La biche de l'abbaye. – Charles Nodier


CONTE NOIR.

Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une immense forêt de la Normandie.

La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche blanche, qui depuis un tems immémorial avait répandu la consternation dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit fils: Fuis les murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche; en mourrant, mon aïeul me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien.

Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal; mais les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et tous avaient vu des choses épouvantables.

Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande que personne n'osait plus la tenter.

Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux chevaliers.

L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y refuser.

Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains. Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une bonne nuit, ils furent se coucher.

Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous ignorions qu'il fut prophète.

Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit près de leur lit et leur tint ce discours:

Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à vos chagrins et aux miens.

Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.

En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte, mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de leur vie.

A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge bien, je vous crois destinés à de grandes choses.

Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après, il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du sommeil des justes.

La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour… Aux combats… Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en amitié et bientôt me témoigna de l'estime.

Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers, je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et le ramener triomphant de ses ennemis.

Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre; il exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tous le palais retentit des louanges qu'il me donna.

Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève, je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle; mais je sentais que ma présence lui devenait nécessaire; j'en parlai au roi; il me permit d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa devise, hélas! cet heureux tems n'a pas été de longue durée.

Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la tête de son armée fait une chute; on est obligé de le transporter dans son lit.

Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette extrémité, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent l'ami de leur monarque. Je mis un genou à terre et je jurai de triompher ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la princesse de….. Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en apperçut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder comme son époux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en nous la vertu et la valeur.

A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me donna pour devise: Protégez le faible et respectez la vertu. Sa couleur favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier noir.

Je me mis de suite à la tête de l'armée; elle était belle et pleine d'ardeur, aussi n'eûmes nous pas de peine à vaincre le rebelle, mais les Anglais étant venus à son secours, il fallut recommencer le combat; une bataille décisive allait se donner: j'exhortai mes soldats et je les conduisis à l'ennemi; ils firent des prodiges de valeur, néanmoins ils allaient céder au nombre et à la fortune, lorsque je m'adressai à Ernof: Mon fils, lui dis-je, le salut de l'armée dépend de nous: vois-tu ce gros d'ennemi? lui seul porte le désespoir et la mort, courons et qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. Ernof me suit, notre présence rétablit le combat, mon jeune ami était comme un lion, et bientôt les Anglais cèdent à sa valeur; mais ce ne fut point sans que notre sang coulât. Ernof entouré d'une troupe de gendarmes venait de tomber, prompt comme l'éclair, j'accours pour le sauver; j'y parviens; mais moi même blessé grièvement, je fus emporté sans connaissance.

En apprenant mes succès et mes blessures, le roi était accouru; il me trouva presque mourant: sa tendre amitié, ses soins, hâtèrent ma guérison, et la paix vint y ajouter un beaume qui ferma toutes mes plaies.

De retour à la cour, le roi voulut tenir sa promesse. Comte, me dit-il, dans huit jours vous serez l'époux de ma cousine. Hélas! tant de bonheur était-il fait pour moi.

La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander; je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mériterait d'être aimé; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous chevalier: si vous voulez me conduite à l'autel, j'obéirai, mais non, vous vous laisserez fléchir; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux.

J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que m'écrier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prétexterai une maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons à quelques moyens.

Que vous dirai-je, enfin; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami, que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence. Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour.

Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit: Mon fils, vos chagrins sont grands et justes; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son souverain, le coeur de son ami, voilà de véritables chagrins; mais prenez courage, le moment n'est pas éloigné… Je prévois… Oui, l'avenir se déroule à mes yeux…. le ciel m'inspire…. je vous vois dans les bras de notre monarque adoré…. je vous vois près de la princesse: elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main. Mais avant, il faut détruire l'oeuvre du démon; jusqu'ici vous avez combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut attérer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps.

Il dit et se retira.

Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. A peine étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux, ils la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la forêt; arrivés là, ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse était assemblée et le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier. A son côté était la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un moment que c'était l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme; celui-ci lui cria, malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu immoler ton épouse; viens plutôt dans leurs bras. Vains discours, le chevalier armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait un changement: tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de l'épargner; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle; une autre fois c'était une bête féroce.

Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier gigantesque se présenta à eux: sa force semblait égaler sa bravoure, et les coups qu'il porta à nos héros furent horribles; tout autre qu'eux en aurait été épouvantés, mais leurs coeurs d'acier ne redoutèrent rien.

Ils s'apperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable; leurs épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en pièces et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance. O! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphêmé ton saint nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi périr; mais si j'ai toujours été selon ton coeur, si la vertu a toujours été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat.

Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon, saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain; mais, ô! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui les glaça d'épouvante; ils continuèrent à le harceler, et bientôt après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt.

Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs. Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux, aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez à notre secours.

Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais par où passer. Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix à terre et prions: ils exécutent leur projet. O! surprise, la terre s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent, et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés: mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance; toute la malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux; des fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce lieu inexpugnable; une multitude de démons en défendent l'entrée; nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts n'aboutissent à rien; ils approchent leur divine relique, les grilles disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts: ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et arrivent presque mourans au monastère.

Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'oeuvre du démon est donc détruite, et nous pourrons respirer en liberté.

Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits, et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit planter des croix de distance en distance.

Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent à ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier épousa la princesse.

 

 

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