La Reine des Neiges - Alexandre Dumas

 

 

Dans une de ces grandes villes où il y a tant de maisons et tant d’habitants qu’il n’y a pas assez de place pour que chacun possède un petit jardin, et où par conséquent, la plupart doivent se contenter d’une caisse de bois sur la fenêtre, ou d’un pot de fleurs sur la cheminée, il y avait deux pauvres enfants qui avaient chacun leur jardin dans une caisse. Ils n’étaient pas frère et sœur, mais s’aimaient autant que s’ils l’eussent été.

Leurs parents demeuraient juste en face l’un de l’autre, chacun au quatrième palier d’une de ces vieilles maisons en bois dont les étages, surplombant les uns les autres, vont toujours se rapprochant jusqu’à ce que les derniers se touchent presque.

Les toits des deux maisons ne se trouvaient donc en quelque sorte séparés que par les deux gouttières, de sorte qu’un homme d’une grande taille eût pu, comme faisait ce gigantesque colosse de Rhodes dont vous avez entendu parler, mes chers enfants, et qui était une des sept merveilles du monde, poser un pied sur une fenêtre, un pied sur l’autre, et voir passer entre ses jambes les gens qui suivaient la rue, allant à leurs affaires ou à leurs plaisirs.

Les parents des deux enfants, qui étaient l’un un petit garçon, et l’autre une petite fille, avaient, en dehors de leur fenêtre, et chacun de leur côté, une grande caisse en bois pleine de terre, où croissaient des herbes destinées aux usages de la cuisine, comme civette, persil, cerfeuil, et en outre, un petit rosier, qui, la moitié de l’année, était couvert de fleurs qui, tout en souriant au soleil, embaumaient la chambre.

Les rosiers étaient la propriété des deux petits enfants, qui les arrosaient, les taillaient, les soignaient avant de penser à eux-mêmes, tant ils aimaient leurs rosiers.

Les parents qui, de leur côté, étaient bien ensemble, songèrent un jour à rendre encore plus complète la communication de leurs deux appartements. Au lieu de laisser les caisses en large, sur chaque fenêtre, ils les placèrent en travers, de manière qu’elles formassent un pont sur la rue, ils y semèrent alors des pois de senteur et de beaux haricots rouges, dont les longs filaments pendirent dans la rue ou remontèrent le long des fenêtres, de sorte que les deux caisses formaient comme un arc triomphal de verdure et de fleurs.

Comme les enfants savaient qu’il leur était défendu de traverser ce pont de feuillage on leur accordait une fois chaque jour la permission de monter l’un chez l’autre, et de s’asseoir sur des petits bancs encadrés dans les fenêtres, où l’un jouait avec son polichinelle, l’autre avec sa poupée, et plus souvent encore tous deux ensemble avec un petit ménage de faïence et de fer-blanc qui avait été donné à la petite fille par son parrain, le jour des étrennes.

En hiver, ce plaisir, où le bon Dieu intervenait pour les trois quarts au moins, prenait une fin. Les carreaux des fenêtres alors se couvraient de givre, et, pour se voir, chaque petit faisait chauffer un sou de cuivre et le posait tout chaud contre les carreaux gelés. Ils obtenaient ainsi un petit rond par lequel la vitre, étant mise à découvert, ils se pouvaient entre-regarder. Alors derrière chaque petit rond on voyait à chaque fenêtre un œil doux et amical. C’étaient le petit garçon et la petite fille qui se disaient bonjour.

Le petit garçon s’appelait Peters et la petite fille Gerda.

L’hiver, comme il était impossible, à cause du froid, d’ouvrir les fenêtres, les séances devenaient naturellement plus longues chez l’un ou chez l’autre, surtout lorsque dehors il tombait de la neige.

– Ce sont les abeilles blanches qui essaiment, disait la grand-mère.

– Ont-elles aussi leur reine ? demandait le petit garçon, qui savait que les abeilles ont une reine.

– Oui, elles en ont une, répondait la grand-mère ; elle s’appelle la Reine des Neiges, et elle vole là où l’essaim des flocons est le plus épais. C’est la plus grosse de toutes, et elle n’est jamais inoccupée. À peine a-t-elle touché la terre qu’elle remonte vers les nuages noirs. Seulement, à minuit, elle vole dans les rues de la ville en regardant aux fenêtres, et alors celles-ci se couvrent d’une couche de glace qui représente des fleurs.

– Oui, oui, nous avons vu cela, dirent les deux enfants.

Et à partir de ce moment, ils crurent que c’était vrai, tant les petits et même les grands enfants ont facilité de croire à la vérité de ce qu’ils voient, quoique ce qu’ils voient, ou plutôt ce qu’ils croient voir ne soit pas toujours la vérité.

– Est-ce que la Reine des Neiges, qui regarde à travers les vitres, peut entrer dans les maisons ? demanda la petite fille avec une certaine crainte.

– Ah ! bon ! qu’elle entre dans la nôtre, dit le petit garçon avec ce ton de forfanterie particulier aux enfants, je la mettrai sur le poêle, moi, et elle fondra.

Le soir, étant à demi déshabillé, le petit Peters monta sur une chaise et regarda par le trou rond. Il vit alors des milliers de flocons de neige qui tombaient dehors, et au milieu de l’essaim d’abeilles blanches, un énorme flocon qui tombait sur le rebord de la fenêtre. Le flocon, à peine tombé, grossit, grandit, s’arrondit, prit une forme humaine, et devint enfin une belle dame tout habillée d’une étoffe brillante comme l’argent, et composée de millions de flocons de neige, dont les uns formaient des étoiles et les autres des fleurs. Quant à son visage et à ses mains, ils étaient de la glace la plus pure, la plus brillante. Au milieu de ce cristal, ses yeux brillaient comme des diamants et ses dents comme des perles. Au reste, elle ne marchait pas, elle volait ou glissait.

Voyant le petit garçon qui regardait par son trou, elle lui fit un salut de la tête et un signe de la main.

Le petit garçon effrayé, quoi qu’il eût dit le matin, sauta à bas de la chaise, et appuya tant qu’il put ses deux mains contre la fenêtre, pour que la Reine des Neiges ne pût entrer.

Toute la nuit, il crut entendre un gros oiseau battant la fenêtre de ses ailes.

C’était le vent.

Le lendemain, il fit une belle gelée blanche, puis bientôt vint le printemps, le ciel s’éclaircit, le soleil brilla, la verdure parut, les hirondelles bâtirent leurs nids, les fenêtres se rouvrirent, et les deux enfants s’assirent de nouveau, soit en face l’un de l’autre, soit près l’un de l’autre.

Les roses, les pois de senteur et les haricots rouges fleurirent cette année d’une splendide façon.

La petite fille avait appris un psaume dans lequel il était question de roses. Elle le chanta au petit garçon, qui le répéta avec elle.

 

Les roses déjà se fanent et tombent,

Nous verrons bientôt le petit Jésus.

 

Les deux enfants se tenaient par la main, baisaient les roses, voulaient faire manger du sucre aux boutons s’entrouvrant, demandant pourquoi, puisque les oiseaux donnaient la becquée à leurs petits, ils ne donneraient pas, eux, la becquée à leurs roses. On eut de superbes jours d’été, et les roses fleurirent presque jusqu’à Noël, c’est-à-dire presque jusqu’au moment où, comme le disait le psaume, on allait voir le petit Jésus.

Peters et Gerda étaient assis, et regardaient ensemble un livre d’images où il y avait des gravures représentant des animaux et des oiseaux. Tout à coup, au moment où l’horloge de la ville sonnait cinq heures, le petit Peters s’écria :

– Aïe ! aïe ! aïe ! il m’est entré quelque chose dans l’œil, qui m’a pénétré jusqu’au cœur.

La petite fille lui fit ouvrir la paupière, et lui souffla dans l’œil.

– Bon, je crois que c’est parti, dit le petit garçon.

Mais il se trompait, ce qui lui était entré dans l’œil, ce qui avait pénétré jusqu’à son cœur, n’était point parti.

Disons ce que c’était.

1. Le miroir du diable

Je n’ai pas besoin de vous dire, mes chers petits enfants, qu’il existe un mauvais ange nommé Satan, qui, depuis qu’il a fait perdre à nos premiers parents le Paradis terrestre, ne sait qu’inventer pour damner les hommes et perdre le genre humain. Quand vous aurez dix-huit ou vingt ans, vous lirez dans un grand poète, aveugle comme Homère, nommé Milton, qu’un jour il se révolta contre Dieu, qui le foudroya et l’exila dans les profondeurs de la terre ; c’est de là qu’il essaye encore, de temps en temps, de lutter contre son vainqueur, sinon par la force, du moins par la ruse. Or un des mille moyens qu’il employa dans cet incessant antagonisme fut de confectionner un miroir dans lequel ce qui était beau apparaissait hideux et ce qui était bon mauvais, tandis qu’au contraire la laideur s’y faisait beauté et le vice prenait le masque de la vertu.

Ce miroir avait pour but, comme vous le voyez, de changer la face de toutes les choses de ce monde.

– Voilà qui va être on ne peut plus récréatif, dit le diable en l’achevant.

Tous les démons qui fréquentaient son école, car il tenait une école de démons, racontaient à la ronde les propriétés du miroir diabolique, qu’ils appelaient le miroir de la vérité, tandis qu’il n’était au contraire que le miroir du mensonge.

C’est seulement d’aujourd’hui, disaient-ils, que l’on va voir telle qu’elle est cette merveille de la création que l’on appelle l’homme.

Ils se mirent donc à parcourir le monde avec le miroir du diable, et il est impossible de dire le mal qu’ils firent dans tous les lieux où ils passèrent.

Quand ils en eurent visité les quatre parties – à cette époque, mes chers petits enfants, l’Océanie n’était point encore découverte – quand ils en eurent visité les quatre parties, ils résolurent de monter au ciel pour essayer de susciter parmi les anges le même désordre qu’ils avaient commis parmi les hommes.

Quatre démons prirent donc le miroir par les quatre coins, et volèrent bien par-delà la lune qui est à quatre-vingt-dix mille lieues de nous, bien par-delà le soleil qui en est à trente-six millions de lieues, enfin, bien au-delà de Saturne qui en est à trois cents millions de lieues, et ils frappèrent à la porte du ciel.

Mais, à peine cette porte de diamant eut-elle tourné sur ses gonds, qu’un regard de notre divin créateur, pénétrant jusqu’au miroir diabolique, le brisa en autant d’atomes aussi impalpables que la poussière soulevée par l’ouragan au bord de la mer.

Alors un grand malheur arriva, c’est que tous les atomes de la glace maudite se répandirent dans l’atmosphère et flottèrent avec le vent. Or, comme chaque parcelle de miroir avait conservé la propriété du tout, il arriva que ceux qui en reçurent quelque atome dans les yeux commencèrent de voir le monde sous l’aspect où Satan désirait qu’il fût vu, c’est-à-dire tout en laid.

