La petite sirène - Alexandre Dumas

 

 

1

Si jamais vous avez vu la mer, mes chers petits enfants, vous avez dû remarquer que plus l’eau est profonde, plus elle est bleue.

Mais encore faut-il pour cela que le ciel soit bleu, car la mer n’est qu’un grand miroir étendu par le bon Dieu sur la terre, pour réfléchir le ciel.

Or, plus on avance vers les hautes latitudes, c’est-à-dire vers l’équateur, plus le ciel est bleu, et par conséquent plus la mer est bleue.

Là aussi, elle est plus profonde, si profonde qu’il y a certains endroits dont on n’a pas encore pu trouver le fond, quoiqu’on y ait jeté des lignes de plus de mille mètres de longueur, ce qui suppose douze ou quinze clochers comme celui de la ville ou du village que vous habitez, mis au-dessus les uns des autres.

Au fond de ces abîmes insondables, vit ce que l’on appelle le peuple de la mer.

Ce peuple de la mer se compose, outre les poissons que vous connaissez et que tous les jours on sert sur la table de vos parents, tels que le merlan, la raie, le hareng, la sardine, le thon, d’une foule d’animaux que vous ne connaissez pas, depuis l’immense encornet, dont nul n’a jamais pu déterminer la forme ni la longueur, jusqu’à l’impalpable méduse, que la baleine broie par milliards avec ses fanons, qui ne sont rien autre chose que ses dents, et qui servent à faire des buses aux corsets de vos mamans.

Il ne faudrait pas croire, chers enfants, qu’au fond de ces gouffres, la mer présente un lit de sable mouillé pareil à celui qu’elle découvre quand elle se retire de la plage de Dieppe ou de Trouville. Non, vous seriez dans l’erreur. Les plantes qui montent quelquefois jusqu’à la surface de l’eau prouvent que ces profondeurs disparaissent sous une gigantesque végétation près de laquelle les fougères antédiluviennes de quatre-vingts et de cent pieds de long, qu’on retrouve dans les carrières de Montmartre, ne sont que de faibles brins d’herbe.

Seulement, de même que le palmier, cet arbre des plages africaines, dont les poètes ont fait le symbole de la grâce, plie et ondule selon tous les caprices du vent, de même ces forêts aux troncs mobiles suivent tous les mouvements de la mer.

Et, de même que les oiseaux de nos forêts voltigent à travers le feuillage, des arbres terrestres, faisant reluire aux rayons du soleil leur plumage aux mille couleurs, de même les poissons glissent à travers les tiges et les feuilles des arbres marins, lançant à travers le voile transparent et azuré qui les couvre des éclairs d’or et d’argent.

Au milieu du plus grand de tous les océans, c’est-à-dire de l’océan Pacifique, entre les îles Chatham et la péninsule de Banck, juste à nos antipodes, se trouve le palais du roi de la mer. Les murs en sont de corail rouge, noir et rose ; les fenêtres en sont d’ambre fin, transparent et pur ; et les toits, au lieu de tuiles, sont faits de ces belles écailles noires, bleues et vertes, comme vous en voyez aux montres des marchands de curiosités du Havre et de Marseille.

Le roi qui habitait ce palais au moment où se passèrent les événements que nous allons raconter, était veuf depuis longtemps, et comme il avait eu de grands chagrins avec sa femme, il n’avait pas voulu se remarier.

Sa maison royale était tenue par sa mère, excellente femme du reste, mais ayant un grand défaut, celui d’être très orgueilleuse. C’est pourquoi elle portait douze huîtres perlières sur la queue de sa robe, tandis que jusqu’à elle, les plus grandes dames de l’empire et la défunte reine elle-même n’en avaient jamais porté que six.

Mais son grand mérite aux yeux du roi régnant, celui que ne lui contestaient pas même ses ennemis, c’était la grande affection qu’elle portait aux princesses de la mer, ses petites-filles.

Il est vrai que c’étaient six charmantes princesses ; mais on était obligé de convenir que la plus jeune était la plus belle. Elle avait la peau fine et transparente comme une feuille de rose. Ses yeux étaient bleus comme l’azur céleste ; mais, ainsi que ses sœurs, c’était une sirène, c’est-à-dire qu’elle n’avait pas de pieds et que son corps, à partir des hanches, se terminait par une queue de poisson.

Les princesses pouvaient jouer pendant tout le temps que durait le jour, dans les grandes salles du palais, où croissaient des fleurs aussi riches de couleurs qu’aucune de celles qui s’épanouissent sur la terre. Elles faisaient ouvrir les fenêtres d’ambre, et les poissons entraient pour se mêler à leurs jeux, à peu près comme font chez nous les hirondelles quand elles s’amusent à effleurer nos fenêtres ouvertes ; seulement, nos hirondelles, d’habitude, restent farouches, tandis que les poissons venaient manger jusque dans les mains des princesses.

Il y avait devant le palais un grand jardin d’arbres dont les tiges étaient de corail et les feuilles d’émeraude. Ils portaient des grenades de rubis et des oranges d’or.

Les allées en étaient couvertes de sable fin d’un si beau bleu, que l’on eût cru que c’était de la poussière de saphir.

En général, tout, dans ce monde de la mer, était recouvert d’un reflet azuré ; c’était à croire que le ciel s’étendait sous les pieds comme au-dessus de la tête.

Dans les temps de calme, on voyait parfaitement le soleil. Il ressemblait alors à une énorme fleur violette, du calice de laquelle sortiraient des flots de lumière.

Chacune des jeunes princesses avait un coin dans ce jardin où elle pouvait planter ce qu’elle voulait.

L’une donnait à son jardin la forme d’une baleine, l’autre celle d’un homard ; mais quant à la plus jeune princesse, elle faisait le sien rond comme le soleil, et le plantait de fleurs violettes comme lui.

C’était au reste une enfant étrange, calme et réfléchie ; tandis que ses sœurs se paraient des bijoux provenant des vaisseaux qui faisaient naufrage, elle n’avait recueilli de toutes les richesses que renferme le fond de la mer qu’une belle statue de marbre représentant un jeune homme.

C’était un chef-d’œuvre de sculpture grecque que le gouverneur de Melbourne avait fait venir de Londres pour en parer son palais, et qui, par suite du naufrage du vaisseau qui la portait, était tombée en la possession de la jeune princesse.

Elle avait interrogé sa grand-mère sur l’origine de cet animal à deux pieds qui lui était inconnu, et sa grand-mère lui avait répondu que cet animal était un homme, et que la terre était peuplée d’animaux de la même espèce.

Alors elle avait placé sa statue debout sur un rocher qui s’élevait au milieu de son jardin. Elle avait planté près d’elle un saule pleureur rose, qui, laissant tomber autour de lui ses branches gracieuses, lui faisait une ombre violette ; mais l’explication donnée par la vieille reine à la jeune princesse n’avait point suffi à celle-ci. Elle revenait éternellement sur le monde des hommes, faisant raconter à sa grand-mère tout ce qu’elle savait des navires, des villes, des hommes et des animaux de cette terre inconnue, qu’elle avait si grande envie de voir. Ce qui lui semblait particulièrement beau et extraordinaire surtout, c’est que les fleurs terrestres avaient des parfums, tandis que celles de la mer ne sentaient rien. Un autre sujet d’étonnement pour elle, c’est que les forêts et les jardins terrestres étaient peuplés d’oiseaux aux mille ramages différents, tandis que ses poissons à elle étaient muets.

– Quand vous aurez atteint votre quinzième année, ma fille, lui disait pour la consoler la vieille reine, on vous donnera la permission de monter à la surface de la mer, la nuit, au clair de la lune, de vous asseoir sur un écueil et de regarder les navires passer.

– Mais les bois, mais les villes dont vous me parlez, grand-mère ? disait la jeune princesse.

– Vous les verrez au fond des ports, dans les échancrures des îles ; mais ne vous en approchez jamais, car une fois sur la terre des hommes, vous perdriez tout votre pouvoir, et il vous arriverait malheur.

L’année suivante, une des jeunes princesses devait atteindre sa quinzième année, et par conséquent monter à la surface de la mer ; mais comme il y avait une année de différence entre chaque sœur, la plus jeune avait encore cinq ans à attendre avant que son tour arrivât.

Au reste, les jeunes princesses s’étaient promis de tout se raconter car la vieille reine n’en disait jamais assez, et ses petites-filles comprenaient que leur grand-mère leur cachait beaucoup de choses.

Mais pas une ne désirait plus en être à sa quinzième année que la plus jeune, probablement parce qu’elle avait davantage à attendre et qu’elle était d’un caractère calme et réfléchi.

