La Frontière - Jules Claretie (1840 – 1913)

         

 


1894


JULES CLARETIE

de l’Académie française


 

 

 

 

 

À

M. A. AUDEBRAND

Chef d’escadron

à l’État-Major particulier de l’Artillerie

et

à ses anciens Camarades

des Batteries Alpines

 

Préface

Plus d’un lecteur, lorsque ce roman a paru dans la Revue des Deux Mondes, a dû s’étonner doublement de ce titre : La Frontière !

L’étiquette est bien sévère pour une œuvre d’imagination et elle évoque aussitôt l’idée d’une frontière que l’on devine, et que notre patriotisme attristé surveille depuis bientôt vingt-cinq ans. Mais quoi ! la frontière est partout comme le devoir. Il m’a semblé, tout justement, que le dévouement à l’idée évoquée par un tel mot se précisait mieux dans une frontière qui n’est point celle qui hypnotise en quelque sorte notre pensée, résume nos alarmes, tient éveillées nos espérances.

Je voulais, du reste, et depuis longtemps, payer une dette d’émotion à ceux de nos soldats qu’on connaît le moins et qui résument peut-être le mieux à l’heure où nous sommes toutes les solides vertus qui font une armée. Je n’oublierai jamais l’impression que produisirent sur moi nos chasseurs alpins, lorsque je les vis pour la première fois défiler sur la route poudreuse, près de Nice. Aucune troupe ne saurait mieux donner l’idée de ce qu’est le soldat français en marche, ce brave petit soldat, leste, entraîné, d’allure martiale et de belle humeur. Point de raideur, une vivacité gauloise, une sorte d’alacrité joyeuse. On devine que la race est toujours celle qui se montre, tour à tour, la plus intrépidement folle pendant la bataille et la plus cordiale après le combat.

Ils sont déjà populaires, du reste, les Alpins, et leur tenue pittoresque arrête le regard. Édouard Detaille, le peintre si français de notre armée nationale, n’a pas donné place aux chasseurs des Alpes dans son admirable livre-musée, L’Armée française. Les Alpins n’existaient pas lorsqu’il entreprit cette œuvre. Il leur doit un chapitre, une page. Ils l’auront, les Alpins de France.

En attendant j’ai voulu, comme je le ferai pour d’autres, saluer les troupiers que j’ai suivis, de loin, avec une sympathie fraternelle. Ce sont des soldats d’une qualité particulière et dont l’esprit doit, comme celui des marins, recevoir je ne sais quelle mystérieuse empreinte de la nature qui les entoure, les éblouit, les menace ou les berce. Ils me semblent surtout heureux dans leur héroïque et dure destinée, parce qu’ils peuvent, si leur âme se prête à la mélancolie, unir l’action, qui nous fait oublier les soucis de la vie, au rêve qui nous en console. J’ai souvent, dans la mêlée confuse et harassante de l’existence quotidienne, envié leurs réveils en pleine lumière, face à face avec le devoir absolu.

Mais quoi ! ils n’analysent ni ne raffinent leurs sensations, les braves gens. Ils font gaiement leur journée rude. Ils donnent l’exemple sans bruit. Bayard, qui fut sans peur, disait qu’il avait cependant senti le froid de l’angoisse un jour qu’il avait ferraillé, dans l’ombre, avec un adversaire dont il sentait et parait les coups sans voir son visage. Eux, les Alpins, personne ne les regarde, que quelque chevrier qui passe. Mais, au-delà de l’horizon, par-delà les monts et les neiges, il leur semble qu’un magnétique regard est fixé sur eux, l’œil maternel de la patrie !

— Il ne faut jamais leur crier en avant, il faut, au contraire, les retenir, me disait, il y a quelques années, le Ministre de la guerre. Ils sont toujours prêts à en faire trop.

Et je me rappelle avec quelle sorte d’attendrissement paternel pour ses chers Alpins, qu’il a guidés et qui l’adorent, M. le général Des Garets me contait comment, après des journées de marches accablantes, ces braves gens se redressaient, oubliant la fatigue, pour défiler, devant leur chef. Le bataillon de Saint-Cyr ne marche pas mieux, à Longchamps, un jour de revue. Et le mâle général en était tout fier !

Ce roman, né de souvenirs vrais et d’impressions directes, est une œuvre de concorde en dépit de son appareil militaire. La rivalité des dévouements ne conduit pas nécessairement à la guerre. Et celui qui, à l’heure où nous sommes, jetterait des paroles de haine entre deux nations de même race encourrait une responsabilité sinistre. La nervosité, ou pour mieux dire la neurasthénie moderne, est devenue si vive, l’état des esprits est si cruellement morbide, que les moindres occasions, les plus petits malentendus, poussent aux colères et aux conflits. La tâche de tout homme qui pense est d’apaiser, de travailler à la concorde et, tout en consacrant ce récit, La Frontière, à l’amour de la patrie et au culte du drapeau, l’auteur peut se rendre cette justice qu’il n’a pas travaillé à démuseler la haine.

Oui, c’est la folie du drapeau qui entraîne mon héros — comme dans la réalité, au haut de ces sommets et au bord de ces gouffres, elle en a poussé bien d’autres. Mais, n’est-ce pas une belle folie à opposer à l’horrible folie du couteau ? J’ai voulu qu’on regardât en haut, très haut — où nos couleurs flottent dans l’air libre. L’héroïsme, toujours prêt de nos soldats, ne diminue en rien les qualités de nos voisins. C’est, sur la frontière, une fleur de paix que j’ai cueillie, au sommet des Alpes : — ce n’est pas une fleur de sang…

Et il m’a été doux de recevoir d’Italie, sur le coin d’une lettre venue de Florence, ce simple merci :

Mieux vaut une petite parole de l’amant
Que cent de l’ambassadeur !

Val piu una parolina dell’amante
Che cento dell’ambasciatore !

Vieille chanson ! disait l’envoi. Mais, entre les peuples et les êtres, les chansons qui ne vieillissent pas, ce sont les chansons d’amour !

 

Jules Claretie.

 

Viroflay, 5 juillet 1894.

 

Première Partie


 

I

 

— Petit, eh ! petit, dit le capitaine, — un renseignement !… Tu ne m’entends pas ?

L’enfant s’approcha, presque en tremblant, du commandant de la compagnie alpine, et, son bonnet de laine à la main, regarda le visage d’abord, puis l’uniforme de l’officier avec une sorte de curiosité craintive, ses yeux s’arrêtaient hypnotisés sur les galons, les boutons brillants de la tunique.

— Tu es du pays ? demanda le capitaine.

— Oui…

— Tu connais la montagne ?

— La montagne ?… Oui…

Ce nom : « la montagne », il l’avait prononcé avec une bizarre expression passionnée. La montagne ? Il ouvrait les narines, il semblait respirer la senteur des herbes fraîches, des lavandes… Il regardait, autour de lui, le paysage immense, près du ciel.

— Oui, oui, je la connais, la montagne !

— Eh bien ! continua l’officier, pourrais-tu me dire où se trouvait une borne qui a disparu, qui devrait être ici…

Le capitaine avait la carte de l’état-major à la main, — la carte d’ensemble du comté de Nice et de la rivière de Gênes, — et, dans les broussailles, au haut de la cime de la Pallu, cherchait la trace de la délimitation des deux pays : la France ici, l’Italie là-bas…

— Une borne ? répéta l’enfant.

— La borne-frontière. Enfin, oui, où est la frontière, exactement, le sais-tu ?

— La… la frontière ?

Il redisait la frontière comme, tout à l’heure, il avait répété : la montagne ; mais, cette fois, le mot visiblement semblait n’avoir aucun sens pour lui, n’évoquer aucune idée. Il résonnait, sans y rien faire vibrer, dans un cerveau obscur et vide…

— La frontière ?

— Oui, dit l’officier avec une vivacité un peu nerveuse, sommes-nous en Italie ici ou en France ? Il devait y avoir là une borne qu’on a renversée.

L’enfant balbutia, sur un ton de mélopée bizarre :

— Frontière… France… Italie…

Puis, doucement, tristement, comme si on lui demandait là des choses qui n’étaient pas faites pour sa compréhension à lui, la voix traînante, peureuse, avec le geste d’un être frêle qui redoute d’être battu :

— Je ne sais pas, moi, monsieur… Je ne sais pas !…

 

Alors l’officier regarda cet être débile qu’il avait rencontré là, sur ce sommet, assis sur une roche, les yeux perdus, et qui s’était levé à l’approche des soldats. Et le capitaine vit que ce n’était pas un enfant, ce corps tassé, noué ou rabougri, mais un pauvre être incomplet, à demi idiot, un de ces errants des montagnes plus près du chien qui rôde que de l’homme qui pense, une âme inachevée dans une prison de chair malade.

Petit, la tête énorme sur de larges épaules d’où pendaient deux longs bras très grêles, il se dandinait, comme piqué d’un commencement de danse de Saint-Guy, sur des jambes courtes et torses, des jambes de basset humain ; et des vêtements sans couleur, détrempés de pluie, rongés du soleil, d’un ton d’amadou comme ceux de quelque gitano d’Espagne, couvraient cette misérable carcasse dolente, que deux yeux, deux grands yeux profonds, très noirs, très doux, d’une infinie tendresse souffrante, éclairaient, illuminaient par en haut comme deux étoiles.

En les regardant, ces yeux plus sensitifs que pensifs, mais puissamment douloureux, l’officier se demandait s’il n’y avait pas, chez ce dégénéré, une étincelle encore d’intelligence humaine et il songeait à ces êtres frustes, les innocents, comme on les nomme dans les campagnes, et qui, plus rapprochés que les autres de la terre et des choses, connaissent, mieux que tous, les simples, les herbes, les vents, les nuages, cette nature dont ils semblent, n’entendant pas complètement la langue des hommes, comprendre l’immense, harmonieuse, berçante ou terrible voix ; êtres à la fois condamnés et privilégiés qui enfouissent une sorte de poésie latente dans leur corps de sauvage, dans leur cerveau déformé ou inachevé…

Ces yeux, ces yeux si tristes, de l’errant, troublaient l’officier qui les fouillait, les tisonnait en quelque sorte du regard pour en faire jaillir une étincelle, une autre expression que cet air de résignation morbide…

— Tu ne sais pas… Voyons, tu es de ce pays pourtant ?

— Ce pays ?

— Oui. Où es-tu né ?

— À Lescarine, après Sospel ! Je m’appelle Lantosque !

— Alors tu es Français ?

— Français !

Le débile hocha la tête :

— Français, oui !… Français !

Et maintenant le capitaine voulut savoir si quelque fibre vibrerait dans cet être à un nom qui, pour lui, résumait tous les amours, tous les devoirs : Patrie ! Il interrogea l’idiot sur ses parents, son enfance, sa vie quotidienne ; il lui demanda s’il aimait quelque chose de cette terre qui le nourrissait, de ces montagnes qui étaient justement, devenue tangible, cette idéale passion, cette autre famille : la patrie ! Et le pauvre être hochait la tête, avec ses yeux qui semblaient s’allumer, comprendre…

— Oui… oui…

Il répétait son oui éternel, — ce oui, consentement résigné du malheureux à toutes les fatalités ambiantes.

— Oui, oui, j’aime ça… Les fleurs, c’est bon, les fleurs… Et l’eau et la neige… blanche, blanche… Et l’air, et tout, tout ça… tout ça… Oui… oui…

Il étendait les bras au-dessus des fonds ; il aspirait de ses narines élargies l’odeur des herbes, l’herbe des Alpes, son lit embaumé, quand, parfois, fatigué, il s’endormait là, sous les étoiles ; il montrait à l’officier le paysage, les montagnes, au loin, l’horizon…

Et le oui, oui, accompagnait son hochement de tête, d’une tête qui maintenant semblait penser, avec ses prunelles noires…

— Eh ! bien, — dit le capitaine, — tout ça, les fleurs, les herbes, la neige, c’est la patrie !… Ici, la France, ton pays ! Là-bas, l’Italie !…

— Là-bas ?… Mais, — balbutia Lantosque, — j’y vais, là-bas !… Mêmes fleurs… La même eau… C’est à moi aussi, à moi… Tout ça…

— Vous n’en tirerez rien, capitaine, dit alors un lieutenant… Crétin c’est né, crétin ça mourra !

— Certes, mon cher Bergier. Et comme c’est drôle ! — je dis drôle, c’est ironique que je pense ! — : l’idée de patrie pour laquelle vous et moi nous nous ferions briser les os, et tous ces braves garçons avec nous, elle n’est pas entrée, elle ne pourrait pas entrer dans cette cervelle-là ! Et pourtant, tout de même, c’est un homme, ça !