Quelques-uns reçurent un de ces fragments non seulement dans l’œil, mais encore dans le cœur et, pour ceux-là surtout, ce fut une chose fatale, car leur cœur se pétrifia et devint semblable à un glaçon.

Et le diable riait de si grand cœur, que le ventre lui en sautait des genoux jusqu’au menton.

C’était un de ces fragments que le petit Peters avait reçu non seulement dans l’œil mais dans le cœur.

Aussi, au lieu de remercier sa bonne amie Gerda, qui venait de lui souffler dans l’œil et qui prenait tant de part à sa souffrance, que les larmes lui tombaient des yeux :

– Pourquoi donc pleures-tu ? lui demanda-t-il. Oh ! si tu savais comme tu es laide quand tu pleures ! Tiens, et cette rose là-bas qui est piquée par un ver, elle n’est pas belle non plus, sans compter qu’elle sent aussi mauvais qu’un œillet d’Inde.

Et il arracha la rose et la jeta dans la rue.

– Que fais-tu, Peters ? cria la petite Gerda. Oh ! mon Dieu, ma pauvre rose qui était si fraîche et qui sentait si bon !

– Et moi, je te dis qu’elle était fanée et qu’elle puait, insista Peters.

Et arrachant la seconde rose, il la jeta par la fenêtre comme la première.

La petite Gerda fondit en larmes.

– Je t’ai déjà dit que tu étais affreuse quand tu pleurais, répéta Peters.

Et malgré l’ordre des parents, qui avaient défendu aux enfants de jamais passer sur le pont aérien, Peters sauta d’une fenêtre à l’autre, laissant Gerda tout éplorée du changement qui venait de se faire chez son petit compagnon.

Le lendemain, il revint, et Gerda voulut lui montrer son livre d’images, mais il le lui fit sauter des mains en disant qu’il était bon pour des enfants au maillot, et que lui était un grand garçon, qui ne s’amusait plus à de pareilles niaiseries.

Ce n’était pas tout. Lorsque la grand-mère racontait des histoires qui autrefois amusaient tant Gerda et l’amusaient tant lui-même, il avait toujours à dire quelque MAIS qui enlevait tout le charme de la pauvre histoire.

Il y avait plus, c’est que non seulement les histoires de la grand-mère ne l’amusaient plus, mais encore, en toute occasion, il se moquait de la bonne femme, faisant des grimaces derrière elle mettant ses lunettes et imitant sa voix. Bientôt ce qu’il faisait pour sa grand-mère, Peters le fit pour tout le monde : il imita l’accent et la démarche de tous les habitants de la rue ; tout ce qu’ils avaient de ridicule, il le reproduisait avec une incroyable fidélité, si bien que tout le monde disait :

– En vérité, cet enfant a un esprit extraordinaire, il faudra en faire un acteur.

Et tout cela venait de ce malheureux fragment de miroir qu’il avait reçu dans l’œil et dans le cœur.

L’hiver arriva, et les abeilles blanches reparurent.

Un jour d’hiver qu’il neigeait, Peters vint avec un grand traîneau et dit à Gerda.

– Tu ne sais pas, Gerda, j’ai obtenu la permission d’aller jouer sur la grande place avec les autres enfants.

Et il se sauva sans même lui dire au revoir.

Vous me demanderez, mes chers enfants, si Peters avait un cheval pour mettre son traîneau en mouvement et s’il n’avait pas de cheval, à quoi pouvait lui servir son traîneau.

Ce à quoi je vous répondrai :

Peters n’avait point de cheval, mais il comptait faire ce que faisaient en pareille circonstance les petits garçons qui n’avaient pas plus de chevaux que lui.

Ils attachaient à l’aide d’une corde leurs traîneaux aux voitures qui passaient, se laissaient tirer un bout de chemin et cela allait à merveille.

Quand ils avaient été assez loin d’un côté, ils détachaient la corde et l’attachaient à une voiture qui allait dans le sens opposé, revenant ainsi d’où ils étaient partis.

À peine Peters et son traîneau furent-ils arrivés sur la place que l’on vit arriver un grand et magnifique traîneau conduit par deux chevaux blancs tout harnachés de blanc. Dans le traîneau était une belle dame avec une pelisse et un bonnet de duvet de cygne ; le traîneau lui-même était peint en blanc, et l’intérieur du traîneau capitonné de satin blanc.

– Bon, dit Peters, voilà mon affaire.

Et attachant son petit traîneau au grand traîneau blanc, il partit avec lui.

2.Quelle était la dame du grand traîneau blanc

À peine Peters eut-il attaché son petit traîneau au grand traîneau blanc, que celui-ci, après avoir fait deux fois le tour de la place, s’éloigna au grand trot, dans la direction de la porte du Nord.

En quittant la place, la dame du traîneau se retourna et fit un signe amical au petit Peters. On eût dit qu’elle le connaissait.

Puis comme, à un quart de lieue de la ville, le petit Peters, commençant à craindre de ne plus trouver de voiture pour le ramener, voulait détacher son traîneau, la dame se retourna encore, lui fit un second signe, et le petit Peters laissa son traîneau attaché à celui de la dame.

Alors le grand traîneau continua de s’avancer toujours plus rapidement du côté du Nord, et la neige commença de tomber si épaisse que le petit garçon pouvait à peine, de son petit traîneau, voir le grand traîneau blanc.

Peters fit un effort et détacha la corde qui le liait au grand traîneau, mais il fut bien étonné quand son traîneau, tout libre qu’il fût, continua de suivre le grand traîneau avec la rapidité du vent.

Il se mit à crier tout haut, mais personne ne l’entendit. À peine pouvait-il respirer, tant les traîneaux allaient vite.

La neige tombait, les traîneaux semblaient avoir des ailes.

Peters, de temps en temps, sentait de grands cahots. On eût dit qu’il passait par-dessus des fossés et des haies. Il était fort effrayé ; il voulait dire son Notre père, mais depuis ce jour où il avait ressenti une douleur à l’œil et au cœur, il avait oublié toutes ses prières, et ne put jamais se rappeler que cet axiome arithmétique :

« 2 et 2 font 4. »

Les abeilles blanches – on se rappelle que c’était ainsi que les enfants appelaient les flocons de neige – devenaient de plus en plus grosses ; bientôt elles furent de telle taille que jamais Peters n’en avait vu de pareilles. On eût dit de grosses poules blanches. Tout à coup, la dame qui conduisait le traîneau s’arrêta et se leva ; sa pelisse et son bonnet étaient d’une blancheur éblouissante. Alors seulement le petit Peters la reconnut.

C’était la Reine des Neiges !

Le petit Peters resta tout effrayé, car il n’avait point là, comme dans sa maison, un poêle où il pût la faire fondre.

– Il est inutile de garder deux traîneaux, dit-elle au petit Peters avec un seul nous irons plus vite Viens donc avec moi, je te mettrai dans ma pelisse de peau d’ours et je te réchaufferai.

Et, comme s’il lui était impossible de résister à cet ordre, le petit Peters quitta son traîneau et entra dans celui de la Reine des Neiges.

Elle le fit asseoir à côté d’elle, et l’enveloppa de sa pelisse.

Il lui semblait qu’il entrait dans un lit de glace.

– Eh bien, lui demanda-t-elle en l’embrassant sur le front, as-tu toujours froid ?

Et sous l’impression de ce baiser, il lui sembla que son sang se figeait dans ses veines. Un instant, il crut qu’il allait mourir, mais ce malaise ne dura qu’un instant, et presque aussitôt il se sentit très bien, l’impression de froid ayant complètement disparu.

– Mon traîneau, madame ! n’oubliez pas mon traîneau ! cria le petit Peters.

La Reine prit une poignée de neige et souffla dessus, elle devint aussitôt un petit poulet blanc, auquel on attacha le petit traîneau, et qui suivit le grand traîneau en volant.

Puis la Reine des Neiges embrassa une fois encore le petit Peters, et la grand-mère et Gerda, et tout ce qui restait à la maison fut oublié.

– Et maintenant, dit la Reine des Neiges au petit Peters, je ne t’embrasserai plus, sans quoi je te ferais mourir.

Peters la regarda, jamais visage plus gracieux et plus intelligent ne lui était apparu, elle ne lui semblait plus de glace, comme lorsque, l’année précédente, elle était apparue à sa fenêtre et qu’elle lui avait fait ce premier signe qui l’avait tant effrayé. Il n’en avait plus peur du tout, et à son avis c’était tout ce que jusqu’alors il avait vu de plus parfait.

Il lui raconta qu’il savait lire et calculer, qu’il savait compter de tête et même par fractions, qu’il savait combien de milles carrés contenait le pays et quel nombre d’habitants il avait.

Elle lui demanda s’il savait ses prières.

Il lui répondit qu’il les avait oubliées.

– Tu te souviens au moins du signe de la croix ? lui répondit-elle.

Le petit Peters essaya, et ne put venir à bout de le faire.

Alors, éclatant de rire :

– Allons, allons, lui dit-elle, décidément tu es bien à moi, mon petit garçon.

Puis, comme ils étaient arrivés au bord d’une si grande étendue d’eau que l’on eût dit une mer.

– Comment allons-nous continuer notre chemin ? demanda le petit Peters avec inquiétude.

– Oh ! ne crains rien, répondit la Reine des Neiges, rien ne nous arrêtera jusqu’à mon palais.

– Et où est votre palais ? demanda Peters.

– Dans les glaces du pôle, répondit celle-ci.

Et elle souffla sur la mer, qui se glaça aussitôt.

Alors le traîneau partit emporté par le galop des deux chevaux blancs, dont les queues et les crinières gigantesques flottaient au vent.

Plus ils avançaient, plus leurs formes devenaient indistinctes. Il était impossible de distinguer si c’étaient des quadrupèdes ou des oiseaux, bientôt ils semblèrent des nuages blancs fouettés par l’aile de la tempête.

Ils passèrent par la région des loups, et les loups, qui étaient couchés, se levèrent en hurlant et suivirent le traîneau.

Puis, ils arrivèrent à la région des ours blancs, et les ours, qui étaient couchés, se levèrent en grondant et suivirent le traîneau.

Enfin, ils arrivèrent à la dernière région c’est-à-dire à celle des phoques, des morses, des veaux marins, qui n’ayant plus assez de vie pour courir se contentaient de se traîner, et qui faisaient entendre de longs cris, de sombres beuglements, lesquels semblaient appartenir au monde des fantômes, vers lequel on semblait s’approcher.

Enfin on entra dans le crépuscule éternel, et comme le petit Peters était fatigué, il s’endormit aux pieds de la Reine des Neiges.