Mainte nuit, debout à sa fenêtre ouverte, elle regardait passer les poissons silencieux et brillants, elle perçait du regard l’azur foncé des vagues, et regardait les étoiles et la lune, qui lui paraissaient bien pâles il est vrai, mais aussi bien plus grandes qu’elles ne nous apparaissent à nous. Si parfois un nuage noir ou plutôt un corps opaque les dérobait à sa vue, elle savait que c’était quelque baleine qui passait entre elle et la surface de la mer, ou quelque vaisseau entre la surface de la mer et le ciel.

Et ceux qui glissaient sur le vaisseau ne s’imaginaient certes pas qu’il y avait au fond de la mer une jeune princesse qui tendait ses petites mains blanches vers la cale de leur navire.

Cependant, comme nous l’avons dit, l’aînée des princesses avait atteint quinze ans et pouvait monter à la surface de la mer.

Lorsqu’elle revint, elle avait cent choses plus merveilleuses les unes que les autres à raconter. Mais ce qu’elle avait vu de plus beau, disait-elle, c’était, tandis qu’elle était assise sur un banc de sable, de voir, au clair de la lune, étinceler au fond d’un golfe les mille lumières d’une grande ville, d’entendre le bruit des voitures, le son des cloches, et tous les cris et toutes les rumeurs de la terre.

Il ne faut pas demander si la plus jeune des princesses ouvrait les yeux et les oreilles pendant ce récit ; et lorsque, la nuit suivante, elle contempla la lune à travers les eaux bleues, il lui sembla y voir cette grande ville dont lui avait parlé sa sœur, et elle aussi crut entendre le bruit des voitures, le son des cloches, et les cris et les rumeurs descendre jusqu’à elle.

L’année suivante, la seconde sœur obtint à son tour la permission de monter à la surface de la mer et de nager où elle voudrait ; elle arriva au sommet d’une vague au moment du coucher du soleil, et ce fut ce qu’elle trouva de plus beau dans la création.

– Le ciel était d’or et de pourpre, disait-elle, et quant aux nuages, aucune parole ne pouvait peindre la vivacité de leurs couleurs.

L’année suivante, ce fut le tour de la troisième sœur ; elle ne s’en tint point à la mer, elle remonta un large fleuve, elle vit des collines superbes, des vignes magnifiques ; des châteaux et des forteresses lui apparurent à travers de splendides forêts ; elle s’approcha si près du bord qu’elle entendit le chant des oiseaux.

Dans une petite crique, elle rencontra tout un essaim de petits enfants et des hommes ; ils étaient complètement nus et s’ébattaient en nageant dans l’eau. Elle voulut jouer avec eux ; mais à peine eurent-ils aperçu ses cheveux tressés avec des coraux, des perles et des algues, et le bas de son corps couvert d’écaillés, qu’ils s’enfuirent épouvantés ; elle voulait les suivre jusqu’au rivage : mais alors une bête noire, couverte de poils, vint à elle et se mit à aboyer contre elle avec un tel acharnement, qu’effrayée à son tour, elle regagna la pleine mer.

Mais, revenue près de ses jeunes sœurs, elle ne pouvait oublier ni les bois magnifiques, ni les riantes collines, ni les forteresses, ni les châteaux, ni surtout les petits enfants, qui nageaient dans la rivière sans avoir une queue de poisson.

La quatrième sœur n’alla point si loin : soit que son caractère fût moins aventureux, soit que ses désirs fussent moins difficiles à contenter, elle s’assit sur un rocher au milieu de la mer, vit de loin des vaisseaux qui lui semblèrent des mouettes, et le ciel qui lui parut une immense cloche de verre. Au lieu d’une volée gazouillante de petits enfants nageant dans une crique, elle vit une bande de baleines qui lançaient l’eau par leurs évents et dont chacune faisait deux trombes qui tombaient en se recourbant.

Selon elle, on ne pouvait rien voir de plus beau.

Vint le tour de la cinquième sœur. Son anniversaire à elle tombait en plein hiver ; elle vit donc, elle, ce que les autres n’avaient pas vu. La mer était verte comme une gigantesque émeraude. Et de tous côtés voguaient d’immenses glaçons et flottaient des pics de glace qui semblaient des clochers en diamant. Elle s’assit sur l’une de ces îles mouvantes, et de là elle vit une tempête qui brisa comme verre le plus gros de ces glaçons ; des vaisseaux du plus haut bord dansaient comme des lièges, et les plus fiers avaient cargué toutes leurs voiles et semblaient bien petits sur l’océan furieux.

Lorsque l’aînée des sœurs avait eu quinze ans et pour la première fois était montée à la surface de la mer, toutes, à son retour, nous l’avons dit, étaient accourues vers elle, l’avaient interrogée et, transportées de curiosité et d’étonnement, avaient écouté ses récits ; mais maintenant que cinq d’entre elles, parvenues à l’âge de quinze ans, avaient la permission de faire ce qu’elles voulaient, elles ne paraissaient plus s’en soucier, et toutes les cinq finirent par s’accorder pour dire que c’était encore chez elles, au fond de la mer, qu’était le plus beau spectacle qu’elles eussent jamais vu.

Que voulez-vous, mes chers enfants, on est si bien chez soi !

Souvent, à la tombée de la nuit, les cinq sœurs aînées se prenaient par le bras et montaient par une seule file à la surface de l’eau. Là s’il y avait tempête dans les airs, et si un navire emporté par la tempête passait devant elles, elles se mettaient à chanter de leur plus douce voix, invitant les matelots à venir avec elles au fond des flots leur racontant les merveilles qu’ils y verraient.

Les matelots entendaient leurs chants mélodieux à travers le brouillard et la pluie ; ils voyaient, à travers la lueur de l’éclair, leurs bras blancs, leurs cous de cygne et leurs queues de poisson reluisantes comme de l’or, et ils se bouchaient les oreilles en criant :

– Les sirènes ! les sirènes ! au large ! au large !

Et ils s’éloignaient des filles de la mer aussi rapidement que le permettaient les vents et les flots.

Et quand les cinq sœurs partaient ainsi ensemble, la pauvre petite princesse restait seule dans son palais de corail, aux fenêtres d’ambre, les suivant du regard et prête à pleurer. Mais les enfants de la mer n’ont point de larmes, ce qui fait qu’ils souffrent bien plus que nous.

– Oh ! si j’avais quinze ans, disait-elle, je sens que je préférerais de beaucoup à notre royaume humide le monde d’en haut, la terre et les hommes qui l’habitent.

Enfin elle atteignit sa quinzième année.

– Ah ! lui dit la grand-mère, te voilà jeune fille à ton tour ; viens, que je te fasse ta toilette comme je l’ai faite à tes sœurs le jour où elles ont monté à la surface de la mer.

Et elle lui mit sur la tête une couronne de lis, dont chaque fleur était une perle découpée, puis elle lui fit attacher huit grosses huîtres sur la queue pour indiquer son haut rang.

La petite princesse criait que les épingles lui faisaient grand mal, mais la vieille reine lui répondait :

– Il faut souffrir pour être belle, mon enfant.

Hélas ! elle eût volontiers déposé tout ce luxe, et remplacé sa lourde couronne par quelques-unes de ces fleurs de pourpre qui lui allaient si bien. Mais c’était la volonté de la grand-mère qu’elle fût parée ainsi, et, nous l’avons dit, quand la grand-mère avait dit : Je veux, il fallait obéir.

– Adieu ! dit-elle enfin.

Et elle monta à la surface des vagues, légère et transparente comme une bulle d’air.

2

Lorsque la petite sirène passa sa tête blonde au-dessus des flots unis comme un miroir, le soleil venait de se coucher, le ciel était de pourpre à l’occident, et sur toute l’étendue du firmament, les nuages reflétaient des teintes roses et dorées. Un seul navire était en vue : c’était un beau yacht, marchant ou plutôt se balançant sous deux voiles, son grand hunier et son foc. À l’horizon du ciel azuré montait Vénus, pareille à un bluet de flammes ; l’air était calme ; la mer, comme nous l’avons dit, n’avait pas une ride.

Aucun bruit n’eût troublé le silence de l’immensité s’il n’y eût pas eu fête sur le yacht : on y chantait, on y faisait de la musique. Et, quand la nuit fut tout à fait tombée, on hissa à tous les agrès des centaines de lanternes de couleur, tandis qu’au-dessus d’elles, suivant toutes les lignes des cordages, se déployaient les pavillons de toutes les nations.

La petite sirène nagea jusqu’à la hauteur des fenêtres du tillac, et put voir ce qui se passait dans l’intérieur du bâtiment.

