La sentinelle perdue – Erckmann-Chatrian

 

1796

 

 

Ils étaient trente mille entre Nice et Savone,

Au milieu des rochers que Mont-Albo couronne ;

Vainqueurs à Loano, décimés par la faim,

La poudre leur manquait, les souliers et le pain.

 

Une nuit, à cette heure où le silence arrive,

Quand des gardes du camp retentit le qui-vive,

Quand le chant du clairon pour la dernière fois

Éveille les échos endormis dans les bois,

Et que tout bruit s’éteint dans l’immense étendue ;

À cette heure, un soldat, sentinelle perdue,

L’arme au bras, l’œil rêveur, embrassant du regard

Les feux de l’ennemi dispersés au hasard,

Songeait à la patrie !… Et par delà les cimes

Que la lune argentait au revers des abîmes,

Il lui semblait gravir, sur les flancs d’un coteau,

Le sentier qui jadis le menait au hameau ;

Puis, arrivant soudain au seuil d’une chaumière,

Il voyait deux vieillards, assis à la lumière

D’un foyer tremblotant dans le sombre réduit ;

Et tous deux s’oubliaient au milieu de la nuit,

Tous deux, le front penché, poursuivaient ce long rêve

Qu’on appelle la vie, et que la mort achève !

 

Et la femme disait : « Voici bientôt un an

Qu’il n’est plus arrivé de nouvelles de Jean.

Nous a-t-il oubliés ? Que fait-il à cette heure !

Dois-je encore espérer, ou faut-il que je meure

Sans revoir mon enfant ? Les riches sont heureux,

Ils gardent des enfants qui leur ferment les yeux !

Les pauvres, délaissés, meurent dans la souffrance… »

 

Et l’homme répondait après un long silence :

 

« Femme, pour être juste, il faut se souvenir !

Tu gémis de ton sort, tu devrais le bénir.

Quand je suivais mes bœufs, en sillonnant la plaine,

Par la pluie et les vents, respirant avec peine,

Et que je me disais : « Arrive la moisson ;

Pour l’avoir, il faudra payer une rançon.

Le moine et le seigneur sont maîtres de nos terres ;

Le vin, l’huile, le blé, la gerbe que tu serres,

Le sillon que ta main féconde avec amour,

L’herbe qui sur ta faux se penche tout le jour,

L’arbre, le fruit, la fleur, et toi-même et ta femme,

Le seigneur y prétend, le moine les réclame !

Toi, tu n’es rien ! Tu n’es qu’un manant, un vilain ;

Ton lot, c’est le travail, et le mépris ton gain.

Dieu lui-même le veut ! Dès avant leur naissance,

Il donne aux uns la charge, aux autres la puissance. »

 

« Alors, les reins courbés, je sentais la sueur

Descendre lentement de mon front sur mon cœur.

Et le soir, en rentrant dans ma pauvre chaumière,

Quand l’enfant accourait et me criait : « Mon père ! »

Quand il me souriait et me tendait les bras,

Tout mon corps frissonnait, je me disais tout bas :

« Pauvre enfant, tu seras une bête de somme ;

Ton père est un manant, il n’a pu faire un homme ! »

Ces temps sont loin de nous. À force de souffrir,

Le peuple s’est levé pour vaincre ou pour mourir,

Il a brisé ses fers. Une France nouvelle,

La France des manants, a chassé devant elle

Les maîtres, les valets, les moines et les rois ;

Elle a fondé pour tous l’égalité des droits.

Et tu gémis !… Ton sort te paraît misérable !

Femme, écoute… Avant tout, il faut être équitable :

C’est nous, ce sont nos droits que le peuple défend,

Bien d’autres, comme nous, ont là-bas leur enfant.

Celui qui ne sait pas faire de sacrifice,

Qu’il reprenne son joug, et que Dieu le maudisse !

Car c’est la folle avoine, avide de terrain,

Qui profite de tout et ne rend pas un grain. »

 

« Oui, dit la femme, un an !… Depuis toute une année,

Je suis là, misérable, infirme, abandonnée…

Lui, peut-être il est mort, sans amis, sans secours,

Mon pauvre enfant, mon fils !… ma vie et mes amours ;

Que je portais aux champs en remuant la terre,

Pour le voir et lui rire, et qui me disait : « Mère,

Lorsque je serai grand, je piocherai pour deux ;

Tu ne feras plus rien, nous serons bien heureux !

Mère, repose-toi. Laisse, que je t’embrasse ! »

Il m’essuyait le front, et je n’étais plus lasse.

Et le soir il voulait porter seul les hoyaux.

« Je suis fort ! » disait-il, courbant son petit dos.

Ah ! c’était le bon temps ! Que me faisaient la peine

Les chagrins, les soucis que la misère amène,

Le moine et le seigneur qui nous prenaient le pain,

La souffrance du jour, la peur du lendemain ?…

Le mépris des valets, notre cœur le surmonte ;

C’est pour mon pauvre enfant que je buvais la honte !

