Le Puits de la vérité - Remy de Gourmont (1858 – 1915)

 

PARIS

SOCIÉTÉ DES TRENTE

ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19


1922


 

LE PUITS DE LA VÉRITÉ

 

C’est une singulière idée de représenter la vérité par une femme nue, et par une femme qui sort d’un puits un miroir à la main. Au fait, cela veut peut-être dire que c’est là un spectacle rare, et qu’il ne nous sera jamais donné de les contempler. Mais que l’on fasse sortir du puits une femme, un homme ou un enfant, le symbole serait également chimérique, car les femmes, que les hommes accusent volontiers de mensonge, ne sont guère disposées à garder pour elles seules le compliment, et quant aux enfants, c’est la graine même de la mauvaise plante. Un instituteur belge vient de faire dans les classes de son école de curieuses expériences sur la véracité enfantine. « La vérité sort de la bouche des enfants », dit le proverbe. Hélas ! pas plus de là que du puits légendaire ! L’enfant ne sait pas qu’il y a des choses vraies et des choses qui ne sont pas vraies. Quand on l’interroge, il répond ce qui lui passe par la tête, ce qui pourrait être, mais jamais ce qui est. C’est une grande école, à Gand. Il y a plusieurs instituteurs ou professeurs, tous bien connus de tous les enfants qui ont l’occasion de les voir chaque jour. L’un d’eux est imberbe : pas plus de poils au visage que dans la paume de la main. On demande aux enfants : De quelle couleur sont les moustaches de M. Ch. ? Et bien sagement les petits innocents répondent : l’un, qu’elles sont noires ; l’autre, qu’elles sont blondes ; les autres les trouvent brunes, blanches, grises, rousses. Est-ce mensonge ? Non. Défaut d’observation seulement. Cet instituteur a voulu prouver le peu de valeur du témoignage des enfants appelés en justice. Par cette expérience et dix autres, il a très bien réussi.

 

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L’HOMME PRÉHISTORIQUE

 

Il y a toute une catégorie de savants qui ne sont guère sérieux vraiment. Ce sont ceux qui opèrent dans la préhistoire, dans les temps obscurs qui ont précédé ceux sur lesquels nous avons des documents explicites. Ils tâchent de reconstruire ces civilisations hypothétiques, ce qui serait louable s’ils ne faisaient surtout appel à leur imagination qui n’est pas démesurée. Leur triomphe est quand ils découvrent une antique sépulture qui leur livre le squelette d’un homme évidemment très vieux. Alors une hypothèse est bientôt construite qui, généralement, manque d’originalité. Invariablement, le crâne exhumé signale une race nouvelle. Comme ils se figurent que tous les hommes de ces époques anciennes devaient être identiques les uns aux autres, la moindre différence de volume ou de forme dans un crâne leur suffit pour cela. Ainsi on vient de découvrir, paraît-il, au Canada, les restes d’un géant, qui remonteraient, d’après le terrain, à une antiquité très haute et aussitôt le découvreur certifie qu’ils proviennent « d’une race préhistorique de géants, qui habitait cette partie de l’Amérique avant les Indiens. » Il y a des gens qui font dans l’ordinaire de la vie des raisonnements de cette force, mais on les regarde de travers. Quand on travaille dans le préhistorique, il paraît que c’est permis. Qui ne se rend compte, avec un peu de bons sens, qu’il y a toujours eu des géants et même qu’aux époques primitives, ils furent plus ou moins considérés comme des dieux, comme des merveilles ? On devait les inhumer avec un soin particulier. Et, de fait, beaucoup de sépultures préhistoriques fournissent des crânes anormaux. Ce qui doit nous parvenir le plus souvent comme spécimens des races primitives, ce sont des phénomènes !

 

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LA FIN DU SOLEIL

 

Comme la terre ne survivrait pas au soleil, comme sa mort devancerait même très probablement celle de l’astre du jour, on voudra peut-être savoir combien d’années de chaleur, c’est-à-dire de vie, le soleil recèle dans son foyer. Les mathématiciens, qui ne doutent de rien, se sont mis au travail. Étant données, disent-ils, la quantité de chaleur que le soleil rayonne dans l’espace et les conditions de rayonnement, rien n’est plus facile. Les résultats de leurs calculs, cependant, varient de six mille ans à quelques milliards d’années. Et M. de Launay, qui est géologue et n’a de confiance que dans les sciences d’observation, raille les mathématiciens, montrant qu’ils ne trouvent jamais au bout de leurs calculs que ce qu’ils y ont mis tout d’abord. Tout est dans le point de départ ; s’il est hypothétique, on ne peut aboutir qu’à une hypothèse, qui n’est souvent qu’une chimère. Nous ne savons rien de ce qui concerne le commencement des choses. Aussi loin que remonte dans le passé l’expérience humaine, ce qui est peu de chose, à la vérité, nous voyons les grands mouvements de la nature toujours pareils à eux-mêmes, voilà tout. Or, sans données précises sur les origines des choses, nous ne pouvons raisonner équitablement sur leur fin. C’est au point qu’on se demande si de telles recherches ont bien un caractère scientifique et si les inventeurs de systèmes du monde, les Kelvin ou les Arrhénius, sont vraiment autre chose que les plus brillants de nos romanciers ? La physique mathématique traverse certainement une période romanesque. Depuis les ions jusqu’au soleil et aux étoiles, ce ne sont que romans, fort bien déduits, mais plus intéressants que solides, et qui prouvent moins la science que l’imagination de leurs auteurs, si science veut dire encore connaissance exacte des choses.

 

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LES INFUSOIRES

 

On sait que ce sont de tout petits animaux qu’on découvre dans l’eau avec un microscope. Ils passent le temps à tourbillonner et à chasser. Les uns, pour ne pas perdre de temps, ont la bouche toujours ouverte et on avait cru jusqu’ici qu’ils avalaient indistinctement toutes sortes de nourritures. Or il paraît qu’ils savent parfaitement choisir ce qui leur convient et qu’entre de la craie et du jaune d’œuf, ils n’hésitent pas et choisissent le jaune d’œuf. Il y a donc je ne sais quel rudiment d’intelligence dans ces infiniment petits et un savant russe, M. Métalnikow, a entrepris bravement d’étudier leur psychologie. L’âme des infusoires n’est pas si simple qu’on le croirait et si on les trompe, on ne les trompe pas deux fois. On leur fait très bien avaler du verre pilé, de l’arsenic ou du mercure, mais ces choses les dégoûtent profondément et quand on veut recommencer, ils passent leur chemin. Même ils refusent énergiquement et cela, du premier coup, d’ingurgiter le moindre grain d’amidon trempé dans la teinture d’iode. Ils ont un faible pour le carmin, mais refusent d’en absorber plusieurs fois de suite. Sagement, ils craignent l’indigestion. Pour varier leur menu, ils acceptent un peu de sépia. Mais ce qui leur fait le plus de plaisir, c’est l’alcool. Ils en prennent tant qu’on veut. En somme, les infusoires se conduisent assez bien comme les humains. Ils aiment ce qui flatte leur goût, se jettent voracement sur tout ce qui est nouveau et s’en détournent aussi vite. Qui croirait que dans une goutte d’eau il peut y avoir des petits êtres doués d’une certaine faculté de choix, non pas des animalcules qui vivent au hasard, mais qui, au contraire, savent fort bien ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas. Je sais bien que ce n’est qu’un mécanisme, mais chez nous, qu’est-ce que c’est donc ?

 

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LA BÊTE DU GÉVAUDAN

 

Qu’est-ce que c’était ? On a hésité longtemps entre un loup, un ours, une hyène échappée de quelque ménagerie. Un curé du pays a écrit un gros volume pour démontrer que ce ne pouvait être qu’un monstre apocalyptique suscité par Dieu pour punir de leurs crimes les montagnards du Gévaudan. Ce serait bien le cas de dire que les voies de Dieu sont insondables ! Un professeur à la faculté de médecine de Montpellier, peu enclin au mysticisme, a eu, à la suite de l’examen des faits mis au compte de cette fabuleuse bête, une autre idée, c’est qu’elle n’a jamais existé, du moins en tant qu’animal, c’est que la Bête du Gévaudan était un homme ! L’hypothèse se tient très bien et concorde avec la plupart des méfaits, qui furent plus ou moins bien constatés. D’abord, la Bête ne dévorait jamais ses victimes, mais assez souvent elle les éventrait dans le goût de Jacques l’Éventreur lui-même. On constata une fois au moins qu’elle avait pris soin de couper le cou à sa proie, une autre fois de l’enterrer, ce qui serait bien extraordinaire de la part d’un monstre animal. Bien plus, si l’on peut dire, les témoignages s’accordent pour lui reconnaître le don de la parole ! Tout cela et bien d’autres choses encore, quoiqu’on ne puisse pas se fier absolument aux racontars de paysans affolés, ont fait supposer à M. Puech que la bête n’était autre chose qu’un fou sadique qui errait dans les campagnes et terrorisait les habitants. Les malheureux paysans n’eurent jamais l’idée qu’il pût exister un homme capable de tant de crimes et aussi hideux ; de là, la légende de la Bête, qui avait au moins l’avantage de justifier l’humanité. Le fou, qui en dehors de ses crises, était peut-être inoffensif, ne fut jamais soupçonné. Le résultat fut qu’il périt sans doute beaucoup d’humains, mais moins qu’on ne l’a dit, et que la contrée fut entièrement purgée des loups, auxquels on fit furieusement la chasse, et qui disparurent. Les animaux avaient payé pour l’homme.

 

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VIVRE SA VIE !

 

Des gens qui ne connaissent peut-être pas bien le sens des mots, ont essayé de bafouer cette expression que, paraît-il, un théâtre assez maladroit a popularisée : Vivre sa vie… Pour moi, je n’en connais guère de plus belle, de plus vraie et de plus juste. Ce sera notre premier plaisir et, comme notre plaisir, ce sera notre devoir. Il est bien évident qu’il faut vivre pour soi, avant de vivre pour les autres. Le christianisme, lui-même, qui vante et propage beaucoup le sacrifice, a reconnu cette formule en ordonnant à ses fidèles de penser avant toute chose à leur propre salut. Nous, qui mettons volontiers notre salut sur cette terre injuste, pensons à l’accomplir intégralement et pour cela vivons notre vie, celle qui nous a été donnée, telle qu’elle nous a été donnée. Il faut d’abord vivre, et avec toute la joie compatible avec notre état, joie que viendra souvent colorer la douleur, mais sans nous déconcerter plus d’un moment. Ce que l’on peut voir d’égoïsme dans cette belle expression est de l’égoïsme nécessaire et bienfaisant même socialement. Gœthe disait, quand on lui parlait de ceux qui prétendent faire le bonheur de l’humanité : « Que chacun commence par se rendre soi-même heureux et le bonheur universel ne tardera pas à régner ». Vivre sa vie est une excellente formule. Faudrait-il donc vivre la vie de son voisin, par exemple ? Il s’y opposerait, car que pourrions-nous lui offrir, en échange de sa vie, sinon la nôtre, dont il n’a que faire ? Si nous sommes nés pour vivre, nous sommes nés pour vivre notre vie. C’est d’elle que nous avons la charge et il nous en faut le bénéfice. Puis, a-t-on réfléchi que vivre sa vie, c’est en vivre souvent des centaines d’autres par surcroît ? Vivre avec force, c’est répandre autour de soi la bonne odeur de l’énergie.

 

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VIVRE VITE ?

 

C’est la grande maladie ou du moins la grande manie de ce temps. Il faut aller vite, toujours plus vite. Il faut vivre vite, toujours plus vite. Je ne sais pas trop vraiment ce que cela veut dire, car il n’appartient à personne d’allonger ou de raccourcir le temps. Cela signifie peut-être qu’il faut faire de plus en plus de choses dans un temps donné, emmagasiner le plus de connaissances, le plus de sensations, le plus d’argent. Soit, mais cela ne dit pas encore que l’on ait vécu plus vite. Celui qui ne fait rien arrive exactement à la même heure au bout de la journée. Au cours d’une récente enquête, organisée par Les Marges, Aurel nous découvre que les hommes d’aujourd’hui veulent aussi aimer vite. Si au bout de trois entrevues, la dame ne s’est pas décidée à l’importante, comme disent, mais de tout autre chose, les Italiens, l’amoureux de la belle, et de la vitesse, porte ailleurs la trépidation de son cœur. Adieu les lentes rêveries, les longs désirs. L’amour devient impérieux comme un ordre de bourse.

Il s’agit avant tout de ne pas perdre son temps, ou de n’en perdre que ce qu’on en a sacrifié d’avance. C’est une des manières de vivre vite. C’est peut-être aussi une des manières de ne pas vivre du tout. À moins que ce ne soit qu’une manière de paraître. Que de gens, avec leur prétention d’expédier rapidement affaires sur affaires, sont tout simplement affalés chez eux à s’ennuyer ! Mais qu’on ne le sache pas, c’est tout ce qu’ils demandent. Il semble bien pourtant qu’on flâne de moins en moins le long de la vie, encore que je voie ceux qui mènent l’existence la plus sérieusement occupée trouver du temps pour tout, même pour en perdre les heures auprès d’une femme. Il est vrai qu’ils n’appellent pas cela du temps perdu, mais au contraire du temps gagné sur la vie, puisque c’est du temps agréable.

 

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L’HONNÊTE PROVINCE

 

Tous les vols, tous les crimes, toutes les tragédies qui affligent l’humanité semblent se concentrer à Paris, où les journaux croient de leur devoir d’en tenir un répertoire fort exact et fort déplorable. Il est certain que les faits-divers trop complets de la presse moderne donnent un triste tableau de la société, quand on ne réfléchit pas que ce tableau est formé de morceaux patiemment rapportés et assemblés, quand on ne se rend pas compte que, sans les journaux, la plupart, pour ne pas dire la totalité de ces méfaits, nous demeureraient inconnus, et que nous pourrions, au contraire, nous faire assez facilement l’idée que nous vivons en un siècle de particulière honnêteté, de spéciale douceur. Cette idée consolante, on la possède quand on consent à gagner pour quelque temps la province, surtout certaines provinces, et à n’y plus lire, du moins pour quelque temps, les feuilles. On éprouve alors la sensation qu’enfin il ne se passe plus rien dans le monde, en dehors des choses de tous les jours, et vraiment c’est reposant. Les mœurs générales, sur lesquelles les journaux nous trompent, car ils ne peuvent noter que l’exceptionnel, apparaissent soudain, débarrassées de la vision des reporters et des agences d’information, ce qu’elles sont vraiment, des mœurs de gens depuis longtemps civilisés, qui ne songent qu’à travailler et à jouir paisiblement de leurs travaux. La vieille province, à l’abri de son calme et de son honnêteté, ne frémit jamais qu’aux nouvelles qui lui viennent de Paris dans un état extrême de concentration et de grossissement. Il ne se passe chez elle rien qui puisse l’émouvoir, sinon à des intervalles très éloignés et qui laissent à la sensibilité le temps de se reposer et de reprendre son aplomb. Si les journaux locaux voulaient s’en tenir aux méfaits de la région, ils seraient vides et la colonne des tribunaux s’enrichirait lentement d’une rixe ou d’un vol de lapins. On a vu, en d’heureuses régions, les cours d’assises chômer pendant plusieurs sessions et les juges civils même manquer de procès. Mais Paris est là et on pêche dans son répertoire pour n’avoir pas l’air trop honnête ! Car l’honnêteté et la simplicité sont des états dont on finit par avoir presque honte, des états obscurs, peu estimés, dirait-on, et dont on ne parle jamais. Résignez-vous au silence : cela vaut mieux que de changer d’état.