3.Les petits souliers rouges

Maintenant, revenons à la petite Gerda.

Ce fut elle qui fut bien triste lorsqu’elle ne vit pas revenir Peters, et lorsque deux ou trois jours se passèrent sans que l’on sût où il était allé.

La pauvre grand-mère avait été s’informer de tous côtés, mais personne n’avait pu en donner de nouvelles.

Les petits garçons qui jouaient sur la place le jour de la disparition de Peters avaient raconté qu’on l’avait vu attacher son traîneau à un grand traîneau blanc qui avait fait deux fois le tour de la place, puis qui avait pris à travers les rues et était sorti de la ville.

On attendit, en espérant toujours voir tout à coup apparaître le petit Peters.

Mais peu à peu l’espérance elle-même s’évanouit. On se dit que sans doute l’enfant était tombé dans le fleuve qui côtoie la ville et s’y était noyé.

Ce fut l’objet de l’entretien de toute la veillée pendant les longs soirs d’hiver.

Puis vint le printemps avec son soleil vivifiant.

– Mon pauvre Peters est mort, disait la petite Gerda…

– Je ne le crois pas, répondait ce beau soleil.

– Mon pauvre Peters est mort, disait la petite Gerda aux hirondelles.

– Nous ne le croyons pas, répondaient les hirondelles.

– Mon pauvre Peters est mort, disait la petite Gerda à ses roses, à ses pois de senteur et à ses haricots rouges.

– Nous ne le croyons pas, répondaient les haricots rouges, les pois de senteur et les roses.

Et à force de s’entendre répéter par les fleurs, par les hirondelles et par le soleil qu’ils ne croyaient pas à la mort du petit Peters, la petite Gerda n’y crut pas non plus.

– Je veux mettre mes souliers rouges tout neufs, dit-elle un matin, ceux que Peters n’a pas encore vus, et puis je descendrai, je m’informerai de lui et le chercherai jusqu’à ce que mes souliers soient usés.

– Laissons-la faire, dit la grand-mère, c’est peut-être une inspiration du bon Dieu.

La petite Gerda descendit dans la rue et s’en alla tout droit au bord du fleuve.

– Est-il vrai, lui demanda-t-elle que tu m’aies pris mon petit camarade de jeux ? Je te donnerai mes beaux souliers rouges tout neufs si tu veux me le rendre.

Et il lui sembla que le fleuve lui faisait des signes étranges : elle prit en conséquence ses souliers rouges, c’est-à-dire ce qu’elle aimait le plus au monde après son petit ami, et les jeta tous deux dans le fleuve ; mais sans doute s’était-elle trompée lorsqu’elle avait cru que le fleuve les désirait, car une vague, qui paraissait en avoir reçu la mission particulière, les repoussa sur la rive.

Alors elle comprit que si le fleuve refusait une chose aussi précieuse que ses souliers rouges, c’est qu’il n’avait pas le petit Peters.

Elle se dit : « Puisqu’il n’est pas noyé, allons plus loin. »

Alors elle monta dans une barque, mais à peine y fut-elle que la barque se détacha toute seule et s’éloigna du rivage en suivant le cours du fleuve.

Quand la petite Gerda se vit ainsi seule au milieu du courant, et aussi loin d’une rive que de l’autre, elle commença d’avoir grand-peur et se mit à pleurer ; mais personne, excepté les passereaux, ne vit ses larmes et n’entendit ses sanglots, et quoiqu’ils eussent pitié d’elle, leurs ailes étaient trop faibles pour qu’ils pussent la porter au rivage, mais ils volaient en chantant tout autour d’elle, comme pour lui dire : « N’aie pas peur ; nous ne chanterions pas s’il devait t’arriver malheur. »

Le bateau, nous l’avons déjà dit, suivait le cours de l’eau ; la petite Gerda était assise au milieu, immobile, avec ses bas aux pieds et ses souliers rouges aux mains.

Les deux rives étaient magnifiques : de belles fleurs, de beaux arbres, des troupeaux de moutons magnifiques défilaient devant elle ; mais elle avait beau regarder, elle ne voyait pas un être humain.

« Peut-être le fleuve me conduit-il du côté du petit Peters », pensa Gerda.

Et cela la rendit plus gaie ; elle se leva alors et regarda longtemps les belles rives verdoyantes.

Bientôt elle aperçut un beau jardin rempli de cerisiers, où il y avait une maison avec des fenêtres rouges et bleues. Elle était couverte en chaume, et sur la terrasse qui en dépendait il y avait deux soldats de bois qui présentaient les armes aux barques qui passaient.

Gerda, qui les croyait vivants, leur cria :

– Savez-vous où est le petit Peters ?

Les soldats de bois ne répondirent point : Gerda crut qu’ils ne l’avaient point entendue, et se promit de les interroger quand elle serait à portée d’eux. Cela ne devait point tarder : le courant la poussait vers la terrasse.

En approchant, Gerda se mit à crier plus fort qu’elle ne l’avait fait encore, et cette fois sans doute fut-elle entendue, car une petite vieille femme sortit de la maison, en s’appuyant sur une béquille. Quoiqu’elle parût avoir cent ans au moins, elle était restée fort coquette, car elle avait sur la tête un grand chapeau rond de satin blanc, tout orné des plus belles fleurs.

– Ô mon pauvre petit enfant, dit la vieille, comment es-tu venue seule dans ce bateau, sur ce grand et rapide fleuve, si loin dans le monde ?

Et la vieille, s’avançant par l’escalier de la terrasse, entra dans l’eau jusqu’au genou, tira la barque à elle avec sa béquille, et souleva dans ses bras la petite Gerda.

Gerda, de son côté, était toute joyeuse de se retrouver sur la terre ferme, bien qu’elle eût un peu peur de la vieille femme étrangère.

– Mets d’abord tes beaux souliers rouges, pour que les cailloux ne fassent point mal à tes petits pieds, dit la vieille femme, et raconte-moi qui tu es et comment tu es venue jusqu’ici.

Gerda mit ses souliers rouges et raconta tout à la vieille, qui secouait de temps en temps la tête en faisant hum, hum ! Et quand Gerda lui eut tout raconté et demandé si elle n’avait pas vu le petit Peters, la vieille répondit que non, mais qu’elle ne devait point s’affliger pour cela, car son avis à elle aussi était que le petit Peters n’était pas mort.

Puis elle prit Gerda par la main, et toutes deux entrèrent dans la maison, dont la vieille referma la porte.

Les fenêtres étaient très hautes, les vitres en étaient rouges, bleues et jaunes, de sorte que le jour, par suite de toutes ces couleurs, était bizarre à l’intérieur ; mais dans une multitude de pots de Chine, il y avait des fleurs superbes et sur la table une corbeille de cerises magnifiques, comme la petite Gerda n’en avait pas encore vu et Gerda, invitée par la vieille, en mangea tant qu’elle voulut. Pendant qu’elle mangeait des cerises, la vieille femme la peignait avec un peigne d’or, et à mesure qu’elle la peignait, ses cheveux se bouclaient et brillaient d’un magnifique jaune d’or autour de son visage rond et souriant, qui ressemblait à une rose.

– J’ai bien longtemps désiré une si gentille petite fille, dit la vieille, et maintenant tu verras, ma chère enfant, comme nous allons vivre ensemble.

Et plus la vieille peignait les cheveux de Gerda, plus Gerda oubliait son ami le petit Peters, car la vieille était une magicienne, seulement ce n’était point une méchante mais une bonne fée, qui enchantait, mais en amateur et pour son propre plaisir.

En voyant la petite Gerda si gentille, si jolie, si confiante, elle avait désiré la garder près d’elle et s’en faire une compagnie. Pour arriver à ce but, il s’agissait donc d’abord, et avant tout de lui faire oublier le petit Peters. Or, comme Gerda lui avait beaucoup parlé de ses roses et de ses rosiers, elle pensa que si Gerda voyait dans son jardin des fleurs pareilles, cela lui ferait souvenir de celui dont elle s’était mise en quête. Elle descendit donc au jardin, étendit sa béquille sur tous les rosiers, et tous les rosiers disparurent à l’instant même, s’enfonçant dans la terre comme s’ils étaient rentrés dans des trappes.

Lorsque tous les rosiers eurent disparu, elle revint chercher la petite Gerda, qui mangeait toujours des cerises, et la conduisit dans le jardin aux fleurs. C’était un parterre qui allait jusqu’à la magnificence. Toutes les fleurs imaginables et de toutes les saisons, mais fleurissant à la fois, étaient là dans leur plus bel épanouissement. Aucun livre d’images, aucune peinture même ne saurait en rendre la beauté ni les couleurs variées.

Gerda, en voyant un si magnifique parterre, sauta de joie et se mit à jouer, ce qu’elle continua de faire jusqu’à ce que le soleil se couchât derrière les hauts cerisiers.

Alors la vieille la conduisit à un beau lit, avec des coussins de soie rouge, tout parsemé de violettes brodées, où elle s’endormit en rêvant de beaux rêves, comme fait une reine le jour de ses noces.

Le lendemain, elle put de nouveau jouer à l’air, au soleil, et au milieu des fleurs, et ainsi, sans qu’elle s’ennuyât un instant, se passèrent beaucoup de jours. Gerda connaissait chaque fleur par son nom, mais si nombreuses et si variées qu’elles fussent, il lui semblait qu’au milieu de ces fleurs il en manquait une, la plus belle de toutes. Mais il arriva qu’un jour, comme elle regardait le grand chapeau de satin blanc de la vieille, elle aperçut au milieu des fleurs qui l’ornaient une rose que la vieille avait oublié d’enlever.

– Oh ! s’écria-t-elle toute joyeuse, une rose ! comment se fait-il donc que vous n’ayez pas de roses ici ?

Et elle s’élança dans le jardin, cherchant de massifs en massifs, de plates-bandes en plates-bandes, mais elle eut beau chercher elle ne trouva point une seule rose.

Alors elle s’assit et pleura. Mais, comme ses pleurs tombaient justement à un endroit où un rosier avait existé autrefois, avant que la vieille ne les fît tous rentrer en terre, il arriva que les larmes de Gerda humectant le sol, les feuilles du rosier commencèrent de pointer, puis les fleurs, et enfin le rosier, dans toute sa splendeur, sortit de terre aussi épanoui, aussi embaumé que lorsqu’il avait disparu.

Et, sans s’inquiéter des épines, Gerda le prit entre ses bras, le pressant contre son cœur, baisant les roses, et pensant aux roses de sa fenêtre et au petit Peters.

– Oh ! comme je me suis arrêtée longtemps ! s’écria la petite fille ; comment ai-je donc fait pour oublier ainsi mon petit ami, à la recherche duquel je m’étais mise ?

