La chèvre, le tailleur et ses trois fils - Alexandre Dumas

 

 

1. La bête malicieuse

Il y avait une fois un vieux tailleur qui avait trois fils et une chèvre.

Comme les yeux du vieux tailleur avaient faibli, et qu’il ne pouvait plus faire grande besogne, la chèvre était devenue la providence des trois jeunes gens et du vieillard, qu’elle nourrissait de son lait.

Mais la maligne bête se lassa d’être obligée de se faire traire deux fois par jour, et elle résolut de se débarrasser de cet esclavage et de conquérir sa liberté.

Or, comme mieux elle était nourrie, plus elle rendait de lait, le vieux tailleur recommandait à ses trois fils, qui avaient charge de la mener paître chacun à son tour, de la conduire dans les plus gras pâturages qu’ils pussent trouver.

Un jour, l’aîné la mena paître dans le cimetière où croissaient des herbes aussi hautes qu’elle, et, là, il lui permit de brouter et de sauter tout à son aise ; ce que la chèvre ne manqua point de faire.

Puis, quand l’heure fut venue, le jeune garçon demanda à la chèvre :

– Chèvre, es-tu rassasiée ?

La chèvre répondit :

– Je crois bien ; jamais je n’ai fait un si bon dîner !… Bê ! bê ! bê !

– Alors, allons-nous-en, dit le jeune homme.

Et, la prenant par son licou, il la ramena à l’étable et l’attacha au râtelier.

– Eh bien, demanda le tailleur en voyant rentrer l’aîné de ses enfants, la chèvre a-t-elle suffisamment mangé ?

– Ah ! je crois bien, dit le jeune homme ; elle m’a déclaré n’avoir jamais fait un si bon dîner.

Le vieux tailleur voulut s’assurer de la chose par lui-même ; il alla à l’étable, caressa la chèvre et lui demanda :

– Chèvre, es-tu rassasiée ?

La chèvre répondit d’un air de mauvaise humeur :

– Comment serais-je rassasiée ? Je n’ai fait que sauter sur des tombes et je n’ai pas trouvé le plus petit brin d’herbe à brouter ! Bê ! bê ! bê !

– Ah ! fit le tailleur furieux, c’est comme cela !

Et, courant vers la maison, il dit à son fils aîné :

– Comment ! menteur que tu es, tu viens me dire que la chèvre a eu de l’herbe tout son content, et elle vient de me dire, elle, que tu l’as laissée jeûner ! Attends ! attends !

Et, dans sa colère, il prit son aune, et chassa l’aîné de ses fils en le frappant de toutes ses forces.

Le lendemain, ce fut le tour du cadet.

Instruit de ce qui était arrivé à son frère, celui-ci résolut de prendre ses précautions pour qu’il ne lui en advînt pas autant.

Il choisit donc, au bout du jardin, un endroit bien plantureux, et y lâcha la chèvre.

La chèvre s’en donna à cœur joie, et brouta l’herbe au ras du sol.

Le soir venu, le cadet s’approcha et lui dit :

– Chèvre, es-tu rassasiée ?

La chèvre répondit :

– Je crois bien, jamais je n’ai fait un si bon dîner ! Bê ! bê ! bê !

– Alors rentrons à la maison, dit le jeune homme.

Et il attacha la chèvre dans l’étable comme avait fait son frère.

– Eh bien ? demanda le vieux tailleur en le voyant rentrer.

– Oh ! dit le jeune homme, elle a mangé à n’en pouvoir plus !

Mais le tailleur, ne voulant pas plus se fier à la parole de son second fils qu’il n’avait fait à celle du premier, alla lui-même à l’étable, et demanda à la chèvre :

– Chèvre, es-tu rassasiée ?

La chèvre répondit tout en rechignant :

– Rassasiée de quoi ! je n’ai fait que sauter sur les taupinières, où je n’ai pas trouvé le plus petit brin d’herbe à brouter ! Bê ! bê ! bê !

– Ah ! l’indigne scélérat ! s’écria le tailleur. Une si bonne bête, la laisser jeûner !

