Vive la vie ! - Alphonse Allais

  (Oeuvres anthumes)

 

1892

 

 

 

AVIS AU LECTEUR

 

En dehors du plaisir que j’éprouve à embêter les mânes de Schopenhauer, je publie ce volume dans le but exclusif de me procurer quelques ressources.

Je serai donc reconnaissant aux gens, non seulement d’acheter Vive la vie! mais encore d’en conseiller l’acquisition à leurs amis et connaissances.

L’AUTEUR.

 

 

 

 

Table

 

  • La fin d’une collection7
  • Chigneux
  • Toussaint Latoquade
  • Shocking
  • Amours d’escale
  • Historia
  • Gioventu
  • Les mouflons
  • Royal-cambouis
  • L’arroseur
  • L’autographe homicide
  • Colydor
  • Phares
  • Crime russe
  • Faits divers
  • L’école des tambours
  • Tom
  • Dans la peau d’un autre
  • Consolatrix
  • Loufoquerie
  • Postes et télégraphes
  • Pète-Sec
  • Un mécontent
  • Le post-scriptum
  • A new boating
  • Le langage des fleurs
  • Bébert
  • Miousic
  • L’absence profitable

 

 

 

 

 

 

À Montjoyeux.

 

La fin d’une collection

 

On se rappelle la fâcheuse aventure de ce collectionneur d’objets macabres, funèbres et criminalistes dont la plus belle pièce – le faux col d’une victime célèbre – fut lavée, empesée, repassée par une chambrière zélée, mais peu documentaire.

Pareille aventure arriva, voilà tantôt quelques années et même un peu plus, à un vieux gentilhomme que je connaissais, et qui s’appelait le marquis de Bois-Lamothe.

Un rude homme dans son temps que le marquis !

Riche, solide, beau gars, inlassable trousseur de jupes, craignant pas Dieu et camarade du diable, Bois-Lamothe était la terreur de tous les maris des voisinages.

Je dis des voisinages, au pluriel, car le marquis, alors grand propriétaire foncier en même temps que nature frivole et baladeuse, changeait de voisinage comme de chemise.

Hélas ! on ne peut pas être et avoir été, comme l’a si bien observé Francisque Sarcey, notre oncle à tous.

Le marquis de Bois-Lamothe avait vieilli, ses anciennes bonnes amies aussi.

D’hypothèques en licitations ( ?), les biens domaniaux du marquis s’étaient envolés aux quatre vents des enchères publiques.

Ses écus avaient tellement sonné qu’une aphonie cruelle s’en était suivie, et tant trébuché que l’œil le plus exercé n’en trouvait plus trace, hormis pourtant dans la bourse des autres.

Seul, un vieux petit bien patrimonial s’était conservé intact, trop intact même, car depuis vingt ans nul jardinier n’en avait foui le sol et nul bûcheron attenté à la hautaine poussée des châtaigniers héraldiques.

Revenu de tout, solitaire, le marquis s’était un beau jour découvert, en son vieux cœur parcheminé, une fibre fraîche, une fibre toute neuve qui vibrait maintenant comme toute une florissante manufacture de harpes.

Bois-Lamothe avait été pris de la manie, de la rage, du délire de la collection.

Et la drôle de collection !

Le marquis collectionnait les haricots écossés.

Ceux de mes lecteurs qui ont été à la campagne savent ce que c’est que des haricots (quant aux autres, je n’écris pas pour eux. Qu’ils se le tiennent pour dit, une fois pour toutes).

Imaginez-vous 4500 haricots dont les plus semblables hurlaient encore – pour l’œil d’un amateur – de disparatisme.

Il y en avait des blancs, des noirs, des bleus, des rouges, des violets. Il y en avait des rayés, des chinés. Il y en avait même des jaune et violet, des bleu et orange, des rouge et vert.

Ce n’étaient plus des haricots, c’était une polychromie à damner Antonin Proust.

Cette collection, que Bois-Lamothe savait par cœur, à un spécimen près, et qu’il aimait comme une seconde famille, était contenue tout entière dans un vaste saladier, tout prêt à déborder.

Et chaque matin, le marquis se disait, dans la langue du grand siècle : « Faudra pourtant que je la classe ! Faudra pourtant que je la classe ! »

Mais chaque soir tombait sur la plaine sans qu’elle fût classée, la précieuse collection.

 

* * *

 

C’était par une radieuse matinée de printemps.

Bois-Lamothe venait de sortir avec son vieux chien et son vieux fusil pour tuer de jeunes lapins.

Peu après, la cloche rouillée du château rendit des sons, des sons voilés, déjà pas trop agréables en eux-mêmes, mais rendus plus inhospitaliers encore par le grincement discourtois de la tringle oxydée.

Une manière de vieille servante, vilaine, mais extraordinairement malpropre, et parlant le français comme si elle avait été élevée dans un pensionnat de vaches espagnoles, vint ouvrir :

– Qui qu’c’est que vous voulez ?

– Monsieur le marquis de Bois-Lamothe.

– Il est pas là.

– Va-t-il rentrer bientôt ?

– Je sais-t-y, moi ! Je sais-t-y !

Devant cet accueil contestable, les visiteurs prirent le parti de pénétrer :

– Je suis le neveu de M. de Bois-Lamothe, dit le monsieur, et voici ma femme. Nous attendrons mon oncle au château.

La marche, le grand air avaient sans doute donné de l’appétit aux visiteurs, car la jeune femme s’écria :

– Si on préparait le déjeuner, en attendant ?

Consultée, la vieille petite servante leva au ciel ses vieux petits bras, marmottant son éternel : Je sais-t-y, moi ! Je sais-t-y !

La nièce du marquis prit alors un ton d’autorité :

– Allez me chercher des œufs ! Tordez le cou à un canard ! Et plus vite que ça !

Puis, furetant dans les appartements, elle découvrit le fameux saladier aux haricots.

Alors se passa un fait, probablement unique dans l’histoire des collections.

La jeune femme fit cuire la collection. Quand la collection fut cuite, la jeune femme la fit égoutter soigneusement.

Ensuite la jeune femme mit la collection dans une poêle avec du beurre et de l’oignon coupé en tranches minces.

Tout de suite, l’antique castel des Bois-Lamothe sentit bon.

Le feu clair léchait la poêle qui chantait la vie, qui chantait l’amour, qui chantait la gloire.

Justement le marquis rentrait.

Je laisse à deviner les bonjour mon oncle qui accueillirent le vieux gentilhomme.

Le couvert était dressé.

On servit une bonne omelette au lard, et puis un bon canard, et puis...

Et puis...

Et puis... les haricots !

Bois-Lamothe ne s’y trompa pas une seconde.

Il reconnut ses haricots blancs, ses noirs, ses bleus, ses rouges, ses violets. Il reconnut ses haricots jaune et violet, bleu et orange, rouge et vert.

Le marquis se leva tout droit, battit l’air de ses grands bras secs et s’effondra en arrière sur une vieille pendule Louis XIII, qui n’avait sûrement pas marqué vingt minutes depuis Henri IV.

Il était mort.

Moralité : Blaguez les collectionneurs tant que vous voudrez, mais ne leur faites jamais manger leur collection, même à l’oignon.

 

Chigneux

 

Quand on découvrit un beau matin – beau ? – monsieur le baron Coudeuil de Travers, assassiné dans son petit bois des Bistoquettes, la rumeur publique fut unanime à désigner comme coupable le nommé Chigneux (Jules-César).

Ce Chigneux était un paysan, ni propriétaire, ni fermier, ni journalier, ni commerçant, ni industriel, ni rien du tout. On l’accusait d’équilibrer son maigre budget grâce à des virements portant de préférence sur les légumes d’autrui et les lièvres circonvoisins, le tout mijoté sur du bois mort – ou vif – rarement facturé.

Devant les graves imputations de la rumeur publique, Chigneux prit des airs innocents qui changèrent les doutes en certitudes, car, ainsi que l’a fait si judicieusement observer l’éminent jurisconsulte Bérard des Glajeux, dès qu’un prévenu prend des airs innocents, tenez pour certain qu’il est coupable.

Le brigadier de gendarmerie procéda à une enquête qui ne prouva pas grand-chose et à une perquisition qui ne découvrit rien du tout.

Après avoir mis sens dessus dessous les modestes meubles et l’inconfortable literie de Chigneux, les gendarmes allaient se retirer quand ce dernier eut la malencontreuse idée de leur décocher la facétie du Parthe. Désignant son pauvre intérieur dévasté comme par un tremblement de terre :

– Et l’on prétend, ricana-t-il, que vous êtes les représentants de l’ordre.

Chigneux avait raté là une belle occasion de se taire. Estimant qu’une blague en vaut une autre, le brigadier se retourna et frappant de la main une superbe peau de lapin accrochée à une solive extérieure et séchant au soleil :

– Combien que tu l’as payé au marché, celui-là ?

Cette simple allusion à un léger délit de chasse perdit Chigneux, dont la physionomie revêtit à l’instant une teinte terreuse – ce qui, chez les campagnards mal tenus est la façon de devenir pâle.

Subitement illuminé par la lividité de Chigneux, le brigadier introduisit dans la peau de lapin une main fureteuse. Il en sortit successivement un bouchon de paille, un portefeuille contenant quelques papiers de M. Coudeuil de Travers, un porte-monnaie muni d’une centaine de francs, et enfin une montre aux armoiries et initiales du feu baron.

Si vous vous imaginez que Chigneux fut le moins du monde interloqué par cette extraction, je vous engage à rayer cela de vos tablettes. Chigneux fut indigné tout simplement.

– Ah ! nom de Dieu de bon Dieu de tonnerre de Dieu ! s’écria-t-il, si je connaissais le bougre de galvaudeux qui est venu me foutre tout ça dans ma peau de lapin !...

En beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, et sans qu’on prêtât la moindre attention à sa colère, Chigneux fut menotté et incarcéré à la prison de Caen.

 

* * *

 

À l’instruction, Chigneux changea ses batteries.

Il avouait, maintenant, sans avouer.

Eh bien ! oui, c’était lui qui avait tué le baron, mais pas pour le voler, grand Dieu ! Chigneux était braconnier, et tout, mais pas voleur.

– Pourtant, objectait le juge d’instruction, et le porte-monnaie ? Et la montre ?

– Eh ben, justement ! ripostait Chigneux avec un à-propos génial, c’était pour écarter les soupçons.

– ? ? ? s’étonnait le magistrat.

– Eh ben, justement ! C’était pour faire croire à un vol.

Et Chigneux détaillait avec mille détails une obscure et touchante histoire d’amour. Une jeune fille l’aimait qu’il aimait aussi. Il allait l’épouser quand le baron Coudeuil arriva et, à coup d’or, séduisit la petite. Alors, n’écoutant que sa passion, Chigneux, une nuit, guetta l’infâme. Un coup de fusil, pan, ça y est ! Quant à dire le nom de la jeune fille, jamais de la vie ! Chigneux était braconnier, et tout, mais pas médisant.

La version du crime passionnel s’accrédita vite dans le public. Toutes les dames du Calvados dignes de ce nom s’apitoyèrent sur Chigneux.

Ce fut un beau procès.

Me Tocquard, une des gloires du barreau de Caen, réalisa ce tour de force inouï de se surpasser lui-même :

– Messieurs de la Cour, messieurs les jurés, l’homme que vous avez devant les yeux est la personnalité la plus intéressante que j’ai jamais eu à défendre au cours déjà long de ma noble carrière...

Et il raconta, en la poétisant, la fable de Chigneux, délicieuse idylle forestière.

Chigneux aimait, il était aimé. Bientôt, il allait conduire à l’autel, toute rose sous sa rose blanche, l’exquise créature. L’amour aurait refait à ce braconnier une véritable virginité de garde-chasse. Ils seraient si heureux. Et voilà qu’un hobereau vil et débauché versait à torrents, sur tout ce bonheur, le désespoir et la honte... Ah ! messieurs les jurés !

Pas très fixés, messieurs les jurés répondirent oui sur certaines questions, non sur certaines autres, et le tribunal appliqua vingt ans de travaux forcés à notre ami Chigneux.

Sur l’insistance indignée de Me Tocquard, le jugement fut cassé. Un juré, en effet, au cours des débats, avait souhaité à un de ses collègues qui éternuait, que Dieu le bénît !

 

* * *

 

Six mois sont passés.

Pendant cet intervalle, de l’eau a coulé sous le pont, M. Grévy a remplacé le maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la République et Me Tocquard, du barreau de Caen, un républicain de la veille, a été nommé procureur à la Cour de Rouen.

C’est précisément devant la Cour de Rouen que l’affaire Chigneux va se dérouler à nouveau.

En apprenant le nom de l’avocat bécheur, Chigneux poussa un cri de joie.

– Celui qui était mon avocat à Caen ?

– Le même.

– Ah ! ben, me v’là tranquille à c’te heure. C’est un camarade, ç’ui-là !

Me Tocquard se leva pour prononcer son réquisitoire.

– Messieurs de la cour, messieurs les jurés, l’homme que vous avez devant les yeux...

Chigneux était radieux. Évidemment, Tocquard allait répéter à ceux de Rouen ce qu’il avait dit à ceux de Caen.

– L’homme que vous avez devant les yeux, reprit gravement le procureur, est la personnalité la plus dangereuse, la brute la plus redoutable qu’il m’ait été donné de contempler au cours de ma longue carrière de criminaliste.

Pour le coup, Chigneux perdit de son assurance dans les proportions de 75 à 80 pour cent.

Le réquisitoire continua sur ce ton, plutôt malveillant.

Quand on demanda à Chigneux s’il avait quelque chose à ajouter pour sa défense, il se leva et désignant, du doigt, le procureur :

– J’ai qu’une parole à dire, messieurs, prononça-t-il, c’est que, pour du toupet, cet homme-là a du toupet.

Et il se rassit tranquillement.

La réponse du jury fut affirmative sur tous les points, muette sur les circonstances atténuantes. Le tribunal, etc., etc., condamna Chigneux (Jules-César) à la peine de mort.

 

* * *

 

Heureusement, nous vivions sous un prince ennemi de la peine de mort.

Jules Grévy gracia Jules Chigneux, lequel fut, à bref délai, embarqué sur un paquebot en partance pour la Nouvelle-Calédonie.

Là, Chigneux se conduisit bien. Il fut l’objet de diverses faveurs successives et obtint une concession.

Plus tard, il épousa une charmante jeune fille condamnée à vingt ans pour avoir précipité dans les water-closets un enfant fraîchement né – avec cette circonstance atténuante qu’elle avait immédiatement remis le couvercle en place pour éviter un courant d’air au bébé.

Bref, Chigneux serait actuellement le plus heureux des hommes sans la cruelle nécessité où il gémit d’avoir à mépriser la magistrature et le barreau de sa belle patrie.

 

Toussaint Latoquade

 

La semaine dernière, j’ai reçu un billet de faire-part ainsi conçu :

 

Monsieur et Madame Latoquade, rentiers à Port-au-Prince (Haïti), ont l’honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Toussaint Latoquade, leur fils, avec Madame Cornélie Huss, née Pausse,

Et vous prient, etc.

 

* * *

 

Madame veuve Cornélie Huss, née Pausse, a l’honneur de vous faire part de son mariage avec Monsieur Toussaint Latoquade, étudiant en médecine,

Et vous prie, etc.

 

Le premier sentiment qui me saisit à la lecture de cette prose conviante fut l’affliction : comment, ce pauvre Huss était mort !

À vrai dire, le billet ne faisait aucune mention de ce trépas ; mais mon flair de détective ne s’y trompa point une seconde, l’état de veuvage chez la femme étant presque toujours déterminé par le décès du conjoint.

Quand j’eus versé un pleur suffisant sur la disparition de feu Huss, je livrai mon âme tout entière à la joie de la future union de sa veuve avec mon ami Toussaint.

Brave et bon Toussaint !

Dire qu’il était nègre serait demeurer au-dessous de la vérité. On l’aurait reconnu dans des ténèbres à couper au couteau : Il était plus noir que la plus épaisse des nuits.

Les chromographes affirmant que le noir absolu n’existe pas dans la nature sont de pitoyables brutes. Quand on ne connaît pas Toussaint Latoquade, on se tait. Voilà mon opinion.

En arrivant à Paris, il était venu demeurer dans une maison meublée de la place de la Sorbonne, où je gîtais moi-même.

Cette maison était alors gérée par le ménage Huss : madame Cornélie Huss, née Pausse, une aimable femme qui frisait coquettement la trentaine, et M. Huss, personnage sans tempérament, mais pâlissant volontiers, durant de longues nuits, sur les œuvres techniques de Jules Verne et de Louis Figuier.

Il aurait pu, sans pose, mettre à la porte de son immeuble cet écriteau : Le concierge est encyclopédiste.

Nous nous rencontrions souvent, Toussaint et moi, dans l’escalier. Lui m’ébauchait un petit sourire, moi un petit salut ; mais, comme nous n’avions jamais eu l’occasion de nous parler, les choses en restaient là.

Un matin, un tout petit matin, j’entendis frapper à ma porte.

– Entrez, grondai-je sous mes couvertures.

(Je laissais toujours la clef sur ma porte, dans l’espoir qu’une dame d’une grande beauté et entièrement nue entrerait chez moi, se trompant d’appartement.)

C’était Toussaint.

– Excusez-moi, cher monsieur, fit-il, avec le doux accent chanteur de son pays ; j’ai un petit serin hollandais qui vient de s’échapper de chez moi, et je crois bien qu’il est sur votre fenêtre.

– Voyez.

Ma fenêtre se trouvait veuve de tout serin hollandais ou autre.

La glace était rompue ; nous nous connaissions. La première fois que je le revis :

– Et votre serin hollandais ?

– Je vous remercie, je l’ai retrouvé.

Toussaint Latoquade gagna vite mon estime. Il devint mon ami et me conta son histoire.

Ses parents l’avaient envoyé à Paris pour étudier la médecine ; mais la médecine l’embêtait, oh ! oui, elle l’embêtait !

Il ratait d’ailleurs ses examens avec une régularité touchante et jamais démentie.

– C’est ce cochon de botanique, disait-il furieux, que je ne peux pas me mettre dans la tête !

D’autres fois, c’était ce cochon d’anatomie, ou ce cochon de pathologie.

Je crois qu’il se figurait les sciences à l’image d’un troupeau de cochons hargneux, rébarbatifs et malveillants.

Du reste, il était paresseux comme un loir, et bon, telle la lune. L’expression travailler comme un nègre trouvait en lui un absolu démenti.

Il était si bon, le pauvre Toussaint, et si naïf, que tout le quartier Latin en avait fait son joujou. Et non pas seulement les faces pâles, mais encore les plus ébénoïdes de ses camarades. Tout le monde s’en amusait.

Toussaint prit la jeunesse des Écoles en grippe, et, peu à peu, s’abstint de fréquenter les brasseries et les tables d’hôte de la rive gauche.

Il s’arrangea avec les concierges pour prendre sa nourriture avec eux. Dès lors, ce fut fini : la loge des Huss devint son quartier général et il ne s’en écarta jamais de plus de trente ou quarante mètres.

À midi, il descendait en pantoufles (d’inoubliables pantoufles représentant un jeu de cartes), foulard, veston de flanelle, le tout surmonté d’une casquette en toile blanche, trop petite pour sa bonne grosse tête crépue.

Il déjeunait longuement, sirotait des mokas sans fin, des liqueurs provenant de toutes les îles, et fumait des cigarettes, des cigarettes, des cigarettes.

(Avez-vous vu des doigts de nègre culottés par la cigarette ? Très curieux.)

L’estomac lourd, il mettait le nez à la porte, faisait la causette avec les cochers de la station, qui, tous le connaissaient :

– Tiens, v’là monsieur Toussaint ! Comment ça va, monsieur Toussaint ? Une belle journée ! Vous payez pas un verre ?

Toussaint répondait qu’il allait bien, qu’effectivement c’était une belle journée, et, très volontiers, il payait un verre.

Les verres succédaient aux verres, l’heure du vermouth arrivait tout doucement, et puis celle du dîner.

Le dîner se passait comme le déjeuner, la soirée comme l’après-midi.

Ainsi s’accomplissaient les journées de Toussaint Latoquade.

À force de fréquenter la loge des Huss, il connaissait aussi bien qu’eux l’indication du logis des locataires : M. Un Tel, deuxième à gauche... M. Machin, au cinquième, au fond du corridor à droite.

Ce fut un soulagement pour le ménage Huss, qui put, dès lors, s’offrir un peu d’agrément : le dimanche à la campagne, quelquefois le soir au théâtre.

Toussaint, ravi de jouer un rôle dans la société, donnait les renseignements, tirait le cordon de la meilleure grâce du monde.

Sur ces entrefaites, mes études se trouvant terminées (ou, du moins, je les jugeais telles, moi), je quittai le quartier Latin et ne revis plus mon ami Toussaint ni les Huss.

Il fallut l’occasion du mariage pour nous remettre en présence.

 

Naturellement, je n’ai pas manqué d’assister à la bénédiction nuptiale. C’était très bien, ma foi.

Madame veuve Cornélie Huss, née Pausse, fraîche comme une rose, vraiment appétissante avec sa belle poitrine sanglée dans un corsage de faille gris-perle du meilleur goût, et le bon Toussaint, énorme dans sa redingote moins noire que sa loyale figure, formaient un joli couple.

À la sacristie, je les ai félicités.

– Te rappelles-tu mon serin hollandais qui s’était échappé sur ta fenêtre ?

– Oui.

– C’était de la blague.

– Comment cela ?

– Oui, c’était de la blague... Je te gobais beaucoup, et j’ai imaginé ce moyen pour faire ta connaissance.

Brave Toussaint !

Alors, pour lui faire plaisir, je répondis :

– Eh bien, mon vieux, la prochaine fois que ton serin hollandais viendra sur ma fenêtre et que ce sera de la blague, envoie donc ta femme le chercher ; je le lui rendrai tout de suite.

Je ne sais pas exactement ce que Toussaint comprit à cet apologue, mais il en conçut la plus vive hilarité.

 

Shocking

 

Avant de faire la connaissance de la délicieuse miss Sarah Vigott, laissez-moi, comme les convenances l’exigent, vous présenter son père et sa mère.

M. le major Vigott, d’abord.

Tout le monde s’accorde à l’appeler major, sans qu’on sache bien exactement ce qu’il a majoré dans le temps. Mais qu’importe le titre, si l’homme est un gentleman, un vrai gentleman. Et c’est le cas : le major Vigott est un gentleman dans toute la force du terme.

Au physique, représentez-vous un petit gros homme, à visage écarlate, à courts favoris blancs, à gros nez violet.

Violet, c’est peu dire ; il faudrait, en dépit de toute grammaire, mettre violets, tant le nez du major Vigott arbore, selon les circonstances, de tons différents, oscillant entre les plus somptueux lie-de-vin et les indigo sombres.

Il a pour boisson favorite tous les breuvages fermentés et la plupart des spiritueux connus.

Madame la majoresse Vigott, maintenant.

Cette personne n’offre pas un intérêt assez spécial pour que je m’arrête à la décrire.

Vous avez vu des vieilles Anglaises, n’est-ce pas ?

Eh bien, madame Vigott ressemble à toutes les vieilles Anglaises que vous avez vues. Là, êtes-vous content ?

La caractéristique de madame Vigott est la pudeur.

À tel point qu’elle ne souffrit jamais que sa cuisinière introduisît un poireau dans le pot-au-feu.

Maintenant que vous connaissez le papa et la maman, je vais vous présenter miss Sarah Vigott.

Du blond, du blanc, du rose, seize ans, une buée !