Puis, se retournant vers les roses :

– Savez-vous où il est, demanda-t-elle et croyez-vous qu’il soit mort ?

– Il n’est pas mort, répondirent les roses : nous avons été dans la terre, c’est là que vont tous les morts, et nous n’avons pas vu le petit Peters.

– Alors, dit Gerda, c’est que le petit Peters est vivant.

Et en disant ces mots, elle courut au bout du jardin.

– Ah ! mon Dieu ! dit-elle en regardant ses pieds, moi qui avais promis de le chercher jusqu’à ce que mes souliers rouges soient usés, et ils sont encore tout neufs ; il faut bien certainement que j’aie été ensorcelée par la vieille.

La porte était fermée, mais en appuyant sur le loquet, la porte s’ouvrit et la petite Gerda s’élança de nouveau dans le vaste monde.

Elle se mit à courir, regardant de temps en temps en arrière, mais par bonheur personne n’était là pour la poursuivre.

Elle courut tant qu’elle put courir ; enfin, la respiration lui manquant, elle s’assit sur une grande pierre.

L’été était passé, et l’on en était même aux derniers jours de l’automne.

Elle n’avait pu s’en apercevoir, dans ce beau jardin où il y avait toujours un beau soleil et où fleurissaient en tous temps des fleurs de toutes les saisons.

– Ah ! Dieu ! s’écria la petite Gerda, comme je me suis attardée. Voilà déjà l’automne, je ne puis m’arrêter ; il faut absolument que je retrouve mon ami Peters.

Et elle se remit en chemin. Seulement, plus elle avançait, plus tout autour d’elle, était froid et nu. Les longues herbes jaunissaient et la rosée en découlait comme une pluie. Chaque feuille se détachait de l’arbre et tombait l’une après l’autre. Le prunellier seul avait encore des fruits, mais ils étaient si acides qu’il était impossible de les avaler.

Oh ! qu’il faisait gris et froid dans le vaste monde !

4. Prince et princesse

Enfin Gerda dut encore se reposer, car elle sentait que ses forces l’abandonnaient, et que, si elle tentait d’aller plus avant, elle allait certainement tomber.

Elle s’assit donc sur une grosse pierre.

Juste en face de l’endroit où elle était assise, sautillait une corneille.

Cette corneille la regarda longtemps, et finit par dire :

– Krrra, krrra, b’jour, b’jour.

Elle ne savait pas mieux s’expliquer, la pauvre bête, mais il était évident qu’elle voulait du bien à la petite fille.

Aussi Gerda lui fit-elle un gentil signe de tête en lui répondant :

– Bonjour, corneille.

Alors, dans son langage toujours, la corneille lui demanda d’où elle allait et comment elle se trouvait ainsi seule.

La petite Gerda lui raconta toute son histoire et finit par lui demander :

– Corneille, mon amie, n’as-tu pas vu le petit Peters ?

La corneille réfléchit longuement et dit :

– Cela pourrait bien être, cela pourrait bien être.

La petite Gerda prit la corneille et manqua l’étouffer en l’embrassant.

– Je crois, je crois, krrra, fit la corneille, cela pourrait bien être, krrra. Le petit Peters vit, krrra, mais maintenant il doit t’avoir oubliée pour la princesse. Krrra, krrra, krrra.

– Est-ce qu’il demeure chez une princesse ? demanda Gerda.

– Oui, répondit la corneille, mais je parle mal ta langue. Est-ce que tu ne parles pas la mienne, toi ?

– Non, je ne l’ai point apprise, dit tristement la petite Gerda, et cependant j’aurais pu, car ma grand-mère la savait.

– Cela ne fait rien, répondit la corneille, je vais tâcher de parler de mon mieux, écoute.

La petite Gerda rassura la corneille lui disant que si mal qu’elle parlât, elle comprendrait bien certainement ; qu’elle pouvait donc commencer en toute tranquillité.

Et la corneille lui raconta ainsi ce qu’elle savait :

– Dans le royaume où nous sommes à présent, demeure une princesse qui est incroyablement sage et savante. Mais il faut dire aussi qu’elle est abonnée à tous les journaux qui se publient dans le monde entier. Il est vrai qu’elle a tant d’esprit qu’elle les oublie aussitôt qu’elle les a lus. Elle monta sur le trône à l’âge de dix-huit ans, et quelque temps après on lui entendit chanter une chanson qui commençait par ces mots :

Il est temps de me marier.

« Mais la fin de la chanson n’était pas si facile à dire que le commencement, car la princesse ne voulait pas seulement un prince comme il y en a beaucoup, c’est-à-dire qui sache bien porter un bel uniforme, sourire à propos et être toujours de son avis.

« Non ; elle voulait un véritable prince, beau, brave, intelligent, qui pût encourager les arts pendant la paix, se mettre à la tête des armées en cas de guerre ; enfin, elle voulait un prince comme, en regardant sur tous les trônes de la terre, elle n’en voyait pas.

« Mais la princesse ne désespéra point de trouver ce qu’elle désirait, décidée qu’elle était à ne pas s’arrêter à la condition et de choisir, dans quelque rang qu’il fût, un époux digne d’elle.

« Elle fit venir le directeur général de la presse, et les journaux parurent le lendemain entourés d’une guirlande de roses, et annonçant qu’un concours était ouvert pour obtenir la main de la princesse, et que tout jeune homme de bonne mine, âgé de vingt à vingt-cinq ans pouvait se présenter au château, causer avec la princesse, qui accorderait sa main à celui qui lui paraîtrait réunir le plus de qualités intellectuelles et morales.

Tout cela n’était guère probable, et la petite Gerda paraissait douter de la véracité du récit de la corneille, lorsque celle-ci, mettant sa patte sur son cœur :

– Je vous jure, dit-elle, que je ne vous dis que la vérité, ayant appris tous ces détails par une corneille privée qui habite le palais, et qui est ma fiancée.

Du moment où la corneille était renseignée de si bonne source, il n’y avait plus à douter de ce qu’elle disait.

– Les jeunes gens à marier accoururent de tous les côtés du royaume, c’était une foule à ne pas s’y reconnaître, une presse à ne pouvoir passer par les rues, et cependant rien ne réussit, ni le premier, ni le second jour. Tous parlaient bien et avec beaucoup d’éloquence tant qu’ils n’étaient qu’à la porte du château, mais une fois dans la cour, quand ils voyaient les gardes en uniforme d’argent, qu’après avoir monté les escaliers ils voyaient les laquais en livrée d’or, qu’après avoir traversé les grandes salles illuminées, ils se voyaient droit devant le trône de la princesse, oh ! alors, ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient autre chose à dire qu’à répéter le dernier mot de la phrase qu’elle avait prononcée, de sorte que la princesse n’avait pas besoin d’en entendre davantage, et savait du premier coup à quoi s’en tenir sur eux. On eût dit que tous ces gens-là avaient pris un narcotique qui endormait leur esprit, et qu’ils ne retrouvaient la parole qu’une fois hors du palais. Il est vrai qu’une fois là, elle leur revenait surabondamment, tous parlaient à la fois, se répondant les uns aux autres ce qu’ils eussent dû répondre à la princesse, si bien que c’était un caquetage à ne pas s’entendre. Il y avait là toute une rangée de bourgeois imbéciles qui attendaient leur sortie, et qui riaient de leur désappointement. J’y étais, et je riais avec eux de tout mon cœur.

– Mais le petit Peters, mais le petit Peters, demanda Gerda, tu ne me parles pas de lui.

– Attends donc, attends donc, dit la corneille, nous y viendrons au petit Peters. C’était le troisième jour, voilà qu’il vint un petit bonhomme sans voiture, sans cheval, tout joyeux, il marcha droit au château, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait de beaux cheveux longs, mais d’ailleurs de pauvres habits.

– C’était Peters, c’était Peters, s’écria Gerda dans sa joie, oh ! alors, je l’ai retrouvé.

Et dans son contentement, oubliant sa fatigue, elle sautait et frappait des mains.

– Il avait, continua la corneille, qui ne se laissait pas facilement couper la parole, un petit havresac sur le dos.

– Vous ne me parlez pas de son traîneau. Il devait avoir son traîneau, puisque c’est avec son traîneau qu’il est parti.

– C’est possible, reprit la corneille, peut-être était-ce son traîneau et non un havresac qu’il avait sur le dos, je n’y ai pas regardé de si près. Mais voilà ce que je sais de ma fiancée la corneille apprivoisée quand il passa la grande porte du château et qu’il vit les gardes tout en argent, quand il eut monté les escaliers et qu’il vit les laquais tout en or, il ne parut pas le moins du monde intimidé, il fit un petit signe amical et dit :

« – C’est trop ennuyeux de rester sur l’escalier à attendre, moi, j’entre.

« Il entra dans les salles illuminées, et là où les conseillers de la princesse, tout vêtus d’habits brodés, allaient pieds nus pour ne pas faire de bruit, il alla avec ses souliers qui criaient tout haut, mais cela ne le démonta pas le moins du monde.

– C’était le petit Peters, c’était le petit Peters, cria Gerda, je sais qu’il avait des souliers neufs, je les ai entendus crier dans la chambre de la grand-mère.

– Oui vraiment ils criaient, reprit la corneille, mais lui, sans s’en inquiéter, alla courageusement tout droit à la princesse, qui était assise sur une perle grosse comme la roue d’un rouet, et toutes les dames de la cour avec leurs dames d’atours, et les dames d’atours de leurs dames d’atours, et tous les seigneurs avec leurs serviteurs, et les serviteurs de leurs serviteurs qui, à leur tour, avaient tous un petit laquais, étaient rangés dans la salle, et plus près ils étaient de la porte, plus ils avaient l’air fiers.

– Oh ! cela devait être bien imposant, dit la petite Gerda, et cependant, dis-tu, Peters n’a pas été un seul instant déconcerté ?

– Pas un instant, dit la corneille. Il se mit à parler, à ce que m’a dit ma fiancée la corneille apprivoisée, dans la langue du pays, presque aussi bien que je le fais moi-même quand je parle dans ma langue de corneille.

– Ah ! c’est bien là mon cher petit Peters, dit Gerda, il avait tant d’esprit ! Il savait compter de tête, même avec fractions. Ne voudrais-tu pas me conduire au château, ma belle corneille ?

– Oui da, c’est bientôt dit, répondit la corneille, mais comment arrangerons-nous cela ? Je vais en causer avec ma fiancée, elle pourra nous donner un bon conseil, car il faut que je te dise qu’il n’y a pas d’exemple qu’une petite fille de ton âge soit entrée au château.

– Oh ! si fait, si fait, j’y entrerai, répondit résolument la petite Gerda, dès que Peters saura que je suis là, il sortira et me fera entrer.