 

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APPÉTITS D’AUTREFOIS

 

On a beaucoup parlé, ces temps derniers, des appétits d’autrefois, des estomacs d’autrefois, des pantagruéliques repas d’autrefois, et l’on a dit, comme toujours, que si nous mangeons moins, cela tient à nos mauvaises santés, qui ne supportent plus de tels excès. Nos habitudes ont changé, mais cela ne tient nullement à nos santés, qui valent bien celles de jadis, si même elles ne valent beaucoup mieux. Et nous pourrions, si nous le voulions, manger comme on mangeait encore au xviiie siècle et plus tard même en beaucoup de provinces. Nous n’en serions pas plus incommodés que nos pères. Si nous ne le faisons plus, c’est que nous n’en avons plus le moyen, c’est que la vie est devenue beaucoup trop chère. J’ai calculé, d’après des exemples donnés, que pour avoir une table servie comme celle d’un célibataire de revenus honorables, mais non excessifs, de l’an 1770, il en coûterait à peu près, en ne comptant que ce qui se mange, à l’exclusion du vin et de toutes les dépenses de service, de quatre-vingt à cent francs par repas, soit plus de soixante mille francs par an. Toutes les autres dépenses ayant augmenté en proportion, sans compter celles qui étaient alors inconnues, on voit à quel taux cela mettrait la vie. Ce n’est pas notre estomac qui se refuse aux amples nourritures, c’est notre bourse qui se refuse à les payer. Mais cela a eu, pour les gens riches, toutes sortes d’avantages. Mangeant beaucoup moins, ils se sont beaucoup mieux portés. Ils ont gagné en activité. Ils ont appris à varier leurs plaisirs. On peut dire que la cherté croissante de la vie a eu les plus heureux effets sur la civilisation. Malheureusement, tous les hommes ne peuvent pas considérer la question du même œil.

 

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L’ENTÊTEMENT

 

Il est très bien ce jeune homme qui a traversé tout le Sahara, d’Alger à Tombouctou, sans caravane, avec un ou deux compagnons, et qui est revenu avec la même simplicité. Mais pourquoi le journal qui a conté cette promenade hardie, ajoute-t-il que ce M. Le More l’accomplit avec « le tranquille entêtement qui caractérise sa race. » Est-il donc Breton ? Nullement, il est Tourangeau. C’est la première fois que j’entends qualifier ainsi les habitants de la Touraine, mais on connaît si mal les caractéristiques des provinces de France, et même de la sienne ! Même le blason populaire ne dit pas grand’chose des Tourangeaux, qui paraissent n’avoir jamais étonné leurs voisins. Les dictons qui les concernent sont rares. Le plus aimable est celui-ci : « Les rieurs de Tours », et le plus fâcheux, cet autre : « Mou comme un Tourangeau ». Associés aux Angevins, ils ont encore fait dire :

Des Tourangeaux, Angevins,
Bons fruits, bons esprits, petits vins.

Mais, nulle part, je ne vois trace d’entêtement, bien au contraire. Tandis qu’il n’y a aucun doute sur la réputation de la Bretagne entêtée. La tête de Breton est ainsi qualifiée jusqu’en Languedoc : Testud coumo un Bretoun. Est-ce bien exact d’ailleurs ? Si on prend les Bretons célèbres, on voit qu’ils furent surtout versatiles, ainsi d’ailleurs que le commun des hommes. C’est Chateaubriand, c’est Lamennais, c’est Renan. Aussi bien un homme intelligent ne peut pas être entêté. Il ne faut pas confondre l’entêtement avec la persévérance, avec la fermeté. L’entêtement caractérise l’être borné et méfiant. Ce n’est pas un compliment, malgré toutes les épithètes qu’on y peut ajouter. La vieille réputation d’entêtement est sans doute venue aux Bretons de leur ignorance et de leur particularisme. Ne comprenant pas les autres, ils n’en étaient pas compris. Ils se refermaient sur leurs idées et vivaient dans un isolement dénué de curiosité, considérant avec hostilité le monde qu’ils croyaient hostile. L’entêtement du Breton était surtout de la méfiance.

 

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VÉGÉTARISME

 

On ne sait généralement pas qu’il y a à Paris des restaurants végétariens où on mange tranquillement des aliments qui se dénomment : Protose, Nuttose, Nuttolène, Fibrose. On vous les sert accommodés avec du Nutter, qui est du beurre végétal et les gens qui entrent là commandent sans étonnement un : « Protose rôti aux tomates ». Je ne crois pas que ce soient là de nouveaux volatiles ou des anatrupèdes moins connus encore que l’okapi, ce qui serait tout à fait contradictoire avec l’esprit de ces honnêtes maisons. Puis, le végétarien n’est pas, comme on le croit, une âme simple. C’est une âme, sans doute, mais qui ne se laisserait pas prendre à de telles fraudes. Enfin, ces agapes sont peu fréquentées par les millionnaires et le dernier okapi a été vendu empaillé, trente mille francs, à M. Edmond Perrier, directeur du Muséum. Ces nourritures mystérieuses ne sont pas non plus des légumes japonais, ni des arbustes chinois. Qu’est-ce que c’est donc ? Je n’en sais trop rien. Peut-être de vagues produits albuminoïdes extraits de végétaux de bonne volonté ? J’ai sous les yeux le menu d’un de ces établissements, qui les qualifie de « viandes végétales », ce qui n’est pas sans me faire un peu rêver. Ah ! mes gaillards, il vous en faut tout de même sur le papier, de la bonne viande ! Il vous en faut au moins l’illusion et vous voulez pouvoir dire, tout comme les autres : « Ce soir, le rôti était excellent ». Et si on vous pousse un peu, vous laissez tomber que c’était du protose, mais cuit à point, une merveille de protose, ce qui n’est point sans ébaubir votre interlocuteur. Ces festins alléchants sont arrosés des bières sans alcool, de jus de myrtilles, de jus de poires, voire de jus de raisins frais. J’ai noté sur ladite carte un certain Nectar de la Côte d’Azur, qui, j’espère, répond à son nom. On ne s’ennuie pas un instant dans le végétarisme.

 

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CAFÉ SANS CAFÉINE

 

Café sans caféine, tabac sans nicotine, vin et bière sans alcool, viande végétale, luxe sans fortune, amour sans amour, tout cela est bien le produit d’un temps où on ne vit que d’apparences, où la suprême adresse semble être de lâcher la proie pour l’ombre, où l’on se résigne à être malheureux pourvu que les autres vous croient heureux. Mais est-ce bien particulier à notre temps et la manie de paraître ne fut-elle pas de tous les temps ? D’Aubigné se moquait déjà de ce travers dans son amusant Baron de Fœneste et sans doute qu’à toute époque il s’est trouvé des gens pour en rire. On peut dire cependant qu’il ne fut jamais plus intense qu’à l’heure présente. C’est d’ailleurs un vice éminemment social et très favorable à la prospérité des États. Sans la vanité, que deviendrait la civilisation ? Est-ce même un vice, et d’ailleurs qu’est-ce que le vice ? Rien autre chose, peut-être, que la vertu que nous ne possédons pas ? Si nous sommes prodigues, rien ne nous déplaît comme l’avarice, encore qu’elle ait sa valeur, si on en considère autre chose que la caricature. Si nous sommes avares, ce sera la prodigalité, qui pourtant nous fait participer à son plaisir. Laissons donc les gens jouir par la vanité, s’ils sont incapables d’autres joies ou même si, plus encore qu’aux autres joies, ils participent à celle-là. Aimeriez-vous une femme qui ne serait pas un peu vaniteuse, c’est-à-dire un peu coquette, qui se laisserait mollement éclipser par les autres femmes ? L’orgueil est plus beau, sans doute, mais il est bien sombre. C’est un vêtement d’intérieur. Il en faut un autre pour sortir. Maintenant que j’ai suffisamment loué la vanité, je puis bien ajouter qu’elle ne m’est guère sympathique. Être m’a toujours séduit plus que paraître. Je suis l’homme qui se satisfait le moins des apparences. Est-ce que j’aurais la vanité de cela ? Tout n’est que vanité.

 

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SUPERFLUS

 

A-t-on quelquefois remarqué que plusieurs des petits agréments, des petits superflus de notre civilisation nous viennent des sauvages ou de ces peuples très différents de nous et que nous appelons volontiers des barbares ? Le café et le thé sont des produits barbares, mais le cacao et le tabac sont des produits sauvages. Les barbares et les sauvages ont donc ajouté quelque chose, qui n’est pas sans importance sensible, aux anciens plaisirs de l’humanité blanche. D’où me viennent ces réflexions ? De lectures à travers le xviiie siècle où le chocolat eut un rôle si amusant. C’était une denrée fort connue, mais qui était encore à peu près étrangère au peuple, probablement à cause de son prix, de l’incertitude de sa préparation et aussi de sa mauvaise qualité, la fraude y étant déjà pour quelque chose, vraisemblablement. Qu’il soit à cette époque un aliment raffiné et coûteux, il n’y a aucun doute. Quelques tablettes constituent un cadeau apprécié. Casanova, qui se pique de bon goût, quoi qu’il apparaisse souvent comme un homme assez vulgaire, emporte toujours avec lui une provision. Et où la tient-il ? Dans sa cassette, avec ses bijoux. Il donne une livre de chocolat aux gens qu’il veut honorer. Un valet qu’il prend à son service le séduit par son art de faire le chocolat. Costa, espagnol, retire de ce talent un certain lustre provisoire. Un homme chez qui on mange de bon chocolat monte aussitôt dans son estime. C’est une preuve de délicatesse. Le chocolat a encore un autre mérite aux yeux de Casanova. C’est un réconfortant, et le perpétuel amoureux prétend y avoir souvent réparé ses forces. Cette réputation n’est pas tout à fait morte. Elle contribue à établir ses mérites tout en les rendant un peu suspects. C’est amusant de retrouver dans de vieux écrits l’origine aristocratique de nos plaisirs les plus communs.

 

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CENTENAIRES

 

Enfin ! Nous possédons une statistique des centenaires. Elle est fort brillante. L’Europe n’en possède pas moins de sept mille. Il est vrai que sur ce nombre près de quatre mille appartiennent à la Bulgarie. Eu égard à la population de cet État, cela fait un centenaire par cent habitants. C’est excessif, alors que la Suisse, renommée pour sa sagesse, n’en détient aucun. On découvre encore que les pays où, après la Bulgarie, ils sont le plus nombreux, sont presque groupés dans la même région, qui est une région pastorale, donc sobre. L’Espagne, qui approche de la Serbie comme fertilité en centenaires, est aussi un pays de sobriété, et tout cela semble prouver qu’il y a un certain rapport entre les auberges et les cimetières. On pense aussi au fameux lait bulgare, célébré par M. Metchnikoff, et à son action sur la flore et sur la faune intestinales, composées, comme on le sait, des animaux les plus féroces et des champignons les plus redoutables. On a probablement raison, mais il se peut aussi que l’on se trouve, en ce qui concerne en particulier les Bulgares, centenaires invétérés, en présence d’une race réfractaire à l’usure, martelée dans un métal spécialement solide. J’ai peut-être tort, mais je ne crois pas beaucoup aux régimes et le lait bulgare n’est pas autre chose qu’un régime. Jusqu’à ces derniers temps, où l’élevage intensif en a fait disparaître l’usage, on en consommait beaucoup en Basse-Normandie, où les centenaires ont toujours été très rares et où les maladies ne le sont pas du tout. Je serais plutôt incliné à attribuer la longévité des Bulgares à la frugalité de leur vie en même temps qu’à la résistance de leur tempérament initial. On pourrait même dire qu’il faut qu’il soit joliment vigoureux ! Du lait caillé et encore et toujours du lait caillé, si ce n’est vraiment qu’à ce prix qu’on devient centenaire, c’est un peu cher. Et puis, est-ce bien utile ? Mais je m’arrête, pour ne pas faire de peine à M. Metchnikoff.

 

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POUR S’EN ALLER !

 

J’ai appris avec plaisir, avec un plaisir mélancolique, que la crémation était en progrès parmi nous. C’est un goût qui m’a pris sur le tard, à la suite d’une cérémonie de ce genre à laquelle je n’ai pas assisté sans émotion. On ne comprend guère que l’Église catholique soit réfractaire à ce mode funéraire, qui semble au contraire avoir été imaginé pour elle et pour répondre à ses paroles liturgiques : « Tu es cendre et tu retourneras en cendre. » Cendre et fumée. J’étais resté en dehors du monument et je ne quittais pas des yeux la fumée qui n’est pas seulement symbolique, mais bien réelle, bien épaisse et bien noire. C’était fort impressionnant de voir un être s’en aller ainsi, disparaître à jamais dans les espaces, sous le soleil éternel. C’est moins sombre que l’enfouissement, cela éveille des idées moins funèbres et il me semble que cela s’allierait mieux avec l’idée d’immortalité avec laquelle beaucoup d’humains n’ont pas encore rompu. Mais il faudrait, pour donner toute sa grandeur à cette dernière scène, qu’elle puisse se passer en plein air, comme dans les funérailles de jadis, que les assistants ne fussent pas entassés dans une salle sans caractère et d’ailleurs souvent trop étroite. Il est certain que ce système réclame encore bien des perfectionnements. Il est trop lent, il exalte la douleur au lieu de l’assoupir, comme les chants liturgiques dont la grandeur est incomparable, mais peut-être que sa décence et sa simplicité l’emportent sur tout. Puis son antiquité le rend vénérable. Il n’y a de fâcheux que son vocabulaire. Four crématoire, quelle expression ! Voilà évidemment qui n’attirera pas à l’incinération la clientèle des gens de théâtre. Maintenant on me dira que ceci ou cela… Je sais, il vaut mieux n’y pas penser. C’est assez mon avis.

