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Le Bibliomane - Jules Rivet (1921)

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Le bibliomane est un vieux savant que l'âge et l'insuccès ont rendu inoffensif et qui a peut-être quelque part un domicile... Voire même une famille...

Il promène le long des quais des rhumatismes attendrissants et des savates poussiéreuses...

Les bouquinistes qui le voient s'approcher de leurs étalages avec sa longue houppelande râpée, le connaissent bien.

C'est leur terreur, leur bête noire, leur obsession...

Il fouille dans les rayons, bouleverse les piles, allonge des doigts osseux, saisit un volume précieux, l'ouvre aux bons endroits, le parcourt, le jette... et recommence.

Qu'ils sont beaux ces livres si sales !

Ah ! s'il pouvait les acheter !... Celui-là, celui-ci, tous ! Mais il n'a pas d'argent.

Il demande le prix quand même et ne le trouve pas exagéré. Les livres c'est si cher !

Le long des quais le bibliomane se promène, et les bouquinistes le regardent avec une sorte de respect hargneux. Pour rien au monde il ne se priverait cette visite...

A sa maison, quelque part, des gens lui font entendre qu'il serait bien mieux près de la cheminée.

Mais il ne les écoute pas. Il sort pour voir ses livres, pour les toucher, pour les respirer... Il sort...

Il oublie même, parfois, de rentrer. - FIN

 

La Clinique des Livres - Jean-Pierre Liausu (1926)

Un vieil homme courtois et disert. Il rassemblerait à M. Bergeret, dont il a la toque et les toquades, s'il détestait les hommes en leur souriant. Mais au fait ne déteste-t-il pas les hommes ? Peut-être. En tout cas il ne leur sourit pas et quand, d'aventure, vous forcez sa porte sous le prétexte, jugé futile, de lui demander conseil, il fronce les sourcils et vous regarde étonné et furieux par-dessus d'invraisemblables besicles.

— Entrez, monsieur. Entrez vite ! Cela est dit sur un ton trop aimable qui se traduit aussi : dépêchez-vous et fichez-moi la paix.

L'atelier où il vous reçoit est sommairement meublé d'une table de bois blanc. Dans le fond une petite forge et un fourneau électrique ; sur des étagères de verre dépoli, voici des alambics, des éprouvettes, des cornues, des vases, des tubes tordus, des chalumeaux, des bouteilles aux étiquettes rouges, des gobelets de toutes les tailles et toutes les formes, des lampes, des carafes ventrues, des tasses, des couteaux, des canifs, des pierres, des pots de peinture, un trébuchet de cuivre, tout un attirail multicolore et disparate, puant l'éther et le chlore, la benzine et l'essence, arsenal secret des recherches savantes de notre doux maniaque.

Ne l'interrogez pas. Écoutez-le.

— Je n'aime pas les journalistes, monsieur. Ce sont des curieux et des importuns.

Ne répliquez pas ! Il faudrait lui expliquer que la curiosité est la qualité primordiale d'un journaliste et son importunité, la première rançon de ses plus jolies promenades.

— Je suis, monsieur, un médecin-bibliophile. Ma maison est un hôpital de livres. Ici, c'est mon laboratoire ; j'y opère tous les jours. Cela vous intéresse vraiment ? Ah ! n'aimez pas les livres, jeune homme, ils vous feraient haïr la lecture... Vous pouvez fumer.

Lui-même allume une longue pipe d'un tabac parfumé à l'ambre.

— Mon vice !... Je ne lis plus, je n'ai plus le temps. Voyons !... Ah ! Je préfère vous avouer tout de suite que je ne reçois dans ces lieux que des malades de marque, j'entends des livres rares, des brochures dont il n'existe plus que quelques exemplaires. Je ne leur rends pas la jeunesse mais la santé afin de leur permettre de résister au temps. Les détails de l'opération sont minutieux.

D'abord je sépare les pages de la reliure. Si cette reliure, foyer de microbes, est trop fatiguée, coupée, déchirée, après l'avoir passée aux acides, je la cire ou la repeins suivant le cas, collant les morceaux qui manquent, fortifiant telle ou telle partie, recomposant les titres en caractères de l'époque, caractères d'imprimerie, que je suis obligé de refaire la plupart du temps... Venez voir...