– Attends-moi donc ici, dit la corneille, je reviendrai le plus tôt que je pourrai.

Et elle secoua la tête et s’envola.

Ce ne fut qu’assez tard dans la soirée que la corneille fut de retour.

– Krrra, krrra, krrra, fit-elle, je te salue trois fois de la part de ma fiancée. Voici un petit pain que j’ai pris pour toi à la cuisine, car tu dois avoir faim. Il n’est pas possible que tu entres au château, les gardes en argent et les laquais en or ne te laisseront jamais passer. Mais ne t’afflige pas ; tu pourras monter dans les greniers, et une fois là, ma fiancée connaît un petit escalier dérobé qui conduit à la chambre à coucher, et elle sait où en prendre la clef, suis-moi donc.

La petite Gerda suivit la corneille, qui marchait en sautillant devant elle, et elles arrivèrent à la grille du parc ; les deux battants en étaient tenus par une chaîne ; mais comme la chaîne était un peu lâche et que Gerda était toute mignonne, elle put passer par l’entrebâillement.

Quant à la corneille, elle passa entre les barreaux.

Une fois dans le parc, elles prirent la grande allée, où les feuilles commençaient à craquer sous les pieds. Arrivées au bout de l’allée elles se cachèrent dans un massif et attendirent que les lumières du château s’éteignissent les unes après les autres. Lorsque la dernière fut éteinte, la corneille conduisit Gerda à une petite porte toute cachée dans des lierres.

Il fallait voir comme le cœur de Gerda battait de crainte et de bonheur ; on eût dit qu’elle allait faire quelque chose de mal, tant son émotion était grande, et cependant elle voulait seulement s’assurer si c’était bien le petit Peters qui était au château.

Oui, ce devait être lui, et Gerda se le rappelait tel qu’il était, avec son charmant sourire et ses yeux intelligents, lorsque tous deux ils étaient assis sous les roses. Allait-il être joyeux de la revoir ! allait-il être content de l’entendre raconter tout le long chemin qu’elle venait de faire pour le retrouver ! d’apprendre d’elle combien tout le monde au logis avait été affligé de ne pas le voir revenir ! Elle en frissonnait d’une telle joie que l’on eût dit de la terreur.

Elles étaient alors dans l’escalier, une petite lampe brûlait sur une armoire. Sur la première marche du palier se tenait la corneille apprivoisée, tournant la tête pour mieux voir Gerda, laquelle faisait à la corneille la révérence, ainsi que la grand-mère le lui avait enseigné.

Enfin la corneille prit la parole :

– Ma chère demoiselle, dit-elle, mon fiancé m’a dit tant de bien de vous, que je suis tout à votre dévotion. Veuillez prendre la lampe qui est sur l’armoire, et je vous précéderai. Nous pouvons aller tout droit ; je suis sûre ici de ne rencontrer personne.

– Et cependant, dit Gerda, on dirait que nous ne sommes pas seules. Tenez, ne voyez-vous point passer des ombres sur la muraille ? Voici des chevaux montés par des écuyers et des pages, voici des piqueurs, des seigneurs et des dames à cheval ; et de l’autre côté, voyez comme c’est triste : voici une belle jeune fille vêtue tout de blanc, couronnée de roses blanches, couchée dans une bière, et autour d’elle des gens qui pleurent.

– Ce sont les rêves qui viennent prendre les pensées des hôtes endormis du château, et qui les emportent vers les plaisirs ou la douleur. Tout est pour le mieux, car cela nous prouve que le sommeil est déjà entré, attendu que les rêves ne viennent qu’après lui.

Elles arrivèrent ainsi dans la première salle. Elle était tendue de satin rose avec des bouquets d’or et d’argent. Les salles, au fur et à mesure qu’elles approchaient, étaient de plus en plus magnifiques. C’était d’une richesse à éblouir les yeux. Enfin elles entrèrent dans la chambre à coucher. Le dais du lit était figuré par un palmier au feuillage d’émeraudes. À sa tige étaient suspendus deux lits ayant chacun la forme d’un lis, l’un était blanc, et c’était celui de la princesse, l’autre était rouge, et c’était celui du prince. La petite Gerda monta sur l’estrade couverte de riches tapis par laquelle on y arrivait. Et voyant une tête couverte de cheveux noirs bouclés elle s’écria :

– Oh ! c’est bien mon petit Peters !

Et elle appela : Peters ! Peters !

Le prince se réveilla et tourna la tête du côté de Gerda.

Ce n’était point le petit Peters !

Mais au même instant, du milieu du lis blanc, la princesse leva la tête et demanda ce que c’était.

Alors la petite Gerda se prit à pleurer, et, tout en pleurant, raconta son histoire avec tout ce que les deux corneilles avaient fait pour elle.

– Pauvre petite, dirent le prince et la princesse, et ils louèrent les deux corneilles de ce qu’elles avaient fait, disant qu’ils n’étaient point du tout fâchés, puisque cela leur valait la connaissance d’une si gentille petite fille. Mais cependant elles ne devaient pas recommencer dorénavant de peur de ne pas si bien réussir.

Du reste on les récompenserait.

– Voulez-vous votre liberté, demanda la princesse aux deux oiseaux, ou bien préférez-vous la place de conseillers de la couronne, avec toute la desserte du palais pour appointements ?

Les deux corneilles s’inclinèrent en signe de remerciement, priant le prince et la princesse de leur accorder une position fixe, car elles songeaient à la vieillesse, ayant déjà, le mâle cent cinquante et la femelle cent quarante ans, et ils se disaient :

– Si nous vivons trois cents ans, c’est-à-dire l’âge des corneilles, il est bon d’avoir quelque chose d’assuré pour nos vieux jours.

Il fut donc convenu qu’à partir du lendemain les deux corneilles entreraient au Conseil d’État.

En attendant, comme on ne savait où coucher la petite Gerda et comme le prince voulait lui céder son lit, la princesse lui fit une place à côté d’elle, lui souhaita une bonne nuit et l’embrassa.

Elle ne pouvait faire davantage.

Gerda joignit ses deux petites mains, fit sa prière et s’endormit en disant :

– Oh ! que les hommes et les bêtes sont bons dans le vaste monde !

Alors les rêves qui étaient entrés pour la petite Gerda vinrent se jouer autour du lit, ils tiraient un traîneau dans lequel était assis le petit Peters, qui lui faisait signe de la tête, mais tout cela n’était qu’un rêve, et par conséquent disparut quand elle s’éveilla.

Le jour suivant, la princesse l’habilla de la tête aux pieds de velours et de soie, elle voulut lui mettre aux pieds de charmantes petites pantoufles de drap d’or avec des fleurs cerise, mais Gerda dit qu’elle avait fait vœu d’user ses souliers rouges à la poursuite de Peters, et qu’elle ne pouvait manquer à son vœu.

La princesse voulait la nommer demoiselle d’honneur et lui donner une belle chambre à coucher au château, mais elle refusa, priant qu’on lui donnât seulement une petite voiture avec un petit cheval, car elle voulait se remettre immédiatement à la recherche de son ami Peters.

Comme elle voulait partir sans retard, la princesse donna des ordres, et l’on vit s’arrêter à la porte un petit carrosse doré attelé de deux chevaux, avec un postillon à la Daumont. Les armes du prince et de la princesse brillaient sur les panneaux comme deux étoiles. Le prince et la princesse mirent eux-mêmes la petite Gerda en voiture, lui souhaitant toute sorte de bonheur. La corneille des bois qui le matin même s’était mariée avec sa fiancée, l’accompagna pendant les trois premiers milles. Elle était assise à ses côtés, ne pouvant supporter d’aller en arrière. Quant à l’autre corneille, elle était restée battant des ailes sur la porte du palais. Elle n’accompagna ni la petite Gerda ni son mari, disant qu’elle avait une forte migraine, ce qui lui venait de ce qu’elle mangeait trop depuis qu’elle avait une position fixe.

Les corneilles, et même les corbeaux, qui les avaient connus autrefois, prétendaient, non sans raison, que les honneurs leur avaient tourné la tête.

L’intérieur du carrosse était bourré de sucreries et dans la caisse du siège il y avait des fruits et des croquignoles.

– Adieu, et bon voyage, crièrent le prince et la princesse en essuyant chacun une larme.

La petite Gerda pleurait aussi, et il n’y avait pas jusqu’à la corneille qui ne bâillât de toute la largeur de son bec, ayant le cœur serré.

Ils firent ainsi les premiers milles, alors la corneille lui dit adieu à son tour, et cet adieu fut pour la petite Gerda le plus pénible de tous.

Quant à la corneille, elle vola tout à la cime de l’arbre le plus élevé et là, battit des ailes tant qu’elle put voir le carrosse qui brillait aux rayons du soleil.

5. La petite fille des voleurs

Lorsque la nuit vint, la petite Gerda se trouva à l’entrée d’un bois sombre, rendu plus sombre encore par l’obscurité.

Le postillon descendit et alluma les lanternes, de sorte que la lumière se refléta sur le carrosse doré.

En le voyant briller ainsi, des voleurs qui étaient embusqués dans le bois se dirent :

– La chose n’est pas possible, c’est un carrosse d’or massif.

Et ils se précipitèrent sur le carrosse, arrêtèrent les chevaux, tuèrent le postillon, et tirèrent la petite Gerda tout effrayée hors de la voiture.

– Elle est gentille et grassouillette, dit la vieille femme du chef des voleurs, laquelle avait une longue barbe grise et des sourcils qui lui tombaient sur les yeux.

Elle portait sur son dos sa fille, qui était à peu près de l’âge de la petite Gerda.

Et comme non seulement elle était voleuse mais encore ogresse, elle lui tâta les reins et les bras ajoutant :

– Cela sera aussi bon à manger qu’un agneau gras !

Et elle dégaina un long couteau, qui luisait à faire horreur.

– Aie ! s’écria l’ogresse au même moment.

Sa fille, qu’elle portait sur son dos, venait, par gentillesse, de lui mordre l’oreille jusqu’au sang.

– Méchante bête ! s’écria la mère, ce n’est pas pour rien que tu es fille d’ogresse, va !

– Je ne veux pas qu’on la tue, dit la petite fille des voleurs, elle jouera avec moi, elle me donnera ses beaux habits et ses souliers rouges, et elle dormira dans mon lit avec moi.

– Non pas, dit l’ogresse, non pas, je la garde pour la manger en papillon.

Mais elle n’avait pas achevé que sa fille la mordit à l’autre oreille, de telle sorte qu’elle en bondit de douleur.

Et tous les brigands riaient et se moquaient d’elle.

– Je veux entrer dans la voiture, cria la petite fille.

Et il fallut faire sa volonté, tant, en tous ses désirs, elle était opiniâtre.

– Là, dit-elle, maintenant, je veux que l’on mette la petite fille auprès de moi.