Il y avait toute une noble société en grande toilette ; mais ce qu’il y avait de plus beau, c’était un jeune prince, avec de grands yeux noirs et des cheveux flottants ; à peine avait-il seize ans, et c’était sa fête que l’on célébrait à bord. Les matelots, à qui l’on avait donné double ration, dansaient sur le pont, et lorsque le jeune prince y monta, des hourras cent fois répétés et des milliers de chandelles romaines et de bombes saluèrent sa présence, sillonnant et éclairant la nuit.

La fille des eaux en fut si effrayée, qu’elle plongea sous l’eau ; mais elle ne tarda point à reparaître. Un instant, au milieu du feu d’artifice qui s’éteignait dans les vagues, elle crut que toutes les étoiles du ciel pleuvaient autour d’elle. Jamais elle n’avait vu pareil spectacle ; tous ces soleils de toutes les couleurs se reflétaient dans la mer calme et limpide ; le navire lui-même, centre de toute cette lumière, était éclairé comme en plein jour.

Le jeune prince était charmant ; il donnait la main à tout le monde, et souriait, tandis que les instruments remplissaient la nuit d’harmonie.

La nuit s’avançait ; mais la petite sirène ne pouvait détacher ses yeux du prince ni du bâtiment ; enfin, vers deux heures du matin, les lanternes furent éteintes et les fusées cessèrent.

La fille des eaux se laissa mollement balancer par la vague, et continua de regarder ce qui se passait dans le bâtiment.

Peu à peu, la brise s’éleva, le bâtiment hissa ses voiles et commença de marcher ; mais bientôt le vent souffla avec assez de violence pour que l’on fût obligé de carguer les hautes voiles et de prendre des ris dans les basses. À peine cette dernière manœuvre était-elle exécutée que le tonnerre se fit entendre dans le lointain, et que les vagues devinrent menaçantes ; mais comme s’il était, lui aussi, le roi de la mer, le beau yacht s’élevait sur la montagne liquide, et plongeait dans l’abîme, mais pour se redresser aussitôt, et gravir une autre montagne, au milieu de laquelle il semblait perdu dans les brumes.

La petite sirène trouvait la chose très amusante, mais les marins pensaient autrement. Le navire craquait de tous les côtés, la carène gémissait comme un être animé qui comprend le péril ; enfin, tordu par une trombe, le grand mât fut brisé comme un roseau et tomba avec un bruit épouvantable. Enfin une voie d’eau se déclara, et aux cris de joie à peine éteints succédèrent des clameurs d’angoisse.

Alors la petite sirène s’aperçut seulement que le navire était en danger et qu’elle-même devait faire attention aux poutres et aux planches que l’on jetait à l’eau.

Il faisait si noir qu’elle ne pouvait rien distinguer, sinon à la lueur des éclairs qui, au reste, se succédaient presque sans interruption. Pendant qu’ils brillaient, il faisait aussi clair qu’en plein jour, et elle put voir le jeune prince debout sur la dunette du navire au moment où il se fendait en deux, et où, la proue la première, il s’engloutissait dans l’abîme.

La première pensée de la petite sirène fut que, le prince étant dans l’eau, il allait descendre au palais de son père ; mais presque aussitôt, réfléchissant que les hommes ne peuvent vivre dans la mer, et que nécessairement le jeune prince allait se noyer, elle se sentit frissonner de tout son corps, à l’idée de revoir cadavre celui qu’elle venait de voir si vivant et si beau ; si bien que, quoiqu’elle se parlât à elle-même, elle s’écria tout haut :

– Non, non, il ne faut pas qu’il meure !

Et, sans s’inquiéter des débris du vaisseau qui se heurtaient avec violence et qui pouvaient l’écraser, elle nagea vers l’endroit où elle avait vu disparaître le jeune prince, plongea à diverses reprises, et enfin, à la lueur d’un éclair, l’aperçut qui, à bout de forces, fermait les yeux et allait s’abandonner à l’abîme.

Elle s’élança vers lui, le soutint doucement, lui tint la tête hors de l’eau, et le dirigea vers l’île la plus prochaine.

Mais le prince avait toujours les yeux fermés.

Cependant l’orage avait cessé ; l’horizon, qui s’empourprait, annonçait le retour du soleil, et sous les premiers rayons du jour la mer se calmait peu à peu.

La petite sirène tenait toujours dans ses bras le prince, qui ne rouvrait pas les yeux ; elle écarta doucement les cheveux collés sur son beau front et y appuya ses lèvres ; mais, malgré ce baiser virginal, le jeune prince demeura évanoui.

Elle aperçut enfin l’île vers laquelle elle se dirigeait : des maisons blanchissaient sous les grands arbres, et au milieu d’elles un édifice, qui semblait un palais. La petite sirène nagea vers le rivage et, tirant le jeune prince à terre, le coucha sur un frais gazon émaillé de mille fleurs et à l’ombre d’un beau palmier.

Puis, voyant venir de son côté une troupe de jeunes filles la tête couronnée de fleurs, et le corps enveloppé de manteaux en soie d’aloès, elle rentra dans la mer, mais, s’arrêtant à quelque distance, se cacha derrière un rocher, se couvrant la tête et le corps d’écume, pour qu’on ne la vît point ; puis, ces précautions prises, elle attendit ce qui allait se passer.

Une des jeunes filles, qui paraissait être la maîtresse de ses compagnes, se détacha du groupe tout en cueillant des fleurs, et marcha droit au prince, qu’elle ne voyait pas.

Tout à coup elle l’aperçut.

Son premier mouvement fut de fuir effrayée, mais bientôt ce sentiment fit place à une douce pitié. Elle s’approcha doucement et craintive encore ; puis, s’apercevant que le jeune prince était sans connaissance, elle se mit à genoux près de lui, et lui prodigua les premiers secours.

Le prince entrouvrit les yeux, entrevit la jeune fille, puis les referma, comme si cet effort l’avait épuisé. Une seconde fois il les rouvrit, mais cette fois encore ils se refermèrent.

Alors, voyant ses efforts impuissants, comprenant qu’il lui fallait appeler à son aide le secours de la science, la jeune fille le quitta, et bientôt des hommes envoyés par elle vinrent prendre le jeune prince et le transportèrent dans le vaste édifice dont nous avons parlé, et qui n’était autre que le palais même d’où était parti le beau jeune homme.

À cette vue, la sirène se sentit si affligée, qu’elle plongea sous l’eau et qu’elle s’en retourna tristement au château de son père.

Elle avait toujours été calme et pensive ; mais, à partir de ce moment, elle le devint bien davantage ; ses sœurs, étonnées de sa tristesse et de sa rêverie, lui demandèrent ce qu’elle avait vu là-haut ; mais elle ne répondit rien.

Mais presque tous les soirs, elle remonta jusqu’à l’endroit où elle avait quitté le prince. Elle vit comment les fleurs devenaient des fruits, comment les fruits, après avoir mûri, étaient récoltés ; comment la neige tombée pendant l’hiver sur les hautes montagnes fondait aux mois de mai et de juin ; mais elle n’aperçut pas le prince, et, chaque matin, elle redescendait au palais de son père plus triste qu’elle ne l’avait quitté. Sa seule consolation était de s’asseoir dans son petit jardin et d’entourer de ses bras la belle statue de marbre blanc qui ressemblait au prince ; mais elle ne s’occupait plus de ses fleurs, qui poussant à l’abandon, croissaient à travers les allées, grimpaient autour du tronc et des branches des arbres, si bien que le petit jardin si bien tenu autrefois était devenu un bois impénétrable, dans lequel pas une seule allée n’était praticable, si ce n’est celle qui conduisait à la statue de marbre blanc.

Enfin, ne pouvant plus se contenir, la petite sirène confia son secret à l’une de ses sœurs. Aussitôt, les quatre autres sœurs l’apprirent, mais personne, excepté cinq ou six sirènes de la suite des princesses, qui n’en parlèrent qu’à leurs amies les plus intimes, n’en eut connaissance.

Une d’entre elles était même plus avancée que la jeune princesse. Elle savait que le beau jeune homme était le fils du roi de l’île où la petite sirène l’avait conduit ; elle avait vu la fête sous le navire, et elle indiqua à ses compagnes le point de la mer où l’île était située.

Alors les autres princesses lui dirent :

– Allons-y toutes ensemble, petite sœur.

Et se tenant enlacées, guidées par la sirène qui était si bien instruite, elles montèrent toutes à la surface de la mer.

Bientôt elles furent en vue de l’île ; alors elles nagèrent vers une charmante petite baie, tout entourée de pandanus, de mimosas et de palétuviers ; puis, à travers une trouée ménagée évidemment pour le plaisir des yeux, elles virent le palais du prince.