 

Comme le capitaine Deberle regardait encore l’innocent dont le vague regard embrassait l’étendue « tout ça…, tout ça… », il se retourna vivement à l’appel d’un petit sergent qui s’écriait, sur le ton d’une alerte : « Mon capitaine… des Italiens… » Et il aperçut, grimpant au haut du col, suivi de quelques hommes, un lieutenant des compagnies alpines italiennes, qui, la main au schako, le saluait de loin et avec un léger accent du Piémont lui disait :

— Pardon, capitaine !… Mais vous êtes chez nous !

Le capitaine s’avança vers l’Italien, tandis que les chasseurs, encore groupés, la halte n’ayant pas été ordonnée, reprenaient leurs rangs ; et Deberle interrogea en souriant :

— Alors, violation de territoire ? Je vous en demande pardon.

— Oh ! dit l’Italien, le mal n’est pas grand, et la frontière est si enchevêtrée de ce côté qu’un géographe ne s’y reconnaîtrait pas… Seulement depuis quinze mètres au moins vous êtes en Italie ! Voilà !

— Eh bien ! répliqua gaîment le capitaine, nous allons évacuer.

Il fit un signe :

— Nous rentrons chez nous !

Les chasseurs français, l’arme à l’épaule, eurent bientôt, rétrogradant, atteint la limite où finissait l’Italie, où commençait la France ; et, lorsque la frontière fut franchie :

— Maintenant, halte ! commanda le capitaine, la voix haute.

Le lieutenant des compagnies alpines était demeuré à sa place, ses soldats autour de lui, tandis que l’idiot, tournant la tête, regardait, d’un groupe à l’autre, ces hommes, avec leurs fusils, leurs sabres, amusé de l’éclat du soleil sur le fer ou les galons, et ne distinguant rien entre ces uniformes, ni étrangers, ni compatriotes, tous ces hommes étant pour lui les mêmes, comme les cailloux des chemins, les filets d’eau des montagnes…

Ils étaient différents, pourtant, ces soldats, ceux de France et ceux d’Italie, chiens de garde de la frontière. Les chasseurs de France, pareils à des Basques, avec leur béret sur l’oreille, leur bâton ferré à bois recourbé, leurs guêtres de drap ; les Italiens, leur feutre recouvert de toile blanche, une double cartouchière à la ceinture, un bidon de bois au côté. Les Alpins de France plus semblables à des montagnards en marche, les Alpins d’Italie l’aspect plus théâtral, mais militaire aussi et mâle.

Et une idée vint au capitaine, qui, tout à l’heure, avait dépassé la limite des deux États, une idée de galant homme et de soldat ; il s’avança vers le lieutenant, salua :

— Monsieur, dit-il, c’est l’heure de notre halte. Il est tard. Vous avez déjeuné sans doute ?

— Non, capitaine, fit l’Italien. Nous avons, nous aussi, beaucoup marché sans nous arrêter.

— Êtes-vous seul avec vos hommes ?

— Ma compagnie et le capitaine sont à dix minutes d’ici !

— Eh bien ! lieutenant, votre capitaine et vos camarades me feront-ils l’amitié de partager notre déjeuner ? Je vous dois une réparation. Et, puisque nous avons été des visiteurs sans le savoir, soyez nos hôtes en toute cordialité. Nous mettrons le couvert sur la frontière même. Vous serez en Italie et nous resterons en France. Mais, assis à la même table, nous romprons le pain et partagerons le sel sans craindre un incident diplomatique. Voulez-vous ?

Le lieutenant sembla réfléchir un moment — très peu de temps — sourit gaiement, et dit :

— Permettez-moi d’avertir mon capitaine !

— De l’avertir et de l’inviter, lieutenant. De la part du capitaine Deberle, je vous prie !

Le lieutenant appela, du geste, un sergent, lui donna tout bas les ordres et les renseignements voulus, et, pendant que le sergent, d’un pas allègre de chasseur de chamois, descendait, en sautant de saillie en saillie, sur le roc, les soldats des deux nations s’apprêtaient à faire halte, sur ce pic, le pauvre idiot continuant à les regarder toujours tour à tour, distrait, attiré par ces uniformes comme un enfant par ses pantins.

 

Le capitaine Deberle causait avec ses lieutenants, enchantés, trouvant là le prétexte d’une sorte de vacances dans la rude vie des soldats de montagne. Il y avait comme l’attrait d’une rencontre romanesque dans ce dialogue de deux officiers, au haut des Alpes, en ce décor grandiose, presque au milieu des nuages. Et si le commandant de la compagnie italienne acceptait, c’était, tout à coup, dans les manœuvres harassantes, une trêve joyeuse, une anecdote de gaîté !

— Vous verrez, disait un lieutenant, vous verrez qu’il n’acceptera pas, le capitaine. Le petit lieutenant, là-bas, a l’air fantaisiste, l’idée l’amuse ; mais au fond ces gens-là nous détestent, et l’idée de trinquer avec des Alpins…

— Croyez-vous, Bergier ? fit le capitaine. Voyez…

Il montrait, apparaissant sur la crête, avec trois autres officiers, le capitaine italien, bel homme élancé, mince et sec, robuste, qui s’avançait vers son lieutenant, puis, celui-ci lui servant de guide, marchait vers les officiers français jusqu’à la ligne fictive qui délimitait la frontière.

Arrivé là, l’Italien salua militairement et attendit que le commandant des Alpins de France fît deux pas vers lui. Deberle alors, l’air délibéré, s’avança :

— Capitaine, vous voulez bien, j’espère, accepter notre proposition ?…

— Avec plaisir, capitaine, répondit l’Italien.

Les deux hommes se regardaient avec une courtoisie curieuse. Deberle, mince, blond, élégant, se tenant droit devant ce grand diable au nez d’aigle, avec des cheveux d’encre et un teint bronzé, de beaux nœuds hongrois en galons d’argent sur la manche. Et chez l’un et l’autre, très visible dans l’attitude des deux officiers, le même sentiment de rivalité chevaleresque, avec le contentement d’une occasion rompant la monotonie du service, donnant au devoir quotidien le piquant d’une aventure.

Oui, sur ce pic, là, dans la solitude et le silence, près des neiges, loin de tout ce qui est la vie commune aux autres hommes, ils allaient fraterniser un moment, ces chasseurs aux uniformes différents, envoyés là pour s’entre-regarder de façon presque hostile de chaque côté de la frontière et dont le devoir était de s’épier, comme à la veille d’une rencontre. Les Alpins avaient apporté, la plantant sur la ligne idéale, une longue table formée de quelques planches supportées par des piquets fichés en terre, et Italiens et Français l’avaient disposée de façon à ce que le centre en fût exactement placé sur cette ligne même : la moitié en France, l’autre moitié en Italie. Chacun chez soi, et les officiers des Alpini, assis sur des pliants, se trouvaient sur la terre italienne, tandis que Deberle et ses lieutenants s’étaient installés en terre française.

— Une même table et deux patries ! disait gaîment le capitaine. C’est assez curieux !

Une claire lumière enveloppait, sous un ciel doux d’un bleu tendre, ce repas improvisé, et les verres et les assiettes sonnaient gaîment, tandis que les soldats, rompant le pain, les fusils en faisceaux, examinaient du coin de l’œil ce groupe d’officiers entouré, ainsi que d’un immense cadre blanc, d’un horizon de neige, d’une neige vierge égayée de soleil.

Au loin, assis dans l’herbe, l’idiot, l’errant, que tout à l’heure avait interrogé Deberle, avalait gloutonnement une miche de pain dur et comme rivé à ce spectacle, contemplait lui aussi, ces belles choses.

 

Et ils causaient, les officiers. On leur avait servi des truites pêchées sur l’heure dans un coin de montagne, et l’air des Alpes aiguisait l’appétit de ces hommes jeunes, vigoureux, entraînés par la saine et rude vie de grimpeurs de sommets. Ils riaient, buvant à leur rencontre fortuite, heureux de cette fraternité d’une heure en plein ciel, presque dans la nuée.

Ils échangeaient leurs noms, leurs impressions, leurs souvenirs. L’Italien était Romain, Romain de Rome, fils d’un ancien combattant de 1849, Salvoni, réfugié en France pendant des années. Il avait, étant enfant, vécu un moment à Paris, et ce Paris lui était resté comme une vision merveilleuse, depuis ces lointaines impressions d’autrefois. Les lieutenants étaient l’un Piémontais, l’autre Napolitain. Le premier, Verga, avait eu son père tué à côté des zouaves du colonel Cler, à Magenta. Et c’était à Magenta aussi qu’un des lieutenants du capitaine Deberle avait perdu un frère aîné. La même ambulance — qui sait ? — les avait recueillis peut-être.

Deberle, lui, était né à Bayonne, comme beaucoup de ces hommes qu’il commandait, paysans pyrénéens, enfants du pays basque, trempés pour la vie de montagne comme les Piémontais du capitaine Salvoni. Toute la famille de ces Deberle avait porté l’épaulette. C’était une race de soldats. L’aïeul, le père, les oncles, avaient fait, le fusil sur l’épaule ou le sabre au flanc, les campagnes de la République et de l’Empire, les guerres d’Afrique et de Crimée, celles de France aussi. Il y avait plus d’une croix, au ruban jadis rouge, à présent défraîchi, suspendue dans la petite maison de Bayonne où la mère, veuve et seule, priait maintenant pour son fils. Croix d’honneur, sabre d’honneur, brevets de bravoure, ce mot « l’honneur » résumait l’histoire de cette famille de preux ; preux bourgeois et pauvres, ayant payé de leur personne un peu partout sur les champs de bataille du siècle de sang ; quelques-uns ayant, au cimetière de Bayonne, une pierre grise avec leur nom honnête suivi de quelque humble titre durement gagné, les autres n’ayant pas même de tombe, ayant laissé leurs os dans un coin de ce vaste pudridero qui est la terre d’Europe.

Comme ses ascendants, Louis Deberle avait revêtu l’uniforme. Il aimait le danger et la gloire. Romanesque à sa façon, c’était dans un vague appétit de sacrifice, dans un instinctif amour du péril bravé, une affection passionnée pour son métier, qu’il plaçait son roman, le roman de sa jeunesse. Et sa grande folie d’amour, c’était cette patrie dont il épousait la fortune. Vainement Mme Deberle avait essayé de le détourner d’une vocation en quelque sorte atavique. Elle aurait bien voulu, la mère, avoir toujours ce beau et fier garçon auprès d’elle dans la petite maison silencieuse d’où elle regardait couler l’Adour ; elle l’eût souhaité ingénieur, marié avec quelque jolie Basquaise et peuplant le logis quasi désert de petites têtes et de rires. Mais non, la renommée, le danger, la vie dure mais inflexiblement ordonnée, droite comme le devoir, la vie du soldat, et l’aventure, et la fatigue, et le labeur, et les balles, voilà ce qu’il rêvait, lui, se livrant tout à cette existence de sacrifice, tandis que la mère vieillissait, vieillissait, là-bas, dans le logis de Bayonne.

En sortant de Saint-Cyr, Deberle avait fait campagne au Tonkin, tout jeune, et, la paix signée, revenant en France pour y soigner une blessure, il demandait à passer dans les compagnies alpines, incapable de s’en tenir à la vie de garnison dans une ville de province. Il y avait des années maintenant qu’il évoluait dans ces montagnes, comme une sorte de sentinelle avancée surveillant l’horizon. Capitaine à trente-trois ans, la croix sur l’uniforme, très aimé, tenant dans sa main sa petite troupe, qui, sur un mot de lui, eût tenté l’impossible, passé de la neige dans le feu, — il ne souhaitait rien que des périls plus durs et des devoirs plus grands. Cette existence lui plaisait en pleine nature, comme si tout se trouvait supprimé autour de lui de ce qui n’était pas l’absolu ; — une vie de penseur actif, de quasi solitaire ou de moine mobilisé, sur les sommets, dans l’air libre qui élargit, lave à la fois les poumons et la pensée, l’air qui purifie, avec des impressions intenses et exquises de soirs silencieux, de nuits dans les étoiles, de réveils dans les lumières roses, des lueurs de féeries, et des hivernages aussi dans les huttes, de longues heures de nuit avec quelque livre aimé, des escalades de pics, des marches tracées dans la neige qui craque, des glissades dramatiques, des bourrasques blanches, une vie où tout l’effort humain est utilisé, toute la vigueur dépensée, et qui ne lui laissait ni regrets de bonheurs plus paisibles ni amertume de joies sacrifiées…

Il n’avait qu’un ennui : ne pouvoir, par quelque action d’éclat, ajouter à cette glorieuse monotonie de jours utiles le prestige d’un acte vraiment héroïque et personnel. Actif, nerveux, résolu, de toutes les vertus qu’il lui fallait pratiquer, celle qui lui pesait le plus c’était la patience. Bah ! tout arrive ! Il y aurait bien, un jour ou l’autre, quelque belle folie dans le monde. En attendant, il vivait de la vie alpestre, se reposant parfois des fatigues du soldat en allant embrasser la mère ou revoir les gars d’Ustaritz jouer à la paume, puis revenant vite au devoir, à l’entraînement de l’existence militaire, à ses soldats, à la frontière.