 

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LES TEMPÉRAMENTS

 

Tout le monde connaît l’ancienne classification des tempéraments en sanguin, bilieux, lymphatique et mélancolique ou nerveux. Comme c’est loin de correspondre à des états bien définis on chercha plus de précision en unissant deux caractéristiques ensemble : nervoso-sanguin, lymphatico-nerveux, etc. Enfin, ces qualificatifs étaient tombés dans un grand discrédit, lorsque un médecin de Lyon, le Dr Sigaud, les voulut faire revivre sous des noms nouveaux, qui ne sont ni plus justes, ni plus clairs que les anciens. Voici les noms nouveaux : Cérébral, musculaire, respiratoire, digestif. Mis en regard de la vieille nomenclature, ils lui correspondent exactement :

Cérébral = Nerveux

Musculaire = Bilieux

Respiratoire = Sanguin

Digestif = Lymphatique

Je ne crois vraiment pas qu’il y ait là de quoi révolutionner la médecine, ainsi qu’on l’a dit un peu légèrement. C’est plutôt un retour à la vieille médecine humorale, dont la médecine contemporaine est assez loin. Il y a tout de même quelque chose de sommairement vrai dans les deux classifications. Il y semble bien qu’il y ait un type respiratoire ou sanguin. Ces gens ne peuvent vivre qu’au grand air. Ils exigent qu’on ouvre les fenêtres par des températures souvent peu favorables. Ce sont eux qui baissent toutes les vitres dans le Métropolitain, dans les autobus. Ils se délectent dans les courants d’air, néfastes aux autres tempéraments. Ils doivent être très nombreux. Le lymphatique, que M. Sigaud appelle digestif, a besoin de beaucoup manger. Le cérébral ou le nerveux est facile à déterminer. Quant au musculaire, je ne vois pas en quoi il serait spécialement bilieux, et cela semble la vraie innovation du Dr Sigaud, qui y classe les actifs, ceux qui ne peuvent pas tenir en place, type dont l’existence n’est pas douteuse. Il sera amusant de classer les gens connus, ainsi que ses amis et connaissances, dans la catégorie qui leur convient, soit selon l’ancienne, soit selon la nouvelle mode.

 

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ALCOOL ET CRIMES

 

Je crois décidément que l’alcool, que l’on veut rendre responsable de tout le mal présent, n’a qu’une petite part dans la genèse des crimes. A-t-on remarqué, d’abord, qu’il s’en perpètre tout autant en pays sobre qu’en pays de buveurs ? Voici ce qui se passait l’autre jour en Algérie : deux bergers indigènes, près de Palestro, rencontrent un enfant et par manière d’atroce plaisanterie l’attachent à la queue d’un bœuf, qui prend la fuite et réduit la victime en l’état que l’on devine. On la retrouva, deux ou trois lieues plus loin, réduite en lambeaux. Ne dirait-on pas que ces individus étaient deux brutes ivres ? Or, cela se passe en pays musulman, et il y a beaucoup de chances pour que ces brutes ignorent l’alcool. L’Espagnol buveur d’eau est-il plus doux que l’Anglais buveur de gin et de brandy ? En Italie, dont la population est une des moins alcooliques d’Europe, le crime est plus fréquent que partout ailleurs. Je n’esquisse pas une défense de l’alcool, que je suis loin de préconiser, mais je doute qu’il puisse transformer un homme placide en meurtrier. L’alcool rentre dans le genre des explications faciles qui dispensent de la recherche exacte des causes. Crime, voyez alcool. Le renvoi se justifie sans doute parfois, mais pas toujours. Il en est de même de la folie. C’est une maladie qui frappe les gens sobres tout autant que les autres, et c’est une question de savoir si un fou alcoolique est devenu fou parce qu’il buvait, ou buvait parce qu’il était fou. Bien des raisonnements doivent ainsi être renversés. On prend l’effet pour la cause. Il est vrai que, lorsqu’on a renversé les termes, on n’est pas plus avancé qu’avant. Laissons les hommes croire ce qui leur est le plus avantageux.

 

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COLLÈGE D’ATHLÈTES

 

Je suis quelquefois assez content, puisque je devais recevoir la vie, de l’avoir reçue assez tôt pour échapper à quelques folies de ce temps. Par exemple, je n’ai rien à redouter du collège d’athlètes. Ce danger n’atteindra que ceux qui naissent maintenant ou qui sont nés d’hier, et c’est avec une vraie satisfaction que je pense qu’on m’aurait peut-être fourré dans cette chose et que j’aurais été une autre chose à donner des coups de poing, à lancer des balles de cuir avec le pied, à dévorer l’espace ou à pratiquer tel ou tel sport par lequel les esprits nouveaux entendent remplacer l’exercice de la vie et de l’intelligence. Ce collège formera aussi de beaux hommes, dit-on. J’en doute un peu. C’est la nature et non la méthode qui fait les Antinoüs et même les Milon de Crotone. Cette question de la culture physique est pleine de paradoxes. Les hommes les plus forts ou les plus agiles se sont souvent rencontrés parmi ceux qui ignoraient profondément leur force ou leur agilité, ne l’ayant jamais mise à l’épreuve. Des muscles solides s’acquièrent aussi bien en ne faisant rien, en vivant tout bonnement, qu’en suivant le régime le plus strict et le plus savant. La nature, d’ailleurs, nous donne l’exemple de cette méthode simplifiée, et les animaux les plus souples de la création, les félins, ne remuent jamais que pour conquérir leur proie, la mangent, puis dorment le plus longtemps possible. Je sais bien que l’homme n’est pas tout à fait un tigre, même dans ses mœurs. Il est un singe, et fait pour la gambade. C’est l’excuse du sport et des collèges d’athlètes. Il faut cultiver ses facultés.

 

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LA JEUNESSE

 

À intervalles assez réguliers une jeunesse se révèle différente de ses aînés. Ils n’aimaient pas le mouvement et elle se voue aux sports ; ils avaient l’esprit tourné à la philosophie et à la science, elle retourne aux idées religieuses ; ils suivaient une politique de réformes sociales, elle s’oriente vers le passé et rêve de Louis XIV. Et tous les gens à courte vue qui méditent sur cette phase de réaction, ne manquent jamais de la croire définitive, en même temps qu’ils la croient de la plus haute importance. La vérité est que ces directions de la jeunesse sont généralement fort passagères et qu’il n’en résulte rien de durable. C’est une mode qui permane le temps d’une mode, celui d’une saison. La jeunesse vieillit très vite. Elle a atteint l’âge de raison, l’âge de la stabilité et du désintéressement, et ses idées, qu’elle vantait avec fougue, elle ne les défend plus qu’avec une sagesse dénuée d’enthousiasme. Cependant, derrière elle vient une autre jeunesse, qui tient, elle aussi, à se différencier de ses anciens et qui piétine sur ses idées jusqu’à les effacer. Et ainsi de suite. Quand on parle d’une jeunesse, ou au nom d’une jeunesse, on croit parler d’une éternité et on ne parle que d’un moment. Cependant il est une vie générale, qui n’est ni jeune ni vieille, qui est la vie, qui a marché et qui a dominé les clameurs de clans. C’est la vieille civilisation qui se bâtit, non avec des paroles, mais avec des actes, avec des activités que l’on ne voit pas, qui sont réellement indiscernables dans le présent. La jeunesse se tourne vers le catholicisme ? Cela n’a nulle valeur au point de vue de la vie. On vit cela pareillement lors de la Restauration, et au même moment, dans l’ombre, on inventait les chemins de fer, qui ont rénové le monde. Laissez-donc les naïfs s’amuser à leurs petites enquêtes sur les petites idées de la petite jeunesse : cela ne signifie rien.

 

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LE GRAND PRIX

 

Pas celui d’Auteuil, celui de l’Académie. Où en serions-nous, grands dieux ! si on décernait à de simples romanciers et autres poètes des prix de cent mille balles ? Le grand prix littéraire de l’Académie française, comme celui de l’académie Goncourt, dont il est une imitation, ne s’élève pas à des chiffres fantastiques ; il ne dépasse pas le taux confortable des encouragements académiques. Je ne connais pas le dernier lauréat et beaucoup d’écrivains, pourtant familiers avec la nouvelle littérature, ne le connaissent pas davantage. Ce n’est pas une raison pour qu’il n’ait pas de génie et je ne me prononcerai pas sur ce point encore obscur pour moi. J’aime mieux me mettre pour un instant à sa place et rêver qu’après mon premier livre, on m’envoie dix mille francs et force compliments avec. Je crois que j’aurais été très surpris, d’autant plus que la mode en ce temps-là était plutôt de railler les jeunes gens que de les exalter. Cela valait peut-être mieux : cela formait des caractères plus fermes, habitués à ne compter que sur eux-mêmes, portés à se défendre plus qu’à solliciter. La rudesse des débuts vaut mieux que tant de dorures, même précaires. Un jeune homme qui ne commence pas sa carrière dans un état d’hostilité envers les autorités littéraires officielles, risque de ne pas connaître cet esprit d’indépendance qui, seul, fait naître les œuvres grandes ou belles. Voilà un écrivain qui ne pourra pas décemment se moquer de l’esprit académique. On lui impose une reconnaissance qui se traduira peut-être en imitations, en déférences, en platitudes. Souhaitons-lui assez de force de caractère pour mépriser, s’ils le méritent, ceux qui se croient, à si bon compte, ses bienfaiteurs.

 

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ILLUSIONS ACADÉMIQUES

 

« Sans doute, disait hier un familier des académiciens, Théophile Gautier, quand il tenta de se présenter à l’Académie française, n’en reçut pas un accueil très encourageant, mais les temps sont bien changés, et s’il se présentait maintenant, sa candidature ne rencontrerait aucune objection. » Cette sorte de raisonnement est vraiment trop académique et cette manière posthume de réparer ses erreurs ne semblera pas très satisfaisante. On pourrait faire la même hypothèse avec Molière, avec Diderot, avec Balzac et tous ceux qu’Arsène Houssaye fit défiler dans le quarante-et-unième fauteuil, aussi avec quelques autres, plus récents, et cela ne prouverait nullement que l’Académie, en des circonstances analogues, ne recommencerait pas les mêmes bêtises. La belle malice de ne pas se tromper maintenant sur la valeur d’un Balzac ou d’un Gautier ! On ne peut supposer cela, à moins de supposer aussi qu’il y a sous la coupole une majorité d’idiots, ce qui est peut-être exagéré. Non, c’est du vivant d’un Balzac, d’un Gautier ou d’un Stendhal qu’il faut savoir les apprécier et non quarante ou soixante ans après leur mort, et de cela, elle est toujours incapable, autant, pas beaucoup plus, que le public lui-même. Sainte-Beuve, qui fit quelques confidences sur la chose académique, estimait à six, dont deux très douteuses, les voix qu’aurait pu se concilier Théophile Gautier, avec une diplomatie dont il était bien incapable, en faisant agir les hommes les uns sur les autres, surtout les femmes, en se démenant de salons en salons. « Voyez-vous, disait-il aux Goncourt, une élection, c’est une intrigue, oh ! une intrigue dans le bon sens du mot… » L’ami des académiciens croit-il que cela ait beaucoup changé ? Ce serait dommage. Quel mérite auraient donc les académiciens ? On sait au moins qu’ils en ont un, quand ils ont franchi la porte. C’est d’avoir trouvé le mot magique auquel obéit la serrure. C’est très difficile et cela vaut bien un fauteuil.

 

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LES DÉDICACES

 

De temps en temps, il arrive qu’un jeune écrivain trouve sur les quais son livre, son cher premier livre, orné d’une dédicace à un auteur aimé, à un critique célèbre, et naturellement il s’indigne de ce qu’il croit une indélicatesse. Plus tard, il ne s’indignera plus, car son tour sera venu de se débarrasser, après, le plus souvent avant de les avoir lus, des tas de livres qui viennent encombrer ses tables et ses armoires. Et si par inadvertance, il a omis de couper ou de gratter une dédicace, il ne se croira pas pour cela un malhonnête homme. Un écrivain fort connu me confiait un jour qu’il venait de louer un appartement spécial pour y ranger les livres qui lui arrivent en don. Il est encore jeune, il a le temps de collectionner les loyers comme il collectionne les livres. Je crois qu’il s’en lassera. Le procédé d’ailleurs n’est pas à la portée de tous et alors on est fatalement amené à faire appel au bouquiniste. Ce n’est pas sans regret qu’on voit partir sur son dos les livres de la saison, quoiqu’il y en ait bien peu, souvent pas du tout, de vraiment regrettables, mais si on cédait à l’attendrissement, on ne tarderait pas à être submergé, car le livre est implacable, il monte, il s’épand, il envahit. À ce moment, non seulement il est devenu très gênant, mais, ce qui est pire, il est devenu inutile. Dès qu’il ne peut plus être rangé à peu près méthodiquement, pour être retrouvé sans peine, quand on en a besoin, le livre ne sert à rien, ne représente plus qu’une manie. Que de fois ne me suis-je pas dit d’un livre : « Il est là, mais où ? » Il faudrait passer une matinée à sa recherche. On a plus court fait de le racheter. Et à la vérité, c’est une économie. Si j’avais conservé tous les livres que j’ai reçus ou même achetés, il me faudrait une maison. Que les jeunes auteurs irascibles réfléchissent à cela, quand ils trouvent leur œuvre préférée chez le bouquiniste : tout fait a sa cause logique.

 

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LA LIGUE CELTIQUE

 

Connaît-on déjà cette nouvelle Ligue ? C’est peu probable. Elle vient de se former. J’en ai reçu ce matin la première nouvelle. C’est une réunion d’hommes assez sensés qui finissent par être exaspérés d’entendre appeler la France, contre tout bon sens, contre toute vérité historique, une nation latine. Ils disent que c’est là une invention des humanistes et de leurs successeurs les professeurs de latin, et je le croirais assez. Il ne faut oublier cependant les foules méridionales qui se disent de bonne foi les fils des Latins et qui, d’ailleurs, le sont un peu plus que les Français du nord, mais ce ne sont pas elles qui ont démêlé leurs origines : la croyance, là encore, vient des marchands de latin, qui confondent avec opiniâtreté la langue française, qui est latine, et la race française, qui ne l’est que très, très peu ou même pas du tout. Je suis tout à fait d’accord avec la nouvelle Ligue quand elle dit que le fonds de la race française est celtique. Dans quelle proportion ? Au moins sans doute 90 ou 95 pour cent. Le reste est germanique (les Francs étaient des bas-Allemands) principalement dans le nord, et romain principalement dans le midi. Je crois aussi que la proportion germanique, scandinave et races conquérantes autres que les Romains, a été un peu plus forte à un certain moment, mais qu’elle a baissé assez régulièrement depuis le xve siècle. La noblesse française a été toute germanique et elle a possédé presque tout le sol de la France. Il y a longtemps qu’une noblesse d’origine bourgeoise, c’est-à-dire celtique, s’est presque entièrement substituée à elle. Quant aux Romains, ils furent toujours peu nombreux, bien moins encore en proportion que nous ne le sommes en Algérie. Mais ils administraient le pays et lui infusèrent leur langue, miracle que l’on ne comprend pas encore et qui a fait l’illusion des latinistes. La France est celtique, c’est l’évidence même, matériellement celtique, mais sans l’élément latin et sans l’élément germanique aurait-elle été autre chose qu’une Irlande ?