Il était construit d’une pierre jaune et brillante, avec de grands escaliers de marbre, par lesquels on descendait dans un jardin qui s’étendait jusqu’à la mer. De magnifiques coupoles dorées s’élevaient au-dessus des toits, et entre les colonnes qui entouraient tout l’édifice, on voyait des statues de marbre pareilles à celles qui ornaient le jardin de la petite princesse, mais si belles, mais si bien faites, qu’elles paraissaient vivantes. Enfin, à travers les vitres transparentes des hautes fenêtres, on voyait, dans de magnifiques salons, de riches rideaux de soie et des tapisseries ornées de grandes figures qui faisaient plaisir à admirer.

Au milieu de la plus grande des salles, il y avait un jet d’eau qui s’élançait jusqu’au plafond dans une coupole de verre, à travers laquelle le soleil se reflétait dans l’eau, et formait un arc-en-ciel, dont la base se perdait dans les tiges des belles plantes qui croissaient au milieu du bassin.

Maintenant, la petite sirène savait où demeurait son bien-aimé prince, et mainte et mainte nuit elle montait à la surface de l’eau et s’approchait, en nageant, plus près du rivage qu’aucune autre sirène n’avait encore osé le faire.

Un jour, en s’aventurant plus encore, elle découvrit un canal étroit qui s’avançait jusque sous un grand balcon de marbre, lequel projetait son ombre sur l’eau, et à sa suprême joie, sur le balcon elle aperçut le jeune prince, qui, croyant être seul, regardait la mer étincelante sous un magnifique clair de lune.

Puis, un autre soir, elle le vit voguer dans une magnifique gondole, avec de la musique et des lanternes de toutes couleurs ; elle se mit alors dans son sillage, se cachant derrière son voile argenté, et le prince, qui la vit de loin, crut que c’était un des cygnes de ses bassins qui se hasardait à la mer.

Une autre nuit, elle vit des pêcheurs qui péchaient aux flambeaux ; elle s’approcha d’eux jusqu’à entendre ce qu’ils disaient. Ils parlaient du prince et en disaient beaucoup de bien ; alors elle se réjouissait de lui avoir sauvé la vie, la nuit où il roulait au milieu des vagues : elle se souvenait combien sa tête avait reposé doucement sur son sein et combien elle l’avait embrassé avec amour. Mais, hélas ! une pensée sombre attristait la jeune princesse, c’est que lui ignorait tout cela et qu’il ne pouvait rêver d’elle comme elle rêvait de lui.

Elle continua à aimer de plus en plus la terre et ses habitants : le monde des hommes lui semblait bien plus beau et bien plus grand que le sien. Ils pouvaient, à l’aide de leurs navires, glisser sur les eaux presque aussi rapidement qu’elle avec ses nageoires et sa queue de poisson. Puis ce qu’elle ne pouvait pas, ils le pouvaient, eux, soit à pied, soit à cheval, soit en voiture, franchir les montagnes, s’élever au-dessus des nuages, traverser les forêts et les champs, aller enfin bien au-delà de l’horizon, qui, au lieu d’être morne comme celui de la mer, s’étendait multiple et varié.

Ah ! c’était ce que l’on voyait au-delà de ces horizons de la terre que la petite sirène eût bien voulu connaître. Elle interrogeait ses sœurs, mais ses sœurs, aussi ignorantes qu’elle à ce sujet, ne savaient que lui répondre.

Alors elle questionna la vieille reine douairière, qui connaissait le monde d’en haut et qui lui nomma tous les pays qui s’étendaient au-dessus de la mer.

– Mais, demanda la jeune fille, lorsque les hommes ne se noient pas, ils doivent vivre éternellement ?

– Non, répondit la vieille reine, ils meurent comme nous, et la durée de leur vie, au contraire, est encore plus courte que la nôtre. Nous vivons, existence moyenne, trois cents ans, et lorsque nous mourons notre corps se dissout en écume et monte à la surface de la mer. Si bien que nous n’avons pas même une tombe où nous reposions au milieu de ceux qui nous sont chers. Une fois morts, nous n’avons pas même d’âme immortelle et ne reprenons jamais une nouvelle vie. Si bien que nous ressemblons au vert roseau qui, une fois brisé, ne peut plus reverdir. Les hommes, au contraire, ont une âme qui émanée de Dieu, vit éternellement, même après que, leur courte vie achevée, le corps qu’elle habitait retourne à la terre. Alors elle monte, à travers l’air limpide, vers les brillantes étoiles, de même que du fond de la mer nous nous élevons à la surface de l’eau ; là elle trouve des jardins magnifiques, inconnus aux vivants, et où elle jouit éternellement de la présence de Dieu.

– Et pourquoi n’avons-nous donc pas une âme immortelle ? demanda la petite sirène attristée. Quant à moi, je sais que je donnerais volontiers les trois siècles qui me restent à vivre pour devenir un être humain, ne fût-ce qu’un seul jour, et espérer avoir ainsi ma part dans le monde céleste.

– Tu ne dois point penser à cela, dit la vieille reine ; car nous sommes ici-bas bien meilleurs, et surtout bien plus heureux que les hommes ne le sont là-haut.

– Ainsi donc, reprit mélancoliquement la jeune fille, se parlant plus encore à elle-même qu’à la vieille reine, ainsi donc je mourrai et flotterai, blanche écume, sur la surface des mers ; ainsi donc, une fois morte, je n’entendrai plus l’harmonie des vagues, et ne verrai plus les belles fleurs, ni le soleil d’or quand il se lève, de pourpre quand il se couche. Que pourrais-je donc faire, ô mon Dieu ! pour obtenir de vous une âme immortelle, pareille à celle des hommes !

– Il n’y a qu’un moyen, répliqua la vieille reine.

– Oh ! lequel, dites, dites ? s’écria la jeune princesse.

– Si un homme t’aimait tant que tu lui devinsses plus qu’une sœur, plus qu’une mère, plus qu’un père, si toutes ses pensées, si tout son amour étaient en toi, si le prêtre mettait sa main droite dans la tienne, si vous échangiez le serment de fidélité dans ce monde et dans l’autre, alors son âme passerait dans ton corps, et tu aurais ainsi une part dans la béatitude des hommes.

– Mais alors lui n’en aurait plus, d’âme !

La vieille reine sourit.

– Mon enfant, dit-elle, l’âme est infinie, comme elle est immortelle. Qui a une âme peut donner une part de son âme et cependant la garder tout entière. Mais ne te leurre pas d’un vain espoir ; cela ne peut jamais arriver. Ce qui, au fond de la mer, est magnifique, c’est-à-dire ta queue de poisson, serait sur la terre une affreuse difformité. Que veux-tu ? les pauvres hommes n’en savent pas davantage et n’y voient pas plus loin, et ils préfèrent ces deux stupides supports qu’ils nomment des jambes, à cette gracieuse queue de poisson resplendissante d’écailles de toutes nuances.

Mais la petite sirène se mit à soupirer et, malgré l’éloge qu’en faisait sa grand-mère, regarda tristement sa queue de poisson.

– Allons, allons, dit la vieille reine, qui ne comprenait rien à la tristesse de sa petite-fille. Rions, nageons et sautons pendant les trois cents ans que nous avons à vivre. Vraiment, c’est bien assez long, et il arrive même un âge où l’on trouve que cela l’est trop. Quant à l’âme, puisque le Dieu des hommes nous l’a refusée, passons-nous-en ; une fois morts nous n’en dormirons que mieux ; en attendant, il y a ce soir bal à la cour.

Il y avait bal, en effet.

Ce bal était quelque chose dont l’imagination des hommes ne saurait se faire une idée. La muraille et le plafond de la salle étaient faits d’un verre épais mais transparent, des milliers de coquillages gigantesques, les uns d’un rose tendre, les autres d’un vert nacré, ceux-ci ayant toutes les nuances de l’iris, ceux-là toutes celles de l’opale, étaient rangés autour de la salle, dont ils formaient les parois. Un feu bleuâtre les éclairait, et comme les murailles étaient transparentes comme nous avons dit, la mer en était éclairée à un quart de lieue à la ronde, et l’on pouvait voir les innombrables poissons, grands et petits, qui venaient, attirés par la clarté, coller leurs museaux contre les murs de verre, et qui paraissaient, les uns d’un rouge de pourpre, les autres couverts d’une cuirasse d’argent ou d’or. Enfin au milieu de la salle, qui formait un carré qui pouvait bien avoir une lieue sur chacune de ses faces, coulait un fleuve immense où les habitants de la mer, mâles et femelles, dansaient en s’accompagnant les uns de lyres faites avec des écailles de tortue, les autres de leur propre chant, et tout cela avec de si douces voix, avec une si harmonieuse musique, que quiconque les eût entendus eût avoué qu’Ulysse avait été le plus sage des hommes de boucher avec de la cire les oreilles de ses matelots, afin qu’ils n’entendissent point le chant des sirènes.