La honte et les chagrins sont bientôt effacés.

Je le voyais grandir, n’était-ce pas assez ?

Il prenait de la force, et les gens du village

Aux luttes de Saint-Jean admiraient son courage.

Ils disaient en riant : « Jeanne, réjouis-toi,

La fille du bailli va couronner le roi… »

Comme tout me revient ! Mon Dieu, quelle souffrance ! »

 

« Nous devons, dit le vieux, notre sang à la France.

C’est notre mère à tous ; elle a bâti sur nous

Sa force et sa grandeur, dont le monde est jaloux.

Les nobles autrefois allaient seuls à la guerre ;

Aujourd’hui je suis noble, et je défends ma terre.

Aurais-je moins de cœur qu’un prince ou qu’un baron ?

Ne serais-je Français et libre que de nom ?

Faudra-t-il envoyer un duc pour me défendre ?

La servitude alors ne peut se faire attendre ;

Celui qui me défend est déjà mon seigneur,

Il prouve assez son droit en montrant plus de cœur.

Grâce à Dieu, nous valons toute cette noblesse ;

Mon fils combat pour moi, je n’ai point de vieillesse.

Je me retrouve en lui, je suis aux premiers rangs ;

Je frappe avec son bras les soutiens des tyrans.

Gémis, si tu le veux, cesse de te contraindre !…

Mais Jean fait son devoir, je ne saurais te plaindre.

S’il pouvait oublier ce qu’il doit au pays,

S’il reculait jamais devant nos ennemis,

S’il désertait nos droits, s’il reniait ses pères,

Alors je verserais des larmes bien amères…

Je serais dégradé !… Mais c’est trop discourir,

Le vieux sang du vilain ne peut se démentir. »

 

Ainsi passait le rêve, et sur la plaine immense

Le soldat écoutait au milieu du silence :

Tout se taisait au loin ; le ciel profond et pur

Reposait sur les monts sa coupole d’azur ;

Les chevaux au piquet hennissaient d’un ton grêle,

Et le cri prolongé : « Garde à toi, sentinelle ! »

S’étendait dans la nuit, comme un dernier soupir

De la brise qui tombe et semble s’assoupir.

 

Mais autour de ces feux où se gardait l’armée,

Sous l’éclair de la flamme et la pâle fumée,

Combien d’autres rêvaient, endormis sur leurs sacs,

Ou debout et pensifs dans l’ombre des bivacs !

Et combien revoyaient, au beau pays de France,

Le chaume verdoyant où notre cœur s’élance,

La ruelle où de loin on entend aboyer

L’ami de la maison, le vieux chien du foyer,

La porte et son loquet, la petite fenêtre

Qu’ombrage le vieux lierre, – où s’incline peut-être

La grand’mère tremblante, appelant du regard

L’enfant qu’il faut bénir, et qui viendra trop tard !

Combien d’autres, perdus dans un rêve plus sombre,

De ces temps malheureux voyaient repasser l’ombre,

Où, durant leur jeunesse, éveillés un matin,

Ils avaient entendu bourdonner le tocsin

Sur la plaine et les monts, de village en village,

Comme on entend la nuit s’élever un orage !

Les Prussiens arrivaient !… On entendait des cris :

« Aux armes, citoyens, il faut sauver Paris ! »

 

Et l’on voyait courir, comme des fourmilières,

Les manants, les vilains sortant de leurs tanières,

La hache sur l’épaule, et brandissant leurs faux

À la rouge lueur des couvents, des châteaux !

Quel temps ! quelle misère ! et depuis que d’alarmes !…

Les Bretons soulevés, le pays tout en armes ;

L’Europe qui sur nous épuise ses soldats ;

La tribune qui tonne au milieu des combats ;

La patrie en danger, et la guerre civile

Qui marque les suspects, poursuit, condamne, exile,

Immole à la vengeance, et non pas au devoir,

Les partis tour à tour renversés du pouvoir !

Que de crimes commis au nom de la justice !

Que d’esprits éminents dévoués au supplice !

Tout saigne et se confond dans un vaste tombeau ;

Le cœur de la patrie est aux mains du bourreau !

 

Il le fallait, hélas ! Le soc impitoyable,

En creusant son sillon, enterre dans le sable

L’ivraie et le bon grain, le chardon et la fleur :

Tout périt, pour renaître ou plus grand ou meilleur !

Ne plaignons pas le sort du juste qui succombe,

Sa force et sa vertu renaissent de la tombe.

C’est au prix de son sang que la postérité

Doit recueillir un jour la sainte liberté.

Cela suffit. Qu’importe où sa cendre repose ?

Il est beau de mourir pour une juste cause.

Le reste n’est qu’un songe, et c’est avoir vécu

Que d’affirmer le droit, même en tombant vaincu. - FIN.

 

 

 

 

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