses mains, etc...

C’est une métaphore, pour dire, en son pouvoir ; autrement il faudrait, dans ses griffes.

Fable XIX.

L’objet de cette fable me paraît, comme celui de la précédente, d’une assez petite importance. Haranguez de méchans soldats, et ils s’enfuiront. Eh bien ! c’est une harangue perdue. Que conclure de-là ? Qu’il faut les réformer et en avoir d’autres (quand on peut), ou s’en aller et laisser là la besogne. Cette fable a aussi le défaut de rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres dans celle de la fable IX du douzième livre, qu’on ne change pas son naturel.

Quant au style, n’oublions pas ce dernier trait.

V. 25. Un loup parut, tout le troupeau s’enfuit.

Ce n’était pas un loup, ce n’en était que l’ombre.

Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec quelle force, quelle vivacité ce tour peint la fuite et la timidité des moutons.

En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvième livre, on peut s’apercevoir que La Fontaine baisse considérablement. De dix-neuf Apologues qu’il contient, nous n’en avons, comme on a vu, que quatre excellens, le gland et la citrouille, l’huitre et les plaideurs, le singe et le chat, et les deux pigeons, pour qui seuls il faudrait pardonner à La Fontaine toutes ses fautes et toutes ses négligences.

Livre dixième.

V. 1. Iris je vous louerais, il n’est que trop aisé :

Madame de la Sablière était en effet une des femmes les plus aimables de son temps, très-instruite, et ayant plusieurs genres d’esprit. Elle avait donné un logement dans sa maison à La Fontaine, qu’elle regardait presque comme un animal domestique ; et après un déplacement, elle disait : Je n’ai plus, dans mon ancienne maison, que moi, mon chat, mon chien, et mon La Fontaine. En même temps qu’elle voyait beaucoup l’auteur des fables, elle était, mais en secret, une des écolières du fameux géomètre Sauveur ; mais elle s’en cachait : nous verrons bientôt pourquoi.

V. 7. Elle est commune aux dieux, etc...

On peut observer qu’en ceci, comme en bien d’autres choses, les hommes ont fait les dieux à leur image. Au reste, il y a à la fois de l’esprit et de la poésie à supposer que le nectar, si vanté par les poètes, n’est autre chose que la louange.

V. 12. D’autres propos chez vous récompensent ce point :

Il veut dire : en récompense, on a chez vous des conversations intéressantes ; cela n’est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi que le suivant,

V. 13. Propos, agréables commerces,

amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent à merveille ce que doit être une bonne conversation.

V. 16.... Le monde n’en croit rien.

Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des gens d’esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi ne supposent-ils pas que les gens d’esprit ont de l’esprit aussi naturellement que les sots ont de la sottise ?

V. 28.... En avez-vous ou non

Oui parler ?...

La Fontaine savait que madame de la Sablière, non seulement avait oui parler de la philosophie, mais il savait qu’elle y était même très-versée ; en effet, elle la connaissait mieux que La Fontaine ; mais elle craignait de passer pour savante. Voilà pourquoi il prend cet air de doute et d’incertitude. C’est sûrement pour lui faire sa cour, et par une complaisance dont il ne se rendait pas compte, qu’il s’efforce d’être cartésien, c’est-à-dire, de croire que les bêtes étaient de pures machines. Rien n’est plus curieux que de voir comment il cherche par ses raisonnemens à établir cette idée, et comment son bon sens le ramène malgré lui à croire le contraire. C’est ce que nous verrons dans cette pièce même.

V. 67. Vous n’êtes point embarrassée

De le croire, ni moi.

Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre de telles idées.

V. 82. Quand la perdrix

Voit ses petits.

Négligence ne produisant aucune beauté ; effet de pure paresse.

V. 96. Je parle des humains ; car, quant aux animaux...

Voilà un excellent trait de satire déguisée en bonhommie. Swift ou Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne s’y seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pièce où l’auteur veut établir que les animaux sont des machines.

V. 114. Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,

Jamais on ne pourra m’obliger à le croire.

Voilà le cartésianisme de La Fontaine fort ébranlé. Il y reviendra pourtant. Madame de la Sablière est cartésienne.

V. 118. Le défenseur du nord....

C’est le grand général Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de monter sur le trône de Pologne, était venu à Paris, et avait été de la société de madame de la Sablière, comme, de nos jours, nous avons vu M. Poniatoski lié avec madame Geoffrin.

V. 121.... Jamais un roi ne ment.

Du milieu de ces idées si étrangères au génie de La Fontaine, il sort pourtant des traits qui le caractérisent, tel que ce plaisant hémistiche : Jamais un roi ne ment.

V. 137.... Ah ! s’il le rendait ;

Et qu’il rendit aussi....

Toutes ces idées sont incohérentes et mal liées ensemble, du moins quant à l’effet poétique. Les vers suivans sont l’exposé de la doctrine de Descartes, et l’obscurité qu’on peut leur reprocher, tient à la nature même de ces idées, car La Fontaine emploie presque les termes de Descartes lui-même.

V. 162.... Je vois l’outil

Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?

Eh ! qui guide les cieux, et leur course rapide ?

Ce mouvement est très-vif, très-noble, et ne déparerait pas un ouvrage d’un plus grand genre.

Vient ensuite l’histoire des deux rats et de l’œuf, après laquelle La Fontaine oublie qu’il est cartésien et s’écrie :

V. 197. Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit,

Que les bêtes n’ont point d’esprit !

Le reste n’est qu’une suite de raisonnemens creux où La Fontaine a cru s’entendre, ce qui était absolument impossible. S’entendait-il, par exemple, en disant :

V. 207. Je subtiliserais un morceau de matière,

Que l’on ne pourrait plus, etc....

On voit que cette pièce manque entièrement d’ensemble et même d’objet. Ce sont trois fables qui prouvent l’intelligence des animaux ; et ces fables se trouvent entre-coupées de raisonnemens, dont le but est de prouver qu’elles n’en ont pas. La Fontaine pèche ici contre la première des règles, l’unité de dessein. L’auteur paraît l’avoir senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux systèmes ; mais les raisonnemens où il s’embarque, sont entièrement inintelligibles.

Fable II.

V. 1. Un homme vit une couleuvre.

Après la pièce précédente, si confuse et si embrouillée, voici une fable remarquable par l’unité, la simplicité et l’évidence de son résultat. A la vérité, il n’est pas de la dernière importance, puisqu’il se réduit à faire voir la dureté de l’empire que l’homme exerce sur les animaux et sur toute la nature ; mais c’est quelque chose de l’arrêter un moment sur cette idée ; et La Fontaine a d’ailleurs su répandre tant de beautés de détail sur le fond de cet Apologue, qu’il est presque au niveau des meilleurs et des plus célèbres.

V. 5. (C’est le serpent que je veux dire,

Et non l’homme, on pourrait aisément s’y tromper.)

Ce second vers paraît froid après le premier ; mais La Fontaine l’ajoute à dessein, pour rentrer un peu dans son caractère de bonhommie, dont il vient de sortir un moment par un vers si satirique contre l’espèce humaine.

V. 10. Afin de le payer toutefois de raison.

Voyez les remarques sur la fable du loup et de l’agneau, au premier livre.

V. 27.... Il recula d’un pas.

C’est la surprise de l’homme qui est cause de sa patience et qui l’oblige à écouter le serpent. Le discours de la vache est plein de raison et d’intérêt. Tous les mouvemens en sont d’une simplicité touchante.

V. 42.... Il me laisse en un coin

Sans herbe...

Ce dernier mot rejeté à l’autre vers, et ce vœu si naturel,

V. 43.... S’il voulait encor me laisser paître !

Tout cela est parfait. Le discours du bœuf a un autre genre de beauté : c’est celui d’un ton noble et poétique, quoique naturel et vrai.

V. 55.... Ce long cercle de peines,

Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines

Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux :

Et cet autre vers :

V. 62. Achetaient de son sang l’indulgence des dieux.

La Fontaine tire un parti ingénieux du ton qu’il vient de prêter au bœuf, c’est de le faire appeler déclamateur par l’homme qui lui reproche de chercher de grands mots : tout cela est d’un goût exquis.