Si triste qu’elle fût, et peut-être même parce qu’elle était triste, la petite sirène chanta mieux qu’elle n’avait jamais chanté, et toute la cour applaudit des mains et de la queue. Un moment elle se sentit une grande joie au cœur, car si modeste qu’elle fût, force lui fut bien de croire qu’elle avait la plus belle voix que puissent jamais entendre les habitants de la terre, puisqu’elle avait la plus belle voix qu’eussent jamais entendue les habitants des eaux ; mais ce triomphe même la fit se ressouvenir du monde d’en haut ; elle pensa à son jeune prince, dont la figure était si belle, dont la tournure était si noble, et tout cela se mêlant au chagrin de n’avoir point une âme immortelle, elle fut prise d’un si grand besoin de solitude qu’elle se glissa hors du château, et tandis qu’à l’intérieur de la salle de bal tout était joie et chant, elle s’assit tristement dans son petit jardin. De là elle entendit le son des trompes, dont la joyeuse fanfare traversait les profondeurs de l’eau, et elle se dit :

« Maintenant, il navigue à coup sûr à la surface de la mer, celui qui a toutes mes pensées, et entre les mains de qui je voudrais pouvoir remettre le bonheur de ma vie mortelle et immortelle. Eh bien ! je veux tout risquer pour obtenir son amour, puisque son amour peut être mon âme. Donc, pendant que mes sœurs dansent dans le palais, je vais aller trouver la sorcière des eaux, dont j’ai toujours eu si peur, car on la dit fort savante, et peut-être pourra-t-elle m’aider et me conseiller. »

Alors la petite sirène sortit de son jardin, et nagea vers le tourbillon derrière lequel la sorcière demeurait. Non seulement jamais elle n’avait fait ce trajet, mais elle avait toujours évité de venir de ce côté.

En effet, là, pas de fleurs ; là, pas d’herbes marines ; rien que l’eau troublée et le sol nu, un sol de sable gris sous l’eau qui tourbillonnait avec un effroyable fracas, pareil à celui que feraient cent roues de moulin, et qui entraînait tout dans son mouvement de rotation.

Or, il fallait que la petite sirène traversât tout cet effroyable désordre de la nature pour arriver chez la sorcière des eaux ; il n’y avait pas d’autre chemin.

Mais, le tourbillon traversé, on était encore loin d’être arrivé chez la vieille magicienne : il fallait alors suivre une longue bande de limon chaud et bouillonnant, que la sorcière appelait sa tourbière, et derrière laquelle, au milieu d’un bois étrange, était située sa demeure. Tous les arbres et tous les arbustes de ce bois étaient des polypes, moitié plantes, moitié animaux ; chaque tronc avait l’air d’une hydre à cent têtes, qui sortait hors de terre ; chaque branche un long bras décharné, avec des doigts qui ressemblaient à des sangsues enroulées, et dont chaque membre se mouvait depuis la racine jusqu’au faîte. Tout ce qu’ils pouvaient saisir ils l’attiraient à eux, l’entouraient de leurs replis et ne le rendaient jamais.

La petite sirène, en touchant la lisière de la hideuse forêt, s’arrêta épouvantée : son cœur battait d’angoisse, et elle fut sur le point de retourner sur ses pas, mais elle pensa au jeune prince, à l’âme des hommes, et le courage lui revint. Elle attacha ses longs cheveux flottants sur sa tête, afin que les polypes ne pussent pas les saisir ; elle croisa les deux mains sur son cœur, afin d’offrir le moins de prise possible, et glissa ainsi comme les poissons glissent dans l’eau, à travers les affreux polypes, qui étendaient vers elles leurs longs bras et leurs doigts armés à la fois d’un ongle pour retenir leur proie, et d’une bouche pour la sucer ; entre ces bras étaient de nombreux squelettes, aux ossements blancs comme de l’ivoire ; ces ossements étaient ceux des marins qui avaient péri dans les tempêtes, et qui avaient coulé à fond, des gouvernails, des caisses, des squelettes d’animaux de terre, et même celui d’une petite sirène se distinguaient entre les tiges de ces arbres monstrueux, qui formaient au fond de la mer une vallée plus terrible que celle des Bohom-Upas, à Java.

Enfin, elle arriva au centre de la forêt. Là, au milieu d’une clairière marécageuse, se tordaient de gros et gras serpents de mer, montrant leur ventre marbré de taches d’un jaune pâle, d’un blanc livide et d’un noir terreux.

Au milieu des serpents s’élevait, construite avec des ossements humains, la maison de celle que la petite sirène venait chercher.

3

C’est dans ce hideux sanctuaire que la sorcière était assise ; elle donnait à manger dans sa bouche à un énorme crapaud, absolument comme chez nous une jeune fille tend avec ses lèvres un morceau de sucre à un petit serin ; elle appelait les plus gros et les plus visqueux de tous les serpents, ses favoris, et elle les laissait s’enrouler autour de son col et se jouer sur sa poitrine.

Au bruit que fit la petite sirène en entrant, elle leva la tête ; la princesse allait parler, mais la vieille sorcière ne lui en donna point le temps.

– Je sais ce que tu veux, lui dit-elle, et il est inutile que tu me l’apprennes ; c’est, au reste, bien stupide de ta part ; car si je fais selon ta volonté, cela te portera malheur, ma belle princesse. Tu voudrais, je le sais, échanger ta queue de poisson contre deux supports comme les hommes en ont pour marcher, afin que le prince puisse devenir amoureux de toi, et que tu obtiennes par lui une âme immortelle.

Et la sorcière se mit à rire aux éclats, de telle façon que le crapaud tomba de son épaule et que les serpents effrayés s’enfuirent.

– Ma foi, tu arrives bien à propos au reste, ajouta la sorcière, à partir de demain au lever du soleil, je perds ma puissance et n’aurais pu t’aider que dans un an. Je vais donc te préparer une boisson avec laquelle, avant que le soleil ne se lève, tu nageras vers la terre, tu t’assoiras sur le rivage et tu la boiras. Alors ta queue disparaîtra, et il te poussera en place ce que les hommes appellent des jambes. Au reste, les tiennes seront les plus mignonnes et les mieux faites qui se puissent voir, étant faites par moi ; de plus, tu conserveras ta marche ondulante, et aucune danseuse ne pourra se mouvoir aussi légèrement que toi, mais aussi à chaque pas que tu feras, il te semblera que tu marches sur des lames tranchantes ou sur des pointes aiguës, et quoique ton sang ne coule pas, tu éprouveras les mêmes douleurs que si ton sang coulait.

« Si tu veux souffrir tout cela, je t’aiderai.

– Oui, dit résolument la jeune fille des eaux, car elle pensait au jeune prince et à l’âme immortelle ; oui, je le veux.

– Réfléchis, dit la sorcière, ce que je te dis est sérieux, quand une fois tu auras obtenu la forme humaine, jamais plus tu ne pourras redevenir sirène. Jamais plus tu ne pourras retourner près de tes sœurs à travers les profondeurs des eaux, ni retourner au château de ton père, et si tu n’obtiens pas l’amour du jeune prince, c’est-à-dire s’il n’oublie pas pour toi son père et sa mère, que corps et âme il ne se donne pas à toi, si le prêtre n’unit pas vos deux mains afin que vous deveniez mari et femme, tu n’obtiens pas non plus une âme immortelle, et le premier jour où il sera marié avec une autre, ton cœur se brisera, et tu seras changée en écume sur la surface de la mer.

– Que tout cela s’accomplisse ainsi que tu le dis, répliqua la petite sirène avec fermeté, mais en devenant pâle comme une morte.

– Ce n’est pas le tout, dit la sorcière, tu comprends bien que je ne rends pas de pareils services gratis : et sois prévenue à l’avance, je ne demande pas peu. Tu as la plus jolie voix de toutes les filles des eaux, et c’est surtout avec cette voix mielleuse que tu comptes faire la conquête du prince. Eh bien, cette voix, il me la faut ; je veux ce que tu possèdes de mieux en échange de ma précieuse boisson, et je dis précieuse, attendu que je dois y verser de mon propre sang, afin que la boisson, destinée à te couper la queue, devienne tranchante comme un rasoir.

– Mais si vous me prenez ma voix, que me restera-t-il ? demanda tristement la pauvre petite sirène.

– Ta belle forme, ta marche gracieuse, tes yeux splendides ; c’est bien assez, Dieu merci, pour tourner la tête aux hommes. Eh bien ! tu te tais ! aurais-tu perdu courage ?

– Non, répondit la jeune princesse, je suis, au contraire, plus résolue que jamais.

– Eh bien alors, tire-moi ta petite langue, je la couperai en guise de payement, et alors tu auras ma précieuse boisson.