Cette buée utilise ses loisirs à faire de la photographie et elle est arrivée en cet art à une perfection que pourraient lui envier les plus habiles professionnels.

J’ai oublié (mais il est temps encore) de vous dire que la famille Vigott, à l’instar d’une foule de familles anglaises, avait déserté l’United Kingdom pour faire de la France son coutumier séjour.

Les Vigott habitent une jolie petite villa de Sainte-Adresse, avec vue sur la baie de la Seine et sur cette délicieuse côte qui va de Honfleur à Trouville.

 

* * *

 

Un jour, le major Vigott (il y aura demain trois semaines) prétexta une affaire urgente en Amérique et s’embarqua, après un rapide good bye à sa famille, sur le paquebot Champagne.

La vérité c’est qu’il avait été frappé de la grande beauté d’une actrice française, madame Sarah Bernhardt, partant elle-même pour New-York.

Voyager avec une si charmante femme, ô rêve !

Je ne prétends pas que l’artiste française accueillit mal ses hommages, mais toujours est-il que le lendemain même de son arrivée, le major s’embarquait sur un steamer de la ligne Cunard qui le ramenait à Liverpool. Trente-six heures après il était au Havre.

Son court séjour en Amérique lui avait suffi pour faire l’emplette d’un merveilleux instrument, dernière découverte de l’inépuisable ingénieur Blagsmith.

The Telephotic, tel était le nom de l’appareil. Cet instrument, admirable combinaison de télescope et de l’objectif ordinaire, permet de photographier les images les plus lointaines, aussi facilement que si vous les aviez sous la main. C’est épatant !

Je laisse à penser la joie folle de l’insubstantielle Sarah Vigott en déballant l’instrument. Allait-on en faire, de beaux clichés ! L’inven¬teur du gélatino-bromure avait supprimé le temps, voilà que la distance devenait un vain mot ! Où la science s’arrêterait-elle, mon Dieu ! Et même, s’arrêterait-elle jamais !

Tout de suite Sarah Vigott voulut essayer son appareil (vous savez ce que c’est que les jeunes filles).

Il faisait un temps froid, mais sec ; l’air était limpide : excellentes conditions.

Sarah braqua sur l’horizon les myosotis pâles qui lui servaient d’yeux. Aidée de la lunette, elle découvrit sur la côte, en face, un endroit délicieux.

Au bord de la mer, un petit pré dans lequel un peintre consciencieux s’escrimait à reproduire la belle nature d’hiver. Près du peintre, assise sur un pliant, une jeune femme, sa maîtresse, sans doute (ces gens-là ne se plaisent qu’au concubinage), se livrait activement à un travail de broderie ou de tricot (je n’affirmerais pas).

Sarah mit l’appareil au point, introduisit la plaque, et toc ! poussa le déclic en question. Ça y était.

Pendant le développement du cliché, la famille Vigott était toute pantelante, car on s’intéressait beaucoup aux petits travaux de Sarah.

Cette dernière sortit enfin du cabinet noir, tenant entre ses doigts d’aurore la plaque de verre ruisselante.

Chacun s’approcha.

 

* * *

 

Seul, Shakespeare (et encore !) pourrait rendre l’effet d’horreur de cette scène.

Le major Vigott poussa en vingt secondes plus de goddam qu’il ne s’en consomme en un an sur le reste du globe. Son nez sembla successivement éclairé par tous les feux de Bengale du jubilé de l’impératrice des Indes.

Madame Vigott exhala un long gémissement.

Quant à Sarah, de rose qu’elle était, elle devint rouge comme un coq qu’on aurait trempé dans un siau de carmin.

Oh ! ces artistes français !

Avez-vous deviné ce qui s’était passé ?

Pendant les quelques secondes nécessaires à l’introduction de la plaque, après la mise au point, le peintre (pour être paysagiste, on n’en est pas moins homme) s’était levé, en proie à un besoin d’épanchement sur lequel vous me permettrez de ne pas insister.

Il contribua, pour sa faible part, à grossir les flots de la mer ; la mer en a vu bien d’autres.

.............................................

 

Ce fut madame Vigott qui, la première, revint au sentiment .de .la réalité.

Saisissant l’immonde cliché avec des pincettes, elle le jeta par la fenêtre.

Étrange, étrange : le lendemain matin, la bonne, en balayant la terrasse, n’eut à constater la présence d’aucun verre cassé.

Sarah Vigott avait ramassé les morceaux.

C’est égal, depuis ce moment-là elle n’opère plus qu’à bout portant.

 

Amours d’escale

 

Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise sous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu’on appelle un gaillard. Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.

Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux mètres et quelques centimètres.

Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes jusqu’à l’oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un des rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant de parti pris. Les hommes du Topsy-Turvy, un joli trois-mâts dont il était maître après Dieu, prétendaient même qu’il couchait avec.

Personne, d’ailleurs, dans l’équipage du Topsy-Turvy, ne se souvenait avoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un commandement ou à une manœuvre.

Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent les perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son navire, avec l’air flâneur et détaché que prennent les gentlemen d’Edimbourg dans Princes-Street.

Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee, pour qui la mer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le « point », Steelcock s’efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on sentait que son esprit était loin et qu’il se fichait bien des longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.

Ah ! oui, il était loin, l’esprit de Steelcock ! Oh ! combien loin !

Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu’il venait de quitter, aux femmes qu’il allait revoir, aux femmes, quoi !

Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à contempler la mer.

S’attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il dans l’onde que la cruelle image de la femme ? Les flots ne symbolisent-ils pas bien – des poètes l’ont observé – les changeantes bêtes et les déconcertantes trahisons des femmes ? (Attrape, les dames !).

Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d’être un homme pour devenir un cyclone d’amour, un cyclone d’aspect tranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien petites brises.

Aussitôt le navire à quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban de second se débrouiller avec la douane et les ship-brokers, et le voilà qui partait par la ville.

N’allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s’en trouve trop, hélas ! dans les ports de mer.

Oh ! que non pas ! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il l’aimait aussi pour l’amour, rien ne lui semblant plus délicieux que d’être aimé exclusivement, et pour soi-même.

Avec lui, du reste, ça ne traînait pas ; il aimait tant les femmes qu’il fallait bien que les femmes l’aimassent.

Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le monocle bien porté jouit encore d’un vif prestige dans les colonies et autres parages analogues.

Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si c’était possible !) qu’une femme aimât lui tout seul.

C’était à Saint-Pierre (Martinique).

Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu’on pût rêver.

Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper dans l’azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m’abstienne de cette opération cruelle et peu à ma portée, pour le moment.)

Bref, Steelcock fut à même de connaître l’extase, comme si l’extase et lui avaient gardé les cochons ensemble.

C’est bête, mais c’est ainsi : les moments heureux coulant plus vite que les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée !) Le moment du départ arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l’idole.

Le Topsy-Turvy était en rade, paré à prendre le large, n’attendant plus que son capitaine.

Steelcock enfin prit son parti.

Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain nombre de livres sterling, en s’excusant de cette brutalité, le temps lui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret.

La jeune femme compta les pièces d’or et les mit dans sa poche, d’un air pas autrement satisfait.

– Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme n’est pas suffisante (sufficient) ?

Et l’idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage aux filles de là-bas :

– Oh si ! Toi, tu es bien gentil... mais c’est ton second qui me pose un sale lapin !

Cette révélation porta un grand coup dans le cœur du capitaine. Un voile se déchira en lui, et il vit ce que c’est que les femmes, en définitive.

Dès lors, il ne chercha plus l’exclusivité dans l’amour, se contentant sagement de l’hygiène et du confortable.

Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc salé.

Et il ne s’en trouva pas plus mal.

Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila (possessions luxembourgeoises).

Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la beauté de leur climat que pour le relâchement de leurs mœurs.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s’est fait depuis une certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des récits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l’Hymne national de cette contrée bénie.

Je n’en ai retenu que le refrain :

 

Îles Lahila ! Îles Lahila !

La bonne atmosphère

Îles Lahila ! Îles Lahila !

Qu’ont toutes ces îles-là !

 

Steelcock, à peine à terre, s’informa d’un bon endroit.

On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée d’élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et l’hospitalité bien entendue : Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa, Pavillon Bonne-Franquette.

Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi pénétra-t-il résolument dans le Pavillon Bonne-Franquette.

Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui le présenta à ses pensionnaires.

Charmantes, les pensionnaires, et pleines d’enjouement.

Steelcock tomba dans les lacs d’une petite Toulonnaise, noire comme une taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien gentille tout de même.

Les amoureux se retirèrent et ce qu’ils firent pendant la nuit ne regarde personne.

Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l’époque) un tremblement de terre dévasta les îles Lahila.

Le Pavillon Bonne-Franquette n’échappa pas au désastre.

Les dames eurent à peine le temps de s’enfuir en des costumes légers mais professionnels.

Seuls, Seelcock et sa compagne manquaient à l’appel.

On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés, quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le capitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l’œil.

– Dites médème ! cria Steelcock à la dame de Bordeaux, envoyez-moi une autre fille. La mienne, elle est môrt !

 

Historia

 

Sacerdotis bene finis seculi

 

La marquise de la Hautebeigne avait été une des plus jolies femmes du règne de Charles X, mais des déboires successifs, l’avènement de la branche cadette, le stupéfiant scandale de 48, les débordements éhontés du second Empire, le népotisme pot-de-vinouillard de cette troisième République, les malheurs immérités du général Boulanger, contribuèrent fortement à transformer la charmante marquisette d’autrefois en une vieille chipie dévotieuse et sans charmes.

Retirée dans son antique castel de la Hautebeigne, ne recevant plus personne, si ce n’est le digne abbé Raoul, la marquise s’occupait, exclusivement et sans relâche, du salut de son âme.

J’ai connu bien des directeurs de conscience, mais je dois déclarer n’en avoir jamais rencontré un seul capable de décrotter les souliers de l’abbé Raoul. Une conscience dirigée par l’abbé Raoul était une conscience bien dirigée, volatile rare par ces temps de honteux compromis et de complaisances vénales.

Sans être un bébé, l’abbé Raoul était jeune encore ; quelque chose comme vingt-sept ou vingt-huit ans.

Bien de sa personne, solidement râblé, l’air humble et doux, l’abbé Raoul n’avait pas de nom de famille parce que, comme on dit dans la chanson de la Famille Alphonse du Gros-Caillou, sa mère n’en avait pas non plus.

Les circonstances qui accompagnèrent la naissance de cet ecclésiastique sont assez intéressantes pour qu’on puisse les relater, sans crainte d’importuner le lecteur.

Une servante de ferme, vigoureuse mais clandestine, accoucha un beau jour d’un gros garçon, qu’elle alla, sans plus tarder, mettre au chaud, dans une étable à cochons.

Heureusement pour le nouveau-né, ces derniers se trouvèrent être d’enragés végétariens qui manifestèrent, à la vue de leur nouveau petit compagnon, un étonnement légitime, mais pas la moindre envie de le pâturer.

À quelques heures de là, un villageois, entendant des cris d’enfant émaner de l’étable, conçut un horrible soupçon.

Il était temps : le bébé commençait à se sentir sérieusement incom¬modé par les vapeurs ammoniacales inhérentes à tout bon fumier de cochon.

Le jeune Moïse, sauvé des porcs, fut confié à un hospice voisin. Quant à sa négligente maman, convoyée dans la direction de Nouméa, elle contracta, peu après, un brillant mariage avec un sympathique faux-monnayeur de là-bas.

Raoul ne cessa, une minute, de faire l’édification de tout l’hospice. Il était tout jeune encore quand sa vocation se manifesta.

Un doux évêque lui prédit même un avenir peu ordinaire : l’éminent prélat ne savait pas si bien dire.

À peine ordonné prêtre, l’abbé Raoul fut nommé curé de la paroisse de Bitouilly, dans laquelle se trouve le château de la Hautebeigne.

Tout de suite, Raoul plut à la marquise.

Son air modeste et pieux, sa parole onctueuse comme un cold-cream céleste, son horreur des débauches d’à présent, allèrent droit au cœur de la vieille dame, qui s’en remit à lui pour toutes choses, tant divines que terrestres.

La marquise avait une petite femme de chambre, laquelle était – et je ne crains nul contredit à cet égard – la plus jolie fille de la paroisse et même du diocèse.

Mettez une tête de jeune Anglaise chimériquement blonde sur une poitrine de nourrice bourguignonne – une nourrice vierge, bien entendu – terminez le tout par les délicates extrémités de la duchesse de X..., et vous obtiendrez Sidonie.

Très pudique et comme honteuse des planturosités de sa gorge, Sidonie dissimulait son indécent corsage sous une sempiternelle pèlerine noire qui la faisait plus désirable encore.

Mais qu’importait à Sidonie qu’on désirât sa chair périssable ? Elle ne s’attachait qu’à gagner sa part de paradis, sa bonne part, comme on dit à la manille.

Bref, on aurait pu circuler longtemps parmi les pays les plus pieux de la chrétienté avant de rencontrer un trio aussi édifiant que celui de la noble marquise, du digne prêtre et de l’humble chambrière.

Combien différents les neveux de la marquise ! Oh ! combien ! Le mot orgiaque ne me paraît pas trop dur pour flétrir leur conduite coutumière.

Le jeune, surtout, constituait un vivant scandale en s’affichant à Paris comme l’amant attitré de la môme Fleur-de-Veau, et il avait déjà mangé, en de coupables liaisons analogues, deux patrimoines et une fortune à venir.

Les deux autres neveux ne valaient pas mieux. Ma plume se cabre à la seule idée de tracer le graphique de leurs débordements.

Aussi, c’était grande douleur pour la pauvre femme de penser que sa fortune, elle en allée d’ici-bas, contribuerait à grossir le torrent de ces fangeuses débauches.

Un jour seulement elle crut que ces messieurs revenaient à de meilleurs sentiments. Les trois jeunes gens avaient assisté à la grand¬-messe en l’église de Bitouilly et chanté les hymnes avec des ardeurs de néophytes.

Mais quand elle apprit, le lendemain, par l’abbé Raoul, que les garnements s’étaient fait un jeu d’introduire

 

Dans les textes sacrés, des paroles impies,

 

ce fut le dernier coup.

– Jamais, s’écria-t-elle, ma fortune n’ira à des sacrilèges !

Et, au mépris des traditions féodales, elle déshérita ses jeunes parents.

Elle eut avec Raoul de longs entretiens sur l’usage qu’elle devait attribuer à sa fortune.

L’abbé la dissuada doucement de doter des maisons pieuses. Le gouvernement ne guettait-il pas, tel un loup affamé, les trésors des religieux ? Quand on met des droits sur les biens de mainmorte, on n’est pas loin de les voler.

– Mais, s’écria l’abbé Raoul comme soudainement éclairé par le Saint-Esprit, n’avez-vous pas sous la main la meilleure des légataires, celle qui priera, sa vie entière, pour le repos de votre âme, celle enfin dont le passé répond pour tout un avenir de bonnes œuvres ?

– Sidonie, peut-être ?

– Elle-même.

Le lendemain, un notaire écrivait un testament faisant de Sidonie la légataire universelle de la marquise de la Hautebeigne.

Il était temps, car peu de jours après, mourait la vieille dame.

L’espace me fait défaut pour décrire le nez qu’exécutèrent les neveux en apprenant la fâcheuse nouvelle, de la bouche du notaire.

– Comment ! bondit l’ami de la môme Fleur-de-Veau, cette vieille bique ne nous a pas laissé un rotin !

Le brave tabellion interpréta sans doute qu’il s’agissait d’une canne, vieux souvenir du feu marquis, car il répliqua doucement :

– Non, monsieur le comte, il n’est même pas question de rotin dans le testament.

 

Quelques mois s’écoulèrent après ces événements.

Sur ces entrefaites, l’abbé Raoul constata que la vocation religieuse s’était évadée de son cœur...

Il en avisa l’évêque, jeta son froc aux orties, laissa croître sa barbe qu’il fit tailler le plus élégamment du monde, en pointe.

Et puis, il épousa Sidonie.

 

Gioventu

 

Dire qu’on a eu vingt ans, qu’on ne les a plus, qu’on ne les r’aura plus jamais !

Never more ! comme disait Edgar Poë, l’ancêtre américain de notre vieil ami Lucien Poë (de Lapin), l’archéologue bien connu de la Butte.

Et, à propos de l’archéologue bien connu de la Butte, laissez-moi vous conter une anecdote qui vous donnera une idée de l’esprit de repartie de Lucien.

Gandillot, souhaitant vivement offrir un cadeau à une jeune femme qui l’avait comblé de ses dernières faveurs, rencontre Poë (de Lapin).

– N’aurais-tu pas, dit le jeune et déjà célèbre dramaturge, quelque terre cuite ?

– Mon pauvre Léon, pour le moment, je n’ai qu’une simple cuite.

 

Mais laissons là dramaturges et paléographes, et revenons à nos moutons.

Vingt ans, ai-je dit ; oh ! oui, vingt ans !

Je ne sais pas où vous demeuriez quand vous aviez vingt ans. Pour moi, j’habitais un délicieux petit rez-de-chaussée sis au cinquième étage d’une maison du boulevard Montparnasse, dont j’ai oublié le numéro (presque au coin de la rue Vavin).

Tout près de ma demeure, les ménagères du quartier pouvaient se procurer leurs articles de nouveautés aux Galeries Montparnasse.

Je me suis toujours demandé pourquoi le fondateur de cette maison avait mis galeries au pluriel. Je ne sais même pas pourquoi il aurait mis galerie au singulier.

Je n’en ai jamais su la cause, mais ce mot galerie a toujours eu le privilège de m’épater beaucoup. Une galerie !

Les Galeries Montparnasse n’avaient de prodigieux que leur nom et leur patronne.

Cette dernière, à l’heure qu’il est, en admettant qu’elle vive encore, ne doit plus être de la première fraîcheur, car, à l’époque dont je parle (oh ! mes vingt ans !), elle était déjà blette ; pas énormément, mais un peu.

Qu’importait ? Ses grands yeux noirs, ses accroche-cœur à l’espagnole, ses petites moustaches brunes avaient tout chaviré mon pauvre cœur, et je l’aimais, oh ! je l’aimais !

À vingt ans, j’étais un des garçons les plus bêtes de mon âge, pour ce qui est des pourchas d’amour (à part ça, d’une intelligence remarquable).

Jamais je n’osai déclarer ma flamme à madame Galerie (c’est ainsi que je l’appelais, dans l’ignorance de toute autre dénomination).

Chaque matin, je la rencontrais qui faisait son marché. Je la saluais, d’un air que je m’efforçais de rendre indifférent.

Elle me souriait très engageamment. Et je m’enfuyais. Idiot, va !

Régulièrement, chaque jour, dans l’après-midi, j’entrais au magasin et je faisais l’emplette d’un petit mouchoir à quatre sous (un solde de fin de saison qui ne s’épuisait jamais).

Elle recevait mes vingt centimes avec un sourire qui me semblait un entrebâillement d’Éden, et je m’en allais rouge comme le dernier des coqs. Cré couillon, va !

À part madame Galerie, le personnel du magasin se composait de M. Galerie, un homme entre deux âges, à l’apparence abrutie, dont la seule occupation était de culotter, sur le pas de sa porte, des pipes en écume de mer de toute beauté.

Avec cela, trois ou quatre petites calicotes, plutôt laides, et un calicot vague.

Un jour, – oh ! l’angoisseuse remembrance ! – ce calicot vague fut remplacé par un calicot joli comme une gravure de la Gazette des Coiffeurs, frisé, pommadé, bichonné, – immonde, quoi ! Je vouai tout de suite à cet ignoble sous-commerçant une haine farouche. Mon instinct ne m’avait pas trompé.

À partir du jour de l’entrée de cet individu dans le magasin, madame Galerie ne me sourit plus en faisant son marché. Elle reçut d’une main indifférente les quatre sous de mes mouchoirs. (Oh ! ces mouchoirs ! je crois que j’en ai encore.)

Et moi, je regardais le bellâtre avec des regards de défi qui semblaient bien l’étonner.

Ordinairement, je m’adressais, pour l’emplette de mes mouchoirs, à l’une des calicotes. Un jour, je m’adressai au bellâtre, dans l’idée de m’offrir sa tête.

– Bonjour, monsieur, fis-je. Je désirerais avoir un mouchoir de poche.

– Parfaitement, monsieur ; un seul ?

– Parbleu ! Je n’ai qu’un nez, je n’ai besoin que d’un mouchoir.

– En batiste ?

– Non, pas en batiste... C’est trop tranquille, la batiste !

L’imbécile ne comprit pas toute la subtilité de la plaisanterie. Finalement, je lui indiquai les fameux mouchoirs à quatre sous.

– Quelle initiale, monsieur ?

– Je m’appelle Henri.

– Parfaitement.

Et il m’apporta un mouchoir avec un H dans le coin.

– Pardon, monsieur, repris-je, vous vous êtes trompé : ça s’écrit par un A.

– Mais non, monsieur, c’est un H.

– Je vous dis que c’est un A !... Je sais bien, moi, puisque c’est mon nom.

– Mais je vous assure, monsieur...

– Fichez-moi la paix et allez à l’école !

Je m’étais mis à crier très haut. Impatienté, le calicot commençait à gueuler quelque peu, lui aussi.

Le patron, attiré par le bruit, s’arracha pour un instant à son culottage et survint.

– Qu’y a-t-il donc ?

– Il y a, m’écriai-je indigné, que votre imbécile de commis veut à toute force qu’Alphonse s’écrive par un H... Je sais bien, parbleu ! qu’il y a un H dans Alphonse, mais pas au commencement du mot. Or, dites-moi si l’initiale (du latin initium) n’est pas la première lettre du mot ?

Terrifié par mon impudent toupet, le bellâtre balbutiait de vagues explications.

– Mais, monsieur m’avait dit qu’il s’appelait Henri.

– Henri ! Est-ce que je m’appelle Henri, moi ? Est-ce que j’ai une tête à m’appeler Henri ? Pourquoi voulez-vous que je vous dise que je m’appelle Henri, quand je m’appelle Alphonse ?

Mes raisons parurent si concluantes à M. Galerie que lui, ordinairement si tranquille, s’indigna :

– Écrire Alphonse par un H ! On n’est pas si bête que ça ! Tenez, vous me dégoûtez ! Vous vous en irez à la fin du mois.

Ô triomphe ! Ma petite plaisanterie avait réussi. Mon dangereux rival était balancé. À moi madame Galerie !

(Il n’y a pas à dire, il était beaucoup mieux que moi, ce bougre-là ! D’ailleurs, je n’ai jamais posé pour le joli garçon : les femmes m’ont toutes aimé pour mon intelligence.)

La fin du mois arriva, et avec elle le départ du beau calicot. Mais, c’est drôle, je ne voyais plus mon idole à la caisse.

La crémière d’à côté me donna le mot de l’énigme :

– Vous ne savez pas ce qui est arrivé aux Galeries ?

– Non.

– Eh bien, le patron a fichu son employé à la porte, et... la patronne a filé avec.

Cette aventure me guérit à tout jamais des dames blettes. À partir de ce moment, je ne confiai mon cœur qu’à de timides jouvencelles.

 

Les mouflons

 

Un beau matin, ou plutôt une belle après-midi, car c’est un journal du soir, les abonnés et acheteurs au numéro de l’Indépendant du Loing purent lire, dans cet organe, le palpitant fait-divers qui suit :

– « Le Scandale du Café de la Poste. La petite ville de Toutaleuil, ordinairement si paisible, a été réveillée cette nuit, vers onze heures et demie, par un vacarme inexprimable qui semblait provenir de l’intérieur du Café de la Poste.