Et il fallut mettre Gerda près d’elle.

Gerda et la petite fille des voleurs étaient donc assises dans la voiture qui roulait par-dessus les fossés et les racines d’arbres, en s’enfonçant dans la profondeur du bois.

La petite fille des voleurs était, comme nous l’avons déjà dit, de l’âge de Gerda, et à peu près de sa taille, mais elle était plus large d’épaules ; elle avait de grands yeux noirs, et une bouche grande aussi mais belle à cause des dents blanches et aiguës qui la meublaient.

Avec tout cela, elle semblait triste.

Elle prit Gerda par la taille et lui dit :

– Sois tranquille, tant que je ne serai pas fâchée contre toi, on ne te tuera point. Tu dois être au moins une princesse ?

– Non, répondit Gerda, je suis une pauvre petite fille, au contraire, et ce n’est que par hasard que je me trouvais dans une si belle voiture.

Et elle lui raconta toute son histoire et combien elle aimait le petit Peters.

Quand Gerda eut fini, la petite fille des voleurs essuya les larmes qui coulaient de ses yeux, en disant :

– Nous verrons, nous verrons !

Le carrosse s’arrêta. Les deux petites filles étaient arrivées au milieu de la cour du château des brigands. C’était un grand bâtiment tout crevassé du haut en bas ; des corbeaux et des corneilles s’envolaient par les fentes ; mais c’étaient des corbeaux et des corneilles sauvages, qui étaient loin de ressembler aux corneilles du prince et de la princesse ; puis, de tous les coins de la cour, de gros bouledogues, dont chacun pouvait dévorer un homme, s’élancèrent silencieusement.

Ils avaient tous la langue coupée de peur qu’ils aboyassent, et qu’en aboyant ils ne dénonçassent le château des voleurs.

– As-tu jamais mangé des langues de chien aux fines herbes ? demanda la fille des voleurs à Gerda.

– Jamais, répondit celle-ci avec un mouvement de répugnance.

– Tu as tort, répondit la petite fille, c’est très bon.

On entra dans le château.

Au milieu du plancher pavé de dalles d’une grande salle basse brûlait un grand feu. La fumée montait au plafond et sortait comme elle pouvait. Dans une grande marmite cuisait la soupe, et à trois broches cuisaient, d’abord un sanglier, puis un chevreuil tout entier, puis dix ou douze lièvres et quinze ou vingt lapins.

C’était le souper des voleurs.

– Tu dormiras cette nuit avec moi dans mon lit, au milieu de tous mes animaux, dit la petite fille.

La vieille donna à boire et à manger aux deux enfants, puis elles se retirèrent dans un coin où il y avait de la paille et des tapis.

C’était le lit de la petite fille.

Au-dessus du lit étaient perchés une centaine de pigeons que la fille des voleurs engraissait et mangeait sans pitié, quoiqu’elle les connût, les caressât et les nourrît. Les pigeons semblaient tous dormir, cependant ils se bougèrent un peu quand les deux petites filles se couchèrent.

– Maintenant, dit la petite fille, voici ma monture habituelle, et elle frappa contre un petit enclos de bois treillagé à jour.

Gerda s’attendait à voir s’élever soit un petit cheval, soit un petit mulet, soit un petit âne, mais elle vit bondir sur ses pieds un animal qu’elle ne connaissait pas et qui ressemblait au cerf ; mais son bois était plus grand proportionnellement et avait une autre forme.

– Oh ! le singulier animal, demanda la petite Gerda, comment s’appelle-t-il ?

– C’est un renne, répondit la petite fille. Il vient d’un pays où il n’y a pas de chevaux, et les habitants de ce pays les attellent à leurs traîneaux. Il nous le faut sans cesse tenir à la chaîne, sans quoi il se sauverait et retournerait dans le royaume des Neiges. Mais chaque soir je lui chatouille la gorge avec mon couteau, et comme il est prévenu qu’à sa première tentative de fuite, je lui couperai le cou pour boire son sang tout chaud, il se tient assez tranquille.

Et la petite fille des voleurs tira d’une fente de la muraille, comme d’une gaine, un long couteau qu’elle fit passer sur le cou du renne, la pauvre bête trembla aussitôt de tout son corps, bramant tristement, mais la petite fille ne faisait que rire de sa terreur.

Puis elle se mit définitivement au lit avec Gerda.

– Est-ce que tu te couches avec ce long couteau près de toi ? demanda la petite Gerda en jetant sur l’arme un regard inquiet.

– Toujours, répondit la fille des voleurs ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

La fille des voleurs passa un bras autour du cou de Gerda, et, tenant son couteau de l’autre main, elle s’endormit et commença de ronfler, qu’on eût pu l’entendre de la cour.

Mais la pauvre Gerda ne pouvait dormir, et elle demanda à deux pigeons qui se caressaient :

– N’avez-vous pas vu, par hasard, le petit Peters et son traîneau ?

– Kourrou, kourrou, kourroukou ! firent les pigeons ; oui, nous l’avons vu.

– Oh ! alors, mes chers petits pigeons, dit la petite Gerda en joignant les mains comme pour les implorer, dites-moi que faisait-il, et où allait-il ?

– Il était assis dans le char de la Reine des Neiges, qui passait tout près de nous au-dessus du bois, tandis que nous étions encore dans notre nid. La Reine des Neiges souffla sur les petits ramiers, et à l’exception de nous deux, continua le pigeon en montrant sa compagne, tous moururent. Kourrou, kourrou, kourroukou.

– Et où allait la Reine des Neiges ? demanda Gerda.

– Probablement en Laponie, où il y a toujours de la neige et de la glace. Son petit traîneau le suivait attelé d’un gros poulet blanc.

– Et à qui faut-il que je m’informe pour être sûre qu’il allait en Laponie ? demanda la petite Gerda.

– Au renne, dirent les ramiers, il est de ce pays-là. Kourrou, kourrou, kourroukou.

– Là où il y a toujours de la neige et de la glace, soupira le renne ; là, il fait magnifique, là, on bondit joyeux et libre dans les grandes vallées luisantes, là, la Reine des Neiges a dressé sa tente d’été. Mais son château d’hiver est tout près du pôle, dans une île de glace qu’on appelle le Spitzberg.

– Ô Peters, pauvre Peters, soupira Gerda, comme il doit avoir froid !

– Reste tranquille, dit la petite fille des voleurs, et ne parle pas et ne remue pas ainsi, ou bien, pour te faire tenir tranquille, je t’enfonce mon couteau dans le cœur.

Gerda eut grand peur, elle se tut et resta sans faire un mouvement. Le matin, la petite fille des voleurs demanda à Gerda :

– Que disais-tu donc cette nuit à mes pigeons et à mon renne ?

Gerda lui raconta alors que les pigeons avaient vu passer le petit Peters dans son traîneau, avec la Reine des Neiges, qui l’emmenait en Laponie.

La petite fille devint sérieuse. Mais secouant la tête :

– N’importe, dit-elle.

Et se tournant vers le renne, elle lui demanda :

– Sais-tu où est la Laponie ?

– Qui pourrait mieux le savoir que moi ? répondit l’animal, puisque c’est mon pays : j’y suis né, j’y ai été élevé et j’ai bondi à travers ses champs de neige.

Et ses yeux brillèrent comme s’il revoyait sa patrie.

– Écoute, dit la petite fille des voleurs à Gerda, tu vois que tous nos hommes sont partis en expédition. Il ne reste ici que ma mère pour leur faire la cuisine ; mais vers midi, elle vide une grande gourde qui contient six bouteilles et elle s’endort ; aussitôt qu’elle sera endormie, je ferai quelque chose pour toi.

La petite Gerda attendit midi avec impatience ; à midi, comme le lui avait dit la fille des voleurs, la vieille vida sa gourde tout d’un trait et s’endormit.

Alors la fille des voleurs alla vers le renne et lui dit :

– Je pourrais encore longtemps me donner du plaisir en te passant mon couteau sur la gorge ; car alors tu as si peur, que j’en crève de rire. Mais n’importe, je vais te détacher et te mettre dehors afin que tu puisses retourner en Laponie ; mais c’est à une condition, c’est que tu porteras cette petite fille au château de la Reine des Neiges, où est son petit compagnon.

Le renne fit un bond de joie.

– Alors, tu t’y engages positivement ?

– Foi de renne ! dit-il, je la descendrai dans la cour même du château.

La fille des voleurs sangla un coussin sur le dos du renne, hissa la petite Gerda sur le coussin, l’attacha avec des courroies, lui mit au pied, par-dessus ses petits souliers rouges tout cirés, des bottines en poil de lapin, aux mains des gants de même poil, appartenant à sa mère et dans lesquels les bras de la petite Gerda entraient jusqu’au coude, puis elle l’embrassa.

La petite Gerda versait des larmes de joie.

– Ah ! je ne puis souffrir que tu pleurniches ainsi, lui dit son amie ; tu dois maintenant avoir la mine joyeuse, puisque tu vas retrouver ton petit compagnon.

Puis elle ajouta :

– Tiens, voici deux pains et un jambonneau, pour que tu ne meures pas de faim.

Et elle les attacha sur le dos du renne.

Puis elle sortit la première, attacha les bouledogues dans leurs niches, revint près de Gerda, et, coupant avec son couteau le licou du renne, elle lui dit :

– Pars maintenant, mais prends bien garde à la petite fille.

Gerda étendit les mains vers la fille des voleurs en signe d’adieu, et le renne s’élança hors du château, puis hors de la cour, puis à travers les bois. À peine si on eût pu le suivre des yeux ; il traversait les vallées, les fleuves, les steppes, comme s’il eût eu des ailes ; les loups hurlaient derrière lui, les corbeaux croassaient au-dessus de lui. Le renne volait plutôt qu’il ne galopait ; le feu lui sortait des naseaux.

– Ah ! voilà mes étoiles du pôle, dit le renne ; regarde comme elles brillent !

Et, à cette vue, le renne redoublait encore de vitesse.

Il courut ainsi huit jours et huit nuits, les deux pains étaient mangés, et aussi le jambonneau !

Mais, ils étaient en Laponie !

6. La Laponne et la Finnoise

Le renne ne s’arrêta que devant une petite maison ; nous eussions dû dire une chaumière, et même une chaumière des plus pauvres : c’était triste à voir ; le toit touchait la terre et la porte était si basse que ceux qui l’habitaient devaient, pour en sortir et pour y rentrer, ramper sur le ventre.

Dans la chaumière, il y avait une vieille Laponne qui faisait cuire du poisson à la lueur d’une lampe où brûlait de l’huile de baleine.

Elle était seule à la maison.

Le renne raconta l’histoire de Gerda, après avoir toutefois raconté la sienne, qui lui paraissait bien autrement intéressante ; quant à Gerda, elle était tellement prise par le froid qu’elle ne pouvait parler.