Les manœuvres, cette fois, l’avaient conduit en avant du col Saint-Martin, où il devait retrouver et replacer la borne abattue on ne savait par qui, — quelques faiseurs de contrebande ou quelques rôdeurs italiens. Et à l’heure de la halte, Deberle, trompé par l’espèce d’enclave du territoire italien en avant de la Riniera et de Ciriegia, s’étant heurté ainsi aux soldats du roi Umberto, trouvait galant de saluer, le verre à la main, ces amis d’hier, adversaires de demain peut-être, ces sentinelles d’Italie, vivant, à quelques pas des Alpins de France, de la même vie active, intense et mâle…

 

Et ç’avait été, pendant ce déjeuner inattendu, un feu roulant de gaîté, un bavardage de cordialité et de jeunesse. On se parlait, d’un bout de table à l’autre, d’une patrie à l’autre patrie, de tout ce qui était l’existence commune aux troupiers des deux nations : les exercices de nuit, les étapes forcées, les escalades, les fatigues, la qualité de la chaussure, question vitale pour le soldat, — et ce qu’il fallait éviter : les marches trop rapides, les repas trop lourds, l’eau trop froide.

Galamment, comme des tireurs vantant leurs fleurets avant l’assaut d’armes, Italiens et Français parlaient de leurs hommes, les braves gens dévoués, qui mettaient leur amour-propre à faire bonne figure militaire en ces solitudes où seuls les voyaient les yeux de leurs officiers.

— Ils risqueraient leur peau pour le plaisir d’arriver bons premiers !

— Des bersagliers, disait le capitaine Salvoni, ont accompagné la voiture du Roi au pas de course de Turin jusqu’aux Alpes : mes chasseurs en feraient autant !

— Il y a des acrobates au Cirque qui reculeraient devant la gymnastique de nos Alpins ! répondait Deberle. Et quand ils aperçoivent la plume de coq et le chapeau pointu de vos fantassins, je ne connais pas de coup de fouet pareil pour chasser la fatigue et dégourdir les jarrets !

— L’émulation, ah ! l’émulation et l’amour-propre, c’est le levain de l’héroïsme : il n’y a que cela pour les armées !

— Et pour les hommes !

— Messieurs, dit alors le capitaine Deberle en se levant le verre à la main, je bois à vos soldats, nos voisins, et à vous, Messieurs, que je n’ose appeler nos hôtes, puisque vous déjeunez en terre italienne. Mais voilà, du moins, une rencontre qui ne causera aucun ennui à nos ministres respectifs. À votre santé !

Les verres s’entrechoquèrent au bout des mains tendues, par-dessus la table et la frontière, et le capitaine Salvoni ayant fait signe à un sergent qui apportait une bouteille :

— Permettez-moi de vous offrir un peu d’Asti spumante ! Il ne vaut pas le champagne, mais le pas de nos mulets ne l’a point trop abîmé peut-être !

Et, comme le bouchon du vin d’Asti sautait en l’air, dans ce silence mystérieux et comme infini des choses où les voix d’hommes retentissaient plus claires, en quelque sorte écoutées et répercutées par la solitude, les officiers se levèrent, presque graves cette fois, cessant de causer et de rire :

— À nos camarades les Alpins de France ! dit lentement le capitaine Salvoni.

— À nos camarades d’Italie ! répondit Deberle, la voix profonde, un peu émue.

Encore une fois les verres se rencontrèrent ; mais leur choc, après ce toast qui montait, quasi religieux, dans la paix de ce coin de montagne, devant ces soldats accroupis sur l’herbe verte, fut plus lent, plus sourd, comme si quelque pensée sévère et triste succédait brusquement à ce repas improvisé dans l’insouciance d’une rencontre et d’une camaraderie de hasard.

Puis les officiers se rassirent, et les Alpins, qui faisaient la soupe, remarquèrent que les chefs, là-bas, parlaient moins et ne riaient plus.

 

Cependant au café les propos reprirent, et les heures passèrent dans cette fraternité d’aventure, dans ce bavardage d’une longue halte ; et, presque vers le soir, on se sépara en échangeant des poignées de mains d’abord, puis, comme si tout redevenait officiel brusquement, des saluts militaires. Alors les Italiens se retirèrent, descendant lestement le versant qu’ils avaient gravi le matin. Deberle les suivait des yeux, debout sur la crête ; il écoutait les bruits de voix, les cliquettements des armes. Les Italiens disparaissaient, reparaissaient au flanc de la montagne, suivant les lacets de la route, et se faisaient de plus en plus petits, là-bas, dans les fonds.

Quand il se retourna, les ayant perdus de vue, Deberle aperçut les tentes dressées de sa troupe, des feux allumés déjà sur l’Alpe verte, et dans la paix du soir, au-dessus du bivouac, les étoiles, les premières étoiles. Plus de bruit : çà et là quelques voix à l’accent gascon, provençal, limousin. Une chanson de campagnard, un refrain de café-concert. Des bruits de cuillers dans la gamelle, une sensation de repos, de bien-être et de vie.

Le capitaine était las ; il s’achemina vers sa tente, et, comme il faisait quelques pas, il remarqua à terre, accroupi et portant avidement à ses lèvres une bouteille, le pauvre idiot, qui passait sa langue rude sur le flacon d’Asti spumante pour y trouver une dernière gouttelette de vin. Lantosque avait aussi ramassé les débris tombés de la table des officiers, et, comme un chien emportant des os, il se faisait une provision de ces reliefs du repas.

— Ce n’est pas lui, pensa Deberle qui songe à demain ! Il est peut-être plus heureux.

 

Et dans le grand silence, entre deux couplets de chansons que fredonnait un de ses soldats, il dit tout haut, en regardant une dernière fois, du côté de l’Italie, dans la brume :

Chi lo sà ?

 

II

 

Le lendemain, au petit jour, la troupe était debout, réveillée par le cor des Alpes. Deberle interrogea le ciel, comme un marin à bord déchiffre l’horizon. Un brouillard léger cachait les Alpes, et le versant italien semblait noyé dans une sorte de fine buée pluvieuse.

Deberle regarda les sapins. Leur vert paraissait plus sombre dans l’atmosphère humide ; mais les branches ne s’abaissaient pas trop et les ramilles s’étalaient déjà comme si elles eussent deviné le beau soleil, derrière la brume. Le capitaine avait, là-haut, pour baromètres sans erreurs les sapins, dont les montagnards étudient les mouvements et la couleur.

Il murmura : — Bah ! le proverbe est bon :

 

Petite pluie du fin matin
N’arrête pas le pèlerin !

 

Les soldats sortaient des tentes, s’étiraient, se lavaient au creux d’une source ; puis ils s’aidaient les uns les autres à enrouler sur leur uniforme la large ceinture de laine, — celui qui la serrait à son ventre tournant sur lui-même, tandis que le camarade la tendait, tirant ferme, la tenant par le bout. D’autres donnaient le fourrage aux mulets. Le compagnon et le serviteur de l’Alpin, ce mulet porteur de vivres ! Grimpant d’un pied sûr, côtoyant le bord des précipices comme avec un appétit de vertige, hissant sur son dos, jusqu’aux sommets, les petits canons de montagne ou les provisions.

Et l’on se mit en marche, avec l’alacrité joyeuse de braves gens dispos, dans l’air frais du matin, l’air balsamique de l’Alpe parfumée de menthes, l’air de là-haut, où les microbes n’ont pas d’aliments pour vivre. Le pas était allègre, malgré le chargement lourd des soldats portant sac et couverture, gamelle, toile et piquets de tente. Les quarts de fer-blanc sonnaient gaiement sur le sabre-baïonnette. On allait droit devant soi, longeant la frontière, Deberle étant chargé d’en relever et rectifier les lignes.

Le capitaine, béret au front, le manteau autour du corps, les jambes serrées, comme ses hommes, dans des molletières de drap, causait avec ses officiers tout en regardant les soldats avancer, redressés sous le sac, avec une sorte de parade d’amour-propre, comme des saint-cyriens au défilé du bataillon, à la revue. On arriva ainsi devant un creux profond, une crevasse au bas de laquelle, sautant sur d’énormes blocs, coulait, affluent de la Vésubie, un torrent très clair, teinté de bleu avec des ourlés d’écume. Un gros sapin, couché au-dessus, servait de pont unique et la compagnie devait passer sur le tronc d’arbre ainsi renversé, tout entière. Les mulets côtoieraient la montagne, contourneraient le défilé. Mais les chasseurs, c’était leur lot quotidien, cette gymnastique au-dessus de l’abîme.

— Allons, vite ! dit un petit Basque, Orthegaray, que Deberle aimait beaucoup, car il était d’Ustaritz, où son capitaine l’avait vu bien souvent jouer à la paume, au jai alai, sur le grand mur blanc, près de l’église.

Orthegaray se lança le premier sur le sapin, piquant dans le tronc la pointe du bâton ferré et la main gauche étendue faisant balancier. Le torrent écumait, bruissait au-dessous, dans le trou vertigineux. En quelques pas, le petit Basque était de l’autre côté de la crevasse.

Deberle, au bord du précipice, surveillait le passage, ne laissant aller les chasseurs qu’un à un, en voulant trois au plus à la fois, sur le tronc d’arbre, calculant le poids des hommes, prévoyant, comme un père inquiet, la chute possible. Le passage franchi et les Alpins marchant à la file indienne le long du mont, on se trouva bientôt sur un sommet d’où s’apercevait, comme sur un plan en relief, la frontière du pays étranger, les dentelures et les arêtes du versant italien. Assez rapproché, dénoncé par un liseré qui était la trace d’une batterie, un fortin était là, très haut, dominant la frontière française, vrai nid d’aigle fortifié, dissimulé en partie, mais qu’on pouvait cependant deviner à l’œil nu.

— C’est le fort Margherita, dit le lieutenant Bergier. Il est nouveau. La carte n’en fait pas mention.

Et comme il le montrait, en étendant le bras, au capitaine, on eût dit que les Italiens du fort, pour saluer ou pour braver ces Alpins français apparus là brusquement, dans le clair matin, attendaient le geste, épiaient un signal. Ils arborèrent en effet rapidement, le hissant au mât, un large drapeau vert, blanc et rouge, avec les armes de Savoie et la couronne royale d’Italie sur la couleur blanche ; et, tandis que l’étendard se déployait dans la lumière ils l’appuyèrent fièrement d’un coup de canon, comme pour dire :

— Présent !

La fumée monta doucement dans le bleu pur, d’une tendresse corrégienne.

— Allons, ils sont polis ! Ils nous souhaitent le bonjour ! dit un soldat.

— Ou ils nous blaguent, répondit un autre.

Le drapeau italien, sur la cime, dominant, en effet, la petite troupe française, et, bien au-dessus de la compagnie du capitaine Deberle, il flottait, comme un défi, sur le fort inaccessible. Ce n’était rien, cette apparition du drapeau italien sur la frontière, et, après tout, comme disait l’autre, ce pouvait être une manifestation de politesse. Sans doute le capitaine Salvoni envoyait un salut à ses hôtes de la veille. N’importe, ces couleurs italiennes se montrant là, tout à coup, si haut, cela taquinait un peu les Alpins, dont l’amour-propre est comme tenu en haleine, surexcité par la sensation de ce voisinage continu, immédiat : l’étranger.

C’était leur drapeau, après tout, à ces gens, et ils avaient bien le droit de le hisser, de le faire clapoter dans le vent, de s’en parer ; mais, tout de même, il avait l’air de se moquer un peu de la troupe en marche, le tricolore aux armes du roi Humbert ! Il était là comme un : « Vous n’irez pas plus loin ! » — Il semblait dire, ou plutôt il disait vraiment, si haut, dans son aire : « Là où je suis on ne vient pas ! »

Parfois, les autres jours, lorsque d’une frontière à l’autre les clairons ou les canons des deux nations s’entendaient, c’était un duel de poudre et de fanfares. Les cuivres, des deux côtés des Alpes, sonnaient allègrement leurs marches nationales. Rivalité de toutes les heures, affirmées tantôt par des chevaleresques saluts, tantôt par des airs de bravade dissimulant la haine. Mais aujourd’hui, là, devant ces couleurs, les Alpins de France eussent été heureux de répondre par quelque manifestation où leur vanité de soldats, de grimpeurs de pics, eût été caressée par quelque improbable escalade, quelque folie vaillante, répliquant ainsi à cet étendard hissé en plein ciel.