» Cet établissement, tenu par le sieur Tâtort (Victor), a toujours été considéré comme le plus paisible et le plus convenable des cafés de Toutaleuil, et l’on s’étonna, à bon droit, du bruit insolite qui s’y produisait à une heure aussi avancée de la nuit.

» Immédiatement averti, M. le commissaire de police ceignit son écharpe et vint cogner à la porte de l’établissement délictueux, sommant le patron d’avoir à lui ouvrir, au nom de la loi.

» Ce magistrat n’obtint à sa sommation qu’un redoublement de tapage, produit par des bris de tables, de verres, de soucoupes, de bouteilles et en général de tous les objets qui concourent à former le matériel d’un limonadier.

» On eut recours aux grands moyens, et un serrurier, le nommé Sarcey, ouvrit la porte du Café de la Poste.

» Les assistants eurent alors lieu d’assister à une scène intraduisible et des plus déplorables.

» Deux honorables citoyens de Toutaleuil, MM. O. de la Dhuys, colonel de hussards en retraite, et Leroy-Datout, ancien négociant, étaient aux prises, poussant des rugissements sans nom, écumant, frappant le sol du pied, faisant voler dans leur direction réciproque tout objet qui venait à leur tomber sous la main.

» Dans son comptoir, terrifiée, blême, madame Tâtort, qui semblait ne rien comprendre à cette scène, s’occupait principalement à se garer des éclaboussures de cette lutte innommable.

» On apercevait au fond, dans la cuisine, le patron de la maison, M. Tâtord (Victor), dont la mine défaite et hagarde faisait peine à voir. Le pauvre homme s’était réfugié dans un coin et paraissait souhaiter vivement la fin de ce scandale.

» Le commissaire de police, assisté de deux appariteurs, tenta de s’interposer entre les combattants. Mais ces derniers, dont la fureur décuplait les forces, eurent beau jeu de ces fonctionnaires et les rejetèrent brusquement à une distance assez considérable.

» On renonça dès lors à toute intervention.

» La lutte prit bientôt fin.

» M. Leroy-Datout se précipita tête baissée, avec une violence peu commune, sur l’estomac du colonel.

» Cet ancien officier supérieur chancela et s’en vint choir sur un amas de verre brisé, qui lui fit d’assez cruelles coupures.

» À la grande stupeur des assistants, M. Leroy-Datout se précipita, se rua même sur madame Tâtort et, l’enlaçant dans ses bras, l’enleva et disparut par la porte qu’on avait eu l’imprudence de laisser ouverte.

» Quelques minutes plus tard, il était disparu dans la nuit.

» Quant au colonel, il refusa énergiquement de se laisser panser, et, au milieu de ses rugissements, on pouvait distinguer ces mots :

» – Je te retrouverai, sale pékin de mouflon !

» Ces paroles incompréhensibles nous autorisent à attribuer cette aventure regrettable à un double cas d’aliénation mentale spontanée.

» À l’heure où nous mettons sous presse, M. Leroy-Datout et madame Tâtort n’ont pas encore été retrouvés.

» On les suppose enfoncés dans les bois de Saint-Polyte.

» Nous reviendrons, dans notre prochain numéro, sur cette curieuse affaire. »

 

* * *

 

M. Oscar de la Dhuys et Hector Leroy-Datout étaient fort liés.

Une vieille habitude réunissait au Café de la Poste l’ancien colonel et le négociant retiré qui se livraient aux douceurs du piquet et des dominos.

Ils lisaient aussi les journaux de Paris, alternativement, se passant l’un à l’autre chaque feuille, après qu’il l’avait lue.

Souvent, ils appelaient leur mutuelle attention sur tel ou tel article de tel ou tel journal.

C’est ainsi qu’un jour le colonel recommanda vivement à l’ancien négociant un article relatif à la découverte – récente, alors – du docteur Brown-Sequard.

– Hein, pourtant ! Si c’était vrai !

Et les voilà tout rêveurs, les pauvres vieux.

Car ce n’est pas seulement des affaires qu’il s’était retiré, M. Leroy-Datout ; et lui, le colonel, ce n’est pas seulement comme serviteur de Mars qu’il avait pris sa retraite.

Mais, ainsi que l’a dit le chansonnier, on a toujours vingt ans dans quelque coin du cœur. Eux, c’était dans tous les coins du cœur qu’ils avaient vingt ans. Du cœur seulement, hélas !

Tous les deux, ils représentaient un brillant passé d’amour et de volupté.

Lui, le colonel, avait cassé des cœurs par milliers. Tant de cœurs et tant de cœurs que son marteau s’était usé.

Et puis il lui semblait – illusion sénile – que les cœurs d’aujourd’hui étaient plus durs que ceux de naguère. – Vieux serin, va !

Quant à M. Leroy-Datout, il n’eut jamais la réputation d’un coureur, parce que sa profession lui permit d’avoir sous la main tout ce qu’il lui fallait pour aimer.

Il adorait les rousses et, dans ses vastes ateliers et magasins de la rue du Sentier, oncques ne parut la plus mince employée, blonde ou brune. Toutes couleurs de feu.

Cela amenait d’étranges incidents.

Quand ces demoiselles se mettaient ensemble aux fenêtres, les passants, non prévenus, éprouvaient d’abord l’illusion d’un terrible incendie, et ce n’était qu’à la suite d’un examen approfondi que ces messieurs s’apercevaient de leur erreur.

Et même, un jour, un passant zélé courut prévenir les pompiers de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Ces modestes héros arrivèrent en grande hâte dans leur voiture à musique.

Attirées par ce bruit, les demoiselles de la maison Leroy-Datout n’eurent rien de plus pressé que de se remettre à la fenêtre.

Justement, c’étaient des pompiers myopes, qui, victimes de leur méprise, arrosèrent de toutes leurs eaux les fulgurantes fillettes.

 

* * *

 

– Si c’était vrai, pourtant, cette invention de Brown-Sequard !

Et ils se prenaient tous les deux à contempler avec, en leurs prunelles, Dieu sait quelles luisances ! la belle patronne, trônant à son comptoir, superbe, très brune, un peu mûre, mais savoureuse en diable, et des yeux !

– Si c’était vrai, pourtant !

Et ils causèrent d’autre chose, distraitement. Au fond, ils pensaient comme c’était drôle, avec une injection de cochon d’Inde, de lapin ou de chien, de recouvrer la suprême joie de pouvoir.

À quelques jours de là, le colonel recommanda au négociant la lecture d’une de ces petites chroniques de la France, où le père Fulbert-Dumonteil passe en revue les mœurs de tous les animaux ; depuis la sole au gratin jusqu’à la panthère des Batignolles.

Cette fois, il s’agissait d’un mouflon, animal cher à Bergerat.

« ... Ses amours sont ardentes et jalouses, presque aussi formidables que ses colères. Quand vient le printemps, le mouflon se forme un harem au milieu des myrtes verts, des bruyères roses, et malheur à l’audacieux qui oserait s’approcher ! Chez les mouflons, la guerre se mêle toujours à l’amour ; ce sont des combats homériques, des luttes épouvantables. Le sol résonne sourdement sous les pieds des rivaux, et l’on entend au loin le cliquetis des cornes qui met en fuite les aigles et les vautours (sic).

» ... Parfois, il y a égalité de vigueur et de haine ; la lutte reste incertaine, la victoire indécise. Les mouflons, épuisés de fatigue et de rage, s’éloignent comme à regret de ce champ de bataille et d’amour qu’ils ont arrosé de leur sang. Mais ce n’est que partie remise ; en disparaissant derrière les rochers, ils s’arrêtent et se menacent des cornes, frappant la terre du pied et semblant dire : « Nous nous retrouverons au printemps prochain ! Sangue et vendetta ! »

– Hein, conclut le colonel, quels amoureux !

M. Leroy-Datout eut une idée.

– Si Brown-Sequart se servait du mouflon pour ses injections ?

– Ce serait peut-être drôle.

 

* * *

 

Dans le courant de la semaine suivante, s’ouvrit la foire de Toutaleuil.

Un des clous de cette foire, la Ménagerie Corse, tenue par un sieur Cappaza, possédait un mouflon.

La même idée vint au colonel et au négociant, qui eurent le plus grand tort de s’en cacher mutuellement.

Le rusé dompteur fit coup double.

Le pharmacien de Toutaleuil (lauréat de l’École supérieure de pharmacie de Paris) prépara, avec une discrétion au moins égale à son bénéfice, la mixture conforme aux plus récentes indications de Brown-Sequard.

Malheureusement, la fatalité voulut que ces messieurs s’en servissent le même jour.

 

Royal-cambouis

 

Il est de bon goût dans l’armée française de blaguer le train des équipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent dire, sachant bien, qu’en somme, c’est seulement au Royal-Cambouis où tout le monde a chevaux et voitures.

Chevaux et voitures ! Cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux à contracter dans cette arme, qu’il jugeait d’élite, un engagement de cinq ans.

Avant d’arriver à cette solution, Gaston avait cru bon de dévorer deux ou trois patrimoines dans le laps de temps qu’emploie le Sahara pour absorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d’un arrosoir petit modèle.

Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites fêtes et la grande fête avaient ratissé jusqu’aux moelles le jeune Puyrâleux. Mais c’est gaiement tout de même et sans regrets qu’il « rejoignit » le 112e régiment du train des équipages à Vernon.

Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cette devise : « La vie est comme on la fait. »

Et il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôle quand même.

Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n’eut aucun mérite à devenir la crème des tringlots.

Son habileté proverbiale tint vite de la légende : il eût fait passer le plus copieux convoi par le trou d’une aiguille sans en effleurer les parois.

 

* * *

 

Vernon s’entoure de charmants paysages, mais personnellement c’est un assez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu’un détail, ça manque de femmes, ô combien ! De femmes dignes de ce nom, vous me comprenez ?

Entre la basse débauche et l’adultère, Gaston de Puyrâleux n’hésita pas une seconde : il choisit les deux.

Il aima successivement des marchandes d’amour tarifé, des charcutières sentimentales, le tout sans préjudice pour deux ou trois épouses de fonctionnaires et une femme colosse de la foire.

Ajoutons que cette dernière passion demeura platonique et fut désastreuse pour la carrière du jeune et brillant tringlot.

La Belle Ardennaise était-elle vraiment la plus jolie femme du siècle, comme le déclarait l’enseigne de sa baraque ? Je ne saurais l’affirmer, mais elle en était sûrement l’une des plus volumineuses...

Son petit mollet aurait pu servir de cuisse à plus d’une jolie femme ; quant à sa cuisse, seule une chaîne d’arpenteur aurait pu en évaluer les suggestifs contours.

Sa toilette se composait d’une robe en peluche chaudron qui s’harmonisait divinement avec une toque de velours écarlate. Exquis, vous dis-je !

Et voilà-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit à devenir amoureux, amoureux comme une brute de la Belle Ardennaise !

Mais la Belle Ardennaise ne pesait pas tant de kilos pour être une femme légère et Puyrâleux en fut pour ses frais de tendresse et ses effets de dolman numéro 1.

Ce serait mal connaître Puyrâleux que de le croire capable d’accepter une aussi humiliante défaite.

Il s’assura que la Belle Ardennaise couchait seule dans sa roulotte, le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture.

Le dessein de Gaston était d’une simplicité biblique.

 

* * *

 

Par une nuit sombre, aidé de Plumard, son dévoué brosseur, il arriva sur le champ de foire, lequel n’était troublé que par les vagues rugissements de fauves mélancholieux.

En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il attela à la roulotte de la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement français, déchaîna les roues, fit sauter les cales...

Et les voilà partis à grande allure vers la campagne endormie.

Rien d’abord ne révéla, dans la voiture, la présence d’âme qui vive.

Mais bientôt, les dernières maisons franchies, une fenêtre s’ouvrit pour donner passage à une grosse voix rauque, coutumière des ordres brefs, qui poussa un formidable : Halte !

Les bons chevaux s’arrêtèrent docilement, et Puyrâleux se déguisa immédiatement en tringlot qui n’en mène pas large.

La grosse voix rauque sortait d’un gosier bien connu à Vernon, le gosier du commandant baron Leboult de Montmachin.

Prenant vite son parti, Puyrâleux s’approcha de la fenêtre, son képi à la main.

À la pâle clarté des étoiles, le commandant reconnut le brigadier :

– Ah ! c’est vous, Puyrâleux ?

– Mon Dieu ! oui, mon commandant.

– Qu’est-ce que vous foutez ici ?

– Mon Dieu ! mon commandant, je vais vous dire : me sentant un peu mal à la tête, j’ai pensé qu’un petit tour à la campagne...

Pendant cette conversation un peu pénible des deux côtés, le commandant réparait sa toilette actuellement sans prestige.

La Belle Ardennaise proférait contre Gaston des propos pleins de trivialité discourtoise.

– Vous allez me faire l’amitié, Puyrâleux, conclut le commandant Leboult de Montmachin, de reconduire cette voiture où vous l’avez prise... Nous recauserons de cette affaire-là demain matin.

Inutile d’ajouter que ces messieurs ne reparlèrent jamais de cette affaire-là, mais Puyrâleux n’éprouva aucune surprise, au départ de la classe, de ne pas se voir promu maréchal-des-logis.

Et il le regretta bien vivement, car s’étant toujours piqué d’être dans le train, il espérait y fournir une carrière honorable.

 

L’arroseur

 

C’était le printemps !

Un printemps tard éclos mais tout de suite devenu radieux et peut-être même torride.

Les petites femmes enfin désemmitouflées – oh qu’enfin ! – trottinaient alertes, jolies comme des cœurs, avec leurs robes claires et leurs chapeaux où s’apâlissaient les rubans bleu tendre ou les plumes roses, si peu roses qu’on eût dit des plumes arrachées à des ailes d’âme. C’était le printemps !

De leurs tables et chaises, les limonadiers encombraient tout l’asphalte ambiant, ne laissant à la passée des pédestres que l’insuffisante et granitique bordure des trottoirs. C’était le printemps !

Les dames de la petite bourgeoisie examinaient l’alpaga d’antan de leur mari et, non sans liesse, constataient qu’il pourrait encore aller très bien cette année. C’était le printemps !

Dans les cafés de la rive gauche, de jeunes hommes tumultueusement chevelus demandaient de quoi écrire, pour, en des vers brisés mais définitifs, dire la Gloire du Renouveau. C’était le printemps !

L’oxygène et l’azote de l’air avaient poliment fait place à l’arome volatilisé du tant doux lilas, et de toutes parts, dans la ramure, les bourgeons pétaient comme de petits malappris. C’était le printemps !

L’allégresse était peinte sur tous les visages, sauf un.

Sauf un : celui d’un brave garçon, qui s’appelait et qui s’appelle encore, d’ailleurs, Gaston de Puyrâleux .

Récemment libéré du service militaire, Gaston avait eu juste le temps de dévorer l’héritage d’un oncle, lequel mérite en passant une courte mention.

Le vieux duc Loys de Puyrâleux, après une existence toute d’austérité et d’agronomie, tomba, au cours d’un de ses voyages à Paris, dans les lacs charmeurs d’une jeune femme sans conduite qu’on appelle la Môme-Pipi. Une nuit, le pauvre gentilhomme apoplectique succomba dans les bras de cette sirène enrouée, au troisième étage d’un garni de la rue Lamarck (dix-huitième arrondissement).

Très fin-de-siècle, Gaston fit un joli cadeau à la Môme-Pipi, organisa de décentes funérailles à son oncle Loys et ne connut point de répit que sa petite fortune n’eût passé dans les mains, moitié de cocottes, moitié de grecs.

– Quand je n’aurai plus d’argent, se disait-il, je me ferai sauter le caisson.

L’heure arriva, plutôt qu’à son tour, et le caisson ne sauta pas.

Est-ce qu’on se fait sauter le caisson quand il fait ce temps-là ! (Car je crois avoir fait observer plus haut que c’était le printemps.)

Gaston de Puyrâleux en était là de ses réflexions, quand il rencontra sur le boulevard un gros homme qu’il avait connu au Tréport.

– Tiens, monsieur de Puyrâleux !... Comment allez-vous ?

– Très bien, je vous remercie... c’est-à-dire, quand je dis très bien, vous savez...

– Seriez-vous souffrant ?

– Non, mais...

Et Gaston narra au gros homme sa triste situation.

Le gros homme se trouvait être, détail ignoré de Gaston, un fort entrepreneur d’arrosage de la Ville de Paris. Il compatit vivement à la détresse du jeune homme.

– Si j’osais vous offrir une place dans les bureaux ?

– Oh ! les bureaux, vous savez, ça n’est pas beaucoup mon affaire.

– Je ne peux pourtant pas vous proposer de mener un tonneau d’arrosage.

– Pourquoi pas ?

– Comment, vous consentiriez... ?

– Parfaitement !... Moi, pourvu que j’aie le cul sur un siège et des guides dans les mains, je me fiche du reste.

– !!!!

– Quant à ce qui est de la capacité, vous pouvez vous en rapporter à moi. Je sors du Royal-Cambouis, et je conduirais une prolonge de Paris à Orléans sur un fil télégraphique.

– Entendu, alors.

– Entendu.

Et le lendemain matin, le dernier des Puyrâleux se mettait en devoir d’arroser copieusement la place de la Concorde, qui lui avait été assignée.

C’était le printemps !

Les petites femmes enfin désemmitouflées – oh ! qu’enfin !... (Voir plus haut.)

C’était si bien le printemps que Gaston perdit complètement la notion exacte des choses.

Les voitures affluaient au Bois.

Gaston, une fleur de marronnier à la boutonnière, crut qu’il en était encore à son époque de splendeur.

Il enveloppa d’un coup de fouet son robuste percheron et enfila l’avenue des Champs-Élysées. (Avez-vous remarqué que, dans les histoires, les percherons sont toujours de robustes percherons ?)

Maintenant, il allait au petit trot, sans souci des grandes eaux qu’il traînait derrière lui.

Tous ses vieux amis, toutes ses anciennes maîtresses le reconnaissaient, effarés. Lui les saluait gracieusement de la main : Bonjour, bon ! Bonjour, chère ! Salut, vieux C... !

La vérité m’oblige à reconnaître que ses avances étaient accueillies plus froidement.

Le tonneau se vidait un peu sur tout le monde, sur les jambes des chevaux, sur les roues des voitures. Une famille qui se promenait dans une charrette fort basse fut totalement inondée.

C’est ainsi que Gaston arriva au Lac.

La présence d’un tonneau d’arrosage au trot parmi la carrosserie fine causa un scandale abominable.

Un gardien du bois s’interposa et remit Gaston avec son appareil hydraulique à deux sergents de ville, qui conduisirent le tout à la fourrière.

Le jeune comte prit gaiement la chose, mais tous les vieux Puyrâleux, depuis ceux d’Azincourt jusqu’à celui de la rue Lamarck, eurent en leur sépulcre un long frémissement (un joli alexandrin, ma foi !) : pour la première fois, on menait en fourrière l’équipage d’un des leurs.

C’était le printemps !

 

L’autographe homicide

 

J’étais resté absent de Paris pendant quelques mois, fort pris par un voyage d’exploration dans la région nord-ouest de Courbevoie.

Quand je rentrai à Paris, des lettres s’amoncelaient sur le bureau de mon cabinet de travail ; parmi ces dernières, une, bordée de noir.

C’est ainsi que j’éprouvai la douloureuse stupeur d’apprendre le décès de mon pauvre ami Bonaventure Desmachins, trépassé dans sa vingt-huitième année.

– Comment, m’écriai-je, Desmachins ! Un garçon si bien portant, si vigoureusement constitué !

Mais quand j’appris, quelques heures plus tard, de quoi était mort Desmachins, ma douloureuse stupeur fit alors place à un si vif épatement que j’en tombai de mon haut (2 m. 08).

– Comment, me récriai-je, Desmachins ! Un garçon si rangé, si vertueux !

Le fait est que la chose paraissait invraisemblable.

Pauvre Desmachins ! Je le vois encore si tranquille, si bien peigné, si bien ordonné dans son existence.

Il avait bien ses petites manies, parbleu ! mais qui n’a pas les siennes ?

Par exemple, il n’aurait pas, pour un boulet de canon, acheté un timbre-poste ailleurs qu’à la Civette du Théâtre-Français. Il prétendait qu’en s’adressant à cette boutique, il réalisait des économies considérables de ports de lettres, les timbres de la Civette étant plus secs, par conséquent plus légers et moins idoines à surcharger la correspondance.

Innocente manie, n’est-il pas vrai ?

Si Desmachins n’avait eu que ce petit faible, il vivrait encore à l’heure qu’il est. Malheureusement, il avait une passion d’apparence indangereuse, mais qui, pourtant, le conduisit à la tombe.

Desmachins collectionnait les autographes.

Il les collectionnait comme la lionne aime ses petits, farouchement.

Et il en avait, de ces autographes ! Il en avait ! Mon Dieu, en avait-il !

De tout le monde, par exemple : de Napoléon Ier, d’Yvette Guilbert, de Chincholle, de Henry Gauthier-Villars, de Charlemagne...

Il est vrai que celui de Charlemagne !... J’en savais la provenance, mais, pour ne point désoler Desmachins, je gardai toujours, à l’égard de ce parchemin faussement suranné, un silence d’or.

(C’était un vieil élève de l’École des Chartes, tombé dans une vie d’improbité crapuleuse, qui s’était adonné à la fabrication de manuscrits carlovingiens, – ne pas écrire carnovingiens – et qui fournissait à Desmachins des autographes des époques les plus reculées.)

L’ami qui m’apprenait le trépas de Desmachins, en tous ses pénibles détails, semblait lutter contre un désir d’aveu.

A la fin, il murmura :

– Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que je suis un peu son assassin.

Du coup, ma douloureuse stupeur se teinta d’étonnement.

– Oui continua-t-il, le pauvre Desmachins est mort sur mon conseil.

– Le guillotiné par persuasion, quoi !

– Oh ! ne ris pas, c’est une épouvantable histoire, et je vais te la conter.

Je pris l’attitude bien connue du gentleman à qui on va conter une épouvantable histoire, et mon ami – car, malgré tout, c’est encore mon ami – me narra la chose en ces termes :

Un jour, je rencontrai Desmachins enchanté d’une nouvelle acquisition. Il venait d’acheter un os de mouton sur lequel était inscrit, de la main même du Prophète, un verset du Coran.

– Et tu as payé ça ?... lui demandai-je.

– Une bouchée de pain, mon cher. C’est un vieux cheik arabe qui me l’a cédé. Comme il avait absolument besoin d’argent, j’ai pu avoir l’objet pour 3000 francs.

– Mâtin ! pensai-je, 3000 francs, une bouchée de pain ! Ça le remet cher la livre !

Et il m’emmena chez lui pour me faire admirer son nouveau classement. Il avait, disait-il, inventé un nouveau classement dont il était très fier.

La vue d’une lettre de Nélaton me suggéra une idée et, machinalement, je lui demandai :

–Tu n’as pas d’autographe de Ricord ?

– Ricord ?... Qui est-ce ?

– Comment ! tu ne connais pas Ricord ?

Le malheureux... c’est-à-dire, non, le bienheureux... ou plutôt non, le malheureux ne connaissait pas Ricord.

Alors, moi, je lui dis la gloire de Ricord, et Desmachins résolut aussitôt d’avoir, en sa collection, un mot du célèbre spécialiste.

Dès le lendemain, il alla chez ses fournisseurs ordinaires : pas le moindre Ricord.

Chez ses fournisseurs extraordinaires, pas davantage.

Desmachins se désolait, s’impatientait. Car lui, si calme d’habitude, tournait facilement au fauve lorsqu’il s’agissait de sa collection.

– Pourtant, rugissait-il, il y a des gens qui en ont, de ces autographes !