– Ah ! mes pauvres enfants, dit la Laponne, confondant l’animal et l’enfant sous la même dénomination, vous avez encore loin à courir. Il vous faut aller encore à trois cents milles au moins dans la Finlande. C’est là que demeure la Reine des Neiges. Je vais vous écrire deux mots sur un hareng saur bien sec, attendu que je n’ai ni encre, ni plume, ni papier. Vous le remettrez à une sorcière finlandaise de mes amies. Elle saura mieux vous renseigner que moi.

Elle prit son couteau par la lame, et avec la pointe grava deux mots sur le hareng saur.

Puis, quand la petite Gerda se fut réchauffée et eut bu et mangé, elle la lia de nouveau sur sa monture, qui partit aussitôt et qui toute la nuit courut à la lumière d’une de ces aurores boréales qui font du ciel une véritable tenture de flamme.

Enfin le matin venu, ils arrivèrent en Finlande, et comme le renne avait reçu tous les renseignements nécessaires pour ne pas se tromper, il s’arrêta juste à la chaumière de la sorcière.

On frappa à la porte de la hutte ; la Finnoise ouvrit la porte, et fit entrer le renne et la petite Gerda, qui lui remit le hareng saur de la Laponne. La Finnoise lut par trois fois les deux mots qui y étaient écrits, et comme ils lui étaient bien entrés dans la mémoire, elle mit le hareng sur les braises, car c’était une sorcière fort économe que la Finnoise, et qui ne laissait rien perdre.

Puis elle s’occupa de la petite Gerda, la détacha de dessus le renne, et comme il faisait horriblement chaud dans sa hutte, elle lui ôta ses gants et ses bottes fourrées.

Après quoi elle demanda à l’animal et à l’enfant qui lui étaient si chaudement recommandés par son amie, qui ils étaient.

Alors le renne, comme il avait fait chez la Laponne, raconta d’abord son histoire, puis celle de la petite Gerda ; et la Finnoise, tout en écoutant, clignait de son œil intelligent, mais ne disait rien.

– Je sais que tu es sorcière, dit le renne, et une sorcière si savante que tu peux lier les quatre vents avec le même fil. Si le pilote habile défait un nœud seulement il a zéphyr, s’il en défait un second il a zéphyr et borée, mais s’il a l’imprudence de défaire les deux autres il a Notus et Aquilon, c’est-à-dire l’ouragan complet, la tempête dans toutes les règles. Ne veux-tu pas faire quelque chose pour la petite Gerda, comme, par exemple, de lui faire avaler une boisson qui lui donnerait la force de douze hommes, et un souffle plus puissant que celui de la Reine des Neiges.

– Pour quoi faire ? demanda la Finnoise.

– Pour que la petite Gerda puisse enlever son ami Peters à la Reine des Neiges.

– Il faut d’abord savoir, dit la Finnoise, s’il est réellement chez elle.

– Mais comment allez-vous savoir cela ? demanda Gerda.

– Par la puissance de mon art, répondit la sorcière.

Et elle entoura le renne et la petite Gerda d’un cercle tracé par sa baguette, après quoi elle alla droit à une planche, y prit une grande peau roulée et la déroula.

La peau était couverte de caractères étranges, mais cependant la Finnoise lut, lut, lut tant et si longtemps et avec tant d’ardeur, que la sueur lui en coulait le long du visage et ruisselait jusqu’à terre.

Puis elle rentra dans le cercle où elle avait enfermé le renne et la petite Gerda, et se penchant à l’oreille du renne :

– Le petit Peters est en effet chez la Reine des Neiges, où il trouve tout à son goût et se figure qu’il habite le plus charmant endroit du monde ; mais cela provient de ce qu’il a reçu dans l’œil un éclat du miroir du diable qui a pénétré jusqu’au cœur. Il faut d’abord que l’éclat de verre soit sorti de là, sans quoi la Reine des Neiges conservera éternellement son empire sur lui.

– Mais, dit le renne, ne pourrais-tu pas donner quelque talisman à Gerda qui lui fasse prendre empire sur la Reine des Neiges et le petit Peters ?

– Je ne saurais, répondit la sorcière, lui donner un plus grand pouvoir que celui qu’elle a déjà. Ne vois-tu pas combien il est grand ? Ne vois-tu pas comment hommes et animaux lui obéissent ? comment avec de pauvres petits souliers rouges elle a fait autant de chemin que le Juif Errant ! Ce n’est pas de nous qu’elle peut obtenir ce pouvoir. Elle l’a ; il lui vient de Dieu, il est dans son cœur : il consiste en ce qu’elle est une enfant douce et pieuse. Si elle ne peut point pénétrer par elle-même chez la Reine des Neiges et tirer elle-même le verre du cœur de Peters, nous n’y saurions que faire, nous autres. Or, à deux milles d’ici commence le jardin de la Reine des Neiges, portes-y la petite Gerda, dépose-la près d’un grand arbuste qui porte des baies rouges. Ne t’amuse point à bavarder et dépêche-toi de revenir.

Et la Finnoise hissa la petite Gerda sur le renne, qui se mit à courir tant qu’il put.

– Oh ! s’écria la petite Gerda, dès qu’elle fut dehors et qu’elle sentit l’impression du froid ; oh ! je n’ai plus mes gants, je n’ai plus mes bottines de poil, je n’ai plus que mes pauvres souliers rouges qui sont tout déchirés et dont les semelles ne tiennent plus aux quartiers, arrête, bon renne, arrête.

Mais le renne avait reçu ses instructions, il ne se hasarda point à s’arrêter et à retourner chez la Finnoise, il courut jusqu’à ce qu’il arrivât à l’arbuste aux fruits rouges, là il déposa Gerda, lui lécha les deux joues, et s’en retourna en courant et en pleurant de grosses larmes.

Et la pauvre petite Gerda demeura là sans gants et avec ses souliers tout usés, au bout de la Finlande, au milieu des glaces impitoyables et des neiges mortelles.

Elle marcha devant elle aussi vite qu’elle put ; mais voilà tout à coup qu’une armée de flocons de neige arriva, s’apprêtant non seulement à lui disputer le passage, mais à l’envelopper et à la faire périr. Seulement, ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est que ces flocons de neige ne tombaient point du ciel, qui était pur et tout brillant d’étoiles, quoique l’on dût être ailleurs en plein jour ; mais ils marchaient, ou plutôt roulaient sur la terre, et plus ils roulaient, plus ils grossissaient, comme c’est l’habitude des pelotes de neige, et, en grossissant, ils s’animaient et prenaient des formes effrayantes, tout en restant blancs et glacés. Ils avaient les formes les plus bizarres ; les uns ressemblaient à des porcs-épics, les autres à des serpents à plusieurs têtes, les autres à des ours, les autres enfin à des chiens et à des loups ; c’était l’avant-garde de la Reine des Neiges.

Des flocons de neige vivants.

Alors, la petite Gerda se voyant en danger d’être dévorée par tous ces monstres dont elle n’avait jamais entendu parler et de l’existence desquels elle ne se faisait pas même l’idée, commença de dire son Notre Père, et le froid était si grand qu’à mesure qu’elle le disait, elle pouvait voir sa propre haleine lui sortant de la bouche comme une fumée ; mais son haleine devint de plus en plus épaisse et, à son grand étonnement se décomposa en une foule de petits anges qui grandissaient, grandissaient au fur et à mesure qu’ils touchaient la terre, et tous avaient le casque sur la tête, la lance à la main gauche et le bouclier au bras droit. Le casque, la lance et le bouclier étaient d’or pur, et le nombre des anges augmentait toujours au fur et à mesure que Gerda disait sa prière, et quand la prière fut finie, elle se trouva à son tour entourée de toute une légion.

Alors les anges se serrèrent autour de Gerda et frappèrent de leurs lances d’or les affreux flocons de neige qui, aussitôt qu’ils étaient touchés par les armes divines, éclataient en cent morceaux. À cette vue, la petite Gerda reprit courage et marcha en avant, entourée de ses anges, qui caressaient et réchauffaient du bout de leurs ailes ses mains et ses pieds.

Bientôt elle aperçut une masse blanche qu’elle comprit être le palais de la Reine des Neiges.

Mais à cette heure il nous faut abandonner la petite Gerda, sur laquelle nous voilà un peu rassurés, et voir ce que faisait Peters. Peut-être pensait-il à sa petite amie, mais à coup sûr il ne se doutait guère qu’elle était si proche de lui.

7. Du château de la Reine des Neiges et de ce qui s’y passa

Les murs du château étaient formés par la neige qui chasse, et les portes et les fenêtres par le vent qui coupe ; il contenait plus de cent salles, toutes formées de neige, tombant comme un rideau blanc, mais sans jamais s’amasser. La plus vaste de ces chambres avait à elle seule plus de trois milles ; la blanche lumière du nord les éclairait, et elles étaient toutes si grandes, si vides, si blanches, si glaciales, qu’elles étaient mortellement tristes à regarder. Jamais, dans ce palais, le moindre plaisir ni la moindre animation. Pas un pauvre petit bal, où les femmes des ours blancs pussent déployer, en se balançant, leurs grâces naturelles, tandis que la tempête eût servi d’orchestre. Jamais la plus petite soirée de jeu entre loups et blaireaux, jamais la plus petite invitation à prendre le thé ou le café, aux femmes et aux filles des renards bleus et des martres. Non, les salles de la Reine des Neiges étaient éternellement vides, vastes et calmes. Au milieu de ces salles interminables, et dans la plus grande de toutes était un lac gelé au milieu duquel s’élevait un trône de glace ; c’était là que se tenait la Reine des Neiges quand elle était au logis, et alors elle prétendait être assise sur le miroir de l’esprit, le plus grand et le meilleur qu’il y eût au monde.

Le petit Peters était devenu tout bleu de froid, mais il ne s’en apercevait point, parce que la Reine des Neiges lui avait enlevé la crainte du froid par ses baisers et que, grâce à l’éclat de verre qui avait pénétré jusqu’à son cœur, il était devenu pareil à un glaçon. Ilpassait sa vie à assembler des éclats de glace sur lesquels il y avait des lettres, comme on fait quand on joue à un jeu que vous connaissez bien, c’est-à-dire au casse-tête chinois, afin d’en former soit une figure, soit un mot. Et jamais il ne parvenait à former la figure qu’il voulait et qui était un soleil, jamais à écrire le mot qu’il cherchait et qui était le mot Éternité. Car la Reine des Neiges lui avait dit : « Quand de tous ces glaçons qui ont chacun une forme différente, et qui portent chacun une lettre, tu auras formé un soleil ayant à son centre le mot Éternité, tu redeviendras ton maître et je te donnerai le monde entier avec une paire de patins neufs. »

Mais il ne venait point à bout de faire son soleil et d’écrire le mot Éternité.