— Ils nous embêtent avec leur drapeau !

C’était le mot de la compagnie, et Deberle sentait, ses officiers aussi devinaient la mauvaise humeur de leurs Alpins, condamnés à manœuvrer pendant des jours entiers avec ce drapeau les regardant et les narguant de l’autre côté de la frontière.

Lui-même comprenait si bien cet étrange sentiment d’amour-propre hyperthrophié, qu’il disait au lieutenant Bergier :

— C’est absurde, mais ça m’agace !

— Je suis de votre avis ! répondait Bergier. Nous n’avons plus l’air d’être chez nous : le capitaine Salvoni nous surveille !

En marche, Deberle entendait malgré lui, percevait, devinait les paroles gouailleuses des soldats. Ils s’énervaient à la pensée de se voir dominés par le drapeau d’Italie. Ils se demandaient ce qu’on pourrait bien faire pour « répondre ». Parbleu ! en déployer un autre, mais plus haut ! Oui, plus haut qu’eux ! le plus haut possible ! Ils ne riraient plus alors, « ceux de l’autre côté ». Ils verraient que les Alpins de France n’ont pas froid aux yeux, qu’ils ont du toupet et du jarret. Ah ! si l’on pouvait !…

Pour ces braves gens exilés là-haut à des altitudes improbables, c’était décidément une obsession, ce drapeau qui suivait, inspectait, espionnait leurs manœuvres. Et l’impression de Deberle, énervé, devenait plus aiguë aussi. Ce drapeau italien, ce tricolore qui se détachait orgueilleusement, joyeux, eût-on dit, sur le banc des glaciers, hissé là pour rappeler à toute heure la présence de l’adversaire aux soldats de France, l’hypnotisait. Il eut voulu l’arracher, le conquérir, le rapporter. Quelle folie ! Mais, du moins, — la pensée du chef correspondait à celle des soldats, — pouvait-on opposer drapeau à drapeau, affirmer par un emblème identique la présence sur ces pics des Alpins français ? C’était une idée ! Et Deberle en parla tout haut à ses hommes pendant une halte, à l’heure du café. Qu’est-ce qu’ils diraient, les Alpins, si on montrait aux Italiens les trois couleurs de France ? Oui, si on les montrait dominant les couleurs du roi Humbert, flottant comme en plein ciel — là, sur la cime de la Valetta ?

Et le capitaine désignait, au loin, la montagne blanche où il rêvait (victoire pacifique) d’arborer quelque lambeau d’étoffe comme réponse à l’étranger !

 

— Un drapeau ! sur le pic ! Là-bas ! Crâne idée, capitaine !

Les Alpins, accroupis, s’étaient levés joyeux et regardaient le pic qu’avait désigné Deberle. Il dominait tout le pays. C’était le géant de ce coin des Alpes. Le fort italien paraissait, — disait Orthegaray riant, — en sous-sol à côté de lui. Ah ! oui, par exemple, ce serait superbe, et brave, et bien français, un drapeau tricolore planté là !

— Fameux, ça, capitaine !

— Il a des trouvailles à lui, le capitaine Deberle !

— Un fier homme !

— Et capable d’aller planter le drapeau lui-même !

— Oh ! un drapeau là, oui, ils rageraient, les macaronis !

— Le fort Margherita n’est qu’à 2,100 mètres, un peu moins que le mont Piagu… : la Valetta en a 2,512 !

Le pic se dressait incandescent, insolemment blanc, dans le bleu du ciel, et c’eût été une héroïque et folle réplique aux Alpins, de voir apparaître tout à coup, dans la claire lumière de là-haut, les trois couleurs françaises, le drapeau de la patrie. Mais il était bien loin, le pic, et il fallait des heures pour atteindre le sommet, qu’avec le mensonge de la perspective il semblait qu’on pût gravir en un quart d’heure.

— Et puis on n’avait pas de drapeau !

— Oh ! dit Orthegaray, le petit Basque, si on voulait : d’en faire un, ça ne serait pas difficile !

— Et comment t’y prendrais-tu ? demanda Deberle.

— Me faites-vous crédit de dix minutes, mon capitaine ?

Deberle s’était mis à rire, répondant par un geste qui signifiait certainement, et Orthegaray s’éloigna, rejoignant ses camarades, avec qui le capitaine le vit, un moment, causer avec animation, groupe d’hommes s’éloignant ensuite et disparaissant derrière les sapins.

Au loin, le tricolore italien flottait toujours dans la clarté, fièrement, avec des coups de canon intermittents qui l’appuyaient pour le saluer, pour bien affirmer sa présence orgueilleuse, là, devant ces Français. Moins d’un quart d’heure après, le capitaine voyait revenir Orthegaray et ses camarades portant au bout d’une haute branche de sapin fraîchement coupée un drapeau tricolore aux couleurs de France, improvisé et cousu par les soldats : le rouge fait d’un lambeau de flanelle garance, le blanc d’une large serviette de la cantine, et le bleu d’une des ceintures de laine des Alpins.

— Voilà, mon capitaine, dit Orthegaray, en plantant dans l’herbe verte le tronc taillé en pointe, frais et comme saignant, du sapin.

Le drapeau flottait, claquait au vent, gai, clapotant comme une bannière de fête.

Et Deberle le regardait avec une sorte de joie orgueilleuse. Ils ne l’apercevaient pas, du point où il était, les Italiens ; mais comme ils le verraient s’il apparaissait, là-haut, tout à coup, sur le pic de neige !

— Est-ce solide au moins ? demanda le capitaine.

— Si c’est solide ! fit le Basque. Cousu par le cordonnier. Aussi solide qu’une paire de souliers !

— Eh bien ! s’écria Deberle en élevant la voix, qui de nous le plantera sur la cime de la Valetta, mes enfants ?

Toutes les voix, ces voix mâles, gutturales, répondirent : Moi ! moi ! joyeusement, comme s’il se fût agi d’une partie de plaisir. Mais Orthegaray, après avoir laissé dire, ajouta ;

— Il me semble, mon capitaine, que ça devrait être celui qui a eu l’idée de la chose !

— Certainement, fit Deberle : c’est trop juste, mon garçon !

Les yeux allumés, aussi résolu que s’il fût allé au feu, le petit Basque jeta en l’air son béret, qu’il rattrapa et fit tournoyer joyeusement, puis empoigna la branche de sapin d’une main robuste, et, le drapeau improvisé au-dessus de sa tête, il l’agita dans le vent en disant :

— Merci, capitaine !

Harri, Orthegaray ! répondit Deberle en jetant au soldat le cri basque.

Et, les camarades lui souhaitant bonne chance, Orthegaray partit, redressant sa petite taille, emportant les couleurs qu’il serrait contre lui, fièrement.

— Les braves gens ! songeait leur chef.

 

Ils montraient là, dans cette sorte de riposte à la bravade italienne, le même élan, la même ardeur joyeuse qu’ils eussent mis à entrer en bataille si le clairon eût sonné la charge. Dans cette espèce de duel enfantin où seul était en jeu l’amour-propre de deux troupes côtoyant le même précipice à travers la frontière ils déployaient le même zèle, les mêmes vertus de patriotique émulation qu’un jour de combat. Ils bondissaient sous les défis comme ils l’eussent fait sous les balles. Drapeau contre drapeau, et le sentiment de la lutte était aussi surexcité que dans un corps-à-corps en pleine mêlée.

Deberle ne pouvait s’empêcher de constater devant ses lieutenants cet esprit de vanité en quelque sorte chevaleresque. Et les officiers maintenant s’enfièvraient à l’idée de voir bientôt à cette altitude flotter comme une réponse palpable, vivante presque, le tricolore des Alpins de France.

Il fallait du temps pour qu’Orthegaray atteignît le sommet. De temps à autre Deberle regardait, du côté de l’Italie, les couleurs de Savoie, puis, la lorgnette à la main, interrogeait les pentes du pic. Rien ; on ne distinguait rien au flanc du mont, dans la neige que dorait maintenant le soleil. Le capitaine, les lieutenants échangeaient à de courts intervalles des propos brefs, un peu nerveux. Loin d’eux, assis ou debout, les regards tournés vers la Valetta, les Alpins guettaient l’apparition du camarade, trouvant, eux aussi, qu’elle tardait bien.

— Il y a peut-être un accident, disait Deberle en tirant sa montre.

— Cette hampe de sapin, c’est lourd !

— Et un coup de vent dans le drapeau peut jeter l’homme à bas !

— Oh ! ne craignez rien : il aura roulé les étoffes autour du tronc d’arbre !

— Puis il a le talon basque, ajoutait le capitaine, pour se rassurer et rassurer les officiers.

Tout à coup un grand cri de joie sortit de ces poitrines jeunes, et les soldats, ceux qui étaient assis, se levant brusquement, d’instinct battirent des mains. Là-bas, au versant du pic, grimpant comme sur une arête penchée, un point mouvant, une sorte de fourmi noire se montrait sur la blancheur crue de la neige. Un homme était là-bas ; oui, ce petit point aperçu, deviné par les soldats, c’était un homme qui lentement, péniblement, gravissait la pente. Deberle et les lieutenants fixaient sur lui leurs lorgnettes. Orthegaray s’appuyait, en la fichant dans la neige, sur la hampe du drapeau comme sur un alpenstock. Il avait passé son bâton ferré en travers de son épaule et son point d’appui, c’était le tronc même, le tronc de sapin autour duquel en effet, pour se garantir contre le vent, il avait enroulé et ficelé sans doute les trois couleurs.

Deberle eut un soupir de soulagement, et, la jumelle aux yeux, il regardait la petite fourmi monter, monter, portant cette espèce de fétu qui était le drapeau. De temps à autre le capitaine interrogeait l’horizon. Oui, le soleil baissait ; mais avant le soir Orthegaray aurait atteint le sommet du pic, et le drapeau déployé répondrait par ses clapotements à l’aubade de la batterie italienne.

 

Là-bas Orthegaray devait évidemment grimper avec la précision mathématique, la lenteur sûre et voulue des montagnards. Cependant il semblait au capitaine que le soldat ne bougeait pas. L’homme paraissait maintenant s’être assis, accablé peut-être. Puis, au bout d’un moment, Deberle se rendait compte qu’Orthegaray avait repris sa marche et gagné du terrain.

Les canons italiens redoublaient leur tir, comme si les officiers commandant les artilleurs eussent, de leur côté, aperçu le champion de France et voulu le narguer par des salves nouvelles.

Il s’était fait sur le plateau de l’Alpe un grand silence instinctif, solennel, presque religieux. Les soldats, eux aussi, regardaient l’horizon, voyant tomber le soir, l’ombre monter des fonds devenus plus confus, et se demandant anxieusement si le camarade, là-bas, arriverait avant le crépuscule.

— Il en a pour un moment encore !

— Les derniers pas, voilà le difficile !

— Atteindre le sommet, c’est dur !

— Bah ! il a bon pied, bon œil, Orthegaray !

Deberle suivait toujours du regard le soldat, qui avançait, montait, évidemment lassé, rompu de fatigue, mais continuant l’ascension avec une énergie devinée même à cette distance. Et cet effort humain, perçu de la sorte à travers l’espace, donnait à l’officier un sentiment d’orgueil, d’affection émue pour ces soldats qu’un appétit de sacrifice et de gloire éperonnait ainsi. De quoi ne seraient-ils point capables, les braves garçons, aux jours des épreuves sérieuses ? Et que pesaient toutes les déclamations des apôtres du sans-patriotisme lorsque, pour un chiffon et par bravade, ces soldats étaient prêts à risquer leurs os !

— Décidément, soif de bonheur ou soif de renommée, l’homme en ce monde a soif du rêve ! Et c’est un beau rêve, la gloire !

Le capitaine sentit comme une cloche son cœur battre lorsque tout à coup, là-bas, la fourmi humaine s’arrêta, arrivée au sommet, plantant le tronc de sapin dans la neige vierge. Les lieutenants, la lorgnette à la main, les Alpins, les yeux rivés sur ce point, dans l’infini de l’horizon, retenaient leur respiration, attendant le dénoûment, devinant que de l’autre côté de la frontière, sur le versant italien, d’autres lorgnettes étaient braquées sur cet homme là-bas, grêle comme un insecte, et grandi, sublime par l’idée qu’il incarnait, emblème qu’il portait.

Tout à coup, sur ce sommet du mont perdu, on vit Orthegaray se profiler d’une façon très perceptible sur l’horizon, que le couchant rendait tout rose. Au haut de la hampe de sapin, les couleurs se détachèrent, les trois couleurs de France, et, comme en une clarté d’apothéose, dans le soleil, dans ce qui restait de lumière au-dessus des fonds vaporeux, des monts bleuissants, le tricolore apparut, le gai tricolore français, dont le rouge vif et le blanc très clair, clapotaient au vent, tandis que le petit Orthegaray agitait son béret en poussant sans nul doute un cri que ses camarades devinèrent et qui sortit en même temps, d’instinct, de toutes les poitrines :

— Vive la France !