– Oui, répliquai-je avec douceur, mais ceux qui les détiennent sont plus disposés à les enfouir dans les plus intimes replis de leur portefeuille qu’à en tirer une vanité frivole.

– Tu me donnes une idée ! Puisque Ricord est médecin, je vais aller le trouver, il me fera une ordonnance qu’il signera, et j’aurai un autographe !

– C’est ingénieux, mais malheureusement... ou plutôt heureusement, tu n’es pas malade.

– J’ai un fort rhume de cerveau... Tu vois, mon nez coule.

– Ton nez...

Je n’achevai pas, ayant toujours eu l’horreur des plaisanteries faciles, mais j’éclairai Desmachins sur le rôle de Ricord dans la société contemporaine.

Huit jours se passèrent.

Un matin, Desmachins entra chez moi, pâle mais les yeux résolus.

– Tu sais, j’y suis décidé !

– À quoi ?

– À aller chez Ricord.

– Mais, encore une fois, tu n’es pas... malade.

– Je le deviendrai !... Et précisément, je viens te demander des détails.

Je crus qu’il plaisantait, mais pas du tout ! C’était une idée fixe.

Alors – et ce sera l’éternel remords de ma vie – j’eus la faiblesse de lui fournir quelques explications. Je lui conseillai les Folies-Bergère, par expérience.

La semaine d’après, Desmachins m’envoyait un petit bleu ainsi conçu :

« Viens me voir. Je suis au lit. Mais qu’importe ! JE L’AI ! »

Les trois derniers mots triomphalement soulignés.

– Oui, termina tristement le narrateur, il l’avait, et c’est de ça qu’il est mort.

 

Colydor

 

Son parrain, un maniaque pépiniériste de Meaux, avait exigé qu’il s’appelât, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considérant à juste titre que ce terme de Polydore était suprêmement ridicule, avions vite affublé le brave garçon du sobriquet de Colydor, beaucoup plus joli, euphonique et suggestif davantage.

Lui, d’ailleurs, était ravi de ce nom, et ses cartes de visite n’en portaient point d’autre. Également, on pouvait lire en belle gothique Colydor sur la plaque de cuivre de la porte de son petit rez-de-¬chaussée, situé au cinquième étage du 327 de la rue de la Source (Auteuil).

Il exigeait seulement qu’on orthographiât son nom ainsi que je l’ai fait : un seul l, un y et pas d’e à la fin.

Respectons cette inoffensive manie.

Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu bien des drôles de corps, mais les plus drôles de corps qu’il m’a été donné de contempler me semblent une pâle gnognotte auprès de Colydor.

Quelqu’un, Victor Hugo, je crois, a appelé Colydor le sympathique chef de l’école Loufoque, et il a eu bien raison.

Chaque fois que j’aperçois Colydor, tout mon être frémit d’allégresse jusque dans ses fibres les plus intimes.

– Bon, me dis-je, voilà Colydor, je ne vais pas m’embêter.

Pronostic jamais déçu.

Hier, j’ai reçu la visite de Colydor.

– Regarde-moi bien, m’a dit mon ami, tu ne me trouves rien de changé dans la physionomie ?

Je contemplai la face de Colydor et rien de spécial ne m’apparut.

– Eh bien, mon vieux, reprit-il, tu n’es guère physionomiste. Je suis marié.

– Ah bah !

– Oui, mon bonhomme. Marié depuis une semaine... Encore mille à attendre et je serai bien heureux !

– Mille quoi ?

– Mille semaines, parbleu !

– Mille semaines ? À attendre quoi ?

– Quand je perdrais deux heures à te raconter ça, tu n’y comprendrais rien !

– Tu me crois donc bien bête ?

– Ce n’est pas que tu sois plus bête qu’un autre, mais c’est une si drôle d’histoire !

Et, sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir.

– Alors, fis-je de mon air le plus indifférent, tu es marié...

– Parfaitement.

– Elle est jolie ?

– Ridicule.

– Riche ?

– Pas un sou.

– Alors quoi ?

– Puisque je te dis que tu n’y comprendrais rien.

Mes yeux suppliants le firent se raviser.

Colydor s’assit dans un fauteuil, n’alluma pas un excellent cigare et me narra ce qui suit :

 

Tu te rappelles le temps infâme que nous prodigua le Seigneur durant tout le joli mois de mai ? J’en profitai pour quitter Paris, et j’allai à Trouville livrer mon corps d’albâtre aux baisers d’Amphitrite.

En cette saison, l’immeuble, à Trouville, est pour rien. Moyennant une bouchée de pain, je louai une maison tout entière, sur la route d’Honfleur.

Ah ! une bien drôle de maison, mon pauvre ami ! Imagine-toi un heureux mélange de palais florentin et de chaumière normande, avec un rien de pagode hindoue brochant sur le tout.

Entre deux baisers d’Amphitrite, j’excursionnais vaguement dans les environs.

Un dimanche entre autres – oh ! cet inoubliable dimanche ! – je me promenais à Houlbec, un joli petit port de mer ma foi, quand des flots d’harmonie vinrent me submerger tout à coup.

À deux pas, sur une place plantée d’ormes séculaires, une fanfare, probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus mélodieux.

Et autour, tout autour de ces Orphées en délire, tournaient sans trêve les Houlbecquois et les Houlbecquoises.

Parmi ces dernières...

Crois-tu au coup de foudre ? Non ? Eh bien, tu es une sinistre brute !

Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais mainte¬nant !...

C’est comme un coup qu’on reçoit là, pan ! dans le creux de l’estomac, et ça vous répond un peu dans le ventre. Très curieux le coup de foudre !

Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d’une quarantaine d’années, tournait, tournait, tournait.

Est-elle jolie ? Je n’en sais rien, mais à son aspect je compris tout de suite que c’en était fait de moi. J’aimais cette femme, et je n’aimerais jamais qu’elle.

Fiche-toi de moi si tu veux, mais c’est comme ça.

Elle s’accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt ans, anguleuse et sans grâce.

Le lendemain, j’avais lâché Trouville, mon castel auvergno-¬japonais, et je m’installais à Houlbec.

Mon coup de foudre était la femme du capitaine des douanes, un vieux bougre pas commode du tout et joueur à la manille aux enchères, comme feu Manille aux enchères lui-même.

Moi, qui n’ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n’hésitai pas, pour me rapprocher de l’idole, à devenir le partenaire du terrible gabelou !

Oh ! ces soirées au Café de Paris, ces effroyables soirées uniquement consacrées à me faire traiter d’imbécile par le capitaine, parce que je lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas. Car, à l’heure qu’il est, je ne suis pas encore bien fixé.

Et puis je ne me rappelais jamais que c’était le dix le plus fort à ce jeu-là. Oh ! ma tête, ma pauvre tête !

Un jour enfin, au bout d’une semaine environ, ma constance fut récompensée. Le gabelou m’invita à dîner.

Charmante, la capitaine, et d’un accueil exquis. Mon cœur flamba comme braise folle. Je mis tout en œuvre pour arriver à mes détestables fins, mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs.

Je commençais à me sentir tout calamiteux, quand un soir, oh ! cet inoubliable soir... ! Nous étions dans le salon : je feuilletais un album de photographies, et elle, l’idole, me désignait : Mon cousin Chose, ma tante Machin, une belle-sœur de mon mari, mon oncle Untel, etc., etc.

– Et celle-ci, la connaissez-vous ?

– Parfaitement, c’est mademoiselle Claire.

– Eh bien ! pas du tout ! C’est moi à vingt ans.

Et elle me conta qu’à vingt ans elle ressemblait exactement à Claire, sa fille, si exactement qu’en regardant Claire elle s’imaginait se considérer dans son miroir d’il y a vingt ans.

Était-ce possible !

Comment cette adorable créature, potelée si délicieusement, avait-¬elle pu être une telle fille sèche et maigre ?

Alors, mon pauvre ami, une idée me vint qui m’inonda de clartés et de joies.

Enfin, je tenais le bonheur !

Si la mère a ressemblé si parfaitement à la fille, me dis-je, il est certain qu’un jour, la fille ressemblera parfaitement à la mère.

Et voilà pourquoi j’ai épousé Claire, la semaine dernière.

Aujourd’hui, elle a vingt ans, elle est laide. Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme sa mère.

J’attendrai, voilà tout.

 

Et Colydor, évidemment très fier de sa combinaison, ajouta :

– Tu ne m’appelleras plus loufoque, maintenant... hein !

 

Phares

 

L’Eure est probablement un des rares départements terriens français, et certainement le seul, qui possède un phare maritime.

À la suite de quelles louches intrigues, de quelles basses démarches, de quelles nauséeuses influences ce département d’eau douce est-il arrivé à faire ériger en son sein un phare de première classe ? Voilà ce que je ne saurais dire, voilà ce que je ne voudrais jamais chercher à savoir.

Quelques petits jeunes gens des Ponts et Chaussées me répondront d’un air suffisant qu’un phare élevé en terre ferme peut éclairer une portion de mer sise pas trop loin de là. Soit !

Il n’en est pas moins humiliant, quand on habite Honfleur (des Honfleurais fondèrent Québec en 1608) et qu’un ami, O’Reilly ou un autre, vous prie de lui faire visiter un phare de la première classe, il n’en est pas moins humiliant, dis-je, de le trimballer dans un département voisin dont le plus intrépide navigateur est tanneur à Pont-Audemer.

Non pas que le voyage en soit regrettable, oh ! que non pas ! La route est charmante d’un bout à l’autre, peuplée de vieilles sempiterneuses qui tricotent, de jeunes filles qui attendent à la fontaine que leur siau se remplisse. Ah ! combien exquises, ces Danaïdes normandes, une surtout , un peu avant Ficquefleur !

Alors, on arrive à Fatouville : c’est là le phare.

Un gardien vous accueille, c’est le gardien-chef, ne l’oublions pas, un gardien-chef de première classe, comme il a soin de vous en aviser lui-même.

On gravit un escalier qui compte un certain nombre de marches (sans cela serait-il un escalier ? a si bien fait observer le cruel observateur Henry Somm).

Ces marches, j’en savais le nombre hier ; je l’ignore aujourd’hui. L’oubli, c’est la vie.

Parvenu là-haut, on jouit d’une vue superbe, comme disent les gens. On découvre (j’ai encore oublié ce quantum) une foule considérable de lieues carrées de territoire. Pourquoi des lieues carrées dans un panorama circulaire ?

– Quel est ce petit phare ? demande une de nos compagnes en désignant un point de la basse Seine.

– Un phare, ça ! Vous appelez ça un phare ? fait le gardien vaguement indigné.

Notre compagne, confuse, en pique un (de fard).

– Ce n’est pas un phare, madame, c’est un feu

Il nous dit même le nom du feu, mais je l’ai oublié comme le reste.

Quand nous avons découvert assez de territoire, nous descendons le nombre de marches qui constituent l’escalier dont j’ai parlé plus haut.

Un registre nous tend les bras, pour que nous y tracions nos noms de visiteurs.

Je signe modestement Francisque Sarcey, en ajoutant dans la colonne Observations cette phrase ingénieuse :...

La phrase que j’ai inscrite s’est évadée de ma mémoire, comme tant d’autres histoires.

Je feuillette le registre, et je n’en reviens pas de la stupidité de mes contemporains.

Comme les gens sont bêtes, mon Dieu ! comme ils sont bêtes !

La colonne Observations du registre de Fatouville constitue certainement le plus beau monument de bêtise humaine qu’on puisse contempler en ce bas monde.

Tout un firmament de lunes n’en donnerait qu’une faible idée.

J’en excepte un quatrain vieux de quelques mois, de Georges Lorin, et une réflexion de Pierre Delcourt.

Le quatrain de Lorin est à sextuple détente ; quant à la phrase de Delcourt, elle fait se retirer toutes seules les échelles ;

Voici le quatrain :

 

Comme il est des femmes gentilles,

Il est des calembours amers :

Le phare illumine les mers,

Le fard enlumine les filles !

 

À Delcourt, maintenant :

« Le phare de Fatouville n’est, à tout prendre, qu’une vaste chandelle. Il en a, toutes proportions gardées, la forme et le pouvoir éclairant. »

Puis nous nous retirâmes.

Nous allions monter en voiture, quand une espèce de petit bonhomme tout drôle, pas très vieux, mais pas extraordinairement jeune non plus, fort sec, nous demanda poliment si nous rentrions à Honfleur. Sur l’assurance qu’en effet c’est notre but, le drôle de bonhomme nous demanda une toute petite place dans notre véhicule, ce à quoi nous consentîmes de la meilleure grâce du monde.

En route, il nous confia qu’il était inventeur, et qu’il allait révolutionner toute l’administration des phares.

– Vous occupez-vous de phares, messieurs ? fit-il.

– Oh ! vous savez, nous nous en occupons sans nous en occuper.

– Vous avez tort, car c’est là une question bien intéressante.

J’avais bien envie de prier l’inventeur de nous procurer la paix. Nous descendions la côte, à travers un paysage magnifique dans lequel un clément octobre jetait son or discret. Je me sentais plus disposé à jouir de cette vue qu’à entendre divaguer mon vieux type. Mais mon vieux type reprit, plein d’ardeur :

– Les phares, c’est bon quand le temps est clair ; mais le temps est-il jamais clair ?

– Pourtant, j’ai vu des fois...

– Le temps n’est jamais clair ! Alors...

– Nous avons la sirène qui beugle dans la brume.

– La sirène, c’est de la blague. Je défie à un navigateur qui voyage dans la brume de me dire, à 30 degrés près, la direction d’une sirène, s’il en est éloigné de quelques milles. Alors, j’ai inventé autre chose. Puisqu’on ne voit pas le feu du phare, puisqu’on se trompe sur la direction du son de la sirène, j’ai imaginé le phare odoriférant. Écoutez-moi bien.

– Allez-y !

– Chaque phare a son odeur, soigneusement indiquée sur les cartes marines. J’ai des phares à la rose, des phares au citron, des phares au musc. Au sommet des phares, un puissant vaporisateur projette ces odeurs vers la mer. Rien de plus simple, alors, pour se diriger. En temps de brume, le capitaine ouvre les narines et constate, par exemple, qu’une odeur de girofle lui arrive par N.-N.-O. et une odeur de réséda par S.-E. En consultant sa carte, il détermine ainsi sa situation exacte. Hein ?...

– Épatant ! Et puis il y a une chose à laquelle vous n’avez pas pensé. Je vous donne l’idée pour rien : quand il s’agira d’un phare situé sur des rochers, en mer, construisez-le en fromage de Livarot, on le sentira de loin ; et si quelque tempête, comme il arrive souvent, empêche d’aller le ravitailler, eh bien, les gardiens ne mourront pas de faim : ils mangeront leur phare !

Le drôle de bonhomme me regarda d’un air méprisant, et causa d’autre chose.

 

Crime russe

 

À propos de bottes.

DOSTOÏEVSKI.

 

.............................................

Ce fut l’excès même de la hideur de cette vieille, je crois bien, qui m’attira chez elle.

Quand, passant dans une ruelle, sinistre et transversale, je l’aperçus à sa fenêtre, cette détestable vieille, avec son masque violâtrement blafard, ses petits yeux où luisaient toutes les sales luxures, et sa frisottante perruque brune, si manifestement postiche, il me monta au cerveau une bouffée de cette lubricité fangeuse qui vient hanter les rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants.

De près, elle était répugnante au-delà de toute expression.

La couperose de ses vieilles joues molles se trouvait encore aggravée par le poudroiement louche d’une veloutine acquise chez une herboriste de onzième classe, sans doute avorteuse.

Des réparations successives à son énorme râtelier avaient mis des dents d’azur trouble à côté d’autres qui semblaient de vieil ivoire.

Et si, en ce moment, je n’avais pas eu l’esprit si calme, je me serais certainement cru le jouet d’un angoisseux cauchemar.

 

* * *

 

Ce n’était pas le besoin qui la poussait à accomplir son immonde profession, car tout, chez elle, sentait l’aisance presque confortable.

Des draps fins et blancs garnissaient le lit, un lit de villageois cossus. Une armoire normande en chêne massif se carrait dans un coin de la chambre avec cet aspect riche, cette apparence – inexplicable par la raison – d’être remplie, qui fait que les gens comme moi distinguent infailliblement, même fermées, les armoires pleines des vides.

D’une voix crapuliforme qu’elle essayait de faire gazouillante, la vieille me causait. Elle disait la gloire de mes bottes.

– Comme tes bottes sont belles !

Effectivement, mes bottes, ancien cadeau que me fit à Plewna le général Sakapharine, étaient plus belles que nulle langue humaine ne saurait l’exprimer.

Je goûtai la joie de contrarier la vieille :

– Mes bottes ! Elles sont ignobles ; je les ai payées trente-cinq sous, ce matin, à un ramasseur de bouts de cigare, place Maubert.

– Sale blagueur !

Pendant que la conversation continuait sur ce ton, l’idée me vint, hantise vague d’abord, de tuer cette femme à propos de bottes.

Et je prononçai, à mi-voix, ces mots : à propos de bottes.

Dès lors, la résolution d’assassiner la vieille s’installa en moi, irrémissiblement.

 

* * *

 

Mon couteau était de ceux qu’on appelle couteaux de Nontron, et qu’on fabrique à Châtellerault.

La lame de ces armes est droite et pointue. Le manche rond se rétrécit vers le bas pour être bien en main, et une large virole mobile empêche que la lame ne se referme.

À un moment, la vieille me tourna le dos. Je lui plantai le coup, très fort et très droit, à une place que je sais.

Pendant qu’elle s’affaissait sur les genoux en une posture désespérée, je lui maintenais le couteau dans la plaie, et la large virole empêchait le sang de couler.

Quand elle eut poussé son dernier hou rauque, quand l’hémorragie interne eut achevé de l’étouffer, je pris dans un tiroir de son armoire ses pièces d’or et quelques valeurs, et, refermant la porte sur moi, je m’en allai...

Toute cette scène n’avait pas duré dix minutes, et pas de bruit, pas de sang répandu.

Certes, pour de l’ouvrage bien faite, comme a dit le poète Sarcey, c’était de l’ouvrage bien faite .

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* * *

 

Je me dirigeai vers la maison de ma maîtresse, une jeune femme qui s’appelle Nini et que mes amis ont surnommée Nini Novgorod, depuis que c’est moi son amant.

Un couple de sergents de ville arrivait lentement dans ma direction.

Je ne sais pas, mais leur air tranquille me fit passer à fleur de peau un frisson glacé. Ils me semblaient trop tranquilles.

Alors, effrontément, je plantai dans leurs yeux mon regard hardi, et tous les deux, comme mus par un mouvement machinal, portèrent, en passant près de moi, la main à la visière de leur képi,

D’autres gens de police rencontrés plus loin, et dévisagés de la même façon, me saluèrent aussi, répondant à ma secrète préoccupation.

– Nous vous prenons si peu, semblaient-ils dire, pour un assassin, cher monsieur, que nous n’hésitons pas à vous saluer respectueusement.

 

* * *

 

Nini Novgorod n’était pas chez elle. Machinalement, je jetai un coup d’œil sur une glace du salon, et me voilà secoué par le plus joyeux éclat de rire, peut-être, de toute ma vie.

Je m’expliquais mon prestige subit devant les gardiens de la paix.

La virole de mon couteau n’avait pas bouché hermétiquement la blessure de la vieille.

Par la solution de continuité qui permet à la lame de se refermer, avait giclé un léger filet de sang.

Ce filet était venu s’épanouir en rosette, sur la boutonnière de ma redingote.

Tous ces imbéciles m’avaient pris pour un officier de la Légion d’honneur.

ALPHONSKI ALLAISOFF.

 

Faits divers

et d’été

 

Une lettre reçue la semaine dernière de Châlon-sur-Saône n’a pas laissé que de me piquer au vif.

Mon grincheux correspondant me demande quousque tandem, je le raserai avec mes histoires à dormir debout. Il me dénie toute ingéniosité dans les aperçus. La Fantaisie, considère-t-il, m’est à jamais rebelle.

Il ajoute froidement que mon style est saumâtre et galipoteux.

Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum venimeux – postale flèche du Parthe – dans lequel il ne me l’envoie pas dire :

« Berner le lecteur est d’un art facile. Gageons, cher monsieur, que vous ne seriez pas foutu (sic) de tourner un simple fait divers. »

À ce dernier reproche, dois-je l’avouer, mon sang n’a fait qu’un tour (et encore). J’ai trempé dans l’encre mon excellente plume de Tolède et j’ai rédigé, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, un petit lot de faits divers qui ne sont pas, je m’en flatte, dans une potiche.

Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramassé une épingle dans la cour d’une banque, je ramasse tout, même les défis.

Voici mon petit essai :

 

Temps probable pour demain

 

Sec avec peut-être de la pluie. Température relativement élevée, à moins d’un abaissement thermométrique.

 

* * *

 

L’accident de la rue Quincampoix

 

Un jeune ouvrier menuisier, le nommé Edmond Q..., âgé de quarante-huit ans, était occupé à remettre des ardoises à la toiture de la maison sise au 328 de la rue Mazagran, lorsqu’à la suite d’un étourdissement, il fut précipité dans le vide.

L’accident avait amassé une foule considérable et ce ne fut qu’un cri d’horreur dans toute l’assistance.

On s’attendait à voir l’infortuné s’abattre sur le pavé quand, en passant devant la fenêtre du premier étage, quelle ne fut la surprise de la foule en constatant que l’ouvrier, sollicité par les œillades d’une femme de mauvaise vie qui s’y trouvait, et comme il en pullule dans ce quartier, s’arrêta dans sa chute et pénétra par la fenêtre dans la chambre de la prostituée.

Les médecins refusent de se prononcer sur son état avant une huitaine de jours.

 

* * *

 

Les nouveaux wagons de la Compagnie de l’Ouest

 

Un bon point à la Compagnie de l’Ouest. On vient de mettre en circulation les nouveaux wagons pour priseurs. Une plaque de cuivre, sur laquelle se trouve inscrit le mot Priseurs, indique la destination de ces voitures.

Il sera donc interdit désormais de priser dans d’autres compartiments que ceux réservés ad hoc.

À partir du 1er juillet, tous les wagons de 1ère classe seront munis de glaçouillottes, qui ne sont autres que les bouillottes dans lesquelles l’eau chaude est remplacée par de la glace.

Il est à souhaiter que pareille mesure s’applique aux deuxièmes classes et même aux troisièmes.

Terminons par une bonne nouvelle.

La Compagnie de l’Ouest vient enfin de donner satisfaction aux incessantes réclamations des mécaniciens.

L’hiver prochain, sur toutes les grandes lignes, les locomotives seront chauffées.

 

* * *

 

Encore des bicyclettes

 

M. le préfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers et les innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer à réglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleurs, constituent un véritable danger public.

Encore, hier matin, une bicyclette s’est échappée de son hangar et a parcouru à toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et semant la terreur sur son passage.

Elle était arrivée au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Lepic, quand un brave agent l’abattit d’une balle dans la pédale gauche.

L’autopsie a démontré qu’elle était atteinte de rage.

Une voiture à bras qu’elle avait mordue a été immédiatement conduite à l’institut Pasteur.

 

* * *

 

Où la falsification va-t-elle se nicher !

 

On vient d’arrêter et d’envoyer au Dépôt un charbonnier, le nommé Gandillot, qui avait trouvé un excellent truc pour faire fortune aux dépens de la bourse et de la santé de ses clients.

Cei honnête industriel livrait à ses pratiques, au lieu de l’eau qu’on lui demandait, un petit vin blanc de son pays qu’il achetait à vil prix.

La fraude n’a pas tardé à être découverte, grâce à l’indisposition d’une vieille dame d’origine polonaise, la veuve Mazur K..., rentière, qui envoya au laboratoire municipal le liquide douteux.