Et, là-dessus, rentrant tout furieux à la maison, le tailleur prit son aune, et, le battant, chassa son second fils comme il avait fait du premier.

Le lendemain ce fut le tour du troisième.

Celui-ci voulut n’avoir rien à se reprocher, il choisit un endroit où croissaient les plus tendres arbustes et l’herbe la plus parfumée. Là, il fit brouter la chèvre.

Le soir venu, il lui demanda :

– Eh bien, chèvre, es-tu rassasiée ?

La chèvre répondit :

– Je crois bien, jamais je n’avais fait un si bon dîner ! Bê ! bê ! bê !

Et, se reposant sur cette réponse, le troisième fils ramena la chèvre, l’attacha au râtelier, et vint dire à son père :

– Ah ! cette fois, vous pouvez interroger la chèvre, je vous réponds qu’elle ne se plaindra pas.

Le père ne s’en rapporta pas plus à la parole de son troisième fils qu’il n’avait fait à celle des deux autres.

Il alla lui-même à l’étable et demanda à la bête :

– Eh bien, chèvre, cette fois, est-ce vrai que tu es rassasiée ?

– Bon Dieu ! et de quoi serais-je rassasiée ? répondit la bête. Je n’ai fait que sauter sur des rochers et n’ai pas trouvé un seul brin d’herbe à brouter ! Bê ! bê ! bê !

– Ah ! chien de menteur ! s’écria le tailleur, tu es donc aussi oublieux de ton devoir que les autres ? Eh bien, tu ne te moqueras pas plus longtemps de moi.

Et, transporté de colère, il frappa si rudement l’enfant de son aune, que celui-ci s’enfuit de la maison comme avaient fait ses deux frères.

Le vieux tailleur resta donc seul à la maison.

Quand il se vit ainsi, il trouva la chambre bien grande et se vit bien abandonné.

Il se mit à réfléchir qu’il n’était pas probable que ses trois fils, l’un après l’autre, eussent ainsi manqué à leur devoir et menti de la même façon.

Il soupçonna la chèvre de malice, et voulut voir de ses yeux l’endroit où les enfants l’avaient conduite.

Il commença par le cimetière, et vit l’herbe complètement rasée sur un espace de douze à quinze pieds.

– Ah ! ah ! fit-il, je crois que j’ai eu tort de chasser mon fils aîné, et que la chèvre a menti.

Et, tout pensif, il s’en alla visiter le bout du jardin, où son second fils avait mené paître la chèvre, la place n’était pas moins bien nettoyée que le cimetière.

– Ah ! méchante bête, dit-il, voilà ce que tu appelles ne pas trouver un brin d’herbe à brouter ? Mais, continua-t-il, voyons un peu avant de nous fâcher tout à fait.

Et il s’en alla à l’endroit du bois où son troisième fils avait mené la chèvre. Un faucheur, avec sa faux nouvellement aiguisée, n’aurait pas fait mieux que la bête avec ses dents.

– Ah ! dit le pauvre vieux tailleur, décidément, mademoiselle Jeannette est une infâme coquine, et elle va avoir affaire à moi.

Et, ce disant, il alla prendre son rasoir, sa savonnette et son fouet.

Puis il entra dans l’étable, et, sans écouter les bê ! bê ! bê ! de la chèvre, il lui savonna le museau et la tête, et la rasa de telle sorte qu’il ne lui resta pas un poil de cette barbe dont elle était si fière !

Après quoi, il lui coupa les deux oreilles aussi au ras de la tête qu’elle avait tondu l’herbe au ras de la terre.

Puis, enfin, il prit son fouet et lui donna une telle volée de coups qu’elle s’enfuit en bêlant de douleur.

Et le pauvre vieux tailleur rentra chez lui et se vit plus seul que jamais, car il n’avait plus ni ses enfants ni sa chèvre, et il se trouvait privé de la tendresse de ses fils, qui étaient le pain de son âme, et du lait de sa chèvre, qui était la nourriture de son corps.

Et il s’informa de tous côtés si l’on avait vu ses fils ; mais personne ne savait ni le chemin qu’ils avaient pris, ni ce qu’ils étaient devenus.