 

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CONTES DE FÉES

 

Une charmante femme me disait, hier, qu’il est véritable que beaucoup d’enfants n’ont jamais entendu parler des contes de fées, ni de ceux rédigés par Perrault, ni des autres. Des parents, qui se croient doués au plus haut point de l’esprit scientifique, les malheureux ! gardent avec soin leur progéniture de toute contamination avec la fantaisie et, pour cette marmaille, les temps redoutés par Sainte-Beuve sont advenus : on lui enseigne, dès le berceau, la chimie et les mathématiques. C’est un triomphe assurément, mais le triomphe de quoi, voilà ce qu’il est plus difficile de comprendre. En tout cas, il n’est pas pur, il comporte une très forte dose de bêtise, mais ensuite ? Quel esprit présida à cette baroque éducation ? L’esprit scientifique ? Nullement. Le véritable esprit scientifique est un esprit de liberté, mais non un esprit d’exclusivisme. Il met les choses en ordre, mais n’en détruit aucune. L’esprit positiviste ? Encore moins. Il est avant tout classificateur et il trouverait une case pour les caprices de l’imagination comme pour tous les autres produits des facultés humaines. Ne se plaît-il pas à étudier les religions, ces contes métaphysiques ? L’ennemi des contes, l’ennemi de la fantaisie celtique dont ils sont l’incarnation, c’est l’esprit latin, l’esprit juridique, esprit étroit et borné qui s’est, depuis tant de siècles, appesanti sur la fantaisie, sur les jeux du hasard et de l’imagination où se complaisent les Bretons de France et d’Angleterre. Le Romain ignorait les contes ou les méprisait. Le Satyricon de Pétrone n’est qu’un recueil de satires et de sarcasmes où la partie imaginative est d’origine grecque. Apulée, de naissance africaine, d’éducation grecque et orientale, n’est Romain que par le langage et, en dehors de ces deux livres, romanesques à différents degrés, la littérature latine n’offre rien de valable, et les contes des Latins modernes oscillent du scatologique au libidineux. L’on comprend très bien que l’esprit latin, si dépourvu de fantaisie aérienne ait cherché à en extirper toutes les racines de l’imagination des enfants. Étudiez la langue latine qui a des mérites synthétiques, mais prenez garde à la tyrannie de l’esprit latin, qui n’est bon qu’à doses modérées pour l’esprit celtique de caprice et de liberté.

 

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L’HISTOIRE

 

Comme j’ai assez peu pratiqué les études historiques, au cours de ma vie, chaque fois que j’y entre un peu profondément, j’en reviens avec de grandes surprises et je crois que j’y ferais des découvertes si j’avais plus de persévérance. La plus singulière serait sans doute que tout s’est toujours passé à peu près comme cela se passe aujourd’hui et aussi que chaque époque a vécu dans la persuasion qu’elle avait atteint le plus haut point possible de civilisation. Je sais bien qu’il y a eu des époques sombres où une partie de la population avait conscience de sa misère et doutait qu’elle fût normale et nécessaire, mais il y a toujours eu aussi une autre partie de la population qui jouissait de ses privilèges et trouvait la vie excellente. Notre temps a vu s’accroître notablement le nombre des privilégiés, qui ne sont pas toujours ceux que l’on pense, mais ils sont toujours très nombreux ceux qui se croient le droit de détester la société et qui se jugent victimes de son organisation. C’est que, aujourd’hui comme toujours, la vie est beaucoup moins une réalité qu’une représentation. En d’autres termes, ceux-ci étant un peu trop philosophiques, la vie n’est autre chose que l’idée que nous en avons, et cette idée dépend du tempérament particulier à travers lequel nous ressentons et nous voyons les choses. C’est si vrai que la plupart des progrès matériels ne sont d’aucune utilité à la masse du peuple et que le peuple néanmoins les tient pour des bienfaits. C’est un pur effet d’imagination et quelque chose de plus, en effet, si je puis dire, de solidarité imaginative. Même, ceux qui pourraient ressentir directement ces bienfaits matériels, les subissent beaucoup plus qu’ils n’en jouissent. Il faudrait ici des développements que je ne puis faire. Qu’on pense, par exemple, aux automobiles, au téléphone, etc. Le bonheur n’a rien à voir avec tout cela. Le paysan du xiie siècle qui ne vivait que de son pain, de son fromage, de sa bonne amie et de son salut, était dans des conditions de bonheur tout à fait équivalentes à celles qui sont offertes aux contemporains de l’aviation. Le tout est de toucher la limite et croire qu’elle est une limite.

 

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RELIQUES

 

Il en est décidément des reliques des grands hommes, comme des reliques des saints, qui ne sont plus très sûres depuis qu’on les examine avec des yeux qui ne sont pas ceux de la foi. Un musée vient d’acheter, à une vente publique, le lit de Napoléon à Sainte-Hélène. On en garantit l’authenticité, laquelle repose sur une suite de déductions parfaites, en apparence irréfutables. Il provient de Bertrand. Sans doute, Napoléon avait un lit à Sainte-Hélène ; il en avait même plusieurs (ne compliquons pas le raisonnement), mais Bertrand en avait un aussi et probablement aussi marqué d’un aigle ou d’une couronne, comme tout le mobilier de la maison de l’empereur. Tout objet timbré d’un N couronné, et nous en avons tous vu, a-t-il donc appartenu à Napoléon III ? La vérité est qu’une relique est toujours problématique. Qu’elle soit religieuse, qu’elle soit civile, ce n’est que la foi qui la garantit. La plupart du temps, elle la crée. L’émotion est la même, et, s’il y a lieu à miracles, cela n’empêche aucunement les miracles de se produire. Aussi, je ne vois pas bien pourquoi on attache tant d’importance à l’authenticité d’une relique. En somme, la plume d’oie (une seule ? elle était de bonne qualité) avec laquelle Victor Hugo a écrit les Misérables, pourrait être remplacée par toute autre, pas trop fraîche, que l’effet serait le même sur notre rétine et sur notre sensibilité. C’est la grande supériorité des reliques sur les communs objets périssables, qu’elles peuvent vivre éternellement, mieux encore que le couteau de Janot, sans aucun dommage pour la vérité qu’elles représentent. Je n’ai probablement pas la bosse de la vénéralité, mais je n’irai pas voir le lit de Napoléon. J’aurais trop peur de rester insensible, ou peur, ayant éprouvé une émotion, d’apprendre plus tard qu’elle était illicite.

 

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LES FAUCHEURS DE LÉGENDES

 

M. Girard est membre de l’Institut. C’est aussi un gaillard. Armé tantôt de la massue d’Hercule, tantôt de la lance et de la rondache de Don Quichotte, il part en guerre contre les légendes qui envahissent le champ de l’histoire. On peut se le représenter aussi comme un faucheur qui balance sa faux avant d’attaquer le pré fleuri de boutons d’or. Il est adroit et vigoureux, il connaît son métier. Herbes et légendes vont disparaître en un instant, joncher le sol et devenir du foin. Phryné fut sa première moisson. Il nous démontra l’an passé que la courtisane dont les siècles admirèrent la beauté à la suite de l’aréopage, ne se dévêtit nullement devant ses juges, mais s’agenouilla humblement pour leur demander grâce. Je connais les textes. Ils disent bien cela. Ils disent aussi le contraire. Les Grecs n’avaient pas d’histoire, ils n’avaient que des légendes. La vérité ne leur plaisait que lorsqu’elle était belle. Ils n’avaient pas les mêmes idées que M. Girard sur la critique des textes. Ils ouvraient les portes et les péplums, M. Girard les ferme. Il bouche les trous que l’imagination avait faits dans les murailles de notre prison, la vie. Après Phryné qui ne fut qu’une jolie petite chose, il va, paraît-il, s’en prendre à Hélène, cette grande, très grande image de la beauté et de l’amour, il va s’en prendre à Pénélope, il va s’en prendre à Homère ! « Cet homme, dit-il, ne connaissait rien à la chronologie. Quoique le fond de ses histoires soit vrai, elles ne tiennent pas debout. Je vais en Crète, je débrouillerai tout cela et je vous rapporterai une Iliade, voire une Odyssée conformes enfin à la saine raison et à la vérité archéologique. » Et tout en aiguisant sa faux, M. Girard, continuait : « Tenez, voulez-vous un exemple des fumisteries (sic) du vieil Homère. Eh bien, Pénélope avait soixante ans quand Ulysse la retrouva. Avouez que sa fidélité en est quelque peu diminuée ! » Il aurait continué longtemps, si je ne lui avais fait remarquer que sa faux était sans doute assez aiguisée et qu’à continuer ainsi il risquait d’user et la pierre et la lame, et que cela serait dommage. Je le quittai, me hâtant d’aller cueillir quelques fleurs, dans la prairie des légendes, pendant qu’il en est encore. Et je me dis bientôt que les fleurs refleurissent, que l’herbe repousse, et souvent plus drue, après que la faux a passé. Je me disais, et cela me consolait, qu’elle repousse parfois si haut qu’elle ensevelit sous ses vagues la faux et le faucheur de légendes.

 

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À PROPOS DE « FAUST »

 

Tout arrive, même qu’à propos de Faust, qu’on va enfin jouer sans musique, on parle dans un journal populaire du vieux trouvère Rutebeuf et de son naïf petit drame, Le Miracle de Théophile. C’est une chose dont je ne me doutais pas, quand je m’amusai, il y a quelques années, à le mettre en langage modernisé, du moins un peu plus clair à nos oreilles. L’histoire de Théophile est une légende chrétienne très ancienne, qui remonte au moins au ive siècle et qui semble une forme adoucie de l’histoire de Cyprien, à laquelle fait allusion Grégoire de Naziance. Bref, c’est l’anecdote de l’homme qui vend son âme au diable, en échange d’un bien temporel. Le Moyen âge a beaucoup travaillé là-dessus, mais sans arriver à rien de bien mémorable, car le drame de Roswitha est encore plus enfantin que celui de Rutebeuf, qui au moins se relève par la verdeur de sa langue. C’est d’ailleurs tout ce que cette légende a fourni en France, car au moment où notre théâtre allait se développer selon son originalité propre, il fut accaparé par les imitations gréco-latines. La légende avait pris en Allemagne une force particulière. Pourtant ce fut Marlowe qui lui donna la première forme littéraire, puis Calderon ; enfin, Gœthe et aussi d’autres Allemands, car l’Allemand a une étrange faculté d’imitation. Près de Faust et du Magicien prodigieux, Théophile est bien peu de chose, moins qu’une esquisse. Il n’en fut pas moins célèbre et Villon en parle encore. Son mérite, ou peut-être sa tare, c’est la sincérité. Rutebeuf croit à la Vierge et au diable. Mauvaise condition pour émouvoir. L’art est un artifice. L’art est incompatible avec la croyance. Il fallait Gœthe, type même de la sereine incrédulité, pour donner la vie à ce drame religieux et c’est un homme du même esprit qui écrivit la Tentation de Saint-Antoine.

 

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SÉVIGNÉ EN BRONZE

 

Au fait, est-ce en bronze, est-ce en marbre que se dresse à Vitré, depuis hier, son effigie ? Les gazettes que j’ai lues ont négligé de nous le faire savoir, mais elles nous communiquèrent des morceaux de l’éloquence qu’elle inspira. Un académicien regretta qu’elle n’ait pas été de l’Académie française non plus que telle de ses illustres contemporaines, mais ce n’était pas la mode, et ce ne l’est pas encore. Mais n’est-ce pas curieux que, devant un monument littéraire, d’un homme aussi bien que d’une femme, l’Académie ait toujours le même regret à formuler ? Celui-là au moins eut une tournure galante. Du train que vont les affaires féministes, qui sait si le moment ne viendra pas où, inaugurant la statue d’un poète célèbre, quoique mâle, une académicienne regrettera à son tour que les nouveaux règlements aient exclu les hommes de l’Académie. Nous ne verrons pas prochainement une aussi grande révolution, mais il semble difficile d’en retarder l’aurore. Les femmes feront le reste : C’est bien leur tour de régenter les esprits et donner des modèles que les écoliers recopient en pensums.

Mme de Sévigné en fournit beaucoup, surtout dans les pensionnats et lycées de filles, et c’est peut-être la gloire la plus durable. On pourrait dire du pensum ce qu’on disait jadis du bœuf gras ou du bonhomme en pain d’épice. On n’est pas grand chose aux yeux de la postérité lorsqu’on n’est point passé à l’état de pensum. Voilà à quoi aboutissent tous les rêves, toutes les grandeurs littéraires, à devenir pour les petits garçons et pour les petites filles une torture, un effroi. Que de jeunes élèves vont considérer avec peine la lettre sur les foins, qui est pourtant jolie ! Elle n’a été longtemps que cela pour moi. Mme de Sévigné, une boîte à verges. Depuis, j’ai changé d’avis.