Le brave Auvergnat aura à rendre compte à la justice de son ingénieuse combinaison.

 

* * *

 

Baisse accidentelle de la Seine

 

Un accident étrange et, par bonheur, assez rare, vient de jeter la perturbation chez tous les riverains de la Seine.

Un énorme chaland, chargé de papier buvard, est venu heurter une des piles du pont Royal. Une voie d’eau se déclara, et le bâtiment coula immédiatement.

Le papier buvard contenu dans le chaland absorba bientôt toute l’eau ambiante et il s’ensuivit un abaissement de 1,20 m dans l’étiage du fleuve.

Les pompiers du poste de la rue Blanche, mandés sur-le-champ, arrivèrent et se mirent en devoir de rétablir les choses en leur état.

Après six heures de travail acharné, la Seine avait repris son niveau normal.

Malheureusement, les braves pompiers, dans leur zèle, ne manquèrent pas de causer force dégâts.

Signalons notamment l’établissement de bains froids Deligny, qui a été littéralement inondé.

Un peu moins de zèle, que diable !

 

* * *

 

Eh bien, mon vieux Châlonnais, suis-je foutu (sic) de tourner un fait divers, oui ou non ?

 

L’école des tambours

 

– Nom d’un chien, m’écriai-je, il ne sera pas dit que j’aurai passé si près de Lemballeur sans aller lui dire un petit bonjour !

Deux heures après ce cordial monologue, une voiture de louage, coûteuse mais inclémente aux fesses du pauvre monde, me débarquait devant le fort de C...

Par un sentiment de discrétion que tous les vrais patriotes apprécieront, je ne dirai pas la situation du fort de C..., sa valeur stratégique, ses ressources, ses moyens d’actions, ses côtés faibles. – Nul doute pourtant que ces révélations ne soient accueillies de l’autre côté du Rhin par des nuées de thalers ; que m’importe : j’aime mieux prendre l’omnibus pour mes trois sous de France que de rouler carrosse avec de l’or teuton. Es-tu content, Déroulède ?)

Je me contenterai, et cela suffira, de dire que le fort en question est occupé par une compagnie d’infanterie et quelques vagues tringlots.

La compagnie est commandée par le capitaine Lemballeur, un vieil ami à moi, qui ne saurait proférer quatre mots sans y intercaler deux ou trois Pétard de Dieu ! Au demeurant, le meilleur fils du monde et le père de ses hommes.

Enchanté de me voir, le capitaine Lemballeur, pétard de Dieu ! me présenta à son lieutenant, un joyeux drille terriblement calembourgeois, et à son sous-lieutenant, un jeune officier plein d’avenir.

Ces messieurs furent charmants. Nous voilà devenus tout de suite des camarades.

Lemballeur, en attendant le déjeuner, tint à me faire visiter le jardin du fort, un jardin où il poussait des carottes, pétard de Dieu ! grosses comme ça, et des choux épatants, mon cher !

Puis, j’eus à considérer les lapins du fort, de rudes lapins à vrai dire, et les poulets du fort, volailles à nulles autres secondes.

On m’avait réservé, pour la fin, le spectacle du cochon du fort, un cochon nommé Auguste, qui était l’objet de l’idolâtrie de toute la compagnie.

À franchement parler, ce cochon me parut ressembler à tous les autres cochons du monde, mais devant l’enthousiasme de ces braves gens, je concédai, avec la grâce la plus exquise, qu’Auguste était un bien remarquable cochon, un cochon peut-être unique en son genre, et même en tous les autres genres.

Bien que gras à lard depuis longtemps, Auguste échappait au trépas : personne dans la compagnie n’aurait consenti à le tuer. Le capitaine, d’ailleurs, ne s’était jamais décidé, pétard de Dieu ! à commander un tel meurtre.

Nous serions peut-être encore en train d’admirer Auguste si un homme n’était venu prévenir que messieurs les officiers pouvaient se mettre à table.

Excellent menu. Nourriture saine et abondante. Et puis le grand air, la montagne... Quel appétit, messeigneurs !

Après le déjeuner, Lemballeur passa son bras sous le mien.

– Allons voir les environs du fort, pétard de Dieu !

Et l’excellent capitaine disait les environs du fort du même ton qu’il avait dit les lapins du fort. Dans son esprit, ces environs avaient été créés et mis au monde spécialement pour l’enjolivement de son fort.

Il y avait, du reste, de quoi en être fier.

J’ai vu bien des environs dans ma vie, je n’en ai jamais rencontré qui pussent être comparés aux environs du fort de Lemballeur.

Rocs, bois de sapins, torrents, cascades, toute la lyre.

On se serait cru dans un de ces tableaux mécaniques et pendulifères qu’on fabrique au Tyrol. Il n’y manquait qu’un petit chemin de fer passant dans le fond.

Ah ! ce fut dur de s’arracher à un tel pittoresque, mais l’heure est l’heure et les affaires sont les affaires.

Comme nous reprenions le chemin du fort, un grand bruit de tambours éclata soudain non loin de nous.

– Hein ! fit Lemballeur orgueilleux, les entends-tu taper ?

Les deux tambours du fort, Larigouille, tambour en pied, et Peloteux, élève-tambour, étaient, au dire du capitaine, les premiers tambours du monde.

– Les entends-tu ? insistait Lemballeur. Tapent-ils ! Tapent-ils ! Pétard de Dieu ! Si on ne croirait pas à tout un régiment.

Mais la stupeur du capitaine ne connut plus de bornes, quand il s’aperçut que c’était Larigouille seul qui produisait tout ce tumulte.

Où était Peloteux ? Mystère ! Pas loin assurément, car sa caisse gisait là, aux pieds de Larigouille.

Et Larigouille continuait à taper, multipliant les coups de baguette, dans le but évident de donner l’illusion de nombreux tambours simultanés.

Où diable était Peloteux, pendant ce temps ?

– Ah ! le voilà ! m’écriai-je. Eh bien, il ne s’embête pas, Peloteux.

Peloteux, en effet, ne s’embêtait nullement.

Très à son aise, en bras de chemise, Peloteux flirtait avec une jeune bergère dont le troupeau paissait non loin de là, inconscient des turpitudes de sa maîtresse.

Quand je dis que Peloteux flirtait, je prie le lecteur de ne voir dans ce terme qu’un euphémisme dû à mon extrême réserve, car si le prince de Galles flirtait de telle sorte avec lady Namitt dans les salons (ne pas imprimer savons) de Windsor, je vois d’ici la tête de l’impératrice des Indes. Inutile d’insister, n’est-ce pas ?

Une jolie fille, cette pastoure. Sa physionomie, hâlée par le soleil, contrastait drôlement avec sa poitrine qu’on apercevait copieuse et drue, toute blanche.

Et Larigouille battait toujours !

Ici-bas, tout prend fin, le flirt de Peloteux comme le reste.

Les amants quittèrent leur couche de bruyère rose, et apportèrent quelque rectitude à leur toilette. Le corsage de la bergère, notamment, réclamait une économie moins débraillée.

Peloteux enfila sa veste et, après un suprême baiser à la jeune fille, rejoignit Larigouille, qui n’avait pas encore arrêté son tapage.

Déjà charmés par cette idyllesque vision, nous assistâmes à un second acte encore plus charmant que le premier.

En un temps inappréciable, Peloteux reprit possession de sa caisse, Larigouille se débarrassa de la sienne.

Peloteux attaqua un pas redoublé capable de conduire dix mille hommes à la victoire.

Larigouille flirtait déjà avec la pastoure.

(Pour ce qui est de ce flirt, prière de se reporter à l’observation faite plus haut).

– Pétard de Dieu ! La gaillarde ! murmura Lemballeur très allumé.

Dans cette circonstance, l’élève-tambour Peloteux se montra charmant d’esprit et d’à-propos.

Le pas redoublé dura le temps moral qu’il devait durer ; il fut remplacé par la charge, une charge héroïque et décisive. Puis un grand roulement confus et chaotesque. On eût dit un effondrement d’anges anéantis en des abîmes d’extase !

Enfin, encore un roulement, mais un roulement doux et mélancolique, celui-là, le roulement de l’extinction des feux.

Alors, Chloë reprit sa houlette, jeta sur ses deux Daphnis en pantalon rouge un dernier regard de bonne fille et poussa ses agnelets, vers ailleurs.

Très joyeux du devoir accompli, les tambours s’alignèrent avec une gravité comique, se numérotèrent, firent par le flanc droit et rentrèrent au fort en battant la retraite.

Lemballeur était dans tous ses états. Je ne me serais pas trouvé là, qu’il eût sûrement rattrapé la jeune montagnarde, mais sa dignité... !

– Très chic, pétard de Dieu ! ces tambours ! conclut-il. Très chic de taper comme deux quand l’autre a un mauvais coup à faire.

Je rectifiai cette dernière expression, et sautai dans le break des officiers après un cordial shake-hand à ces messieurs.

Avant de quitter le pays, je voulus serrer la main à mon vieil ami Lemballeur et revins au fort.

– Et les tambours ? m’informai-je.

– Si tu veux les voir, nous n’avons pas bien loin à aller. Viens.

Au bout d’un corridor, une chambre tout empuantie d’iodoforme. C’était l’infirmerie.

Les tambours buvaient du chiendent.

 

Tom

 

On causait chiens.

– Moi, disait l’un, j’ai vu un chien qui faisait ci.

– Moi, reprenait le second, mon grand-père avait un chien qui faisait ça.

– Moi, renchérissait le troisième (un nommé Bonnet), j’ai connu un bonhomme à Lille dont le chien faisait ci et ça.

Jusqu’à présent les palmes étaient restées à deux chiens, véritablement remarquables.

Le premier avait coutume, paraît-il, d’aller chaque matin quérir, au plus proxime kiosque, les journaux de son patron l’Intransigeant et la Presse. (On était alors en pleine période boulangiste.)

Le jour même où le brav’ général mit la frontière franco-belge entre lui et un magistrat fort connu, le bon toutou, entièrement écœuré de cette pusillanimité, rapporta à son maître je ne sais plus quelle gazette antiboulangiste.

Coups de cravache de la part du monsieur demeuré fidèle à son idole, lui.

Le lendemain, notre caniche, de plus en plus ancré dans son horreur pour le César de cirque, se refusa énergiquement à rapporter les organes dictatoriaux.

De guerre lasse, le monsieur dut céder et se mettre à lire la presse gouvernementale ou tout au moins indépendante.

Pour le second chien, laissons la parole à son maître.

– Le jour où ma femme perdit sa pauvre mère (Dieu garde l’âme de cette consternante vieille chipie !), tout, dans la maison, était sens dessus dessous. Ma femme pleurait, moi je ne pouvais croire à une telle félicité. Bref on oublia de préparer la pâtée du pauvre Black. (On l’appelait Black parce qu’il était tout blanc.) Que pensez-vous que fit Black ?

– Il hurla lamentablement ?

– Oh ! que non pas ! Black sortit dans le jardin et revint nous trouver avec, en travers de sa gueule, une branche de myosotis.

(Le myosotis a toujours passé pour un végétal mémorifère en diable. Ainsi, les Allemands l’appellent Forget me not – Don’t forget me serait plus grammatical – les Français l’appellent Vergiss mein nicht et les Anglais Ne m’oubliez pas.)

La faveur se partageait entre le chien au myosotis et le chien anti-boulangiste, quand miss Sarbah Kahn, une jeune fille anglaise, juive, rousse, aux yeux noirs étrangement vrilleurs, pas très jolie, mais combien charmeuse, demanda :

– Et vous, le gardeur de hannetons, vous ne dites rien. N’auriez-vous jamais connu de chien épatant (epating dog) ?

Le gardeur de hannetons, ainsi interpellé, répondit d’un air las :

– Des chiens épatants ? J’en ai connu comme personne n’en connaîtra jamais. Un surtout.

Constatant que nos attentions étaient surexcités au plus haut point, le gardeur de hannetons se tut, en malin conteur.

– Alors, votre chien... supplia Sarbah Kahn.

– Mon chien ? Ah ! oui, mon chien épatant. Eh bien ! il s’appelait Tom.

– Et... c’est tout ?

– Je ne puis en dire davantage devant une dame.

– Mais je ne suis pas une dame, riposta Sarbah, je suis une jeune fille.

– Alors, c’est différent.

Et voici comment le gardeur de hannetons nous conta l’histoire de Tom :

– Je ne me rappelle plus en quelle année c’était. D’ailleurs, la date importe peu : mon aventure serait arrivée du temps des Capétiens qu’elle ne perdrait en rien de sa saveur.

J’exerçais, à cette époque, les délicates fonctions de préparateur de chimie à l’École Anormale. C’est en cette qualité que je fus mandé par un riche capitaliste à la petite ville de Toutaleuil pour y établir une manufacture de caoutchouc indigène.

Car, vous savez, ou plutôt vous semblez l’ignorer, que la France pourrait facilement n’être point tributaire de l’Amérique du Sud pour le caoutchouc ou la gutta.

Relisez ma thèse de doctorat et vous verrez que les pistils du réséda secrètent, durant une huitaine de jours, environ, de l’année, une substance analogue au caoutchouc, avec cette supériorité que le produit en question est spongieux et parfaitement perméable.

Il pouvait être six heures et demie quand j’arrivai en gare de Toutaleuil et sept heures quand l’omnibus me déposa devant l’hôtel des Trois-Hémisphères.

On se mettait à table.

Pour ne froisser les convictions de personne, je fis comme tout le monde.

Je me rappellerai toujours que le tapioca avait un petit goût de moisi assez déplaisant pour les personnes qui n’aiment pas le moisi.

Après dîner, tournée dans les peu rigouillards cafés de Toutaleuil.

Des gens jouaient au piquet... Et la dernière neuf.

Paul Marrot a eu raison de dire que

 

La trépidation excitante des trains

Vous glisse des désirs dans la moelle des reins.

 

En rentrant à l’hôtel, sur le coup de dix heures, je connus les affres de la solitude.

Voe soli ! a dit l’Ecclésiaste, qui s’y connaissait.

Une rapide conversation avec le patron des Trois-Hémisphères m’apprit que la vaillante petite cité de Toutaleuil recelait – baissez les yeux, miss Sarbah, – deux asiles de nuit pour hommes seuls, de ces asiles... Mais, vous me comprenez. La moindre insistance sur ce sujet serait un impardonnable manque de tact, disons une goujaterie.

– C’est loin ? demandai-je.

– À cinq minutes... D’ailleurs, Tom va vous conduire.

Et, de sa fenêtre, le patron siffla et appela :

– Tom ! Tom ! Tom !

Tom ne se fit pas longtemps prier.

Il arriva, bondissant, joyeux, sans rancune du sommeil rompu.

– Tu vas conduire monsieur au 7.

Nous partîmes tous les deux, Tom me précédant gravement, comme fier de sa mission.

Et, pendant la route, je pensais à part moi :

– Étrange destinée, tout de même, celle de ce terre-neuve me menant à la débauche. (Tom était un terre-neuve de pure race.)

Atavisme, peut-être ! Qui sait si la mère de Tom, errant sur sa plage natale, n’aura pas eu un regard pour quelque joli maquereau cherchant à faire son beurre – il y a bien le beurre d’anchois – parmi les innombrables morues de ces parages.

Qui sait ?...

J’en étais là de mes réflexions quand j’aperçus à quelques mètres de moi deux lanternes rouges qui crevaient la nuit.

La première d’un rouge écarlate, riche, triomphal, d’un rouge qui semblait un appel de trompette.

L’autre lanterne d’un rouge vermillon passé, un vermillon tombé dans les orangés pisseux, un rouge indigent et mistouflard.

Sur les verres de ces lanternes se découpaient d’énormes chiffres, véritables numéros de presbytes.

L’écarlate cossu portait le numéro 7. Le vermillon nécessiteux indiquait le 14.

Tom s’arrêta devant le 7.

À son jappement joyeux, l’huis s’ouvrit, tout large de bon accueil et de courtoise hospitalité.

La personne qui m’avait reçu referma soigneusement la porte et cria dans l’escalier :

– Descendez, mesdames, c’est Tom !

Je ne sais pas à qui l’on fit plus fête, à Tom ou à moi.

Madame ordonna qu’on apportât à Tom le squelette d’un poulet fraîchement dévoré, cependant que je jetais mon dévolu sur une petite brunette que je croyais drôle comme tout et qui était bête, tels ses pieds.

Après cette regrettable constatation, je rejoignis mon ami Tom très occupé à laper une canette de bière dans une assiette à soupe.

Toutes ces dames étaient après lui, le choyant, le caressant, l’appelant leur bon toutou, leur beau Totom, leur petit oua-oua chéri. La patronne ne semblait pas la moins empressée.

– Vous paraissez beaucoup aimer ce chien ?

– Il y a de quoi, monsieur. Tom nous amène beaucoup de monde, et jamais de flanelles !

– Pourtant...

– Non, monsieur, jamais de flanelles ! Quand il s’en trouve parmi les voyageurs, il les flaire et les mène au 14.

 

Dans la peau d’un autre

 

Nous en étions au dessert et peut-être même au café et peut-être même plus loin encore, quand un de nos convives, l’occultiste Jean Fourié, celui que nous ne ratons jamais, comme de juste, d’appeler le Sâr Jean Fourié, mit sur le tapis la question de la Rose + Croix.

Tout ce qui pouvait passer pour une table dans l’appartement se mit, sans plus de retard, à valser comme feuilles mortes, au grand dam des porcelaines qui, dès lors, jonchèrent le sol en assez grande quantité pour déterminer des volumes entiers de Sully-Prudhomme.

(Moi, je m’en fichais pas mal, tant mon verre était vide.)

Magie, cabbale, satanisme, théosophie, ésotérisme, Peladan, Paul Adam, Brosse Adam, au-delà, ailleurs, pas par là, là-bas, émaillaient la plus grabugeuse des conversations.

Les yeux des spiritualistes luisaient comme d’un feu intérieur et les matérialistes avaient, froidement, des haussements d’épaules (Nord).

Quant aux indifférents, leur attitude consistait à s’enfiler des verres d’Irish Wiskey, comme s’il en pleuvait.

Pour ce qui est de moi, si ce détail peut vous intéresser, je me trouvais à la fois spiritualiste, matérialiste et indifférent. (Il y a des jours où on est en train.)

La force n’était-elle vraiment qu’une propriété de la matière ?

Et je me prenais à en douter, fou d’angoisse. N’y aurait-il pas, qui sait ? des esprits baladeurs en l’ambiance, insubstantiels ? Mais alors ?

Un nouveau verre de wiskey m’apporta quelque calme, cependant que le Sâr Jean Fourié causait maintenant bouddhisme, avatar et autres.

On pouvait, affirmait-il, vous enlever votre Moi comme un simple mouchoir de poche et le trimballer dans l’enveloppe périssable d’un autre humain dont vous héritiez de l’âme, durant cette opération.

Du coup, un matérialiste de la bande perdit patience et s’écria :

– Tas de... niais ! (Ce fut même un autre mot qu’il employa.) Tas de... niais ! Camionneurs d’âmes ! Vous donnez raison à vos théories, car vous avez tous dans le crâne des esprits d’andouilles. Dites-moi tout de suite, pendant que vous y êtes, qu’on pourrait faire émigrer le son du gros bourdon de Notre-Dame dans cette sonnette de salle à manger ! Tas de... niais !

(J’insiste pour dire que ce fut un autre mot qu’il employa.)

 

* * *

 

Entre ceux qui se faisaient remarquer par leur mutisme, je signalerai spécialement notre brave ami, l’Américain Harry Covayre.

Harry Covayre employait, pour le moment, toute son énergie à se confectionner des grogs au wiskey, compositions où il entrait relativement peu de sucre, et pour ainsi dire, presque pas d’eau.

– Et toi, Harry, fit l’un de nous, crois-tu aux avatars ?

– Si quelqu’un ici veut que je tombe raide mort, il n’a qu’à me parler de cette question. Elle me rappelle la plus effroyable période de ma vie...

– !!!???... !!! nous écriâmes-nous simultanément.

– Oh ! pour Dieu ! continua Harry en proie à la plus vive détresse, ne me parlez jamais de la transmigration du Moi.

– !!!... !!! insistâmes-nous.

– Tel que vous me voyez, je me suis promené toute une journée à Paris, dans la peau d’un autre, d’un autre que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam (Pel). Si vous croyez que c’est agréable ?

– Conte-nous ça, Harry.

Et Harry Covayre voulut bien nous conter ça !

 

* * *

 

« Il y a environ un an.

Comme aujourd’hui, nous avions passé toute la nuit chez un camarade du quartier Latin à causer de choses surnaturelles ou réputées telles.

On avait fait tourner des tables, on avait évoqué des esprits, très gentils, ma foi, et très complaisants. Il faut croire qu’on n’est pas très occupé dans l’autre monde, car, au premier appel, tous ces messieurs, Homère, Alcibiade, Jésus-Christ, saint Thomas, Louis-Philippe, feu Toupinel se mirent à notre disposition, le plus gracieusement du monde.

Débarqué depuis peu à Paris, je me sentis fortement émotionné par ce genre d’exercice, et, au petit matin, je crus devoir sortir à l’anglaise.

Dire que je n’avais rien bu, au courant de cette séance, serait un mensonge impudent. Bref, je me sentis tout drôle, dès que l’air frais de la rue frappa mon visage.

Je descendis la rue Saint-Jacques et me trouvai devant la Morgue.

Machinalement, j’entrai.

Horreur des horreurs, le premier cadavre que j’aperçus sur les froides dalles était celui de ma petite bonne amie d’alors, une brave fille qui me trompait avec toute la Rive Gauche. (C’est pour ça, je crois, que j’y tenais tant.)

Épouvantabile visu !

Livide, je me précipitai dans le greffe.

– Monsieur, fis-je, je connais la jeune fille...

– Votre déclaration est inutile, monsieur, on a trouvé sur elle des papiers qui établissent son identité. Elle s’est noyée avec son amant, ainsi que le dit une lettre...

– Mais c’est moi, son amant !

– Non, monsieur, c’est le jeune homme couché sur la dalle voisine.

La curiosité l’emporta sur la douleur, et j’allai contempler les traits de mon rival.

Or, mon rival, savez-vous qui c’était ?

Non, vous ne savez pas !

C’était moi, MOI !

Je me sentis à la tête comme une forte fêlure.

Le macchabée que j’avais sous les yeux, c’était bien MOI, et ses vêtements, c’étaient bien les MIENS.

– Voyons, fis-je à part moi, du calme !

Et je dis au greffier de l’air le plus tranquille que je pus :

– Comme ce jeune homme me ressemble ! Ne trouvez-vous pas ?

Le greffier éclata de rire :

– Il vous ressemble comme moi je ressemble au pape.

Je ne fis qu’un bond jusqu’au miroir du greffe.

L’image réflétée fut celle d’un grand garçon pâle avec des favoris noirs. (Vous voyez comme ça me ressemblait.)

Je jetai un coup d’œil sur les vêtements que je portais. J’étais costumé d’un complet à carreaux gris, comme je me rappelais n’en avoir jamais porté.

Les papiers que recélait le portefeuille étaient ceux d’un Espagnol totalement inconnu de moi.

Moi, ou plutôt mon corps était mort, mon âme se trouvait chez cet imbécile.

Et moi qui ne savais pas un mot d’espagnol !

Ah ! c’était gai !

Voyez-vous d’ici ma situation ?

Je tombais de sommeil.

Aller me coucher, mais où ?

Chez moi ? Chez lui ?

Chez moi, on ne me recevrait pas.

Chez lui... qu’est-ce que diraient sa femme, ses enfants, en constatant que je ne savais pas l’espagnol ?