Mais comme nous le savons, nous, nous allons vous le raconter, en commençant par l’aîné, en passant de celui-ci au cadet et du cadet au dernier.

2. Table, couvre-toi

L’aîné marcha cinq ou six jours, ne s’arrêtant que pour boire aux fontaines du chemin, et pour manger le pauvre morceau de pain qu’il demandait le long de sa route quand il croyait reconnaître quelque âme charitable à laquelle il osât avouer qu’il avait faim.

Le sixième jour, il entra chez un menuisier qui voulut bien le prendre comme apprenti. Il y travailla laborieusement, sans relâche, et, lorsque son temps fut fini, le maître, en récompense de ses bons services, lui donna une petite table dont l’aspect n’avait rien de particulier et dont le bois était fort ordinaire.

Mais cette petite table avait une propriété bien rare. Lorsqu’on la posait à terre et qu’on lui disait : « Table, couvre-toi ! » alors la bonne petite table se trouvait tout à coup recouverte d’une nappe bien blanche sur laquelle étaient rangés une assiette, un couteau, une fourchette, un potage, des plats de rôti et des plats de légumes, tant qu’il y avait de la place.

Nous oublions de dire qu’il y avait aussi un verre, et, selon le goût du convive ou des convives, du vin rouge ou blanc qui souriait à l’œil.

Le jeune compagnon fut ravi d’un pareil cadeau, et il se dit :

« Avec une pareille table, mon garçon, tu as ton existence assurée. »

Et, sur cette confiance dans l’avenir, il se mit gaiement en route, sans s’inquiéter si les auberges étaient bonnes ou mauvaises, bien ou mal approvisionnées.

Suivant son caprice, en effet, il y entrait ou n’y entrait pas, et souvent, dans les champs, dans les prairies, selon ce qui se présentait sur la route, selon qu’il était fatigué, qu’il avait faim ou qu’il trouvait l’endroit agréable, il ôtait de son dos la petite table, la posait à terre, et disait :

– Table, couvre-toi !

Et, tout ce que son appétit désirait, il le trouvait sur la table.

Enfin, le désir lui vint de retourner chez son père : la colère de celui-ci devait être apaisée, et, moyennant sa table magique, il était sur d’être le bienvenu.

Mais, tout en retournant au pays, il arriva un soir à une auberge pleine de voyageurs, qui tous mangeaient avec grand appétit.

Comme notre jeune homme avait la mine d’un joyeux compagnon, quelques-uns l’invitèrent à souper avec eux, lui disant que, s’il refusait, il courait risque de ne rien avoir à mettre sous sa dent.

– Merci, répondit le jeune homme, Dieu me garde de vous ôter de la bouche le peu que vous avez là. Soyez plutôt mes hôtes.

Ils se mirent à rire, et crurent qu’il voulait se moquer d’eux. Mais lui, sans se fâcher de leur raillerie, posant sa petite table de bois au milieu de la salle :

– Table, couvre-toi ! dit-il.

Et, au même instant, la table se trouva dressée et toute couverte de mets bien mieux assaisonnés qu’on n’eût pu le faire à la cuisine de l’auberge, et exhalant un parfum qui chatouillait agréablement le nez.

– Allons, mes bons amis, à table ! dit le jeune menuisier, à table ! à table !

Et les assistants, voyant que c’était bien sérieusement qu’il les invitait, ne se firent pas prier deux fois. Ils s’approchèrent, tirèrent leurs couteaux et se mirent bravement à la besogne ; mais ce qui les étonnait le plus, c’était de voir qu’au fur et à mesure qu’un plat était vide, il était immédiatement remplacé par un autre qui était plein.

L’hôte, retiré dans son coin, regardait tout cela sans y rien comprendre ; mais ce qu’il comprenait, c’est qu’un pareil cuisinier serait une riche acquisition pour son auberge.

Le jeune menuisier et toute la compagnie s’égayèrent fort avant dans la nuit avec la table, qu’on ne se lassait pas de faire manœuvrer, et qui ne se lassait pas de se couvrir. Enfin, vers deux heures du matin, on se retira ; le menuisier accrocha sa table contre la muraille et suivit les autres.