 

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LE POÈTE SEGRAIS

 

Il y a des poètes qui sont plus oubliés que d’autres, quoiqu’ils eurent dans leur temps une réputation qui, au contraire, semblait durable. Segrais est de ceux-là. On n’a même point réimprimé un choix de ses poésies, comme on l’a fait pour d’aucuns qui ne le méritaient guère. Victor Hugo pourtant, aux heures ardentes du romantisme, l’avait lu, goûté et s’en était souvenu. Il s’avisa un jour de mettre un vers et demi de Segrais en épitaphe à une de ses poésies :

… Oh ! les charmantes choses
Que me disait Aline en la saison des roses

Mais Victor Hugo, avec son sens extraordinaire de la perfection pittoresque, avait légèrement corrigé la citation. Ce qu’a dit Segrais n’est pas tout à fait aussi joli, mais c’est encore agréable, et tant qu’on réimprimera Victor Hugo le nom de Segrais demeurera, comme un souvenir odorant, associé à la saison des roses. Mais il reste un peu plus de lui. Il reste un soupçon, un doute, une hypothèse. Segrais était attaché à Mme de La Fayette. Il lisait, il écrivait avec elle. Il corrigea et mit au point une de ses romances, on le sait de source sûre. Quelle part eut-il à la Princesse de Clèves, on ne sait pas du tout. Au moment où parut ce petit livre, il se détachait du monde, il songeait à se retirer dans sa ville natale, à se marier, à dire adieu à sa petite renommée, il ne revendiqua donc rien. Des éditions, cependant, parurent sous son nom et le doute subsiste. Alors n’a-t-on pas bien fait de lui élever un modeste monument, à lui qui eut peut-être part à l’un des monuments de la langue française. Il est vrai que les discours prononcés à cette occasion n’affirmèrent nullement sa participation à la Princesse de Clèves. Mais j’ai quelque idée qu’on aurait pu soutenir le contraire. Du reste ni l’un ni l’autre des deux auteurs n’attachaient à cela la moindre importance. Ils différaient beaucoup de nos contemporains.

 

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LE MARIAGE DE BOSSUET

 

Naturellement, la question n’a pas été soulevée, l’autre jour, à Meaux, mais elle n’est pas sans préoccuper les érudits très sérieux, c’est-à-dire nullement académiques, qui l’ont rencontrée au cours de leurs recherches sur la vie du célèbre orateur. C’est un ecclésiastique, l’abbé Urbain, qui l’a reprise en dernier lieu avec des arguments d’une telle force qu’elle est entrée, qu’on le veuille ou non, dans la série des problèmes historiques. On ne peut écrire sur Bossuet sans qu’elle se pose à la curiosité ou à la conscience de l’historien. C’est même la façon la plus honnête d’entrer dans cette vie intime, car ses relations étroites avec Mlle de Mauléon ne font, semble-t-il, aucun doute, et le dilemme est celui-ci : si elle n’était pas sa femme, elle était sa maîtresse. On suppose, par respect, qu’elle était sa femme. Le xviie siècle était le siècle des mariages secrets, dont celui de Louis XIV reste le type. En le contractant, il suivit un usage répandu, en même temps qu’il le renforça. Ces mariages, qu’on appelait aussi mariages de conscience, étaient pratiqués par les ecclésiastiques aussi bien que par les laïques. Pour n’en citer qu’un exemple authentique, l’abbé Perrin, le mauvais poète, la victime de Boileau, était marié secrètement. Cela ne scandalisait pas autrement les contemporains, qui, dans tous les cas, préféraient supposer un mariage de conscience plutôt que le concubinat. La loi de discipline ecclésiastique qui interdit le mariage aux prêtres a toujours été en France plus ou moins contestée, quant à sa valeur absolue ; elle l’était encore, ces jours derniers, par un vicaire en exercice, à Paris, l’abbé Claraz, qui, dans un livre amer, la malmène violemment. N’a-t-on pas appris, il y a deux ans, que le chanoine Perraud, frère de l’académicien évêque d’Autun, était secrètement marié ? Lui aussi avait suivi la vieille tradition française et gallicane du mariage de conscience. La question du mariage secret de Bossuet et de Mlle de Mauléon est donc un problème et non pas, quoi que puissent dire les ignorants, un scandale.

 

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CONTRE JEAN-JACQUES

 

Quelle singulière idée a eue M. Barrès de prononcer un discours contre Jean-Jacques Rousseau, un discours cueilli dans Maurras et dans Pierre Lasserre ! On le sait bien, que tout ce qu’a dit Jean-Jacques n’est pas très juste, mais qu’on dresse le catalogue de ses idées en idées acceptables ou acceptées par tous et en idées plus ou moins paradoxales et on verra que les premières sont peut-être plus nombreuses que les secondes, et moins intéressantes aussi et moins fécondes. Je ne m’en chargerais pas, je me connais trop mal en orthodoxie. Aussi bien, je crois que la plupart des idées sont à la fois justes et fausses et que cela dépend de l’heure et du milieu. Il y a des idées de plein air et des idées d’intérieur, des idées du soir et des idées du matin, des idées des champs et des idées de la ville, des idées de jeunesse et des idées de vieillesse. Et puis il y a aussi les idées qu’on aime et celles qu’on n’aime pas, mais ce n’est pas du tout une raison pour qu’elles soient justes ou qu’elles soient fausses, à moins que l’on n’ajoute aussitôt : justes pour moi, en ce moment ; fausses pour moi, pour le quart d’heure. Est-ce du scepticisme de penser ainsi ? C’est surtout de la loyauté. Mais quand on s’est assis dans l’absolu, on ne s’embarrasse plus des contingences, on ne cherche plus, on sait. M. Barrès sait. Hélas ! Il a trouvé la vérité. Après cela, on n’a plus qu’à dormir. Rousseau, qui ne s’endormit jamais, a lancé dans le monde toutes sortes d’idées sur lesquelles le monde discute encore. S’il est des grands esprits, il en est le type même. Et si, comme disait Buffon, la manière dont on dit une chose vaut mieux encore que la chose elle-même, Rousseau aurait droit au moins à la reconnaissance des écrivains. Donc, soit qu’on pense, soit qu’on écrive, soit, ce qui est plus rare, qu’on fasse les deux, il faut admirer Jean-Jacques Rousseau. C’est élémentaire.

 

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M. DE CHATEAUBRIAND

 

Il ne semble pas que le ton de dénigrement avec lequel M. Jules Lemaître parle toutes les semaines de Chateaubriand ait unanimement satisfait ses auditeurs. Chateaubriand est pour nous, fils plus ou moins fidèles du romantisme, une sorte d’Homère. Nous souffrons mal qu’on s’en fasse le Zoïle, même avec le sourire. Nul homme n’est plus sympathique même à ceux qui ne goûtent pas toutes ses idées : il les a exprimées en un si beau langage ! Les catholiques croient qu’il a posé la plus noble et la plus irréfutable des apologies du Christianisme et les libres esprits, d’autre part, lui savent gré de ne l’avoir conçue que comme une sorte d’esthétique. Il avait d’abord eu soin d’en écrire la contre-partie, afin de mieux dérouter la postérité, et M. Jules Lemaître, qui a exactement et de son mieux suivi cet exemple, aurait dû s’en souvenir. Cet homme fut un grand voyageur, un grand amoureux, un grand écrivain, peut-être un grand homme d’État, un grand historien, un grand traducteur, un grand critique, un grand mémorialiste, et je ne sais quoi de grand encore. Que lui manque-t-il donc pour être admiré absolument ? Rien, et c’est cela même qu’on lui reprochera éternellement. On lui en veut aussi d’avoir été sous tous ses masques trop véridiquement lui-même, de n’avoir vu que soi dans le mouvement des choses, et de les avoir considérées avec trop d’ironie. Ah ! s’il avait été dupe, on le plaindrait et on lui passerait le reste. Mais jusque dans la disgrâce, il s’est arrangé pour n’avoir jamais besoin de pitié. Cela est impardonnable. Plutôt que d’écouter à son sujet les orateurs, pour diserts et spirituels qu’ils soient, conférez les Mémoires d’outre-tombe, avec la Correspondance (que la maison Champion vient d’entreprendre), allez directement à l’homme même. Vous verrez. C’est bien autre chose que ce qu’on vous a dit.

 

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LE BUSTE DE STENDHAL

 

C’est une singulière idée de vouloir assigner au buste de Stendhal une des encoignures du Théâtre Français. Quoiqu’il ait écrit Racine et Shakespeare, aucun écrivain n’eut moins que lui le goût du théâtre. Rien qui en approche dans ses écrits les plus dramatiques. Ses romans sont les seuls qu’on n’ait jamais songé à découper en scènes, ni lui, ni les dramaturges les plus intrépides. C’est le génie le plus analytique qui soit et ses personnages n’agissent que pour avoir le plaisir de commenter leurs actions. Stendhal pourtant, à l’âge de toutes les ambitions les plus confuses, à vingt ans, quand il ne s’appelait encore que Henri Beyle, quand il était à demi provincial et nullement milanais, rêva d’écrire une comédie. Quoiqu’il nous en entretienne presque à chaque page de son Journal, il y pensa beaucoup plus qu’il n’y travailla et on n’en possède que des fragments qui ne font pas regretter le reste. M. Stryienski n’en a publié trois ou quatre pages qu’avec une piété résignée, tant ils sont mauvais et indignes du grand écrivain. À vrai dire, Beyle s’occupait surtout de trouver des titres à sa comédie et ne s’y intéressait peut-être que parce qu’il faisait la cour à une comédienne. La passion eut une fin, le projet dramatique fut oublié. Est-ce pour commémorer cela qu’on a choisi un tel emplacement ? Mieux vaudrait rien du tout. Le public commence à connaître Stendhal. Il ne faut pas lui fausser les idées, en lui donnant à croire que ce nom ait quelque chose de commun avec l’art dramatique. C’est celui d’un des cinq ou six grands romanciers français, pas autre chose.

 

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BOUVARD ET PÉCUCHET

 

On vient de donner une bonne édition de ce livre, dont est mort Flaubert, avec un choix des matériaux de tout genre qu’il avait accumulés pour le construire. Cela m’a été l’occasion de le relire pour la dixième ou la douzième fois. Je l’ai peut-être un peu mieux compris, peut-être moins bien, je ne sais pas. La correspondance, ainsi que les documents réunis en appendice, ne laissent aucun doute sur les intentions de Flaubert : il a poursuivi la bêtise humaine jusqu’en ses profondeurs. Ses deux bonshommes sont des imbéciles, mais d’une qualité tellement supérieure qu’il n’est pas fréquent de rencontrer des hommes plus intelligents. En fait, quoique éternellement vaincus, ils dominent tout leur entourage et en ont conscience. Tandis que la plupart des hommes ne s’intéressent à rien ou ne s’intéressent, en dehors d’eux-mêmes, qu’à une seule chose, leur curiosité s’étend à tout, se passionne successivement pour toutes les expériences et toutes les idées. Mais ils manquent de méthode et se fatiguent aussi vite qu’ils se sont enthousiasmés. De désillusion en désillusion, ils sombrent dans le découragement final. Leur supériorité est d’avoir gardé, malgré le manquement de chacun de leurs essais, assez de jeunesse d’esprit pour recommencer toujours, autres Sisyphes, à mettre en mouvement la pierre dont ils ne savent pas qu’elle retombera sur leurs talons. Le merveilleux courage des deux bonshommes est celui de l’humanité elle-même, dont, qu’il l’ait voulu ou non, Flaubert a résumé l’histoire en quelques pages d’un roman enjoué, amusant, au fond amer. C’est une œuvre telle qu’il n’y en a pas une seconde, même Don Quichotte, qui puisse lui être comparée. Elle aura probablement le même destin de voir, au cours des siècles, sa signification retournée. Déjà, je doute si Bouvard, si Pécuchet ne sont pas des héros de l’intelligence, submergés à la fin par les flots de la bêtise, qui les engloutissent.

 

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RENAN INÉDIT

 

Si, comme le disait Théophile Gautier, tout ce qui est imprimé est inédit, ce qui est inédit semble presque toujours avoir été déjà imprimé quelque part : il semble qu’on l’a toujours connu. Je parle surtout des inédits qu’on trouve dans les papiers des grands écrivains et devant la publication desquels ils avaient, on ne sait pourquoi, reculé. Renan a, paraît-il, laissé beaucoup d’inédits de cette sorte, car, avant d’avoir trouvé sa manière historique, il avait beaucoup écrit. Il y avait en lui un littérateur qu’il tua délibérément ou plutôt qu’il coucha tout vif dans un tombeau de fakir, pour lui permettre de ressusciter quand viendrait l’heure du caprice des hommes. On vient de publier un poème philosophique et biblique, il y en a d’autres. On verra sortir aussi des contes, toute une littérature qui, d’ailleurs, est du Renan, quoiqu’elle ne soit pas encore du vrai Renan. Tout de même, on ne peut s’empêcher de penser que lorsque, vers la fin de sa vie, il donna quelques drames philosophiques, il rentrait dans une de ses natures les plus sincères et les plus spontanées. Celui que nous appelons le vrai Renan était peut-être un Renan façonné à l’extrême par la volonté. Livré plus à lui-même, il aurait eu plus de fantaisie, se serait laissé aller à plus de variété. On étudiera peut-être un jour les influences qui ont eu prise sur son esprit et je pense qu’alors on ne négligera pas celle de Flaubert qui, de temps en temps, lui imposait quelque lecture bien peu romanesque. Ne lui recommanda-t-il pas un jour un roman de Zola, La Conquête de Plassans, qui lui avait monté à la tête ? Flaubert et Renan s’aimaient beaucoup et je crois bien que vers la fin Renan était le seul écrivain pour qui Flaubert eût une estime totale. Des inédits de ces deux-là, on ne se lassera jamais.

 

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ÉMILE OLLIVIER

 

Émile Ollivier fut peut-être le plus bel exemple que l’on connaisse de la fatuité humaine, de la fatuité convaincue, persévérante, acharnée. Il se croyait un grand homme, et en plusieurs genres : d’abord grand homme d’État, puis grand historien, grand écrivain, grand orateur. N’a-t-il point voulu se faire inhumer dans un rocher qui domine la mer. Évidemment il se voyait un second exemplaire, mais revu, corrigé et augmenté, de Chateaubriand. On dit cependant qu’une de ses prétentions était à demi justifiée : il avait une éloquence méditerranéenne. Soit. Je n’ai pas été à même de l’entendre, mais l’éloquence, même divine, jointe à un esprit aussi faux, aussi péniblement vaniteux, c’est peut-être un don bien déplorable. Mais cette fameuse éloquence qui dut se taire si longtemps, elle devait surtout être de la nature de ses écritures, je veux dire intarissable, infatuée et entêtée. Il n’a vu qu’une chose dans la vie, lui-même, l’importance de lui-même. Les tomes de son apologie se succédaient comme des éboulements périodiques, et à chaque masse de terre ou de copie qui s’écroulait, la réputation de l’homme était enfouie plus profondément. Il ne le savait pas, il continuait ses terrassements et croyait s’élever un monument. Était-il un homme plus antipathique ? Je ne le crois pas. Pour moi, je n’ai jamais pu lire sa signature ou l’annonce de ses interminables tomes sans dégoût. On a dit que ce n’est qu’un homme qui s’est trompé et qui eut trop de confiance. Oui, en effet, il s’est trompé pendant quarante-trois ans et il eut pendant quarante-trois ans une épouvantable confiance en lui-même. Il est évident qu’à aucun moment de ces longues années, il n’a senti l’horreur de son mot. Cela fait du moins comprendre le perseverare diabolicum. Mais était-il même un homme diabolique ? Non. Ce n’était qu’un imbécile.