La Fontaine a su être aussi intéressant en faisant parler l’arbre.

V. 74.... Libéral il nous donne

Ou des fleurs au printemps, ou des fruits à l’automne.

Et quelle heureuse précision dans le vers suivant !

V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là.

Le despotisme n’est jamais si redoutable que quand on vient de le convaincre d’absurdité.

Fable III.

V. 1. Une tortue était, etc....

Quoique l’invention de cette fable soit un peu bizarre, quoique la tortue y soit peinte dans un costume bien étranger à ses habitudes, on peut ranger cet Apologue parmi les bons. C’est que l’intention en est sage, morale, bien marquée, et que d’ailleurs l’exécution en est très-agréable.

V. 4. Volontiers gens boiteux, etc....

La répétition de ce mot volontiers est pleine de grâces ; et ce vers : Volontiers gens boiteux haïssent le logis, fait voir comment La Fontaine sait tirer parti des plus petites circonstances.

V. 9.... Par l’air en Amérique :

Il ne fallait point particulariser, ni nommer l’Amérique : du moins fallait-il ne nommer qu’une contrée de l’ancien hémisphère. Toute action qui forme le nœud ou l’intérêt d’un Apologue, est supposée se passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple) où les bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une vraisemblance reçue, une convenance particulière, dont il ne faut pas s’écarter.

V. 13. Ulysse en fit autant.

Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d’établir, parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l’époque que nous avons indiquée ; d’ailleurs, ce rapprochement des voyages d’Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s’y rendrait bien moins difficile.

V. 13.... On ne s’attendait guère....

Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à son sujet ; nul n’a su s’en jouer à propos comme La Fontaine.

Fable IV.

V. 1. Il n’était point d’étang, etc....

Nous ne trouverons plus dans ce dixième livre, de fable qui puisse être comparée aux deux précédentes. Celle-ci n’en approche, ni pour le fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le sérieux plaisant de cette réflexion.

V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.

V. 42. En ceux qui sont mangeurs de gens.

Il fallait s’arrêter là. La réflexion que La Fontaine ajoute à ce conseil de prudence, ne sert qu’à en détourner l’esprit de son lecteur. L’idée de la mort absorbe toute autre idée.

Fable V.

V. 1. Un pincemaille avait tant amassé.

Le résultat de cette fable est encore très peu de chose ; mais, dans l’exécution, elle offre plusieurs vers très-bons. Je me contente de les indiquer à la marge.

V. dernier. Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.

Cela n’est pas exactement vrai ; et souvent c’est une chose très-difficile. J’aurais mieux aimé que La Fontaine eût exprimé le sens de l’idée suivante : Heureux celui qu’un seul avertissement engage à triompher de sa passion favorite !

Fable VI.

V. 2. (S’il en est de tels dans le monde.)

Ce mot seul fait la critique de cet Apologue. Les meilleures fables sont celles où les animaux sont peints dans leur naturel, avec les goûts et les habitudes qui naissent de leur organisation. Ésope, dont cette fable est imitée, a su éviter ce défaut en employant d’ailleurs une brièveté préférable aux ornemens de La Fontaine. Voici la fable d’Ésope :

« Un loup passant près de la cabane de quelques bergers, les vit mangeant un mouton. Il leur cria : Que ne diriez-vous point, si j’en faisais autant ? »

Il est évident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste français.

V. 10.... De loups l’Angleterre est déserte.

Même faute que celle qui a été notée dans la fable de la tortue, sur le mot Amérique.

V. 24. Mangeans un agneau cuit en broche.

Quel résultat moral peut-on tirer de-là ? car, comme a dit La Fontaine lui-même :

Sans cela toute fable est un œuvre imparfait.

J’en vois quelques traits confus, comme, par exemple, que nombre d’hommes se permettent ce qu’ils interdisent aux autres, l’effet de leurs discours anéanti par leurs actions ; mais cela ne vaut guère la peine d’être dit. D’un autre côté, il faut que l’action soit mauvaise ; et La Fontaine veut-il établir que c’est très-mal fait de manger les moutons ? tout cela me paraît vague et dénué d’objet.

Fable VII.

V. 7. Elle me prend mes mouches à ma porte.

Cette action de Philomèle, c’est-à-dire du rossignol, enlevant d’abord les mouches de l’araignée, et ensuite l’araignée même avec sa toile et tout, cette action, que prouve-t-elle ? La loi du plus fort, soit. Mais est-ce une chose si bonne à répéter sans cesse ? n’est-ce pas exposer l’esprit des jeunes gens à saisir un faux rapport entre la violence que les différentes espèces d’animaux exercent les unes à l’égard des autres, et les injustices que les hommes se font mutuellement ? N’est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des mêmes lois, et un produit de la nécessité ? Cependant, quel rapport y a-t-il, à cet égard, entre les animaux et les hommes ? Aucun. Nul animal ne peut mal faire, soit qu’il dévore un être d’une espèce plus faible que la sienne, ou un être de la sienne même. On peut aller jusqu’à dire qu’il fait très-bien, car il obéit à un instinct déterminé par des lois supérieures : mais l’homme, à qui ces mêmes lois ont donné la raison, paraît la combattre au moment où elle est préjudiciable à ses semblables. Dès qu’il nuit, il est, pour ainsi dire, hors de sa nature. Que peuvent donc avoir de commun les mœurs de l’homme et les habitudes des animaux ? Les dernières ne doivent être la représentation des autres, que dans les cas où le résultat est utile, ou du moins n’est pas nuisible à la morale. Autrement l’auteur, faute d’avoir des idées justes, risque d’en donner de fausses à son lecteur. C’est ce qui est arrivé plus d’une fois à La Fontaine même ; et je suis forcé d’en convenir, malgré mon admiration pour lui.

Fable VIII.

V. 10. Elle se consola....

Rien de si naturel que ce sentiment et la réflexion qui le suit. C’est ici que la résignation à la nécessité est établie avec les adoucissemens qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est d’un très-bon exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme elle :

V. 10. Ce sont leurs mœurs.

Fable IX.

V. 1. Qu’ai-je fait pour me voir ainsi ?

Nous avons déjà vu quelques exemples de ce tour vif et animé, qui met d’abord le personnage en scène.

Après le sentiment de la douleur physique, vient celui de l’injustice qui lui fait subir un pareil traitement ; et puis l’indignation contre l’ingratitude ; enfin l’amour-propre a son tour.

V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paraître ?

Un homme n’aurait pas mieux dit.

Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralité de cet Apologue, ont le défaut de ne pas sortir de l’exemple de Mouflar. La vraie moralité de la pièce est dans la fable même :

V. 10.... Il vit avec le temps

Qu’il y gagnait beaucoup....

Ou il fallait ne pas mettre de moralité du tout, ou bien il fallait laisser là Mouflar, et dire que, souvent d’un malheur qui nous a causé bien du chagrin, il est résulté des avantages inappréciables et imprévus. Souvenons-nous désormais de faire cette réflexion, dans les accidens qui peuvent nous survenir.

Fable X.

V. 1. Deux démons à leur gré, etc....

Ce que dit ici La Fontaine est si vrai, que certains philosophes l’ont posé en principe dans des traités de morale, et font remonter à ces deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens.

V. 7. Car même elle entre dans l’amour.

Je le ferais bien voir : etc...

L’auteur n’aurait pas eu grand peine dans l’époque où il vivait. L’amour, dans des mœurs simples, n’est composé que de lui-même, ne peut être payé que par lui, s’offense de ce qui n’est pas lui ; mais dans des mœurs raffinées, c’est-à-dire, corrompues, ce sentiment laisse entrer dans sa composition une foule d’accessoires qui lui sont étrangers. Rapports de position, convenances de société, calculs d’amour-propre, intérêt de vanité, et nombre d’autres combinaisons qui vont même jusqu’à le rendre ridicule. En France c’est, pour l’ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et n’enrichit personne.

V. 21. Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite.

C’est l’opinion de M. Guillaume dans l’Avocat Patelin. On lui dit : Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez très-bien un état ? Tout comme un autre, répond-il.