Mais l’aubergiste eut beau se retirer, lui aussi, il ne pouvait dormir. Assis sur son lit, il se rappelait tout ce qu’avait fait la table merveilleuse, et répétait sans cesse :

– Table, couvre-toi ! table, couvre-toi !

Enfin, il se rappela qu’il avait dans son grenier une table de forme tout à fait pareille ; il descendit de son lit sur la pointe du pied, un bougeoir à la main, l’oreille au guet, la langue entre les dents, monta au grenier, prit la table et l’accrocha à la place de l’autre, qu’il cacha soigneusement.

Le lendemain, le jeune menuisier paya sa chambre, prit la table accrochée à la muraille, sans se douter de la substitution qui avait été faite, et continua sa route.

À midi, il arriva chez son père, qui le reçut avec une grande joie.

– Eh bien, mon fils, lui demanda le vieux tailleur, qu’as-tu appris ?

– Mon père, répondit-il, je suis devenu menuisier.

– Bon état ! répliqua le vieillard ; mais qu’as-tu rapporté de tes voyages ?

– Mon père, dit le jeune homme, ce que j’ai rapporté de meilleur, c’est une petite table.

Le tailleur examina la table en tous sens, et, secouant la tête :

– Tu n’as pas fait là une fameuse acquisition, dit-il ; c’est une vieille table qui boite d’un pied.

– C’est possible, dit le jeune homme ; mais elle s’appelle : Table, couvre-toi.

– Ce qui signifie ? demanda le vieillard.

– Ce qui signifie que, quand je la dresse et lui dis de se couvrir, aussitôt elle se couvre du plus délicat service, et, avec cela, elle tire elle-même, et d’une cave inconnue, un vin qui réjouit le cœur. Invite donc tous nos parents et tous nos amis, afin qu’ils se régalent et se réjouissent ; car, grâce à ma petite table, je m’engage à les régaler tous.

Le vieux tailleur fit les invitations, et, de tous côtés, ses parents accoururent pour fêter le retour de son fils.

Quand toute la société fut réunie, le jeune menuisier plaça la table au milieu de la société, et, d’un ton plein de confiance, il dit :

– Table, couvre-toi !

Mais la petite table ne fit pas mine d’obéir le moins du monde, et le pauvre garçon, tout désappointé, eut beau lui dire, cinq ou six fois de suite et avec un accent de plus en plus impératif : « Table, couvre-toi ! » la table resta vide comme eût fait une table ordinaire qui n’aurait pas compris ce langage.

Alors le pauvre compagnon devina qu’on lui avait changé sa table, et fut tout honteux de passer pour un menteur. Les parents et les amis, de leur côté, se moquèrent de lui, et, comme le vieux tailleur, qui n’avait plus même sa chèvre, était plus pauvre que jamais, ils durent, après avoir été invités à faire un bon repas, s’en aller à jeun.

3. L’âne qui fait de l’or

Le père se remit à ses loques, et continua son métier ; le fils entra comme ouvrier chez un maître menuisier des environs.

Le second fils était entré chez un meunier. Quand il eut fini son temps, le maître lui dit :

– Pour te récompenser de ta bonne conduite chez moi, je vais te donner un âne d’une espèce toute particulière. Il ne tire pas la charrette et ne porte pas de sacs.

– À quoi donc est-il bon ? demanda le jeune homme.

– Il fait de l’or, répondit le meunier.

– Diable ! et comment faut-il s’y prendre pour lui en faire faire ?

– Tu n’as qu’à étendre un drap par terre, l’amener au beau milieu de ce drap, et, dès que tu lui auras dit : « Brick-le-brit ! » alors la bonne bête te crachera de l’or par-devant et par-derrière, en veux-tu, en voilà, et tu n’auras d’autre peine que de le ramasser.

Le jeune meunier se mit en route, et partout où il allait, le meilleur était à peine assez bon pour lui ; plus cela coûtait, mieux cela valait, car il avait toujours ses poches pleines de la monnaie d’or du pays.