– Soit ! répondit la sirène.

Et la sorcière mit sa marmite sur le feu, afin d’y préparer sa boisson enchantée.

– La propreté est une belle chose ! dit-elle ; et elle prit une poignée de serpents avec laquelle elle nettoya la marmite, puis elle se perça la poitrine, et y laissa tomber quelques gouttes de son sang noir.

Comme la marmite était presque rouge, ces gouttes de sang furent immédiatement réduites en vapeur, et cette vapeur simulait d’étranges formes ; alors la sorcière y versa de l’eau de la mer, mêla à cette eau des plantes qui ne poussent que dans les profondeurs de l’Océan, y jeta d’autres ingrédients complètement inconnus à la science humaine, et lorsque le tout commença de bouillir, le bruit de cette ébullition ressemblait aux grognements d’un crocodile qui pleure.

Enfin la boisson fut prête, et à l’œil il était impossible de faire aucune différence entre elle et l’eau la plus limpide qui eût coulé d’un rocher.

– Tiens, prends ! dit la sorcière ; mais donne-moi ta langue en échange.

Sans dire un mot, sans pousser une plainte, sans manifester un regret, la petite sirène se laissa couper la langue par la sorcière, et en échange elle reçut la boisson enchantée.

– Si les polypes te saisissent en t’en allant, lui cria la sorcière lorsqu’elle fut à une dizaine de pas de son repaire, tu leur jetteras, sur un endroit quelconque du corps, une seule goutte de ma boisson, et à l’instant même leurs bras et leurs doigts se détacheront de toi.

Mais la petite sirène n’eut pas même besoin de recourir à ce moyen, car à son approche les polypes s’écartèrent, effrayés de l’éclat du flacon, qui brillait dans sa main comme une étoile.

Elle traversa ainsi, sans accident aucun, le bois, le marais, le tourbillon.

Alors elle put voir le château de son père. On avait éteint toutes les lumières dans la grande salle de danse, et probablement tout le monde dormait. Mais la petite sirène ne se hasarda d’en réveiller aucun habitant, car, sa langue coupée, elle était muette, et au moment de les quitter pour toujours, elle n’eût pu leur dire adieu. Seulement, on eût dit que le jour de sa mort était déjà venu et que son cœur allait éclater.

Seulement, elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur de chacun des jardins de ses sœurs, envoya sur ses jolis doigts mille baisers vers le palais où dormaient son père et la vieille reine, et monta à travers les eaux azurées jusqu’à la surface de la mer.

Le soleil n’était pas encore levé lorsqu’elle aperçut le palais du prince, et qu’en se traînant elle gravit les premières marches de l’escalier de marbre. La lune brillait au ciel, et toute la terre semblait endormie.

La petite sirène se tourna vers le balcon où elle avait plusieurs fois vu paraître le prince, elle murmura tout bas les deux mots : Je t’aime ! qu’elle ne pouvait plus dire tout haut, et elle avala la liqueur enchantée.

Au même instant il lui sembla qu’un glaive lui traversait le corps, et elle tomba sans connaissance.

Lorsqu’elle revint à elle, le soleil venait de se lever à l’Orient et resplendissait au ciel comme un œil de flamme. Elle éprouvait une douleur aiguë et qu’elle eût trouvée insupportable si, en levant les yeux, elle n’eût vu devant elle le jeune prince. Il fixait sur elle ses yeux noirs comme du jais, et cela si amoureusement qu’elle dut baisser les siens et que ce regard pénétra jusqu’au fond de son âme. Ce fut alors seulement qu’elle s’aperçut qu’elle n’avait plus sa queue de poisson, mais les plus charmantes jambes et les plus jolis petits pieds qu’une fille des hommes ait jamais possédés. Seulement en même temps elle vit qu’elle était nue, et elle s’enveloppa de son épaisse chevelure comme d’un voile.

Le prince lui demanda qui elle était, et comment elle était venue là ; mais elle, ne pouvant lui répondre, le regarda avec ses grands yeux bleu foncé, et cela si tendrement, qu’il n’y eût pas eu à se méprendre à leur expression, quand même, en le regardant, elle n’eût pas mis la main sur son cœur.

Alors il la prit par la main et la conduisit dans son palais : à chaque pas qu’elle faisait, il lui semblait, ainsi que la sorcière l’avait prédit, qu’elle marchait sur des fers de lance et sur des couteaux tranchants ; mais elle souffrait volontiers cette douleur, si grande qu’elle fût, et à la main du prince elle marchait si légère, qu’on eût dit non pas une jeune fille, mais une vapeur flottante, si bien que tous ceux qui la voyaient passer s’émerveillaient de sa marche gracieuse et ondulante.

On lui donna des habits magnifiques, de soie et de satin ; elle était la plus belle parmi toutes les jeunes filles. Mais elle était muette et ne pouvait plus ni chanter ni parler. De belles esclaves, achetées dans toutes les parties du monde, entrèrent et chantèrent devant le jeune prince, et le roi et la reine. L’une chanta mieux que les autres, et le jeune prince battit des mains et lui sourit. Ces applaudissements et ce sourire affligèrent fort la petite sirène, car elle eût chanté bien mieux que celle qui avait le mieux chanté, si elle n’avait pas fait le sacrifice de sa voix à la sorcière des eaux.

Alors elle pensa tristement :

« Oh ! s’il savait que, rien que pour être près de lui, j’ai donné à tout jamais ma belle voix ! »

Puis, après avoir chanté, les esclaves dansèrent des danses charmantes, accompagnées d’un excellent orchestre : alors la petite sirène se leva, car, on se le rappelle, elle dansait aussi bien qu’elle chantait. Elle se dressa sur la pointe de ses petits pieds, et elle commença de glisser sur le parquet avec une grâce et une légèreté inconnues chez les hommes ; à chacun de ses mouvements on lui découvrait une beauté de plus, et ses yeux parlaient au cœur presque aussi éloquemment que l’eût fait sa voix et bien mieux que ne l’avait fait le chant des esclaves.

Tout le monde était enchanté, surtout le prince, qui l’appelait son petit enfant trouvé, et encouragée par les éloges de celui qu’elle aimait, elle dansa de mieux en mieux, bien que, chaque fois que ses pieds touchaient la terre, il lui semblât que des pointes aiguës lui déchirassent les chairs. Lorsque le ballet fut fini, le prince lui dit qu’elle resterait toujours près de lui, et elle obtint la permission de se coucher devant sa porte, sur un coussin de velours.

Et comme de jour en jour il s’attachait davantage à elle, il lui fit faire un costume d’homme, pour qu’elle pût l’accompagner à cheval. Ils parcouraient ainsi les bois pleins des émanations matinales ou des fraîches senteurs du soir. Les branches les plus basses caressaient leurs épaules quand ils passaient, et les oiseaux chantaient au-dessus de leurs têtes en jouant dans la verte feuillée. Elle gravissait avec le prince les plus hautes montagnes, et quoique le sang coulât de ses pieds délicats, au point que ce sang laissât une trace derrière elle, elle le suivait en souriant, jusqu’à ce qu’ils vissent au-dessous d’eux les nuages fuir comme des essaims d’oiseaux qui s’envolent vers les contrées étrangères.

Puis quand, la nuit, tout le monde dormait auprès du prince, elle sortait du palais, gagnait l’escalier de marbre, le descendait légère et silencieuse comme un fantôme, et rafraîchissait ses pieds brûlants dans l’eau froide de la mer.

Alors elle pensait à ceux qui habitaient les profondeurs de l’Océan.

Une nuit, ses sœurs montèrent à la surface de la mer, se tenant enlacées comme c’était leur habitude ; elles vinrent à elle, glissant à la surface des eaux et chantant tristement. Elle leur fit signe, et elles la reconnurent. Alors elles vinrent jusqu’à l’escalier de marbre, s’assirent autour d’elle et lui racontèrent combien toutes elles avaient été affligées. Alors elles revinrent chaque nuit, et chaque nuit, tandis que le prince dormait, la petite sirène venait au bord de la mer.

Une fois, elle vit au loin la vieille grand-mère, qui depuis bien des années n’était pas venue à la surface des eaux. Le roi des mers était près d’elle, avec sa couronne sur la tête. Ils tendaient leurs bras vers elle ; mais, quelque signe qu’elle leur fît, ils ne voulurent pas s’approcher du rivage.

Au reste, de jour en jour, elle devenait plus chère au jeune prince ; seulement, il ne l’aimait point comme on aime sa maîtresse ou sa femme, mais comme on aime une bonne et aimable enfant ; si bien que jamais l’idée ne lui venait de l’épouser, et cependant il fallait qu’elle devînt sa femme, ou alors il lui fallait dire adieu à cette âme immortelle, et le jour des noces du jeune prince avec une autre, elle serait changée en écume et flotterait à la surface de la mer.