V. 33. Je crois voir cet aveugle, etc...

Ce récit de l’histoire du serpent, formant une autre fable dans la fable, me paraît déplacé. Outre qu’il rentre dans l’Apologue du serpent et du villageois au livre VI, il gâte un peu cette jolie pièce. Voulez-vous voir combien elle serait plus vive, plus rapide, et d’un plus grand effet ! Essayez de supprimer l’épisode du serpent : supposez qu’après ces mots :

V. 28. Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.

Supposez qu’en sautant 22 vers, La Fontaine eût dit :

V. 51. Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.1

Il en vint en effet, l’ermite n’eut pas tort.

Mainte peste de cour, etc....

Le reste comme il est. Il me semble que cette suspension ferait un très-bon effet, et donnerait à cette pièce une rapidité qui lui manque.

V. 60. Louanges du désert et de la pauvreté.

Etait-ce dans des lettres que le berger écrivait ? Ce berger-visir était-il un sage qui eût écrit ses pensées dans un ouvrage ? il me semble qu’il eût fallu éclaircir cela brièvement.

V. 69. Et je pense aussi sa musette.

Ce n’était pas un poète comme La Fontaine qui pouvait oublier de mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grâce dans ce petit mot, je pense !

V. 70. Doux trésors ! se dit-il, chers gages...

Voilà encore un de ces morceaux où il semble que le cœur de La Fontaine prenne plaisir à s’épancher. La naïveté de son caractère, la simplicité de son âme, son goût pour la retraite le mettent vite à la place de ceux qui forment des vœux pour le séjour de la campagne, pour la médiocrité, pour la solitude. Nous en avons déjà vu plusieurs exemples, et heureusement nous en retrouverons encore.

Fable XI.

V. 1. Tircis, qui pour la seule Annette.

La chanson du berger est fort jolie ; mais on est un peu scandalisé de la morale de la pièce et du conseil que l’auteur donne aux rois. La Fontaine, apôtre du despotisme ! La Fontaine, blâmer les voies de la douceur et de la persuasion ! cela paraît plus extraordinaire et plus contre la nature, que le loup rempli d’humanité, dont il nous a parlé quatre ou cinq fables plus haut.

Fable XII.

V. 1. Deux perroquets, l’un père et l’autre fils...

Ces quatre premiers vers sont joliment tournés, et sembleraient annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est très-médiocre. Ce perroquet qui crève les yeux au fils du roi ; ce roi qui va pérorer le perroquet perché sur le haut d’un pin ; cela n’est pas d’un goût bien exquis.

Les deux derniers vers de la pièce sont agréables et ont presque passé en proverbe ; mais la vraie moralité de cette prétendue fable est que la confiance mutuelle une fois perdue, elle ne se recouvre pas. Voyez un conte de Sénecé, intitulé le Kaimak, qui se trouve dans tous les recueils.

Fable XIII.

V. 1. Mère lionne, etc....

J’aurais voulu que La Fontaine s’arrêtât après le douzième vers :

N’avaient-ils ni père ni mère ?

Il me semble que cela donnait bien autrement à penser. Et en effet, toute la morale ne tend guère qu’à empêcher les malheureux de se plaindre : ce qui n’est pas d’une grande conséquence.

Les deux derniers vers :

Quiconque en pareil cas se voit haï des cieux,

Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux ;

sont excellens ; mais la moralité qu’ils enseignent est énoncée d’une manière bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux poète persan ; la voici :

« Un pauvre entra dans une mosquée pour y faire sa prière : ses jambes et ses pieds étaient nus, tant sa misère était grande ; et il s’en plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prière, il se retourne et voit un autre pauvre appuyé contre une colonne et assis sur son séant. Il apperçut que ce pauvre n’avait point de jambes. Le premier pauvre sortit de la mosquée, en rendant grâce aux dieux. »

Fable XIV.

V. 4. J’en vois peu dans la fable, encor moins dans l’histoire.

Ces quatre premiers vers sont très-jolis, mais n’obtiennent pas grâce pour le fond de cet Apologue, qui me paraît défectueux. Quel rapport y a-t-il entre Hercule ayant obtenu l’apothéose par des travaux utiles aux hommes (c’est ainsi du moins qu’il faut l’envisager dans l’Apologue), quel rapport, dis-je, entre ce dieu et un aventurier faisant une action folle, dangereuse, utile aux autres, ou qui ne peut-être utile qu’à lui-même ? Quelle leçon peut-il résulter du succès de son audace absurde et imprudente ? je ne connais pas de sujet de fable moins fait pour plaire à La Fontaine que celui-ci. J’ai déjà observé qu’il n’était point le poète de l’héroïsme, mais celui de la nature et de la raison ; et la raison peut-elle être plus blessée qu’elle ne l’est, par l’entreprise de cet aventurier ?

V. 28. Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?

J’avoue que ce raisonnement du chevalier me paraît très-bon.

V. 37. Il le prend, il l’emporte....

L’auteur aurait bien dû nous dire comment.

V. 45. Le proclamer monarque....

Eh bien ! la morale de cette fable est donc qu’il en faut croire le premier écriteau ?

V. 49. (Serait-ce bien une misère,

Que d’être pape ou d’être roi ?)

Voilà pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mêler un trait de son caractère, au récit d’une aventure qui y est le plus opposée.

V. 53. Le sage quelquefois....

Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu’il aurait fallu spécifier, et non dans une aventure folle qui réussit à un fou.

Fable XV.
Discours à M. le duc de la Rochefoucault.

C’est toujours ce même duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes, ce livre si cher aux esprits secs et aux âmes froides. L’auteur qui n’avait guère fréquenté que des courtisans, rapporte le motif de toutes nos actions à l’amour-propre ; et il faut convenir qu’il dévoile, avec une sagacité infinie, les subterfuges de ce misérable amour-propre. Mais s’il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l’on veut méprisable, n’en est-il pas un autre noble, sensible et généreux ? Pourquoi M. le duc de la Rochefoucault ne nous peint-il jamais que le premier ? Est-ce faire connaître un palais, de n’en montrer que les portions consacrées aux usages les plus rebutans ?

V. 4. Le roi de ces gens-là....

Les défauts des sujets ont servi à peindre leur roi, d’une manière dont on n’a point approché depuis La Fontaine. Il a eu bien raison de dire :

Peut-être d’autres héros,

M’auraient moins acquis de gloire.

V. 8. J’entends les esprits corps....

Nous voilà revenus à ne pas nous entendre.

V. 13. Et que n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour.

Voilà un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai qu’il est un peu imité du Tasse ou de l’Arioste, je ne me souviens plus lequel des deux.

V. 21. S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de poésie.

Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?

V. 28. Dispersés par quelque orage.

Tout le reste est de trop.

V. 35. Quand des chiens étrangers....

Il y a trop peu de liaison entre cette idée et la précédente.

V. 49. Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau.

Cette attention de l’amour propre à écarter tous les concurrens, méritait les frais d’un Apologue particulier.

V. 57. Vous qui m’avez donné....

Il est aisé de reconnaître l’auteur des Maximes dans la comparaison du gâteau ; mais il aurait dû dire à La Fontaine qu’il n’en avait pas tiré le meilleur parti possible. Toute cette période, qui contient l’éloge de M. de la Rochefoucault, me paraît longue et pesante.

Fable XVI.

V. 1. Quatre chercheurs, etc....

La moralité qui résulte de cet Apologue est incontestable, mais elle a bien peu d’application dans nos mœurs.

V. 31. Comme si devers l’Inde...

Cette vanité n’est point inconnue dans l’Inde. Seulement elle y prend des formes différentes de celles qu’elle peut avoir en Europe. La Fontaine ne savait pas à quels excès horribles et dégradans la classe des Naïres s’est souvent portée contre les autres classes.

Livre onzième.

Fable I.

V. 1. Sultan léopard autrefois.

C’est ici le lieu de développer une partie des idées que je n’ai fait qu’effleurer, à l’occasion de la fable du chien qui porte au col le dîner de son maître, et de celle de l’hirondelle et de l’araignée.