J’avais son adresse, sa rue, son numéro. Mais son étage ?

Impossible de demander au concierge qui m’aurait cru subitement devenu fou.

Et puis que dire à sa femme ? Que lui dire !

Oh mon Dieu !

J’ai eu bien des embarras au cours de mon existence, mais jamais autant que ce jour-là.

Je me rendis dans les endroits où j’avais coutume de fréquenter.

Personne naturellement ne voulut me reconnaître.

Par contre, quelques inconnus me saluèrent, me serrèrent la main, me causèrent d’une foule de choses mystérieuses auxquelles je répondis saura-t-on jamais comment.

J’allai prendre un verre au café de la Paix où un garçon m’apporta tout de suite la Epoca.

Puis deux messieurs qui passaient en voiture m’ayant aperçu, descendirent et l’un d’eux me remit rapidement un billet de mille francs, qu’il devait sans doute à l’autre, en baragouinant un jargon tout à fait bizarre.

Mon Dieu, mon Dieu, quelle existence s’ouvrait pour moi !

Je pris mon parti brusquement :

– Je me tuerai demain.

Mais songeant qu’on serait bien bête de se tuer avec cinquante louis dans sa poche (plus une dizaine contenus dans un porte-monnaie préalable), je me ruai dans les orgies les plus byzantines.

Quels souvenirs, mon Dieu ! »

......................................................................

 

* * *

 

Comme si ces souvenirs l’étranglaient, Harry Covayre absorba d’un coup un copieux grog au wiskey où il n’y avait pas du tout de sucre, et de l’eau pas davantage.

– Et au bout de combien de temps, fit l’un de nous, ton âme réintégra-t-elle sa véritable enveloppe ?

Harry répondit froidement :

– Le lendemain matin seulement, quand je fus dessoulé.

 

Consolatrix

 

Comme on est bête quand on est jeune, tout de même !

Il est vrai qu’en vieillissant... Mais je m’arrête, ce correctif n’ayant rien à voir dans l’histoire qui suit.

Il y a bien longtemps, bien longtemps – comme c’est loin, tout cela ! – j’eus un chagrin d’amour.

Ne souriez pas, cohue de sans-cœurs, un vrai chagrin composé de détresse réelle, de colère folle. Sans compter que j’étais vexé comme un dindon.

Une petite bonne amie que j’avais, et qui s’appelait Hélène (je crois bien que c’est Hélène qu’elle s’appelait), me quitta pour s’atteler à la destinée d’un Roumain sinistre et ténébreux, lequel étudiait la médecine – je me suis toujours demandé à quelle heure, par exemple.

Je ne me souviens pas d’avoir été aussi malheureux en n’importe quel laps de ma triste existence.

Dans la journée, ma peine était encore supportable. J’allais, je venais, je buvais un peu trop ; bref, j’arrivais à m’étourdir tant bien que mal.

Mais la nuit !

Oh ! les déchirants retours en la chambre vide ! Les photographies sur lesquelles on s’hypnotise au point de les voir s’animer ! Les lettres qu’on relit pour la onze cent millième fois ! Ô navrance ! Ô funèbrerie !

La séance était réglée comme du papier à musique.

Aussitôt rentré, aussitôt ma lampe allumée, je m’affalais, tel un veau, sur mon lit, et je pleurais, je pleurais, tâchant d’étouffer, dans les oreillers, mes sanglots convulsifs.

Au bout de quelques minutes, un peu calmé, j’essuyais mes yeux et me livrais à la longue contemplation de SES portraits, desquels je me trouvais abondamment loti.

Sans être jolie au sens du mot, Hélène

 

Constituait, en somme, un désirable objet,

 

comme dit le poète Paul Harel.

J’aimais ses yeux pas très grands mais si rigoleurs, avec parfois comme des tendresses, son petit nez narquois, sa bouche savoureuse et charnue, telle que jamais, depuis, je n’en trouvai de semblable.

Alors, je me disais que tous ces trésors étaient perdus pour moi : le désespoir étreignait mon cœur, mon pauvre cœur et... en avant pour une deuxième séance de sanglots convulsifs !

 

* * *

 

Un soir, j’en étais là de ce petit travail, lorsque j’entendis à ma porte un petit ratatap.

(Pour exprimer qu’on frappe à une porte, les conteurs anglais n’emploient pas l’onomatopée toc-toc, ils disent ratatap, et je ne trouve pas cela si ridicule.)

Un grand bouleversement me chavira l’être jusque dans les moelles.

Si c’était elle !

– Qui est là ?

– Moi, monsieur, fit une douce et menue voix d’enfant.

– Qui, vous ?

– La petite fille de la dame qui demeure à côté de vous.

J’ouvris la porte.

Une tête blonde de fillette adorablement jolie, de sept ou huit ans, se montra par l’entrebâillement.

– Est-ce que vous êtes malade, monsieur ?

– Moi ? Pas du tout. Pourquoi ?

– Parce que je vous entends pleurer depuis une heure.

– Non, je ne suis pas malade. Je pleure parce que j’ai de la peine.

– Ah !

– Mais, entre donc, tu vas attraper froid dans ce corridor. C’est ta maman qui t’envoie ?

– Oh ! non, maman n’est pas là. Elle ne va pas rentrer ce soir.

La drôle de petite fille, intelligente, sensible et pas plus grosse qu’une souris !

Elle me fit conter mon histoire, s’y intéressant beaucoup.

– Oui, disait-elle, je la connaissais votre petite dame, avec un petit paletot de loutre, n’est-ce pas ? et un chapeau gris où il y avait un oiseau avec ses griffes. Je l’ai rencontrée plusieurs fois dans l’escalier.

– Oui, c’est celle-là.

– Elle n’a pourtant pas l’air méchant.

– Je ne dis pas qu’elle soit méchante, mais elle m’a quitté tout de même.

– Ah ! bah, elle reviendra, vous verrez !

Alors, la pauvre gosse, à son tour, me conta son histoire, pas très gaie.

Sa mère, une servante de brasserie du d’Harcourt, l’avait fait élever à la campagne, mais les mois de nourrice arrivant à des intervalles par trop fantaisistes, les paysans avaient renvoyé l’enfant qui vivait désormais dans cette chambre d’hôtel, voisine de la mienne.

Ce soir-là, la mère, qui me parut d’une maternité assez peu alarmée, ne devait pas rentrer.

Il se faisait tard. J’engageai ma petite amie à aller se coucher.

– Oh !... j’ai pas très sommeil.

– Ça ne fait rien, va te coucher ; d’autant plus que si on te voyait chez moi à cette heure...

– Allons, bonsoir !

Et puis, après un petit silence :

– C’est-y dommage, tout de même, que je ne sois pas plus grande !

– Pourquoi ?

– Parce que... je vous consolerais bien, moi !

Pauvre gosse ! Elle était si gentille en disant cela. Pas dépravée pour un sou, mais d’une nature si aimante !

Elle sortit, me laissant rêveur, bougrement.

 

* * *

 

Le lendemain, me sentant incapable d’habiter plus longtemps cette chambre encore parfumée de l’absente – oh ! la rosse ! – je déménageai.

Musset a dit que l’absence ni le temps ne sont rien quand on aime.

Villemer et Delormel ont affirmé qu’On ne meurt pas d’amour (bis).

Villemer et Delormel ont raison.

Le temps mit bientôt sur mon cœur ulcéré l’arnica de l’oubli.

Un clou chasse l’autre, une femme aussi.

 

* * *

 

La semaine dernière, je me trouvais au Havre.

Un petit yacht rentrait au port, venant désarmer. Ce petit yacht s’appelait le Hareng-Saur et j’en reconnus tout de suite le propriétaire, cet imbécile de Puyjûteux.

Puyjûteux me présenta à sa maîtresse, une exquise blondinette fûtée et grosse comme deux liards de beurre, mais d’un drôle !

Et pendant que Puyjûteux donnait, de son ton le plus loup de mer, quelques ordres à son équipage, la blondinette me demanda tranquillement :

– Eh bien, êtes-vous consolé, maintenant ?

– Consolé ? De quoi ?

Elle me rappela les faits.

– Comment, c’était vous la petite fille ?

Et je fis semblant d’avoir encore de la peine, pour qu’elle me consolât, maintenant qu’elle est devenu grande, la petite fille.

 

Loufoquerie

 

Cet homme me contemplait avec une telle insistance que je commençais à en prendre rage. Pour un peu, je lui aurais envoyé une bonne paire de soufflets sur la physionomie, sans préjudice pour un coup de pied dans les gencives.

– Quand vous aurez fini de me regarder, espèce d’imbécile ? fis-je au comble de l’ire.

Mais lui se leva, vint à moi, prit mes mains avec toutes les marques de l’allégresse affectueuse.

– Est-ce bien toi qui me parles ainsi ? dit-il.

Je ne le reconnaissais pas du tout.

Il se nomma : Edmond Tirouard.

– Comment, m’exclamai-je, c’est toi, mon pauvre Tirouard ! Je ne te remettais pas. Mais pardon, si j’ose, n’étais-tu point dans le temps blond avec des yeux bleus ?

– C’est juste, je me suis fait teindre les cheveux et les yeux ! Suis-je pas mieux en brun ?

Ce pauvre Tirouard, j’étais si content de le revoir ! Depuis le temps !

Et nous égrenâmes les souvenirs du passé.

Et Machin ? Et Untel ? Et Chose ? Hélas ! que de disparus !

Tirouard et moi, nous étions dans la même classe au collège. Je ne me rappelle pas bien lequel de nous deux était le plus flemmard, mais ce qu’on rigolait !

Il mettait au pillage la maison de son père qui était quincaillier et nous apportait chaque matin mille petits objets utiles ou agréables : des couteaux, des vis, des cadenas, des aimants (j’adorais les aimants).

Moi, en ma qualité de fils de pharmacien, je gorgeais mes camarades d’un tas de cochonneries : des pâtes pectorales, des dattes. Entre-temps j’apportais des seringues en verre (ô joie !) et des suspensoirs qu’on transformait en frondes.

Un jour – mon Dieu ! ai-je ri ce jour-là ! – j’arrivai muni d’une boîte de biscuits dont chacun recelait, si j’ai bonne mémoire, soixante-quinze centigrammes de scammonée.

Toute la classe ne fit qu’une bouchée de ces friandises traîtresses, mais c’est une heure après qu’il fallait voir les faces livides de mes petits camarades ! Mon Dieu ! ai-je ri !

Ah ! ce jour-là, le niveau des études ne monta pas beaucoup dans notre classe !

 

* * *

 

Comme c’est loin, tout ça !

Et avec Tirouard, nous nous remémorions tous ces vieux temps disparus.

– Te rappelles-tu mon expérience de parachute ?

Si je me rappelais son parachute !

Un jeudi, dans l’après-midi, Tirouard nous avait tous conviés à une expérience due à son ingéniosité.

Il avait attaché un panier au bec d’un vieux parapluie rouge, inséré un chat dans le panier, et lâché le tout au gré de la brise.

Le gré de la brise balançait l’appareil dans les airs pendant de longues heures. Toute la ville était sens dessus dessous.

La tante de Tirouard, qui adorait son chat et n’avait jamais rêvé pour lui une telle destinée, poussait des clameurs à fendre des pierres précieuses.

Finalement, l’appareil alla s’accrocher au coq du clocher, et il ne fallut pas moins d’un caporal de pompiers pour aller délivrer le minet aérien.

– Et maintenant, demandais-je à Tirouard, que fais-tu ?

– Je ne fais rien, mon ami, je suis riche.

 

* * *

 

Et Tirouard voulut bien me conter son existence, une existence auprès de laquelle l’Odyssée du vieil Homère ne semblerait qu’un pâle récit de feu de cheminée.

Quelques traits saillants du récit de Tirouard donneront à ma clientèle une idée de l’originalité de mon ami.

Certaines entreprises malheureuses (entre autres la Poissonnerie continentale – laissée pour compte des grands poissonniers de Paris) déterminèrent Tirouard à s’expatrier.

Son commerce de pacotilles ne réussit guère mieux.

Jeune encore, d’une nature frivole et brouillonne, il ne regardait pas toujours si les marchandises qu’il importait s’adaptaient bien aux besoins des pays destinataires.

Il lui arriva, par exemple, d’importer des éventails japonais au Spitzberg et des bassinoires au Congo.

Dégoûté du commerce, il partit au Canada dans le but de faire de la haute banque. De mauvais jours luirent pour lui, et il se vit contraint, afin de gagner sa vie, d’embrasser la profession de scaphandrier.

Les scaphandriers étaient fortement exploités à cette époque. Tirouard les réunit en syndicat et organisa la grève générale des scaphandriers du Saint-Laurent.

Fait assez curieux dans l’histoire des grèves, ces braves travailleurs ne demandaient ni augmentation de salaire ni diminution de travail.

Tout ce qu’ils exigeaient, c’était le droit absolu de ne pas travailler par les temps de pluie.

Ajoutons qu’ils eurent vite gain de cause.

Tirouard s’occupa dès lors du dressage de toutes sortes de bêtes. Le succès couronna ses efforts.

Tirouard dressa la totalité des animaux de la création, depuis l’éléphant jusqu’au ciron.

Mais ce fut surtout dans le dressage de la sardine à l’huile qu’il dépassa tout ce qu’on avait fait jusqu’à ce jour.

Rien n’était plus intéressant que de voir ces intelligentes petites créatures évoluer, tourner, faire mille grâces dans leur aquarium.

Le travail se terminait par le chœur des soldats de Faust chanté par les sardines, après quoi elles venaient d’elles-mêmes se ranger dans leur boîte d’où elles ne bougeaient point jusqu’à la représentation du lendemain.

À présent, Tirouard, riche et officier d’académie, goûte un repos qu’il a bien mérité.

J’ai visité hier son merveilleux hôtel de l’impasse Guelma, où j’ai particulièrement admiré les jardins suspendus qu’il a fait venir de Babylone, à grands frais.

 

Postes et télégraphes

 

Je descendis à la station de Baisemoy-en-Cort, où m’attendait le dog-cart de mon vieil ami Lenfileur.

Dans le train, je m’étais aperçu d’un oubli impardonnable (véritablement impardonnable) et ma première préoccupation, en débarquant, fut de me faire conduire au bureau des Postes et Télégraphes, afin d’envoyer une dépêche à Paris.

Le bureau de Baisemoy-en-Cort se fait remarquer par une absence de confortable qui frise la pénurie.

Dans une encre décolorée et moisie, mais boueuse, je trempai une vieille plume hors d’âge et je griffonnai, à grand-peine, des caractères dont l’ensemble constituait ma dépêche.

Une dame, plutôt vilaine, la recueillit sans bienveillance, compta les mots et m’indiqua une somme que je versai incontinent sur la planchette du guichet.

J’allais me retirer avec la satisfaction du devoir accompli lorsque j’aperçus dans le bureau, me tournant le dos, une jeune femme occupée à manipuler un Morse fébrilement.

Jeune ? probablement. Rousse ? sûrement. Jolie ? pourquoi pas !

Sa robe noire, toute simple, moulait un joli corps dodu et bien compris.

Sa copieuse chevelure, relevée en torsade sur le sommet de la tête, dégageait la nuque, une nuque divine, d’ambre clair, où venait mourir, très bas dans le cou, une petite toison délicate, frisée – insubstantielle, on eût dit.

(Si on a du poil à l’âme, ce doit être dans le genre de cette nuque-là.)

Et une envie me prit, subite, irraisonnée, folle, d’embrasser à pleine bouche les petits cheveux d’or pâle de la télégraphiste.

Dans l’espoir que la jeune personne se retournerait enfin, je demeurai là, au guichet, posant à la buraliste des questions administratives auxquelles elle répondait sans bonne grâce.

Mais la nuque transmettait toujours.

À la porte du bureau, mon ami Lenfileur s’impatientait. (Sa petite jument a beaucoup de sang.)

Je m’en allai.

 

* * *

 

Ce serait me méconnaître étrangement, en ne devinant point que le lendemain matin, à la première heure, je me présentais au bureau de poste.

Elle y était, la belle rousse, et seule.

Cette fois elle fut bien forcée de me montrer son visage. Je ne m’en plaignis pas, car il était digne de la nuque.

Et des yeux noirs, avec ça, immenses.

(Oh ! les yeux noirs des rousses !)

J’achetai des timbres, j’envoyai des dépêches, je m’enquis de l’heure des distributions ; bref, pendant un bon quart d’heure, je jouai au naturel mon rôle d’idiot passionné.

Elle me répondait tranquillement, posément, avec un air de petite femme bien gentille et bien raisonnable.

Et j’y revins tous les jours, et même deux fois par jour, car j’avais fini par connaître ses heures de service, et je me gardais bien de manquer ce rendez-vous, que j’étais le seul, hélas ! à me donner.

Pour rendre vraisemblables mes visites, j’écrivais des lettres à mes amis, à des indifférents.

J’envoyai notamment quelques dépêches à des personnes qui me crurent certainement frappé d’aliénation.

Jamais de ma vie je ne m’étais livré à une telle orgie de correspondance.

Et chaque jour, je me disais : « C’est pour cette fois ; je vais lui parler ! »

Mais, chaque jour, son air sérieux me glaçait, et, au lieu de lui dire : « Mademoiselle, je vous aime ! » je me bornais à balbutier : « Un timbre de trois sous, s’il vous plaît, mademoiselle. »

 

* * *

 

La situation devenait intolérable.

Comme ma villégiature tirait à sa fin, je résolus d’incendier mes vaisseaux, et de risquer le tout pour le tout.

J’entrai au bureau et voici la dépêche que j’envoyai à un de mes amis :

 

Coquelin Cadet,

17, boulevard Haussmann, Paris,

Je suis éperdument amoureux de la petite télégraphiste rousse de Baisemoy-en-Cort.

 

Je m’attendais, pour le moins, à voir se roser son inoubliable peau blanche.

Eh bien, pas du tout !

De son air le plus posé, elle me dit ces simples mots :

– Quatre-vingt-quinze centimes.

Totalement affalé par ce calme impérial, je me fouillai (sans jeu de mots) pour solder ma dépêche.

Pas un sou de monnaie dans ma poche. Alors, je tirai de mon portefeuille un billet de mille francs .

La jeune fille le prit, l’examina soigneusement, le palpa...

L’examen fut sans doute favorable, car sa physionomie se détendit brusquement en un joli sourire qui découvrit les plus affriolantes quenottes de la création.

Et puis, sur un ton bien parisien, et même bien neuvième-arrondis-sement, elle me demanda :

– Faut-il rendre la monnaie, monsieur ?

 

Pète-Sec

 

– Ton ami Pète-Sec commence à devenir rudement rasant, affirma Trucquard en se jetant tout habillé sur son lit.

Rien n’était plus vrai : ce terrible Pète-Sec, lequel d’ailleurs n’avait jamais été mon ami, commençait à devenir rudement rasant.

De son vrai nom, il s’appelait Anatole Duveau et était le fils de M. Duveau et Cie, soieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et Cie), rue Vivienne, à Paris.

Pour le moment, il exerçait les fonctions de sous-lieutenant de réserve dans la compagnie où j’évoluais, pour ma part, en qualité de réserviste de deuxième classe (ce n’est pas la capacité qui m’a manqué pour arriver, mais bien la conduite).

Dès le premier jour, ce Duveau mérita son sobriquet de Pète-Sec et fut notre bête noire à tous.

Alors que les officiers de l’active se conduisaient à notre égard comme les meilleurs bougres de la terre, lui, Pète-Sec, faisait une mousse de tous les diables et un zèle dont la meilleure part consistait à nous submerger de consigne, salle de police et autres apanages.

Ah ! le cochon !

Comme nous n’étions pas venus, en somme, à Lisieux pour coucher à la boîte, nous résolûmes, quelques réservistes et moi, de mettre un frein à l’ardeur de ce soyeux en délire, et notre procédé mérite vraiment qu’on le relate ici.

 

* * *

 

Le colonel, ou plutôt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux ne comporte que le 4e bataillon et le dépôt, avait autorisé à coucher en ville tous les réservistes mariés et accompagnés de leur épouse.

Bien que célibataire à cette époque (et encore maintenant, d’ailleurs), je déclarai effrontément être consort et j’obtins mon autorisation.

Inutile d’ajouter qu’une foule de garçons dans mon cas agirent comme moi, et si la Société des Lits Militaires avait tant soit peu de cœur, elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude.

Le brave lieutenant-colonel avait ajouté au rapport que les réservistes couchant en ville devaient réintégrer leurs logements aussitôt après la retraite sonnée.

Cette dernière clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte.

L’exercice fini, on rentrait chez soi se livrer à des soins de propreté, après quoi on dînait. Et puis on tâchait vaguement de tuer la soirée au concert du café Dubois ou à l’Alcazar (!) de la rue Petite-Couture.

D’autres se rendaient en des logis infâmes de la rue du Moulin-à-Tan, mais si c’est de la sorte que ces gaillards-là se préparaient à reprendre l’Alsace et la Lorraine, alors macache ! comme on dit en style militaire.

Au commencement, tout alla bien : des officiers nous coudoyaient, nous reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais voilà-t-il pas qu’un soir le terrible sous-lieutenant Pète-Sec s’avisa de faire un tour au concert.

Ce fut dès lors une autre paire de manches. Nous ayant aperçus dans la salle, il nous invita, sans courtoisie apparente, à rompre immédiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours.

Cette perspective décida de notre attitude : nous rompîmes.

Mais nous rompîmes la rage au cœur, et bien décidés à tirer de Pète-Sec une éclatante vengeance.

Laquelle ne se fit pas attendre.

Quarante-huit heures après cette humiliation, voici ce qui se passait au café Dubois, sur le coup de neuf heures et demie :

 

* * *

 

Pète-Sec entre et jette un regard circulaire pour s’assurer s’il n’y a pas d’hommes dans le public.

Comme mû par la force de l’habitude, un jeune homme se lève, porte gauchement la main à la visière de son chapeau (c’est une façon de s’exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers.

L’œil de Pète-Sec s’illumine : voilà un homme en défaut !

– Qu’est-ce que vous foutez ici, à cette heure-là ?

– Mais, mon lieutenant...

– Il n’y a pas de mon lieutenant. Payez et rompez !

– Mais, mon lieutenant...

– Vous avez entendu, n’est-ce pas ? Payez et rompez !

– Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal à personne en prenant un grog et en entendant de la bonne musique avant d’aller me coucher.

– Vous savez bien que le colonel...

– Le colonel ! Je m’en fous !

– Vous vous foutez du colonel !

– Oui, je me fous du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pète-Sec !

C’en était trop !

Pète-Sec, suffoqué d’indignation, interpella deux sergents qui se trouvaient là, en vertu de leur permission de dix heures :

– Empoignez-moi cet homme-là et menez-le à la boîte !

Cet homme-là acheva de boire son grog, régla sa consommation et dit simplement :

– Vous avez tort de me déranger, mon lieutenant. Ça ne vous portera pas bonheur.

– Taisez-vous et donnez-moi votre nom.

– Je m’appelle Guérin (Jules).

– Votre matricule ?

– Souviens pas !

– Je vous en ferai bien souvenir, moi !

Les deux sous-officiers emmenèrent l’homme, pendant que Pète-Sec grommelait, indigné :

– Ah ! tu te fous du colonel !

 

* * *

 

Le lendemain matin, ce fut du joli ! En arrivant au poste, Anatole trouva le sergent de garde en proie à la plus vive perplexité.

– Mon lieutenant, qu’est-ce que c’est donc que ce civil que vous avez fait coffrer hier soir ? Ah ! il en a fait un potin toute la nuit !... Tenez, l’entendez-vous qui gueule ?

Anatole avait pâli.