Cependant, après avoir parcouru le monde pendant un certain temps, il commença à se sentir las de voyager et résolut de retourner chez son père.

– Quand il me verra revenir avec un âne qui fait de l’or, dit-il, sa colère se calmera et je serai le bienvenu.

Mais le sort voulut qu’il entrât justement dans la même auberge où l’on avait changé la table de son frère. Or, comme ce qu’il avait de plus précieux, c’était son âne, il conduisait son âne à la main. L’aubergiste, qui était très officieux, voulut le débarrasser de ce soin et aller l’attacher à l’écurie ; mais le jeune homme lui dit :

– Ne vous donnez pas la peine ; mon âne n’est point un grison comme les autres, et j’aime assez à savoir où il est pour ne pas le perdre de vue.

Cela sembla bizarre à l’aubergiste, et il pensa à part lui qu’un individu qui veut soigner lui-même son âne ne doit pas avoir de quoi faire une grande dépense ; mais, lorsque l’homme à l’âne, ayant tiré deux pièces d’or de sa poche, les lui donna, disant de lui préparer quelque chose de bon, l’hôte ouvrit de grands yeux et courut chercher ce qu’il put trouver de meilleur. Après le souper, le jeune homme demanda ce qu’il devait ; l’aubergiste lui répondit que, moyennant deux autres pièces d’or, ils seraient quittes ; le compagnon mit la main à la poche, mais son or était épuisé.

– Attendez un moment, monsieur l’aubergiste, dit-il, je n’ai plus d’or, c’est vrai, mais je vais en chercher.

Et il sortit, emportant la nappe avec lui.

L’aubergiste était à la fois inquiet et curieux : inquiet de ses deux pièces d’or, et curieux de savoir ce que le voyageur voulait faire de sa nappe.

Il se glissa derrière lui, et, ayant vu que l’étranger verrouillait avec grand soin la porte de l’écurie, il regarda à travers une petite lucarne. Il vit alors que le jeune homme étendait sa nappe sous l’âne, et il entendit qu’il lui criait : « Brick-le-brit ! »

Et aussitôt l’animal commença à cracher des pièces d’or par-devant et par-derrière, que l’on aurait juré que c’était une véritable pluie de ducats.

– Oh ! saperlote ! s’écria l’aubergiste, voilà de la monnaie lestement frappée ! Un pareil sac à fortune n’est pas à dédaigner.

Le jeune homme paya son écot et alla se coucher.

Mais l’aubergiste, au lieu de regagner son lit, se glissa, vers une heure du matin, dans l’écurie, en fit sortir le grand maître de la monnaie, et attacha à sa place un âne ordinaire.

Le lendemain matin, le jeune meunier quitta l’auberge, emmenant l’âne qu’il croyait être le sien.

À midi, il arriva chez son père, qui le reçut à merveille et se réjouit fort de le revoir.

– Qu’es-tu devenu, mon pauvre enfant ? lui demanda-t-il.

– Je suis devenu meunier, mon cher père, répondit le jeune homme.

– Et qu’as-tu rapporté de tes voyages ?

– Un âne.

– Alors, c’est lui qui t’a rapporté, toi, et non pas toi qui l’as rapporté, lui.

– Si fait, mon père ; attendu que mon âne n’est pas un âne comme un autre.

– C’est donc un âne savant, ton âne ?

– Non, c’est un âne d’or.

– Bon ! et comment cela ?

– C’est bien simple ; quand je lui dis : « Brick-le-brit ! » aussitôt la bonne bête n’a plus rien à elle, et, par-devant, par-derrière, elle me crache plein un drap de pièces d’or.

– J’avoue, dit le vieillard, que je ne croirai à un pareil prodige que quand je le verrai.

– Eh bien, vous le verrez, mon père.

– Quand cela ?

– Invitez pour demain tous nos parents et tous nos amis, et en un instant j’en ferai des gens riches, à commencer, bien entendu, par vous, mon cher père.

– Cela me va fort, dit le vieillard ; ma vue baisse, ma main tremble, et je n’aurai plus à me tourmenter avec mon aiguille.