C’est certainement une idée très-ingénieuse d’avoir trouvé et saisi, dans le naturel et les habitudes des animaux, des rapports avec nos mœurs, pour en faire ou la peinture ou la satire : mais cette idée heureuse n’est pas exempte d’inconvéniens, comme je l’ai déjà insinué. Cela vient de ce que le rapport de l’animal à l’homme est trop incomplet ; et cette ressemblance imparfaite peut introduire de grandes erreurs dans la morale. Dans cette fable-ci, par exemple, il est clair que le renard a raison et est un très-bon ministre. Il est clair que sultan léopard devait étrangler le lionceau, non-seulement comme léopard d’Apologue, c’est-à-dire qui raisonne ; mais il le devait même comme sultan, vu que sa majesté léoparde se devait tout entière au bonheur de ses peuples. C’est ce qui fut démontré peu de temps après. Que conclure de-là ? S’ensuit-il que, parmi les hommes, un monarque, orphelin, héritier d’un grand empire, doive être étranglé par un roi voisin, sous prétexte que cet orphelin, devenu majeur, sera peut-être un conquérant redoutable ? Machiavel dirait que oui ; la politique vulgaire balancerait peut-être ; mais la morale affirmerait que non. D’où vient cette différence entre sa majesté léoparde et cette autre majesté ? C’est que la première se trouve dans une nécessité physique, instante, évidente et incontestable d’étrangler l’orphelin pour l’intérêt de sa propre sûreté : nécessité qui ne saurait avoir lieu pour l’autre monarque. C’est la mesure de cette nécessité, de l’effort qu’on fait pour s’y soustraire, de la douleur qu’on éprouve en s’y soumettant, qui devient la mesure du caractère moral de l’homme, qui, plutôt que de s’y soumettre, consent à s’immoler lui-même (en n’immolant toutefois que lui-même et non ceux dont le sort lui est confié), et s’élève par-là au plus haut degré de vertu auquel l’humanité puisse atteindre. On sent, d’après ces réflexions, combien il serait aisé d’abuser de l’Apologue de La Fontaine. On sent combien les méchans sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent à la société, non-seulement en leur qualité de méchans, mais en empêchant les bons d’être aussi bons qu’ils le souhaiteraient, en forçant ceux-ci de mêler à leur bonté une prudence qui en gêne et qui en restreint l’usage ; et c’est ce qui a fait enfin qu’un recueil d’apologues doit presqu’autant contenir de leçons de sagesse que de préceptes de morale.

Proposez-vous d’avoir le lion pour ami,

Si vous voulez le laisser croître.

Ces deux derniers vers sont presque devenus proverbes. Il y en a deux autres, dans le cours de cet Apologue, que j’ai vu citer et appliquer à un très-méchant homme, qui était destiné à avoir de grands moyens de servir et de nuire, et qui avait au moins le mérite d’être attaché à ses amis. Voici ces deux vers :

Ce sera le meilleur lion,

Pour ses amis, qui soit sur terre.

Mais les trois alliés du lion qui ne lui coûtent rien, son courage, sa force, avec sa vigilance, est une tournure d’un goût noble et grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du roi.

Fable II.

V. 1. Jupiter eut un fils, qui

............................................

Avait l’âme toute divine.

Vraiment, c’est l’effet à côté de la cause ; rien n’est plus simple. Cela doit bien faciliter l’éducation des princes ; je suis même étonné que cette réflexion ne l’ait pas fait supprimer entièrement.

V. 4. L’enfance n’aime rien.

Cela n’est pas d’une vérité assez exacte et assez générale pour être mis en maxime. D’ailleurs, pourquoi le dire à un jeune prince ? pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de son âge ? Est-ce pour qu’il se regarde comme un être à part, comme un dieu, et le tout parce qu’il aime son père, sa mère et sa gouvernante ?

V. 16.... Et d’autres dons des cieux,

Que les enfans des autres dieux.

La Fontaine l’a déjà dit, à peu-près douze ou treize vers plus haut ; mais les belles choses ne sauraient être trop répétées. Par malheur, il y a ici un petit inconvénient : c’est qu’il est inutile ou même absurde de parler de morale aux princes, tant qu’on leur dira de ces choses-là.

V. 20. Tant il le fit parfaitement.

Ceci doit faire allusion à quelque petite pièce de société, représentée devant le roi dans son intérieur, où M. le duc du Maine avait sans doute bien joué le rôle d’amoureux.

V. 29. Il faut qu’il sache tout, etc....

Voilà une étrange idée. La Fontaine oublie qu’il s’en est moqué, lui-même, dans sa fable du chien qui veut boire la rivière.

Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !

Tout cela c’est la mer à boire.

D’ailleurs, un prince est moins obligé qu’un autre homme, de savoir tout. Quand il connaît ses devoirs aussi bien que la plupart des princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce qu’il entend, quand on a formé sa raison, quand on lui a enseigné l’art d’apprécier les hommes et les choses, son éducation est très-bonne et très-avancée.

V. 30. Eut à peine achevé que chacun applaudit.

C’est de quoi personne n’est en peine.

V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre...

Cette idée de représenter tous les dieux, ou tous les génies, ou toutes les fées qui se réunissent pour doter un prince de toutes les qualités possibles, est une vieille flatterie, déjà usée dès le temps de La Fontaine. Quant à M. le duc du Maine, il est fâcheux que l’assemblée des dieux ait oublié à son égard un article bien important ; c’était de lui donner un peu de caractère ; cette qualité lui eût épargné bien des dégoûts. C’était d’ailleurs un prince très-instruit en littérature d’agrément. Il s’amusait à traduire en français l’Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, pendant la dernière année du règne de Louis XIV. Madame la duchesse du Maine, occupée d’idées plus ambitieuses, lui disait : Vous apprendrez au premier moment que M. le duc d’Orléans est le maître du royaume, et vous de l’académie française.

Fable III.

V. 20. Il choisit une nuit libérale en pavots :

Il n’a été donné qu’à La Fontaine de jeter, au milieu d’un récit très-simple, des traits de poésie aussi nobles et aussi heureux.

V. 31. Peu s’en fallut que le soleil...

Il ne restait plus à prendre que le ton de la tragédie ; et voilà La Fontaine qui le prend très-plaisamment, à l’occasion du désastre d’un poulailler.

V. 37. Tel encor autour de sa tente...

La première comparaison suffisait pour produire l’effet de variété que cherchait l’auteur ; ou bien il pouvait préférer la seconde pour conserver le vers.

V. 43. Le renard, autre Ajax, etc....

Le discours du chien est excellent ; et la raison pour laquelle on le trouve mauvais, peint assez la société.

V. 61. (Et je ne t’ai jamais envié cet honneur.)

N’est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son mariage, sa femme et son fils ? On sait que M. le président de Harlay s’était chargé de cet enfant, qu’on fit rencontrer le père et le fils quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui trouva de l’esprit, et apprenant que c’était son fils, avait dit naïvement : ah ! j’en suis bien aise.

Couche-toi le dernier, etc...

La moralité de cette fable entre dans celle de l’œil du maître, livre IV, fable 21.

Fable IV.

V. 1. Jadis certain Mogol, etc....

Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la bibliothèque orientale qu’il a mis en vers très-heureusement.

V. 8. Minos en ces deux morts, etc.

Le costume est ici mal observé ; Minos est le juge des enfers dans la Mythologie grecque, mais ne l’est point dans la religion du Mogol, qui est le mahométisme.

Tout ce que l’auteur ajoute aux mots de l’interprète, comme il dit, est excellent. C’est La Fontaine dans son caractère et dans la perfection de son talent. Quel vers que celui-ci !

V. 83. Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Voilà bien le solitaire, insouciant et dormeur.

Cette charmante tirade n’est gâtée que par

V. 29.... Ces clartés errantes,

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes.

Pourquoi attribuer aux astres de l’influence sur nos mœurs et sur notre caractère ? Pourquoi consacrer une absurdité qu’il a lui-même combattue ? Ces variations montrent combien les idées de La Fontaine étaient, à certains égards, peu fixes et peu arrêtées.