Diable ! si l’homme d’hier n’était pas un réserviste...

Précisément, un caporal amenait le prisonnier.

– Ah ! c’est vous mon petit bonhomme, s’écria le captif, qui m’avez fait arrêter hier sans l’ombre d’un motif ! Eh bien, vous vous êtes livré à une petite plaisanterie qui vous coûtera cher !

Pète-Sec était livide :

– Vous n’êtes donc pas réserviste ?

– Ah çà, est-ce que vous me prenez pour un sale biffin comme vous ? Je sors des Chass’d’Af’, moi !

– Vous me voyez au désespoir, monsieur...

– Vous m’avez arrêté illégalement et séquestré arbitrairement. Je vais de ce pas déposer une plainte chez le procureur de la République !

Pendant cette scène, des hommes s’étaient attroupés devant le poste, et un adjudant venait s’enquérir des causes du scandale.

Pète-Sec versa rapidement dans l’oreille du séquestré quelques paroles qui semblèrent le calmer.

Ils s’éloignèrent tous deux, causant et gesticulant.

Au bout de quelques minutes, dans un petit café voisin, Pète-Sec tirait de sa poche un objet qui ressemblait furieusement à un carnet de chèques, en détachait une feuille sur laquelle il traçait de fiévreux caractères et regagnait la caserne où il ramassait immédiatement huit jours d’arrêts, pour arriver en retard à l’exercice.

 

* * *

 

Le soir même, un fort lot de réservistes, après un copieux dîner en le meilleur hôtel de Lisieux, passaient une soirée exquise au café Dubois.

On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois qu’elles le dégustassent aux cris mille fois répétés de : « Vive Pète-Sec ! »

C’était bien le moins !

À partir de ce jour, le redoutable Pète-Sec devint doux comme un troupeau de moutons. On lui aurait taillé une basane en pleine salle du rapport qu’il n’aurait rien dit.

Il s’abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de Lisieux.

 

* * *

 

Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu’il rentra chez lui et qu’un personnel obséquieux s’empressa :

– Bonjour, mon lieutenant !... Comment ça va, mon lieutenant ?... Avez-vous fait bon voyage, mon lieutenant ?

Mon lieutenant par-ci ! Mon lieutenant par-là !

Anatole Duveau s’écria d’une voix sombre :

– Le premier qui m’appelle : mon lieutenant, je le fous à la porte !

 

Un mécontent

 

L’homme qui, sur le trottoir, attendait l’omnibus Batignolles-¬Clichy-Odéon en même temps que moi, certainement je le connaissais, mais où l’avais-je vu, et comment s’appelait-il ? Cruelle énigme !

Sans être un jeune homme, c’était un homme jeune encore.

Ses traits, ses façons, toute son allure indiquaient un personnage inquiet, susceptible et ronchonneur.

Enfin l’omnibus arriva.

À l’appel des numéros, la foule se rua, pataugeant dans la boue qui, ce jour-là, couvrait Paris de son manteau fluide et particulièrement copieux.

Le 7, le 8, le 9 montèrent.

L’homme jeune encore, porteur du numéro 10, grommela des paroles de désappointement qui se conclurent par le cri de : Vive Boulan¬ger !

– Allons ! bon, pensai-je, un mécontent !

Nouvelle attente, nouvel omnibus, nouveau pataugeage.

Cette fois-ci, nous pûmes monter sur la plate-forme, mon provisoire inconnu et moi.

Je payai ma place au moyen de trois décimes de bronze.

L’homme en fit autant à l’aide d’une pièce de 2 francs, sur laquelle le conducteur lui rendit une somme de 1 fr. 70 exclusivement composée de monnaie de billon.

– Que voulez-vous que je fasse de toute cette mitraille ? s’écria l’homme exaspéré.

– Je regrette beaucoup, répondit le conducteur avec une courtoisie qu’on a peu coutume de rencontrer chez cet ordre de fonctionnaires, mais je n’ai pas une seule pièce blanche dans ma sacoche.

Toujours grommelant, l’homme distribua ses trente-quatre sous dans des poches différentes et poussa un second cri de : Vive Bou¬langer !

À ce moment, il m’aperçut, me reconnut et serra ma main avec les signes extérieurs de la plus vive allégresse.

– Je suis sûr que tu ne me reconnais pas ? fit-il.

– Si, si, mais je ne me rappelle pas bien...

– Je l’aurais parié !... Il n’y a qu’à moi que cela arrive. Je recon¬nais tous mes amis, et pas un seul de mes amis ne me reconnaît... Vive Boulanger !

Il se décida à se nommer : Fortuné Bidard, et tout de suite je reconnus mon vieux camarade de collège.

Fortuné Bidard ! Si jamais un nom s’appliqua mal à une person¬nalité, c’est bien celui-là.

Dès sa plus tendre enfance, la vie ne fut pour lui qu’une perpétuelle récolte de guignes, qu’une forêt de gaffes, qu’un ouragan de pensums immérités.

Chaque journée se marquait par un épisode malencontreux survenu à Bidard en classe, dans la rue ou dans sa famille.

Excellent élève, il n’arrivait jamais à décrocher le plus petit prix ou le moindre accessit.

C’est à croire qu’une légion de mauvais petits démons tourbillonnait autour de Fortuné, s’ingéniant à faire rater ses pauvres entreprises.

Une aventure, entre autres :

Un jour, on faisait une composition de mathématiques pour le concours général. Fortuné travaillait avec un acharnement mêlé de joie. Évidemment, ça marchait bien.

Tout à coup, Bidard s’essuya le front et se frotta les mains d’un air absolument satisfait.

– Tu as fini ? lui demandai-je à voix basse.

– Oui, je n’ai plus qu’à mettre au net... Épatant, mon cher, je n’ai pas manqué un problème.

Puis, avant de recopier sa composition, il leva le bras droit et fit claquer ses doigts. Le pion comprit et voulut bien acquiescer.

L’absence de Bidard fut courte.

Il revint à la hâte, ajustant ses bretelles, s’assit à sa place et poussa un grand cri qui nous alla droit au cœur.

Parmi les papiers qu’il avait emportés, vous savez où, se trouvaient les feuillets du fameux brouillon si réussi.

Allez donc le chercher maintenant ! Bien entendu, le temps lui manqua pour refaire sa composition et, encore une fois, un joli prix de mathématiques lui passa sous le nez.

Infortuné Bidard ! Il m’apprit que la chance avait continué à lui tourner le dos avec la même obstination.

– Rien ne me réussit, mon pauvre ami. J’ai travaillé comme un nègre et j’ai eu toutes les peines du monde à passer mes examens. Et tu veux que je sois content ? Allons donc !... Vive Boulanger !

– Vive Boulanger !

– Et les femmes, donc ! C’est encore ça qui me réussit ! Je ne te parlerai pas de mes débuts en matière de femmes, je te ferais dresser les cheveux sur la tête. Mais dernièrement, j’avais une petite amie, bien gentille, bien douce et que je croyais fidèle. Elle s’appelait Caroline. Un jour, j’arrive seul au café, où nous avions l’habitude d’aller, Caro¬line et moi. Un de mes amis me demande : « Qu’est-ce que tu as donc fait de Caroline ? » Je ne sais pas ce qui me passe par la tête, je veux faire une blague et je lui réponds : « Caroline, je l’ai lâchée ! » Alors, lui, me serre la main et me dit : « Eh bien, mon vieux, je te félicite de t’être débarrassé de cette petite grue qui t’a trompé avec tous tes amis, sans compter les indifférents. » Je me suis informé : c’était vrai. Et tu veux que je sois content ?... Allons donc !... Vive Boulanger !

– Vive Boulanger !

– Mais, je vais te quitter... Imagine-toi que je vais faire ma première visite à ma fiancée, une personne charmante, la fille d’un marchand de stores de la rue Richelieu... Je ne sais pas, mais j’ai comme un pressentiment qu’il va m’arriver quelque chose d’ici là. Nous voilà presque arrivés... Tiens, c’est là. Au revoir !

– Au revoir !

Fortuné Bidard me serra la main et descendit.

Il descendit même beaucoup plus bas qu’il ne le souhaitait, car je le vis s’étaler, de tout son long, sur le sol qui, ce jour-là (je vous l’ai déjà dit), s’enduisait d’une jolie boue bien grasse, bien noire et bien surabondante.

Bidard se releva furieux, et l’omnibus était déjà arrivé à la hauteur de la Bibliothèque nationale, que j’entendais encore des cris de : Vive Boulanger !

– Vive Boulanger ! répétai-je, apitoyé.

 

Le post-scriptum

ou

Une petite femme bien obéissante

 

Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami à la gare, après que le train est parti. Je n’en sais rien et ne tiens nullement à le savoir.

Quant à moi, je n’ai nulle honte à conter mon attitude en cette circonstance ; je vais au buffet de ladite gare et demande un vermouth-cassis (très peu de cassis) pour noyer ma détresse. Car le poète l’a dit : Partir, c’est mourir un peu.

Au cas où l’heure du départ ne coïncide pas avec celle de l’apéritif, je prends telle autre consommation en rapport avec le moment de la journée.

C’est ainsi que mardi dernier, sur le coup de six heures et demie de relevée, je me trouvais attablé, au buffet de la gare de Lyon, devant une absinthe anisée (très peu d’anisette).

La personne que je venais d’accompagner (ce détail ne vous regarde en rien, je vous le donne par pure complaisance) était une jeune femme d’une grande beauté, mais d’un caractère ! que je me sentais tout aise de voir s’en aller vers d’autres cieux.

Je n’avais pas plus tôt trempé mes lèvres dans la glauque liqueur, qu’un homme venait s’asseoir à la table voisine de la mienne.

Ce personnage commanda un amer curaçao (très peu de curaçao) et de quoi écrire.

Après s’être assuré que l’amer qu’on lui servait était bien de l’amer Michel, et le curaçao du vrai curaçao de Reichshoffen, l’homme mit la main à la plume et écrivit deux lettres.

La première, courte, d’une élaboration facile, s’enfourna bientôt dans une enveloppe qui porta cette adresse :

 

Monsieur le colonel I.-A. du Rabiot

Hôtel des Bains

à Pourd-sur-Alaure.

 

La seconde lettre coûta plus d’efforts que la première.

Certains alinéas coulaient de sa plume, rapides, cursifs, tout faits. D’autres phrases n’arrivaient qu’au prix de mille peines.

Deux ou trois fois, il déchira la lettre et la recommença.

À un moment, je vis le pauvre personnage écraser, du bout de son doigt, une larme qui lui perlait aux cils.

Cet homme évidemment écrivait à l’aimée. (Les femmes sauront-elles jamais le mal qu’elles nous font ?)

Tout prend fin ici-bas, même les lettres d’amour. Quand les quatre pages furent noircies de fond en comble, l’homme les enferma, comme à regret, dans une enveloppe sur laquelle il écrivit cette suscription :

 

Madame Louise du R...

Poste restante

à Pourd-sur-Alaure.

 

– Garçon, commanda-t-il alors d’une voix forte, deux timbres de trois sous !

– Voilà, monsieur, répondit le garçon.

Jusqu’à présent, la physionomie du monsieur avait présenté toute l’extériorité de l’abattement mélancholieux.

Soudain, une flambée furibarde illumina sa face.

D’un doigt rageur, il déchira l’enveloppe de Madame Louise du R... et ajouta à la lettre un petit post-scriptum certainement pas piqué des hannetons.

Ce post-scriptum ne comportait que deux lignes, mais deux lignes, à n’en pas douter, bien tapées. – Attrape, ma vieille !

Je commençais à m’intéresser fort à cette petite comédie, facile à débrouiller d’ailleurs.

L’homme était évidemment l’ami du colonel I.-A. du Rabiot et l’amant de la colonelle Louise.

Le colonel, je l’apercevais comme une manière de Ramollot soignant ses douleurs aux bains de Pourd-sur-Alaure.

Quant à Louise, je l’aimais déjà tout bêtement :

– Garçon, commandai-je alors d’une voix forte, l’indicateur !

– Voilà, monsieur, répondit le garçon.

Il y avait un train à 7 h 40 pour Pourd-sur-Alaure.

Le temps de manger un morceau sur le pouce, et je pris mon billet.

Pourd-sur-Alaure est une petite station thermale encore assez peu connue, mais charmante, et située, comme dit le prospectus, dans des environs merveilleux.

J’arrivai vers minuit, et me fis conduire à l’hôtel des Bains.

Je rêvai de Louise, et la matinée me sembla longue.

Enfin la cloche sonna pour le déjeuner. Mon cœur battit plus fort que la cloche : j’allais voir Louise, celle qui méritait des lettres si tendres et des post-scriptum si courroucés.

Et je la vis.

Petite, toute jeune, très forte, d’un blond ! pas extraordinairement jolie, mais juteuse en diable ! Louise abondait en plein dans mon idéal de ce jour.

Elle lisait, en attendant le colonel, une lettre que je reconnus. Au post-scriptum, elle eut un sourire, un drôle de sourire, et enfouit sa lettre dans sa poche.

Le colonel, traînant la patte, arrivait à son tour.

– J’ai reçu un mot d’Alfred, dit-il.

– Ah !

– Oui, il te dit bien des choses.

– Ah !

Et toute la grasse petite personne de Louise fut secouée d’un long frisson de rire fou et muet.

Elle s’aperçut que je la dévorais des yeux, et n’en parut pas autrement fâchée.

Au dessert, nous étions les meilleurs amis du monde.

L’après-midi ne fit qu’accroître notre mutuelle sympathie.

Le dîner resserra nos liens.

La soirée au Casino fut définitive.

Sur le coup de dix heures, elle me demanda simplement :

– Quel est le numéro de votre chambre à l’hôtel ?

– Dix-sept.

– Filez... Dans cinq minutes je suis à vous.

Au bout de cinq minutes, elle arrivait.

– Mais, votre mari ?... fis-je timidement.

– Ne vous occupez pas de mon mari, il joue au whist. Vous savez ce que ça veut dire whist en anglais ?

– Silence.

– Précisément ! Eh bien, taisez-vous et faites comme moi !

En un tour de main, elle se défit de ses atours.

En un second tour de main, elle se glissa, rose couleuvre, emmy les blancs linceux.

En un troisième tour de main, si j’ose m’exprimer ainsi, elle me prodigua ses suprêmes faveurs.

Une ligne de points, s.v.p.

.............................................................................

Quand nous eûmes fini de rire, nous causâmes.

– Et Alfred ! demandai-je, sarcastique.

– Vous connaissez donc Alfred ? fit-elle, un peu étonnée.

– Pas du tout, je sais seulement qu’il vous a écrit hier... surtout un post-scriptum !

– Ah ! oui, un post-scriptum !... Eh bien, il a raté une belle occasion de se tenir tranquille, celui-là, avec son post-scriptum ! Voulez-vous le lire, son post-scriptum ?

– Volontiers.

Voici ce que disait le post-scriptum :

« P.S. – Et puis, au fait, je suis bien bête de me faire tant de bile pour toi ! Va donc te faire f... ! »

Ce dernier mot en toutes lettres.

– ......................! ajouta Louise d’un ton cynique, mais vraiment si rigolo !

 

A new boating

 

Voilà bien huit jours que je n’avais vu mon vieil Henry Villier-Gauthars. Un peu inquiet, je montai chez lui.

Carré dans un énorme fauteuil, drapé d’une ample robe de chambre, l’air affalé, Henry buvait à petits coups le contenu d’un océanesque bol de tilleul (tilia europoea Linn.)

– Tu es malade, mon pauvre vieux ? fis-je, apitoyé.

– Ça va mieux, je te remercie, mais j’ai bien fait de me soigner. Sans cela, je serais aujourd’hui à Sainte-Anne.

– À Sainte-Anne !

– Oui, mon ami, ou dans tout autre refuge d’aliénés.

– Tu blagues ?

– Pas l’ombre ? Imagine-toi que dans le boulevard des Batignolles... Tu connais le boulevard des Batignolles ?

– Comme ma poche.

– Eh bien, j’y ai vu passer des bateaux !

– Des bateaux ? boulevard des Batignolles !

– Oui, mon vieux, des bateaux ? Six petits bateaux remorqués par un petit vapeur.

Certes je connais le boulevard des Batignolles comme pas un. Je l’ai exploré dans tous les sens, je n’y ai jamais rencontré la moindre trace de navigation tant à voiles qu’à vapeur.

Aussi l’état mental de mon ami, me parut-il considérablement avarié. Je le priai de me raconter par le menu les détails de son aventure.

 

* * *

 

« Voici, fit-il.

Un soir de la semaine dernière, à force d’avoir absorbé des flots de boissons fermentées et d’injaugeables spiritueux, je me trouvai saoul, mais saoul, tu sais, comme un chien dans un jeu de quilles.

Une petite femme que je rencontrai au Divan Japonais me parut la coalition même de toutes les perfections et de toutes les grâces.

Elle accepta, sans façon, que je partageasse sa couche, et nous voilà partis en voiture dans une direction que je ne songeai même pas à remarquer.

Après avoir essayé, mais en vain, de tenir à la dame quelques galants propos, je m’endormis comme une brute que j’étais.

Je me réveillai dans la nuit, la tête lourde, le cœur pas bien d’aplomb, en proie à ce phénomène bien connu des buveurs et que les gens de basse extraction qualifient gueule de bois (Xylostome serait plus scientifique).

Un peu d’air, pensai-je, me fera grand bien, et je me mis à la fenêtre.

Il faisait noir comme dans une cave d’Haïti.

Où diable étais-je ?

Je croyais bien reconnaître une chaussée en bas, avec des trottoirs et des arbres ; mais j’abandonnai mon idée en voyant passer lentement six petits bateaux gréés en sloop et remorqués par un vapeur dont je ne distinguais pas bien la forme.

– Tiens ! me dis-je, c’est un canal. Mais quel canal ?

Et comme le froid m’avait saisi, je me recouchai.

Il faisait grand jour quand je me réveillai pour la seconde fois.

– Où suis-je ? demandai-je à la dame.

– Mais... chez moi, mon petit chat.

– Où ça, chez toi ?

– Boulevard des Batignolles.

– Alors, c’est le boulevard des Batignolles qu’on aperçoit de ta fenêtre ?

– Mais oui, mon petit chat.

– Vous mentez, madame ! Ce n’est pas le boulevard des Batignolles, c’est un canal !

– Comment ça, un canal ?

– Parfaitement ! Un canal... J’y ai vu passer des bateaux, cette nuit.

– Tu as rêvé, mon petit chat.

– Non, je n’ai pas rêvé, j’ai vu des bateaux.

Je m’habillai et sortis, non sans avoir largement rémunéré l’impudique créature.

C’était bien le boulevard des Batignolles, mais, alors, les bateaux ?...

Car je n’avais pas rêvé, tu entends bien ? Je n’avais pas rêvé ! J’étais sûr d’avoir vu des bateaux, comme je te vois, toi.

Alors, j’ai eu le trac !

Je suis allé voir Charcot, qui m’a défendu les alcools, les dames et différents autres accessoires.

J’en suis au bromure et à l’hydrothérapie.

Je vais mieux, mais il était temps !

Si je ne m’étais pas soigné, j’en serais peut-être, aujourd’hui, à voir l’escadre de l’amiral Gervais évoluer dans le passage Stevens. »

 

* * *

 

Pauvre Villier-Gauthars !

Je pensai qu’un peu de distraction lui ferait du bien et je le décidai à m’accompagner à la fête d’une localité voisine de Paris, dont il m’est impossible de donner le nom (à moins d’être le dernier des goujats).

Nous visitâmes la belle Férid’jé, nous glissâmes sur les Montagnes-Russes (Vive la Russie !), nous galopâmes sur des chevaux en bois, nous frémîmes chez Bidel ; bref, nous étions en train d’épuiser la coupe des voluptés foraines, quand, tout à coup, Villier-Gauthars leva les bras au ciel.

– Allons, bon ! pensai-je, une crise !

– Mon Dieu ! clamait-il, les bateaux ! les bateaux !

– Voyons, voyons, calme-toi.

– Les bateaux ! Les voilà, les bateaux que j’ai vu passer boulevard des Batignolles !

– Du calme, mon pauvre ami, du calme !

– Mon Dieu, mon Dieu ! Faut-il que je sois bête ! Faut-il que je sois bête !

Et impossible de tirer de lui autre chose que ce Faut-il que je sois bête ! Faut-il que je sois bête !

Après quelques minutes d’un rire épileptiforme, il me désigna le divertissement connu sous le nom de la Mer sur Terre, lequel se compose de petits bateaux mus et agités circulairement par un moteur à vapeur. Chacun peut y goûter, pour une somme dérisoire, l’impression charmante du roulis et du tangage.

Pour se rendre d’une fête à une autre, l’entrepreneur de ce divertissement attelle ses bateaux à son moteur (construit en forme de locomotive routière).

C’étaient ces bateaux-là que Villier-Gauthars avait vus, boulevard des Batignolles, en une nuit de débauche.

 

* * *

 

Maintenant, il était tout à fait guéri.

– Faut-il que je sois bête ! répéta-t-il encore une fois.

Et il ajouta :

– Un bock, hein !

– Volontiers.

Ce bock fut suivi d’innombrables autres boissons.

Et à chaque verre, comme pour s’excuser, mon ami disait :

– Ce sacré bromure m’a foutu une soif !!!

 

Le langage des fleurs

 

Je conçois, à la rigueur, qu’un touriste ayant passé un siècle ou deux loin d’un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux palais ; mais tel n’était pas mon cas.

Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de rencontrer, à l’un des endroits de la côte qui m’étaient les plus familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que j’étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l’année dernière, ni là ni ailleurs.

Mon flair de détective m’amena à penser que ces ruines étaient factices et de date probablement récente.

Le castel en question présentait, d’ailleurs, un aspect beaucoup plus ridicule que sinistre ; tout y sentait le toc à plein nez : créneaux ébréchés, tours démantelées, mâchicoulis à la manque, fenêtres ogivales masquées de barreaux dont l’épaisseur eût pu défier les plus puissants barreau-mètres ; c’était complètement idiot. Une petite enquête dans le pays me renseigna tout de suite sur l’histoire de cette néo-vieille construction et de son propriétaire.

Ancien pédicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est baron à peu près comme moi je suis archimandrite, avait acquis une immense fortune dans l’exercice de ces délicates fonctions.

(Car au risque de défriser certaines imaginations lyriques, je ne vous cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva, à l’instar de vous et de moi, se trouve à la tête de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend pas les reines).

Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque ça a l’air de lui faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bête comme ses pieds, qui sont énormes.

Sa femme, qu’il a ramenée de la Bulgarie occidentale, présente l’apparence d’une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement adultérine. Cette Bulgare de l’Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on dit plus communément à Paris) trompe, en effet, son mari, à jet continu, si j’ose m’exprimer ainsi, avec des cantonniers.

Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutôt que des facteurs ruraux ou des attachés d’ambassade ? Mystères du cœur féminin !

La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire. Voilà pourquoi la route de Trouville à Honfleur fut si mal entretenue, cet été, quand eux l’étaient si bien.

Le baron Lagourde s’était fixé l’année dernière dans le pays ; il y avait acheté une propriété admirablement située d’où l’on découvrait un panorama superbe : à droite, la baie de la Seine ; en face, la rade du Havre ; à l’ouest, le large.

Sans perdre un instant, l’ex-pédicure royal aménagea sa nouvelle acquisition selon son esthétique et ses goûts féodaux.

En un rien de temps, le manoir sortit de terre ; des ouvriers spéciaux lui donnèrent ce cachet d’antiquaille sans lequel il n’est rien de sérieusement féodal. Pour compléter l’illusion, de vrais squelettes chargés de chaînes furent gaiement jetés dans des culs-de-basse-fosse.