Il se mit aussitôt en campagne, et alla inviter ses parents et quelques amis.

Dès que tous les invités furent réunis, le meunier fit faire de la place, étendit un drap par terre, et amena l’âne dans la chambre, en ayant soin de le placer au centre du drap.

– Maintenant, dit-il, attention ! Et il cria :

– Brick-le-brit !

Mais ce qui, à ce cri, tomba sur le drap ne ressemblait en rien à des pièces d’or, et il fut prouvé que l’âne n’entendait absolument rien à la science de la transmutation des substances, science qui, au reste, n’est point donnée à tous les ânes.

Le pauvre meunier faisait longue mine ; il adressa ses excuses aux parents ; il vit bien qu’on l’avait dupé. Les invités s’en retournèrent pauvres comme ils étaient venus, et, comme ses espérances étaient perdues, le vieillard dut reprendre son aiguille et se remettre au travail.

Le jeune homme se plaça chez un meunier du voisinage.

4. Gourdin, sors du sac

Le troisième frère était entré en apprentissage chez un tourneur, et, comme c’est un métier tant soit peu artiste, l’apprentissage fut plus long que ne l’avait été celui de ses deux frères.

Il était donc encore chez son patron lorsqu’il reçut une lettre de son père, qui lui annonçait le retour de ses deux frères et le mauvais résultat de leur voyage, et comment tous deux avaient inutilement réclamé à l’hôte, l’un sa table couvre-toi, l’autre son âne qui crache de l’or.

Justement, comme le jeune homme recevait la lettre du vieillard, son apprentissage finissait ; il comprit que, son père étant vieux, infirme et malheureux, il devait retourner près de lui pour aider, autant que possible, à son bien-être, et il prit congé de son patron.

Alors, celui-ci, qui avait été on ne peut plus satisfait de lui, lui remit un sac et lui dit :

– Voilà un sac.

– Mais, dit l’apprenti, il me semble qu’il y a quelque chose dans ce sac.

– Oui, il y a un gourdin.

– Le sac peut m’être utile, dit l’apprenti ; mais que voulez-vous que je fasse du gourdin, qui ne me paraît même pas assez long pour que je m’appuie dessus.

– Écoute, lui dit son maître, si quelqu’un t’a fait du tort, tu n’as qu’à dire : Gourdin, sors du sac ! et aussitôt le gourdin sautera dehors et dansera une si joyeuse bourrée sur les épaules de celui dont tu auras à te plaindre, que, pendant huit jours, il ne pourra bouger ni pieds ni pattes – sans compter que le gourdin ne cessera de frapper que quand tu lui diras : Gourdin, rentre dans le sac !

Le compagnon remercia son maître, jeta le sac sur son épaule ; et si, pendant la route, quelqu’un le menaçait, il se contentait de dire :

– Gourdin, sors du sac !

Et le gourdin, faisant aussitôt son devoir, sautait du sac et battait les habits ou les vestes jusqu’à ce qu’ils tombassent en loques du dos de celui qui les portait.

Ce fut vers le soir que le jeune homme arriva à l’auberge où ses frères avaient été trompés. Il plaça son sac sur ses genoux et commença de raconter tout ce qu’il avait vu de merveilleux dans le monde.

L’aubergiste alors lui demanda s’il connaissait la table couvre-toi, et l’âne qui crache de l’or.

– Oui, dit le jeune homme, j’en ai entendu parler ; mais ce n’est rien en comparaison de ce que j’ai là dans mon sac.

L’aubergiste n’osa lui demander ce qu’il avait dans son sac.

« Bon ! pensa-t-il, que peut-il donc y avoir dans le sac de ce voyageur ? Il faut qu’il soit rempli de pierres précieuses ! Il est juste que je l’aie, car toute bonne chose se complète par le nombre de trois. »

Quand l’heure du coucher arriva, le tourneur s’étendit tout simplement sur un banc et mit son sac sous la tête en guise d’oreiller.