 

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LETTRES D’AMOUR

 

Deux humoristes ont fait une conférence sur les Lettres d’amour, et je pense qu’ils n’ont pas dit, mais je suis sûr que d’autres ont dit à ce propos, que le genre était fort suranné, qu’on n’écrit plus de lettres d’amour. C’est un lieu commun exigé par les inventions modernes qui s’appellent le télégraphe, la lettre pneumatique, voire la carte postale, inventions où les épanchements amoureux subissent à la fois la loi de la discrétion et celle de l’économie. Quant au téléphone, n’en parlons pas. Comme il supprime toute écriture, il ne permet pas de dire ce que l’écriture seule supporte et qui, dans la bouche des amants, ne s’entend guère qu’au théâtre. Mais toutes ces occasions et toutes ces facilités de ne pas écrire ne font nullement qu’on n’écrive plus de lettres d’amour, car la correspondance de loisir et de confidence, celle qui demande plusieurs feuillets, s’est trouvée, elle aussi, singulièrement protégée par l’organisation moderne de la poste. Et puis, serait-elle aussi difficile et aussi coûteuse que jadis, serait-elle aussi impossible, que les amants écriraient encore, et qu’ils seraient les derniers à écrire des lettres. Je ne crois pas que l’amour des amants éloignés l’un de l’autre, de ceux même que la vie ne rapproche pas quotidiennement, puisse se contenter du télégraphe ou du téléphone. Sa prolixité, divine ou enfantine, supporterait mal d’être taxée au mot ou à la minute. Comment peut-on s’imaginer que la psychologie des hommes et des femmes ait pu soudain être modifiée par quelques appareils électriques ? On écrit davantage, donc on écrit davantage de lettres d’amour. Je l’affirme sans preuves, mais je l’affirme.

 

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LA FEMME DE DEMAIN

 

Un grand et grave journal du soir fait une enquête intitulée La Femme de demain. Comme il s’est naturellement adressé à quelques-unes des femmes les plus intelligentes d’aujourd’hui, du moins à des femmes qui écrivent et se trouvent par leur profession au courant des principales questions soulevées par le féminisme, il a eu des confidences assez intéressantes, quelquefois pittoresques, mais ce qui est plus curieux, quelquefois pleines de bon sens. Il est assez plaisant de voir une femme comme Mme Myriam Harry, qui est, ou qui serait, si elle le voulait, tout à fait indépendante, reconnaître que l’indépendance ne fait nullement le bonheur de la femme, et que ce bonheur elle ne peut le trouver que dans le mariage, dans la famille, dans les travaux et les soins de son intérieur, dans la satisfaction enfin du double besoin d’empire et de tendresse qui est en elle. Ne régner que sur soi n’est pas son affaire. N’aimer que soi ne la satisfait nullement. Elle veut se donner à chaque instant de sa vie, mais se donner en restant la maîtresse. À vrai dire, c’est moi qui ajoute ce second terme, qui s’applique si bien, joint au premier, à la femme de France. Mme Myriam Harry ne souhaite à la femme que la tendresse et le milieu où elle puisse employer cette qualité profonde qui domine, dit-elle, toute sa psychologie. Voici donc une femme distinguée, libre d’esprit, qui veut que la femme de demain ressemble à la femme d’hier, à la femme éternelle. C’est ce qui arrivera, sans l’ombre d’un doute, à moins que l’on ne croie que quelques paroles suffisent à changer une physiologie. Ne confondons pas, d’ailleurs, la femme exceptionnelle qui s’efforce, en y réussissant souvent assez mal, à n’obéir qu’à son intelligence et le troupeau féminin qui sera toujours dirigé par sa sensibilité et rejeté éternellement, qu’il le veuille ou non, vers cet ennemi qu’est l’homme, cet ennemi sans lequel la femme n’est qu’une déracinée du cœur.

 

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LES AMIES

 

À toutes les époques, il y a eu dans la langue des mots équivoques et dont l’exacte signification ne se dévoile pas immédiatement à l’esprit, mais il n’y en a peut-être jamais eu tant que de nos jours, où les mots s’usent avec une extrême rapidité. Cependant notre situation ne semble pas différer extrêmement de celle du xviie siècle. À ce moment-là le mot amant veut dire un homme qui fait la cour et qu’une femme écoute et le mot maîtresse veut dire une femme à qui l’on fait la cour et qui le permet. Mais ces mots commençaient aussi à acquérir le sens qu’ils ont présentement, de sorte qu’il est quelquefois délicat de décider de quelle nature étaient les relations d’un homme et d’une femme de ce temps-là à un moment donné. De même aujourd’hui, il serait imprudent de s’en fier aux significations académiques des mots ami et amie pour caractériser les relations d’une dame et d’un monsieur. « C’est son amie. » Cela n’eût prêté à aucune équivoque, il y a une trentaine d’années. Aujourd’hui cela change de sens selon les âges, selon les milieux, selon le son de la phrase ou du récit et l’on est jamais absolument sûr que cela ne veuille pas dire : « C’est sa maîtresse. » Les gens à philosophie amère vous diront : « Rien de mieux. Sait-on jamais où en sont un homme et une femme qui se voient fréquemment ? On suppose tout et tout est vrai ou le sera demain. » Cependant, cela ne rend pas compte d’un fait général, que les mots qui signifient un état, une profession, un sentiment spécialement féminins ou ayant quelque rapport avec les femmes tendent toujours à baisser dans la hiérarchie verbale ou à incliner vers le sens le plus précis et le moins favorable. Chaque fois que les langues (car ce n’est point particulier au français) adoptent un mot pour qualifier la jeune fille, ce mot quelques siècles ou quelques années plus tard a le sens de fille, exemple du phénomène. Le mot demoiselle aura mis plusieurs siècles à se salir. Il y est arrivé. Puella en latin eut le même sort et girl en anglais, etc. Faut-il y voir la preuve du mépris de l’homme pour la femme, ou un signe de quelque fatalité ?

 

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L’ÂME DE LA FEMME

 

Si singulier que cela paraisse, on discute encore, (voyez l’Intermédiaire en un des derniers cahiers), non si la femme a, ou non, une âme, mais si le Concile de Mâcon a, ou n’a pas, agité cette question. Il semble bien qu’on puisse dire que c’est là une pure légende et que ce concile, qui a laissé vingt canons, que l’on possède, s’occupa de tout autre chose que de psychologie amusante. Cependant, et l’anecdote nous fut transmise par Grégoire de Tours, il s’y passa, sans doute hors séance et entre amis, quelque chose qui a pu donner naissance à la créance que les évêques n’y furent point d’accord sur l’égalité essentielle de l’homme et de la femme. Un brave homme d’évêque probablement illettré, c’est-à-dire ne sachant à peu près rien en dehors du latin de conversation ou du latin de sa messe, demanda à ses confrères si le mot homo (homme) s’entendait également de la femme et il ajouta que cela lui semblait douteux. Il s’entêta dans son opinion et il fallut, pour le convaincre que ce mot générique s’appliquait aux deux sexes, lui citer toutes sortes de textes bibliques et ecclésiastiques. Cette anecdote que les érudits catholiques ont voulu ramener à une discussion philologique demeure assez obscure, mais rien ne prouve absolument qu’il n’y avait pas, dans l’esprit du brave évêque, je ne sais quel doute sur l’essence de la femme. En tout cas, la question, ou ne fut pas discutée au concile même, ou n’a laissé aucune trace écrite, ce qui n’empêche pas la légende d’avoir une origine légitime. Bien des légendes reposent sur une base encore moins solide. Si d’ailleurs les écrivains ecclésiastiques ne discutèrent jamais un tel sujet, ils ne perdirent aucune occasion de clamer leur mépris pour la femme, « confusion de l’homme, bête inguérissable, rose fétide, paradis lamentable, etc. » La légende ne repose pas sur un fait, soit, mais elle repose sur un état d’esprit, qui devait étonner plus tard ceux qui le découvrirent. Mais quant à s’en servir contre l’Église, il y faut bien de la naïveté et je crois que l’époque en est passée.

 

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MIDINETTES

 

Savez-vous pourquoi les midinettes déjeunent très vite ? Ne cherchez pas. Vous ne trouveriez jamais. Je vais vous le dire moi-même, l’ayant appris, hier, d’un de nos pieux confrères. Elles déjeunent très vite pour pouvoir arriver à temps à un certain lieu de réunion où on leur débite un petit sermon. Cela se nomme, paraît-il, les « Missions de Midi ». Les midinettes ! Vraiment, on nous fera difficilement croire que toutes les ouvrières de Paris qui courent les rues quand midi sonne, ne pensent qu’au sermon et que, pour l’ouïr plus sûrement, elles se passent quasiment de déjeuner. Qui veut trop prouver ne prouve rien et même fait rire à ses dépens. Mais si de fâcheux évangélistes avaient réussi dans leur dessein d’accaparer à leur profit la seule heure de la journée dont disposent ces pauvres filles, je leur conseillerais de ne pas trop s’en vanter, car ce serait une bien laide besogne. Quoi, ce moment qu’elles ont pour se secouer un peu, pour rire, bavarder et se détendre, pour lisser leurs plumes fripées et souillées par l’atelier, il y a des gens qui prétendent le remplir par un cours de morale religieuse ! Mais il ne faut pas exagérer le mal. C’est de la pure vantardise. Où vous lisez « Les midinettes… », il faut comprendre : « Quelques ouvrières, quand il pleut… » Mais on fait si peu de choses pour elles que je ne serais pas trop surpris que ce mouvement prît une certaine extension. Il n’y a que les débitants de morale ou de piété qui se remuent un peu pour leur prochain. On offre un sermon, quand il pleut, quand il fait froid. Ce n’est pas une grande attraction, mais c’est quelque chose. Pourquoi des gens désintéressés n’ouvriraient-ils pas, pour les midinettes, des salles où rien ne serait imposé, où le repos et quelques distractions leur seraient offerts sans aucune obligation ? Quand on se plaint que les autres font trop, il faut faire quelque chose soi-même.

 

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LES ENFANTS

 

Je ne sais plus où, on critiquait l’autre jour la manière trop réaliste dont on traite les enfants dans la littérature contemporaine. On les représente trop au naturel et ce naturel même, on l’exagère et à force de l’admirer on lui donne l’importance d’un phénomène. Je crois pour ma part que si les enfants ne nous comprennent guère, nous ne les comprenons pas davantage. L’image que nous nous faisons d’eux est nécessairement fausse. D’un homme à un enfant, il n’y a pas de communication possible. Les seules relations naturelles et logiques qu’il puisse avoir, c’est avec les autres enfants et aussi avec le monde hallucinatoire parmi lequel il vit presque constamment. Ceux qui en font de petits hommes, de petites femmes, se trompent. Ce ne sont pas non plus de petites merveilles. Les choses drôles qu’ils peuvent dire ne le sont que parce que le sens vrai nous en échappe. Les enfants se font rire quelquefois les uns les autres, ils ne s’étonnent jamais au sens où nous sommes étonnés de leurs réparties. La sensibilité de l’enfant est très particulière et sans rapport avec celle des grandes personnes. Elle est encore beaucoup plus égoïste. Elle est surtout beaucoup plus animale, plus fugitive, plus variable et seules les femmes, qui ont quelque chose d’enfant dans le caractère, peuvent y pénétrer un peu. Nous leur semblons toujours des intrus dans leur petite vie si intense et si compliquée. Nous ne connaissons pas les règles du jeu où il se passionne, jeu qui a pour base l’irréalité de tout ce qui nous intéresse et la réalité de tout ce qui nous est indifférent. M. Pierre Mille a dit d’excellentes choses là-dessus dans l’histoire de son Caillou. Ajoutez à tous ces traits que l’enfant a des rêves extrêmement violents, souvent terribles, ce qui explique ses peurs nocturnes, et vous vous rendrez compte que ce petit être, ballotté entre les cauchemars de la nuit et les hallucinations du jour, n’est pas du tout fait pour saisir la vie sur le plan, où elle nous apparaît. Et s’ils nous amusent, soyons sûrs que nous les amusons aussi et que notre jeu leur paraît bien extraordinaire.

 

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LE LIVRE DE CLASSE

 

Je ne sais pas de quelle époque exactement date le livre de classe, mais je crois qu’il n’y en eut guère avant le xviie siècle, encore sont-ils à ce moment fort rares. Ni Montaigne ni aucun des humanistes qui surent si bien le latin ne l’apprirent dans de rebutants De Viris. Laissons Montaigne qui le parlait, avant même de savoir le lire. Comment le commun des enfants s’instruisait-il, et quels livres leur mettait-on dans les mains dès qu’ils avaient appris le rudiment sur les lèvres de leurs maîtres ? Tout simplement les éditions courantes destinées aux érudits et aux lettrés. Quand il était nécessaire, le maître établissait lui-même les notes et les remarques de vive voix. Ainsi, l’enfant entrait directement en contact avec les auteurs, s’imprégnait de leur langue et de leur esprit, luttait avec les passages difficiles, apprenait peut-être peu de choses, mais les apprenait profondément. Ce sont peut-être les Jésuites qui imaginèrent de faire pour les écoliers des éditions spéciales soigneusement expurgées et dont le type est resté cette fameuse collection ad usum Delphini, mais cela ne touchait pas absolument à l’intégralité littéraire du texte et on épargnait encore aux enfants l’horreur de ces morceaux choisis, où, pour mettre un peu de tout, on réduit en miettes les plus beaux livres. Ce serait une longue histoire que celle des livres de classe, qu’il suffise de dire qu’on les a, au cours du siècle dernier, perfectionnés à un degré presque ridicule. En même temps, comme par hasard, le niveau des études baissait constamment. Jadis, avec rien, un livre plein de fautes d’impression, un maître bougon, souvent brutal, un enfant apprenait le latin, par exemple, à la perfection. Maintenant, avec des maîtres charmants, des livres admirables, il passe huit ou dix ans à ne rien retenir. Je crois qu’un jour viendra où on prohibera le livre de classe, comme la plus dangereuse et la plus odieuse béquille scolaire qui ait jamais été imaginée pour enseigner aux enfants l’art de ne rien faire.