— Et vive Orthegaray ! dit un caporal, Basque comme le grimpeur.

Deberle ne voyait plus rien dans sa lorgnette en vain fixée sur le chasseur alpin. Les larmes de ses yeux en mouillaient maintenant les verres.

— Ça fait plaisir de commander à des gens comme ça, dit-il à ses officiers, en essuyant la jumelle.

Des lazzis partaient des rangs de ses chasseurs, des lazzis et des bravos. Ils battaient des mains en regardant le fortin, du côté de l’Italie. Les artilleurs du roi Humbert ne tiraient plus, au fort Margherita.

— Ça les embête ! dit le caporal.

D’autres remarquaient que le bleu des montagnes, là-bas, avec le fond du ciel pâle et le rose du soleil couchant qui rougeoyait maintenant, formaient à l’horizon une sorte d’immense draperie tricolore où le petit drapeau d’Orthegaray mettait la marque française ; et il semblait en effet qu’un ciel d’apothéose enveloppait les lambeaux d’étoffe que l’Alpin venait de planter sur le mont perdu. Tout ce qui restait au loin de clarté semblait se concentrer sur ce sommet étincelant et blanc, sur cet étendard qui flottait au vent du soir ; et, comme un salut aux couleurs, le soleil envoyait au drapeau de France un dernier baiser de lumière.

 

Orthegaray resta pendant un temps assez long sur le sommet ; puis, les vapeurs d’en bas gagnant peu à peu les hauteurs, comme une marée de buée bleue qui eût monté, on le vit, après avoir touché la hampe de sapin pour la consolider, reprendre le chemin de descente et disparaître dans les vapeurs d’un bleu assombri. Lui parti, le drapeau flottait toujours, lumineux, orgueilleux comme un défi. Il semblait, le soleil couché, qu’on l’apercevait encore.

— Et maintenant, dit Deberle à ses soldats, si haut que nous montions pour les manœuvres, nous aurons toujours au-dessus de nos têtes ce sourire de la patrie !

Ils comprenaient bien ces mots, les soldats. L’Alpin est un poète en action, comme le marin ; poète naïf et sublime, en qui la poésie entre par les pores, et qui rêve aussi devant l’infini.

Les étoiles maintenant s’allumaient comme la veille, sur l’Alpe où la petite troupe allait sommeiller. Mais Deberle attendait Orthegaray. Il lui tardait de serrer la main du brave garçon. Le chasseur ne revint que tard dans la nuit, harassé. On le mena au capitaine.

— Mon brave Orthegaray ! fit Deberle en lui tendant la main.

— Ah ! dit le petit Basque, ç’a été dur ; mais ça y est.

— Pas d’accident ?

— Une bêtise. J’ai glissé sur un névé en montant, ce diable de tronc de sapin n’étant pas commode. Et je me voyais déjà tout en bas. Mon bâton, en travers de moi, s’est heureusement accroché à des branchages. Ça n’est rien. Des écorchures !

— Seulement ?

— Et un peu de douleur à l’épaule. Pas la peine d’en parler. Le drapeau est là-haut, c’est le principal !

Le capitaine avait tendu sa gourde au soldat, lui demandant s’il avait faim.

— Non. Envie de reposer, voilà tout !

— Et demain, dit Deberle, vous prendrez le café avec les camarades, et l’arroserez à la santé de la France ! C’est le capitaine qui invite, et je régale la compagnie, en ton nom, Orthegaray !

— Merci, mon capitaine ! De cette façon-là, ils ne se ficheront plus de nous avec leur chiffon, là-bas, les marmottes !

— Va dormir, fit le capitaine. Tu dois être éreinté !

— Assez, oui. Mais, parole ! mon capitaine, vous me diriez encore : « Harri ! » eh bien ! vrai, vrai de vrai, je crois que je recommencerais. Seulement irais-je jusqu’au bout ? voilà. Pas commode, le sacré pic ! Bonsoir, capitaine ! Et s’il y a encore des monts perdus à couronner, je vous en prie, en qualité de pays, mon capitaine, donnez-moi la préférence !

 

Deuxième Partie


 

I

 

Il flottait maintenant, le drapeau français, il flottait en face du drapeau d’Italie, dans le ciel, au-dessus des monts ; il semblait protéger, guider dans leurs manœuvres les Alpins envoyés là-haut, le long de cette frontière tracée sur les rochers, plus haut que les nuages. Il flottait gaiement, on le voyait de partout. Il commandait la vallée profonde, les vallons de la Mollière, de Salles, de la Madone, qui séparaient les deux versants. Il étendait ses plis au-dessus du versant italien. Il semblait l’étendard même du pays, de tout le pays, — à des distances infinies. Et les Alpins du capitaine Deberle en étaient fiers, fiers comme d’un pavillon hissé au grand mât de quelque navire immense. Il la dominait cette mer de montagnes et de neige. Il semblait qu’Orthegaray, avec sa gymnastique, eût assuré à la petite troupe, mieux que cela, à la France même une sorte de suprématie imprévue. Cette constatation, héroïquement puérile, remplissait d’orgueil les chasseurs alpins, amusés, ou plutôt sérieusement heureux de cette petite victoire enfantine. Un moment découragés, agacés, on leur avait rendu l’allégresse ardente, la joie d’avancer, d’aller, de grimper, de vivre… La songerie du capitaine Deberle lui faisait dire qu’on mène les hommes comme les petits, avec des jouets. Mais il donnait de la confiance et de la joie, et, avec cette force morale, de véritables forces matérielles aux soldats en marche, ce joujou planté dans la neige, et dont, le lendemain du jour où Orthegaray l’avait érigé là, on avait fêté l’apparition en buvant le café et en choquant les quarts de fer-blanc à la santé des officiers.

C’était à présent comme une partie de plaisir, les manœuvres, sous ce drapeau. En route, on le regardait. « Pas fatigué, lui ! » disait un soldat, dans le harassement d’une journée dure.

— C’est qu’il n’a pas tant de kilos sur le dos !

— Il a plus que ça : il porte la France ! On riait, et gaiement on achevait l’étape. On le cherchait du regard au réveil. Toujours là ! Le cordonnier avait bien cousu les couleurs : le vent des sommets n’y faisait rien. On le saluait à l’heure du sommeil. C’était le grand chef. Les troupiers dans leurs lazzis lui demandaient : Es-tu content ?

Les Alpins ne songeaient qu’à rencontrer des pics plus élevés que la Valetta sur leur route, afin d’y planter encore un drapeau et de « faire plus fort » qu’Orthegaray. Mais le malin avait choisi le plus haut sommet. Rien à faire !

— Il tient le record, Orthegaray ! disait un Parisien.

Et ils se divertissaient « de la tête » qu’avaient dû avoir les Italiens, de l’autre côté, lorsqu’ils avaient vu le drapeau français leur « faire la nique ». Leur macaroni n’avait pas dû passer tout seul. C’est vexant tout de même d’avoir devant soi des gaillards qui vous plantent des étendards au-dessus de vos têtes, comme pour vous dire : « Venez-y-donc ! Trop haut, le tonnerre ! »

Dans les haltes, au grand repos, le drapeau attaché au tronc de sapin était le continuel sujet des conversations de ces troupiers. Il revenait comme un refrain dans tous leurs propos. On en avait fait une chanson qu’on chantait sur l’air de Sidi-Brahim :

Franc chasseur alpin, gai soldat,
La France est là qui te regarde :
À l’heure rouge du combat,
Tu sais ta place ? À l’avant-garde !

Et le mot éternel, le mot enfantin de ces grands collégiens héroïques, c’était :

— Ils doivent bisquer, les Italiens ! Ils bisquent, ils bisquent !

 

Les soldats en eurent, du reste, la preuve évidente, un soir qu’à la grand’garde se présenta un Alpin italien qui demanda à parler au commandant français. Un beau garçon, bien découplé, petit, mais leste et presque élégant, qui venait se rendre : un déserteur. La tentation est grande de ces désertions à la frontière. D’un pays à l’autre il semble que la liberté soit conquise en trois pas. La souffrance qui étreint l’homme ici, chez lui, dans son pays, va-t-elle le lâcher lorsqu’il aura revêtu un autre vêtement, respiré un autre air ? Il le croit. Et il jette ses armes, apporte sa vie. L’Alpin italien faisait ainsi. Il en avait assez du service en Italie. Servir ailleurs, avec les mêmes obligations, les mêmes devoirs rudes, eh bien ! c’était du nouveau. Une aventure. Il la tentait.

On l’amena devant Deberle. Les soldats français examinaient le déserteur, détaillaient son costume, sur le chapeau la plaque de cuivre estampée aux armes royales, la plume d’aigle plantée dans une olive sur la cocarde, tricolore aussi, le pantalon gris à passepoil rouge ; ils examinaient son armement, le fusil, genre Mannlicher à poudre balistite, et ils disaient tout bas (la chaussure, mère des ampoules, était la grande préoccupation de ces pauvres gens en marche) :

— Fameux, leurs brodequins !

— Ils sont bien chaussés !

Deberle examinait l’Italien qui se raidissait devant lui, très correct, saluant militairement.

— Vous savez le français ? — demanda le capitaine.

— Assez bien, oui, mon capitaine, — dit le soldat.

— D’où venez-vous ?

— Du col de Cériéga, mon capitaine.

— Et vous désertez !

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je m’ennuie !

— Ah !… Vous n’avez pas d’autre raison ?

— Pas d’autre !

— Aucune punition encourue chez vous ?

— Aucune.

— Pas de condamnation ?

— Pas de condamnation.

— Vous servez depuis longtemps ?

— Depuis deux ans, mon capitaine !

— Et vous désertez ? répétait Deberle.

— Oui, je déserte, dit le soldat fermement.

— Vous n’aimez donc pas votre pays, vous ?

— Si, je l’aime !

— Et vous le fuyez !

— Oui !

— Comme cela, sans raison ?

— Je vous ai donné ma raison, capitaine. Je m’ennuie !

Deberle regardait l’Italien dans les yeux, des yeux noirs, ardents, un peu fous.

— Oui, et je veux me battre. On se bat chez vous. Il y a des coups à donner et à recevoir dans la Légion étrangère, au Dahomey, au Soudan, je ne sais pas, moi. Se battre, c’est vivre. Être caserné, cantonné, c’est végéter. J’ai rendu mes armes. Donnez-m’en d’autres !

— On vous enverra à Sospel, puis à Nice, puis au Tonkin probablement.

Les yeux de l’Italien s’allumèrent.

— Le Tonkin, j’y ai bien pensé. L’Asie ! Voir l’Asie ! l’Afrique ! Voir du pays ! C’est mon rêve !

Deberle songeait à ces aventuriers qui ont soif de l’espace, courent et découvrent des mondes, ou à ces farouches qui, nés loups, restent loups, héroïques dans le rang, redoutables en liberté, dans la vie courante. Il se demanda, un moment, si ce fauve échappé n’était pas un espion. Mais non, le déserteur ne songeait qu’à la liberté, à l’aventure.

— Vous connaissez le pays ? — demanda Deberle.

— Du côté de l’Italie, oui. De ce côté-ci, non !

— Qui vous a guidé de ce côté ?

— Ce garçon, — fit l’Italien.

Et il montra, assez loin de là, un petit être rabougri qui se tenait à demi caché.

Alors, Deberle aperçut, derrière les soldats, Lantosque, l’innocent rencontré sur l’Alpe, l’errant qui vivait là-haut, aux jours d’été et rentrait, niché dans quelque étable, aux mois d’hiver.

C’était l’idiot qui avait montré le chemin au déserteur. Ce malheureux, fruste et rabougri, cet être qui ne savait rien de ce qu’était l’Italie ou de ce qu’était la France, avait amené aux Français l’Italien qui fuyait l’Italie. Le dégénéré ignorant de la patrie servait de guide au soldat lassé et secouant le joug de cette patrie.

Deberle resta muet un moment, songeur.

Cet idiot était un Français ! Ce fuyard était un Italien ! Et ni le cerveau congestionné du révolté, ni le cerveau obtus du débile n’avaient la conception de la mère-patrie, de ce qu’elle est, de ce que lui doivent ses fils.

— Votre nom ? demanda brusquement le capitaine pour échapper à une sorte de trouble irrité.

— Vincenzo Capuana.

— Vous êtes né ?

— À Gênes !

Deberle écrivait au crayon les réponses sur un calepin.

— Vous avez vos papiers ?

— En règle, mon capitaine. On pourra m’incorporer dans la Légion étrangère quand on voudra.