– Est-ce que tu ne me préfères pas à toutes les autres ? semblaient dire au jeune prince les beaux yeux de la petite sirène, quand il la serrait entre ses bras et baisait son front pur et uni comme le marbre.

Et son regard était si expressif que le jeune prince la comprenait.

– Oui, lui répondait-il, tu m’es la plus chère des jeunes esclaves qui m’entourent, car tu as le meilleur cœur de toutes, tu m’es la plus dévouée, et tu me rappelles une belle jeune fille que je vis une fois et que probablement je ne reverrai plus. J’avais été faire une promenade sur un navire. L’ouragan nous surprit au milieu d’une fête, le navire sombra et les vagues me jetèrent sur le rivage, non loin d’un temple sacré, dont plusieurs jeunes filles faisaient le service intérieur. La plus jeune, la plus belle de toutes me trouva évanoui sur le rivage et, à force de soins, me fit revenir à moi. Je la vis comme dans un rêve, car mes yeux ne s’ouvrirent que pour se refermer presque aussitôt. Qu’est-elle devenue ? je n’en sais rien. C’était la seule que je pusse aimer et que j’aimerai jamais d’amour en ce monde. Mais tu lui ressembles, chère petite, et tu es dans mon cœur comme l’ombre de son image, aussi ne me séparerai-je jamais de toi.

Mais il y avait loin de cette promesse plus amicale qu’amoureuse de ne jamais se séparer d’elle à ce qu’ambitionnait la petite sirène, c’est-à-dire que le prince mettrait sa main dans sa main, l’épouserait en face d’un prêtre et la préférerait à son père et à sa mère.

Aussi pensait-elle en elle-même :

« Hélas ! Il ne sait pas que c’est moi qui lui ai sauvé la vie. Il ignore que c’est moi qui l’ai porté à travers les vagues, soulevant sa tête hors de l’eau, que c’est moi qui l’ai déposé sur l’endroit du rivage où l’herbe était la plus douce et la mousse la plus épaisse, que j’ai vu le temple, la jeune fille qui en sortait, et que j’étais cachée, jalouse, derrière une vague, tandis que celle qu’il me préfère essayait vainement de le rappeler à la vie que je lui avais conservée. »

Et la petite sirène, qui ne pouvait point parler, soupira, les larmes aux yeux.

« Celle qu’il aime appartient sans doute au temple sacré ; sans doute elle a fait des vœux éternels qui la séparent du monde, et jamais plus il ne la reverra ; je suis auprès de lui, moi, je le vois chaque jour, je l’aime, et après celui d’être aimée de lui, l’aimer est encore le plus grand des bonheurs. »

Et les jours s’écoulaient, et la petite sirène avait atteint sa dix-huitième année.

De son côté, le jeune prince avait vingt-cinq ans.

4

Mais voilà qu’un matin le bruit se répandit que le prince allait épouser la fille du roi de l’île voisine, et ce bruit se confirma bientôt, car on commença d’équiper dans le port un magnifique navire. Il est vrai que les gens mal instruits – ou peut-être trop bien instruits – disaient que le prince n’allait faire qu’un simple voyage d’agrément. Mais au fond, un bruit sourd persistait que le véritable but de cette course était son union avec la fille du roi son voisin.

Mais, malgré ce bruit si généralement répandu et l’amour qu’elle avait pour le prince, la petite sirène secouait la tête en souriant, car mieux que personne elle connaissait les pensées secrètes de l’héritier de la couronne.

– Je dois faire ce voyage et voir la princesse, lui avait-il dit ; mes parents désirent ce voyage, mais ne m’y contraignent pas. Je ne saurais l’aimer, car je n’aimerai jamais qu’une femme qui ressemblera à cette jolie fille du temple qui m’a sauvé la vie. Et, comme jusqu’à présent je n’ai trouvé que toi qui lui ressemble, ce serait plutôt toi qu’elle que j’épouserais, mon pauvre enfant muet aux yeux d’azur.

Et il baisa les lèvres vermeilles de la fille des eaux, déroula sa longue chevelure, et joua avec elle comme il en avait l’habitude ; puis, tombant dans une douce mélancolie, il appuya sur son cœur la tête de la belle enfant, de sorte que celle-ci rêva de félicité terrestre et d’âme immortelle.

Ce qui n’empêcha point que la petite sirène n’éprouvât une certaine terreur en s’embarquant, car elle faisait partie de la suite du prince.

– Tu n’as cependant pas peur de l’eau, ma pauvre enfant muette, lui dit le prince.

Et comme elle lui faisait, en souriant, signe que non avec sa jolie tête, il lui parla des tempêtes qui bouleversent l’Océan, et de l’une desquelles il avait failli être victime, des poissons étranges que les plongeurs avaient vus dans les profondeurs de la mer, des richesses que contenaient ses abîmes, et la petite sirène souriait aux récits du prince, car elle savait mieux que personne ce qui se passait au fond de l’Océan.

Par les nuits sereines, aux beaux clairs de lune, quand tout le monde dormait, jusqu’au timonier qui était au gouvernail, la petite sirène était assise sur le pont, et regardait à travers les eaux ; elle croyait alors distinguer le palais de son père ; sur le seuil du palais sa vieille grand-mère, avec sa couronne d’argent sur la tête, regardait la quille du navire, et dans le sillage azuré ses quatre sœurs, qui se jouaient les mains entrelacées. Elle leur faisait signe, elle leur souriait, elle eût voulu leur faire comprendre qu’elle était heureuse. Mais le capitaine monta sur le pont et donna un ordre : les matelots accomplirent la manœuvre commandée, ses sœurs eurent peur et plongèrent, de sorte qu’elle crut que ce qu’elle avait vu était un flocon d’écume.

Le jour suivant, le navire entra dans le port de la magnifique capitale du roi voisin ; toutes les cloches étaient en branle, et au haut des tours les trompettes sonnaient des fanfares, tandis que les soldats, tambours battants, drapeaux déployés, baïonnettes étincelantes, passaient une revue. Chaque jour amenait une fête : les bals et les soirées se succédaient ; mais la princesse n’était pas encore arrivée. On l’élevait, disait-on, au loin et dans un temple sacré, pour l’accomplissement d’un vœu que sa mère avait fait dans sa grossesse.

Là, disait-on, elle avait appris toutes les grâces mondaines et toutes les vertus royales.

La petite sirène était plus que personne curieuse de voir la princesse et de la juger. Elle courut sur le port dès que l’on signala le navire qui la ramenait.

Mais à peine l’eut-elle aperçue que les jambes lui manquèrent, qu’elle poussa un soupir et s’affaissa en pleurant sur le gazon.

Elle avait reconnu la jeune fille que, le lendemain de la tempête, elle avait vue porter secours au prince évanoui.

Quant au prince, il n’hésita pas un instant.

– C’est toi, s’écria-t-il en courant à elle les bras étendus, c’est toi qui m’as sauvé, lorsque, étendu comme un cadavre, je me mourais sur le rivage !

Et il serra sur son cœur la jeune princesse qui rougit.

Et, à cette vue, la petite sirène ne conserva plus aucun espoir, car le prince venait de retrouver non pas la ressemblance de celle qu’il aimait, mais celle qu’il aimait elle-même.

Et lorsqu’il retrouva la fille des eaux, ignorant que chacune de ses paroles était un poignard avec lequel il lui déchirait le cœur :

– Oh ! que je suis heureux, lui dit-il ; ce que je désirais le plus au monde vient de m’être accordé. Réjouis-toi donc de mon bonheur, ma chère petite muette, car de tous ceux qui m’entourent tu es celle qui m’aime le mieux.

Et la petite sirène lui baisa la main en souriant ; mais derrière ce sourire, il lui semblait que déjà son cœur se brisait.

En effet, on se le rappelle, le jour où le prince se marierait, elle devait mourir, et son corps devenir une blanche écume, flottant à la surface de la mer.

Le jeune prince avait annoncé tout haut sa résolution de prendre pour femme la princesse sa voisine. De sorte que toutes les cloches bourdonnaient, que toutes les fanfares sonnaient, que tous les tambours battaient bien autrement encore que le jour de son arrivée.

Les hérauts parcouraient les rues à cheval et proclamaient le mariage ; sur tous les autels on brûlait des huiles odorantes dans des lampes d’or et d’argent ; les prêtres balançaient leurs encensoirs. Enfin le fiancé et la fiancée se rendirent à l’église, se tendirent la main, et reçurent la bénédiction nuptiale de la bouche de l’évêque.