Le baron eût été le plus heureux des hommes en son simili Moyen Âge sans l’entêtement du père Fabrice. Plus il insistait, plus le père Fabrice s’entêtait. On peut même dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, que le père Fabrice s’ostinait.

L’objet du débat était un pré voisin, pas très large, mais très long, qui dominait la féodalité du baron et d’où l’on avait une vue plus superbe encore, un pré qui pouvait valoir dans les six cents francs, bien payé.

Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et finalement, d’offre en offre, deux mille francs.

– Ça vaut mieux que ça, monsieur le baron, ça vaut mieux que ça, goguenardait le vieux finaud en branlant la tête.

Mais cette somme de deux mille francs fut l’extrême limite des concessions et le baron ne parla plus de l’affaire.

Un jour de cet été, le châtelain-pédicure, grimpé sur l’une de ses tours, explorait l’horizon à l’aide d’une excellente jumelle Flammarion.

Tout près de la côte, un yacht filait à petite vapeur : sur le pont, des messieurs et des dames braquaient eux-mêmes des jumelles dans la direction du castel et semblaient en proie à d’homériques gaietés. Ils se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement.

Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir légèrement froissé. Était-ce de son manoir que l’on riait ainsi ?

Le lendemain, à la même heure, le même yacht revint, accompagné, cette fois, de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestèrent, comme la veille, une bonne humeur débordante.

Tous les jours qui suivirent, même jeu.

Des flottilles entières vinrent, ralentissant l’allure dès que le castel était en vue. À bord, les passagers paraissaient goûter d’ineffables plaisirs.

Les pêcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient plus sans se divertir bruyamment.

Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l’opulent Ephrussi jusqu’à mon grabugeux ami Baudry dit la Rogne, s’amusa durant de longues semaines, comme tout un asile de petites folles.

Très inquiet, très vexé, très tourmenté, le baron résolut d’en avoir le cœur net et de se rendre compte par lui-même des causes de cette hilarité désobligeante.

Un beau matin, il fréta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers l’endroit où les gens semblaient prendre tant de plaisir.

Au bout d’un quart d’heure de navigation, son manoir lui apparut, plus féodal que jamais, et pas risible du tout. Qu’avaient-ils donc à se tordre, tous ces imbéciles !

Horreur subite ! Le baron n’en crut pas ses yeux ! La colère, l’indignation, et une foule d’autres sentiments féroces empourprèrent son visage. Il venait d’apercevoir... Était-ce possible ?

Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pré du père Fabrice s’étalait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel on aurait tracé une inscription jaune, et cette inscription portait ces mots effroyablement lisibles :

 

MONSIEUR

LE BARON LAGOURDE

EST COCU !

 

Le miracle était bien simple : cette vieille fripouille de père Fabrice avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu’on appelle boutons d’or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur donnait cette outrageante et précise signification : le père Fabrice avait fait de l’Anthographie sur une vaste échelle.

Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de honte devant la terrible phrase qui s’enlevait gaiement en jaune clair sur le vert sombre du pré.

– Monsieur le baron Lagourde est cocu ! Monsieur le baron Lagourde est cocu ! répétait-il complètement abruti.

Les rires des hommes qui l’accompagnaient le firent revenir à la réalité.

– Ramenez-moi à terre ! commanda-t-il du ton le plus féodal qu’il put trouver.

Il alla tout droit chez le maire.

– Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur le territoire de votre commune. C’est votre devoir de me faire respecter, et j’espère que vous n’y faillirez point.

– Insulté, monsieur le baron ! Et comment ?

– Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j’étais cocu !

– Comment cela ?... Sur son pré ?

– Parfaitement, avec des fleurs jaunes !

Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de l’excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n’aurait rien compris aux explications du baron.

Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une bonne grâce étonnée :

– Moi, monsieur le baron ! Moi, j’aurais osé écrire que monsieur le baron est cocu ! Ah ! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire capable d’une pareille chose !

– Allons sur les lieux, dit le maire.

Sur ces lieux, on put voir de l’herbe verte et des fleurs jaunes arrangées d’une certaine façon, mais il était impossible, malgré la meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette disposition. On était trop près.

(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se promènent, des existences entières, sur des in-quarto sans comprendre un traître mot aux textes les plus simples).

– Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S’il fallait être responsable !...

– Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis ?

– Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes insulté, puisque vous me le dites ; mais en tout cas, ce n’est pas sur le territoire de ma commune, puisque l’inscription n’y est pas lisible. Vous êtes insulté en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine !

Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui eût pu entraîner quelques longueurs.

– Allons, vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré ?

– Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque ça a l’air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne affaire ! Un pré où que les fleurs écrivent toutes seules !

Le soir même, l’essai d’anthographie du père Fabrice périssait sous la faux impitoyable du jardinier.

Maintenant, si j’ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu’il n’essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice l’année prochaine.

Le père Fabrice a pour l’opinion de ses concitoyens un mépris insondable.

 

Bébert

 

Le petit restaurant où, à cette époque, je prenais mon déjeuner (humble repas dont le montant, rarement inférieur à quatre-vingt-dix centimes, ne dépassa jamais vingt-deux sous), recrutait le plus clair de sa clientèle parmi les jeunes parfumeuses d’en face. Clientèle sobre aussi, mais aromatique, oh ! combien ! et si diversement !

Des jours, c’était le peu apéritif ylang-ylang qui dominait ; d’autres, le céphalalgique winter-green.

Ou bien on se croyait perdu en d’infinies moissons de géraniums, de violettes ou de tubéreuses. Dans tout cela la friture sentait drôlement.

Mais qu’importaient les essences, à nos appétits de vingt ans, pour qui le déjeuner était le meilleur repas de la journée et le dîner aussi.

Et puis, pourquoi voulez-vous que les roses nous dégoûtent du saucisson ?

Toutes ces petites parfumeuses étaient aussi jolies qu’elles sentaient bon.

Une, surtout !

Une pas plus grosse que ça ! et rousse, mais, vous savez, rousse jusqu’à l’indécence.

Oh ! petite rousse, vous ne saurez jamais comme je vous aimai tout de suite, et comme je contemplai goulûment votre nuque où venait mourir, très bas, en frisons fous, votre toison d’or fin !

Si blanche sa peau, qu’on n’en vit jamais de plus blanche.

Si noirs ses yeux, qu’on n’en verra jamais de plus noirs.

Deux escarboucles dans une jatte de lait, dirait Chincholle.

Un peu grande sa bouche, mais meublée si somptueusement !

Et puis, j’ai toujours adoré les un peu grandes bouches des petites rousses.

Avec cela, un air galopin et des drôles de mots.

Tout le temps elle chantait.

Et je crois bien que c’était d’elle, ces refrains-là, car je ne les ai jamais entendus ailleurs, ni les paroles ni la musique, délicieusement idiotes, d’ailleurs.

Elle sortait, tous les soirs, à sept heures.

Je l’attendais, et la conduisais un bout de chemin.

– Allons, bonsoir, disait-elle, place du Châtelet, rentrez chez vous, ça vaudra mieux que de dire des bêtises.

– Bonsoir.

Et je m’en allais docilement, mais j’aurais bien mieux aimé dire des bêtises.

Et en faire.

Un jour, elle m’avoua qu’elle avait un petit amoureux, un nommé Bébert.

C’est bête, mais je fus horriblement vexé et je vouai à ce Bébert la plus sanguinaire des haines.

Un petit Bébert sans importance, m’avait-elle dit, mais qu’elle aimait bien tout de même.

Et la rage au cœur, la voix amère, je m’informais chaque jour, avec une respectueuse ironie, de la santé de M. Bébert.

– Rentrez donc chez vous, ça vaudra mieux que de dire des bêtises.

Un soir, un samedi soir, elle ne me la jeta pas à la face, la phrase moqueuse et décevante.

Ce soir-là, je me rappellerai toujours, elle sentait la verveine, avec un rien de foin coupé.

Son bras s’appuya sur le mien.

Je traversai le Pont-au-Change, comme en un rêve, le boulevard du Palais comme en un délire. Pour franchir le pont Saint-Michel, il me poussa des ailes aux pieds. Durant le trajet du boulevard Saint-Michel tout notion du réel avait déserté mon cerveau.

Je demeurais au diable, là-haut, près de l’Observatoire.

Nous dînâmes chez moi.

Après le café elle mit dans ma main sa menotte blanche et me dit, d’une voix grave et lente que je ne lui connaissais pas :

– Si nous allions faire un tour au Luxembourg... avant.

Avant !

C’était l’aveu !

Car, pendant le dîner, nous n’avions parlé de rien.

Je me répétais le mot délicieux : Avant !

Et j’avais beau me cramponner à la réalité, je ne pouvais croire à mon bonheur.

Alors, puisqu’il y avait avant, il y aurait après et surtout pendant !

Nous fîmes un tour au Luxembourg, avant.

Et, tout de suite après, j’eus à ma libre disposition son joli petit corps lilial.

Lilial !... Ne souriez pas, vous pouvez m’en croire.

Son joli petit corps, blanc comme la Fleur de France, pur et immaculé comme elle !

Le lendemain matin, elle quitta mon domicile, comme aurait pu le faire une jeune souris élevée par une vieille anguille.

Je ne l’entendis pas sortir.

Le lundi, ses compagnes m’apprirent qu’elle ne devait plus revenir au magasin.

Inconnu son domicile, inconnue sa nouvelle adresse.

Ce fut après une longue année que je la rencontrai pour la première fois.

– Comme vous m’avez fait de la peine ! pleurnichai-je.

Elle me regardait comme avec un effort pour me reconnaître.

Puis elle éclata de rire :

– Ah ! oui ! c’est vous ! fit-elle.

Et elle me conta que, devenue modiste, elle était tout à fait avec Bébert maintenant, et très heureuse.

Je lui fis d’amers et tendres reproches.

– Comment, s’écria-t-elle, espèce de grand serin...

Et, à ce moment, elle me considéra du haut de sa petite taille, avec un infini mépris :

– Comment, espèce de grand serin, vous n’avez donc pas compris que, si je suis allée chez vous, c’était pour éviter à Bébert une corvée ridicule !

Depuis ce temps-là, quand je rencontre dans la rue des petites rousses qui sentent la verveine, je ne sais pas ce qui me retient de leur fiche des claques.

 

Miousic

 

(En ut ¾) Sol La Do, Si La Si Mi.

(F. BERNICAT.)

 

Cette année-là, c’est-à-dire en 18.. (ça ne me rajeunit pas), la nuit de Noël, notre réveillon avait dépassé les limites ordinaires d’un réveillon normal.

Je ne parle pas de la tenue des convives, laquelle fut parfaite, mais de la durée des agapes.

Le matin bleu, en effet, avait depuis longtemps passé sa gomme élastique sur l’or des étoiles que nous étions encore à table.

Chacun, serrant de très près sa chacune, abordait tour à tour les plus hauts sommets de l’esthétique et les non moins redoutables questions sociales.

Sans hésitation, on tranchait par troupeaux les nœuds gordiens les plus inextricables, et si, ce matin-là, on avait été le gouvernement... !

Ma chacune, à moi, était une ravissante grosse fille blonde, bébête, sentimentale, rose clair, demoiselle de magasin et sage.

C’est Lucie qu’elle s’appelait.

Ses yeux (oh ! ses yeux ! limpides comme ceux d’un tout petit enfant), sa bouche (oh ! sa bouche !) qui semblait avoir été cueillie, le matin même, sur le plus royal des cerisiers de Montmorency, ses cheveux blonds (d’un ton !) très fins et dont la multitude frisait l’indiscrétion, ses menottes (oh ! ses menottes !) uniquement composées de fossettes ; tout en elle, tout, compliqué d’un copieux extra-dry préalable, me mettait en des états dont la plus chaste description me ferait traîner devant la justice de mon pays.

Elle riait des bêtises que je lui disais.

Elle riait d’un joli rire idiot qui mettait le comble à mon ravissement.

Mon bras droit avait enlacé sa taille, ma main gauche tenait (à l’aise) ses deux mains et ma bouche mettait dans la fine toison de sa nuque des milliards de baisers immédiatement suivis d’autres milliards.

De longues chatouilles lui frémissaient au long du dos, et, toujours, elle riait, disant non, bêtement.

Tout à coup, une musique monta de la cour.

Un orgue de Barbarie matinal jouait la valse célèbre de François les Bas-Bleus ; Espérance en d’heureux jours... laquelle battait, à cette époque, le plein de son succès.

Alors, Lucie cessa de rire.

Ce fut elle qui serra ma main, toute troublée, murmurant :

– Oh ! cette musique ! Cette musique ! Je meurs... !

Je pensai à part moi que c’était drôlement choisir son moment pour trépasser.

Une indigestion, peut-être ? Non, de l’extase, simplement.

– Je meurs, reprit-elle, et je t’aime !

L’agonie fut douce et Lucie ne mourut pas.

Moi non plus.

Nous devions nous voir le dimanche suivant : elle ne vint pas au rendez-vous.

Une lettre, d’où la sentimentalité avait banni l’orthographe, m’apprit confusément qu’elle regrettait sa faute et qu’elle aurait bien voulu mourir. (Encore ?)

Je quittai Paris le lendemain, appelé à Reikiavick pour embaumer un professeur de toxicologie danois, mort à la suite d’une chute de cheval.

(Les petits chevaux islandais sont extrêmement difficiles à monter quand on n’a pas l’habitude.)

 

* * *

 

Rien n’est plus drôle que les choses.

Un jour, je traversais la rue Grenéta, en pensant à Lucie, quand je rencontrai – je vous le donne en mille – quand je rencontrai Lucie.

Lucie !

Mon sang ne fit pas cent tours.

Mon sang ne fit pas cinquante tours.

Mon sang ne fit pas vingt tours.

(J’abrège pour ne pas fatiguer le lecteur.)

Mon sang ne fit pas dix tours.

Mon sang ne fit pas cinq tours.

Non, mesdames ; non, messieurs, mon sang ne fit pas seulement deux tours.

Vous me croirez si vous voulez : mon sang...

Mon sang ne fit qu’un tour !

Lucie !

Lucie engraissée, adorable jusqu’à la damnation (qu’est-ce qu’on risque ?) Lucie plus blonde et plus rose clair que jamais ; Lucie dont le regard reflétait toujours les limpides candeurs du jeune âge.

Avec le toupet inhérent à son sexe, Lucie prétendit qu’elle ne se rappelait de rien.

– Et cet air-là, fis-je, génialement inspiré : vous en rappelez-vous ?

Et je lui fredonnai la fameuse valse : Espérance en d’heureux jours.

Elle me saisit la main.

– Taisez-vous, malheureux ! Quand j’entends cet air-là, je me prends à vous r’aimer comme à ce matin de Noël, et mes yeux vous cherchent autour moi.

– Et quand vous ne l’entendez pas ?

– J’aime mon mari, monsieur.

– Vous êtes mariée ?

– Oui, monsieur, avec un voyageur de commerce.

– Qui voyage ?

– Huit mois de l’année.

– Pauvre petite !

– Mais je vous quitte, car je suis dans mon quartier, et si on me voyait... !

Très canaille, je la suivis, et je connus son nom, son adresse.

Peu après, j’apprenais le départ du mari pour la Roumélie.

 

* * *

 

Un beau matin, je sonnai à la porte de Lucie.

Elle-même vint m’ouvrir.

– Vous, monsieur !

Et elle allait me flanquer à la porte sans autre forme de procès, quand, soudain, monta de la cour la suggestive mélodie Espérance en d’heureux jours...

(Ai-je besoin de prévenir le lecteur que l’orgue en question avait été amené par moi, diaboliquement ?)

Lucie, tout de suite, se fondit en la plus tendre des extases.

Elle me tendit ses bras ouverts, râlant ce simple mot : Viens !

Si je vous disais que je me fis prier, vous ne me croiriez pas, et vous auriez raison : je vins.

Et je revins le lendemain, et les jours suivants, toujours accompagné de mon vieux joueur d’orgue.

Malheureusement, voilà qu’il se produisait du tirage !

Les locataires, d’abord charmés par la mélodie de Lucie, avaient jeté des sous au bonhomme.

Mais la fameuse valse se reproduisant chaque jour avec la constance du rasoir, ces braves gens la trouvaient mauvaise, et remplaçaient les sous par des projectiles moins rémunérateurs, tels que trognons de choux, escarbilles et autres résidus domestiques.

Je versai des sommes folles au concierge pour acquérir sa neutralité.

Heureusement, le mari de Lucie revint à cette époque !

Fatigué des voyages, il s’établit à son compte.

Il était temps !

Lucie ne se lassait pas de l’Espérance en d’heureux jours : ça l’inspirait.

Or, moi, j’avais fini par prendre en grippe ce malheureux air, et maintenant, ça me coupait la chique, si j’ose m’exprimer ainsi.

 

L’absence profitable

 

– C’est égal, elle ne rentre pas vite ce soir !

Ayant ainsi formulé sa désespérance, le pauvre homme remit sa montre en son gousset, opération inutile, car, la minute d’après, il la retirait, constatait à nouveau l’heure avancée et répétait pour changer un peu :

– C’est égal, elle ne rentre pas vite ce soir !

Le fait est que huit heures venaient de sonner à tous les beffrois du voisinage. Le potage servi sur la table, après avoir un instant frisé l’ébullition, s’abaissait lentement, mais sûrement, vers la température ambiante qui était ce soir-là, si ça peut vous intéresser, de 21 degrés centigrades et une fraction, température acceptable pour un bouillon froid, mais tout à fait insuffisante pour un potage chaud qui se respecte.

Et le pauvre homme, avec une obstination touchante, tirait sa montre, la remettait, et murmurait, de plus en plus abattu :

– C’est égal, elle ne rentre pas vite ce soir !

Qui était égal ? Je ne saurais vous dire (une façon de parler, sans doute), mais je puis vous renseigner sur la personne qui ne rentrait pas vite ce soir : c’était sa femme, sa bonne petite femme.

Voilà un an qu’ils étaient mariés.

Un an ! comme ça passe, tout de même ! Il me semble la voir encore à la sacristie, dans sa robe blanche, avec sa fleur d’oranger qui avait l’air toute bête de se trouver là, ses frisons châtains plein les yeux, son petit nez en l’air, sa bouche un peu canaille, mais si drôle.

À la sortie de l’église, les commères du quartier lui trouvèrent l’air effronté. Jalouses !

Beaucoup moins bien était son mari. Le pantalon un peu court compensait heureusement la redingote beaucoup trop longue. Les chaussures, qui semblaient destinées au long cours, composaient une honnête moyenne avec les bords du chapeau, invisibles à l’œil nu. En somme, costume dénué d’élégance, mais si mal porté !

Leur mariage s’était fait dans d’étranges conditions.

Notre ami Constant Lejaune, jeune homme de quarante-deux ans, employé à la Compagnie générale d’assurances contre les notaires de France, habitait depuis longtemps la même maison.

Cette maison avait une concierge, madame Alary-Golade, une bien brave femme, allez ! laquelle avait une fille, Hélène, laquelle avait dix-huit printemps.

Constant ne prenait nulle garde aux printemps d’Hélène. Il l’avait vue pas plus grande que ça, la tutoyait, lui tapotait les joues, la trouvait bien gentille et c’était tout.

Un soir, Constant, rentrant de son administration, jeta gaiement à sa concierge son habituel :

– Bonsoir, madame Alary, pas de lettres pour moi ?

– Non, monsieur Lejaune, pas de lettres pour vous ; mais j’ai une grave communication à vous faire.

Constant entra dans sa loge, et là essuya la plus terrible révélation qui eût jamais ébranlé l’âme d’un Lejaune. Hélène était amoureuse de lui, mais amoureuse à en périr.

Constant tomba de son haut.

Six semaines après, dans une salle qui sentait la peinture, un adjoint au maire du dix-septième arrondissement déclarait unis au nom de la loi monsieur Constant Lejaune et mademoiselle Hélène Alary-Golade.

Le même jour, un vénérable ecclésiastique de Sainte-Marie des Batignoles bénissait l’union des jeunes gens et les engageait (de quoi se mêlait-il, celui-là ?) à multiplier.

Bien maladroitement, à mon sens, le couple Lejaune déménagea.

Trouver l’occasion de réunir sur une seule et même tête les deux titres glorieux de concierge et de belle-mère, et rater cette occasion unique !

Constant, laissez-moi vous le dire en toute franchise : vous commîtes, ce jour-là, une lourde faute.

Malgré cette inconcevable gaffe, les nouveaux époux goûtèrent un bonheur sans mélange ; ou, s’il arrivait un mélange, le bonheur ne faisait qu’y gagner encore.

Hélène, parbleu ! n’était pas plus parfaite qu’une autre. Jolie, elle ne manqua pas de faire converger sur sa petite personne des faisceaux de regards convoiteurs.

Au commencement, Constant aurait désiré qu’elle s’indignât, mais Hélène, au contraire, était ravie. Constant s’habitua vite à cet état de choses.

Autre imperfection d’Hélène : toujours en retard.

Si l’exactitude est, comme on le dit, la politesse des rois, j’engage vivement Hélène à ne monter sur aucun trône, car elle se ferait, dans les cours étrangères, un rapide renom d’impériale muflerie.

Heureusement qu’en fait de cours étrangères, Hélène ne connaît que celles de la rue Legendre, où s’écoula le plus clair de son enfance tumultueuse.

Il lui arrivait souvent de rentrer à des heures invraisemblables. Hâtons-nous d’ajouter qu’elle était toujours munie d’excellentes raisons. Un soir, c’était pour ci, un autre soir c’était à cause de ça.

Même, une fois, elle avait découché !

Après une nuit de tortures et d’angoisses pour le pauvre Constant, elle était rentrée le matin, vers neuf heures, un peu lasse, mais le cœur satisfait du devoir accompli. Elle avait soigné toute la nuit sa tante du Vésinet qui avait bien failli y passer, la pauvre femme.

(Une tante dont, par parenthèse, Constant n’avait jamais entendu parler, mais les tantes d’Hélène étaient si nombreuses et si éparpillées qu’on avait bien pu en oublier une, dans la nomenclature.)

Excellent observateur et même un peu superstitieux, le brave homme avait remarqué que chaque retard d’Hélène coïncidait pour lui avec une faveur administrative.

Un soir, Hélène était rentrée à minuit et demi ; le lendemain matin, le chef de bureau dit à Constant, sur un ton d’extrême bienveillance :

– Mais, mon cher Lejaune, vous êtes en plein courant d’air. Installez-vous donc dans le coin du bureau, vous serez beaucoup mieux.

Et toujours, toujours la même coïncidence ! L’étrange de l’histoire, c’est que, plus le retard d’Hélène était considérable, plus la faveur était précieuse. Ainsi, quarante-huit heures après la nuit chez la tante du Vésinet, il passait commis principal.

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– C’est égal, murmure Lejaune pour la mille et unième fois, elle ne rentre pas vite ce soir !

Ding !... C’est la concierge qui monte une lettre. Tiens, une lettre d’Hélène !

 

« Mon coco idolâtré,

» Tu sais que je ne me sentais pas très bien ces jours-ci. Je suis allée voir un grand médecin, qui m’a ordonné les eaux. Il était temps, paraît-il : un jour de plus, j’étais perdue.

» T’ennuie pas trop, mon gros chéri, et pense un peu à celle qui ne pensera qu’à toi.

» Ta belle louloute,

» HELENE.

» P.-S. – Je reviendrai dans huit jours. »

 

La figure de Constant Lejaune, d’abord inquiète, s’éclaircit brusquement.

– Huit jours partie ! s’écria-t-il. Je suis fichu d’être nommé directeur ! - FIN

 

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