Fable V.

V. 1. Le lion, pour bien gouverner...

La fable des deux ânes, qui fait le fonds de cette pièce, est très-ancienne. Elle est fort bien contée ; mais pourquoi l’encadrer dans cette autre fable du lion et du singe ? Les seuls vers très-bons de tout ce commencement, sont ceux-ci :

V. 32. Qu’ici bas maint talent n’est que pure grimace,

Cabale, et certain air de se faire valoir,

Mieux su des ignorans que des gens de savoir.

Le dernier vers surtout est admirable

V. 53. Vous surpassez Lambert, etc...

On peut appliquer ici ma remarque sur l’Amérique dans la fable de la tortue et des deux canards ; il était bien de citer Philomène, mais un musicien contemporain détruit l’illusion du lecteur.

Fable VI.

V. 1. Mais d’où vient qu’au renard, etc...

Ce petit Prologue est assez peu piquant ; pourquoi commencer par contredire Ésope sur un point où l’on finit par convenir qu’il a raison ? Il était mieux d’entrer tout de suite en matière, et de dire :

V. 10. Le renard un soir apperçut, etc.

V. 33.... Le dieu Faune l’a fait,

La vache Io donna le lait :

La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et poétique qu’il fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue est à-peu-près la même que celle du renard et du bouc, livre III, fable 5.

Fable VII.

V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.

Il paraît singulier que La Fontaine réduise à un résultat si médiocre, le récit d’un fait aussi intéressant que celui qui est le sujet de cet Apologue. Il me semble que ce fait devait réveiller, dans l’esprit de l’auteur, des idées d’une toute autre importance. Un paysan grossier, sans instruction, à qui le sentiment des droits de l’homme, trop offensés par les tyrans, donne une éloquence naturelle et passionnée qui s’attire l’admiration de la capitale du monde et désarme le despotisme, un tel sujet devait conduire à un autre terme que la morale du souriceau.

V. 7.... Homme dont Marc-Aurèle....

Je ne sais pourquoi il plaît à M. Coste, dans sa note, de gratifier Marc-Aurèle d’une figure à-peu-près semblable à celle d’Esope. Rien n’est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu’il avait la figure ordinaire, et par conséquent peu digne de son rang, de son âme et de son génie ; mais il était loin d’avoir un extérieur rebutant. Je ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d’un bout à l’autre est un chef-d’œuvre d’éloquence.

V. 50. Et sauraient en user sans inhumanité.

Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains avaient eu l’avidité et la violence de leurs tyrans, il est bien probable que les peuples de Germanie eussent été inhumains comme leurs oppresseurs. Avec de l’avidité et de la violence, on est bien près d’être un tyran. Le plus fort est fait.

Fable VIII.

V. 1. Un octogénaire plantait.

Cette fable n’a pas la perfection qu’on admire dans plusieurs autres, si on la considère comme apologue. On peut dire même que ce n’en est pas un, puisqu’un apologue doit offrir une action passée entre des animaux, qui rappelle aux hommes l’idée d’une vérité morale, revêtue du voile de l’allégorie. Ici la vérité se montre sans voile : c’est la chose même et non pas une narration allégorique.

Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de vers, elle est charmante et aussi parfaite pour l’exécution, qu’aucun autre ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en détail.

V. 2. Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !

Ce vers est devenu proverbe ; et on le cite souvent à l’occasion de ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes gens est assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu’à des étourdis, c’est celui du vers 4 :

Assurément il radotait.

On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez impertinent.

V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées.

Quelle force de sens et quelle précision !

V. 12. Tout cela ne convient qu’à nous.

Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse du vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sensé. Le premier mot de sa réplique annonce un sage :

V. 13. Il ne convient pas à vous-mêmes...

Cinq ou six vers après, on voit que c’est un sage très-agréable.

V. 21. Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Hé bien, défendez-vous au sage

De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?

La jouissance des autres est la sienne.

V. 24. Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :

Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie !

V. 26. Je puis enfin compter l’aurore

Plus d’une fois sur vos tombeaux.

A la vérité, ce mot est un peu dur ; mais il l’est beaucoup moins que le propos de ces jeunes gens : Assurément il radotait. J’avoue que je voudrais que le vieillard eût encore été plus doux et plus aimable, qu’il eût dit avec encore plus de bonté :

Et même avec regret je puis compter l’aurore,

Plus d’une fois sur vos tombeaux.

Vient ensuite le récit très-rapide de la mort des trois jeunes gens ; mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l’intérêt qu’on prend à ce vieillard et à la force de la leçon, ce sont les deux derniers vers :

Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

Il les pleure, il s’occupe du soin d’honorer leur mémoire, il leur élève un cénotaphe : ce qui suppose un intérêt tendre, car enfin leurs corps étaient dispersés. Et La Fontaine ! voyez comme il s’efface, comme il est oublié, comme il a disparu ! Il n’est pour rien dans tout ceci. Il n’est point l’auteur de cette fable ; l’honneur ne lui en est pas dû ; il n’a fait que la copier d’après le marbre sur lequel le vieillard l’avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà vieux et attendri par le rapport qu’il a lui-même avec le vieillard de sa fable, se plaise à le rendre intéressant, et à lui prêter le charme de la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec lesquels lui-même se consolait de sa propre vieillesse.

Fable IX.

V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens :

Il s’en faut bien que cet Apologue-ci approche du précédent. Ce n’est que le récit d’un fait singulier qui prouve l’intelligence des animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d’être cartésien, en dépit de madame de la Sablière.

V. 34. Voyez que d’argumens il fit !

La Fontaine, malgré la contrainte de la versification, développe la suite du raisonnement qu’a dû faire le hibou, avec autant d’exactitude et de précision que le ferait un philosophe écrivant en prose.

V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite...

M. Coste aurait dû nous dire simplement, dans sa note, qu’Aristote avait fait un livre intitulé : la Logique, et MM. de Port-Royal un ouvrage qui a pour titre : l’Art de penser. C’est à ce livre que La Fontaine fait allusion.

Épilogue.

Derniers vers.... Ce sont là des sujets,

Vainqueurs du Temps et de la Parque.

Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps, et ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrés à la gloire de Louis XIV. Molière au moins le pensait, quand il disait de La Fontaine à Boileau : « le bonhomme ira plus loin que nous tous ». On aurait bien dû nous apprendre la réponse du satirique.

Livre douzième.

Tout ce douzième livre est dédié à M. le duc de Bourgogne, alors âgé de huit ans. On avait ménagé la protection de ce prince à l’auteur des fables, déjà vieux, presque sans fortune et dénué d’appui. C’est, comme on l’a déjà observé, presque le seul grand homme de ce siècle, qui n’ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV. L’inimitié de Colbert, le peu d’habileté de La Fontaine à faire sa cour, un talent peu fait pour être apprécié par le roi, de petites pièces qui paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l’éclat d’un grand ouvrage, et semblaient manquer de cette importance qui frappait Louis XIV ; des contes un peu libres, dont on avait le souvenir dans une cour qui commençait à devenir dévote : toutes ces circonstances s’étaient réunies contre La Fontaine, et l’avaient fait négliger. Il songeait à passer en Angleterre ; il apprenait même la langue anglaise, lorsque les bienfaits de M. le duc de Bourgogne le retinrent en France, et sauvèrent à sa vieillesse les désagrémens de ce voyage.

Il faut pardonner à un vieillard déjà accablé de peines et d’infirmités, le ton faible et le style languissant de cette épître dédicatoire ; il faut même s’étonner de retrouver dans plusieurs des fables de ce douzième livre, une partie de son talent poétique, et, dans quelques-unes, des morceaux où ce talent brille de tout son éclat.

Fable I.