— Ah ! çà ! mais, que diable, s’écria Deberle, vous me paraissez un soldat fieffé et pourquoi, encore un coup, déserter, passer d’un pays dans un autre ? Le régiment en Italie ou le régiment en France, c’est toujours le régiment !

— Oui, répondit Capuana, — mais c’est du nouveau !

Il avait dit : du nouveau, comme un affolé d’inconnu eût parlé de sa chimère, un amoureux de son rêve.

— Alors, quelque soit le drapeau, pourvu que vous alliez de l’avant, vous êtes satisfait ?

— Oui. Si le drapeau change, je ne change point, n’est-ce pas ? je suis toujours moi. Mon individu, c’est toujours Vincenzo Capuana. L’Italie ne satisfait pas les appétits de curiosité, de nouveauté que je ressens. Je vais ailleurs.

— Vous aimez la France !

— Oui. Et je ne déteste pas l’Italie. Mais, je vous l’ai dit, je m’y ennuie. J’étais peut-être trop heureux. Je veux des coups !

Et le soldat riait.

— Vous devez avoir faim ?

— Un peu, oui.

— Et ce pauvre garçon aussi, dit Deberle en montrant Lantosque. On va vous donner des vivres.

— Et je partirai pour Sospel quand ?

— Demain matin, avec le vaguemestre. On vous conduira au premier poste de gendarmerie. Et bonne chance au Tonkin, ou au Sénégal !

— Merci, mon capitaine !

 

Deberle était troublé et de méchante humeur en voyant s’éloigner ce déserteur, conduit vers la soupe par des Alpins qui plaisantaient gaiement avec lui. Ce sans-patrie lui causait une impression de malaise, comme eût pu le faire un cas de maladie lépreuse rencontré dans un musée anatomique. Il y en avait aussi en France, de ces esprits révoltés ou simplistes qui, dans l’immensité de la terre et la complexité des devoirs, ne voyaient rien que leur propre appétit, leur propre instinct, l’affranchissement intégral de leur moi ! Alors, à quoi bon le dévouement à une collectivité ou à une idée ? L’héroïsme du soldat qui meurt pour une frontière, un lambeau d’étoffe, était-il donc une duperie ?… Une bêtise ?

Et l’officier se reprenait à songer encore à cet ironique hasard qui rapprochait l’idiot du réfractaire.

— Du symbolisme, ma parole ! pensait Deberle en essayant de sourire.

Il échangeait, tout en gagnant lentement sa tente, ses impressions avec le lieutenant.

— Ça ne vous étonne pas, vous, Bergier, ces désertions-là ?

— Ma foi, non, capitaine. Ça s’explique parfaitement. Ils ont en Italie un homme qui découvre sur le faciès d’un monsieur tous les faux instincts qui peuvent se cacher dans son individu et qui a inventé les criminaloïdes !

— Oui, Lombroso.

— Lombroso, justement. Eh bien ! Lombroso vous dirait qu’il vaut mieux que ce déserteur donne carrière à ses instincts de tapedur au Tonkin ou au diable que dans un faubourg de Gênes. Il est né pour cogner, il veut cogner, il demande à cogner et il va cogner. Tout est pour le mieux.

— Dans l’espèce, soit. Ce qui n’empêche pas que ce ne soit étrange et inquiétant, cette fièvre morbide qui vide un cerveau de toute idée de nationalité et de devoir. Eh ! sans doute, s’il ne s’agissait que de ces fauves, de ces impulsifs, comme ce Capuana, ou de ces débiles, comme Lantosque ; mais si l’on interrogeait certains penseurs — je dis des penseurs, je pourrais dire des farceurs — ils vous répondraient que, sauf le réengagement dans la légion, Capuana est dans la vérité en quittant son pays et en jetant ses armes, et que nous faisons, nous, un métier de niais, à courir les sentiers pour délimiter ou garder des frontières, en attendant que nous fassions un métier de bourreaux (ah ! ça s’imprime journellement) en risquant notre vie pour les autres. Drôle de moment, mon pauvre Bergier !

— Sans doute. Mais si vous voulez mon avis, capitaine, je crois bien qu’à peu de chose près, ça a toujours été comme ça !

— Qui sait ! fit Deberle.

 

Il salua le lieutenant, gagna son abri et s’étendit dans sa couverture, ne lisant pas, ce soir-là, songeant, énervé, et ne pouvant dormir. Une cérébration involontaire le tenait éveillé. Oui, il revenait à ce Capuana invinciblement. Ce n’est pas celui-là qui se fût senti électrisé, remonté, parce qu’un bout de drapeau eût flotté sur un glacier ! Il s’en moquait bien du drapeau ! Deberle eût voulu savoir ce que pensaient du déserteur les chasseurs qu’il commandait.

— Bah ! Ils n’analysent pas, heureusement. Ils font leur devoir, d’instinct, se dévouent comme le terre-neuve sauve. Mais le jour où les Capuana seront plus nombreux… ?

Parbleu, tout soldat qu’il était, Deberle n’avait ni l’appétit des tueries, ni la haine des étrangers. Il n’eût demandé qu’à présenter les armes à l’embrassade générale des nations réconciliées. L’humanité, il en savait le prix, il en avait la passion comme de la patrie. Mais à ce rêve de bonté, d’oubli et d’amour, décevant comme tous les rêves, fallait-il sacrifier le devoir quotidien, l’éveil constant du fils protégeant la terre natale comme une mère menacée ? C’était facile, en vérité, la satisfaction de l’instinct ; c’était admirable, l’idée supérieure de l’humanité dominant le foyer ; mais la réalité s’imposait plus étroite, plus sévère et plus triste. Il en était de ceux qui brisent les liens, secouent les charges du patriotisme comme d’hommes qui sacrifieraient la famille, les proches, à l’affection vague d’une foule voisine.

N’importe, le « moment », comme il disait à Bergier, était bizarre et la désertion de l’Italien ramenait la pensée de l’officier à tous les problèmes redoutables, à l’anarchie morale, intellectuelle, politique, de l’heure présente. Singulier moment, en effet, où les fronts se heurtaient aux réalités dures, quand les cerveaux ne se perdaient pas dans les mysticismes morbides.

— Le rêve ! Eh ! parbleu, c’est beau le rêve, beau et attirant comme ce gouffre sur lequel passaient mes soldats. Mais la réalité. La vérité, c’est le tronc d’arbre qui permet de franchir l’abîme !

Et, peu à peu, il se laissait aller à des songeries consolantes. Dans le trouble contemporain, il avait du moins rencontré le point d’appui, ce sentiment du devoir qui était le pivot de son métier. On était loin, en haut des Alpes, loin de toutes les compromissions et de toutes les hésitations d’en bas. On vivait là en pleine vérité comme en plein ciel. Et ces braves gens venus de bien des coins de France pour servir sous le même uniforme, ces Alpins endormis étaient comme lui sans troubles, habitués à résumer leur existence dans un seul mot, le plus beau de tous : servir.

Même, en se répétant ainsi qu’il servait, Deberle oubliait la mélancolie de l’éloignement qui, parfois, lui venait quand il pensait à la mère restée là-bas, à Bayonne. Elle sommeillait doucement, à cette heure, ou éveillée, elle pensait à son fils comme il pensait à elle. Oh ! elle ne se plaignait ni ne le plaignait ! Né d’une race de soldats, l’enfant avait le sacrifice dans le sang. Il obéissait. Elle en était fière.

— Il faut bien que l’atavisme, songeait Deberle, ait aussi son bon côté.

 

Dans une succession de rêvasseries, traversées de visions hypnagogiques où il voyait tantôt des files bizarres de déserteurs italiens emmenés par ses Alpins ou des drapeaux singuliers flottant sur la neige, Deberle peu à peu s’assoupit, s’endormit — comme ses soldats — dans la solitude des sommets. Il fut réveillé brusquement, une ou deux heures après, par un vent de colère qui semblait, au loin, une immense plainte humaine et qui, en se rapprochant, secouait la toile de la tente et lui faisait rendre des sons de tambour battu. Quelque tempête s’était levée dans la montagne.

L’Alpe a de ces surprises. En plein mois d’août, l’année précédente, Deberle et ses hommes, après s’être couchés sous une sorte de grésil, s’étaient réveillés dans une neige haute. Ce n’était pas de la neige, cette fois, c’était la tourmente. Le vent soufflait, sifflait, hurlait comme quelque être vivant, déchaîné comme un fou échappé poussant des clameurs. Deberle entendait, parmi ces hurlements, craquer les hêtres. Sa première pensée fut :

— Et le drapeau ?

Le drapeau planté par Orthegaray, l’immense guidon que suivait des yeux la troupe en marche, ce vent de furie allait-il le respecter ou l’abattre ?

Peut-être la tempête, qui grondait surtout dans les fonds, ne monterait-elle pas jusqu’aux sommets. Elle battait cependant, la faisant claquer comme les voiles d’une barque en détresse, la toile secouée des tentes. Et, au-dessus de sa tête, Deberle entendait passer les hurlements, les bruits, les cris, les jappements de ces chevauchées des nuits de vent que les paysans appellent les « chasses volantes ».

— Oui, le drapeau ! Le vent l’aura arraché !

C’était sa pensée constante maintenant. Il ne dormait plus. Comme le devoir même précisait sa vie, ce point unique, le drapeau, attirait, hypnotisait sa songerie. Il eût voulu que l’aurore vînt pour savoir. Le vent sifflait toujours, un peu calmé pourtant, comme un énergumène lassé de sa rage. Avant le jour, Deberle fut debout. Il n’y avait encore sur les cimes que des lueurs vagues, des nuées éperdues, balayées et fuyantes. Çà et là, difficilement entrevues, devinées plutôt, des taches noirâtres : quelques sapins déracinés.

L’officier regardait avec une fixité anxieuse le haut du pic de la Valetta. Il ne distinguait rien. Au lever du jour, il verrait peut-être. Le vent baissait, baissait. On ne l’entendait plus que très loin, comme un tonnerre qui s’endort, — comme un fuyard.

Confusément, des ombres apparaissaient dans la brume matinale : — des Alpins qui, énervés, ne pouvant sommeiller, s’étaient levés, erraient. Une sorte de brouillard, épais comme la fumée d’une cuve, s’amoncelait dans les fonds plus sombres : mais l’horizon se vidait de nuées qui semblaient balayées, roulées les unes sur les autres, et le jour pouvait être beau. Deberle attendait que le premier rayon éclairât le pic, la cime, là-bas. Il vint, ce rayon, pâle, confus, puis, soudain, très perçant et vif et le mont apparut, incandescent dans sa clarté de neige. Deberle poussa un cri.

— Tonnerre ! Pauvre Orthegaray !

Le tricolore n’y était plus.

Le capitaine frappa du pied, colère. Il rentra dans sa tente, ne voulant pas voir la déception, la tristesse de ses chasseurs lorsque tout à l’heure, la diane sonnée, ils ne retrouveraient plus, au sommet de la Valetta, le drapeau — leur drapeau !

 

II

 

Ce fut un désespoir dans cette troupe lorsqu’on n’aperçut plus cet étendard flottant là-haut comme une sorte de sursum corda matérialisé. Où le vent l’avait-il jeté ! Le diable emporte le vent ! Et à ces récriminations contre la tempête se mêlait le sentiment de l’éternel soupçon qui s’empare de ces cœurs d’enfants devant tout accident soudain, tout malheur inexpliqué. Ils hochaient la tête, les soldats. Qui sait ? Peut-être y avait-il quelque trahison là-dedans. Un tronc de sapin, bien fiché en terre par « un homme de la poigne d’Orthegaray » est-ce que ça se casse aussi facilement que ça, voyons ? Et ils en étaient bien persuadés, il y avait de l’Italien là-dessous. Oui, jalousie du voisin, mauvaise humeur de l’ennemi. Le mauvais coup — car on ne leur eût pas ôté de l’idée qu’il y avait un mauvais coup — venait « de l’autre côté ». Alors les regards des chasseurs se tournaient vers le fortin où flottait toujours, comme victorieux maintenant, le drapeau du roi Humbert.

Vainement les lieutenants, Deberle lui-même causant avec ses hommes, leur expliquaient que le vent avait été assez fort pour déraciner le tronc d’arbre. Il y en avait bien d’autres, il y en avait assez de branches de sapins cassées, dans le bois, par la bourrasque !…

— Non, non, capitaine, les Italiens ont profité de cette nuit de tempête pour flanquer notre drapeau à terre. Il les gênait trop, le tricolore !

— On ne leur ôtera pas leur idée de la tête, disait Deberle.