Or, quand l’aubergiste le crut profondément endormi, il vint tout doucement rôder autour de lui et s’approcha du sac pour voir s’il ne pourrait pas s’en emparer et en mettre un autre à la place, comme il avait fait de la table couvre-toi, et de l’âne qui crache de l’or.

Mais le tourneur s’attendait à cette visite, et, quand il vit l’hôtelier étendre la main, il cria :

– Gourdin, sors du sac !

Et aussitôt le gourdin obéissant sortit, en effet, du sac, sauta sur le voleur et lui rabattit tellement les coutures de son habit, que les os qu’elles recouvraient en étaient tout aplatis. L’aubergiste criait miséricorde ; mais, plus fort l’aubergiste criait, plus fort le gourdin frappait.

Enfin, épuisé non seulement des coups qu’il recevait, mais des cris qu’il poussait, le malheureux tomba à demi mort sur le carreau de la salle.

Alors le tourneur lui dit :

– Je veux bien dire au gourdin de s’arrêter ; mais, si tu ne me rends pas à l’instant même la table couvre-toi et l’âne qui crache de l’or, la danse va recommencer comme de plus belle.

– Je rendrai tout ! je rendrai tout ! s’écria l’aubergiste, mais, au nom du ciel, faites rentrer ce démon dans son sac.

– Soit ; mais marche droit, et fais attention à ne pas chercher à me tromper, car tu en serais le mauvais marchand.

Alors il cria :

– Gourdin, rentre dans ton sac !

Le gourdin obéit et laissa l’aubergiste en paix.

Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, l’aubergiste remit au compagnon tourneur la table couvre-toi et l’âne qui crache de l’or.

Celui-ci se mit aussitôt en route, chassant devant lui l’âne qui portait la table et le sac, et, vers midi, il arriva chez son père.

Celui-ci fut fort content de le voir, et, comme à ses autres fils, il lui demanda ce qu’il avait appris dans son compagnonnage.

– Mon cher père, dit le jeune homme, j’ai appris à être tourneur.

– C’est un bel état, dit le vieillard ; et qu’as-tu rapporté de tes voyages ?

– Un morceau précieux.

– Fais voir, dit le père.

Le jeune homme ouvrit son sac.

– Qu’est-ce que cela ? Un gourdin dans un sac ! Par ma foi, tu as fait là une belle trouvaille ! Tu peux en couper un pareil à chaque coin du bois.

– Oh ! que non, mon cher père, attendu que celui-ci obéit à la parole. Je n’ai qu’à lui dire : « Gourdin, sors du sac ! » il sort aussitôt comme un furieux, et se met à battre la charge sur les épaules de celui que je veux régaler, et, si je ne lui disais pas : « Gourdin, rentre dans le sac ! » il continuerait jusqu’à ce que celui sur les épaules duquel il frappe eût rendu l’âme. Voyez plutôt : grâce à mon gourdin, j’ai recouvré la table couvre-toi et l’âne qui crache de l’or, qu’un aubergiste infidèle avait volés à mes frères. Maintenant, invitez tous nos parents ; je veux les régaler comme il faut et leur emplir les poches d’or.

Le vieux tailleur ne se fiait pas trop à cette promesse ; cependant il parvint à rassembler les parents, qui ne s’y fiaient pas plus que lui.

Les deux frères vinrent avec les parents.

Alors le tourneur étendit un drap dans la chambre, amena l’âne qui crache de l’or, et dit à son frère :

– Maintenant, voici ton âne ; tu sais ce que tu as à lui dire.

Le meunier ne dit qu’un mot :

– Brick-le-brit !

Et aussitôt les pièces d’or tombèrent comme une averse, et l’âne ne s’arrêta que quand chacun des assistants en eut tout ce qu’il pouvait porter.

Puis le tourneur alla chercher la table et dit :

– À ton tour, mon bon frère, et parle-lui un peu.

Et à peine le menuisier eut-il dit : Table couvre-toi ! que la table se trouva servie, et avec la vaisselle la plus précieuse.

Alors commença un festin comme jamais le bon vieux tailleur n’en n’avait rêvé de sa vie, et toute la parenté resta réunie à se divertir jusqu’au lendemain matin.