 

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ECCLÉSIASTIQUES

 

Les femmes qui prennent pour amant un ecclésiastique sont en général des personnes timides et qui, plus encore que les autres, chérissent la discrétion. L’homme d’église la lui assure. Sa profession même lui impose, plus qu’à tout autre, la plus grande réserve. Avec lui le scandale n’est pas à craindre. La dignité de leur vie s’en accommoderait mal. C’est ce que disait à peu près Catulle Mendès à un homme de lettres qui lui avouait avec honte qu’il était le fils d’un ecclésiastique : « Quel homme plus recommandable aurait donc pu choisir madame votre mère ? » demanda sévèrement Mendès, dont l’ironie n’était pas sans charme. La petite poétesse d’Agen n’avait sans doute fait aucun calcul en donnant son amour au jeune vicaire ; mais elle pensait bien, tout de même, que sa liaison ne finirait pas aussi tragiquement. Un suicide, et elle était pieuse. Un suicide, et son ami était prêtre. Il advient vraiment des choses déconcertantes. Si on réfléchissait de trop près à la vie, ce serait à ne plus faire aucun mouvement, à n’accepter aucune relation avec le monde extérieur. Mais ce serait sot. La vie n’est pas faite d’extraordinaire, mais de quotidien. Or, qu’un monsieur se suicide dans le salon où il est en visite, ce n’est pas fort commun, mais que ce monsieur soit un ecclésiastique à la fois et l’amant d’une des personnes de la famille, voilà qui n’est pas très à craindre. Que ce fait divers n’entame pas la bonne réputation de ces messieurs, je le voudrais sincèrement et ce serait raisonnable. Ils continueront, je l’espère, à être les amants les plus secrets, les plus fidèles, les plus confortables, et l’indigne conduite de ce vicaire ne rejaillira pas sur eux. Quel indiscret personnage et comme il a fait mentir la réputation bien établie de ses pareils !

 

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L’AMOUR JAPONAIS

 

Elle est bien curieuse, cette histoire des amours malheureuses d’un jeune Japonais et d’une institutrice anglaise, et rien ne nous fait peut-être pénétrer plus avant dans la mystérieuse âme de ces petits hommes. Que nous sommes loin des mièvreries légendaires ! Donc un peintre japonais rencontra à Vienne une Anglaise avec laquelle, séduit par son intelligence, il noua des relations d’amitié, et cette amitié, peu à peu, se transforma en un amour éperdu qui ne se maintint dans les limites du sentimentalisme que grâce aux lointaines perspectives d’un mariage futur. Les Japonais, comme tous les peuples de race jaune, ignorent le baiser, ce qui, soit dit en passant, doit leur faire paraître notre littérature romanesque bien singulière : la jeune Anglaise l’initia à ses douceurs et une lettre nous montre le trouble qui saisit l’ignorant Japonais quand il approcha pour la première fois ses lèvres maladroites du jeune front qui s’offrait à lui. Il fallut se séparer, car le Japonais, qui était marié en son pays et qui avait eu de sa femme un enfant (ce qu’il appelle une « faute d’impression »), trompé d’ailleurs, lui ont appris des amis, par cette femme trop longtemps abandonnée, a décidé de demander le divorce, ce qui est très facile au Japon. Libre, il y attendra sa fiancée et c’est l’amour, cette fois, et non une formalité sociale, qui nouera l’union. Quand il part, il est épris au point que la jeune Anglaise, dans son exaltation, l’est à peine autant que lui. Mais le voyage, le retour en son milieu changent brusquement ses idées. Il a été saisi soudain d’un sentiment de honte ! En effet, l’amour au Japon est considéré comme immoral. Les satisfactions de l’instinct charnel y sont admises, mais on considère qu’aimer c’est se mettre en esclavage, c’est se diminuer, c’est s’avilir. Il y a tout de même des amoureux au Japon, mais dans la basse classe et fort méprisés. L’initié au baiser d’amour ne put surmonter les préjugés de sa caste. L’Anglaise, qui était allée le rejoindre, inquiète, le trouva insensible. On assure qu’elle devint désespérée et ne put survivre à sa déception. Et il y a des gens qui veulent nous faire comprendre les Japonais.

 

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LA JEUNE ÉCLIPSE

 

C’est une histoire vraie ou fausse. Je la crois plutôt de l’invention d’un homme d’esprit. N’importe, elle est amusante. Et puis elle suggère quelques réflexions. Donc, le jour ou le lendemain de l’éclipse, un brave homme présente à la mairie une petite fille à laquelle il prétend donner comme nom Éclipse. On lui objecte que ce nom ne figure pas au calendrier. Mais il en sort un de sa poche et pointe : 17 avril. Éclipse. Je ne crois pas tout de même qu’il ait eu gain de cause. Pourtant ? En quoi cette fantaisie était-elle subversive, contraire aux lois et à la morale ? Pourquoi ne pourrait-on donner à un enfant qu’un nom de saint ou sainte, et cela dans un pays où on ignore officiellement l’existence aléatoire de ces vénérables personnages ? On peut nommer un enfant Polycarpe. En quoi est-ce moins ridicule qu’Éclipse ? On ne connaît qu’un abrégé du calendrier romain, mais il est d’une richesse folle en noms baroques. Polycarpe n’est pas extrêmement étonnant. Il est seulement vaudevillesque. Mais que pensez-vous de Pion, de Pipe ou, si vous voulez encore du grec, de Polychrône, qui furent d’authentiques bienheureux ? Si c’est dans l’intérêt, louable sans doute, de l’enfant, que vous défendez qu’on appelle une petite fille Éclipse, permettrez-vous qu’on l’appelle Pipe ? Quelles sont les règles ? Et puis, un nom ridicule dans un pays ne l’est pas dans un autre, où il est au contraire populaire. Il y a un ancien calendrier républicain qui contient des noms agricoles, des noms aratoires, des noms botaniques. On trouverait là de très jolies appellations dont les enfants ne seraient nullement déshonorés. Ne voit-on pas très bien une petite fille se nommer Glycine, Lilas, Rosée, Cerise, Pomme, etc. ? Non, vraiment, je ne trouverais là rien de ridicule.

 

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PORNOGRAPHIE

 

Pendant qu’on se plaint en France de la pornographie et de ses audaces, un célèbre romancier anglais, H.-G. Wells, en réclame un peu pour son pays, oh ! pas beaucoup, mais un peu tout de même. Il se déclare écœuré de la platitude, de la niaiserie, du gnian-gnian des romans britanniques. Nous ne connaissons en France que les moins mauvais et, si l’on peut dire, les plus hardis, ou plutôt les moins fades. Il est difficile d’imaginer à quel degré de vertu et de nigauderie, tout à la fois, se poussent les jeunes ou vieilles authoress qui se livrent, passé la Manche, à cette peu lucrative, mais innocente industrie. Non seulement, dans un roman anglais, pris au hasard, il n’y a pas trace de mauvaises mœurs, ce qui pourrait être acceptable, quoique peu véridique, mais il n’y a pas de mœurs du tout. Les personnages y suivent tous le chemin conventionnel, sans jamais s’en écarter d’une semelle. Quand on a tel métier, on agit de telle façon, sans que les événements aient la moindre influence sur le type immuable. Les auteurs n’ont qu’une préoccupation, garder les convenances, ne pas choquer par la moindre allusion, par la plus opaque, la pudeur de leurs lecteurs, et l’on sait qu’elle va loin. Il faut, pour bien faire, pour qu’il atteigne la perfection, qu’un héros et surtout une héroïne n’ait de sexe d’aucun genre. Ce sont de purs esprits. Notez que c’est de l’hypocrisie pure. Les mœurs sont tout aussi libres et familières, sinon davantage, en Angleterre qu’en tout autre pays. L’Anglais se résoudrait-il donc à ne jamais lire de romans qui soient conformes à ses mœurs, qui les peignent avec vérité, telles qu’il les voit, telles qu’il y participe. Nullement. Il y a en Angleterre un commerce fort prospère de livres érotiques, commerce à peine dissimulé. Et j’ose dire que cette littérature, je la connais un peu, est fort supérieure à la littérature analogue des autres pays. L’Anglais, qui se cache pour boire, se cache aussi pour lire. Tout s’explique.

 

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LA DOUCE HOLLANDE

 

C’est un pays charmant que cette Hollande d’où M. Fallières revient après avoir été si bien reçu. Tous ceux qui ont voyagé par là en ont gardé le meilleur souvenir. Qui voudrait oublier Amsterdam, la ville du silence ! Les Hollandais ont trouvé le moyen d’être à la fois un des peuples les plus actifs de la terre et le plus calme. On ne sait comment s’y font les affaires et les travaux, car on n’entend nul bruit, on ne voit aucun signe de précipitation. Tout se passe comme s’il ne se passait rien, et il se passe pourtant beaucoup de choses, mais il est de la nature de ce peuple d’accomplir toutes ses besognes sans bruit : on pense à des fourmis. Quand j’étais à Amsterdam, il y a quelque vingt ans, et j’aime à croire que la tradition en est respectée, toutes les voitures, vers sept heures, disparaissaient de la circulation, et le peuple en toute liberté se répandait joyeusement et silencieusement par les rues ; la joie y était aussi tranquille que le labeur. Ce sont des mœurs vraiment loin des nôtres. Les brasseries du vieil Amsterdam ne sont pas éclairées et les buveurs jouissent en toute tranquillité du mouvement des promeneurs qui passent devant eux sans les voir. Parmi ces buveurs, il y a beaucoup d’amoureux, je crois même que c’est en leur honneur qu’on use de tant de discrétion. J’ai vu encore bien d’autres traits curieux, par exemple des églises où on faisait la queue comme au théâtre, les derniers fidèles arrivés s’agenouillant tranquillement sur les trottoirs ! C’est un pays de liberté. Chacun fait ce qui lui plaît, pourvu qu’il le fasse sans bruit et sans dommage pour les autres. C’est un pays de douceur et il n’est pas jusqu’à l’air qui n’y prenne, surtout en automne, des qualités uniques de charme et de transparence, remplacés, quand tombe le soir, par la majesté éclatante et tumultueuse de couchers de soleil comme on n’en voit que dans les pays humides, par des féeries telles que mon œil les voit encore. On parle toujours des Musées de la Hollande. Ils sont beaux sans doute et Rembrandt est impressionnant, mais l’atmosphère de soie, mais les couchers de soleil de pourpre et d’or, le long des digues du Helder, où bat sourdement la mer domptée, quel musée est comparable à celui-là ?

 

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LA BONNE PLUIE

 

Un jour qu’ils chevauchaient à travers le désert Lybique en proie à la chaleur, à la soif et au vertige qu’elle amène, Flaubert tout à coup se mit à dire à Maxime du Camp : « Te souviens-tu de ces exquises glaces au citron de chez Tortoni ? » Du Camp, exaspéré, piqua des deux et bouda toute la journée. J’ai peur que le titre de cette note n’obtienne un résultat analogue et qu’on ne m’accuse de je ne sais quel sadisme. La bonne pluie, quand la reverrons-nous ? Quand donc entendrons-nous s’écraser sur le pavé ses larges gouttes ? Si longue que doit être son absence, elle reviendra. Il y a des pays où elle ne revient jamais, où elle n’est jamais venue, des pays habités, riches, où il y a des villes. Comment se figurer une telle vie ? Il y en a d’autres, au contraire où il pleut continuement, sans un moment de répit, toujours, toujours. Il y a une île dans ces conditions près des Auckland, au sud de l’Australie. C’est trop, mais si elle était à notre portée, je crois que nous irions volontiers y passer une semaine. L’Angleterre possède des îles presque aussi humides à l’ouest de l’Écosse. Les pays où il ne pleut jamais sont dans le golfe de Californie et sur la côte du Pérou. À Lima, la pluie est un phénomène si rare que les toits y sont en carton ou même en papier, ce qui suffit à préserver de la rosée. Ainsi donc, au point de vue hygrométrique, comme à bien d’autres, d’ailleurs, la terre est assez mal équilibrée. Mais, en présence de ces cas extrêmes, nous aurions tort de nous plaindre. Pourtant, la présente situation n’est pas gaie. Elle commence même à devenir inquiétante. Elle doit être tragique sur les plateaux sans rivières où l’on est forcé d’aller chercher l’eau à plusieurs lieues. Elle est même plus mauvaise qu’avec la constance de la sécheresse qui aurait obligé les hommes à un système d’irrigation auquel on ne pense plus, la crise passée. À propos, y a-t-il encore une commission contre les inondations ? Elle s’est peut-être dissoute dans l’ironie. Et pourtant, il recommencera à pleuvoir et la Seine se fâchera encore, quand le soleil aura fini de rire.

 

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MUSÉES ET BIBLIOTHÈQUES

 

Je ne suis partisan en rien des choses gratuites, et s’il devait y en avoir, je ne vois pas pourquoi ce serait le musée plutôt que la boulangerie. Si d’ailleurs on met des tourniquets à l’entrée des musées, pourquoi n’en mettrait-on pas à l’entrée des bibliothèques ? Il n’y a qu’une réponse. C’est que ce n’est pas l’usage et que, pour les musées, c’est, au contraire, l’usage, à l’étranger, de dépenser quelque monnaie pour être admis à contempler toiles et statues. Mais laissons les comparaisons et raisonnons selon l’esprit français. Y a-t-il à Paris un nombre appréciable de gens, en dehors des copistes et des vagabonds, qui ait besoin d’aller au Louvre tous les jours ou même plus d’une ou deux fois par semaine ? Je ne crois pas qu’on puisse raisonnablement le soutenir. Donc la gratuité du Louvre n’est pas une chose indispensable même pour ceux qui ne pourraient dépenser le prix, même minime, d’une entrée. Il suffit qu’il soit ouvert à tous un ou deux jours par semaine, par exemple le jeudi et le dimanche. Ce sont les jours où se promènent les familles pour lesquelles on peut trouver onéreux un paiement quelconque. On a parlé de réserver un jour cher pour les gens du monde, mais cela ferait bien des catégories et d’ailleurs le Louvre est bien loin d’être un endroit à la mode. Je doute qu’il suffise de faire savoir que le vendredi on ne peut pas à moins de vingt francs contempler le panneau où était la Joconde pour faire affluer la gent mondaine. Il ne faut pas s’exagérer la bêtise humaine. Elle a des limites. Pour concilier le sentimentalisme avec le bon sens, il semble que cinquante centimes ou un franc d’entrée, cinq jours par semaine, et deux jours gratuits conviendraient très bien aux intérêts du musée, en même temps qu’à ceux du public. Il y aurait lieu d’exclure les copistes, les jours gratuits, et de ne pas les exempter de la taxe les autres jours. Les copistes sont le fléau du Louvre.