Mais où était-il, le drapeau ? Resté, là-haut, au sommet du pic ? On l’apercevrait bien comme une aiguille noire sur la neige. S’ils l’avaient emporté, pris comme un trophée ? Allons donc !… Ils seraient venus en France, alors, la nuit ? Ils auraient sciemment violé la frontière ? Impossible. Quoi qu’il en fût, il fallait donner satisfaction à ces inquiétudes romanesques des soldats, expliquer la cause de l’accident, retrouver les trois lambeaux d’étoffe tricolore. La compagnie s’assombrissait, devenait de méchante humeur, humiliée par le voisinage, par ces couleurs du fort Margherita, toujours hissées, insolemment intactes.

— Et s’ils l’avaient volé ? grommelaient les Alpins.

— Nous retrouverons le drapeau, dit Deberle.

Il fit appeler Orthegaray.

— Viens avec moi, nous irons ensemble !

Oui, il voulait aller lui-même, monter sur le pic avec le petit Basque et, quand on aurait retrouvé l’étendard, le remettre debout, sous les regards des soldats. En dirigeant l’enquête, de sa personne, le capitaine mettait fin à la légende qui accusait les Italiens. Et, revenu au campement, il dirait la vérité.

Le lieutenant Bergier offrait à Deberle de l’accompagner. À quoi bon ? La compagnie restait campée sur l’Alpe. Elle repartirait demain. Le capitaine serait revenu dans quelques heures, et la tâche n’était pas difficile. Orthegaray eût pu l’accomplir seul, une seconde fois.

— Seulement, disait Deberle, quand j’aurai vu, de mes yeux vu, et dit ce que j’aurai vu, les hommes me croiront.

 

Ils étaient visiblement contents, en effet, les hommes, maintenant que le capitaine prenait au sérieux l’affaire du drapeau arraché. Oh ! c’était un chef pour tout de bon, le capitaine Deberle. On ne badinait pas avec lui ! Les Italiens allaient s’en apercevoir ! S’ils avaient fait le coup, aussi sûr qu’il y a un dimanche au bout de la semaine, il exigerait des excuses.

Pour cela, sans doute, Deberle avait choisi quatre autres soldats, voulant les joindre au petit Basque : des témoins que les camarades enviaient, regrettant de n’être point de la partie. Aller avec le capitaine, tous l’eussent désiré ardemment. Et du haut de la crête ils le suivaient des yeux, le regardant marcher, le bâton recourbé à la main, à côté d’Orthegaray, en tête de ses hommes, d’un pas alerte. Car Deberle allait, droit devant lui, résolument, sentant le prix de cette petite expédition, tenant à montrer par lui-même le dévouement qu’on doit à ce chiffon sous lequel on meurt. Et il se donnait aussi l’illusion de marcher vers quelque but utile. Ce n’était plus seulement une manœuvre ordinaire, quelque chose comme une promenade militaire par les sentiers ou sur les crêtes. Non, il se figurait volontairement, par une sorte de suggestion qu’accélérait sa marche, il s’imaginait qu’il allait à une expédition commandée, là, sur la frontière. Et il n’eût pas marché avec plus de résolution si, au bout du chemin, il eût dû recevoir le coup de feu de l’ennemi.

Cela lui plaisait maintenant de savoir ce qu’étaient devenues ces couleurs et de rendre leur gaîté aux hommes en les hissant de nouveau dans le plein ciel. Et les cinq chasseurs, derrière lui, marquaient le pas allègrement comme une avant-garde de guerre. Quelque jour, songeait Deberle, il se trouverait ainsi, allant de ce pas, résolu à la tête de ces mêmes hommes. Et les talons des chasseurs alpins, frappant sur la terre sèche, semblaient déjà sonner la victoire.

Ils ne disaient rien, les chasseurs : ils suivaient leur chef. On marchait ainsi depuis une heure, lorsque Orthegaray, s’arrêtant, déclara :

— C’est par là que j’ai attaqué le pic !

Il montrait un sentier contournant le mont neigeux dont on apercevait le sommet éclatant, dans le bleu, très haut.

— Allons, dit Deberle.

Les six hommes alors montèrent, s’appuyant aux bâtons ferrés.

— Combien de temps, Orthegaray, jusqu’au sommet ?

— Une heure et demie, mon capitaine.

— Ce n’est pas une affaire !…

Ils marchaient ainsi depuis une demi-heure environ lorsque Deberle s’arrêta, voulant regarder le paysage vraiment admirable, la succession des montagnes, Alpes italiennes ou françaises qui s’étageaient avec des tons clairs d’aquarelles, des blancs intenses, des roses tendres, des mauves exquis. De loin, les monts aux arêtes nues semblaient de grands géants accroupis dont ces arêtes dessinaient les colonnes vertébrales. À l’endroit où Deberle et ses hommes faisaient halte, la montagne était à pic, surplombant une petite vallée, qui paraissait si étroite de là-haut qu’on l’eût prise pour une crevasse. Et de l’autre côté de cette vallée, sorte de coupure brusque dans le roc, c’était l’Italie. Deberle pouvait croire, l’effet de perspective étant bizarre, qu’en étendant la main il toucherait cette terre qui était une autre terre. Puis reprenant leur ascension, ils contournèrent le mont Perdu et, après une marche d’une demi-heure encore, ils se retrouvèrent, ayant gagné du terrain, au-dessus de cette même brèche béante, les pieds dans la neige et côtoyant le vide.

Tout à coup, s’étant penché au-dessus du gouffre, Orthegaray jeta un cri :

— Capitaine ! Voyez, capitaine ! Deberle marchait devant le soldat. Il se retourna à ce cri et regarda au fond de la crevasse, ses yeux suivant le geste d’Orthegaray. Tournés vers la brèche, les chasseurs alpins regardaient aussi.

— Là !… là, capitaine, dit le petit Basque. Le drapeau ! Il est là, le drapeau !

Deberle, en effet, l’apercevait, en bas, très loin, mais très visible sur un névé dont la blancheur en faisait ressortir les couleurs vives. Le vent l’avait déchiqueté ; la chute, de là-haut jusqu’à ce gouffre, en avait brisé la hampe de sapin. Mais c’était lui, le drapeau improvisé par la compagnie et planté par Orthegaray sur le sommet de la Valetta.

— Vous voyez bien que le seul coupable c’est le vent ! dit le capitaine.

Un des soldats murmura :

— Savoir !

— Et maintenant il faut le rattraper, et le replanter, dit Deberle. Ce n’est pas facile !

— On en a bien vu d’autres, — répondit un soldat.

— Voulez-vous que j’y aille, capitaine ? demanda Orthegaray.

— Toi, fit Deberle, tu es un gourmand. Part à tous.

Et il répéta :

— Nous irons ensemble !

 

Il s’agissait d’arriver à ce gouffre qui paraissait sans fond, attirant comme avec une avidité de vertige. Le capitaine étudia le terrain. On pouvait descendre en traçant des marches dans la neige. Et les soldats taillèrent cet escalier improvisé qui les rapprochait du fond de la brèche. Tout à l’heure, Deberle avait la sensation d’une montée dans l’infini ; maintenant c’était la descente dans quelque chose de profond et de mystérieux, une aventure plus périlleuse, le pied glissant parfois, malgré les semelles ferrées, sur la neige que le soleil rendait moins solide. Mais si le gouffre semblait tragique, les trois couleurs étaient là, là, tombées et comme humiliées, appelant à l’aide.

Les chasseurs alpins allaient, allaient, sautant parfois d’une arête à l’autre. Puis, dans le grand silence de la montagne, brusquement Deberle tressaillit, s’entendant appeler, héler par une voix qui partait d’au-dessus de sa tête et qui tombait en quelque sorte du versant étranger.

Le capitaine leva les yeux et, là, en effet, sur le rebord de l’Alpe italienne, il aperçut, apparaissant avec un de ses officiers et une dizaine de ses hommes, le capitaine Salvoni qui le saluait en portant la main à son chapeau de feutre.

— Capitaine, dit l’Italien, avec une politesse parfaite, un peu affectée peut-être, c’est ce drapeau que vous cherchez ?

Les voix, dans ces solitudes, s’entendent claires et perceptibles, à des distances incroyables.

— Oui, capitaine, répondit Deberle.

— Ne vous donnez pas la peine, mon cher camarade ; j’ai de mes hommes en bas, tout près, tout près du névé. Ils seront trop heureux de vous le rapporter !

Il y avait, dans la galanterie de ces paroles, une sorte de constatation, volontairement soulignée, de l’alacrité et de l’adresse des alpins italiens. Deberle crut du moins le comprendre. Il essaya d’apercevoir, dans l’espèce de trou profond qui s’ouvrait là, les soldats dont parlait Salvoni ; mais il ne distinguait rien. Seulement il avait regardé ses hommes et ce regard muet avait été compris. Il signifiait : « Vous entendez ce que dit l’Italien ? N’est-ce pas que nous n’avons besoin de personne ? »

— Ils n’ont pas à toucher à ça, est-ce que c’est à eux… — dit tout haut Orthegaray, la voix hostile, comme répondant à la question du capitaine.

Et Deberle, redressant la tête, s’écria en s’adressant aux Italiens rangés là-haut :

— Inutile et merci, capitaine ! J’y vais !

— Le drapeau est — voyez votre carte — exactement tombé sur la ligne frontière, — répondit le capitaine italien. Il est de notre devoir autant que du vôtre de le relever !

— Oui, mais le drapeau est à nous ! cria Deberle.

— Suivez-moi, dit-il aux soldats.

Alors, sur ce versant rapide, cherchant les angles, s’accrochant aux saillies, le dos collé à la paroi, les talons dans la neige, avec le bâton ferré pour balancier sur ce vide qui s’ouvrait sous eux, effrayant, les hommes descendirent. Deberle avant les autres. Ils glissaient, se retenaient au bord du gouffre, ne disant rien, avançant, s’enfonçant dans la crevasse au bas de laquelle était le drapeau et se raidissaient sous le regard des soldats de Salvoni qu’ils sentaient, plongeant sur eux du haut du versant italien.

 

Il y avait là comme une gageure de courage, une bravade d’amour-propre et il s’agissait d’arriver, d’arriver vite, avant que les chasseurs alpins de l’autre nation eussent, plus rapprochés puisqu’ils étaient à mi-chemin, plus bas, atteint le fond du trou où gisait le drapeau.

Et le capitaine Salvoni avait raison : c’était la frontière. Le fond du gouffre délimitait deux patries, et le drapeau aux couleurs françaises était tombé de telle sorte qu’il étendait ses plis à la fois sur le sol de France et celui d’Italie.

Eh bien ! il fallait le remettre droit sur le sommet français, là-haut, dans la neige !

« Harri ! harri ! » répétait le petit Orthegaray en se laissant glisser, sur la pente, puis s’arrêtant net, les pieds solides, à quelque anfractuosité.

C’était comme un assaut à rebours, les soldats se précipitant dans la crevasse avec la même ardeur qu’ils eussent mise à grimper au sommet. Les Italiens, du haut de la crête, admiraient cette gymnastique à la fois exaltée et précise. Deberle accélérait sa marche, ayant aperçu cette fois, dans les anfractuosités du versant voisin, et dévalant en même temps que ses hommes, les Alpins italiens à qui Salvoni avait donné, sans doute d’avance, l’ordre de relever le drapeau.

Il s’agissait d’arriver avant eux sur le fond de neige. Les Italiens y mettaient visiblement une précipitation ardente. C’était une sorte de duel de vitesse, où, sous l’émulation des coureurs, il y avait la rivalité latente des patriotes. Duel de muscles, mais duel de cœurs. Qui le toucherait le premier, ce drapeau déraciné par le vent ? qui le ramasserait avant tous ? Les Français le redresseraient-ils fièrement sous l’œil des étrangers, ou ceux-ci, le prenant avant eux, le rendraient-ils à ceux qui le cherchaient en donnant à cette galanterie une apparence de victoire ?

— Allons ! allons ! répétait Deberle.

Il n’avait pas besoin d’encourager ses soldats. Les braves garçons semblaient bondir sur ces pentes où à peine leur talon trouvait-il place. Au péril de leur vie, ils allaient mesurant de l’œil les efforts parallèles des Italiens glissant ou sautant sur le versant et gagnant du terrain, eût-on dit. Oui, rapides, admirablement entraînés, ces Piémontais, ces montagnards aux jarrets d’acier, avançaient, avançaient vers le drapeau. Et bien que fabriqué par hasard, ce drapeau, ce chiffon, c’était un drapeau français, un drapeau pareil à celui qui flotte au-dessus des têtes, au centre du régiment, dans les batailles ! Et ils le saisiraient, même pour le tendre et le rendre ? Et ils y toucheraient ? Eux, les rivaux, les étrangers.