En attendant, il dessinait les figures les plus bizarres et les plus incohérentes, qui lui semblaient magnifiques et qui lui faisaient passer le temps sans qu’il s’aperçût que le temps passât.

Un jour, la Reine des Neiges lui dit :

– Je vais partir pour les pays chauds. Je veux aller regarder ce qui se passe au fond des marmites noires que fait bouillir le feu éternel – c’était ainsi que la Reine des Neiges appelait l’Etna, le Vésuve, le Stromboli et les autres volcans –, je vais les blanchir un peu, cela fera du bien aux citrons et aux raisins.

Et la Reine des Neiges s’envola, et Peters resta seul à assembler ses morceaux de glace, dans la grande salle vide et glacée. Tout à coup, quelque chose craqua en lui, et il demeura raide et immobile. On eût pu le croire gelé.

C’était juste en ce moment que la petite Gerda entrait au château par la grande porte. Elle était fermée par le vent qui coupait, mais elle dit un Ave, Maria, et le vent tomba comme s’il allait se coucher. Alors elle traversa la cour, où elle laissa le reste de ses pauvres petits souliers rouges, entra dans les grandes salles vides et froides, et parvint enfin à celle où était le lac glacé et où se tenait le petit Peters.

Dès la porte elle le reconnut, et, courant à lui, lui sauta au cou et le serra entre ses bras en criant :

– Peters, mon cher petit Peters, je t’ai donc enfin retrouvé !

Mais lui continua de demeurer immobile, raide et froid.

La petite Gerda se mit à pleurer, et de même qu’une fois déjà, chez la vieille fée aux fleurs, ses larmes avaient pénétré la terre et en avaient fait sortir les rosiers, cette fois ses larmes pénétrèrent jusqu’au fond de la poitrine de Peters, et firent fondre son cœur.

Il ne parlait pas encore, mais déjà il la regardait avec des yeux qui s’animaient de plus en plus.

Alors Gerda se mit à chanter la chanson qu’ils chantaient ensemble près de la fenêtre, quand allait venir la Noël.

 

Les roses déjà se fanent et tombent ;

Nous allons revoir le petit Jésus.

 

Alors la sensibilité revint tout à fait au petit Peters. Il fondit en larmes et pleura tant, tant, que le grain de verre qu’il avait dans le cœur lui sortit par l’œil avec une larme plus grosse que les autres.

Aussitôt il reconnut Gerda et s’écria dans un transport de joie, qui depuis bien longtemps lui était inconnu :

– Gerda, ma bonne petite Gerda, où as-tu donc été si longtemps ?

Il oubliait que c’était lui qui avait été, et non la petite Gerda.

Et il regardait de tous côtés avec étonnement.

– Ah ! qu’il fait froid ici ! continua-t-il ; comme c’est vaste et vide !

Et il se cramponnait à Gerda, qui pleurait de joie, en souriant, tant il avait peur que Gerda s’en allât, l’abandonnant dans le palais de la Reine des Neiges.

Et sa satisfaction et sa crainte, mêlées l’une à l’autre, étaient si touchantes, que les glaçons se mirent à danser de bonheur et les murs de neige à pleurer de joie.

Pendant ce temps-là, les fragments de glace avec lesquels Peters avait joué pendant si longtemps s’agitaient de leur côté, et en s’agitant finirent par former d’eux-mêmes un soleil au milieu duquel était écrit le mot : Éternité.

Au même instant, toutes les portes du palais s’ouvrirent, chaque porte par laquelle devaient passer Gerda et Peters gardée par deux anges.

Gerda baisa les joues de Peters, et elles devinrent roses, de bleues qu’elles étaient.

Elle baisa ses yeux, et ils devinrent aussi brillants que les siens.

Elle baisa ses mains et ses pieds, et l’immobilité qui les enchaînait disparut.

Maintenant, la Reine des neiges pouvait rentrer si elle voulait ; le soleil de glace brillait à terre, et au milieu du soleil le mot : Éternité !

Alors les deux enfants se prirent par la main, et sortirent du château, escortés des anges et parlant de la grand-mère et des roses qui fleurissaient à la fenêtre, et, partout où ils passaient, les vents se taisaient et le soleil brillait.

Quand ils arrivèrent à l’arbuste aux fruits rouges, ils virent le renne qui les attendait.

Il était accompagné d’un renne femelle dont les pis étaient pleins de lait. Les deux enfants burent de ce lait et se trouvèrent tout réchauffés.

Alors, comme Gerda et le petit Peters n’avaient plus besoin des anges, ceux-ci prirent congé d’eux en leur disant qu’ils se reverraient un jour au ciel, et ils disparurent en laissant l’air tiède et parfumé.

Gerda remonta sur son renne et Peters sur l’autre, et les deux animaux se mirent à galoper jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la chaumière de la Finnoise, où ils se réchauffèrent tout à fait et où Gerda, qui était nu-pieds, ses souliers rouges ayant été usés à la recherche de Peters, retrouva ses bottines et ses gants de poils.

C’était là qu’était resté le petit traîneau de Peters.

Les deux rennes s’y attelèrent, les deux enfants s’y assirent, se rapprochant et se tenant chaud l’un l’autre. La Finnoise les couvrit d’une peau d’ours blanc, et les deux rennes s’élancèrent dans la direction de la hutte de la Laponne.

Pendant leur absence, la bonne femme leur avait fait des pelisses de renard bleu, dont ils avaient grand besoin car les vêtements des deux enfants n’avaient guère moins souffert que les souliers rouges de la petite Gerda.

Ils ne prirent que le temps de manger un morceau et de revêtir leurs pelisses, et partirent en remerciant de tout leur cœur la bonne femme.

Trois jours après, ils étaient à la frontière des Neiges ; là commençaient à ramper les premières mousses et les premiers lichens.

Là les rennes les quittèrent.

La séparation fut triste, on pleura beaucoup de part et d’autre, mais les rennes n’osaient point se hasarder dans un autre pays que le leur. Celui qui avait du lait aurait bien été plus loin, mais celui qui avait été prisonnier retint sa compagne en lui disant ce qu’il avait souffert pendant sa captivité.

Les deux enfants furent forcés d’abandonner le traîneau du petit Peters et s’en allèrent se tenant par la main. Peu à peu aux mousses et aux lichens succédèrent des bruyères et des rhododendrons, puis aux bruyères et aux rhododendrons des buissons épineux, puis aux buissons épineux de maigres sapins tout rabougris, puis de beaux sapins, puis des chênes verts, puis enfin ils entendirent chanter les petits oiseaux, ils trouvèrent les premières fleurs, enfin ils aperçurent une grande forêt de hêtres et de marronniers.

De cette forêt sortit, sur un magnifique cheval que Gerda reconnut aussitôt pour un des deux chevaux qui avaient été attelés à son carrosse doré, une belle jeune fille coiffée d’un bonnet écarlate et portant deux pistolets à sa ceinture.

C’était la fille des voleurs.

Gerda la reconnut et elle reconnut Gerda, toutes deux coururent l’une à l’autre et s’embrassèrent tendrement.

La fière amazone s’était ennuyée de la vie qu’elle menait au château de la forêt. Elle avait pris une grosse somme en or au château des voleurs, en avait bourré ses poches, avait tiré un des deux chevaux donnés par la princesse à Gerda, avait sauté sur son dos et était partie.

Ce fut une grande joie pour les deux jeunes filles.

– Et qu’est-ce que ce petit garçon ? demanda la fille des voleurs en montrant Peters.

Gerda lui dit que c’était le petit compagnon qu’elle cherchait avec tant d’anxiété, quand elle avait été arrêtée par les voleurs.

Alors, se tournant vers le petit Peters :

– Tu es un rude voyageur, lui dit-elle, et je voudrais bien savoir si tu mérites réellement que l’on aille te chercher au bout du monde.

Gerda lui frappa doucement sur la joue, et s’informa du prince et de la princesse.

– Ils voyagent à l’étranger, répondit la fille des voleurs.

– Et les corneilles ? demanda Gerda.

– La corneille sauvage est morte d’indigestion, de sorte que la corneille apprivoisée est veuve. Elle porte un crêpe à la patte gauche, et se lamente horriblement. C’est tout ce que je sais. Maintenant, raconte-moi à ton tour ce qui est arrivé, et comment tu as retrouvé ton fugitif.

Gerda et le petit Peters lui racontèrent tout.

– Bon ! dit-elle, tout est pour le mieux ; retournez à la grande ville, et si j’y passe jamais, j’irai vous faire une petite visite.

Et les ayant embrassés tous deux sans mettre pied à terre, elle mit son cheval au galop et disparut.

Peters et Gerda se remirent en route, s’en allant la main dans la main, et, après avoir traversé des pays couverts de verdure et de fleurs qui leur firent oublier cette affreuse Laponie, tant vantée par les Russes, ils entendirent le son des cloches et finirent par reconnaître à l’horizon la grande ville où ils étaient nés.

Le petit Peters reconnut encore la porte par laquelle il était sorti, les rues par lesquelles il avait passé, et enfin, ils se retrouvèrent au seuil des deux maisons.

Ils montèrent l’escalier de la maison de Gerda et entrèrent dans la chambre de la grand-mère. Tout était encore à la même place. L’horloge faisait tic tac et marquait l’heure ; seulement, en arrivant en face de la glace, ils s’aperçurent que Peters était devenu un beau jeune homme et Gerda une belle jeune fille. Les roses fleurissaient toujours dans leurs caisses, et près de la fenêtre on voyait encore les petites chaises d’enfants.

Peters et Gerda s’y assirent. Ils avaient oublié le passé comme on oublie un mauvais rêve, et il leur semblait n’avoir jamais quitté la maison.

En ce moment, la vieille grand-mère rentra de la messe, tenant son livre d’images à la main. Elle salua le beau jeune homme et la belle jeune fille, et comme elle ne les reconnaissait pas, tant ils étaient changés, elle leur demanda leur nom.

Alors ils chantèrent tous deux le cantique qu’autrefois elle leur avait appris :

Les roses déjà se fanent et meurent ;

Nous verrons bientôt le petit Jésus.

 La vieille grand-mère poussa un cri de joie ; dans le beau jeune garçon et dans la belle jeune fille elle avait reconnu Peters et Gerda.

Un mois après, les cloches, dont ils avaient reconnu le son bien avant qu’ils vissent la ville, sonnaient pour leur mariage.

Dix mois après, les mêmes cloches sonnaient pour le baptême de deux jolis petits jumeaux, dont l’un s’appela Peters, comme son père, et l’autre Gerda, comme sa mère. - FIN

(Extrait de : Contes dits deux fois.)

 

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