Il ouvre un placard où, dans trente boîtes, il garde soigneusement des vieux débris de carton, de cuir, de toile, de parchemin ; des fils de soie, de chanvre, de lin.

— J'achète cela sur les quais. Vous n'imaginez pas comme toutes « ces saletés » me sont utiles.

Il ouvre une porte :

— Admirez mon séchoir.

Sur des cordes tendues d'un pan de mur à l'autre, pincées aux coins, des pages se balancent au courant d'air qui s'établit immédiatement entre la fenêtre et la porte.

— Une à une, toutes ces pages ont été étudiées. Celles qui étaient froissées, déchirées ont été remises dans leur état normal. Sur de vieux papiers, j'ai imprimé les parties manquantes, en fondant, comme pour les titres au dos des reliures, les caractères de l'époque.

Toutes ont été soigneusement lavées, trempées, baignées, essuyées, délivrées des taches de graisse, de doigts mouillés, des traces de poussière ou des trous faits par ces sacrés termites.

L'œil n'est plus offensé. Elles sèchent maintenant. Le reste est enfantin à faire : on broche à nouveau et on relie.

C'est un travail difficile, idiot, savant, lassant et... c'est ma vie. Les uns poussent du bois, d'autres jouent à la manille... moi, je soigne les vieux livres. Je n'ai qu'une excuse, je me donne tout entier à cette passion par plaisir, sans idée d'en retirer de gros bénéfices.

— Heureux clients !

— Des clients !!! Je n'ai que des amis, monsieur, on me porte un livre comme on me confierait un enfant malade... Je n'en veux pas de clients !... De clients !!!

Et notre alchimiste s'emporte, il lève les bras au ciel, il prend a témoin ses cornues et une bassine qui pue l'eau de javelle.

Tandis que j'écris ces lignes, je ne puis m'empêcher de rêver qu'un jour, vers l'an 3000, un savant homme expert-chimiste et bibliophile, passéiste, dédaigneux des progrès de son époque qui imprimera les livres sur feuilles d'acier et par impression cinématographique, passera des journées à recomposer cet exemplaire du Plaisir de vivre, trouvé par un sien ami dans le grenier poussiéreux d'une maison délabrée, et disputera aux microbes rongeurs et papivores la joie de le conserver dix ans, vingt ans, trente ans de plus.

Ce n'est rien.

Ça fait tout de même plaisir. - FIN

 
 

La chasse au Livre - Charles Dodeman (1923)

Je cherche le troisième volume du Boccace de Le Maçon (Londres 1757). Il a été vendu sur les quais, je le sais !... Je le guignais, chez un ami, depuis dix ans. Il me manque !...

Mon ami était un bibliotaphe, c'est-à-dire qu'il cachait ses livres à tous les regards. Pour un peu, il eut monté la garde à la porte de sa bibliothèque, avec un revolver à six coups. Il meurt...

Me voilà aux anges. Par discrétion, j'attends quelques jours. Et je vais voir sa veuve. J'étais heureux !...

Le malheur de l'un... Bref ! J'arrive... Vendu, monsieur !

« Vendu à un bouquiniste des quais ! » J'étais comme sidéré !... Où perche-t-il, ce bouquiniste ? — Un grand geste vague me désigna les trois kilomètres de parapet qui, de la Halle aux Vins à la Gare d'Orsay, supportent les boîtes des bouquinistes. Alors, je me précipitai sur les bords de la Seine. Il faisait beau. La foule circulait sans souci, les marchands de livres avaient ouvert leurs éventaires : on eût dit une immense rangée d'huîtres baillant au soleil.

Des monceaux de livres s'y entassaient, tantôt rangés en bataille et proprement ordonnés comme un régiment de Grenadiers de la garde ; ils étaient alors luisants, jolis, astiqués de pied en cap ; tantôt empilés les uns sur les autres, collés l'un à l'autre par l'humidité ; ou bien jetés en vrac, déchirés, dépenaillés, minables, et recouverts d'une couche auguste de poussière. Tel maître, tel valet, dit le proverbe : montre-moi tes livres et je te dirai ton caractère...