Toute l’ardeur généreuse, admirable, absurde et sublime qui fait les héros, pousse aux sacrifices, aux immortelles folies, toute la passion de renommée, l’amour de l’idée et le dévouement à un symbole qui secouent les âmes, leur soufflent, à la fois, l’appétit et le mépris de la mort, battaient au cœur de ces hommes — des deux côtés de la frontière — et, italien ou français, quelque clairon invisible sonnait la charge à leurs oreilles… En avant ! Avanti !… À qui le drapeau et à qui la gloire ?

 

Deberle eut un frisson en apercevant tout à coup près du fond blanc de la crevasse un Alpin d’Italie qui, arrivé, là-bas, le premier, n’était plus qu’à une courte distance du drapeau et s’avançait, rasant une arête étroite, vers la neige où éclataient les trois couleurs. L’Italien avait sur les Alpins français une avance incontestable. Il paraissait surgir là, tout à coup, comme un coureur prend, au tournant, la tête du steeple. Orthegaray bondissait comme un clown. Ayant, en même temps que le capitaine, vu l’Italien, mesuré la distance et risquant ses os, il filait sur les éboulis comme un lézard sur les anfractuosités d’un mur.

Mais il avait l’avance, l’Italien. Il rampait sur l’arête où, le premier, bien avant ses compagnons, il avait mis le pied. Il s’avançait lentement, sûrement, n’ayant plus que quelques mètres à parcourir pour toucher au drapeau ; et Deberle s’imaginait, à distance, qu’en étendant la main l’Italien pouvait même déjà l’atteindre.

Il eut un éblouissement, un sentiment de colère. Là, devant ses soldats à lui, là sous les regards des chasseurs de Salvoni qui, de la crête, suivaient la descente éperdue, il allait voir un étranger toucher aux couleurs de France, il allait recevoir ce drapeau des mains d’un Italien, il ressentirait ce vague sentiment d’humiliation et subirait ce semblant de défaite.

Harri, Orthegaray ! cria sa voix claire au petit Basque.

Mais Orthegaray, à quelques mètres à droite, paraissait arrêté, portant instinctivement la main à sa rotule, blessé peut-être contre quelque pierraille… Les chasseurs suivaient Deberle, mais ils étaient loin de leur chef : c’était lui Deberle et c’était Orthegaray qui tenaient la tête. Du côté des Italiens, les Alpins qui descendaient la pente étaient distancés ; mais ce chasseur étranger qui arrivait maintenant si près du tricolore… il allait atteindre le drapeau ; le drapeau qui était là, le drapeau tombé, le drapeau disputé, le drapeau bleu, blanc et rouge, couché, comme un blessé, sur le drap de neige blanche ! Il le touchait presque. Il le prenait !

— Eh bien ! non, pensa Deberle, ils ne l’auront pas ! Non ! non ! non ! Il est à nous !

Et follement, comme par une brusque détente instinctive, magnétisé, attiré, grisé par ce tricolore qui appelait comme un être vivant, agonisant ou perdu, le capitaine fit un bond vers le sol neigeux, un bond fantastique, d’un élan prodigieux, sans calculer la distance ; et, dans une clameur qui partit à la fois des deux versants, sous les cris poussés par les Italiens et les Français, il sauta. Les soldats le virent tombant droit à côté de l’étendard, demeurant un moment comme planté au sol après ce bond dans le vide, puis, tout à coup chancelant. Malgré un raidissement visible, l’officier parut se casser en quelque sorte en deux, et s’affaissa brusquement, les bras étendus, étalé sur le drapeau que son corps abattu semblait couvrir…

Le chasseur italien s’était arrêté net devant ce corps qui s’interposait là, tombant d’une hauteur de vingt mètres, entre le but et lui, et aux cris d’effroi des troupiers un silence de mort succédait brusquement.

Orthegaray, le pied foulé, se traînait cependant vers Deberle :

— Capitaine ! capitaine !

Et il voulait le soulever, lui prenant la tête, — cette fine tête rêveuse dont les yeux tout à coup étaient devenus fixes, avec un peu de sang faisant un ourlet rouge sous la moustache blonde.

Les soldats accouraient, descendant des versants. Toutes ces mâles figures, devenues très pâles, se penchaient sur l’officier étendu là. On le redressa à demi ; avec le corps, le drapeau fit un mouvement. Deberle tenait — serrée dans sa main droite crispée sur la hampe de sapin — l’étoffe qu’il avait saisie… On crut entendre qu’il disait : — « Le premier…, le premier ! » Mais les mots étaient confus, balbutiés tout bas.

Orthegaray, agenouillé, posa sur sa cuisse la tête de l’officier, adossé à lui. Deberle regardait, l’œil hagard, comme étonné de ce qui se passait à la fois autour de lui et en lui, au sourd travail soudain de la vie arrêtée dans un être tout à l’heure entraîné, palpitant et fort. Son front penchait comme alourdi. Le petit filet de sang sur les lèvres devenait de l’écume pourpre.

— Capitaine ! répétait le petit Basque éperdu, mettant dans son appel toute son âme. Et les soldats, courbés vers l’officier, redisaient suppliants, comme si leurs prières allaient rappeler à lui le blessé : Capitaine !

L’un d’eux tendait à Deberle une gourde. On voulut l’approcher des lèvres sanglantes ; le capitaine péniblement leva la main gauche, fit un signe qui voulait dire non.

Des Alpins d’Italie, descendus à la suite de leur camarade, s’offraient, émus et empressés, à aller chercher un chirurgien, des remèdes. Leur poste n’était pas loin : quelques minutes suffiraient. Deberle entendait leurs paroles, car il hocha la tête, et un triste sourire lui vint très doux, avec un merci qu’on entendit à peine.

Il porta tout à coup la main gauche à sa poitrine, la main droite serrée sur le drapeau ne le quittant pas. Quelque chose en lui sembla se briser, lui contractant le visage, et de sa bouche un flot jaillit, très rouge, coulant sur la neige. Puis sa tête se pencha plus encore. Les yeux interrogèrent, cherchant les trois couleurs qu’il savait là ; son regard demeura un moment — un regard de folie, un regard d’amour — rivé, extasié, sur le tricolore, et, glissant sur la cuisse d’Orthegaray qui sentit le corps s’alanguir plus que s’abattre, il laissa doucement, comme sur un bon oreiller de sommeil, tomber sa tête lourde sur le drapeau, où sa lèvre saignante se colla dans un dernier baiser.

Alors il eut encore quelques tressaillements, les Alpins consternés reprenant de l’espoir à le voir remuer. Non : la vie était partie, et ces mouvements, ces réflexes n’agitaient plus qu’un demi-cadavre.

— Emportons-le ! dit un soldat.

— Où est-il, votre chirurgien ? — demandait un autre aux Italiens.

Orthegaray, couvert de sang, releva la tête du capitaine. Elle retomba. Il ne respirait plus.

— Nom de nom de nom ! si c’était fini ? Fini !… Le capitaine !…

— Tu vois, dit gravement un des hommes, — c’est pour le drapeau !

Des Alpins italiens s’étaient détachés, allant au poste voisin. Fallait-il attendre leur retour ? Porter Deberle au campement français ? Mais, s’il n’était pas mort pourtant ! car enfin ce n’était peut-être qu’une syncope. — Il était loin le campement, et en route, à le secouer, on pouvait achever le moribond. Le laisser là, pourtant, impossible.

On improvisa un brancard sur des bâtons ferrés : on le coucherait, lui tenant la tête haute, et on l’emporterait ainsi, étendu.

Et toujours Orthegaray interrogeait le corps, portait la main au cœur, tandis qu’un autre collait sa joue aux lèvres sans souffle. Les soldats se retournèrent en entendant du bruit. C’était le chirurgien italien qui suivait le détachement, herborisant, sa boîte de fer-blanc au flanc. À mi-chemin on l’avait rencontré. D’ailleurs, ayant vu le bond insensé de Deberle, entendu la chute, il accourait. Un petit homme sec, noir, bref, — qui alla droit au corps étendu, dit en italien : — Lasciate ! — tâta le pouls, chercha le cœur, palpa le front, et prononça lentement :

Niente !… Plus rien !

Ce « plus rien », — sourd et lugubre, tomba sur ces fronts comme un glas. Des yeux de gars solides, des yeux ardents de mâles s’entre-regardèrent. Ils pleuraient. Les chasseurs italiens, les premiers, avaient instinctivement ôté leurs chapeaux de feutre. Les Alpins du capitaine Deberle se découvrirent devant leur officier. Blond, sanglant, mais gardant le dernier sourire extasié de la minute suprême, le chef gisait là, devant ces têtes nues, ces fronts brûlés de soleil, — bérets français, plumes d’aigle d’Italie inclinés devant un mort et devant un drapeau.

On en couvrit, de ce drapeau maculé de sang comme un étendard de bataille, le corps du capitaine, couché sur les bâtons ferrés comme sur un brancard d’ambulance ; et lentement sur la neige qui, de plus en plus, à mesure qu’on marchait, s’étoilait de taches rouges, les Alpins montèrent, gravissant, la gorge serrée, l’âme en deuil, ces pentes descendues tout à l’heure comme sous la poussée d’un signal de victoire.

 

Et le soir venait maintenant, le soir implacablement doux, le soir qui avivait les arêtes des monts, baignait de rose les grandes Alpes, enveloppait de son impassible poésie, de ses lueurs de fête, ce groupe lugubre et muet d’hommes remontant, dans une sorte de linceul un cadavre d’homme jeune, fort, héroïque, confiant, — si heureux ce matin… Soir silencieux dans les Alpes où montent, lointaines, mystérieuses, des sonneries de troupeaux italiens et français mêlés ensemble et pâturant au flanc des monts ; soir ensoleillé peut-être là-bas, au bord de l’Adour, devant la petite maison presque espagnole — toits rouges, volets bruns — où, à sa fenêtre, en regardant les voiles des bateaux entrant dans le port, la mère, la chère bonne vieille se disait qu’il y a des retours pour les hommes comme pour les navires, pour les soldats de montagne comme pour les soldats de la mer, et qu’il reviendrait quelque jour, son Louis, avec quelque galon de plus, de ces Alpes qui ne valaient pas les Pyrénées, les monts où, petit, tout petit, il disait, l’ambitieux ! que du côté du Pas-de-Roland il voulait aller tuer des aigles… Les petits enfants, ces grands fous ! Les hommes, ces grands enfants !

Lentement, lentement, le cortège montait, atteignant maintenant l’endroit d’où le capitaine avait aperçu le drapeau, et au-dessus de sa tête, entendu, tout à l’heure le capitaine Salvoni lui dire : « Ne vous donnez pas la peine, camarade : j’ai de mes hommes en bas ! » Tout à coup, comme le cadavre arrivait là, une voix, très mâle, un peu étranglée, cria, dans le grand silence religieux :

— Présentez armes !

Et les compagnons, les soldats du capitaine Deberle aperçurent debout sur la crête italienne, devant ses soldats en rang, Salvoni qui, de son épée nue où le couchant mettait un reflet rose, saluait le cadavre du héros et le drapeau arraché au gouffre.

La lumière du soir grandissait ces Alpins d’Italie dont les silhouettes se détachaient, là-haut, comme géantes, avec leurs plumes d’aigles et leurs carabines accrochant en scintillements les lueurs mourantes.

 

Les Alpins de France avançaient, montaient toujours, les yeux sur leur fardeau. De loin, ils envoyèrent un salut muet à ces étrangers qui rendaient au mort un dernier hommage.

Et ils se sentirent violemment émus, lorsque la voix de Salvoni commandant : « — Apprêtez armes !… Feu ! » une détonation retentit, claire d’abord, éclatante, puis rendue formidable par l’écho répercuté partout au loin, par la bouche des monts comme une succession farouche de tonnerres… C’était la salve des soldats aux morts héroïques, le dernier salut à l’officier tombé, salut au cadavre qui semblait, sur cette autre mer qu’est la montagne, le religieux salut aux couleurs, quand, à bord du navire, vient le soir…

 

Alors, pendant que les Alpins d’Italie brûlaient leur poudre de gloire en l’honneur de ce mort, — un être hésitant, tordu, qui machinalement avait suivi, de loin, depuis le matin, la petite troupe du capitaine Deberle, un être inconscient, titubant, rabougri, l’idiot Lantosque, penché sur la crevasse d’où allait émerger le convoi du capitaine, regardait, effrayé, ce groupe d’hommes rapportant un cadavre, puis cet autre groupe de soldats déchargeant leurs armes ; — et, dans sa pauvre cervelle indécise et fruste, tout triste de voir ramener avec du sang sur lui ce bel officier qui lui avait parlé doucement, si doucement, la veille, — le malheureux être, en ses balbutiements de pensée, se demandait :

— Quoi ! est-ce qu’ils l’ont tué ?… C’est donc ça, la guerre ? - FIN

 

 

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