 

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LA GLOIRE

 

Une des renommées de l’heure, dans le monde des amateurs de peinture, est Henri Rousseau, qui mourut l’an passé. On l’appelait communément le Douanier ; il eut mérité plutôt le surnom de Gabelou, car c’est parmi les employés de l’octroi qu’il avait fait sa carrière. Mais pour un Parisien un douanier est quelque chose de plus lointain et de moins comique qu’un gabelou. Il y avait dans son sobriquet beaucoup d’ironie et peut-être un peu de respect. C’était un brave homme. Comme je passe pour l’avoir découvert et que je ne m’en défends pas, la révélation qu’un de ses tableaux s’est vendu l’autre jour vingt-cinq mille francs n’a pas été pour me faire de la peine. Cependant j’en ai eu quelque surprise. J’ai connu Rousseau dans le temps que je m’amusais à une revue d’images qui produisit plusieurs autres artistes inconnus ou méconnus dont le moins ignoré était Paul Gauguin, encore à demi dans sa gangue. Il me donna une lithographie à la plume et me communiqua l’esquisse d’une seconde planche dont je lui avais fourni le sujet : sainte Madeleine au désert apercevant dans l’eau où elle puise la figure de son amant divin. Je crois qu’il me comprit mal, car il m’apporta un Jésus en caleçon de bain qui faisait la planche. Je doutai soudain de son génie, mais je n’en allai pas moins visiter son atelier. Là, il me fit quelques confidences, m’apprit qu’il avait débuté dans la peinture par la décoration des boulangeries, où l’on voit une Cérès, des amours et des gerbes de blé. Est-ce à ce moment-là que je vis quelques uns des tableaux que sa mort a rendus célèbres ? Je ne le sais plus, mais je rapportai de cette visite une impression équivoque. L’homme était un grand naïf, mais sa peinture tout de même était curieuse. Naïf, Rousseau l’était moins que je ne l’avais cru et sa peinture devait trouver de francs admirateurs. Voilà une leçon pour ceux qui font profession de mépriser tout ce qui est nouveau et tout ce qui leur semble baroque. Et cela prouve aussi que la gloire est une loterie, qu’on ne sait rien, qu’il faut croire tout, qu’il faut douter de tout.

 

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LE PARADOXE HARPIGNIES

 

On a bien fait de promouvoir le peintre Harpignies à la dignité de grand’croix. Il n’est pas seulement le dernier des grands paysagistes, mais à quatre-vingt-douze ans il ne connaît encore ni la vieillesse de la vie, ni celle du talent, et par l’exemple qu’elle donne, son existence représente pour l’humanité la plus belle série de services exceptionnels. Il n’y a pas longtemps, je le voyais descendre à pied de la gare Montparnasse vers Saint-Germain-des-Prés, pliant, toiles et chevalet sur l’épaule, comme un allègre rapin. Sur le marbre de la table du café, il crayonnait des arbres, des têtes, les visions de sa journée, et on respectait le plus longtemps possible ces improvisations du « père Harpignies ». En les apercevant, on savait qu’il avait passé par là, que là il avait bu sa traditionnelle absinthe, l’« herbe sainte », comme il dit naïvement, à laquelle il attribue, ainsi que dans les annonces des journaux illustrés, la perpétuité de ses forces et de son génie. Harpignies est le cauchemar des hygiénistes. À toutes leurs recommandations, toutes leurs craintes, il oppose le paradoxe de sa fière longévité qui n’en a suivi ni partagé aucune, le résultat de ses habitudes hardies qui les ont méprisées. S’il est un exemple, pourtant, il est un exemple à admirer plutôt qu’à suivre et il serait imprudent de se laisser tenter par l’heureux hasard qui a servi sa destinée. D’ailleurs on n’imite pas une destinée, on suit la sienne et elle vous mène où elle veut. Il n’en reste pas moins qu’à ceux qui font dépendre la santé d’une sobriété extrême, de la privation d’alcool et d’autres abstinences encore, on n’a qu’à montrer le vieux maître, le vieux chêne, pour les troubler. Non, certes, qu’Harpignies ait jamais été un homme intempérant, mais il n’a jamais compris la tempérance qu’accompagnée de tout ce qui se boit, se mange ou se savoure. Mettons qu’Harpignies soit un paradoxe. Cela nous fera souvenir que toute vérité comporte le sien.

 

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DEGAS

 

Cet homme qui ne s’est jamais laissé prendre à rien qu’à son art, qui est à la fois un grand peintre et un grand dédaigneux, est aussi l’un des hommes les plus cruellement spirituels de Paris et on ne sait pas si, en ce genre, il donnerait des leçons à M. Hébrard ou s’il en recevrait. C’est lui qui, visitant l’atelier d’un de ses confrères, J. P. L., disait, en se retirant et en désignant le pauvre aplomb d’un palais érigé sur une vaste toile par ce confrère, pourtant célèbre : « Prenez garde, ces pierres vont vous écraser, je me sauve, » ou quelque chose d’approchant. Il passe pour méchant, il n’est peut-être que perspicace, et il l’a trop montré. Parler de lui, faire son éloge, c’est se créer autant d’ennemis qu’il a persiflé de médiocres talents. Ce serait s’en créer beaucoup, car il est inépuisable en sarcasmes. Aussi rencontre-t-on rarement son nom dans les gazettes. Il s’en moque. Aussi bien, cela n’a-t-il pas empêché un de ses tableaux de monter aux environs d’un demi-million, l’autre jour, lors des enchères de la collection Rouart. Degas est le Chardin ou le Rembrandt du foyer de la danse. On ne peut imaginer des sujets plus artificiels et une peinture plus naturelle. Et quelles couleurs ! Je me souviens d’une danseuse entrant en scène, vue de l’orchestre, qui m’est restée dans les yeux comme une fleur de rêve, comme un gros papillon des tropiques, dont elle avait l’éclat et la riche sobriété. Les tableaux de Degas me font un peu l’effet des beaux poèmes de Mallarmé, dont ils ont le mystère extérieur et la vie intérieure. Ce ne sont jamais que des tableaux de genre, mais d’un genre si renouvelé, si inattendu, si frappant, d’une telle maîtrise technique, d’une telle poésie et, en même temps, d’un sens si aigu du réel ! Le demi-million ne m’étonne pas plus qu’il n’a ébloui Degas. Je ne l’ai vu qu’une fois, chez Gauguin, qui partait pour Tahiti. C’était un petit homme alerte, quoique âgé déjà. Je suis content de l’avoir vu.

 

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L’ART ÉGYPTIEN

 

Parmi les livres d’étrennes, et qui sont encore plus d’études, il a paru récemment un manuel illustré de l’art égyptien. Il n’y a rien de plus étonnant, de plus « moderne », de plus attachant, rien qui fasse mieux voir ce que l’art grec contient d’artificiel et de convenu. Nous y sommes dressés depuis l’enfance, nous y ramenons toutes les idées que nous nous faisons de la beauté, que nous ne concevons pas sous une autre forme, sous d’autres tendances. Peuples déshérités, nous nous traînons dans une religion asiatique, dans une religion qui contrarie tous nos instincts, tous nos désirs de race et nos désirs individuels, et quand nous rêvons à des images parfaites, nous empruntons le moule grec, car nous avons été incapables de créer nous-mêmes celui d’où auraient pu sortir nos idéaux. Ajoutez à cela que notre langue est latine, qu’elle est même du latin et que, malgré la malléabilité que lui a donné le xixe siècle, elle n’est guère propre qu’à exprimer les conceptions latines, avec lesquelles pourtant nous n’avons qu’une sympathie de surface. Or, de tout cela nous avons peut-être tiré tout ce qui nous était possible. Puisque nous sommes un peuple imitateur, pourquoi ne tenterions-nous pas d’imiter autre chose que l’éternel parangon gréco-latino-italien ? Que d’enseignements (nous serons toujours de vieux écoliers) dans cet art égyptien à la fois brutal et délicat, réaliste et stylisé, parfait et pourtant inachevé ! Il n’est jamais tombé dans la folie grecque, de rechercher le beau pour lui-même, ce qui est trop facile et tourne vite au procédé. Il chercha la vérité et l’expression, et trouva la beauté par surcroît, presque nécessairement, le beau n’étant que la convenance suprême et l’accord harmonieux des parties. Si nous essayions de refaire notre éducation artistique d’après ces principes, ou plutôt cette heureuse absence de principes ? Je n’ajouterai pas qu’en peinture les balbutiements cubistes s’inspirent de cette tendance. On ne me croirait pas.

 

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LA MARRAINE DE L’AMÉRIQUE

 

Les premiers voyages de Christophe Colomb n’avaient pas eu grand retentissement, même en Espagne. Lui-même ne savait pas qu’il avait découvert un nouveau continent, croyait avoir abordé en Chine ou dans l’Inde, ce qui explique le nom donné aux habitants. Ce n’est qu’à son troisième voyage qu’il toucha aux côtes de l’Orénoque. Or, dans le même temps, America Vespuce visita les côtes du Venezuela, puis du Brésil, et ces voyages furent bien plus célébrés que celui de Colomb et arrivèrent à la connaissance de quelques obscurs savants qui se réunissaient à Saint-Dié en une petite académie protégée par René II, duc de Lorraine. Ces savants, dont les noms figurent depuis quelques jours sur une plaque de marbre blanc, s’occupaient précisément à faire imprimer la Cosmographie de Ptolémée. Quand ils surent la nouvelle qu’un nouveau continent venait d’être découvert, ils rédigèrent en hâte une préface où cela était annoncé au monde. Comme ils ne connaissaient que le nom d’Amerigo Vespucci, ils crurent que la justice commandait de le donner aux terres inconnues qu’il avait révélées, et c’est ainsi qu’en toute ingénuité ils commirent une grande injustice. C’était l’an 1507, quinze ans après sa véritable découverte, que l’Occident apprit qu’un autre continent venait de s’ajouter aux trois premiers et qu’il s’appelait l’Amérique. Ce baptême avait eu lieu dans une petite ville perdue au pied des Vosges et l’on fut longtemps sans en connaître l’origine. Saint-Dié est désormais célèbre. Bien des Américains ont voulu connaître, et beaucoup voudront connaître à l’avenir, la marraine de l’Amérique. Il y a déjà aux États-Unis une société et un journal de géographie du nom de Saint-Dié, où l’on étudie tout ce qui concerne la découverte et l’histoire du baptême. Sans doute l’Amérique eût dû s’appeler la Colombie, mais il n’est pas absolument sûr qu’Améric Vespuce n’ait pas touché le continent avant Colomb et d’ailleurs il fut, lui aussi, un grand navigateur. Il ne sut jamais ce qui se passait à Saint-Dié, et que, comme il s’embarquait pour son cinquième voyage au nouveau-monde, un brave chanoine écrivit : « Des femmes ont donné leur nom à l’Europe et à l’Asie ; pourquoi un homme ne donnerait-il pas le sien à ces terres nouvelles ? » Mais en la nommant America, n’en faisait-il pas une femme ?

 

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LA ROUTINE FRANÇAISE

 

C’est une chose, pour beaucoup de Français, convenue. Il n’est d’énergie, de progrès, de nouveauté que hors de France, et s’ils avaient à étudier, par exemple, l’agriculture, c’est aux provinces américaines qu’ils iraient demander des leçons et non aux provinces françaises. M. Myron T. Herrick, de Cleveland (Ohio), le nouvel ambassadeur des États-Unis, n’est pas tout à fait de cet avis. Les méthodes agricoles françaises, qu’il connaît bien, font son admiration, et pendant son séjour en France, elles feront un des objets de ses études. Il n’a que des louanges pour cette race de paysans français si éclairée, si ardente, si intelligente et novatrice, à laquelle pourtant nous proposons sans cesse l’exemple des autres peuples. Et il en est ainsi pour bien d’autres choses que l’agriculture, car l’homme de France a ceci de particulier qu’il prend plaisir à se déprécier lui-même. On en fait la remarque tous les jours et cela ne sert à rien. Comme il est doué de l’esprit de dénigrement et que ce qu’il voit de plus près, c’est nécessairement son pays, ses mœurs, ses institutions, c’est sur cela qu’il daube avec joie. Mais comme il faut une contrepartie à cette dépréciation, comme il a aussi un besoin d’admirer, il admire en aveugle ce qu’il connaît le moins, les autres peuples. Ils ont sans doute des parties admirables, mais il serait bien extraordinaire que les Français n’en eussent aucune. On saura donc gré à M. M. T. Herrick de ne pas considérer avec mépris notre agriculture ; cela fera toujours réfléchir ceux qui la croient vouée aux vieilles routines. Et, de fil en aiguille, on arrivera peut-être à reconnaître que notre industrie n’est pas au-dessous de tout, ni telle ou telle de nos activités. Mais ce sera très lent. Le dénigrement est trop amusant et convient trop bien à notre caractère satirique. J’avoue que je serais pour ma part incapable de m’en priver.

 

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PRÉJUGÉS

 

On me rapportait ces jours derniers un mot bien amusant d’une Américaine qui demeure depuis une vingtaine d’années dans le quartier Montparnasse. Une Australienne, récemment débarquée, lui demandait, en minaudant : « Ne trouvez-vous pas comme à Paris toutes les choses sont inférieures ? » — « Je ne puis pas m’en rendre compte, répondit doucement l’Américaine, je n’arrive pas d’Australie. » N’est-ce pas très joli ? C’est pareillement la mode, pour certains provinciaux, de dénigrer ce Paris, où ils sont pourtant enrayés de venir. J’en ai connu un, plus excusable, car il ne le connaissait guère, qui s’imaginait de très bonne foi qu’à Paris on ne mange que le rebut de la province. Selon lui, tout y était factice, et il ne vous offrait pas une tranche de gigot sans ajouter : « Hein ! vous n’en avez pas comme cela à Paris ? » Les Parisiens qui vont l’été à la campagne entretiennent d’ailleurs ce préjugé en s’extasiant sur les délices des tables de province, qui sont souvent bien médiocres pourtant. On pourrait dire avec plus de raison que la province, qui produit tout, ne mange que ce que Paris a bien voulu lui laisser. Tout ou presque tout passe par son marché. Un habitant du bord de la mer qui veut un beau poisson le commande aux Halles. Mais l’Australienne, qui m’a induit à cette digression, pensait surtout à l’aspect général de Paris ou plutôt à un de ses aspects très particuliers, car elle ne sortait guère du quartier Montparnasse, qui ressemble, en effet, à une grande ville de province. Je doute fort pourtant que la vie y soit moins agréable qu’à Melbourne ou à Sydney. Reconnaissons cependant ce qu’il y a de touchant dans ce petit patriotisme qui nous pousse toujours malgré toute évidence, pour vanter notre pays natal, à dénigrer les autres pays. - FIN

 

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