La petite sirène assistait à la cérémonie, quoiqu’elle souffrît mille martyres ; mais, au milieu de cela, son amour pour le prince était si pur et si dévoué, qu’un sentiment de bonheur se mêlait à toutes ses souffrances. Mais, quoique toute vêtue d’or et de soie, elle portait, comme première fille d’honneur, la queue de la robe de la fiancée, quoiqu’elle eût la première place dans le chœur, après le prince et la princesse, elle ne vit rien de la cérémonie sainte, elle n’entendit pas la musique solennelle. Elle songeait à sa nuit de mort, et à ce que lui faisait perdre l’amour du prince pour une autre que pour elle.

Le même soir où ils avaient reçu la bénédiction nuptiale, le prince et sa femme descendirent sur le navire, les canons de la côte tonnaient, tous les pavillons des navires en rade flottaient au vent, et, sur le pont du bâtiment, on avait dressé une tente magnifique d’or et de pourpre, où les deux jeunes époux devaient passer la nuit.

Le capitaine donna l’ordre d’appareiller ; la brise gonfla les voiles, et le navire glissa sur une mer si calme, qu’à peine pouvait-on s’apercevoir que l’on n’était plus sur la terre ferme.

Lorsque la nuit fut venue, on alluma des lampes de toutes couleurs, et les marins se mirent à danser joyeusement sur le pont. La petite sirène pensa alors à sa première sortie du palais de son père, le jour où elle avait eu quinze ans. Cette nuit-là elle avait assisté à un pareil spectacle, mais cette fois ce n’était plus du fond de l’eau et le cœur tranquille qu’elle le contemplait, c’était du pont et le cœur brisé.

Et cependant, sur un signe du prince, elle se mêla au tourbillon de la danse ; et comme elle dansait mieux que personne, tous témoignèrent leur admiration par des grands cris.

Elle, de son côté, soutenue par l’ivresse de sa douleur, n’avait jamais si bien dansé ; quoiqu’il lui semblât marcher sur des lames tranchantes et sur des pointes aiguës, elle ne s’en occupait point, car son pauvre cœur était bien autrement déchiré ; elle savait que c’était le dernier soir qu’elle voyait le prince, qu’elle le contemplait et qu’elle respirait le même air que lui, qu’elle voyait enfin la mer profonde et le ciel étoilé. Une nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l’attendait, elle qui n’avait pas d’âme et qui n’avait pas pu en conquérir une.

Jusqu’à près de minuit l’on fut sur le navire dans la joie et dans l’allégresse. Elle, au milieu de cette joie, souriait et dansait avec des pensées de mort dans le cœur. Le prince embrassait sa belle fiancée, et celle-ci jouait avec les beaux cheveux du prince, et, appuyés l’un à l’autre, ils se rendirent au lit de repos qui les attendait sous la tente magnifique.

Le silence se fit sur le navire ; le timonier seul était au gouvernail. La petite sirène appuya ses beaux bras blancs sur le bastingage en regardant venir l’aurore du côté de l’Orient, car c’était au premier rayon du jour qu’elle devait mourir. Là, elle vit ses sœurs monter du fond de la mer à sa surface. Elles étaient pâles comme elle, car elles savaient le sort qui attendait leur sœur ; leurs beaux cheveux ne flottaient plus au vent ; ils étaient coupés.

Elles s’approchèrent si près du navire qu’elles purent parler à leur sœur.

– Qu’avez-vous fait de vos cheveux ? leur demanda celle-ci par geste.

– Nous les avons donnés à la sorcière afin que tu ne meures pas cette nuit, dirent-elles. Et en échange elle nous a donné un couteau que voici. Regarde comme il est affilé, comme il est pointu et comme il coupe. Eh bien ! avant le lever du soleil, il faut que tu l’enfonces dans le cœur du prince. De son sang, tu te frotteras les pieds, et tes pieds disparaîtront pour faire place à ta queue de poisson. Alors tu redeviendras une sirène ; tu te laisseras glisser dans la mer, et tu vivras trois cents ans, comme nous, au lieu de mourir dans une heure et de devenir de l’écume salée. Dépêche-toi – toi ou lui devez mourir avant le lever du soleil. Notre vieille grand-mère a eu tant de chagrin, que ses cheveux blancs eux-mêmes sont, comme les autres, tombés sous le couteau de la sorcière. Tue le prince, et reviens parmi nous. Hâte-toi ; vois cette raie rouge au ciel. Dans quelques minutes, le soleil va se lever, et il ne sera plus temps.

Et, jetant le couteau sur le pont, elles s’enfoncèrent sous les vagues en jetant un soupir étrange.

La petite sirène ne toucha pas même au couteau, et comme, en effet, la raie rouge dont avaient parlé ses sœurs commençait de paraître à l’horizon, elle se leva, marcha droit à la tente, en écarta le rideau, et vit la belle épousée dont la tête reposait sur la poitrine du prince.

Elle se pencha vers le groupe, qui semblait de marbre, posa ses lèvres sur le front du prince, regarda le ciel, où l’aurore grandissait de plus en plus, contempla encore une fois le beau jeune homme qui, en rêvant, murmurait le nom de sa femme, sortit de la tente, ramassa le couteau et le jeta dans la mer.

L’endroit où il tomba bouillonna aussitôt comme s’il avait creusé un gouffre, et le sommet des vagues s’empourpra de sang.

Alors la petite sirène jeta un dernier regard au prince, regard plein de dévouement et d’angoisse à la fois, puis elle s’élança du haut du pont dans la mer.

À peine eut-elle touché l’eau, qu’elle sentit son corps se fondre en écume. Mais, chose singulière, elle ne perdit point le sentiment, et n’éprouva rien de ce que l’on doit éprouver quand on meurt.

C’est-à-dire que pour elle le soleil resta brillant, l’air doux, l’eau transparente.

Seulement au-dessus d’elle, entre le ciel et la mer, elle distingua ce qu’elle n’avait pas pu voir avec ses yeux terrestres, c’est-à-dire des centaines de créatures transparentes, avec des voiles bleus et des ailes blanches, et à travers les corps, les voiles, les ailes, elle distinguait le navire avec tous ses agrès, la vapeur qui s’élevait de la terre, les nuages empourprés par l’aurore qui roulaient au ciel. Ces créatures célestes parlaient entre elles un langage qui n’était point perceptible àl’oreille humaine, mais si doux qu’il était une mélodie ; elles se soutenaient dans l’air presque sans avoir besoin de mouvoir leurs ailes et par leur propre légèreté.

Puis, à son grand étonnement, la petite sirène vit que de l’écume qu’elle avait produite, se formait un corps pareil à celui de ces créatures divines, que des ailes lui poussaient et qu’elle aspirait à s’élever dans les airs.

– Où vais-je ? d’où viens-je ? demanda-t-elle ; car elle avait cessé d’être muette, et sa voix, maintenant, résonnait comme celle des belles créatures qui flottaient dans l’air.

– Tu viens de la terre, lui dirent-elles ; et, née fille des eaux, tu es transformée en fille des airs ; ton passage dans le monde des mortels a été ton temps d’épreuves ; maintenant, tu es une de nous ; écoute donc ce que le Seigneur tout-puissant a décidé de nous :

« Comme les filles des eaux, nous n’avons pas d’âme immortelle, mais nous pouvons en gagner une par nos bonnes actions. Comme les filles des eaux, nous avons trois cents ans à vivre ; mais nous avons cet avantage sur elles, que notre sort dépend de nous. Tu n’as pas obtenu l’amour et le bonheur des filles de la terre, mais tu as obtenu le martyre. On s’élève plus près de Dieu par le dévouement que par le bonheur. Tu as souffert, tu t’es résignée, et Dieu a permis que tu t’élevasses jusqu’à nous.

« Maintenant, tu peux, par de bonnes œuvres, te procurer une âme.

– Oh ! s’il ne faut que cela, dit la petite sirène, je suis bien sûre de l’avoir.

Alors elle leva vers le soleil du Seigneur ses yeux reconnaissants, et lorsqu’elle les abaissa vers la terre, elle revit le navire, et, sans être vue par eux, le prince et sa femme qui regardaient avec émotion l’écume blanche, en laquelle le matelot qui veillait pendant la nuit au bord du navire leur avait dit qu’elle avait été changée.

Invisible alors, elle effleura de ses cheveux le front de la jeune épouse, du bout de son aile fit, comme une brise légère, voltiger ceux du prince, puis, après ce dernier adieu, elle s’éleva jusqu’aux nuages roses qui flottaient dans les champs du ciel, et disparut dans l’éther.

Voilà, chers enfants, l’histoire de la petite sirène. - FIN

 

(Extrait de : Contes dits deux fois. Contes d'après Andersen et Grimm)

 

 

 

 

 

 

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