À partir de ce jour-là, le bon vieux tailleur serra dans son armoire son fil et ses aiguilles, son aune et ses pose-carreaux, et vécut avec ses trois fils, joyeusement et dans l’abondance.

5. Ce qu’était devenue la chèvre

Mais où donc était passée la chèvre qui avait causé tout ce remue-ménage ?

Je vais vous le dire.

Elle se trouva si honteuse d’avoir la barbe rasée et les oreilles coupées, qu’elle alla se cacher au fond d’un grand trou.

Ce trou servait à la fois de terrier à un renard, de repaire à un ours et de nid à une abeille.

Renard, ours et abeille étaient sortis de chez eux lorsque la chèvre y entra.

Ce fut le renard qui revint le premier au logis.

Mais, comme le renard est un animal de précaution, il commença par regarder dans son trou avant que d’y rentrer, et, au plus profond du trou, il vit une espèce de tête de serpent avec de grands yeux brillant comme des escarboucles.

Le renard fut si effrayé qu’il se sauva.

L’ours rencontra le renard ; celui-ci avait l’air si effaré, que l’ours l’arrêta en lui disant :

– Qu’as-tu donc, ami renard, et que t’est-il arrivé ? Pouah ! la pauvre mine que tu fais !

– Oh ! répondit la bête rousse, imaginez-vous, seigneur ours, qu’il y a dans notre maison un animal effrayant qui m’a regardé avec des yeux de flamme.

– Oh ! oh ! dit l’ours, il faut éclaircir cela tout de suite ; viens avec moi.

Le renard, toujours prudent, se mit à la suite de l’ours et retourna vers sa tanière.

Arrivé à l’entrée, l’ours passa sa tête par l’ouverture et regarda à l’intérieur.

Mais, quand il vit les yeux enflammés de la chèvre, la peur le prit également, et, ne voulant rien avoir à démêler avec un animal si terrible, il secoua la tête et s’en retourna.

Chemin faisant, ils rencontrèrent l’abeille, qui revenait à sa ruche.

L’intelligent insecte remarqua que ni l’ours ni le renard n’avaient l’air bien à l’aise dans leur peau.

– Eh ! l’ours, demanda-t-elle, tu fais terriblement mauvais visage. Où donc est passée ta gaieté ?

– Tu en parles bien à ton aise, répondit l’ours, tandis que le renard appuyait par ses gestes les paroles de son seigneur, il y a dans notre tanière un animal qui n’appartient à aucune race connue et qui nous a regardés avec des yeux flamboyants, et nous n’avons jamais pu le faire déguerpir.

– En vérité, répondit l’abeille, tu me fais de la peine, mon cher ours ; je ne suis qu’une pauvre et frêle créature qu’on ne regarde pas même quand je passe, car à peine m’a-t-on aperçue que l’on me perd de vue. Mais, sans être trop présomptueuse, je crois pouvoir vous offrir mes services dans cette circonstance.

Et elle s’envola du côté de la tanière commune, ayant soin de mesurer son vol de façon que l’ours et le renard pussent la suivre.

En arrivant à l’ouverture, elle y pénétra hardiment, tandis que les deux quadrupèdes, plus circonspects, restaient dehors.

Puis, sans faire attention à ces yeux flamboyants qui avaient si fort épouvanté l’ours et le renard, elle alla se poser sur le nez fraîchement rasé de la chèvre et la piqua si impitoyablement, que celle-ci s’élança hors du trou et se précipita à travers plaines et montagnes comme une insensée.

Personne ne la revit jamais et nul ne sut ce qu’elle était devenue.

Le renard, l’ours et l’abeille rentrèrent dans leur tanière et y vécurent en bonne intelligence comme auparavant.

Seulement, l’ours et le renard eurent pour l’insecte un respect qu’ils n’avaient pas songé à lui porter jusque-là.

C’est le respect que les animaux et même les hommes, les plus curieux de tous les animaux, sont obligés de porter à une intelligence supérieure. - FIN

(Extrait de : Contes dits deux fois. Contes d'après Andersen et Grimm)

 

 

 

 

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