V. 1. Prince, l’unique objet du soin des immortels...

Pourquoi l’unique ? La Fontaine fait mieux parler les animaux qu’il ne parle lui-même. Voyez, dans ce livre douzième, dédié à ce même duc de Bourgogne, la fable de l’Eléphant et du Singe de Jupiter. Elle a pour objet d’établir que les petits et les grands sont égaux aux yeux des immortels. Je n’accuserai point ici La Fontaine d’une flatterie malheureusement autorisée par trop d’exemples. J’observerai seulement que, tant que les écrivains, soit en vers, soit en prose, mettront, dans leurs dédicaces, des idées ou des sentimens contraires à la morale énoncée dans leurs livres, les princes croiront toujours que la dédicace a raison et que le livre a tort ; que, dans l’une, l’auteur parle sérieusement, comme il convient ; et dans l’autre, qu’il se joue de son esprit et de son imagination ; enfin qu’il faut lui pardonner sa morale, qui n’est qu’une fantaisie de poète, un jeu d’auteur.

V. 10. Il ne tient pas à lui...

M. le dauphin, qu’on appelait monseigneur, père du duc de Bourgogne, commandait l’armée d’Allemagne, et avait, sous ses ordres, et pour conseil, MM. les maréchaux de Duras, de Boufflers et d’Humières.

V. 16. Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.

Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d’avancer ou de n’avancer pas ? Il n’avançait point, parce qu’il ne le pouvait, parce qu’il s’élevait souvent des sujets de division entre les trois maréchaux.

V. 17.... Aussi bien les ris et les amours.

On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont à faire dans une pièce de vers adressée à un prince de huit ans, élevé par le duc de Beauvilliers et par M. de Fénélon.

Ces sortes de dieux, et la raison qui tient le haut bout est d’un style très-négligé.

V. 27. Les compagnons d’Ulysse....

Le sujet qu’a pris ici La Fontaine, est plutôt un cadre heureux et piquant, pour faire une satire de l’humanité, qu’un texte d’où il puisse sortir naturellement des vérités bien utiles : aussi l’auteur italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un usage purement satirique. La force du sujet a même obligé La Fontaine à suivre l’intention du premier auteur, jusqu’au dénouement, où il l’abandonne. Nous nous réservons à faire quelques observations sur ce dénouement.

V. 40.... Exemplum ut talpa :

C’est une espèce de proverbe latin, la taupe par exemple : j’ignore l’origine de ce proverbe.

V. 46. Prit un autre poison peu différent du sien.

Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux idées ! et quelle grâce fine à la fois et naïve, pour justifier Circé qui parle la première !

V. 47. Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme

V. 52. Mais le voudront-ils bien ? etc....

Ceci prépare le refus des compagnons d’Ulysse. On voit que chacune de leurs réponses est une satire très-forte de l’homme en société ; et l’auteur italien développe, d’une manière encore plus satirique, les raisons de leur refus.

V. 104. Tous renonçaient au lot des belles actions.

C’est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la morale de ce conte à l’âge et à l’état du prince auquel il est adressé ; mais l’auteur italien n’en use pas ainsi : il poursuit son projet ; et quand Ulysse, pour amener ses gens à l’état d’hommes, leur parle de belles actions et de gloire, voici ce que l’un d’eux lui répond : « Vraiment nous voilà bien. N’est-ce pas lui qui est la cause de tous nos malheurs passés, de dix ans de travaux devant Troye, de dix autres années de souffrances et d’alarmes sur les mers ? N’est-ce pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si longtemps des meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices ? Lequel valait le mieux pour toi d’être l’appui de ton vieux père qui se meurt de douleur, de ta femme qu’on cherche à séduire depuis vingt ans quoiqu’elle n’en vaille pas la peine, de ton fils que les princes voisins vont dépouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse, de nous rendre heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes des vertus que tu aurais pratiquées dans ton palais ? Lequel valait mieux de goûter tous ces avantages de la paix et de la vertu, ou de t’expatrier, toi et la plus grande partie de tes sujets, pour aller restituer une femme fausse et perfide à son imbécille époux, qui a la constance de la redemander pendant dix ans ? Retire-toi et ne me parle plus de ta gloire, qui d’ailleurs n’est pas la mienne, mais que je déteste comme la source de toutes nos calamités. »

Il me semble qu’il y a, dans cette réponse, des choses fort sensées et auxquelles il n’est pas facile de répondre. Je suis bien loin de blâmer La Fontaine du parti qu’il a pris ; mais il est curieux d’observer que ce que dit le compagnon d’Ulysse, sur les guerres, sur les conquêtes, sur la gloire, etc., offre le même fond d’idées que Fénélon développa depuis dans le Télémaque : ce sont les principes dont il fit la base de l’éducation du duc de Bourgogne. Si ces principes, connus ensuite de Louis XIV, plus de quinze ans après, occasionnèrent la disgrâce de Fénélon, on peut juger de la manière dont La Fontaine aurait été reçu, s’il se fût avisé d’imiter jusqu’au bout l’original italien.

Fable II.

Cette fable est joliment contée ; mais voilà, je crois, le seul éloge que l’on puisse lui donner.

V. 33. J’en crois voir quelques traits, mais leur ombre m’abuse.

Il ne faut pas voir quelques traits de la moralité d’un Apologue, il faut voir l’image toute entière. Dans la fable des animaux, dans celle de l’alouette et de ses petits, dans celle du rat retiré du monde, ce n’est pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur entrevoit, c’est la chose même. L’auteur sait ce qu’il a voulu dire, et n’est pas obligé de s’en rapporter aux lumières d’un prince âgé de huit ans.

Fable III.

V. 1. Un homme accumulait, etc.

Fort jolie historiette, dont il n’y a pas non plus beaucoup de morale à extraire, sinon que l’avarice est un vice ridicule ; et que, quand on a le malheur d’en être atteint, il faut bien fermer son coffre.

Fable IV.

V. 1. Dès que les chèvres ont brouté.

L’auteur emploie ici deux vers à insister sur cet instinct des chèvres, de grimper et de chercher les endroits périlleux. Il en a une bonne raison : c’est qu’il fallait inculquer au lecteur cette propriété des chèvres qui fait le fondement de sa fable.

V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches.

C’est que ce sont deux chèvres de grande distinction, de grandes dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prés pour ne point se gâter les pattes.

V. 13.... Pour quelque bon hazard.

Pour quelque plante, quelque arbuste appétissant. Cela pourrait être mieux exprimé.

V. 16. Sur ce pont :

Ce vers inégal de trois syllabes fait ici un effet très-heureux. La Fontaine aurait dû ne pas prodiguer ces hardiesses, et les réserver pour les occasions où elles sont pittoresques comme ici.

V. 18.... Ces Amazones.

Nous sommes accoutumés à ce jeu brillant et facile de l’imagination de La Fontaine, à qui le plus léger rapport suffit pour rapprocher les grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux chèvres avec Louis-le-Grand et Philippe IV, et surtout la généalogie des deux chèvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux de La Fontaine.

Fable V.

V. 11. A présent je suis maigre, etc....

Ceci rentre dans la moralité de carpillon frétin et du chien maigre.

V. 17. Chat et vieux, pardonner !...

Cela est plaisant : mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable, n’est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne pas à la souris, ce n’est pas en qualité de vieux, c’est en qualité de chat. De plus, ces vérités qui ont besoin d’explication, de restriction, ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus avancé que celui du duc de Bourgogne ? Pourquoi mettre dans l’esprit d’un enfant que son grand-père, et peut-être son père, sont impitoyables. Je dis son père, car les enfans trouvent tout le monde vieux. Si Louis XIV lut cette fable, dut-il être bien aise que son petit-fils le crût homme dur et impitoyable ?

Fable VI.

V. 2. Incontinent maint camarade.

Cette fable rentre absolument dans la morale du Jardinier et son Seigneur, (livre IV, fable 4) et dans celle de l’Écolier, le Pédant et le Maître d’un jardin (livre IX, fable 5) ; mais elle est fort au-dessus des deux autres.

Fable VII.

V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris.

Voilà une association dont l’idée blesse le bon sens. Nul rapport, nul besoin réel entre les êtres qu’elle rassemble ; et l’esprit la rejette comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager ? Quel besoin a-t-il de faire fortune, lui et ces deux animaux ? De ce fond défectueux, il ne peut naître que des détails non moins ridicules : tel est celui-ci,

V. 21. Prêt à porter le bonnet verd.

On sait que c’était le symbole des banqueroutiers. La Fontaine baisse beaucoup.