Ah ! les bouquinistes, monsieur, j'ai appris à les connaître ! Ils viennent de toutes les classes de la société. L'un, ex-officier aux dragons de l'impératrice, demande au commerce de quoi achever tranquillement une vie jadis orageuse et commencée dans le luxe ; l'autre a connu les enivrements de la rampe et goûté les joies des ovations enthousiastes de la foule ; celui-ci a été commis libraire (comme le nègre, il continue !) cet autre a été boulanger et Crédit l'a, paraît-il, jeté là. Bref ! Il m'a fallu ouïr toutes ces histoires, écouter les confessions les plus saugrenues ! Pensez donc, vous êtes trois cents bouquinistes, et plus !

Mais je voulais mon Boccace ! J'ai fait, boîte par boîte, le quai de la Tournelle, le quai Montebello, les quais Saint-Michel, des Grands-Augustins, Conti et Malaquais, le quai Voltaire et le quai d'Orsay. J'ai visité les solitaires de la rive droite ou la colonie bouquinistique du canal Saint-Martin, à la Bastille. J'ai remué des milliers de volumes. J'ai avalé beaucoup de poussière ; mais j'ai fait de délicieuses trouvailles. Je ne les cherchais pas ; elles sont venues !

Un marchand de musique à catogan m'a tenu des discours révolutionnaires ; un autre, trouvant que je n'achetais pas assez ou que je lisais trop, est venu me secouer son plumeau jusque sous le nez. Un autre m'a fait le procès des bouquineurs et du public. Autrefois ! Ah ! monsieur ! Autrefois... On nous faisait venir... Combien, ce tas ? — Tant ! Enlevez... Maintenant, on vient avec une liste ! J'ai payé ce livre, tant, j'en veux tant !... Alors, que voulez-vous ? Nous obéissons au mot d'ordre et, vos livres, messieurs les amateurs, eh bien, vous les paierez cuir et poil, je vous dis !...

Soit ! Je veux bien payer, mais je voudrais bien mon 3e volume ! Je finirai bien par le découvrir ! Il faut vous dire qu'à force de fureter, de courir les quais par tous les temps, sous le soleil et sous la pluie, sous le gel et sous le doux zéphir, je suis arrivé à me créer des relations charmantes et... des animosités féroces.

J'ai fait la connaissance de nombreux bibliophiles. Cette engeance, dont je suis — et je m'en vante — est, en effet, charmante, tant que l'on ne court pas le même lièvre ; mais si le confrère flaire en vous un concurrent... Adieu, la confraternité ! Vous vous trouvez en face d'un chien de faïence ! Gare aux crocs ! C'est que voyez-vous, le bouquineur a souvent affaire a un bouquiniste roublard, plus spécieux qu'un Arménien.

Moi qui vous parle, j'avais découvert, un petit in-dix-huit... une perle !... Les amours de Daphnis et Chloé. Une édition extrêmement rare échappée des presses vénitiennes du XVe. Je frémis en m'en emparant. Du coin de l’œil, le bouquiniste a vu mon trouble... — Combien ? — Ah ! monsieur, impossible de vous le vendre, il y a un autre amateur dessus ! Et pendant huit jours, il m'a fait « marcher »... Et, de jour en jour, le prix montait, comme les champignons. C'était exacerbant ; mais c'était exquis !

Bref ! à courir après mon livre, je me suis pris d'une véritable tendresse pour les quais de Paris. Sites merveilleux !

Souvenirs bruissants ! Figures connues ! Œuvres retentissantes ! Chefs-d’œuvre ignorés ! Tout s'y rencontre ! J'y ai passé les heures les plus douces de ma vie et j'aurai trouvé te bonheur parfait du docte Horace, le jour où j'aurai découvert mon troisième volume de Boccace ?... Vous ne l'auriez pas, ce troisième volume, par hasard ? - FIN

Date de dernière mise à jour : 27/09/2022