Fable VIII.

V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats...

C’est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel sens peut-on tirer de cette fable ? quelle était l’idée de La Fontaine ? On est fâché de dire que c’est une espèce de radotage. Quel rapport y a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des élémens, dont il résulte une harmonie qu’on ne peut concevoir, et dont le fabuliste ne parle pas ?

Fable IX.

V. 29. Le renard dit au loup, etc.

Voici une fable plus heureuse que les trois précédentes. La Fontaine a déjà établi plusieurs fois qu’on revient toujours à son caractère ; mais de toutes les fables où il a cherché à établir cette vérité, celle-ci est sans contredit la meilleure : aussi y avons-nous souvent renvoyé le lecteur. La manière dont le renard répète sa leçon, la comparaison de Patrocle revêtu des armes d’Achille, sont des détails très-agréables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutumés.

Fable X.

V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.

Si grand, qu’il l’est peut-être trop ; si grand, qu’il mériterait l’honneur d’un Apologue particulier. Cet accessoire est trop étranger à l’idée d’éducation qui est ici la principale

V. 11. N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes.

Ce vers, dont le tour est très-hardi, est fort beau pour exprimer la rapidité avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conquêtes, celle de la Franche-Comté, par exemple ; le secret du roi avait été impénétrable jusqu’au moment où l’on se mit en campagne.

V. 19.... Ne peux-tu marcher droit ?

Cette idée, qui fait le fonds de la fable, ne me paraît pas heureuse. Ce ne doit point être un défaut, aux yeux de l’écrevisse, de marcher comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche à sa fille. Sa fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un effet des lois de la nature. C’est un faux rapport que celui qui a été saisi entre les deux écrevisses, et celui d’une mère vicieuse que sa fille imite. Cet Apologue, pour être d’Ésope, ne m’en paraît pas meilleur. Il a réussi, parce que cette image offre, en résultat, une très-bonne leçon.

V. 27.... Quant à tourner le dos

A son but, j’y reviens...

Il ne fallait pas y revenir. J’en ai dit la raison plus haut.

Fable XI.

V. 6.... Mais l’aigle ayant fort bien dîné...

L’auteur explique pourquoi l’aigle ne mangea pas la pie.

La raison que donne l’aigle du besoin qu’elle a d’être désennuyée, est très-plaisante ; et l’exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.

V. 25. Ce n’est pas ce qu’on croit, que d’entrer chez les dieux.

Vers excellent ; mais je n’aime point l’habit de deux paroisses.

Fable XII.

Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de Conti, neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand rôle dans la guerre de la fronde. C’était un des grands protecteurs de La Fontaine, ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère, qui eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre, par la valeur et les talens qu’il montra dans les journées de Fleurus et de Nervinde. C’est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697, et qui mourut en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne.

V. 4. Non les douceurs de la vengeance.

Ceci est d’une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans la fable 12 du livre X.

... Je sais que la vengeance

Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux.

J’ai négligé alors d’y mettre un correctif, pour éviter la longueur ; mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux l’entendre que moi.

V. 11.... En cet âge où nous sommes.

C’est un malheur de notre poésie, que, dès qu’on voit le mot hommes à la fin d’un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l’autre vers, où nous sommes, ou bien tous tant que nous sommes. L’habileté de l’écrivain consiste à sauver cette misère de la langue, par le naturel et l’exactitude de la phrase où ces mots sont employés.

V. 12. L’univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.

C’est un fort bon vers, quoique l’idée en soit assez commune.

V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire.

Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune prince mourut en 1685, deux ou trois ans peut-être après cette pièce.

V. 25. Et la princesse, etc....

C’était elle qui, avant d’être mariée, s’appelait mademoiselle de Blois. Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière. Elle ne mourut qu’en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernière fut mariée au duc d’Orléans régent, et ne mourut qu’en 1749.

V. 27. Des qualités qui n’ont qu’en vous, etc....

Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes de La Fontaine : et ce qui sait se faire estimer joint à ce qui sait se faire aimer, tout cela me paraît d’un ton trivial et bourgeois.

V. 33. Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie,

Manque un peu trop de délicatesse ; et c’est une transition bien lourde que celle-ci.

V. 34. Je me tais donc et vais rimer

Ce que fit un oiseau de proie.

Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de Scarron, je crois. La voici : Des aventures de ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante, il n’y a pas loin, car nous y voilà.

Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me paraît au-dessous du médiocre, et où l’on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jolis vers :

V. 71.... Ils n’avaient appris à connaître

Que les hôtes des bois ; était-ce un si grand mal ?

Fable XIII.

V. 2. Renard fin, subtil et matois.

La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue. Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux ? Il me semble que c’est mal choisir le représentant du peuple, lequel n’est pas, à beaucoup près, si spirituel et si délié. C’est qu’il fallait de l’esprit pour faire la réponse que fait l’animal mangé des mouches ; et sous ce rapport, le renard a paru mieux convenir.

Fable XIV.

V. 7. Comment l’aveugle que voici.

La Fontaine suppose que l’amour est là, et lui tient compagnie. Cela devrait être, quand on écrit une fable aussi charmante que celle-ci.

V. 8. (C’est un dieu.).

Cette parenthèse est pleine de grâces, et les deux vers suivans sont au-dessus de tout éloge.

V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ?

J’en fais juge un amant, et ne décide rien.

Est-ce un bien, est-ce un mal, que l’amour soit aveugle ? Question embarrassante que La Fontaine ne laisse résoudre qu’au sentiment.

Toute cette allégorie est parfaite d’un bout à l’autre : et quel dénouement ! Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide de l’amour ? C’est le cas de répéter le mot de La Fontaine :

V. 10. J’en fais juge un amant, et ne décide rien.

Fable XV.

V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée.

Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose : Junon et le maître des dieux, qui seraient fiers de porter les messages de la déesse Iris ; cela n’ajoute pas beaucoup à l’idée qu’on avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange, le ton de la vérité. C’est lui seul qui accrédite la louange, en même temps qu’il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne.

V. 22. Son art de plaire et de n’y penser pas.

Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de ces vers après lequel on n’a presque plus le courage de critiquer La Fontaine.

V. 26. Même des dieux : ce que le monde adore

Vient quelquefois parfumer ses autels.

Sa société étoit en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus d’une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait pas, qui même ne l’avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que le « marquis de Lafare et nombre d’autres passaient leur vie chez une petite bourgeoise, savante et précieuse, qu’on appelait madame de la Sablière. » Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame de la Sablière avait de l’esprit et de l’instruction, qu’elle voyait bonne compagnie à Paris, et n’avait pas l’honneur de vivre à la cour.

V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament.

Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées. Et puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît ici déplacé.

V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour.

Il ne fallait pas revenir là-dessus, après avoir dit beaucoup mieux et sans apprêt :

V. 30. Car ce cœur vif et tendre infiniment

Pour ses amis, et non point autrement.

Le reste me paraît faible.

Je trouve aussi l’idée de la fable un peu bizarre, mais il y a des vers heureux. J’en remarquerai quelques-uns.

V. 35.... Douce société.

A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière.

V. 56. Le choix d’une demeure aux humains inconnue.

La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C’est qu’il n’a point la mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons déjà vu plusieurs traits sanglans de satire contre l’humanité : et ce dernier montre assez ce qu’il pensait des hommes.

V. 77. Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger.

C’est-là un trait charmant d’amitié, de ne pas croire à l’oubli, aux torts, au refroidissement de ses amis.

V. 134. A qui donner le prix ? au cœur, si l’on m’en croit.

C’est donc La Fontaine qui aura ce prix : car on ne peut mieux prendre le ton du cœur qu’il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle en quelque sorte celui qui termine la fable des deux amis, celle des deux pigeons. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux que je cite, la même différence qui se trouve entre l’intérêt d’une société aimable et le charme d’une amitié parfaite.

Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de l’auteur, et qu’elle était faite depuis longtemps  ; car il y parle un peu d’amour : ce qui eût été ridicule à l’âge où il était, quand ce douzième livre parut. Au reste, peut-être n’y regardait-il pas de si près ; peut-être croyait-il que, tant que l’âme éprouve des sentimens, elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une vérité triste qu’un autre poète a, depuis La Fontaine, exprimée dans un vers très-heureux ; la voici :

Quand on n’a que son cœur, il faut s’aller cacher.

Fable XVI.

V. 5. L’homme enfin la prie humblement.

Pourquoi cette prière si humble ? Pourquoi l’homme n’arrachait-il pas une branche ? Cela n’est pas motivé. D’ailleurs la morale de cet Apologue rentre dans celui du cerf et de la vigne, qui est beaucoup meilleur (Livre V, fable 15).

Fable XVII.

V. 1. Un renard jeune encore....

Même défaut dans cet Apologue que dans le précédent. C’est presque la même chose que celui du loup et du cheval (livre V, fable 8). Il est vrai qu’il a une leçon de plus, celle de la vanité punie.

V. 25. Le loup, par ce discours flatté,

S’approcha. Mais sa vanité

Lui coûta quatre dents, etc...

L’avantage aussi que La Fontaine a trouvé en introduisant ici un acteur de plus qu’en l’autre, c’est de faire débiter la morale par le renard, au lieu que, dans l’autre fable, le loup se la débite à lui-même, malgré le mauvais état de sa mâchoire.

Fable XVIII.

V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.

Cette fable est jolie et bien contée ; mais elle aura peu d’applications, tant qu’il sera vrai de dire qu’on ne guérit pas de la peur.

Fable XIX.

V. 1. Il est un singe dans Paris....

Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise petite fable ? Comment ses amis la lui ont-ils laissé mettre dans ce recueil ? Un singe qui bat sa femme, qui va à la taverne, qui s’enivre : qu’est-ce que cela signifie ? et quel rapport cela a-t-il avec les mauvais auteurs ? Le froid imitateur, le plagiaire même d’un grand écrivain peut d’ailleurs n’être ni mauvais mari, ni mauvais père, ni ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort à la société, que de l’excéder d’ennui.

Fable XX.

V. 1. Un philosophe austère....

Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce n’est point à la vérité un Apologue, mais une fort bonne leçon de morale, et plusieurs vers sont admirables ; tels sont ceux-ci :

V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,

Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Tel est encore le dernier :

Ils font cesser de vivre ayant que l’on soit mort.

Mais ce qui est au-dessus de tout, c’est ce trait de poésie vive et animée, qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire, mis à mort, vont revivre sur les bords du Styx.

V. 17. Laissez agir la faux du temps :

Ils iront assez-tôt border le noir rivage.

Nul poète n’est plus hardi que La Fontaine ; mais ses hardiesses sont si naturelles, que très-souvent on ne s’en aperçoit pas, ou du moins on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C’est ce qu’on peut dire aussi de Racine.

Fable XXI.

V. 1. Autrefois l’éléphant et le rhinocéros...

Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue, c’est-à-dire, une action d’où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette action même.

Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La Fontaine. La vanité de l’éléphant, le besoin qu’il a de parler voyant que Gille ne lui dit mot, l’air de satisfaction et d’importance qui déguise mal son amour-propre, le ton qu’il prend en parlant du combat qu’il va livrer et de sa capitale : tout cela est parfait. La réponse du singe ne l’est pas moins, et le dénouement du brin d’herbe à partager entre quelques fourmis, est digne du reste.

Fable XXII.

V. 1. Certain Fou poursuivait....

Joli petit conte, et bonne leçon pour qui peut en profiter ; mais j’imagine que les occasions en sont rares.

Fable XXIII.

À Madame Harvey.

 

Madame Harvey était une dame anglaise qui avait beaucoup d’amitié pour La Fontaine, et même c’est elle principalement qui l’engageait à passer en Angleterre, après la mort de madame de la Sablière et de M. Hervard. C’était une femme de beaucoup d’esprit.

V. 5..... Et le don d’être amie,

Expression bien heureuse que La Fontaine a inventée et rendue célèbre.

V. 16. Ils étendent partout l’empire des sciences.

Rien n’était plus vrai et plus exact. La société royale de Londres fondée sous Charles II, jetait les fondemens de la vraie physique établie sur les expériences et sur les faits.

V. 19. Même les chiens de leur séjour.

Voilà qui me paraît étrange ; mais à toute force peut-être les chiens anglais sentent-ils mieux le renard que les nôtres. Ils le chassent plus souvent.

V. 49. Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème.

Nous avons vu dans la fable du chat et du renard :

N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.

Il faut qu’un auteur évite ces contradictions formelles.

V. 52.... Est-il quelqu’un qui nie

Que tout anglais...

Quoi ! tous les anglais ont de l’esprit ! il n’y a point de sots chez eux ! A quoi La Fontaine songeait-il en écrivant cela ?

V. 56. Je reviens à vous....

Ce tour est froid. Il faut revenir à son ami sans y penser et sans l’y faire songer lui-même.

V. 62.... Des nations étranges.

Il veut dire étrangères. Corneille se sert du même mot dans ce sens ; mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me paraît dénuée de grâces, et le mot de Charles II à madame Harvey :

V. 63.... Qu’il aimait mieux un trait d’amour,

Que quatre pages de louanges ;

Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine à cette dame et à madame de Mazarin.

Fable XXIV.

V. 8. Et que j’ai le secret de rendre exquis et doux.

Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux qui suivent.

V. 15. Vous n’auriez en cela ni maître ni maîtresse,

Sans celle dont sur vous l’éloge rejaillit.

V. 17. Gardez d’environner ces roses

De trop d’épines, etc....

Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons vu qu’il n’était pas si heureux dans l’éloge de M. le prince de Conti et de madame Harvey.

Au reste, toute cette pièce est très-agréable ; mais elle fait peut-être allusion à quelque petit secret de société qui la rendait plus piquante : par exemple, au peu de goût que mademoiselle de la Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant appuyé par sa mère.

V. dernier. Non plus qu’Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.

Deux silences cités comme sublimes, l’un dans l’Odyssée, l’autre dans l’Énéide.

Fable XXV.

V. 4. Tous chemins vont à Rome....

C’est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la canonisation.

V. 8. S’offrit de les juger sans récompense aucune.

Ce vers aurait pu donner l’idée de la petite comédie intitulée le Procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière.

V. 18. Les malades d’alors étant tels que les nôtres.

Manière bien plaisante d’expliquer pourquoi les malades d’alors étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à La Fontaine.

V. 37. Il faut, dit l’autre ami, le prendre de soi-même.

C’est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner ; et je voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour en faire sentir l’importance.

Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers le savent par cœur.

V. 53. Ce n’est pas qu’un emploi....

La Fontaine a senti l’objection prise du tort que l’on ferait à la société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que cela puisse arriver.

V. 56. Ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas :

Les honneurs et le gain, tout me le persuade.

Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l’amour de la retraite : et quelle force de sens dans ces vers-ci :

V. 60. Magistrats, princes et ministres,

...................................................

Que le malheur abat, que le bonheur corrompt.

Et surtout ce vers admirable qui suit :

Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.

On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de meilleurs vers.

Conclusion.

Après cet examen, qu’il était aisé de rendre plus exact et plus sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu être étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain si justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent point la langue, la versification, etc ; je n’insiste que sur celles qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a pu remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise ; un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée, sujette à discussion ; enfin quelques autres qui sont entièrement contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées dans son esprit ; et s’il s’en est glissé plusieurs dans un livre qui entre dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient jamais été faits, qu’on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc ? Je l’ai déjà dit. Ne point lire légèrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des écrivains les plus célèbres, former son jugement par l’habitude de réfléchir. Mais c’est recommencer son éducation. Il est vrai ; et c’est ce qu’il faudra faire constamment, jusqu’à ce que l’éducation ordinaire soit devenue meilleure, réforme qui ne paraît pas prochaine.

 

NOTES :

1. Nous avons, contre l’usage, adopté le sentiment de l’académie pour l’orthographe de ce mot, appuyés aussi sur son origine, eremus, désert.  

 

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